Istar — Joséphin Péladan (1888)
Je croise donc ici avec nos mains, nos plumes; la vôtre faite d'un éclat de Durandal^ la mienne d'un débris de la verge Aaronique, en compagnon d' œuvres y avec cette solennité écrite que j'aime à mettre comme une consécration et un serment sur mes amitiés,
JosÉPHiN PÉLADAN Ba"^uth dé Franco nie.
ECTHÈSE
Le quatrième roman de la Décadence Latine, dont trois cents exemplaires furent servis à la presse, n'a pas donné lieu à un seul article parisien.
Ce silence n'intéresse que Tauteur et l'éditeur.
A Cœur perdu s'est écoulé à plusieurs milliers.
Cette vente intéresse tout observateur.
Malgré le veto du Consistoire protestant, communiqué par note au Temps , aux Débats^ à la Revue Bleue;
Malgré le vœu des loges maçonniques, l'index de la Nonciature et le Vade rétro du Boulevard ;
Malgré un ostracisme où se donnent la main l'athée et le dévot;
M. Joséphin Péladan est un auteur qui se vend. La conspiration du silence peut donc être conjurée autrement que par les révérences et les servilismes du cinq à sept de la terrasse.
La vente d'un tome III, car on peut bien l'avouer maintenant, Curieuse^ V Initiation sentimentale et A Cœur perdu ne sont que trois parties d'un même livre, les trois actes des trois mêmes héros — la vente d'un roman en trois volumes qui dépasse le septième mille, est-ce pas la démonstration, qu'il y a un salut littéraire hors du Figaro ?
L'auteur à'Istar, ne conteste aux journalistes ni le talent,
•XIV ; Ecthèse ni même le culte esthétique du talent : il comprend que la vie ou le vice force la plupart à la copie, quand ils rêvent de l'œuvre et enfin quoi de plus naturel de réserver ses coups d'épaules à ses amis.
Ici donc, ni dépit, ni reproche; cependant certaines animosités étonneront toujours un écrivain resté si en dehors des dîmes littéraires, qu'il paye sa place m Salon, au théâtre et au chemin de fer.
Oh ! là sotte aventure de passer pour l'obligé de gens auxquels on ne doit rien ! Quelque critique en peine de matière critiquable pourrait découvrir M. Joséphin Péladan, un de ces matins. Or l'éthopoéte veut garder le bénéfice de sa mauvaise fortune, et montrer que la conspiration du silence n'a point d'effet parce que la parole de ceux qui se taisent n'a plus de portée.
Où est le bélître assez nîmois pour croire que cette Suissesse, la Revue des Deux Mondes, exprime le mouvement littéraire ou bien que le Figaro a jamais des opinions gratuites ?
L'institution cynique de Villemessant a perdu à jamais l'oreille, même asinelle; le Figaro n'est rien qu'un bon placement financier, et une mauvaise habitude très répandue.
Serait-ce se vanter de professer l'aristocratie de l'écrivain qui ne fait que des livres ? trop plaire ou trop vite décèle peut-être une certaine vulgarité? Eclabousser de jeunes et belles gloires, en prétendant que le public n'accepte jamais tout de suite, ni le neuf ni le vif? Nôrî, le pubHc du livre aujourd'hui mérite plus d'estime que la Critique; il s'est émancipé du journal : Et en ce simple énoncé il y a un bien grand soufflet aux Aristarques.
Ecthèse
XV
I D'un auteur dont on parle beaucoup et bien :
« Il a des amis dans la presse. »
D'un autre dont on ne parle pas ou mal :
« Il n'a pas d'amis dans la presse. »
Voilà tout ce que pense le lettré ou le simple liseur.
Aux jeunes, à ceux de demain qui n'ont pas encore baisé la fesse du Bouc, il faut dire qu'une fortune littéraire se fonde, sans le paranymphe Wolf, Sarcey, Pontmartin : le journalisme ne donne que de l'argent et de la vogue.
Pour dispenser l'estime publique, il faudrait l'avoir soimême : Quintilien appelle ce cas, l'absence de mœurs oratoires.
Qu'on ne s'y méprenne pas, méchamment. L'auteur du Vice suprême prétend avoir prouvé, par son œuvre et au point de vue de librairie :
Qu'on peut fort bien se passer d'articles et arriver au même résultat de notoriété;
Qu'on peut fort bien se moquer des sentiments du public et lui imposer sa chimère.
La plus haute indépendance ne dénie pas tout succès; et la Décadence latine gardera dans l'histoire littéraire le mérite d'avoir exemplairement démontré qu'il est aisé de se passer de la presse, et profitable de mépriser le goût du jour.
Puisse cette, ecthèse être entendue comme elle est faite, en fraternelle exhortation aux écrivains à venir de ne concessionner rien; un Verbe porte en lui la force de rompre tous les silences.
Frère que je ne connais pas et qui te prépares dans l'ombre
XVI
Ecthèse
au souffrant apostolat orphique, qui viendras demain peutêtre chercher un écho aux musiques que Dieu a mises en toi pour endormir l'inquiétude des grands cœurs, — ne te prostitue pas, Frère! C'est inutile.
Quand tu passeras devant le 26 de la rue Drouot, devant le 21 de la rue de l'Université, comme devant l'Élysée et l'Académie, enfonce ton chapeau de peur que tu ne semblés saluer ces mauvais lieux.
Comme les Kaldéens celohites qui suivaient de l'esprit le troupeau des étoiles, meneux idéal, pousse tes chimères droit sur la foule, et ne t'inquiète pas des agents de publicité, et des entrepreneurs de vogue.
I cross here therefore with our hands, our pens; yours made of a splinter of Durandal^ mine of a fragment of the Aaronic rod, as a companion of works y with that written solemnity I love to set like a consecration and an oath upon my friendships,
JosÉPHiN PÉLADAN Ba"^uth dé Franco nie.
ECTHESIS
The fourth novel of the Décadence Latine, of which three hundred copies were served to the press, gave rise to not a single parisian article.
This silence concerns only the author and the publisher.
A Cœur perdu has sold to several thousands.
This sale concerns every observer.
In spite of the veto of the protestant Consistory, communicated by note to the Temps , to the Débats^ to the Revue Bleue;
In spite of the wish of the masonic lodges, the index of the Nunciature and the Vade rétro of the Boulevard ;
In spite of an ostracism wherein the atheist and the devotee give one another the hand;
M. Joséphin Péladan is an author who sells. The conspiracy of silence can then be averted otherwise than by the bows and the servilities of the five-to-seven of the terrace.
The sale of a tome III, for it may well be avowed now, Curieuse^ l'Initiation sentimentale and A Cœur perdu are but three parts of one same book, the three acts of the three same heroes — the sale of a novel in three volumes which passes the seventh thousand, is it not the demonstration, that there is a literary salvation outside the Figaro?
The author of Istar, contests with the journalists neither the talent,
•XIV ; Ecthesis
nor even the aesthetic cult of talent: he understands that life or vice forces most of them to copy, when they dream of the work and after all what more natural than to reserve one's shoulder-thrusts for one's friends.
Here then, neither spite nor reproach; nevertheless certain animosities will always astonish a writer who has remained so far outside the literary tithes that he pays his place at the Salon, at the theatre and on the railway.
Oh! the foolish adventure of passing for the debtor of people to whom one owes nothing! Some critic in want of criticisable matter might discover M. Joséphin Péladan, one of these mornings. Now the ethopoet wishes to keep the benefit of his ill fortune, and to show that the conspiracy of silence has no effect because the word of those who keep silent carries no further.
Where is the rascal nîmois enough to believe that this Swiss woman, la Revue des Deux Mondes, expresses the literary movement or indeed that the Figaro ever has gratuitous opinions?
The cynical institution of Villemessant has lost for ever the ear, even the asinine one; the Figaro is nothing but a good financial investment, and a bad habit very widespread.
Would it be boasting to profess the aristocracy of the writer who makes nothing but books? does pleasing too much or too quickly betray perhaps a certain vulgarity? To bespatter young and fair glories, by pretending that the public never accepts at once either the new or the quick? No, the public of the book to-day merits more esteem than Criticism; it has emancipated itself from the newspaper: And in this simple statement there is a very great slap for the Aristarchuses.
Ecthesis
XV
I Of an author of whom much and good is spoken:
« He has friends in the press. »
Of another of whom nothing or ill is spoken:
« He has no friends in the press. »
That is all that the lettered man or the simple reader thinks.
To the young, to those of to-morrow who have not yet kissed the Goat's buttock, it must be said that a literary fortune is founded without the paranymph Wolf, Sarcey, Pontmartin: journalism gives only money and vogue.
To dispense public esteem, one would have to possess it oneself: Quintilian calls this case, the absence of oratorical morals.
Let there be no mistake about it, maliciously. The author of the Vice suprême claims to have proved, by his work and from the bookseller's point of view:
That one can very well do without articles and arrive at the same result of notoriety;
That one can very well mock the sentiments of the public and impose upon it one's chimera.
The highest independence does not deny all success; and the Décadence latine will keep in literary history the merit of having exemplarily demonstrated that it is easy to do without the press, and profitable to despise the taste of the day.
May this, ecthesis be understood as it is made, as a fraternal exhortation to the writers to come to concede nothing; a Word bears in it the force to break all silences.
Brother whom I do not know and who preparest thyself in the shadow
XVI
Ecthesis
for the suffering orphic apostolate, who wilt come to-morrow perhaps to seek an echo for the musics God has put in thee to lull the disquiet of great hearts, — prostitute not thyself, Brother! It is useless.
When thou passest before the 26 of the rue Drouot, before the 21 of the rue de l'Université, as before the Élysée and the Académie, pull down thy hat for fear thou seem to salute those evil places.
Like the Kaldean celohites who followed with the spirit the flock of the stars, ideal drover, drive thy chimeras straight upon the crowd, and trouble not thyself about the agents of publicity, and the contractors of vogue.
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