Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)

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Clément V et Philippe furent clairvoyants sans doute, lorsqu’ils sentirent quelle vivante menace se dressait devant eux dans la personne des Templiers, et cela en dépit de toutes les protestations imaginables de fidélité et d’amour : mais bien aveugles furent-ils dans leur opiniâtre barbarie, s’ils se purent flatter de l’espoir qu’un autodafé, si complet et si prompt qu’on réussît à l’accomplir, réduirait à néant les Templiers, leur puissance et le Verbe qu’ils portaient en eux.

Ajournés à comparaître devant Dieu — le pape dans les quarante jours et le roi dans l’année — l’His¬ toire nous les montre tous deux lugubrement fidèles au rendez-vous...

Des deux Chevaliers apostats, dénonciateurs de

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rOrdre, le premier, impliqué, l’on ne sait trop com¬ ment, dans un obscur procès, fut pendu par arrêt de Justice; on trouva l’autre baigné dans son sang...

Tels compagnons de captivité du Grand Maître, ces deux Chevaliers pusillanimes qui, lors du supplice de celui-ci, avaient déshonoré le Temple, en persistant dans leurs aveux, ne moururent pas moins misérable¬ ment...

Une immense société secrète s’était constituée clan¬ destinement sur les débris de l’Ordre.

Désormais, la vengeance préparait dans l’ombre les mines et les contre-mines dont l’explosion nous terri¬ fiera, quatre cent cinquante ans plus tard: dans l’attente de cette épouvantable et tardive riposte, elle décimait, l’un après l’autre, tous les assassins de Jacques Molay. « En brisant l’épée des Templiers, on en avait fait des poignards, et leurs truelles proscrites ne maçonnaient plus que des tombeaux h » .

La ruine du Temple décidée de part et d’autre, le pape et le roi n’avaient pas perdu de temps pour l’accomplir. Jamais l’exécution d’un plan plus vaste n’avait été menée et parfaite avec plus d’ensemble et de promptitude. En moins de six ans, l’épouvantable Moloch à deux têtes, l’une couronnée de honte, l’autre mitrée d’infamie, avait dévoré l’Ordre antique du Temple en ses entrailles d’airain rougi... — Il ne devait mettre que moitié de ce temps, le Moloch révo¬ lutionnaire, né de la cendre des Chevaliers du Temple,

< Eliphas Lévi, Histoire de la Magie, page 280.

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il ne devait mettre que trois ans à dévorer l’ancien monde 1

Mais les géants ont une croissance lente... Il va falloir à celui-là quatre siècles d’enfance pour atteindre à l’âge de la force et de la puberté.

Le sablier s’est vidé petit à petit; la coupe s’est emplie goutte à goutte : une larme encore., elle va déborder.

Alors ce sera le déluge !.

Les quatre siècles sont révolus. — Maintenant, il est adulte, le géant collectif des sanglantes revendi¬ cations, et sorti de sa caverne, il va commencer son travail au grand jour.

Sous quel mode et sous quel aspect ? — Nous l’al¬ lons voir. Il se montre au soleil, mais couvert d’un masque.

Il portera cinquante ans encore le nom à'Illumi¬ nisme, avant d’arborer soudain celui de Révolution française !...

En effet, dès la seconde moitié du xviii® siècle, les sociétés secrètes se multiplient d’une manière surpre¬ nante ; elles bourdonnent de tous côtés : c’est comme une multitude d’essaims qu’on verrait sortir de terre, vibrant au soleil dans l’effervescence d’un labeur inaccoutumé.

L’heure sinistre a sonné — le midi du châtiment —■ et les abeilles industrieuses de la vengeance préparent leur aiguillon pour le grand combat. Déjà le siècle a goûté de leur miel capiteux, dont l’arôme monte au cerLA JUSTICE DES HOMMES 295 veau, poison subtil qui rend aveugle et fait délirer.

Ecoutez un moment encore et ce que vous avez pris pour un bourdonnement d’insectes, c’est le grondement d’un orage lointain, mais qui se rapproche ; c’est la •confuse et croissante rumeur de millions de voix hu¬ maines, criant Vengeance et Liberté !

^/Alle magne paraît surtout la pépiniè re des Illu¬ minés, le point de ralliement des sectes.

De puissants seigneurs, avides de révélations d’outreitombe, comblent de bienfaits quelques mystiques de bonne foi qui leur disent ; — mon ^Is ! et surtout de nombreux charlatans qui les bernent et les exploitent.

Puis de mystérieuses sociétés se forment et se re¬ crutent de toutes parts : Weisshaupt, professeur à l’Université d’Ingolstadt, fonde ses Arèopagites; la curiosité publique s’en mêle et la vogue leur est acquise pour un temps.

Swedenborg dogmatise en Suède ; Schrœppfer évoque à Leipzig; Yung-Stilling vaticine d’un autre coté. D'Ecliartshausen enseigne à Munich les plus hautes spéculations de la magie numérale de Pythagore ; Lamier, le théosophe zurichois, fait le voyage de Copenhague, pour participer aux mystères de VÉcole du Nord. Il ne s’agit de rien moins que des <( manifestationspAysiÿwes delà Cause active et intel¬ ligente » (le Verbe !). Par intervalles, comme pour se faire la main, les théurgistes danois évoquent saint Jean, Moïse, Elie, sans relater de moindres person¬ nages de l’un et de l’autre Testament. Enfin, les « adeptes » abondent, et ce serait folie de prétendre

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Clément V and Philippe were clear-sighted doubtless, when they felt what living menace rose up before them in the person of the Templars, and that in spite of every imaginable protestation of fidelity and of love: but very blind were they in their obstinate barbarity, if they could flatter themselves with the hope that an auto-da-fé, however complete and however prompt one might succeed in accomplishing it, would reduce to nothing the Templars, their power and the Word they bore within them.

Adjourned to appear before God — the pope within the forty days and the king within the year — His¬ tory shows them to us both lugubriously faithful to the appointment...

Of the two apostate Knights, denouncers of

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the Order, the first, implicated, one knows not too well ho¬ w, in an obscure trial, was hanged by decree of Justice; the other was found bathed in his blood...

Such companions of captivity of the Grand Master, those two pusillanimous Knights who, at the torment of the latter, had dishonoured the Temple, by persisting in their avowals, died none the less miserab¬ ly...

An immense secret society had constituted itself clan¬ destinely upon the debris of the Order.

Henceforth, vengeance prepared in the shadow the mines and the counter-mines whose explosion will terri¬ fy us, four hundred and fifty years later: while awaiting that appalling and tardy riposte, it decimated, one after the other, all the assassins of Jacques Molay. « In breaking the sword of the Templars, they had made daggers of it, and their proscribed trowels masoned no more than tombs h » .

The ruin of the Temple decided upon both sides, the pope and the king had lost no time in accomplishing it. Never had the execution of a vaster plan been conducted and perfected with more concert and promptitude. In less than six years, the appalling two-headed Moloch, the one crowned with shame, the other mitred with infamy, had devoured the antique Order of the Temple in its bowels of reddened brass... — It was to take but the half of that time, the revo¬ lutionary Moloch, born of the ash of the Knights of the Temple,

< Eliphas Lévi, Histoire de la Magie, page 280.

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it was to take but three years to devour the old world 1

But giants have a slow growth... That one will need four centuries of childhood to attain the age of strength and of puberty.

The hour-glass has emptied itself little by little; the cup has

filled itself drop by drop: one tear more., it is going to

overflow.

Then it will be the deluge!.

The four centuries are accomplished. — Now he is adult, the collective giant of the bloody vindi¬ cations, and issued from his cavern, he is going to begin his work in the broad day.

Under what mode and under what aspect? — We sh¬ all see. He shows himself in the sun, but covered with a mask.

He will bear fifty years yet the name of Illumi¬ nism, before hoisting suddenly that of the French Revolution!...

In effect, from the second half of the xviii® century, the secret societies multiply in a surpri¬ sing manner; they hum on all sides: it is like a multitude of swarms one would see issue from the earth, vibrating in the sun in the effervescence of an unaccustomed labour.

The sinister hour has struck — the noon of chastisement —■ and the industrious bees of vengeance prepare their sting for the great combat. Already the century has tasted of their heady honey, whereof the aroma mounts to the braTHE JUSTICE OF MEN 295

in, a subtle poison which makes blind and makes rave.

Listen a moment more and what you have taken for a humming of insects, it is the growling of a distant storm, but which draws near; it is the •confused and growing rumour of millions of hu¬ man voices, crying Vengeance and Liberty!

Germany appears above all the nurser y of the Illu¬ minated, the rallying-point of the sects.

Powerful lords, greedy of revelations from beyond the tomb, heap benefits upon a few mystics of good faith who say to them; — my son! and above all upon numerous charlatans who hoax and exploit them.

Then mysterious societies form themselves and re¬ cruit on all sides: Weisshaupt, professor at the University of Ingolstadt, founds his Areopagites; public curiosity meddles with it and the vogue is theirs for a time.

Swedenborg dogmatises in Sweden; Schrœppfer evokes at Leipzig; Yung-Stilling vaticinates on another side. D'Eckartshausen teaches at Munich the highest speculations of the numeral magic of Pythagoras; Lamier, the zurichois theosophe, makes the voyage to Copenhagen, to participate in the mysteries of the School of the North. It is a question of nothing less than <( physical manifestations ofthe active and intel¬ ligent Cause » (the Word!). By intervals, as if to try their hand, the danish theurgists evoke saint John, Moses, Elias, without relating lesser person¬ ages of the one and of the other Testament. In fine, the « adepts » abound, and it would be folly to pretend

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