Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)

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^ La densité de ce chapitre nous interdit de reproduire in extenso la plus stupéfiante prophétie que bouche humaine ait proférée ja¬ mais. Chacun peut d’ailleurs la lire au tome premier des œuvres pos¬ thumes de La Harpe, témoin oculaire et auriculaire, qui nous l’a conservée dans ses moindres détails. Nous résumerons donc son récit.

C’était à table, chez le duc de Nivernais, au commencement de l’année 1788. La compagnie, aussi nombreuse qu’illustre, se com¬ posait de grands seigneurs et de grandes dames, de courtisans et de gens de robe, enfin d’académiciens et de poètes. La philosophie négative et libertine des Voltaire et des Diderot était alors d’obli¬ gation stricte, même pour les Dames ; l’on avait donc mangé du prêtre, puis conté des anecdotes graveleuses, entrecoupées d’excla¬ mations dithyrambiques en l’honneur de la future Révolution qui abolirait la pruderie, de cette Révolution qu’appelaient tous les vœux.

Cazotte n’avait supporté cette apologie qu’avec un impatient malaise. Soudain, il se lève, pâle et l’œil allumé d’une flamme sybilline : devant tous ces convives enfiévrés d’avenir, il déchire brusquement le voile du temps futur.

— Ah ! réjouissez-vous, Messieurs, car tous vous la verrez, cette sublime Révolution qui vous tuera tous, aux noms même de la Fraternité et de la Raison. — Vous,M. de Condorcet, vous mourrez proscrit par Elle, vous mourrez dans un cachot du poison que le bonheur de cette époque vous obligera de toujours porter sur vous; — vous, M. de Champfort, également proscrit, vous mourrez de vingt-deux coups de rasoir; — vous, M. de Vicq d’Azyr, vous aurez une mort toute pareille ; — vous, Aymar de Nicolaï, je vous vois gravir les marches de l’échafaud ; vous, M. Bailly, mourrez sur l’échafaud; vous aussi, M. Boucher, sur l’échafaud!

Ici je cite textuellement : — « O/i ! c'est une gageure, s’écriet-on de toutes parts, il a juré de nous exterminer tous,

— iVo/i ! CE n’est pas moi qui l’ai juré ! »

Quelqu’un donc a juré toutes ces proscriptions? Mais qui? — Les Jacobins, les Néo-Templiers!... ce n’est que trop clair.

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sa conscience l’engageait à lutter jusqu’à la mort contre l’anarchie. Il continua donc d’obéir à sa consReprenons. — Heureusement (ici c’est La Harpe qui parle), vous fie me mettez pour rien dans tous ces prodiges ! — Vous y serez, M. de La Harpe, et pour un miracle au moins aussi grand; vous serez alors chrétien. — Si nos têtes, s’écrie-t-on à la ronde, ne doivent tomber que ce jour-là, nous sommes tous immortels!

— Sommes-nous heureuses, nous autres femmes, dit la duchesse de Grammont, de n’être pour rien dans vos Révolutions!... Du moins ne s’en prend-on Jamais à notre sexe.

— Votre sexe, pour cette fois, ne vous défendra pas. Oui, Madame la duchesse, vous aussi monterez sur l’échafaud. Le bourreau vqus J conduira dans sa charrette.

— Ah ! du moins me laisserez-vous mon carosse drapé de noir ?

— Non point, et de plus grandes dames que vous s’en passeront...

— Des princesses du sang, alors ?

— De plus grandes dames encore.

Ici, Madame de Grammont crut prudent de briser les chiens :

— Vous verrez qu’il ne me laissera pas même un confesseur !

— Vous n’en aurez point; car le dernier à qui, par grâce, on en accordera un, sera.

— Parlez!

— Le roi de France.

Tout le monde se lève; on trouve que la plaisanterie devient trop forte et surtout qu’elle se prolonge au-delà des limites de la •bienséance. Le maître de la maison court à Gazotte, et d’un ton pénétré, le prie d’abandonner cette lugubre facétie. Mais Gazotte en •est pour ce qu’il a dit. Il ajoute même que six ans ne se passeront pas, que toutes ces choses ne soient accomplies.

Gomme il s’apprêtait à sortir. Madame de Grammont, désireuse •de faire diversion, Tinterpelle :

— M.le Prophète,vous nous avez ditnotre bonne aventure; mais la vôtre ?

— Avez-vous lu, duchesse, le siège de Jérusalem, dans Josèphe?... Un homme, pendant le siège, üt sept jours de suite le tour des •remparts, en criant d’une voix lugubre : — « Malheur ! malheur sur Jérusalem, et malheur sur moi-même !... » Le septième jour, une énorme pierre, lancée par les machines ennemies, l’atteignit en plein front et le mit en pièces.

Sans s’expliquer davantage, Gazotte fit sa révérence et sortit.

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science, fut arrêté de nouveau * * et parut devant le Tribunal révolutionnaire : il était condamné d’avance. Le président, après avoir prononcé son arrêt, lui fît une allocution étrange., pleine d’estime et de regret : il l’engageait à être jusqu’au bout digne de lui-même et à mourir en homme de cœur comme il avait vécu ^ » Cette page d’Eliphas piqua au vif notre curiosité, si bien que nous résolûmes d’en apprendre plus long sur les dernières heures de Gazotte. Le hasard nous servit à souhait, en faisant tomber sous notre main une brochure peu recherchée sans doute et peu con¬ nue, mais qui nous fut une précieuse révélation. C’est le procès in extenso de Gazotte, publié sous le Di¬ rectoire, probablement par ordre, sous ce titre :

CORRESPONDANCE MYSTIQUE DE JACQUES CAZOTTE aveC

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^ The density of this chapter forbids us to reproduce in extenso the most stupefying prophecy that human mouth ever ut¬ tered. Anyone may besides read it in the first volume of the pos¬ thumous works of La Harpe, witness ocular and auricular, who has preserved it for us in its least details. We shall therefore summarise his recital.

It was at table, at the house of the duc de Nivernais, at the beginning of the year 1788. The company, as numerous as illustrious, was com¬ posed of great lords and great ladies, of courtiers and men of the robe, in fine of academicians and of poets. The negative and libertine philosophy of the Voltaires and the Diderots was then of strict obli¬ gation, even for the Ladies; they had therefore eaten priest, then told smutty anecdotes, interspersed with dithyrambic excla¬ mations in honour of the future Revolution which should abolish prudery, of that Revolution which every wish called for.

Cazotte had borne this apology only with an impatient uneasiness. Suddenly, he rises, pale and his eye lit with a sibylline flame: before all those guests fevered with the future, he abruptly rends the veil of the time to come.

— Ah! rejoice, Gentlemen, for all of you shall see it, that sublime Revolution which shall kill you all, in the very names of Fraternity and of Reason. — You,M. de Condorcet, you shall die proscribed by Her, you shall die in a dungeon of the poison which the felicity of that epoch will oblige you always to carry upon you; — you, M. de Champfort, likewise proscribed, you shall die of twenty-two razor strokes; — you, M. de Vicq d'Azyr, you shall have a death quite like it; — you, Aymar de Nicolaï, I see you climb the steps of the scaffold; you, M. Bailly, shall die upon the scaffold; you also, M. Boucher, upon the scaffold!

Here I cite textually: — « Oh! it is a wager, they cry out on all sides, he has sworn to exterminate us all,

— No! IT is not I who have sworn it! »

Someone then has sworn all these proscriptions? But who? — The Jacobins, the Neo-Templars!... it is but too clear.

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his conscience bound him to struggle unto death against anarchy. He continued therefore to obey his consLet us resume. — Happily (here it is La Harpe who speaks), you put me for nothing in all these prodigies! — You shall be in it, M. de La Harpe, and for a miracle at least as great; you shall then be a christian. — If our heads, they cry out all round, are not to fall until that day, we are all immortal!

— How fortunate are we, we women, says the duchesse de Grammont, to be for nothing in your Revolutions!... At least our sex is Never taken to task.

— Your sex, for this once, will not defend you. Yes, Madame la duchesse, you also shall mount the scaffold. The headsman will conduct you there in his cart.

— Ah! at least will you leave me my carriage draped in black?

— Not at all, and greater ladies than you shall do without it...

— Princesses of the blood, then?

— Greater ladies still.

Here, Madame de Grammont thought it prudent to call off the dogs:

— You will see that he will not even leave me a confessor!

— You shall have none; for the last to whom, by grace, one shall

grant one, will be.

— Speak!

— The king of France.

Everybody rises; it is found that the jest grows too strong and above all that it prolongs itself beyond the limits of •decorum. The master of the house runs to Gazotte, and in a penetrated tone, begs him to abandon this lugubrious pleasantry. But Gazotte •stands by what he has said. He adds even that six years shall not pass, before all these things be accomplished.

As he was preparing to go out. Madame de Grammont, desirous •of making a diversion, hails him:

— M.the Prophet,you have told usour fortune; but your own?

— Have you read, duchesse, the siege of Jerusalem, in Josephus?... A man, during the siege, made seven days together the circuit of the •ramparts, crying in a lugubrious voice: — « Woe! woe upon Jerusalem, and woe upon myself!... » On the seventh day, an enormous stone, hurled by the enemy machines, struck him full on the forehead and dashed him to pieces.

Without explaining himself further, Gazotte made his bow and went out.

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science, was arrested anew and appeared before the revolutionary Tribunal: he was condemned in advance. The president, after having pronounced his sentence, made him a strange allocution., full of esteem and of regret: he urged him to be to the end worthy of himself and to die like a man of heart as he had lived ^ » This page of Eliphas pricked our curiosity to the quick, so that we resolved to learn more at length of the last hours of Gazotte. Chance served us to a wish, in causing to fall under our hand a pamphlet doubtless little sought after and little kno¬ wn, but which was to us a precious revelation. It is the trial in extenso of Gazotte, published under the Di¬ rectory, probably by order, under this title:

CORRESPONDANCE MYSTIQUE DE JACQUES CAZOTTE aveC

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