Istar — Joséphin Péladan (1888)
On peut certes restreindre le contact, le supprimer est une témérité idéale, mais funeste ; et si l'œil du Théore eût vu la pitoyabilité de leur état, il eût souri de pitié à leur maladive recherche d'un contact détourné sur une cigarette que l'un allumait pour l'autre, ou le même objet qu'avait tenu la main aimée.
Inquiets, changeant de place, Nergal prenant celle que Istar quittait, ils sentaient les brusques nécessités d'une parole abstraite qui coupe aux lèvres mêmes l'aveu prêt à jaillir.
Présent à cette lutte, le chat noir ronronnait, les prunelles avivées, et à des instants, les belles mains de M"^e Capimont se promenaient autour d'elles sur les étoffes, lascives inconsciemment. A l'attentivité de Nergal, elle jetait ce curieux mot :
— Ce sont les caresses errantes.
Et pour dire cela, elle regardait obliquement l'écoulement majestueux du Rhône qui déroulait sa nappe
p. 312
Istar
violente devant eux : et son regard semblait jeter au loin du courant du fleuve des pierreries d'âme, des tendresses infiniment précieuses. — Ce sont les regards perdus.
Caressantes, errantes ! regards perdus ! Quand un geste les poserait sur FAimé, les mettrait sur FAimé, et tous ces sacrifices pour une notion, le Devoir, un abstrait.
Tandis que Nergal, les idées vacillantes, se demandait si la vertu n'était pas une débilité de la passion au lieu d'une force de Tesprit, Istar, la porte à peine refermée sur son frère, saisissait les gants oubliés, et collant à ses lèvres brûlantes la peau de Suède parfumée, elle se jetait sur le divan en une pause presque animale et baisait, mordait, mâchait, lacérait le gant ae celui dont elle ne voulait jamais toucher la mam.
IX
i.'ereckéenne
Assimiler la femme à la lune, c'est à la fois suivre la. traditionnalité et satisfaire à la psychie.Ni l'astre, ni Têtre n'ont de lumière propre : leur destin ne peut être qu'une identification : depuis le bouvier qui surpasse les autres, en beuverie le dimanche, en crânerie d'allure par les champs, jusqu'au poète qui s'élève avec l'assentiment de tous, au-dessus de son temps, la femme est petite ou grande suivant qui elle suit : si l'homme est un sommet, elle monte ; s'il est un bas-fond, elle tombe, et ne se relèvera jamais d'un indigne choix.
Les intérêts de la société^ de la famille et l'idéal sont, hélas ! divergents : l'une gagne aux unions des convenances, l'autre aux sentiments tempérés, tandisque le beau, c'est-à-dire l'excès, car l'idéal n'est qu'un excès ascendant, ne vit que de désordre, de déviation à la mesure morale.
p. 18
3H
Istar
Le Faubourg Saint- Germain présente le plus grand nombre de mariages militaires. Or, ces jeunes filles à plusieurs millions qui peuvent faire pour autant d'impossible et d'étrange, consentent à réfléter un lieutenant. Réfléter la lumière d'un lieutenant, semble une proposition toute iroiiique au cérébral. Au social, l'ironie continue.
Ce brillant officier habite où veut bien le ministre, et peut être mis aux arrêts comme le dernier des mioches; de plus, Madame la Patrie, le soulage de sa conscience «tu n'en as plus besoin; je te la rendrai quand tu seras en non activité ».
Voilà donc le G-aiaor des jeunes marquises, qui est forcé de brigander au profit de la douce France, et de faire aux colonies le métier de pirate; en Algérie celui de voleur; à sa caserne, celui enfin de bourreau. Ce Galaor, si le Dante se trouve dans sa compagnie, le fera fusiller. Comment douter que les femmes livrées à elles-mêmes sont des inconscientes, incompréhensives de toute vraie grandeur et mieux fermées que les huîtres aux instances des vrais héros ! On ne peut pas mesurer l'homme à ses passions, parce qu'il a une fonction de plus, la pensée qui peut surnager dans le naufrage de tout, les attractions d'une femme donnent très bien sa mesure : que chacun regarde dans sa vie et à ses entours, il y verra la curiosité de l'intellectuel parmi les autres curiosités, mais un peu moins de tendance vers l'homme de génie, que vers l'acteur ou le lieutenant.
Istar
p. 315
Parmi les liseuses, vous trouverez rarement une admiration que l'opinion ne ratifie pas. Sans méjuger le très grand talent de M. Paul Bourget, ne peut-on pas prétendre son succès féminin indicatif d'âmes moins chaudes que si elles s'allumaient au génie de d'Aurevilly.
On a dit que la femme voulait être violée en tout: oui, mais il y a dans la femme actuelle un barrage au cerveau, qui impossibilise toute audace; les cœurs de ce temps sont des cœurs essouflés; la vénusienne pratique sa luxure même, sans grande joie; et comme à toutes les fins de races, la femme n'existe plus, au sens élevé, que par Fandrogyne, admirable résultat de la décadence qui donne une version de l'initialité et d'un charme combien accru.
One can certainly restrict contact, to suppress it is an ideal temerity, but a fatal one ; and if the eye of the Theore had seen the pitiableness of their state, it would have smiled with pity at their morbid seeking of a contact turned aside upon a cigarette that the one lit for the other, or the same object the beloved hand had held.
Restless, changing place, Nergal taking that which Istar left, they felt the abrupt necessities of an abstract word which cuts at the very lips the avowal ready to spring out.
Present at that struggle, the black cat purred, his pupils quickened, and at moments, the beautiful hands of M"^e Capimont wandered about themselves over the stuffs, lascivious unconsciously. At Nergal's attentiveness, she threw out this curious word:
— They are the wandering caresses.
And to say that, she looked obliquely at the majestic flowing of the Rhône which unrolled its violent
312
Istar
sheet before them: and her look seemed to throw far off into the river's current jewels of soul, tendernesses infinitely precious. — They are the lost looks.
Caressing, wandering ! lost looks ! When one gesture would set them upon FThe Beloved, would put them upon FThe Beloved, and all those sacrifices for a notion, Duty, an abstract.
While Nergal, his ideas wavering, asked himself whether virtue were not a debility of passion instead of a force of Tthe mind, Istar, the door hardly closed again upon her brother, seized the forgotten gloves, and gluing to her burning lips the perfumed Suede skin, she threw herself upon the divan in an almost animal pause and kissed, bit, chewed, lacerated the glove ae him whose hant she would never touch.
IX
t.he ereckean woman
To assimilate woman to the moon is at once to follow the. traditionality and to satisfy the psychy.Neither the star, nor Tthe being has a light of its own: their destiny can only be an identification: from the cowherd who surpasses the others, in drinking on sunday, in swagger of bearing across the fields, to the poet who rises with the assent of all, above his time, woman is small or great according to whom she follows: if the man is a summit, she mounts ; if he is a shoal, she falls, and will never rise again from an unworthy choice.
The interests of society^ of the family and the ideal are, alas ! divergent: the one gains by unions of convenience, the other by tempered sentiments, whilstthe beautiful, that is to say excess, for the ideal is but an ascending excess, lives only on disorder, on deviation from the moral measure.
18
3H
Istar
The Faubourg Saint- Germain presents the greatest number of military marriages. Now, those young girls with several millions who can do for as much of the impossible and the strange, consent to reflect a lieutenant. To reflect the light of a lieutenant seems a proposition wholly iroiiical to the cerebral man. To the social man, the irony continues.
That brilliant officer lives where the minister is pleased, and may be put under arrest like the least of brats; moreover, Madame the Fatherland relieves him of his conscience « thou hast no more need of it; I shall give it back to thee when thou art on the non-active list ».
There then is the G-aiaor of the young marchionesses, who is forced to brigand for the profit of sweet France, and to practise in the colonies the trade of pirate; in Algeria that of thief; in his barracks, that finally of executioner. That Galaor, if Dante happens to be in his company, will have him shot. How doubt that women left to themselves are unconscious creatures, incomprehensive of all true greatness and better closed than oysters to the entreaties of true heroes ! One cannot measure man by his passions, because he has one function more, thought which can keep afloat in the shipwreck of all, the attractions of a woman give her measure very well: let each look into his own life and about him, he will see there the curiosity of the intellectual among the other curiosities, but a little less tendency toward the man of genius, than toward the actor or the lieutenant.
Istar
315
Among women readers, you will rarely find an admiration that opinion does not ratify. Without misjudging the very great talent of M. Paul Bourget, may one not claim his feminine success indicative of souls less warm than if they kindled at the genius of d'Aurevilly.
It has been said that woman wished to be violated in everything: yes, but there is in the woman of today a barrage at the brain, which impossibilises all audacity; the hearts of this time are winded hearts; the venusian woman practises even her lust, without great joy; and as at all the ends of races, woman no longer exists, in the high sense, save by Fthe androgyne, admirable result of decadence which gives a version of initiality and of a charm how much increased.
No commentary for this page under the selected tracks.
There is commentary on page 1.