Istar — Joséphin Péladan (1888)
face; devant l'entêtement marital, elle espéra mourir bientôt; la perspective de plusieurs mois lyonnais Vépouvantant autrement que la tombe.
Sa fille la jugeait avec la sévérité des âmes sèches que la vie n'a pas instruites; elle devinait son mari caressant l'espoir d'un lointain mais possible revenez-y du devoir conjugal. Mère jugée et condamnée par l'enfant, épouse forcée de se défendre de l'époux, femme incapable de déserter le devoir et amoureuse trop abnégative pour écraser de sa maturité bientôt lourde le destin de Nergal, sans recours vers le prêtre même, qui lui aurait soutenu qu'elle devait le devoir à Capimont et lui aurait logiquement interdit de se complaire à la pensée sempiternelle de l'Aimé, 5ans une confidente possible, trop lasse pour reprendre, même en un pays nouveau, une vie mondaine, trop consciente du tempérament de Capimont pour croire que dans l'isolement et lorsqu'il n'aurait plus à lutter, sa sommation de désir ^e reviendrait pas atrocement; craignant enfin de voir Nergal se distraire de son souvenir, après avoir regardé à tous les horizons, elle conclut qu'il fallait mourir et elle désira le dénouement de sa vie désormais impossible, comme une victime des dominicains espagnols sous les jets de plomb fondu, et à chaque coin nouveau enfoncé demandait le coup de grâce.
COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE t VIII
Capimont et sa femme étaient déjà au seuil du salon quand celle-ci se souvint de Tavertissement d'Andancette « et surtout n'acceptez pas d'invitation chez M"^^ Malibierne ». Elle recula presque et s'en voulut : la probabilité d'une insolence un peu plus forte valait-elle tant d'appréhension?
Pour cette rentrée dans le monde, elle voulut être mortuaire ; on s'attendait à un costume oriental fastueux, elle n'avait ni fleur, ni bijou; une tunique de lin et un manteau de pourpre, son vêtement de tombe.
— Sa simplicité consiste à jouer les impératrices dit Marcheprime.
— N'importe, elle est bien belle, et ce Nergal a dû passer d'heureux moments, — répondit Chosalet.
Au grand étonnement de la Juive, on l'accueillait comme si rien ne s'était passé ; il n'y eut pas même cet empressement questionneur qu'entraîne un retour de disparition mondaine.
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Valentin vint la saluer.
— Quel aspic cache-t-on sous tant de fleurs ?
— Il n'y a ici que des applaudis seur s ; vous êtes merveilleuse, Madame. .
Elle alla vers M"^^ Andancette et l'interrogea des yeux sans bien comprendre le regard anxieux qui lui répondit.
On dansa : elle se retira alors dans le petit salon solitaire avec le désir qu'on l'y oubliât.
Aux modulations de la valse de Faust^ elle pense à Marguerite qui se répète les paroles de la rencontre et du jardin dans le cachot de la folie. C'était à un bal, il n'y avait guère plus de trois mois qu elle l'avait rencontré.
Le salut de Bellecour ressemblait en somme au « ne permettrez-vous pas ». Elle se redisait les paroles du penseur qui lui étaient entrées au cœur chacune comme un glaive d'amour.
«Vous avez un mari, mais non pas le vôtre. »
« Rien de ce qui me ferait joyeux ne peut être, sans vous faire triste » ; «je ne suis pas un homme, je suis Nergal. »
« ... Le grand besoin d'amour qui se tord dans vos yeux,... je crois que vous êtes ma sœur...» et cet efleuillement de roses par lequel elle lui avait demandé et accordé à la fois de rester et puis l'ivresse de Brahms, et puis l'inoubliable après-midi ; « Je crois en toi, Istar, comme au soleil. »
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Un peu étalée sur le divan, appuyant ses mains écartées sur les coussins, elle semble béante, évoquer et voir le bien-aimé.
Les secousses violentes et répétées, le spectacle de Capimont désespéré, sa conviction de ne jamais revoir son frère, le martyre infligé par le monde lyonnais l'avaient amenée à des crises de sensitivité maladive où un peu de son libre-arbitre disparaissait.
Il faut bien qu'elle se l'avoue, Nergal survenant maintenant, elle se fut jetée à son cou, folle et oublieuse de tout. La douleur rompt l'équilibre moral, qui n'est le plus souvent que le bon ménage des humeurs et des pensées.
Ces deux mois vécus en communion fiévreuse avec Nergal, ces deux mois où elle a vibré à nouveau toute sa vie la prédispose à une hallucination, au moindre choc nerveux qui débordera sa fougue naturelle, aggravée de maladie.
Dans le petit salon, il lui semble que la lumière diminue, mais cette impression traverse sans la rompre la projection de sa pensée.
Soudain, en face d'elle, lentement un rideau s'écarte, et une forme se profile, d'abord vague.
Istar avance le haut du corps pour mieux voir, le rideau s'écarte tout à fait.
Pétrifiée, sans voix, sans pouls, sentant la vie comme arrêtée en elle, un flot de sang et de pensées lui bat dans le crâne. Elle ne sait plus qu'elle est chez la Malibierne, à un bal costumé ; de confuses
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paroles de Nergal sur la magie, le désir créant le fantôme de l'Aimé, tourbillonnent dans son esprit désemparé.
face; before the marital obstinacy, she hoped to die soon; the prospect of several lyonnais months Vterrifying her otherwise than the tomb.
Her daughter judged her with the severity of dry souls that life has not instructed; she divined her husband caressing the hope of a distant but possible coming-back-to-it of the conjugal duty. Mother judged and condemned by the child, wife forced to defend herself from the husband, woman incapable of deserting duty and lover too self-abnegating to crush with her soon heavy maturity the destiny of Nergal, without recourse even to the priest, who would have maintained to her that she owed duty to Capimont and would have logically forbidden her to take pleasure in the sempiternal thought of the Beloved, 5ithout a possible confidante, too weary to take up again, even in a new country, a worldly life, too conscious of Capimont's temperament to believe that in isolation and when he had no more to struggle against, his summons of desire ^ould not return atrociously; fearing at last to see Nergal distract himself from her memory, after having looked to all the horizons, she concluded that she must die and she desired the dénouement of her henceforth impossible life, as a victim of the spanish dominicans under the jets of molten lead, and at each new wedge driven in asked for the death-blow.
HOW THE PROVINCE ASSASSINATES t VIII
Capimont and his wife were already on the threshold of the drawing-room when she remembered Tthe warning of Andancette « and above all do not accept an invitation at M"^^ Malibierne's ». She almost drew back and blamed herself: was the probability of an insolence a little stronger worth so much apprehension?
For that re-entry into the world, she wished to be mortuary ; a sumptuous oriental costume was expected, she had neither flower, nor jewel; a tunic of linen and a mantle of purple, her garment of the tomb.
— Her simplicity consists in playing the empresses said Marcheprime.
— No matter, she is very beautiful, and that Nergal must have passed happy moments, — answered Chosalet.
To the Jewess's great astonishment, she was welcomed as if nothing had happened ; there was not even that questioning eagerness a return from a worldly disappearance brings on.
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Valentin came to salute her.
— What asp is hidden under so many flowers?
— There are here only applaud ers ; you are marvellous, Madame. .
She went toward M"^^ Andancette and questioned her with her eyes without well understanding the anxious look that answered her.
They danced: she withdrew then into the solitary little drawing-room with the desire that she should be forgotten there.
At the modulations of the waltz from Faust^ she thinks of Marguerite who repeats to herself the words of the meeting and of the garden in the dungeon of madness. It was at a ball, hardly more than three months since she had met him.
The Bellecour salute resembled in sum the « will you not permit ». She said over to herself the thinker's words that had entered her heart each like a sword of love.
« You have a husband, but not your own. »
« Nothing of what would make me joyous can be, without making you sad » ; « I am not a man, I am Nergal. »
« ... The great need of love that writhes in your eyes,... I believe that you are my sister...» and that unpetalling of roses by which she had at once asked and granted him to stay and then the intoxication of Brahms, and then the unforgettable afternoon ; « I believe in thee, Istar, as in the sun. »
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A little spread on the divan, leaning her parted hands on the cushions, she seems gaping, to evoke and to see the beloved.
The violent and repeated shocks, the spectacle of Capimont in despair, her conviction of never seeing her brother again, the martyrdom inflicted by the lyonnais world had brought her to crises of morbid sensitivity in which a little of her free will disappeared.
She must indeed avow it to herself, Nergal coming now, she would have thrown herself on his neck, mad and forgetful of everything. Grief breaks the moral equilibrium, which is most often only the good housekeeping of the humours and the thoughts.
Those two months lived in feverish communion with Nergal, those two months in which she vibrated anew her whole life predispose her to a hallucination, at the least nervous shock that will overflow her natural fire, aggravated by sickness.
In the little drawing-room, it seems to her that the light diminishes, but that impression crosses without breaking the projection of her thought.
Suddenly, facing her, slowly a curtain parts, and a form is outlined, vague at first.
Istar leans the upper part of her body forward to see better, the curtain parts entirely.
Petrified, voiceless, pulseless, feeling life as it were stopped in her, a flood of blood and of thoughts beats in her skull. She no longer knows that she is at the Malibierne's, at a costume ball ; confused
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words of Nergal's about magic, desire creating the phantom of the Beloved, whirl in her distracted mind.
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