Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)
Les sorciers ont exploité de tous temps une prédis¬ position aussi aléatoire : faire monter ou descendre à leur gre cette marée fallacieuse du désir, c’est encore un jeu de prédilection pour certains charmeurs de village, et je dois dire qu’ils y excellent : c’est mer¬ veille de les voir déprimer l’appétit vénérien jusqu’au calme plat, ou 1 exaspérer jusqu’au délire.
Je ne jurerais point que l’habile emploi des excitants et des anaphrodisiaques fût tout à fait étranger à leurs sortilèges ; plusieurs ont certainement recours à ces moyens artificiels, qui, ressortissant plutôt de l’étude physiologique des médicaments, semblent n’avoir rien a faire avec la sorcellerie. Mais, il faut en convenir.
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ces drôles demandent le plus souvent à des pra¬ tiques de Magie noire un résultat qui n’est ni moins immédiat ni moins efficace.
Mon lecteur connaît déjà la composition générale des philtres. J’indique, à titre de curiosité, quelques recettes moins atroces, sinon moins ridicules, pour enflammer l’amour d’une femme : les grimoires pres¬ crivent de lui faire sentir une pommade à base de Chypre et d’ambre gris, triturés avec la moelle extraite du pied gauche d’un loup, — ou bien encore de lui bailler la moitié gauche d’un squelette de grenouille, qu’on s’est procuré en exposant l’animal tout vif dans une four¬ milière (la moitié droite inciterait à la haine, comme la gauche excite à l’amour). Selon d’autres classiques de la sorcellerie, on doit faire prendre à la malheu¬ reuse une demi-dragme de la préparation suivante : testicules de lièvre et foie de colombe mis en poudre dans un mortier, avec les écailles friables du sang qu’on aura pris soin de se tirer en avril, un vendredi, et qu’on aura fait sécher au four, dans un petit pot vernissé. Le tout avec un assaisonnement de céré¬ monies sacrilèges et de paroles magiques, dépourvues de tout sens raisonnable h
On pense bien que toutes ces recettes de haut goût
' Je cite textuellement la recette incroyable que propose le Grand Albert, pour antidote de ces divers philtres : « Si une femme a donné quelque chose à un homme pour s’en faire aimer, et qu’il s’en veuille défaire, il prendra sa chemise (celle de la femme) et pissera par la têtière et par la manche droite ; aussitôt il sera délivré de tous maléfices. » (Livre 11, page 147.)
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sont par elles-mêmes vaines et sans vertu ; tout dépend, nous dit Paracelse, du Magnes intérieur et occulte, c’est-à-dire de la puissance plus ou moins directe du charmeur sur l’astral.
I Les plus grotesques formules sont les plus effi¬ caces, les mixtures les plus saugrenues sont les meil¬ leures entre les mains d’un sorcier véritable: puisque les contrastes , même de ces mélanges incohérents constituent un élément adéquat à son vouloir désor¬ donné, une base apte à lui servir de point d’appui L
Mais gardons-nous d’anticiper sur les théories du livre II. Notre cadre nous restreint à l’esquisse des principaux sortilèges.
Si le charme d’amour s’appelle 'philtre, le charme d’impuissance à l’amour prend le nom pittoresque et naïf de noeud de Vaiguillette.
C’est ici l’un des plus habituels griefs du populaire contre les sorciers. Ce qu’on a fait périr de malheu¬ reux sous ce prétexte, est presque incalculable ; il faut dire qu’on procédait un peu à la légère.Quel déplaisir plus fréquent, en effet, aux premières nuictées d’amour, que ce marasme paradoxal de la chair.
^ « ...Tout ce que pense l’esprit d’un homme qui aime ardem¬ ment a de l’efficace pour l’amour, et tout ce que pense l'esprit d’un homme qui hait beaucoup, a de l’efficace pour nuire et pour dé¬ truire. Il en est de même dans toutes les choses auxquelles l’esprit s'attache fortement, parce que tout ce qu’il pense et tout ce qu’il fait provenant des caractères, des figures, des mots, des discours, des gestes et autres choses semblables, aide Vappétit de Vàme et acquiert des vertus admirables. (Corneille Agrippa, Philos.
oecultej tome l, p. 191-192).
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Sorcerers have at all times exploited a predis¬ position so uncertain: to make this fallacious tide of desire rise or fall at their pleasure is still a favourite game with certain village charmers, and I must say they excel at it: it is a mar¬ vel to see them depress the venereal appetite to a dead calm, or 1 exasperate it to delirium.
I would not swear that the skilful employment of stimulants and of anaphrodisiacs was altogether foreign to their sortileges; several certainly have recourse to these artificial means which, belonging rather to the physiological study of medicaments, seem to have nothing to do with sorcery. But it must be granted,
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these rogues most often ask of the prac¬ tices of black Magic a result that is neither less immediate nor less efficacious.
My reader already knows the general composition of the philtres. I indicate, by way of curiosity, a few recipes less atrocious, if not less ridiculous, for kindling the love of a woman: the grimoires pre¬ scribe making her smell a pomade based on Cyprus and grey amber, triturated with the marrow drawn from the left foot of a wolf, — or else giving her the left half of a frog's skeleton, procured by exposing the animal quite alive in an ant¬ hill (the right half would incite to hatred, as the left excites to love). According to other classics of sorcery, one must make the unfor¬ tunate woman take half a drachm of the following preparation: testicles of hare and liver of dove reduced to powder in a mortar, with the friable scales of the blood one will have taken care to draw from oneself in April, on a Friday, and will have dried in the oven, in a little glazed pot. The whole with a seasoning of sacri¬ legious ceremonies and magical words, destitute of all reasonable sense h
It is well supposed that all these highly seasoned recipes
' I cite textually the incredible recipe the Great Albert proposes as antidote to these divers philtres: « If a woman has given something to a man to make herself loved by him, and he wishes to be rid of it, he shall take her shift (the woman's) and shall piss through the neck-band and through the right sleeve; at once he will be delivered of all maleficences. » (Book 11, page 147.)
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are in themselves vain and without virtue; all depends, Paracelsus tells us, upon the inward and occult Magnes, that is to say upon the more or less direct power of the charmer over the astral.
I The most grotesque formulas are the most effi¬ cacious, the most preposterous mixtures are the best in the hands of a true sorcerer: since the contrasts even of these incoherent mixtures constitute an element adequate to his disor¬ dered willing, a base apt to serve him as a point of support L
But let us take care not to anticipate the theories of book II. Our frame restricts us to the sketch of the principal sortileges.
If the charm of love is called a philtre, the charm of impotence in love takes the picturesque and artless name of the knot of the aiguillette.
This is one of the most habitual grievances of the populace against the sorcerers. What numbers of wretches have been put to death upon this pretext is almost incalculable; it
must be said that they proceeded a little lightly.What
displeasure more frequent, in fact, on the first nights of love, than that paradoxical wasting of the flesh,
^ « ...All that the mind of a man who loves ardently thinks has efficacy for love, and all that the mind of a man who hates greatly thinks has efficacy for harming and for des¬ troying. It is the same in all the things to which the mind attaches itself strongly, because all that it thinks and all that it does proceeding from the characters, the figures, the words, the discourses, the gestures and other like things, aids the appetite of the soul and
acquires admirable virtues. (Cornelius Agrippa, Occult
Philos., volume I, p. 191-192).
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