Istar — Joséphin Péladan (1888)
— Devant Dieu qui vous fait l'épreuve si dure, je vous demande de me donner l'ordre de partir. Il y a une fatalité d'attraction entre nous...
— Parler d'attraction et de départ, cela se nie l'un l'autre.
— En égoïsme, oui ; en dévouement, non.
— Si dévoué et si vite! Je n'y crois pas.
— La preuve est à vos lèvres : dites.
— Je vous le dirai à l'aube.
— Sur ce point, où peut-être nos cœurs sont sus^
Isfar
p. 203
pendus, je ne veux point ■d'équivoque. Si vous ne pouviez à ce moment me parler.
— J'efleuillerai la rose de mon corsage. Et maintenant, parlons de toute autre chose.
Ils parcourent les salons lentement, au milieu d'une sourde malveillance.
— Pas de malentendu, avez-vousdit. Ehbien! si je vous dis de rester, à quoi cela m'engage-t-il, selon votre compréhension?
— A rien. Je crois mon séjour nuisible à votre réputation, je crois mon intimité fatale à votre repos; je vous avertis:
— Croyez-vous que je n'aurai pas l'incitation du péril?
— Péril d'opinion, aucun autre?
— Aucun? Et votre cour?
— Mais je ne prétends pas vous faire la cour.
— Je ne vous comprends plus.
— C'est simple! Vous êtes en guerre avec les ennemis que je fouaille par mon œuvre; donc, l'alliance est naturelle. Vous êtes malheureuse et belle, or je ne puis me résigner à la douleur de l'être beau ; enfin, je crois que vous êtes ma sœur.
— Votre sœur! Ah! vous venez de toucher au grand regret de mon âme! Ah! si j'avais un frère, un vrai frère !
— Ce doit être moi, ce vrai frère.
— Vous ne pouvez être que moins, ne pouvant pas être plus.
p. 204
Istar
M. de Charbonnières vint quérir M""^ Istar pour une figure du cotillon; elle se laissa emmener avec ennui.
— Ce n'est pas pour vous déplaire, — lui souffla le marquis, — c'est pour faire mordre leurs langues aux Aynes.
Le romancier se rapprocha de la danse et réfléchit comme seul; quand la juive revint, elle lui tendit une petite boîte d'accessoire, il la prit machinalement.
— On vous a dit beaucoup mal de moi; en croyezvous un peu? Pensez-vous que ma conquête soit possible pour vous?
— Ce sont deux choses; je ne crois rien de ce qu'on m'a dit; je pense que je puis vous entrer au cœur si je suis votre frère.
— Je n'aime pas l'hypocrisie du mot; j'aime moins encore qu'on se masque de ce nom de frère sacré pour moi, puisque c'est le seul que le devoir me permettrait encore de prononc,er ardemment.
— Je ne mens pas plus dans la vie que dans l'œuvre, madame,, et si je sentais le désir, dussiezvous me souffleter de votre éventail, je dirais désir.
— Et vous dites ?
— Je dis sœur.
— Prenez garde; une sœur ne pardonnerait pas un irrespect.
— Un frère se le pardonnerait-il ? Brusquement :
— Que pensez-vous de M. Leclerc?
Istar
p. 205
' — Qu'il vous compromet.
— Supposez-vous que j'ignore ou la raison qui me fait tolérer ?
— Ni l'un, ni Tautre, et je ne veux pas le savoir.
— Pourquoi?
— Parce qu'on aime seulement quand on croit.
— Est-ce une déclaration ?
— C'est l'affirmation qu'un seul de vos regards vaut plus que toutes les preuves et qu'on n'est pas coupable, quand le péché serait si bas.
— Vous méprisez donc M. Leclerc?
— Je le méprise et j'ai le pressentiment que... mais le voici.
Nerveux et dissimulant mal, le personnage vint.
— Eh bien ! monsieur, que dites-vous de ma petite fête?
— Je n'en ai retenu que la reine.
— Retenu? — fit-il.
— Il doit être l'heure de partir, — dit Istar.
— Je vais faire atteler, dit M. Leclerc.
— Vous savez que je ne veux pas partir dans votre voiture? Quel air cela aurait-il?
— Mais elle est à vous; ne suis-je pas l'associé de votre mari?
— Vous n'êtes pas le mien, et je vous prie de faire chercher un vulgaire fiacre.
— A cette heure, on n'en trouvera point; mais sans doute, M. Nergal, qui vous a donné le bras
p. 12
p. 206
Istar
toute la nuit, continuera à vous le donner jusque chez vous.
M""^ Istar entraîna à l'écart M. Leclerc, avant que Nergal ait répondu; celui-ci les regarda disparaître, elle furieuse, lui ironique et têtu en une idée. Puis du monde vint; il les perdit de vue et voyant son hôte revenir seul, il quitta le bal sans l'aller saluer.
Dehors, il faisait jour. Il huma Fair un instant, alluma sa cigarette ; un fiacre qui stationnait frappa son attention.
La vitre se baissa, une main jeta sur le pavé un efïeuillement de roses qui signifiait :
— Nergal, restez.
XII
LA GRANDE POTINïÈBE
Le lendemain du baî , iSTergai déjeunait chez M"''' Aynes, et quand on apporta le coq de bruyères, brusquement l'hôtesse :
— Que pensez-vous de la vertu de M*"^ Istar? Cette question, si saugrenue devant six autres femmes, — ébahit le romancier.
— Vous hésitez?
— Non, — dit Nergal lentement, — je n'hésite pas. La vertu de M""^ Istar est la seule vertu de Lyon que je garantirais.
Oh ! fit M""^ Aynes , — acceptant l'impertinence pour pousser plus avant :
— Vous ne la garantiriez pas contre vous-même.
— Puisqu'on est réduit à ces sortes d'aveux, j'ai hier, madame, fait deux heures d'une cour non interrompue, et je crois qu'elle durerait deux siècles sans plus de résultat.
— Avouez, monsieur, qu'on ne cède pas au bal; ce
p. 208
Isiar
n'est point concluant.... — Chez elle... — souffla ]y[me vioreau. '
— Comment savez-vous ce qui se passe chez elle?
— Nous le supposons, — affirma Boulidou.
— Before God who makes the trial so hard for you, I ask you to give me the order to depart. There is a fatality of attraction between us...
— To speak of attraction and of departure, those deny one another.
— In egoism, yes; in devotion, no.
— So devoted and so quickly! I do not believe in it.
— The proof is on your lips: speak.
— I shall tell you at dawn.
— On that point, where perhaps our hearts are sus^
Isfar
203
pended, I will have no ■equivocation. If you could not at that moment speak to me.
— I shall unpetal the rose of my bodice. And now, let us speak of quite other things.
They traverse the drawing-rooms slowly, in the midst of a muffled malevolence.
— No misunderstanding, you havesaid. Wellthen! if I tell you to stay, to what does that engage me, according to your understanding?
— To nothing. I believe my stay harmful to your reputation, I believe my intimacy fatal to your repose; I warn you:
— Do you believe that I shall not have the incitement of peril?
— Peril of opinion, no other?
— None? And your court?
— But I do not claim to pay you court.
— I understand you no longer.
— It is simple! You are at war with the enemies I lash by my work; therefore, the alliance is natural. You are unhappy and beautiful, now I cannot resign myself to the grief of the beautiful being; lastly, I believe that you are my sister.
— Your sister! Ah! you have just touched the great regret of my soul! Ah! if I had a brother, a true brother !
— That must be I, that true brother.
— You can only be less, not being able to be more.
204
Istar
M. de Charbonnières came to fetch M""^ Istar for a figure of the cotillon; she let herself be led away with weariness.
— It is not to displease you, — the marquis breathed to her, — it is to make the Aynes bite their tongues.
The novelist drew nearer to the dance and reflected as though alone; when the jewess came back, she held out to him a little accessory box, he took it mechanically.
— They have told you much ill of me; do youbelieve a little of it? Do you think my conquest possible for you?
— Those are two things; I believe nothing of what has been told me; I think that I can enter your heart if I am your brother.
— I do not like the hypocrisy of the word; I like still less that one should mask oneself with that name of brother, sacred to me, since it is the only one duty would still permit me to pronoun,ce ardently.
— I lie no more in life than in the work, madame,, and if I felt desire, shouldyou slap me with your fan, I should say desire.
— And you say?
— I say sister.
— Take care; a sister would not pardon a disrespect.
— Would a brother pardon it himself? Abruptly:
— What do you think of M. Leclerc?
Istar
205
' — That he compromises you.
— Do you suppose that I am ignorant or the reason that makes me tolerate?
— Neither the one, nor Tthe other, and I do not wish to know it.
— Why?
— Because one loves only when one believes.
— Is that a declaration?
— It is the affirmation that a single one of your looks is worth more than all the proofs and that one is not guilty, when the sin should be so low.
— You despise M. Leclerc then?
— I despise him and I have the presentiment that... but here he is.
Nervous and dissimulating ill, the personage came.
— Well ! monsieur, what do you say of my little fête?
— I have retained of it only the queen.
— Retained? — he made.
— It must be the hour to go, — said Istar.
— I shall have the horses put to, said M. Leclerc.
— You know that I will not leave in your carriage? What air would that have?
— But it is yours; am I not your husband's associate?
— You are not mine, and I beg you to send for a vulgar cab.
— At this hour, none will be found; but doubtless, M. Nergal, who has given you his arm
12
206
Istar
all night, will continue to give it you as far as your home.
M""^ Istar drew M. Leclerc aside, before Nergal had answered; he watched them disappear, she furious, he ironic and stubborn in an idea. Then people came; he lost sight of them and seeing his host come back alone, he left the ball without going to salute him.
Outside, it was day. He breathed Fthe air an instant, lit his cigarette; a cab that stood waiting struck his attention.
The window was lowered, a hand threw upon the pavement an unpetalling of roses which signified:
— Nergal, stay.
XII
THE GREAT GOSSIP-SHOB
The morrow of the baî , iSTergai was lunching at M"''' Aynes's, and when the grouse was brought, abruptly the hostess:
— What do you think of the virtue of M*"^ Istar? That question, so preposterous before six other
women, — dumbfounded the novelist.
— You hesitate?
— No, — said Nergal slowly, — I do not hesitate. The virtue of M""^ Istar is the only virtue in Lyon that I would guarantee.
Oh ! made M""^ Aynes , — accepting the impertinence to push further:
— You would not guarantee it against yourself.
— Since we are reduced to these sorts of avowals, I made yesterday, madame, two hours of an uninterrupted court, and I believe it would last two centuries with no more result.
— Avow, monsieur, that one does not yield at a ball; that
208
Isiar
is not conclusive.... — At her house... — breathed ]y[me vioreau. '
— How do you know what passes at her house?
— We suppose it, — affirmed Boulidou.
No commentary for this page under the selected tracks.
There is commentary on page 1.