Istar — Joséphin Péladan (1888)

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Un flot de sang monte au visage d'Istar; elle se hâte et entraîne sa petite fille, presque folle de joie ; elle a compris, elle exulte. Si Nergal pouvait la voir, maintenant, elle rayonne, elle est vengée de toute sa vie, de toutes les hostilités. On l'avait noircie, vilipendée, honnie ; mais lui, publiquement, était venu s'incliner comme on s'agenouille; c'était l'ambassadeur de Paris, c'était le génie, c'était l'écrivain aimé qu d'une révérence la vengeait.

Elle ne s'arrête pas à l'étrangeté de cette scène, aux racontars qui en naîtront. Illuminée, radieuse, son âme s'épanouit; tout Lyon pourrait maintenant cracher sur sa robe, que lui importe? Elle est vénérée du seul dont la grandeur l'enivre.

A la rue de l'Impératrice :

— Voilà papa, — dit l'enfant.

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Et M'^'^ Istar balbutiant à son mari :

— Mon ami, si vous saviez... Nergal était près de la Maison d'Or, au milieu de la coterie Aynes ; on me traînait dans la boue, j'en suis sûre; lui s'est avancé jusqu'au trottoir, et quand j'ai passé devant lui, s'est incliné jusqu'à terre, sans un mot, comme pour me dire : « Je ne vous connais pas, mais je vous respecte, parce que je méprise vos détracteurs. »

M. Istar, très étourdi de ce récit et de l'exaltation de sa femme, se demande pourquoi il n'est pas joyeux, le cœur serré d'un de ces pressentiments qui sont les éclairs, avant que la foudre gronde.

Nergal, revenu calmement auprès de ces dames, se rassied; il n'a pas vu les traits d'I star, faisant plutôt un acte de justice impersonnelle qu'un examen curieux.

Elles s'étaient consultées, et, désormais éclairées sur le caractère immuable du romancier, elles se voient en danger d'être peintes sous de vraies couleurs.

— Vous venez de la compromettre plus qu'elle ne l'a jamais été, — ditM"^^' Andancette.

Et le romancier:

— Elle ne l'a donc jamais été?

— Vous n'aviez qu'à me dire de vous présenter, je l'eusse fait. Mais je vous invite à diner pour demain, M"^® Istar viendra et vous serez régulièrement en présence.

Ces dames se lèvent, le laissant avec Valentin.

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Celui-ci, tancé vertement du regard par M"^^ Aynes, commença :

— Tu sauras, mon cher, que M"^^ Istar...

— Écoute, — dit Nergal d'une voix forte, — si tu me dis encore un seul mot contre cette femme, je te défends de paraître jamais devant mes yeux. Tu es un dadais, elles sont des scélérates.

UNE INCONNUE

En quittant Valentin, Nergal va à la poste : une lettre que sa concierge avait fait suivre, l'étonné tort au premier coup d'œil, il revient à Perraciie la lisant avec une lenteur émue.

Pourquoi vous écrire et que vais-je donc vous dire après un mois d'hésitations qui n'ont amené qu'un plus grand trouble?

Je suis une étrangère attirée presque toutes années sous le beau ciel du Midi; je vis dans Iv retraite^ en un coin où toutes les beautés réunies me défendent de la vulgarité et de la laideur.,. Cest là que vos œuvres sont tombées sous mes yeux. Je ne vous connaissais paSj, Vimpression a été si vive que j'en vibre encore. Cent fois relus , vos livres me sont oujours nouveaux; ils donnent Venvie intense de pénétrer plus avant dans Vâme, Vesprit, l'imaginaIstar tion du penseur et de Vartiste^ jouissance infinie dont on ne trouve pas le fond. Je m'installe des heures entières devant ces fresques charmantes^ dont on ne se lasse pas, parce qu elles contiennent tout : la pensée, la couleur, la force, la grâce! Celui qui a écrit... est un grand artkte. J'ai passé des jours et des nuits à lire Balzac, j'ai eu d'autres admirations pour d'autres génies, mais la vibration ne m'est venue que de vous.

Quelque chose me saisit en vous lisant; il se dégage un magnétisme terrible de votre esprit, dans toutes ces pages aimantes qui prehnent le cœur et l'imagination. Enfin, je ne me sens plus moi, je me sens vous, tant je vous comprends et vous cherche en une communion d'idées et de sentiments dont toutes les subtilités me pénètrent ; tant cela passe dans mes veines.

... Vos livres sont beaux et n'épouvantent que les dévotes qui ne sont pas artistes, je les aime à ne plus savoir m'en passer.

Depuis bien des jours, je vis dans cette intimité, dans votre intimité, dans toute la séduction de votre génie sans pouvoir ralentir cette jouissance qui m'absorbe et me rend indifférente à tout. Me magnétisezvous ou est-ce le feu sacré des artistes que vous me communiquez? Si j'avais plus de talent, il eût pu naître un chef-d'œuvre de ce grand trouble d'âme ' je vous aurais fait un tableau de ma transfiguration.

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Ce trouble qui ne cesse pas est la raison de cette lettre^ peut-être inutile.

Dominée par une force plus puissante que moi^ et me sentant vaincue, je jette ici mes pensées ne sachant plus si c'est insensé ou naturel de vous écrire. — L'énigme de la souffrance et de l'angoisse, parce qu'on admire un artiste, *qui me l'expliquera?

Je ne me sens ni malade, ni folle et je passerais pour telle si je me confiais à quelqu'un ; à qui? Je ne vois ni prêtres, ni médecins. J'ai peur de leurs explications auxquelles je ne croirais pas. Je crois au vrai, au beau, à la nature, à Vart, à tout ce que vous faites croire. N'est-il pas plus délicat de reporter ses sensations à celui qui les a fait naître et de prendre en lui son expansion?

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A flood of blood mounts to Istar's face; she hastens and draws her little girl along, almost mad with joy; she has understood, she exults. If Nergal could see her now, she is radiant, she is avenged for her whole life, for all the hostilities. She had been blackened, vilified, reviled; but he, publicly, had come to bow as one kneels; it was the ambassador of Paris, it was genius, it was the beloved writer wh with a bow avenged her.

She does not stop at the strangeness of that scene, at the gossip that will be born of it. Illuminated, radiant, her soul opens out; all Lyon might now spit upon her gown, what does it matter to her? She is venerated by the only one whose greatness intoxicates her.

At the rue de l'Impératrice:

— There is papa, — says the child.

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And M'^'^ Istar stammering to her husband:

— My friend, if you knew... Nergal was near the Maison d'Or, in the midst of the Aynes coterie; they were dragging me in the mud, I am sure of it; he advanced as far as the pavement, and when I passed before him, bowed to the ground, without a word, as if to say to me: « I do not know you, but I respect you, because I despise your detractors. »

M. Istar, much stunned by that recital and by his wife's exaltation, asks himself why he is not joyous, his heart tight with one of those forebodings that are the lightnings before the thunder growls.

Nergal, come back calmly to those ladies, sits down again; he has not seen I star's features, having made rather an act of impersonal justice than a curious examination.

They had consulted one another, and, henceforth enlightened upon the immutable character of the novelist, they see themselves in danger of being painted in true colours.

— You have just compromised her more than she has ever been, — saysM"^^' Andancette.

And the novelist:

— She has never been so, then?

— You had only to tell me to present you, I should have done it. But I invite you to dinner for to-morrow, M"^® Istar will come and you will be regularly in each other's presence.

The ladies rise, leaving him with Valentin.

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The latter, sharply rebuked by a look from M"^^ Aynes, began:

— Thou shalt know, my dear fellow, that M"^^ Istar...

— Listen, — said Nergal in a strong voice, — if thou sayest me one single word more against that woman, I forbid thee ever to appear before my eyes. Thou art a booby, they are villainesses.

AN UNKNOWN WOMAN

On leaving Valentin, Nergal goes to the post: a letter his concierge had forwarded astonishes him greatly at the first glance, he returns to Perraciie reading it with a moved slowness.

Why write to you and what then am I going to say to you after a month of hesitations which have brought nothing but a greater trouble?

I am a foreign woman drawn almost every year beneath the fair sky of the Midi; I live in Iv retirement^ in a corner where all the beauties gathered defend me from vulgarity and from ugliness.,. It is there that your works fell under my eyes. I did not know you, the impression was so vivid that I vibrate with it still. A hundred times re-read, your books are lways new to me; they give the intense desire to penetrate further into the soul, the mind, the imaginaIstar

tion of the thinker and of the artist^ an infinite enjoyment whose bottom is not found. I settle myself whole hours before those charming frescoes^ of which one does not weary, because they contain everything: thought, colour, force, grace! He who wrote... is a great artkt. I have passed days and nights reading Balzac, I have had other admirations for other geniuses, but the vibration has come to me from you alone.

Something seizes me in reading you; a terrible magnetism disengages itself from your mind, in all those loving pages which take the heart and the imagination. In fine, I feel myself no longer me, I feel myself you, so much do I understand you and seek you in a communion of ideas and of sentiments all whose subtleties penetrate me; so much does it pass into my veins.

... Your books are beautiful and appal only the devotees who are not artists, I love them so that I no longer know how to do without them.

For many days now, I live in that intimacy, in your intimacy, in all the seduction of your genius without being able to slacken that enjoyment which absorbs me and renders me indifferent to everything. Do you magnetiseme or is it the sacred fire of artists that you communicate to me? If I had more talent, a masterpiece might have been born of that great trouble of soul ' I should have made you a picture of my transfiguration.

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That trouble which does not cease is the reason of this letter^ perhaps useless.

Dominated by a force more powerful than myself^ and feeling myself vanquished, I fling my thoughts here no longer knowing whether it is senseless or natural to write to you. — The enigma of the suffering and the anguish, because one admires an artist, *who will explain it to me?

I feel myself neither ill nor mad and I should pass for such if I confided in anyone; in whom? I see neither priests nor physicians. I am afraid of their explanations, which I should not believe. I believe in the true, in the beautiful, in nature, in art, in all that you make one believe. Is it not more delicate to carry back one's sensations to him who caused them to be born and to take one's expansion in him?

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