Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)
Presque en même temps et de son côté, le cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, acquittant Urbain, rendait en sa faveur un décret de réhabilitation défi¬ nitive. Le curé de Saint-Pierre, quelque peu vain et fanfaron de sa nature, n’avait pas su tenir secrète son intention d’humilier ses ennemis. Simultanément vainqueur devant les autorités civile et religieuse, il s’était permis à Loudun une insolente rentrée, dans une attitude de triomphateur antique, un rameau de laurier dans la main.
Ce n’est pas tout encore ; car il semble que le pauvre Grandier se soit complu vraiment à entasser imprudence sur imprudence. Prédicateur très admiré, confesseur très couru des dames \ il s’était mis à dos les Ursulines, en refusant net et d’un air hautain la direction du couvent qu’on lui avait offerte. Singulier couvent, je l’ai déjà dit ; les mœurs et la façon de vivre n’y étaient pas fort édifiants. Les Ursulines, à force de se monter la tête pour le dédaigneux curé, finirent par l’évoquer en astral et par le voir. C’était, au dire des sœurs, un redoutable magicien : il apparaissait de nuit, portes et fenêtres closes, et déjà la plupart d’entre
* Urbain Grandier avait une maîtresse dont il était tendrement chéri. C’est pour cette jeune fille, nommée Magdeleine de Brou, qu’il avait écrit son traité contre le célibat des prêtres. — On cir¬ convint Magdeleine ; on n’épargna ni promesses ni menaces pour obtenir d’elle quelques révélations. Mais cette courageuse fille puisa dans son amour la constance nécessaire pour sortir victorieuse de tous ces pièges. Elle se fût laissée écarteler plutôt que de dire un mot qui pût compromettre le curé de Saint-Pierre. Il fallut renon¬ cer à tirer d’elle quoi que ce fût.
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elles s’accusaient sans vergogne de n’avoir plus rien à lui refuser. C’est ainsi que l’hallucination, combinée avec la rancune, les induisit à charger ce pauvre Urbain d’une accusation de sorcellerie, si redoutable au XVII® siècle.
Inextricable situation ! Laubardemont seul aurait pu sauver le curé de Saint-Pierre ; mais ce commis¬ saire, d’humeur féline et d’abord cauteleux, n’était pas homme à laisser échapper sa proie.
En vain Grandier, estimant la procédure arbitraire, interjeta-t-il appel devant le Parlement : un arrêt du Con¬ seil d’Etat déclara nul son pourvoi. En vain des citoyens honnêtes et courageux adressèrent-ils à Louis XIII des requêtes et des protestations, paraphées des noms les plus honorables et des plus considérés de la ville. En vain dénonçait-on le fanatisme maladif des Ursulines, le scandale des exorcismes et la partialité des magistrats chargés de l’enquête : Laubardemont rédui¬ sit au silence le parti de Grandier et terrorisa toute la ville par la promulgation d’une série d’ordonnances, telles en vérité qu’on n’en avait jamais vu de pareilles.
Cependant l’accusé, dans sa geôle, se voyait en butte aux dernières vexations : il n’avait point de lit. Nous lisons dans une lettre à sa mère qu’il en réclame un, car si le coy'ps ne repose (dit-il), l’esprit succombe ; il prie qu’on lui fasse parvenir en outre une Bible et un Saint-Thomas, pour sa consolation.
C’est seulement le 14 avril 1634, que s’opère la pre¬ mière confrontation de Grandier avec les religieuses qui le chargent sans merci depuis tant de mois : tandis
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qu’au moyen d’exorcismes incessants, tantôt publics, tantôt à huis clos, telle fois de toutes ensemble, telle autre fois de chacune en particulier, on a pris soin d’exaspérer leur mal et de raidir leur obstination farou¬ che, par la répétition journalière des mêmes exercices de calomnies fantastiques, de dévotieuses imprécations.
Les exorcistes Barré et Mignon avaient été long¬ temps les principaux régulateurs de ces petits scan¬ dales quotidiens, puis ce fut le tour des capucins Lactance et Tranquille.
On mit sous les yeux du curé de Saint-Pierre dif¬ férents pactes et charmes, composés de sang caillé, de débris d’ongles, de cendres et d’autres matières inconnues. Enfin, pour comble d’ironie, on le força de prendre l’étole et le goupillon, pour exorciser luimême les religieuses possédées. Jeanne de Belciel et ses compagnes en profitèrent pour l’éclabousser des plus grossières injures, — et comme il s’avisait de les interroger en grec, afin de prendre le diable en défaut, le Malin répondit par la bouche de la Supé¬ rieure: Ah! que tu es fin! tu sçais bien que c'est une des conditions du pacte faict entre toi et nous, de ne respondre point en grec. Toutes ces soi-disant révé¬ lations d’outre-monde étaient réputées paroles d’évan¬ gile, en dépit des plus étranges intermittences dans l’état lucide des sujets, car il était admis que le Diable ne peut résister à Vauihoritè de l’Eglise.
Détail amusant, trait de vaudeville dans ce lugubre drame : Laubardemont faisait profession d’admettre les yeux fermés, sur la foi des exorcistes, l’infaillible
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Almost at the same time and on his own part, cardinal de Sourdis, archbishop of Bordeaux, acquitting Urbain, rendered in his favour a decree of defi¬ nitive rehabilitation. The curate of Saint-Pierre, somewhat vain and boastful by nature, had not known how to keep secret his intention of humiliating his enemies. Simultaneously victorious before the civil and the religious authority, he had permitted himself at Loudun an insolent re-entry, in the attitude of an antique conqueror, a branch of laurel in his hand.
Nor is that all; for it seems that poor Grandier truly took pleasure in heaping imprudence upon imprudence. A much admired preacher, a confessor much sought after by the ladies \, he had set the Ursulines against him by refusing flatly and with a haughty air the direction of the convent that had been offered him. A singular convent, I have said it already; the manners and the way of life there were not greatly edifying. The Ursulines, by dint of working themselves up over the disdainful curate, ended by evoking him in the astral and by seeing him. He was, according to the sisters, a redoubtable magician: he appeared by night, doors and windows closed, and already most of them
* Urbain Grandier had a mistress by whom he was tenderly cherished. It was for this young girl, named Magdeleine de Brou, that he had written his treatise against the celibacy of priests. — Magdeleine was circumvented; neither promises nor threats were spared to obtain some revelations from her. But this courageous girl drew from her love the constancy necessary to come victorious out of all these snares. She would have let herself be quartered rather than say a word that might compromise the curate of Saint-Pierre. It was necessary to give up drawing anything whatever from her.
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they accused themselves without shame of having nothing left to refuse him. It is thus that hallucination, combined with rancour, led them to charge poor Urbain with an accusation of sorcery, so redoubtable in the XVII century.
Inextricable situation! Laubardemont alone could have saved the curate of Saint-Pierre; but that commis¬ sioner, of feline humour and wily from the first, was not a man to let his prey escape.
In vain did Grandier, deeming the procedure arbitrary, appeal to the Parlement: a decree of the Coun¬ cil of State declared his petition void. In vain did honest and courageous citizens address to Louis XIII requests and protests, signed with the most honourable and most considered names of the town. In vain was the morbid fanaticism of the Ursulines denounced, the scandal of the exorcisms and the partiality of the magistrates charged with the enquiry: Laubardemont redu¬ ced Grandier's party to silence and terrorised the whole town by the promulgation of a series of ordinances, such in truth as had never been seen.
Meanwhile the accused, in his gaol, found himself exposed to the last vexations: he had no bed. We read in a letter to his mother that he asks for one, for if the body does not rest (says he), the spirit succumbs; he begs that a Bible and a Saint Thomas be sent him besides, for his consolation.
It is only on the 14 April 1634 that the fir¬ st confrontation of Grandier with the nuns who have charged him without mercy for so many months takes place: while
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by means of incessant exorcisms, now public, now behind closed doors, at one time of all together, at another of each in particular, care has been taken to exasperate their malady and to stiffen their fierce obstinacy by the daily repetition of the same exercises of fantastic calumnies, of devout imprecations.
The exorcists Barré and Mignon had long¬ been the chief regulators of these little daily scan¬ dals, then it was the turn of the capuchins Lactance and Tranquille.
There were set before the eyes of the curate of Saint-Pierre dif¬ ferent pacts and charms, composed of clotted blood, of fragments of nails, of ashes and of other unknown matters. Lastly, for a crown of irony, he was forced to take stole and aspergillum to exorcise the possessed nuns himself. Jeanne de Belciel and her companions took advantage of it to spatter him with the grossest insults, — and as he bethought himself of questioning them in Greek, in order to catch the devil at fault, the Evil One answered by the mouth of the Supe¬ rior: Ah! how cunning thou art! thou knowest well that it is one of the conditions of the pact made between thee and us, not to answer in Greek. All these so-called reve¬ lations from beyond the world were reputed gospel words, in spite of the strangest intermittences in the lucid state of the subjects, for it was admitted that the Devil cannot resist the authority of the Church.
An amusing detail, a stroke of vaudeville in this lugubrious drama: Laubardemont made profession of admitting with closed eyes, on the faith of the exorcists, the infallible
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