Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)

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L’on aurait tort, au demeurant, de croire qu’en ces siècles où les religions de plein jour avaient des rites si voisins de la nécromancie, les nécromans chômassent davantage. Entre le sanctuaire aux candé¬ labres d’or et la cave voûtée aux cierges noirs, l’an134 LE TEMPLE DE SATAN tagonisme est constant ; hiérophantes et sorciers mettaient toujours de l’hostilité dans le mutuel accom¬ plissement d’œuvres souvent fraternelles.

En Grèce, les Goëtes tiennent boutique de drogues enchantées. Tel philtre inspire l’amour, tel autre pro¬ cure la mort ; tant il est vrai qu’un rapport mystérieux lie étroitement ces deux divinités farouches, média¬ trices souveraines l’une et l’autre entre le Relatif et l’Absolu, le fini et l’infini — entre l’homme et Dieu!... Mille superstitions, d’origine asiatique et nommément phrygienne, se sont acclimatées sous, le beau ciel d’Hellas. Les Ophiogènes de l’Hellespont semblent avoir hérité de quelque Orphée infernal et appris à son école l’art de charmer les bêtes les plus répu¬ gnantes et les plus redoutées : crapauds et vipères, aspics et tards.

La poésie elle-même subit la contagion: Erato se fait sorcière. Charme ne vient-il pas de Carmen; — Incanter, de Cantus?... Or l’incantation des femmes de Thessalie, habiles à mêler, en l’honneur de la triple Hécate, les sucs perfides et les paroles empoisonnées, est devenue légendaire :

Néfastes végétaux au port majestueux,

Vos graines ont germé par une nuit maudite,

Sous l’œil d’un astre fauve, hostile et monstrueux.

Vos aoms même, suspects au Sage qui médite.

Furent bannis du Verbe, en ces temps anciens Où savoir vos vertus était chose interdite.

Des Sagas de Golchide et des Egyptiens Déterraient, sous l’horreur de la Lune sanglante,

Votre racine, chère aux seuls magiciens.

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Qui, mariant la sève acerbe d’une plante Avec la lymphe morte extraite des os blancs,

Sous l’incantation modulée à voix lente,

Distillaient, vers minuit, ces philtres accablants.

Par quoi la chasteté des vierges de la Grèce Tombait,livrant à nu le trésor de leurs flancs*.

Chacun sait les légendes de l’Ionie : quelles méta- . morphoses merveilleuses s’accomplissaient à la voix des magiciennes, et comment leurs poèmes — pour emprunter le langage de M. Rollinat — fantômatila Nature entière. Les lampes mystiques s’allu¬ maient aux coins des triangles, dans les lieux de sépul¬ ture ; alors sortaient des tombeaux de pâles légions de spectres, revêtant un corps d’emprunt pour semer l’épouvante. Les Vampires (aujourd’hui Broucolaques) s’allaient tapir dans les alcôves, pour sucer, minuit sonnant, le sang et la force des humains — sanguinem et robur. .. Enfin, ce serait une erreur de penser qu’au moyen âge revient l’invention du Loup-garou. La Lycanthropie était alors aussi commune et peutêtre plus redoutée qu’au xv® siècle de notre ère.

La Nécromancie, comme ses soeurs la Lycan¬ thropie et VErraticité vampirique, se rattache au culte de la sanglante Hécate’. Une ancienne tradition hellénique veut que les spectres, pour apparaître, em¬ pruntent une enveloppe fluidique — ou corps phos¬ phorescent— à la substance même des rayons lunaires. Citons, à ce propos, un texte entier de conjuration

^ Rosa Mystiea, par Stanislas de Guaita. Paris, Lemerre, 1885, in-12, page 101.

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évocatoire, rapportée d’Origène [Philosophumenay page 72) et qu’on peut traduire ainsi ;

<( Viens, 6 triple Bombo, Déesse infernale, et ter¬ restre, et céleste; déesse des chemins et des carre¬ fours l Ennemie noctambule de la lumière et qui cependant nous apportes la lumière, amie et compagne de la Nuit!... Errante parmi les ombres et les sé¬ pulcres, tu te plais aux longs abois des chiens et à la vapeur du sang répandu. Tu désires le sang', et ap¬ portes aux mortels Vépouvante... O Gorgo! Mormo! Lune multiforme, favorise d'un rayon propice un sacrifice offert en ton honneur ! »

Pour ce qui est du sacrifice en lui-même, demandez à Théocrite de quelles crapuleuses cérémonies les. sagas étaient coutumières : le Sabbat lui-même, l’im¬ monde Sabbat du moyen âge n’atteint pas à ce niveau d’horreurs.

Horace est à Rome l’écbode Théocrite, et de Grèce en Italie les rites varient peu ; le peintre latin soulève également le dégoût par l’intensité de ses peintures. Mais, pour que la nausée s’éteigne dans un éclat de rire, il faut lire Lucien : de quelles lanières il cingle cette hideuse canaille, ingénieux à faire trébucher l’horrible dans l’ornière du ridicule! (Lucien, le Faux Prophète).

C’est surtout sur le déclin de la grande République, alors que les compétitions sanglantes de la dictature laissaient présager le prochain établissement des Césars, que les sorciers de tout acabit prirent pied à Rome et dans les provinces. Les cliquetis d’armes de

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One would be wrong, for the rest, to believe that in those centuries when the religions of broad day had rites so near to necromancy, the necromancers were the more idle. Between the sanctuary with the golden candel¬ abra and the vaulted cellar with the black tapers, an134 THE TEMPLE OF SATAN

tagonism is constant; hierophants and sorcerers always put hostility into the mutual accom¬ plishment of works often fraternal.

In Greece the Goetes keep a shop of enchanted drugs. One philtre inspires love, another pro¬ cures death; so true is it that a mysterious relation closely binds these two fierce divinities, sovereign media¬ trices both between the Relative and the Absolute, the finite and the infinite — between man and God!... A thousand superstitions of Asiatic and notably Phrygian origin have acclimatised themselves under the fair sky of Hellas. The Ophiogenes of the Hellespont seem to have inherited from some infernal Orpheus and learned in his school the art of charming the most repug¬ nant and most dreaded beasts: toads and vipers, asps and newts.

Poetry itself undergoes the contagion: Erato turns sorceress. Does not Charm come from Carmen; — Incantation from Cantus?... Now the incantation of the women of Thessaly, skilled in mingling, in honour of the triple Hecate, perfidious juices and poisoned words, has become legendary:

Baleful plants of majestic bearing,

Your seeds have germinated on an accursed night,

Beneath the eye of a tawny star, hostile and monstrous.

Your very names, suspect to the Sage who meditates,

Were banished from the Word, in those ancient times

When to know your virtues was a forbidden thing.

Sagas of Colchis and Egyptians

Dug up, under the horror of the bloody Moon,

Your root, dear to magicians alone.

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Who, wedding the bitter sap of a plant With the dead lymph drawn from white bones,

Beneath the incantation modulated in a slow voice,

Distilled, towards midnight, those overwhelming philtres,

By which the chastity of the virgins of Greece Fell, laying bare the treasure of their flanks*.

Everyone knows the legends of Ionia: what marvellous meta- . morphoses were accomplished at the voice of the enchantresses, and how their poems — to borrow M. Rollinat's language — phantomised the whole of Nature. The mystic lamps were lit at the corners of the triangles, in the places of burial; then there came forth from the tombs pale legions of spectres, putting on a borrowed body to sow terror. The Vampires (to-day Broucolaques) went to crouch in the alcoves, to suck, at the stroke of midnight, the blood and the strength of humans — sanguinem et robur. .. Lastly, it would be an error to think that the Were-wolf's invention dates from the middle ages. Lycanthropy was then as common and perhaps more dreaded than in the xv century of our era.

Necromancy, like its sisters Lycan¬ thropy and vampiric Erraticity, attaches to the cult of bloody Hecate. An ancient hellenic tradition will have it that spectres, in order to appear, bor¬ row a fluidic envelope — or phos¬ phorescent body — from the very substance of the lunar rays. Let us cite, in this connection, an entire text of evocatory conjuration

^ Rosa Mystica, by Stanislas de Guaita. Paris, Lemerre, 1885, in-12, page 101.

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reported from Origen (Philosophumena, page 72) and which may be translated thus:

<( Come, 6 triple Bombo, Goddess infernal, and ter¬ restrial, and celestial; goddess of the ways and of the cross¬ roads! Noctambulant enemy of the light and who nevertheless bringest us the light, friend and companion of the Night!... Wandering among the shades and the se¬ pulchres, thou takest pleasure in the long baying of dogs and in the vapour of spilt blood. Thou desirest blood, and brin¬ gest to mortals terror... O Gorgo! Mormo! Multiform Moon, favour with a propitious ray a sacrifice offered in thine honour! »

As for the sacrifice itself, ask Theocritus what crapulous ceremonies the sagas were accustomed to: the Sabbath itself, the fo¬ ul Sabbath of the middle ages, does not reach that level of horrors.

Horace is at Rome the echo of Theocritus, and from Greece to Italy the rites vary little; the Latin painter likewise raises disgust by the intensity of his paintings. But, that the nausea may be quenched in a burst of laughter, one must read Lucian: with what thongs he lashes this hideous rabble, ingenious in making the horrible stumble into the rut of the ridiculous! (Lucian, the False Prophet).

It was above all in the decline of the great Republic, when the bloody competitions of the dictatorship gave warning of the coming establishment of the Cæsars, that sorcerers of every stamp got a footing at Rome and in the provinces. The clash of arms of

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