Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)

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Simple fou, dira-t-on. Pourquoi grossir ce chapitre (déjà trop massif), à faire mention d’un pareil être? — Le célèbre abbé de Villars pourrait répondre : — « Dieu m’a fait la grâce de reconnoître que les fols ne sont au monde que pour donner des leçons de sa¬ gesse*. »

Et puis Berbiguier n’est point un fou comme les autres ; sa folie a cela de particulier qu’elle se fonde sur la perception — absolument indirecte et faussée, j’en conviens — d’un monde très réel que les gens sensés ne soupçonnent pas, et que mon livre ne leur fera con¬ naître, d’ailleurs, que s’ils se résignent à devenir des fous eux-mêmes ; je veux dire des êtres susceptibles de

* Le comte de Gabalis ou entretiens sur les sciences secrètes. Londres, 1742, 2 vol. in-12 (tome I, Nouveaux entretiens, page 2).

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notions et de perceptions, auxquelles restent fermés la plupart de leurs semblables.

Berbiguier est certainement la victime d’une nuée de larves; mais il attribue ces vexations à des sorciers métamorphosés en monstres de toute sorte et de toute grandeur. L’examen de ses gravures est des plus curieux à ce point de vue ; ceux dont les yeux ne sont pas faits pour l’as^al peuvent du moins étudier en ce miroir la nature protéenne des larves, aptes à revêtir, avec une inconcevable souplesse, les formes les plus paradoxales et plus variées ; il suffit que le pauvre fossêdé, que leur présence horripile, ait l’appréhen¬ sion ou l’obsession de quelque hideuse figure, et les larves de se modeler aussitôt en conséquence : c’est une hallucination qui prend corps ; c’est une pensée /qui s’objective et s’informe dans la substance plas- ' tique ambiante, ainsique je le détaillé en 1 expliquant, \dans la Clef de la Magie noire.

« Lorsque vous entendez, dit notre homme, le bruit que font de gros oiseaux qui battent des ailes, c’est du farfadérisme pur ; il en est de même lorsque vous entendez marcher des monstres d’une grosseur prodi¬ gieuse ou d’une forme affreuse, mais que vous ne voyez pas non plus 5 lorsque, dans les appartements les mieux clos, vous entendez un vent épouvantable, qui effraye les personnes qui se croient à l'abri... Alofs, il faut s’armer d’un grand courage, se munir d’une arme quelconque, ou tranchante, ou pointue, s’il y a moyen, agir sans cesse de droite à gauche, comme si vous espadonniez, et vous entendrez peut104

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être couler le sang de celui ou de ceux que vous au¬ rez eu le bonheur de blesser (Berbiguier, tome III, pages 83-84). »

La variété de formes où se multiplient les larves est parfaitement décrite en ces lignes ; mais ce qui est le plus étonnant, c’est que ce maniaque sans lettres étranger de toute évidence aux théories scientifiques de la Kabbale, ait eu l’intuition précise des véritables armes propres à dissoudre ces êtres factices et fugaces : les pointes d’acier, les lames tranchantes — et aussi [Les Farfadets, tome II, pages 27-63) des fumiga¬ tions particulières!... Du reste, n’insistons pas : nous retrouverons plus loin Berbiguier et tout son arsenal d’armes offensives et défensives (ch. v, pp. 354-357).

Je ne le cite ici qu’à titre de démonologue moderne et c’est comme tel que je veux fournir encore un échan¬ tillon de son style.

Tous ceux qui croient au Diable et à l’Enfer sont caractéristiques sous ce rapport. La bizarrerie du langage ne le cède en rien chez eux à la bizarrerie des idées : la forme est digne du fond.

Ecoutez cette diatribe contre les chats : « Puisse ce chapitre... dégoûter les dames de Paris de l’amour qu’elles portent à ces animaux farfadets ; je n’é¬ prouve jamais de plus grandes douleurs que lorsque

' Toute la partie d’érudition (quelle érudition!) est en effet compilée; quant au style, MM. Pascal Brunet, avocat, et FrançoisVincent Raspail ont dû, tout en respectant avec soin sa précieuse saveur, faire disparaître du manuscrit les fautes d’orthographe etde grammaire qui l’émaillaient.

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je vois une jolie bouche s’appliquer sur le museau d’une bête qtd est de la race des tigres. Ma douleur n’est pas moins grande, quand j’entends une jolie femme appeler son mari mon chat; il me semble qu’en lui disant mon chat, elle l’invite à se faire recevoir farfadet !

« Je ne serai jamais le chat de la femme vertueuse que je dois épouser. Une des clauses de mon contrat de mariage défendra à celle qui associera sa destinée à la mienne de me donner d’autres titres que ceux qui flattent les honnêtes gens. J’aime bien mieux qu’on me dise mon ami, que de m’entendre appeler par des noms que repoussent l’amour et la nature (tome II, pages 307-308) ! »

Le fléau des farfadets (c’est le nom qu’il se donne lui-même) croit apporter au monde la révélation d une science nouvelle, en même temps que le moyen de réduire désormais l’Enfer à l’impuissance : « Je ne suis pas toujours de l’avis des savants ; souvent, quand je me les compare, ils ne sont à mes yeux que des sots (tome I, p. 324). » Avec une telle opinion de luimême, Berbiguier ne désespère pas de prendre rang parmi les Pères de. l’Église : « Je suis au comble de la joie, lorsque mes pensées sont partagées par un apôtre de la foi chrétienne ; c’est pour cela que je me fais un devoir de ne pas manquer un sermon.

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A mere madman, it will be said. Why swell this chapter (already too bulky) by making mention of such a being? — The famous abbé de Villars might answer: — « God hath done me the grace to acknowledge that fooles are in the world only to giue lessons of wis¬ dome*. »

And then Berbiguier is not a madman like the rest; his madness has this particularity, that it is founded upon the perception — absolutely indirect and falsified, I grant it — of a very real world that sensible people do not suspect, and that my book will not make known to them, moreover, unless they resign themselves to becoming madmen themselves; I mean beings susceptible of

* The count de Gabalis, or conversations upon the secret sciences. London, 1742, 2 vol. in-12 (volume I, New conversations, page 2).

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notions and perceptions to which most of their fellows remain closed.

Berbiguier is certainly the victim of a cloud of larvae; but he attributes these vexations to sorcerers metamorphosed into monsters of every sort and every size. The examination of his engravings is most curious from this point of view; those whose eyes are not made for the astral may at least study in that mirror the protean nature of the larvae, apt to assume, with an inconceivable suppleness, the most paradoxical and varied forms; it is enough that the poor possessed man, whom their presence makes his hair stand on end, should have the apprehen¬ sion or the obsession of some hideous figure, and the larvae model themselves accordingly at once: it is a hallucination taking body; it is a thought objectifying itself and informing itself in the surrounding plas¬ tic substance, as I detail in 1 explaining it in the Key of Black Magic.

« When you hear, says our man, the noise made by great birds beating their wings, it is pure hobgoblinry; it is the same when you hear monsters of a prodi¬ gious bigness or of a frightful form walking, which you likewise do not see 5 when, in the most closely shut apartments, you hear a dreadful wind that frightens persons who believe themselves sheltered... Then one must arm oneself with a great courage, provide oneself with some weapon, either cutting or pointed, if there be means, act ceaselessly from right to left, as if you were fencing with a broadsword, and you will hear per104

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haps the blood run of him or of those whom you shall have had the good fortune to wound (Berbiguier, volume III, pages 83-84). »

The variety of forms in which the larvae multiply is perfectly described in these lines; but what is most astonishing is that this unlettered maniac, evidently a stranger to the scientific theories of the Kabbalah, should have had the precise intuition of the true weapons proper to dissolve these factitious and fugitive beings: points of steel, cutting blades — and also (The Hobgoblins, volume II, pages 27-63) particular fumiga¬ tions!... For the rest, let us not insist: we shall meet Berbiguier again further on with all his arsenal of offensive and defensive weapons (ch. v, pp. 354-357).

I cite him here only in the character of a modern demonologist, and it is as such that I mean to furnish yet a sam¬ ple of his style.

All those who believe in the Devil and in Hell are characteristic in this respect. The bizarrerie of the language yields in nothing among them to the bizarrerie of the ideas: the form is worthy of the matter.

Listen to this diatribe against cats: « May this chapter... disgust the ladies of Paris with the love they bear these hobgoblin animals; I never fe¬ el greater pains than when

' All the erudite part (what erudition!) is in fact compiled; as for the style, MM. Pascal Brunet, advocate, and François Vincent Raspail must, while carefully respecting its precious savour, have made the spelling and grammar faults that studded the manuscript disappear from it.

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I see a pretty mouth applied to the muzzle of a beast that is of the race of tigers. My pain is no less great when I hear a pretty woman call her husband my cat; it seems to me that in saying to him my cat, she invites him to have himself received a hobgoblin!

« I shall never be the cat of the virtuous woman I am to marry. One of the clauses of my marriage contract will forbid her who shall associate her destiny with mine to give me any other titles than those that flatter honest folk. I had far rather be told my friend than hear myself called by names that love and nature repel (volume II, pages 307-308)! »

The scourge of the hobgoblins (it is the name he gives himself) believes he brings the world the revelation of a new science, and at the same time the means of reducing Hell henceforth to impotence: « I am not always of the opinion of the learned; often, when I compare myself with them, they are in my eyes but fools (volume I, p. 324). » With such an opinion of himself, Berbiguier does not despair of taking rank among the Fathers of the Church: « I am at the height of joy when my thoughts are shared by an apostle of the christian faith; it is for this that I

make it a duty not to miss a sermon.

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