Istar — Joséphin Péladan (1888)
— Mon Dieu, il répond quand on questionne. Prévenue du reste par Valentin, j'avais fait installer la table des enfants dans l'autre pièce; il devait m'apporter un autographe, et pour le prendre au fond de sa poche de côté, il dut la vider.
Cette poche, ma chère, était tout un bric-à-brac : un petit livre manuscrit, d'un crasseux, le Bréviaire de Charlemagne, dit-il, un revolver, des flacons.
— i Que vient-il faire à Lyon? — s'enquiert M"^^ Chozalet.
— Il vient pour un roman.
— Hein? — s'écrie M™^ Loriol, — mais c'est dangereux de le recevoir, il nous jugera avec ses préjugés parisiens. Faisons-lui grise mine.
— Au contraire, charmons-le* il chantera nos louanges.
— L'avez-vous lu?
— Et vous?
Les dix regards s'interrogèrent.
— Moi, — dit M"^e Andancette, — j'ai mis au feu un de ses livres où il laissait parler, avec complaisance visible, un blasphémateur.
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— Une femme du monde ne peut pas avouer avoir lu de pareils livres, — décide M"''' Malabierne, et puis :
— Savez-vous qui l'a sur sa table?
— Il n'y a qu'une femme à Lyon pour ce cynisme.
— Celle dont nous parlons a de singuliers moyens ._poui s'attirer les hommages et nous serions sottes, si ce Nergal est distractif, de le laisser vivre aux Gloriettes, — intrigue M"'^ Salmaise.
— Qu'a-t-elle donc, cette femme, pour être aimée? elle n'est ni belle, ni spirituelle.
— Elle est sans vergogne; ne connaissez-vous pas Jes hommes, ma chère; je la verrais fumer que cela ne me ferait pas faire « oh! » — s'exclame M'^'^ Vioreau.
— Nous savons toutes le peu qu'elle vaut, mais il faut adroitement l'apprendre à M. Nergal. En la donnant pour une femme décriée, nous le forçons à ne pas lui faire d'avances ; elle est fière, et les voilà brouillés avant de s'être connus.
Si nous ne parlions pas d'elle"; que peut-on lui reprocher : elle est bizarre, hautaine, voilà, pallie jVjme Andancette.
— Ma chère amie, vous me feriez croire que vous n'êtes pas femme; est-il besoin d'avoir vu pour dire, et la femme qui ne nous ressemble pas peut-elle être bien? Du reste, M. Leclerc,
— ' Rien n'est moins sûr.
— Comment ! et la dernière affaire traitée avec Capimont... elle ne se serait jamais faite, sans les beaux, yeux de Madame, — assure M'"^ Chosalet.
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— Vous lui trouvez de beaux yeux? — et M™' Vioreau a le ton aigre.
— Moi! ce n'est qu'une façon de dire, — rétracte Andancette.
Dès qu'on aperçoit Valentin :
— Eh bien, vous venez seul?
— Il n'est pas arrivé?
— Si fait, devinez où il s'attarde : à Fourvières.
— Qu'est-ce donc que ce bizarre personnage en cape ?
— C'est lui.
— Écoutez, Valentin, — ordonne M"^^ Aynes. — Dites-lui très vite du mal de M""' Istar ou je me fâcherai... Elle va passer vers trois heures et demie allant chercher sa petite fille au pensionnat, et si elle vient à nous, je veux la couler en un moment.
Valentin navré se hâte vers Nergal, qui fredonne. ~ Je dois t' avertir que tu te mettrais à dos toutes ces dames, et tu me les mettrais à dos, si...
— Si tu crois que je m'en vais m'embarrasser de tes mots d'ordre Ayneux.
— Fais-le pour moi.
— Faire quoi !
— Ne pas manifester de curiosité au sujet de M"^e Istar.
— Valentin, tu m'ennuies très fort, et même tu m'écœures, héraut grotesque de jalousie féminine... Si cette M^^ Istar dont on veut m'écarter passait sur cette place, je planterais toutes tes dames pour l'aller saluer; ce que la province insulte, je l'honore en
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aveugle, elle n'insulte que le grand, étant la naine. Il s'avance vers M"^"^ Aynes :
— La place m'est heureuse à vous y rencontrer.
— Il parle en vers, ma chère, — souffle M^^^ Poitevinière à sa voisine.
On présente, c'est long, lent : Nergal s'inchne neuf fois. Valentin lui a apporté une chaise de fer. On 1 examine depuis ses souliers de velours jusqu'à sa cravate de dentelles.
— Vous êtes Lyonnais, Monsieur? — commence madame Vioreau.
— Né rue Saint- Joseph, je crois, La plaque est encore à Paros.
— Et vous aimez Lyon? — demande M""^ Saulce* —-Je n'aime que qui m'aime. Lyon m'aime-il?
— Le lieu où Ton est né, — fait la Malabierne.
— Existe seul le lieu où l'on aime, Paris excepté.
— Paris, la ville sans calme et sans vertu, s'écrie Mine Saulce.
— Je fuis l'un, je ne crois pas à l'autre,
— Vous ne croyez pas à la vertu, vous êtes donc un monstre? — hasarde M""^ Chosalet.
— Si j'étais monstre, j'aurais de personnelles raisons de n'y pas croire.
— Comment? — interroge M""^ Andancette.
— Un monstre, c'est l'irrésistible. Une femme ne dit « monstre » qu'à l'homme qui fait son malheur et qui est par conséquent neaieux.
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— Vous avez une conversation dangereuse, — remarque M"''' Poitevinière.
— L'atmosphère ici émousserait, je crois, toutes
• les sagettes d'Eros.
• — Vous avez le jugement faussé par Thabitude des ^ filles^ — reprend-elle.
— Je ne vois que des femmes honnêtes, les autres nous tombent trop souvent dans les bras... et cela vous les casserait, à la lin.
— A Lyon, — affirme M.^^ Loriol, — du moins dans ce qui est le monde, vous ne courez aucun risque.
— Vous ne me répondez pas de toutes les Lyonnaises.
— De toutes mes amies, — jure M"^^ Loriol.
— Et combien avez-vous d'amies?
— Mais tout ce que Lyon renferme de bien, de « temmes d'autorité ».
— Mes compliments admiratifs sur votre audacieuse assertion.
— Good heavens, he answers when one questions. Forewarned besides by Valentin, I had had the children's table set in the other room; he was to bring me an autograph, and to take it from the bottom of his side pocket, he had to empty it.
That pocket, my dear, was a whole bric-à-brac: a little manuscript book, of a filthiness, the Breviary of Charlemagne, said he, a revolver, flasks.
— i What does he come to do at Lyon? — inquires M"^^ Chozalet.
— He comes for a novel.
— Eh? — cries M™^ Loriol, — but it is dangerous to receive him, he will judge us with his parisian prejudices. Let us give him a cold face.
— On the contrary, let us charm him* he will sing our praises.
— Have you read him?
— And you?
The ten glances interrogated one another.
— I, — said M"^e Andancette, — put into the fire one of his books where he let a blasphemer speak, with visible complaisance.
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— A woman of the world cannot avow having read such books, — decides M"''' Malabierne, and then:
— Do you know who has him on her table?
— There is only one woman at Lyon for that cynicism.
— She of whom we speak has singular means ._foi drawing homage to herself and we should be fools, if this Nergal is diverting, to let him live at the Gloriettes, — intrigues M"'^ Salmaise.
— What has she then, that woman, to be loved? she is neither beautiful nor witty.
— She is without shame; do you not know men, my dear; I might see her smoke and it would not make me say « oh! » — exclaims M'^'^ Vioreau.
— We all know how little she is worth, but it must be adroitly taught to M. Nergal. By giving her out for a decried woman, we force him not to make advances to her; she is proud, and there they are fallen out before having known one another.
If we did not speak of her"; what can be reproached to her: she is bizarre, haughty, that is all, palliates jVjme Andancette.
— My dear friend, you would make me believe you are not a woman; is there need to have seen in order to speak, and can the woman who does not resemble us be good? Besides, M. Leclerc,
— ' Nothing is less sure.
— What! and the last piece of business treated with Capimont... it would never have been made, but for Madame's fine, eyes, — affirms M'"^ Chosalet.
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— You find her eyes fine? — and M™' Vioreau's tone is sour.
— I! it is only a manner of speaking, — retracts Andancette.
As soon as Valentin is perceived:
— Well then, you come alone?
— He has not arrived?
— Yes indeed, guess where he lingers: at Fourvières.
— What then is that bizarre personage in a cape?
— It is he.
— Listen, Valentin, — orders M"^^ Aynes. — Speak ill of M""' Istar to him very quickly or I shall be angry... She is going to pass about half past three going to fetch her little girl from the boarding-school, and if she comes to us, I mean to sink her in a moment.
Valentin, heart-stricken, hastens toward Nergal, who is humming. ~ I must warn thee that thou wouldst set all these ladies against thee, and wouldst set them against me, if...
— If thou thinkest I am going to encumber myself with thy Ayneux watchwords.
— Do it for me.
— Do what!
— Not to manifest curiosity on the subject of M"^e Istar.
— Valentin, thou wearyest me very greatly, and indeed thou sickenest me, grotesque herald of feminine jealousy... If that M^^ Istar from whom they wish to keep me were to pass across this square, I should plant all thy ladies to go and salute her; what the province insults, I honour
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blindly, she insults nothing but the great, being the dwarf.
He advances toward M"^"^ Aynes:
— The square is happy to me for meeting you there.
— He speaks in verse, my dear, — breathes M^^^ Poitevinière to her neighbour.
Presentations are made, it is long, slow: Nergal bows nine times. Valentin has brought him an iron chair. They 1 examine him from his velvet shoes to his lace cravat.
— You are a Lyonnais, Monsieur? — begins madame Vioreau.
— Born in the rue Saint- Joseph, I believe, The plaque is still at Paros.
— And you love Lyon? — asks M""^ Saulce* —-I love only who loves me. Does Lyon love me?
— The place where one is born, — says the Malabierne.
— There exists only the place where one loves, Paris excepted.
— Paris, the town without calm and without virtue, cries Mine Saulce.
— I flee the one, I do not believe in the other,
— You do not believe in virtue, you are then a monster? — hazards M""^ Chosalet.
— If I were a monster, I should have personal reasons for not believing in it.
— How so? — interrogates M""^ Andancette.
— A monster is the irresistible. A woman says « monster » only to the man who makes her unhappiness and who is consequently neaieux.
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— You have a dangerous conversation, — remarks M"''' Poitevinière.
— The atmosphere here would blunt, I think, all
• the little arrows of Eros.
• — You have your judgment falsified by the habit of ^ girls^ — she resumes.
— I see none but honest women, the others fall too often into our arms... and that would break them for you, in the end.
— At Lyon, — affirms M.^^ Loriol, — at least in what is society, you run no risk.
— You do not answer to me for all the Lyonnaises.
— For all my friends, — swears M"^^ Loriol.
— And how many friends have you?
— Why, all that Lyon contains of good, of « temen of authority ».
— My admiring compliments upon your audacious assertion.
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