Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)
à les énumérer au complet. De tous ces Illuminés, il en est peu de bons (exceptons D’Eckartshausen),beau¬ coup de médiocres (citons Yung-Stilling, Swedenborg et Lavater), et plus encore de détestables (tels que Schrœppfer, Weisshaupt et tutti quanti). Il s’en faut que les meilleurs semblent eux-mêmes exempts de tares ou de ridicules.
Cette Ecole de Théurgie , où l’on accomplit de si séduisantes merveilles, compte un peu partout ses analogues. Chose inouïe: une lettre du baron de Liebistorf à Claude de Saint-Martin (en date de décem¬ bre 1793) nous apprend qu’une Cour du Nord, autre que celle de Copenhague’, gouverne dès longtemps d’après des inspirations spirites. Son cabinet des mi¬ nistres ne fait pas un pas (textuel), sans consulter les fantômes !
Le lecteur curieux d’un dénombrement systéma¬ tique des sociétés secrètes, en Allemagne et ailleurs, se reportera aux nombreux ouvrages parus depuis cent ans pour les dénoncer ou les défendre ; il pourra s’ins¬ truire ainsi du pour et du contre. Qu’il prenne garde, néanmoins, de se prononcer sur des pièces insuffisantes, dans un procès aussi exceptionnel que complexe, et dont il ne saurait se porter juge qu’en première ins¬ tance : car l’heure n’a pas encore sonné du verdict dé-
^ Il s’agit saas doute de celle de Prusse, ainsi que le porte à croire une lettre de Saint-Martin au même Liebistorf, en date du 6 mars 1793. On y lit cette phrase : « Je sais que l’Allemagne est remplie de ces initiations, je sais que le Cabinet de Berlin ne se conduit et ne conduit son roi que par là. »
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finitif que l’impartiale histoire rendra quelque jour, dans le silence tardif et solennel de toutes les passions apaisées.
Pour nous, notre but est de faire voir la fille du Temple proscrit, cette Maçonnerie occulte, se dégui¬ sant, insaisissable et multiforme, derrière les mille sectes d’illuminés qu’elleasu grouper autour d’elle, et préparant dans l’ombre, — per fas et nefas, elle aussi — la réplique vengeresse et souveraine aux bulles de Clément V, comme aux ordonnances de Philippe le Bel.
Nous avons sous les yeux l’édition originale d un livre paru en 1789, sous ce titre ; Essai sur la secte des Illuminés (S. L. in-8). Le marquis de Luchet, au¬ teur anonyme de ce libelle prophétique, décrit tout au long les oeuvres des Illumines, les travaux de leurs cercles, les épreuves et les serments de leurs adeptes; il dévoile les Nocturnales de Berlin, énumère les dif¬ férentes sectes mystiques dont nous avons touché un mot, depuis VOrdre des Chevaliers de VApocalypse, fondé vers 1690 par Gabrino, cet aventurier qui avait pris le titre de Prince du Septénaire (pp. 129-130), jusqu’à l’Ordre des Chevaliers et Frères initiés de l’Asie et la secte de Saint-Joachim qui en dérive. Mais, après avoir intitulé deux de ses chapitres : — Que la secte des Illuminés doit nécessairement dé¬ truire le royaume où elle sera protégée (pp. 80-94); — Que les rois sont les plus intéressés à détruire la nouvelle secte (pp. 95-107), M. de Luchet n’a garde
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de méconnaître le nœud central de tant de fils, rami¬ fiés par toute l’Europe : — « Je ne balancerai pas, dit-il, à présenter pour remède une grande réforme de la Maçonnerie. » (P. 163.)
Puis, prévoyant le bouleversement de l’ancien monde avec une lucidité qui paraîtrait apocryphe, si son livre, publié en 1789, n’avait été signalé par la critique lors même de son apparition, il précise les travaux des loges et les aspirations des affidés dans le style déclamatoire de l’époque ; « Tous se croient appelés à faire une Révolution, tous la préparent... La Terre souffre ; un nouveau fléau la tourmente , la Nature gémit, la Société se décompose... Ainsi finira elle-même la secte des Illuminés. Que de maux préviendroit celui qui l’étoufferoit au berceau, et justifieroit un moment de violence 'poT les lois que lui hnpose le passé! » (pp. 137-138, passim).
C’est bien un partisan du vieux monde qui s’effare ainsi, n est-ce pas, lecteur?.,. Sent-il assez nettement le sol se dérober sous lui ?
Hélas ! quand on évoque en un miroir rétrospectif toutes les horreurs d’une révolution juste et généreuse dans son principe ; lorsqu’on calcule ce qu’a coûté de sang et de larmes à la France et au monde la ven¬ geance des Templiers, a-t-on bien le droit de reprocher au marquis de Luchet ses terreurs sybillines — et peut-on du moins lui refuser ce témoignage, que debout sur l’Atlandide près de s’engloutir, il a su pré¬ voir et prédire la marée montante des flots qui devaient la submerger ?
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« O mes concitoyens, s’écrie-t-il dans sa préface, croyez que nous ne répandons pas de fausses alarmes, nous avons écrit avec un assez grand courage et nous sommes loin d’avoir tout dit... (p. iv); il s agit bien d’égards, de ménagements et de politesses avec des hommes de fer, qui, le poignard à la main, marquent leurs victimes (p.xv). »
to enumerate them complete. Of all these Illuminated, there are few good ones (let us except D'Eckartshausen),ma¬ ny mediocre (let us cite Yung-Stilling, Swedenborg and Lavater), and yet more detestable ones (such as Schrœppfer, Weisshaupt et tutti quanti). Far from it that the best themselves seem exempt from blemishes or from absurdities.
This School of Theurgy , where such seductive marvels are accomplished, counts its analogues nearly everywhere. An unheard-of thing: a letter of the baron de Liebistorf to Claude de Saint-Martin (dated of Decem¬ ber 1793) informs us that a Court of the North, other than that of Copenhagen', has long governed according to spiritist inspirations. Its cabinet of mi¬ nisters does not take a step (textual), without consulting the phantoms!
The reader curious of a systema¬ tic enumeration of the secret societies, in Germany and elsewhere, will refer to the numerous works appeared these hundred years to denounce or to defend them; he will be able thus to ins¬ truct himself of the for and of the against. Let him take care, nevertheless, of pronouncing upon insufficient documents, in a trial as exceptional as it is complex, and whereof he could not set himself up as judge save in the first ins¬ tance: for the hour has not yet struck of the de-
^ It is doubtless a question of that of Prussia, as a letter of Saint-Martin to the same Liebistorf, dated the 6 March 1793, leads one to believe. One reads there this phrase: « I know that Germany is filled with these initiations, I know that the Cabinet of Berlin conducts itself and conducts its king only thereby. »
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finitive verdict that impartial history will render some day, in the tardy and solemn silence of all the passions appeased.
For us, our aim is to make seen the daughter of the proscribed Temple, that occult Masonry, disgui¬ sing itself, ungraspable and multiform, behind the thousand sects of illuminated that shehas known how to group about her, and preparing in the shadow, — per fas et nefas, she too — the avenging and sovereign reply to the bulls of Clément V, as to the ordinances of Philippe le Bel.
We have under our eyes the original edition of a book appeared in 1789, under this title; Essai sur la secte des Illuminés (S. L. in-8). The marquis de Luchet, anonymous au¬ thor of this prophetic libel, describes at full length the works of the Illuminated, the labours of their circles, the trials and the oaths of their adepts; he unveils the Nocturnales of Berlin, enumerates the dif¬ ferent mystical sects whereof we have touched a word, from the Order of the Knights of the Apocalypse, founded toward 1690 by Gabrino, that adventurer who had taken the title of Prince of the Septenary (pp. 129-130), down to the Order of the Knights and Brothers initiate of Asia and the sect of Saint-Joachim which derives from it. But, after having entitled two of his chapters: — That the sect of the Illuminated must necessarily des¬ troy the kingdom wherein it shall be protected (pp. 80-94); — That kings are the most interested in destroying the new sect (pp. 95-107), M. de Luchet takes care not
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to misconceive the central knot of so many threads, rami¬ fied through all Europe: — « I shall not waver, says he, to present for remedy a great reform of Masonry. » (P. 163.)
Then, foreseeing the overthrow of the old world with a lucidity that would appear apocryphal, if his book, published in 1789, had not been signalised by criticism at the very time of its appearance, he particularises the labours of the lodges and the aspirations of the affiliated in the declamatory style of the epoch; « All believe themselves called to make a Revolution, all prepare it... The Earth suffereth; a new scourge tormenteth her , Nature groaneth, Society decomposeth... Thus shall the sect of the Illuminated end of itself. What evils would he prevent who should stifle it in the cradle, and would justify a moment of violence by the laws that the past imposeth upon him! » (pp. 137-138, passim).
It is indeed a partisan of the old world who takes fright thus, is it not, reader?.,. Does he feel clearly enough the ground giving way beneath him?
Alas! when one evokes in a retrospective mirror all the horrors of a revolution just and generous in its principle; when one reckons what the ven¬ geance of the Templars cost France and the world in blood and in tears, has one indeed the right to reproach the marquis de Luchet with his sibylline terrors — and can one at the least refuse him this testimony, that standing upon the Atlantis about to be swallowed up, he was able to fore¬ see and to predict the rising tide of the floods that were to submerge it?
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« O my fellow-citizens, he cries in his preface, believe that we spread no false alarms, we have written with a courage great enough and we are far from having said all... (p. iv); it is much a question of regards, of considerations and of civilities with men of iron, who, the dagger in hand, mark their victims (p.xv). »
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