Istar — Joséphin Péladan (1888)

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qu'on accuse de peindre et les beautés et les laideurs psychiques, comme si l'âme humaine pouvait être complètement peinte sans sa double aspiration. N'est-ce pas la même indépendance, cet enfant qui, en un jeu avec des petites filles, sommé d'embrasser celle qui lui plaira, aucune ne lui plaisant, embrasse un bout de crayon qui a servi à dessiner devant lui une tête charmante.

Il s'assied sur un banc de pierre, et revoit ses répulsions d'enfant à se mêler aux autres enfants; sa hautaine et mélancolique volonté d'être à part; réminiscent de la Nuit mussétique, il voit une sorte de petit frère venir à lui, dans la grande place esseulée et morte de sommeil où* pleurent les jets d'eau. « Que pensais-je, quand j'étais toi? » dit-il à son Menechme. Son âme il l'ouvre à l'entant. Ohl le froissement des ailes, la traîtrise du cœur, les défaites de la volonté, l'œuvre que la fatigue encloue, que Tinsomnie enfièvre, ses péchés et ses prières. Alors le petit frère murmiure : « Pauvre, pauvre grand frère. » -

Nergal tressaute; ses joues sont mouillées de larmes. Qu'a-t-il donc pleuré?

Il lui semble prendre dans la sienne la petite main de son Sosie, se lève, et, triste, par la rue de l'Impératrice va j usqu'au Terreaux. Là, l'obsession du petit Menechme s'évanouit. Trop las pour réfléchir, il revient à Perrache d'un pas somnolent.

Trois heures du matin sonnent; il se morfond vingt minutes devant l'Hôtel des Familles. Le garçon ouvre

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en grognant, et Nergal hâtivement dévêtu se s\gne se couche et la fatigue l'endort aussitôt : il s'agite et rêve.

Et rêve qu'il revient de nuit, en sa bonne ville de Lyon dès longtemps endormie, comme une prude femme tenant à la double fraîcheur de son teint et de sa réputation.

Au premier pas sur le sol natal, expression de gens oien pensants qui pensent par procuration et routine, il se heurte à Valentin :

— Je viens à vos devants; vous avec reçu convocation de Guignol pour la lyonnée nocturne?

Nergal le croit fou et cependant le suit galerie de l'Argue; dans ce théâtre en sous-sol, Soulary et Chenavard, les abbés Guinan et Condamin, les frères Léman, Guimet, M^^ Louis Mond, le restreint L^on qui pense et œuvre.

Puis, des jeunes filles à l'air très sot, et des femmes engourdies : le beau sexe local, toutes mal habillées, mais cossues.

Le rideau se lève, Guignol paraît, et parle ainsi : « Deux et deux font quatre, trois et un font le quaternaire. Bien vivre ne doit être qu'une préparation à bien penser et puisque vous êtes faits les roeilleurs estomacs de France, cessez d'en être le.^ derniers cerveaux. Assez de chiffres, je vous apporte le nombre. »

L'assistance stupéfaite murmure d'étoi^rw^'^eoit Guignol se fâche.

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— Je vous ai parlé canut trop longtemps : aujourd'hui je reprends mon vrai langage, je vais aussi reprendre ma vraie forme.

Le bonnet se change en pétase, la batte devient caducée.

Nergal crie : « Mais, c'est le pilote de la nef isiaque, Hermès Thot, Teutatès Mercurius, salut! »

Ces paroles font évanouir l'assemblée; maintenant Nergal et Guignol-Mercure sont seuls. »

— Vous m'avez reconnu, vous êtes un gone savant, Lyonnais n'est-ce pas, et avez-vous écrit?

— Voué à Notre-Dame de Fourvières, et je puis m'asseoir presque sur mon œuvre.

— Pourquoi avez-vous quitté Lyon : « Qui quitte Lyon, perd la raison ».

— Monseigneur Mercurius, seriez-vous sot de prévandre à la possibilité d'un romancier sis en province?

— Lyon ce n'est pas la province; — répond la marionnette avec conviction; — Paris, au reste, sera orùlé et Lyon deviendra capitale. J'ai deux moyens de vous lyonnaiser, Môsieur Nergal : l'Académie et ie mariage.

Le rêve va vite: Nergal, sans avoir consenti, se trouve présenté à quarante messieurs qui le saluent ae quarante mouchoirs à carreaux à la tartufe.

(Jruignol se donne des coups de batte, très encoléré.

— Le mariage est sûr, au moins. Les voici en un magasin de soieries.

nomme ventru se précipite vers Nergal ;

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— Mon gendre, je vous donne ma tille et ma maison de soieries.

Guignol s'efforce de faire entendre qu'un écrivain croirait déchoir à se commercialiser; pendant qu'il plaide, des commis zélés éventrent une balle de soie, y insèrent Nergal, qui entend à peine la voix commisérative de Guignol avouer son impuissance à le sauver :

• — Je ne peux, las! pour vous, ô mon romancier, que la sépulture la plus honorable, à Saint-Jean.

Nergal cataleptisé est sorti de la soie et mis en bière ; il perçoit toutes les cérémonies du Requiem; par un effort, il se désengourdit ; au même moment, on le descend dans un caveau.

— Laissez-moi finir mon œuvre, — supplie-t-il. On hâte Tinhumation et Guignoi ricane :

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who is accused of painting both the psychic beauties and the psychic uglinesses, as if the human soul could be completely painted without its double aspiration. Is it not the same independence, that child who, in a game with little girls, summoned to kiss the one who shall please him, none pleasing him, kisses a stub of pencil that has served to draw before him a charming head.

He sits down upon a stone bench, and sees again his child's repulsions at mingling with other children; his haughty and melancholy will to be apart; reminiscent of the mussetian Night, he sees a sort of little brother come to him, in the great square solitary and dead with sleep where* the fountains weep. « What did I think, when I was thou? » he says to his Menaechmus. His soul he opens to the child. Oh! the crumpling of the wings, the treachery of the heart, the defeats of the will, the work that fatigue nails up, that insomnia fevers, his sins and his prayers. Then the little brother murmurs: « Poor, poor big brother. » -

Nergal starts; his cheeks are wet with tears. What then has he wept for?

It seems to him that he takes in his own the little hand of his Sosia, rises, and, sad, by the rue de l'Impératrice goes a s far as the Terreaux. There, the obsession of the little Menaechmus vanishes. Too weary to reflect, he comes back to Perrache with a somnolent step.

Three o'clock in the morning strikes; he kicks his heels twenty minutes before the Hôtel des Familles. The waiter opens

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grumbling, and Nergal hastily undressed crosses hims\lf lies down and fatigue puts him to sleep at once: he tosses and dreams.

And dreams that he returns by night, into his good city of Lyon long since asleep, like a prudish woman careful of the double freshness of her complexion and of her reputation.

At the first step upon the natal soil, an expression of right-thinking people who think by proxy and by routine, he runs into Valentin:

— I come to meet you; you have received Guignol's summons for the nocturnal lyonnade?

Nergal thinks him mad and nevertheless follows him to the galerie de l'Argue; in that basement theatre, Soulary and Chenavard, the abbés Guinan and Condamin, the brothers Léman, Guimet, M^^ Louis Mond, the restricted L^on that thinks and labours.

Then, young girls with a very silly air, and torpid women: the local fair sex, all ill dressed, but well-to-do.

The curtain rises, Guignol appears, and speaks thus: « Two and two make four, three and one make the quaternary. To live well ought to be but a preparation for thinking well and since you have made yourselves the best stomachs of France, cease being the.^ last brains of it. Enough of figures, I bring you the number. »

The stupefied audience murmurs with astoni^rw^'^eoit Guignol grows angry.

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— I have spoken canut to you too long: to-day I take up again my true language, I am also going to take up again my true form.

The cap changes into a petasus, the slapstick becomes a caduceus.

Nergal cries: « But it is the pilot of the isiac ship, Hermes Thot, Teutates Mercurius, hail! »

Those words make the assembly vanish; now Nergal and Guignol-Mercury are alone. »

— You have recognised me, you are a learned gone, a Lyonnais are you not, and have you written?

— Vowed to Notre-Dame de Fourvières, and I can almost sit upon my work.

— Why did you leave Lyon: « Who leaves Lyon, loses his reason ».

— Monseigneur Mercurius, would you be silly enough to pretend to the possibility of a novelist seated in the province?

— Lyon is not the province; — answers the marionette with conviction; — Paris, for the rest, will be burnt and Lyon will become the capital. I have two means of lyonnaising you, Môsieur Nergal: the Academy and marriage.

The dream goes fast: Nergal, without having consented, finds himself presented to forty gentlemen who salute him ae forty checked handkerchiefs in the tartuffe manner.

(Jruignol gives himself blows with the slapstick, greatly angered.

— The marriage is sure, at least. Here they are in a silk warehouse.

paunchy man rushes toward Nergal;

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— My son-in-law, I give you my daughter and my silk house.

Guignol strives to make it understood that a writer would think he fell away in commercialising himself; while he pleads, zealous clerks disembowel a bale of silk, insert Nergal into it, who scarcely hears the commiserating voice of Guignol avow his impotence to save him:

• — I can, alas! for you, O my novelist, do no more than the most honourable sepulture, at Saint-Jean.

Nergal, cataleptised, is taken out of the silk and coffined; he perceives all the ceremonies of the Requiem; by an effort, he unstiffens himself; at the same moment, he is lowered into a vault.

— Let me finish my work, — he entreats. The interment is hastened and Guignoi sneers:

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