Istar — Joséphin Péladan (1888)
Elle était belle ainsi ; le souple peignoir plaquait plus qu'elle n'en avait conscience à ses formes nobles et fines, l'œil de Leclerc par instants s'allumait de concupiscentes lueurs, il approcha un peu le tabouret où il était assis :
— Ne m'en veuillez pas, Istar, de quelques violences d'humeur, bien excusables de la part d'un homme que vous avez tant maltraité. La passion fait dire souvent plus qu'on ne pense... Non, je ne crois pas que vous vous soyiez donnée à Nergal et il m'est doux de ne pas le croire; malgré soi, on garde une religion pour l'être aimé. Je ne vous demande que de me laisser soupirer
— Et compromettre, — dit Istar.
— Ce mot n'est pas de vous ; et décidément Nergal vous a stylée.
Elle se tut, et brusquement :
— Leclerc, pensez-vous n'avoir pas assez des satisfactions de vanité; et que je vais subir vos importunités? Langoureux vous déplaisez plus encore qu'insolent.
Il avait la larme facile et pleura un peu.
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— Ne voudriez-vous pas me laisser reposer, Leclerc? Je me sens d'humeur qui ne vous vaudra rien de bon aujourd'hui, je vous jure.
— Pas avant de vous avoir embrassée, car lui, il vous a au moins embrassée.
Comme il s'approchait, s'emparant des mains repoussantes et hostiles de la Juive, un juron partit de la serre et Capimont furieux bondit sur son associé.
11 n'avait pas entendu les paroles, mais le geste lui avait fait voir rouge ; Istar put à peine s'élancet entre les deux hommes.
— Capimont, je vous supplie, point de violence — qu'il sorte.
— Misérable ! criait le mari.
— Des insultes, — dit Leclerc très pâle. — Remboursez-moi d'abord, monsieur.
Et il sortit pendant qulstar maintenait Capimont du regard et des mains.
— Le monstre, le rembourser!... En un jour, je perds ma femme adorée et ma fortune.
Et le malheureux sanglota.
— Non, Capimont, — dit la Juive apitoyée, — la femme n'est pas toute perdue ni la fortune : il vous reste une amie qui n'aime plus le luxe et puisque vous ne teniez à l'or que pour elle, elle ne s'y plaît plus.
Berthe entra, et resta sut* le seuil.
Puis, brusquement, elle jeta ses jeunes bras au cou de son père, et l'embrassant, elle se détourna vers Istar et d'une voix de colère:
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— Père, je suis sûre que c'est ce M. Nergal qui te fait pleurer.
On ne lui répondit pas, elle reprit.
— C'est lui aussi qui fait partir si en colère M. Leclerc.
— Mon enfant, — dit la Juive, — M. Nergal est parti ce matin même.
— Il ne sera jamais parti; ça sentira lui toujours ici.
Tragique, Tentant éprouvait la haine de cet inconnu qui avait pris le cœur de sa mère ; et son instinct Tavertissait que la venue de l'OEloliite seule avait pu attirer tant de malheurs si successifs sur la maison.
Istar, glacée par l'attitude de Berthe, ne dit plus un mot à son mari ; tous les trois mornes, oppressés virent les ombres du soir entrer d^ns le boudoir ; ombres soulageantes car elles semblaient cacher la désharmonie irrémédiable de cette famille si calme un mois auparavant, désormais vouée à une progression de fatalité mauvaise sans salut ni espoir.
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LE VEUVAGE DE MADAME ISTAB
Le jour de M'^'' Capimont tombait le surlendemain du départ de Nergal ; on y vint comme en partie; des dames se rencontrant : « Vous ne venez pas voir la tète qu'elle fait? »
Jamais tant de visiteuses ne sonnèrent aux Gloriettes : elles y allaient comme le Nîmois va voir un. taureau dévider les entrailles d'un cheval, comme les gouges vont à la Roquette et les femmes de chambre au musée Grévin; elles allaient voir souffrir et guetter sur un visage ce qui jaillit d'un cœur déchiré.
Les bonnes âmes en état de grâce, les dévotes impeccables, s'attardaient sur le cours d'Herbouville.
— Voyons ! que pourrait-on lui dire qui la pince, qui la cingle !
— Il faut qu elle expie.
— Et si elle se fâche ?
— Nous ne la recevrons plus.
— Oui.
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Les bonnes âmes préparaient une brimade plus sauvage encore que celle des militaires.
On s'était aimé à Lyon ; les bonnes hyènes avaient senti cela et elles venaient, Erynnies édifiantes, purifier une âme tendre avec tout leur fiel.
Aussi les premières qui reçurent au visage ces mots du domestique :
« Madame est partie en voyage pour sa santé et ne reviendra qu'après son rétablissement. » Piaillèrent de rage. Dans une dévote de province il y a la moitié d'un inquisiteur, et la hyène vertueuse grogne quand on lui retire le cœur saignant qu'elle s'était promis de déchirer. Elles s'attroupèrent sur le cours d'Herbouville, arrêtant les survenantes en criant de dix pas :
— Madame est en voyage; madame ne reviendra que rétablie.
— Elle n'ose pas paraître devant nous, — s'écria ]Yjiae Poitevinière.
A la place Morand, ces dames étaient près de quarante ; elles rentraient dans Lyon en troupe manifestante.
Sur la place des Jacobins, la cohorte rencontra M""'' Ceuse, d'Anglas, de Grisolles, les intimes qui, venues les premières, s'étaient vu refuser la porte avec la même consigne.
— Elle se fait iustice à elle-même — pontifia M^^^Vioreau.
A Bellecour, on aperçut M. Leclerc, on le hêla; il
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She was beautiful thus ; the supple peignoir clung more than she was conscious of to her noble and fine forms, Leclerc's eye at moments kindled with concupiscent gleams, he drew a little nearer the stool on which he was seated:
— Do not hold it against me, Istar, some violences of humour, well excusable on the part of a man whom you have so ill-treated. Passion often makes one say more than one thinks... No, I do not believe that you gave yourself to Nergal and it is sweet to me not to believe it; in spite of oneself, one keeps a religion for the loved being. I ask you only to let me sigh
— And compromise, — said Istar.
— That word is not yours ; and decidedly Nergal has schooled you.
She kept silence, and abruptly:
— Leclerc, do you think you have not enough satisfactions of vanity; and that I am going to undergo your importunities? Languorous you displease more still than insolent.
He had the easy tear and wept a little.
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— Would you not leave me to rest, Leclerc? I feel myself in a humour that will get you nothing good today, I swear to you.
— Not before having kissed you, for he, he at least kissed you.
As he drew near, seizing the repelling and hostile hands of the Jewess, an oath started from the conservatory and Capimont furious sprang upon his partner.
11 had not heard the words, but the gesture had made him see red ; Istar could scarcely darl between the two men.
— Capimont, I beseech you, no violence — let him go out.
— Wretch ! cried the husband.
— Insults, — said Leclerc very pale. — Repay me first, monsieur.
And he went out while thatIstar held Capimont back with her look and her hands.
— The monster, repay him!... In one day, I lose my adored wife and my fortune.
And the unhappy man sobbed.
— No, Capimont, — said the Jewess, pitying, — the wife is not all lost nor the fortune: there remains to you a friend who no longer loves luxury and since you clung to gold only for her, she takes no more pleasure in it.
Berthe entered, and stayed om* the threshold.
Then, abruptly, she threw her young arms round her father's neck, and kissing him, she turned toward Istar and in a voice of anger:
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— Father, I am sure it is that M. Nergal who makes thee weep.
She was not answered, she resumed.
— It is he too who makes M. Leclerc go away so angry.
— My child, — said the Jewess, — M. Nergal left this very morning.
— He will never be gone; it will always smell of him here.
Tragic, Tthe child felt the hatred of that stranger who had taken her mother's heart ; and her instinct Twarned her that the coming of the Œloliite alone could have drawn so many misfortunes so successive upon the house.
Istar, frozen by Berthe's attitude, said not another word to her husband ; all three dismal, oppressed watched the evening shadows enter i^to the boudoir ; relieving shadows for they seemed to hide the irremediable disharmony of that family so calm a month before, henceforth vowed to a progression of evil fatality without salvation or hope.
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THE WIDOWHOOD OF MADAME ISTAB
M'^'' Capimont's at-home day fell on the second day after Nergal's departure ; they came to it as to an outing; ladies meeting one another: « Are you not coming to see the face she is making? »
Never did so many lady visitors ring at the Gloriettes: they went there as the Nîmois goes to see a. bull unwind a horse's entrails, as the trulls go to the Roquette and the chambermaids to the musée Grévin; they went to see suffering and to watch on a face what springs from a torn heart.
The good souls in a state of grace, the impeccable devotees, lingered on the cours d'Herbouville.
— Come ! what could one say to her that would pinch her, that would lash her !
— She must expiate.
— And if she takes offence?
— We shall receive her no more.
— Yes.
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The good souls were preparing a hazing more savage still than the soldiers'.
People had loved one another in Lyon ; the good hyenas had smelt that and they came, edifying Erinnyes, to purify a tender soul with all their gall.
And so the first who received in the face these words of the servant:
« Madame has gone away on a journey for her health and will not return until after her recovery. » Squawked with rage. In a province devotee there is half an inquisitor, and the virtuous hyena growls when the bleeding heart she had promised herself to tear is taken from her. They gathered in a crowd on the cours d'Herbouville, stopping the newcomers by crying from ten paces:
— Madame is on a journey; madame will return only recovered.
— She does not dare appear before us, — cried ]Yjiae Poitevinière.
At the place Morand, those ladies were near forty ; they were re-entering Lyon in a demonstrating troop.
On the place des Jacobins, the cohort met M""'' Ceuse, d'Anglas, de Grisolles, the intimates who, having come first, had seen the door refused them with the same order.
— She does iustice upon herself — pontificated M^^^Vioreau.
At Bellecour, M. Leclerc was seen, he was hailed; he
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