Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)
Mais ils s’attaquaient à forte partie : Girard avait de nombreux amis dans le sein même du Parlement ; l’influence de la compagnie s’exerça, souveraine, et les magistrats se divisèrent. Quand on en vint aux voix, douze d’entre elles condamnaient Girard au bûcher ou au gibet ; les douze autres se partageaient entre l’acquittement, des peines disciplinaires et la déclaration d’incompétence. Le jésuite, bénéficiant de l’égalité dans les voix, fut purement et simplement renvoyé au juge d’Église, qui l’acquitta (1731).
Pour Catherine, on la rendit à sa mère.
Ces procès, nous l’avons vu, présentaient rarement une aussi clémente issue. D’ailleurs, il faut dire que les juges étaient souvent écœurés, mal disposés par là à se montrer débonnaires. Que de scandales et de scènes répugnantes ! Que de boue remuée, en attendant le sang !
En présence de tels abus, on conçoit presque l’exas¬ pération de Jules Garinet, qui se laisse emporter au fanatisme contraire : « Le seul moyen, dit-il, de nous délivrer tout à fait des possessions et des sorciers, c’est d’envoyer à l’hôpital les béates hystériques qui se diront possédées à l’avenir.Tant qu’on n’enverra pas dans les bagnes les exorcistes, la race continuera d’exister. Le remède est violent, je l’avoue ; mais c est le seul qui convienne. Aux grands maux, les grands remèdes *. »
’ Garinet, Histoire de la Magie en France, page 292.
^78 LE TEMPLE DE SATAN
Ce chapitre pourrait se clore ici ; mais nous prions le lecteur de redoubler d’attention, et de rétrograder avec nous de quelques centaines d’années. Nous allons assister à un drame terrible...
PROCÈS ET VENGEANCE DES TEMPLIERS
Nous sommes au commencement du xiv® siècle : rOrdre moitié religieux, moitié militaire, établi en Orient vers 1118 par Hugues des Payens, a prodi¬ gieusement prospéré. Les Templiers possèdent en Europe près de dix mille seigneuries, et leur opulence, devenue proverbiale, centralise dans leurs mains une puissance presque illimitée.
D’autre part, quoiqu’ils affectent de s’incliner avec respect devant les deux autorités civile et religieuse, on leur prête les projets d’une ambition qui confine à la folie. Héritiers — ils s’en flattent du moins — de cette tradition johannite ^ qui constitue la moelle éso-
^ A ceux qui douteraient de cette assertion, je demanderai de faire un examen attentif du livre curieux et rare publié en 1831 sous ce titre : Levitikon, ou exposé des principes fondamentaux des chrétiens-catholiques primitifs, Paris, in-8. Dans cet ouvrage, outre le résumé d’un dogme pseudo-johannite, on trouve une ver¬ sion, dite authentique, de TEvangile selon saint Jean, seul adopté par cette Eglise, et la liste des pontifes johdnnites depuis fe Christ et saint Jean jusqu’à nos jours, en passant par tous les Grands Maîtres du Temple.
Que les pseudo-johannites du xix® siècle soient, comme le prétend Clavel {Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie, 1884, grand in-8, figures), des mystificateurs qui ont prétendu rallumer une flamme éteinte et faire revivre un culte mort, c’est ce que je ne veux point débattre ; ce qui me semble certain, d’après l’examen
LA JUSTICE DES HOMMES
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téricjuG du GhristiB-nisiuG, ils a.ccoHiplissGiit, dans l’ombre et le silence de leurs Gommanderies, des rites étranges et secrets... Bref, la voix populaire, qui les incrimine de sorcellerie, dénonce également leurs mœurs comme infâmes. Cette dernière accusation ne fut jamais établie sur de bien irréfutables preuves , mais si les apologistes de l’Ordre ont pu revendiquer équitablement, en faveur des Templiers, le bénéfice du doute, jamais, du moins, n’ont-ils pu les réhabiliter au grand jour de la controverse historique, en lavant leur mémoire de tout soupçon.
Jules Garinet résume ainsi les griefs portés à la charge des Templiers ; « On disait qu’à la réception dans l’Ordre, on conduisait le récipiendaire dans une chambre obscure, où il reniait Jesus-Ghrist en crachant trois fois sur le crucifix ; que celui qui était reçu bai¬ sait celui qui le recevait à la bouche, ensuite in fine spinæ dorsi et in virga virili; que les Templiers, dans leurs chapitres généraux, adoraient une tête de bois doré qui avait une longue barbe, des moustaches touf¬ fues et pendantes ; à la place des yeux brillaient deux grosses escarboucles étincelantes comme le feu*. On consciencieux de cet ouvrage, c’est que ce culte a existé réellement dans le passé, à l’état ésotérique et latent. On peut consulter encore le Manuel des Chevaliers du Temple. Paris, 1825, in-t2.
< « ...Chaque chapitre, dit Henri Martin, en possédait une image : c’était une tête humaine à longue barbe blanche, ayant, en la place des yeux, escarboucles reluisantes comme la clarté du ciel, avec un crâne humain et une peau humaine : certaines de ces idoles étaient à trois faces et montées sur quatre pieds; on en avait saisi une au Temple de Paris. «(Henri Martin, i/isfotre de France, t.IV,p.473.)
But they were attacking a strong party: Girard had numerous friends in the very bosom of the Parlement; the influence of the company was exercised, sovereign, and the magistrates divided. When it came to the votes, twelve of them condemned Girard to the stake or to the gibbet; the twelve others were shared out among acquittal, disciplinary penalties and the declaration of incompetence. The jesuit, benefiting by the equality in the votes, was purely and simply remitted to the judge of the Church, who acquitted him (1731).
As for Catherine, she was given back to her mother.
These trials, we have seen it, rarely presented so clement an issue. Besides, it must be said that the judges were often sickened, ill disposed thereby to show themselves good-natured. What scandals and what repugnant scenes! What mud stirred up, while awaiting the blood!
In presence of such abuses, one almost conceives the exas¬ peration of Jules Garinet, who lets himself be carried away to the contrary fanaticism: « The only means, says he, of delivering us altogether from the possessions and the sorcerers, is to send to the hospital the hysterical devotees who
shall declare themselves possessed in the future.So long as the exorcists are not sent to the convict-prisons, the race will continue to exist. The remedy is violent, I avow it; but it is the only one that suits. To great ills, great remedies *. »
' Garinet, Histoire de la Magie en France, page 292.
^78 THE TEMPLE OF SATAN
This chapter might close here; but we beg the reader to redouble his attention, and to retrograde with us by some hundreds of years. We are about to be present at a terrible drama...
TRIAL AND VENGEANCE OF THE TEMPLARS
We are at the beginning of the xiv® century: the Order half religious, half military, established in the Orient toward 1118 by Hugues des Payens, has prodi¬ giously prospered. The Templars possess in Europe near ten thousand lordships, and their opulence, become proverbial, centralises in their hands a power almost unlimited.
On the other hand, although they affect to bow with respect before the two authorities, civil and religious, there are imputed to them the projects of an ambition that borders upon madness. Heirs — they flatter themselves upon it at least — of that johannite tradition ^ which constitutes the eso-
^ To those who might doubt this assertion, I shall ask that they make an attentive examination of the curious and rare book published in 1831 under this title: Levitikon, ou exposé des principes fondamentaux des chrétiens-catholiques primitifs, Paris, in-8. In this work, besides the summary of a pseudo-johannite dogma, there is found a ver¬ sion, called authentic, of the Gospel according to saint John, alone adopted by that Church, and the list of the johannite pontiffs from Christ and saint John down to our own days, passing by all the Grand Masters of the Temple.
That the pseudo-johannites of the xix® century are, as Clavel pretends {Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie, 1884, grand in-8, figures), mystifiers who have claimed to rekindle an extinguished flame and to bring to life again a dead cult, is what I do not at all wish to debate; what seems to me certain, according to the examination
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teric marrow of Christianity, they accomplish, in the shadow and the silence of their Commanderies, strange and secret rites... In short, the popular voice, which incriminates them of sorcery, denounces equally their morals as infamous. This last accusation was never established upon very irrefutable proofs, but if the apologists of the Order have been able equitably to claim, in favour of the Templars, the benefit of the doubt, never, at the least, have they been able to rehabilitate them in the full day of historical controversy, by washing their memory of all suspicion.
Jules Garinet sums up thus the grievances brought to the charge of the Templars: « It was said that at the reception into the Order, the recipiendary was led into a dark chamber, where he denied Jesus-Christ by spitting three times upon the crucifix; that he who was received kis¬ sed him who received him upon the mouth, then in fine spinæ dorsi et in virga virili; that the Templars, in their general chapters, adored a head of gilded wood which had a long beard, moustaches thick¬ set and pendent; in the place of the eyes there shone two great carbuncles sparkling like fire*. One
conscientious examination of this work, is that this cult really existed in the past, in the esoteric and latent state. One may consult further the Manuel des Chevaliers du Temple. Paris, 1825, in-t2.
< « ...Each chapter, says Henri Martin, possessed an image of it: it was a human head with long white beard, having, in the place of the eyes, carbuncles gleaming like the brightness of the sky, with a human skull and a human skin: certain of these idols were of three faces and mounted upon four feet; one had been seized at the Temple of Paris. »(Henri Martin, Histoire de France, t.IV,p.473.)
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