Istar — Joséphin Péladan (1888)
— 11 n'y a là point d'audace, toutes mes amies sont impeccables, — appuyé M""^^ Loriol, déjà impatientée.
— Je m'efforcerai de mériter votre amitié, madame, puisque vous faire la cour, c'est faire son salut.
— Oh! ce mauvais esprit ne plairait qu'à une seule personne... mais aussi celle-là... — réticence avec clin d'yeux de la femme d'autorité qui reprend avec lenteur :
— Celle-là vous a lu et l'avoue, c'est assez vous dire pour que vous la jugiez listar
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Nergal regarde M"^^ Chosalet avec un sourire ébahi : puis habilement :
— En effet, madame, je suis étonné de rencontrer cette audace parisienne parmi vous autres, austères matrones?
— Oh ! nous la voyons p^r la force des choses, personne ne l'aime...
. — C'est la brebis galeuse de votre troupeau charmant?
— Galeuse est trop dire ; rêveuse, — pallie M^^e Andancette.
— Une femme |qui rêve, — dit Nergal^ — est une tour qui penche.
— N'est-ce pas, monsieur? — approuve M"^^ Malibierne.
— Oh! mesdames, le rêve c'est le grand agrippe diabolique, le rêve c'est la tentation même«
— Elle rêve toujours !
— Toujours! — fit Nergal jouant le niais.
— Elle fera quelque faute, — reprit-il.
— Si ce n'est fait...
— Oh! tu vas trop loin, — proteste Andancette.
— Vous êtes indulgente, madame, — dit Nergal, — c'est chrétien; mais les droits de la morale devancent même le devoir de bonté.
— Il n'est pas si noir...
— Je le trouve même édifiant... se chuchottent-elles.
— Enfin mesdames, je me fie à vous; faites-moi voir la vraie province, bonne, sainte, et je lui rendraip. 9p. 146 îsta r justice, foi de mécréant. Je suis venu, au reste, chercher de la vertu, ici; oui, de la vertu. Je suis las, mesdames, de toujours retracer les mœurs de Babylone. Je viens me débarbouiller les yeux et l'esprit, à Tauguste tableau de vos foyers.
Elles se prennent à ce patelinage; M^^^ Malibierne consulte le cercle d'un coup d'œil et prend la parole en ces termes :
— Monsieur, vous êtes très sympathique, vous avez gardé un respect pour le bien qui nous touche; il est si rare que, parmi vous autres romanciers, on s'intéresse aux mérites discrets et modestes de la vie intérieure et familiale; et puisque votre but est de voir notre existence faite de devoirs et de sages récréations, laissez-moi vous donner un conseil d'autant plus utile que vous êtes précédé par une réputation un peu...
— Sulfureuse, madame, je le sais, hélas, et attends votre conseil.
— Eh bien ! détournez-vous des romanesques, des fantasques, des rêveuses; à Paris, vous en avez assez vu, et ici il vous faut opter entre le vrai monde ou ces personnes qui, sans être hors du monde...
— J'entends et je n'hésite pas, mais on ne lit pas sur les visages; étranger, je suis exposé à toutes les présentations possibles, citez-moi les personnes à éviter.
'Elles se consultent encore des yeux et M^^^ Vioreau, aorès un silence laisse tomber :
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— M^^e Istar.
Nergal attendait ce nom ; Valentin seul perçoit un peu de colère dans le battement de la bottine sur le sable.
— Il n'y a donc qu'une femme à éviter.
— C'est du moins celle qu'il faut fuir tout d'abord.
— Vous verrez que mon mauvais génie me fera aboucher avec elle, faute de connaître ses traits.
— Tenez, — dit M^^^ Aynes — prise au piège, — Ja voilà qui sort de la rue de Bourbon.
— Celle qui tient par la main une petite fille?
— Celle-là même.
Nergal n'écoute plus et regarde, et pour mieux voir se lève.
Elle vient; de haute stature, la taille fine, la gorge haute, en robe beige; elle vient, d'un pas noble, sans regarder rien ni voir personne. Tout à coup, elle tourne la tête, aperçoit ce jeune homme, rendu très visible par la fixité de sa contemplation et le grand manteau noir qui l'entoure de ses plis droits; elle s'arrête, étonnée, attirée, effrayée. Elle perçoit confusément le groupe des ennemies, les propos qui ont dû provoquer la curiosité de cet inconnu au point de l'inciter à une contemplation aussi peu déguisée. Puis une pensée la déchire : ce ne peut être que Nergal qui était attendu, Nergal, Fauteur bien-aimé, celui du chevet, celui où elle s'est lue écrite en ses aspirations les plus secrètes. En une seconde, elle veut hâter son pas et fuir, ou bien marcher au
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groupe. Soudain elle voit Nergal s'avancer, grave, pâle, comme un Hamlet; elle perd le sens, va-t-elle être insultée par lui, Tami, le confidentiel, le frère. Elle a méprisé toutes les calomnies, mais être méjugée du seul être dont elle ait souhaité être la sœur, elle ne s'y résout pas; elle marche toujours, mais elle tremble. Encore un pas et Nergal sera à cinq mètres devant elle. Elle le fait, ce pas, avec l'effort surhumain de ces rêves où le salut est de fuir, alors qu'on se sent scellé au sol. Elle le fait et ferme les yeux. Quand elle les ouvre :
Nergal est courbé dans la plus profonde et la plus respectueuse salutation.
— 11 there is no audacity in it, all my friends are impeccable, — presses M""^^ Loriol, already made impatient.
— I shall strive to merit your friendship, madame, since to pay court to you is to work one's salvation.
— Oh! that bad spirit would please only one single person... but then that one... — a reticence with a wink from the woman of authority who resumes slowly:
— That one has read you and avows it, that is enough to tell you for you to judge her
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Nergal looks at M"^^ Chosalet with an astounded smile: then adroitly:
— In effect, madame, I am astonished to meet that parisian audacity among you, austere matrons?
— Oh! we see her by the force of things, nobody loves her...
. — She is the scabby sheep of your charming flock?
— Scabby is too much to say; a dreamer, — palliates M^^e Andancette.
— A woman |who dreams, — says Nergal^ — is a leaning tower.
— Is it not so, monsieur? — approves M"^^ Malibierne.
— Oh! ladies, the dream is the great diabolical grapnel, the dream is temptation itself«
— She dreams always!
— Always! — said Nergal playing the ninny.
— She will commit some fault, — he resumed.
— If it is not done...
— Oh! thou goest too far, — protests Andancette.
— You are indulgent, madame, — says Nergal, — that is christian; but the rights of morality outrun even the duty of goodness.
— He is not so black...
— I find him even edifying... they whisper to one another.
— In short, ladies, I trust myself to you; make me see the true province, good, holy, and I shall render her
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îsta r justice, on a miscreant's word. I have come, for the rest, to seek virtue, here; yes, virtue. I am weary, ladies, of always retracing the manners of Babylon. I come to wash my eyes and my mind clean at the august picture of your hearths.
They are caught by that wheedling; M^^^ Malibierne consults the circle with a glance and takes up the word in these terms:
— Monsieur, you are very sympathetic, you have kept a respect for the good which touches us; it is so rare that among you novelists one takes an interest in the discreet and modest merits of the interior and family life; and since your aim is to see our existence made of duties and of wise recreations, let me give you a counsel the more useful in that you are preceded by a reputation a little...
— Sulphurous, madame, I know it, alas, and await your counsel.
— Well then! turn aside from the romantic women, the fantastical, the dreamers; at Paris you have seen enough of them, and here you must choose between the true society or those persons who, without being outside society...
— I understand and I do not hesitate, but one does not read upon faces; a stranger, I am exposed to every possible presentation, cite me the persons to avoid.
'They consult one another again with their eyes and M^^^ Vioreau, after a silence, lets fall:
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— M^^e Istar.
Nergal was awaiting that name; Valentin alone perceives a little anger in the beating of the boot upon the sand.
— There is then only one woman to avoid.
— She is at least the one to flee first of all.
— You will see that my evil genius will bring me face to face with her, for want of knowing her features.
— Look, — said M^^^ Aynes — caught in the trap, — there she is coming out of the rue de Bourbon.
— The one who holds a little girl by the hand?
— That very one.
Nergal listens no longer and looks, and to see better rises.
She comes; of tall stature, slender waist, high bosom, in a beige gown; she comes with a noble step, looking at nothing nor seeing anyone. All at once, she turns her head, perceives that young man, rendered very visible by the fixity of his contemplation and the great black cloak that surrounds him with its straight folds; she stops, astonished, attracted, frightened. She perceives confusedly the group of her enemies, the talk that must have provoked the curiosity of that stranger to the point of inciting him to a contemplation so little disguised. Then a thought rends her: it can be none but Nergal who was expected, Nergal, the beloved author, the one of the bedside, the one in whom she has read herself written in her most secret aspirations. In one second, she would hasten her step and flee, or else march upon the
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group. Suddenly she sees Nergal advance, grave, pale, like a Hamlet; she loses her senses, is she to be insulted by him, the friend, the confidential one, the brother. She has despised all the calumnies, but to be misjudged by the one being whose sister she has wished to be, to that she cannot resolve; she still walks on, but she trembles. One step more and Nergal will be five metres before her. She takes it, that step, with the superhuman effort of those dreams where safety is to flee, while one feels oneself sealed to the ground. She takes it and closes her eyes. When she opens them:
Nergal is bent in the deepest and most respectful salutation.
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