Istar — Joséphin Péladan (1888)

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— Oh! si j'étais sûre que votre dix-sept fût, j abandonnerais mon quinze méfiant, — fit-elle, illuminée et respirant avec un soulagement si visible, que Nergal, ému, murmura :

— Pauvre sœur !

— Comment, — fit M. Capimont, — vous parler chifi're...

— Pas tout à fait, — nombre.

— Oh! monsieur Nergal, si vous pouviez la convaincre que l'on n'est point tout à fait sot à s'occuper de ces matières, vous me rendriez heureux, car, je l'avoue, je suis comme indigne devant elle.

Et intimement :

— Parfois, j'ai la sensation d'être un nègre possesseur; la reine des blanches, ma femme me semble audessus des autres femmes. Je n'ai jamais vu quelqu'une qui me parût son égale; elle doit être de la race de David. Est-ce singulier, ce sentiment chez un vulgaire soierier?

— L'instinct vous fait voir 'aussi juste que l'entendement le plus subtil; M"^^ Capimont est reine audessus de moi qui vois au fond et qui vois beaucoup ; je n'ai pas salué non plus son égale, elle est de la race des dieux, et je m'incline ici, aussi bas que vous.

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La gravité presque pédante que mit Nergal à ces paroles agit étrangement sur le mari. Jl tendit la main au jeune homme :

— Tenez, nous sommes absurdes tous les deux et vous me faites cependant le même plaisir qu'un amateur à qui vous confirmez qu'il possède un Ptaphaël.

— • Vous possédez mieux, un Léonard vivant.

— Oh! chère! — fit M. Capimont ému.

Il se pencha sur sa femme pour l'embrasser. A son mouvement vif de sanguin, Istar se déroba si vite, criant d'effroi, qu'elle renversa la table où une énorme lampe brûlait : le pétrole s'enflamma, et instantanément une nappe de feu lampassait le tapis; les femmes s'épeurèrent. M. Capimont jeta un rideau qui étouffa le feu. Nergal était très pâle et Istar livide; au point que le mari crut bien de rire de leur émoi. Sa gaieté parut tragique aux Œlohites. Malgré sa doctrine hautaine et purement hiérarchique, Nergal s'épouvantait à la vue de cet homme qui plus jamais ne posséderait sa femme : Istar s'effarait en face de Fimpossibilité subitement révélée de jamais subir une caresse d'homme puisque l'aimé s'appelait le péché.

Un morne silence, inexplicable d'apparence, suivit l'émoi; les assistants sentaient présente à ce moment, cette force, manifestation de toutes les forces animiques et matérielles, la Fatalité, abstrait effroyable, car il est fait de toutes les contingences.

L'âme des deux héros s'emplissait d'horreur;

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leur rencontre renversait la maison même, et le naphte de leur nouveau destin ne pouvait plus être éteint. M. Capimont lui-même, impressionné, se taisait:

« Pourquoi cette lampe renversée me fait-elle voir Istar comme éloignée de moi, par une nappe de feu? »

« Comment vais-je désormais éluder le devoir conjugal et même le baiser au front du départ et du retour journaliers? »

« Par quelle circonstance éclatera entre eux un divorce,[en une minute accompli et irrémédiable? »

Ainsi pensaient les trois acteurs de ce terrible drame; le mari se raillait d'un pressentiment jugé absurde et si vague malgré sa poignance. La jeune femme estimait que sa renonciation à Nergal physique valait bien Fexemption conjugale, et le jeune homme souffrait, l'esprit même douloureux, surpris par la foudroyante rapidité de cet amour : des larmes de pitié montèrent à ses yeux.

— Vous pleurez presque, monsieur Nergal, vous êtes donc une femmelette?

«Le malheureux, pensa le romancier, s'il savait que je pleure sur lui, et que jamais, même à l'heure de la mort, ses lèvres ne toucheront sa femme, sa femme adorée... »

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— Faites-nous de la musique pour nous dérider, dit M. Capimont à M^^ de Grisolles.

— Aimez-vous Brahms, monsieur Nergal, j'en raffole en ce moment, au point que tout me paraît inexpressif à côté.

M'^*' d'Anglas s'approcha du romancier.

— Avez-vous vu quelquefois la musique épanouir au sentiment des âmes qp.i semblent fermées? ici, je les enivre, mes lyonnaises amies, et c'est au bout d'un moment comme une griserie, un remuement du lac psychique, il monte à la surface

— J'ai été étonnée en apprenant que ce Brahms, confident de vos aspirations, est un vieillard si protestant qu'il n'a pas voulu se servir du rituel catholique pour son Requiem et s'est libretté de versets de David; si Allemand, qu'il a trouvé inconvenante une lettre commençant par « Génie » au lieu de « MonS sieur le docteur et professeur émérite », connu depuis

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peu et mal; FAllemagne Ta depuis trente ans classé parmi ses maîtres.

— Le goût musical en France est idiot, — dit Nergal, on ne s'aperçoit même pas du génie d'Hol- ^ mès, de Franck, mais 00 joYLe Chaminade, et Berlioz a encore, comme Wagner, des blasphémateurs.

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— Oh! if I were sure that your seventeen were, I should abandon my mistrustful fifteen, — made she, illumined and breathing with a relief so visible, that Nergal, moved, murmured:

— Poor sister !

— How, — made M. Capimont, — you speak cipfier...

— Not quite, — number.

— Oh! monsieur Nergal, if you could convince her that one is not altogether a fool to occupy oneself with these matters, you would make me happy, for, I avow it, I am as it were unworthy before her.

And intimately:

— Sometimes, I have the sensation of being a negro possessor; the queen of white women, my wife seems to me aboveother women. I have never seen any one who appeared to me her equal; she must be of the race of David. Is it singular, that sentiment in a vulgar silk-manufacturer?

— Instinct makes you see 'as rightly as the subtlest understanding; M"^^ Capimont is queen aboveme who see to the bottom and who see much ; neither have I saluted her equal, she is of the race of the gods, and I bow here, as low as you.

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The almost pedantic gravity that Nergal put into those words acted strangely upon the husband. Jhe held out his hand to the young man:

— Look you, we are both absurd and yet you give me the same pleasure as an amateur to whom you confirm that he possesses a Ptaphael.

— • You possess better, a living Leonardo.

— Oh! dear one! — made M. Capimont moved.

He leaned over his wife to kiss her. At his brisk sanguine movement, Istar shrank away so quickly, crying out with fright, that she overturned the table where an enormous lamp was burning: the petroleum took fire, and instantly a sheet of flame lampassed the carpet; the women took fright. M. Capimont threw a curtain which smothered the fire. Nergal was very pale and Istar livid; to the point that the husband thought it well to laugh at their agitation. His gaiety seemed tragic to the Œlohites. In spite of his haughty and purely hierarchical doctrine, Nergal was terrified at the sight of that man who never more would possess his wife: Istar took fright before the suddenly revealed Fimpossibility of ever undergoing a man's caress since the beloved was called sin.

A dismal silence, inexplicable in appearance, followed the agitation; those present felt present at that moment, that force, manifestation of all the animic and material forces, Fatality, a frightful abstract, for it is made of all the contingencies.

The soul of the two heroes was filling with horror;

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their meeting overturned the house itself, and the naphtha of their new destiny could no longer be extinguished. M. Capimont himself, impressed, kept silence:

« Why does that overturned lamp make me see Istar as though set far from me, by a sheet of flame? »

« How shall I henceforth elude the conjugal duty and even the kiss on the brow of the daily departure and return? »

« By what circumstance will there burst between them a divorce,[in a minute accomplished and irremediable? »

So thought the three actors of that terrible drama; the husband mocked himself for a presentiment judged absurd and so vague despite its poignancy. The young woman esteemed that her renunciation of Nergal physical was well worth Fconjugal exemption, and the young man suffered, the mind itself dolorous, surprised by the lightning rapidity of that love: tears of pity rose to his eyes.

— You almost weep, monsieur Nergal, you are then a little woman?

« The unhappy man, thought the novelist, if he knew that I weep over him, and that never, even at the hour of death, will his lips touch his wife, his adored wife... »

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BRAHMS

— Make us some music to unwrinkle us, said M. Capimont to M^^ de Grisolles.

— Do you like Brahms, monsieur Nergal, I dote on him at this moment, to the point that everything seems inexpressive to me beside him.

M'^*' d'Anglas drew near the novelist.

— Have you sometimes seen music open out to sentiment souls thp.t seem closed? here, I intoxicate them, my lyonnaise friends, and after a moment it is like a tipsiness, a stirring of the psychic lake, it mounts to the surface

— I was astonished on learning that this Brahms, confidant of your aspirations, is an old man so protestant that he would not use the catholic ritual for his Requiem and librettoed himself from verses of David; so German, that he found unseemly a letter beginning with « Genius » instead of « MonS sieur the doctor and professor emeritus », known but

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lately and ill; FGermany Thas for thirty years classed him among her masters.

— Musical taste in France is idiotic, — said Nergal, one does not even perceive the genius of Hol- ^ mès, of Franck, but 00 plaYLs Chaminade, and Berlioz has still, like Wagner, his blasphemers.

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