Istar — Joséphin Péladan (1888)
Aujourd'hui la femme, qui comprend l'art en fait peu ou prou, et c'est un confrère avec des hanches. Aussi, la rencontre d'Istar était pour Nergal celle d'un adorable antédiluvisme; en elle il voyait le dernier exemplaire d'une série éteinte.
L'androgyne c'est l'être conscient du bien et du mal; après dix-huit ans, l'ingénuité ne lui va plus, il doit savoir le bien et le mal, et marque spéciale de sa nature, il peut s'éclairer lui-même ; et s'il marie harmonieusement sa lumière à une autre, il ne l'éteint jamais.
L'androgyne étant complet ne s'identifie pas totalement : son ipséité demeure toujours. Tandis que la femme initiale, que je dirai Ereckéenne puisque la
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tradition localise là, Tamplexion première de Tangélique et de rhumain n'est qu'un désir mais si fougueux, qu'il dégage un vertige sans nom.
Les mères des premiers démons, Sina la Satané et ses sœurs devaient être de prodigieuses enchanteresses ; jamais l'androgyne ne donnera la volupté de l'Éreckéenne, ni au sensationnel car il est analyste, ni à l'animique car son cœur est diminué du cerveau qu'il a.
Aussi Nergal n'eut été compris de personne en expliquant que M"^^ Capimont représentait une race plus perdue qu'aucune et que l'univers devrait se mettre en route pour l'étudier, si elle eut pu se manifester à d'autres yeux qu'à ceux de son frère.
Les jets de fluide sexuel qui sortaient d'Istar, qui avait presque évanoui Nergal le soir de Bramhs, le collier, témoignage certain de la descendance kaldéenne, lui montraient en l'Aimée l'inceste transcendental : et s'il l'appelait sœur, il pensait qu'en remontant des rnilliers d'années, c'était peut-être la fille de sa propre mère qu'il aimait,
LA PREMIÈRE DOULEUR
— Combien de temps serai-je heureuse, o mon frère^ disait Istar, — le lendemain de son jour, sans raconter les insinuations méchantes dont on l'avait criblée et finquisition des visiteuses.
— Je vous répondrais par « toujours » si ce mot de mon désir n'était pas le plus impossible à écrire sur notre fréquentation; je ne puis pas même dire « longtemps » et je crains que « le plus possible » ne soit une déplorable brièveté. Nous nous bouchons les oreilles, nous fermons les yeux pour ne pas entendre et ne pas voir; mais quelque éclat d'opinion viendra,' comme un obus de malveillance, éclater entre nous deux et nous replonger dans votre esseulement en me renvoyant à Paris.
— Le plus triste de ma tristesse, c'est de ne pouvoir me bercer d'un revoir... Si au moins je me pouvais dire : onze mois l'an je pâtirai, végétante, mais trente
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jours sonneront des heures dorées de son reflet, lumineuses de sa présence, vivifiées de sa parole...
— Ne pourrai-je pas revenir à Lyon sous quelque prétexte ? Ne pourriez-vous pas décider M. Capimont à vous. mener à Paris quelque temps?
— Oui, Nergal, il sembxc que tout cela peut se faire le plus aisément du monde ; et je sens que notre première rencontre sera la dernière.
Elle pleura.
Certes les larmes ne débordent pas toujours aux plus amères douleurs, et l'œil du désespoir peut rester sec: mais pour certaines natures, les pleurs qui tombent des paupières adorées rendent fous, et Nergal pensa malgré loi à cette lâcheté si tendre d'un amant : « Trompe-moi, mais ne pleure pas : je finirai par m'arranger d'être malheureux, mais je me tuerais de te voir malheureuse. »
Les larmes, même d'une sœur, appellent les baisers ou l'étreinte des mains, et Nergal n'osa pas s'approcher de la larmoyeuse ; il se leva pour réagir contre son émotion, et rageusement :
— Si nous-mêmes, penseurs et prêcheurs, nous étions les dupes du dogme moral? Me voici en face d'une créature qui est comme la véritable moitié de moi-même ; tout ce qui prend ma force, et ma vie, et mes péchés et mes vertus, ne vaudra jamais ce que je puis prendre et recevoir d'Elle. Ni tour expugnable ne renferme, ni dragon ne la garde ; je n'ai qu'à lui dire : « Veux-tu », elle mettra son chapeau, et dans
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quelques heures, nous sommes loin, libres : cependant ce« Veux-tu» ne sortira pas de ma gorge; pour poire d'angoisse, un abstrait. Istar, nous paraîtrions sublimes, si nous n'étions que lâches.
— Nergal, je vous supplie^ — s'écria Istar, — que cette exaltation effrayait comme un écho de secrètes pensées.
— Nous sommes lâches, ma sœur, — reprit-il, — je n'ose pas croire que l'existence précaire et le remords seraient barrés par mon amour, et vous n'osez pas croire que j'aimerais toujours plus que la gloire, et malgré les privations, une femme qui a dix ans de plus que moi. Nous doutons de nous : et toute notre vertu, c'est la prudence d'âmes pusillanimes qui ont peur de leur conscience, de corps exigeants qui se méfient de la misère.
— Taisez-vous, mon frère, par grâce.
— Cela sera-t-il moins vrai parce que je ne Taurai pas dit ? Nous nous rencontrons et causons bien gentiment, sans nous approcher : et puis après quelques conversations, nous prendrons congé l'un de Fautre. Oh ! les sages personnes que nous voilà.
— Nergal, — dit Istar d'une voix sombre, — vous ne devez pas tenter votre sœur.
— Pardonnez-moi un cri de révolte.
Today the woman, who understands art makes some of it more or less, and she is a colleague with hips. And so, the meeting with Istar was for Nergal that of an adorable antediluvianism; in her he saw the last specimen of an extinct series.
The androgyne is the being conscious of good and of evil; after eighteen years, ingenuousness no longer becomes it, it must know good and evil, and special mark of its nature, it can light itself ; and if it harmoniously weds its light to another, it never extinguishes it.
The androgyne being complete does not totally identify itself: its ipseity always remains. Whereas the initial woman, whom I shall call Ereckean since
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tradition localises there Tthe first amplexion of Tthe angelic and of rthe human, is but a desire yet so fiery, that it gives off a vertigo without name.
The mothers of the first demons, Sina the Satanised and her sisters must have been prodigious enchantresses ; never will the androgyne give the voluptuousness of the Ereckean woman, neither in the sensational for it is an analyst, nor in the animic for its heart is diminished by the brain it has.
And so Nergal would have been understood by no one in explaining that M"^^ Capimont represented a race more lost than any and that the universe ought to set out to study her, if she could have manifested herself to other eyes than her brother's.
The jets of sexual fluid that came out of Istar, which had almost made Nergal faint on the evening of Bramhs, the necklace, certain testimony of the kaldean descent, showed him in the Beloved the transcendental incest: and if he called her sister, he thought that going back rnany thousands of years, it was perhaps his own mother's daughter that he loved,
THE FIRST GRIEF
— How long shall I be happy, o my brother^ said Istar, — the morrow of her day, without recounting the wicked insinuations with which she had been riddled and Fthe inquisition of the lady visitors.
— I would answer you with « always » if that word of my desire were not the most impossible to write upon our frequentation; I cannot even say « long » and I fear that « as much as possible » may be a deplorable brevity. We stop our ears, we close our eyes so as not to hear and not to see; but some burst of opinion will come,' like a shell of malevolence, to burst between us two and plunge us back into your loneliness by sending me back to Paris.
— The saddest of my sadness is to be unable to cradle myself with a seeing-again... If at least I could say to myself: eleven months of the year I shall suffer, vegetating, but thirty
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days will strike golden hours of his reflection, luminous with his presence, vivified with his word...
— Shall I not be able to come back to Lyon under some pretext? Could you not decide M. Capimont to. take you to Paris for some time?
— Yes, Nergal, it seemx that all that can be done the most easily in the world ; and I feel that our first meeting will be the last.
She wept.
Certainly tears do not always overflow at the bitterest griefs, and the eye of despair can stay dry: but for certain natures, the tears that fall from adored eyelids drive men mad, and Nergal thought in spite of hiin of that cowardice so tender in a lover: « Deceive me, but do not weep: I shall end by arranging to be unhappy, but I should kill myself at seeing thee unhappy. »
Tears, even a sister's, call for kisses or the clasp of hands, and Nergal dared not approach the weeping woman ; he rose to react against his emotion, and ragingly:
— What if we ourselves, thinkers and preachers, were the dupes of the moral dogma? Here am I facing a creature who is as it were the true half of myself ; all that takes my strength, and my life, and my sins and my virtues, will never be worth what I can take and receive from Her. No expugnable tower shuts her in, no dragon guards her ; I have only to say to her: « Wilt thou », she will put on her hat, and in
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a few hours, we are far away, free: nevertheless that« Wilt thou» will not come out of my throat; for a pear of anguish, an abstract. Istar, we should appear sublime, if we were only cowards.
— Nergal, I beseech you^ — cried Istar, — whom that exaltation frightened like an echo of secret thoughts.
— We are cowards, my sister, — he resumed, — I dare not believe that precarious existence and remorse would be barred by my love, and you dare not believe that I should always love more than glory, and in spite of privations, a woman who is ten years older than I. We doubt ourselves: and all our virtue is the prudence of pusillanimous souls that fear their conscience, of exacting bodies that mistrust destitution.
— Be silent, my brother, of your grace.
— Will it be less true because I shall not Thave said it? We meet and chat very prettily, without drawing near one another: and then after a few conversations, we shall take leave one of Fthe other. Oh ! the wise persons that here we are.
— Nergal, — said Istar in a sombre voice, — you must not tempt your sister.
— Pardon me a cry of revolt.
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