Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)
Quant aux autodafé de l’Inquisition romaine, nous n’y insisterons pas dans ce chapitre ; les bonnes âmes trouveraient peut-être impie d’assimiler à la justice des hommes l’exécution de ce qu’elles croient être la justice de Dieu. D’autre part, en nous voyant récla¬ mer le bénéfice de cette catégorie nominale, d’autres bonnes âmes pourraient bien nous juger ironique — et nous voilà voguant à la dérive, de Gharybde en Scylla !...
Nul ne peut contenter tout le monde et son père, dit la fable. Nous sera-t-il permis du moins de nous tirer de là par l’emploi d’un moyen terme? Ce sera de borner notre plume à l’indication des sources, où chacun sera libre ou non de remonter. 'L'Histoire de l'Inquisition et son origine d’une part, et de l’autre la Relation de l'Inquisition de Goa ~ nous ont toujours paru ne rien laisser à désirer sous ce rapport. L’on pourra consulter encore avec fruit le grand ouvrage de Llorrente, secrétaire général de l’Inquisition, VHis¬ toire de l’Inquisition d'Espagne ^ : l’on ne saurait rien écrire de plus judicieux et de plus pondéré, sur une question aussi brûlante.
' Cologne, à la Sphère, chez Pierre Marteau, 1693, petit in-8. 2 Paris, 1688, in-12, figures.
® Paris, 1817, 4 vol. in-8.
ÉÉiii’il'i Vil l'i ' ViÜiiii imOiii
p. 262
Un des procès de Magie les plus considérables dont aient retenti les échos de Thistoire, est assurément celui des Templiers. Il viendrait, par ordre de date, en tête des deux ou trois autres que nous allons re¬ later; mais nous croyons avoir d’excellentes raisons pour le mettre en réserve. Nous y viendrons en der¬ nier lieu.
Laissant de côté la figure archangélique de Jeanne d’Arc et sa fulgurante épopée, dont la conclusion semble aussi honteuse pour le roi d’Angleterre (qui voulut opiniâtrément cette lâcheté) que pour le roi de France (qui ne risqua point, dans le but de la préve¬ nir, sa couronne et sa vie) ; — toutes les phases de ce procès ont été ressassées et sont connues dans les plus infimes détails ; — il est temps de nous souvenir que nous avons promis d’esquisser le profil du fameux Maréchal de Bretagne, dont la légende s’est emparée pour en faire Barbe-bleue.
Ce magnifique et déplorable Gilles de Laval, sei¬ gneur de Retz (ou de Raiz), qui tenait par le sang à la noble famille des Montmorency, compta, vers la pre¬ mière moitié du xv* siècle, parmi les plus intrépides guerriers et surtout parmi les plus opulents seigneurs qui fussent alors. Sa barbe de jais avait des refiets cyaniques d’aile de corbeau, d’où le surnom de Barbebleue, et son œil oblique, des éclairs de férocité con¬ tenue et de luxure équivoque.
L’insolence de son faste était tellement en dispropor¬ tion avec sa fortune, pourtant colossale pour l’époque,
LA JUSTICE DES HOMMES
p. 263
qu’il dévora en quelques années, dit Garinet ‘ « deux cent mille écus d’or et plus de trente mille livres de rentes, qui en valent au moins trois cent mille aujour¬ d’hui 2 ».
Il se livrait aux ostentations d’un luxe dévotieux : habillés comme des prélats, ses chapelains tout cha¬ marrés d’or se mettaient chaque jour en quête de nouveaux enfants de choeur, sous prétexte de pourvoir la chapelle magnifique du château de Tiffauges, que lui avait apporté en dot sa femme, Catherine de Thouars.
On mêlait habilement les menaces aux promesses, pour obtenir des parents pauvres l’abandon de ces jeunes garçons, que le Maréchal voulait protéger et lancer dans le monde. D’autres enfants se recrutaient d’une façon plus mystérieuse. Michelet nous apprend qu’ « une vieille femme, nommée la Me/fraie, parcou¬ rait la campagne, les landes. Elle approchait des petits enfants qui gardaient les bêtes ou qui mendiaient; elle les flattait et les caressait, mais toujours en se tenant le visage à moitié caché d’une étamine noire; elle les attirait jusqu’au château du sire de Retz, et on ne les revoyait plus... La hardiesse croissant, on en vint à ceux des villes »
Cependant les habitudes du châtelain devenaient de
< Histoire de la Magie en France depuis le commencement de la Monarchie jusqu^à nos Jours. Paris, FouIoq et G^®, 1818, in-8, frontispice.
2 Les auteurs ne sont pas d’accord : « On évaluait ses revenus à un million de nos jours », dit Christian dans son Histoire de la Magie (page 396).
3 Michelet, Histoire de France, tome VI, page 335.
p. 264
LE TEMPLE DE SATAN
plus en plus étranges. Gilles de Laval ne faisait plus un pas sans traîner après lui deux hôtes de sinistre figure ; l’un, prêtre apostat du diocèse de Saint-Malo, et l’autre, aventurier florentin du nom de Prélati. Depuis l’arrivée de ces deux hommes au château, il n’était point de jour qu’un des enfants de chœur ne vînt à disparaitre h Marquait-on quelque velléité d’ap¬ prendre ce qu’il était devenu? Sur ce chapitre-là, le seigneur de Retz ne badinait guère ; il n’admettait pas qu’on s’informât. Il avait sévèrement interdit toute question indiscrète et même toute curiosité, dont il considérait l’expression comme une injure personnelle.
As for the autos-da-fé of the Roman Inquisition, we shall not insist upon them in this chapter; good souls would perhaps find it impious to assimilate to the justice of men the execution of what they believe to be the justice of God. On the other hand, seeing us claim the benefit of that nominal category, other good souls might well judge us ironical — and there we are drifting from Charybdis into Scylla!...
None can content all the world and his father, says the fable. Shall we at least be permitted to extricate ourselves by the employment of a middle term? It shall be to confine our pen to the indication of the sources, to which each will be free or not to go back. The History of the Inquisition and its origin on the one hand, and on the other the Account of the Inquisition of Goa ~ have always seemed to us to leave nothing to be desired in this respect. One may consult further with profit the great work of Llorente, secretary general of the Inquisition, the His¬ tory of the Inquisition of Spain ^: nothing more judicious and more balanced could be written upon a question so burning.
' Cologne, at the Sphere, at Pierre Marteau's, 1693, small in-8. 2 Paris, 1688, in-12, figures.
® Paris, 1817, 4 vol. in-8.
ÉÉiii’il'i Vil l'i ' ViÜiiii imOiii
262 THE TEMPLE OF SATAN
One of the most considerable trials for Magic with which the echoes of history have rung is assuredly that of the Templars. It would come, in order of date, at the head of the two or three others we are about to re¬ late; but we believe we have excellent reasons for holding it in reserve. We shall come to it last.
Leaving aside the archangelic figure of Joan of Arc and her fulgurant epic, whose conclusion seems as shameful for the king of England (who obstinately willed that cowardice) as for the king of France (who did not risk, with a view to prevent¬ ing it, his crown and his life); — all the phases of that trial have been gone over and over and are known in the least details; — it is time to remember that we promised to sketch the profile of the famous Marshal of Brittany, of whom legend took hold to make him Bluebeard.
That magnificent and deplorable Gilles de Laval, lord of Retz (or of Raiz), who was joined by blood to the noble family of the Montmorencys, counted, towards the fir¬ st half of the xv century, among the most intrepid warriors and above all among the most opulent lords then living. His jet beard had cyanic gleams of a raven's wing, whence the surname of Blue¬ beard, and his oblique eye had flashes of contained ferocity and of equivocal lust.
The insolence of his display was so disproportion¬ ate to his fortune, colossal though it was for the epoch,
THE JUSTICE OF MEN
263
that in a few years he devoured, says Garinet ', « two hundred thousand crowns of gold and more than thirty thousand livres of rents, which are worth at least three hundred thousand to-day 2 ».
He gave himself to the ostentations of a devout luxury: dressed like prelates, his chaplains all bedizened with gold went out each day in quest of new choirboys, on the pretext of furnishing the magnificent chapel of the castle of Tiffauges, which his wife, Catherine de Thouars, had brought him in dowry.
Threats were skilfully mingled with promises to obtain from poor parents the surrender of these young boys, whom the Marshal wished to protect and launch in the world. Other children were recruited in a more mysterious fashion. Michelet informs us that « an old woman, named la Meffraie, ranged the countryside, the moors. She approached the little children who were keeping the beasts or begging; she flattered and caressed them, but always keeping her face half hidden by a black stuff; she drew them as far as the castle of the sire de Retz, and they were seen no more... The boldness growing, they came to those of the towns »
Meanwhile the châtelain's habits were becoming
< History of Magic in France from the beginning of the Monarchy down to our own Days. Paris, Foulon et C^®, 1818, in-8, frontispiece.
2 The authors are not agreed: « His revenues were valued at a million of our own day », says Christian in his History of Magic (page 396).
3 Michelet, History of France, volume VI, page 335.
264
THE TEMPLE OF SATAN
stranger and stranger. Gilles de Laval no longer took a step without trailing after him two guests of sinister figure; the one an apostate priest of the diocese of Saint-Malo, and the other a Florentine adventurer by the name of Prelati. Since the arrival of these two men at the castle, there was not a day when one of the choirboys did not disappear h Did anyone show some inclination to learn what had become of him? Upon that chapter the lord of Retz did not trifle at all; he did not admit of enquiry. He had severely forbidden every indiscreet question and even every curiosity, the expression of which he considered a personal injury.
No commentary for this page under the selected tracks.
There is commentary on page 1.