Istar — Joséphin Péladan (1888)

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Parmi les voyageurs que le rapide de minuit trente laisse à Lyon, Nergal, drapé d'un burnous noir en poil de chameau filamenté de fils d'or, étonne l'employé, qui le conduit au chef de gare, par son parisianisme de prononciation, jurant avec l'exotique vêture.

Celui-ci en visant le permis s'estomire : le capuchon rejeté, la chéchia entr'ouverte, Nergal en velours vieux bleu, botté de daim, et comme Absalon chevelu, lui paraît un acteur que la dèche oblige à user de sa garde-robe scénique.

Dans la salle des Pas-Perdus, Nergal va et vient et perd ses pas, ayant pour seule galerie un gendarme perplexe et mécontent de ce personnage peu confiant en la maréchaussée: le revolver du romancier s'aperçoit.

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Nergal perd ses pas à évoquer le moment du premier départ, en la treizième année, cette veille de 1870 où, sur la foi des prophéties, les Nergal quittaient Lyon pour le Midi barbaresque.

Au dehors l'air humide le défatigue de l'ankylose du trajet; l'escalier descendu, il s'arrête, parcourant du regard les trois nefs du tunnel pour piétons à l'aspect londonien; il se souvient que les exécutions capitales avaient lieu là-bas; revoit le reposoir de l'Arsenal, aux Fêtes-Dieu, entièrement fait d'armes et de munitions ; le confluent de la Mula tière et la silhouette de Nadar en complet beige, qui siffle pendant le gonflement du Géant; une halte de bohémiens avec l'appréhension qu'on avait voulu le voler. Là-bas encore, un colonel d'artillerie spirite, qui se défendait des infernaux à coups de bancal, au grand dam de son mobilier : sa célébrité de retardataire, disant à la générale de Serres : « Non, Madame, je ne serai pas en retard pour la revue, je monterai seulement mon cheval ailé. » -

Son immobilité inquiète un policeman, il longe, la grille, lé voici à Perrache; et tout à cç>up étincelle, piaille, rutile, bonimente, la grande vogue lyonnaise; il retrouve son ennui des * chiens savants, l'horreur du théâtre des singes, sa confiance à mettre sa petite main sur la patte des lions, son attraction vers les tigres; le cabinet de cire, la hideur sans nom que Paris a installée à son boulevard, cette saloperie Tussaud que les Lutéciens ont emprunté à l'abrutisseIstarp. 79 ment des" Anglais boxeurs et entraîneurs de coqs ; il retrouve le frisson et le dégoût qu'il avait devant les scènes de Jouanon et Dumolard où ses bonnes le tramaient malgré lui; marmot il eut un perpétuel effort à fuir le laid, avec cette expression prématurément platonicienne devant une femme monstre : « Ça me salit les yeux. » Deux clowns saxons, le frère et la sœur, lui réapparaissent, aériens et mélancoliques, comme les polichinelles du cirque où iraient les jeunes anges. Les girandoles s'éteignent, avec elles les paillons, et dans la nuit silencieuse, agacée par le sifflet des trains, reviennent les impressions diurnes.

Son 'pensionnat venait sous les hauts platanes jouer au cheval fondu, ou bien en dignes Lyonnais trafiquer déjà leais billes, leurs timbres, les soldats découpés d'Epinal; lui n'avait ni bille, ni timbre, ni soldat découpé, et sans savoir, il prêchait la chasteté, parlait du péché mortel aux onanistes précoces et un jour, illuminé, il prenait de l'eau dans le ruisseau, courait au petit Ganeval qui était juif, et la lui versant sur la tête criait : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je te baptise chrétien », et le petit israélite, frappé du sérieux de son compagnon, soufflait doucement : « Je veux bien être chrétien, mais il ne faut pas que tu le dises, on me gronderait. »

A cette heure, on faisait l'exercice des recrues, et lui, qui flânait aux classes, travaillait pendant les congés, étudiait le rudiment aux leçons d'arithmétique, et dessinait le temps des dictées, comprenait

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mal vingt-cinq hommes obéissant à un caporal, et en argot lyonnais, le réfractaire qui était en lui éclatait : « Ce ne sont pas de vrais gones, ces automates. »

Les hôtels de la place mettent leurs volets extérieurs, il se hâte au plus proche : le gaz baissé, une grosse rouge et propre bourgeoise jette le suprême coup d'œil dans le bureau.

— Gardez-moi une chambre et me dites le numéro, fait le romancier. La dame salue d'abord et ce dialogue s'engage :

— Monsieur est seul?

— Pour le moment.

— Monsieur est sans bagages?

— Pour le moment.

— Monsieur excusera, mais THotel des Familles ne loge pas à la nuit.

— Je resterai un mois, je pense.

— Sans bagages?

— Rassurez-vous, j*ai à la consigne trois ou quatre colis.

— Monsieur a dit « ou » ?

Nergal comprend le scandale de cet « ou » ; ae mémoire d'hôtesse lyonnaise on n a entendu cela.

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Among the travellers whom the half-past-midnight express leaves at Lyon, Nergal, draped in a black burnous of camel hair filamented with threads of gold, astonishes the clerk, who conducts him to the station-master, by his parisianism of pronunciation, swearing with the exotic vesture.

The latter in viséing the permit s'estomire: the hood thrown back, the chechia half open, Nergal in old blue velvet, booted in buckskin, and long-haired like Absalom, appears to him an actor whom penury obliges to use his stage wardrobe.

In the salle des Pas-Perdus, Nergal comes and goes and loses his steps, having for sole gallery a gendarme perplexed and discontented with that personage so little confiding in the constabulary: the novelist's revolver is perceived.

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Nergal loses his steps in evoking the moment of the first departure, in his thirteenth year, that eve of 1870 when, on the faith of the prophecies, the Nergals were quitting Lyon for the barbaresque Midi.

Outside the damp air unfatigues him of the ankylosis of the journey; the staircase descended, he stops, running his glance over the three naves of the pedestrian tunnel with its london aspect; he remembers that the capital executions took place down there; sees again the Arsenal repository, at the Fêtes-Dieu, made entirely of arms and munitions; the confluence of the Mula tière and the silhouette of Nadar in a beige suit, whistling during the inflation of the Géant; a halt of bohemians with the apprehension that they had meant to rob him. Down there again, a spiritist colonel of artillery, who defended himself from the infernals with blows of his sabre, to the great damage of his furniture: his celebrity as a laggard, saying to the general's wife de Serres: « No, Madame, I shall not be late for the review, I shall only mount my winged horse. » -

His immobility disquiets a policeman, he skirts, the railing, here he is at Perrache; and all at once there sparkles, squalls, glitters, patters the great lyonnais fair; he finds again his boredom with the * performing dogs, the horror of the monkey theatre, his confidence in putting his little hand upon the lions' paw, his attraction toward the tigers; the waxworks, the nameless hideousness Paris has installed on its boulevard, that Tussaud filth the Lutecians have borrowed from the brutalisaIstar

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tion of the" English boxers and trainers of cocks; he finds again the shudder and the disgust he had before the scenes of Jouanon and Dumolard whither his nursemaids dragged him in spite of himself; as a brat he made a perpetual effort to flee the ugly, with that prematurely platonic expression before a monstrous woman: « That dirties my eyes. » Two saxon clowns, brother and sister, reappear to him, aerial and melancholy, like the punchinellos of the circus to which young angels would go. The girandoles go out, and with them the spangles, and in the silent night, fretted by the whistle of the trains, the diurnal impressions return.

His 'boarding-school came under the tall plane-trees to play at leap-frog, or else, as worthy Lyonnais, already to traffic in theis marbles, their stamps, the cut-out soldiers of Epinal; he had neither marble, nor stamp, nor cut-out soldier, and without knowing it, he preached chastity, spoke of mortal sin to the precocious onanists and one day, illuminated, he took water from the gutter, ran to little Ganeval who was a jew, and pouring it over his head cried: « In the name of the Father, of the Son and of the Holy Ghost, I baptise thee a christian », and the little israelite, struck by the seriousness of his companion, breathed gently: « I am willing enough to be a christian, but thou must not say it, I should be scolded. »

At that hour, the recruits were drilling, and he, who lounged in class, worked during the holidays, studied the rudiment during the arithmetic lessons, and drew through the dictations, understood

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ill twenty-five men obeying a corporal, and in lyonnais slang the refractory that was in him burst out: « These are no real gones, those automatons. »

The hotels of the square are putting up their outside shutters, he hastens to the nearest: the gas lowered, a stout red clean bourgeoise casts the supreme glance about the office.

— Keep me a room and tell me the number, says the novelist. The lady bows first and this dialogue begins:

— Monsieur is alone?

— For the moment.

— Monsieur is without luggage?

— For the moment.

— Monsieur will excuse me, but the Hôtel des Familles does not lodge by the night.

— I shall stay a month, I think.

— Without luggage?

— Reassure yourself, I have at the cloak-room three or four packages.

— Monsieur said « or »?

Nergal understands the scandal of that « or »; ae the memory of a lyonnais hostess that has been heard.

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