Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)
Est-il possible que des êtres pensants puissent s’a¬ buser de tels sophismes? Ils sont vraiment à plaindre ceux qui, confiants aux déductions paradoxales d’un mazdéisme incompris Ou dégénéré, s’obstinent à ne pas vouloir se rendre compte que dans la lutte mysté¬ rieusement représentée sous ce profond symbole, le Bien a triomphé parce qu’il est l’ordre, la norme, 1 har¬ monie, en un mot parce qu’il est le Bien ; — et que la cause nécessaire, infailliblement supputable à l’a¬ vance, qui, faisant le Mal accidentel et transitoire, le dévoue au futur anéantissement, c’est qu’il est le dé¬ sordre, l’arbitraire, l’anarchie, et qu’il s’appelle le Mal.
L’on peut trouver étrange cette insistance à mau¬ dire la doctrine des deux principes, source non équi¬ voque, selon nous, de toutes les folies dégradantes, point de départ de tous les sanglants excès où s’est vautré le moyen âge (pour nous en tenir à un seul, mais bien piteux exemple) : car enfin, toutes les na¬ tions ont eu leur mythe expressif du mauvais esprit. Qu’il se nomme Typhon, comme eu Égypte, ou même Tchutgour comme chez les Mo^ls, le Démon n est-il pas toujours le Démon?
Ainsi pensent, du moins, beaucoup d’honnêtes gens, que j’ai le plus grand regret de contredire. C’est d’un principe qu’il s’agit à présent, il faut y prendre garde. Et, bien que d’imperceptibles nuances de forme dis¬ tinguent seules à la surface ces différents exemplaires
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de divinités néfastes, je dis qu’Ahriman (considéré
— d’ailleurs à tort — comme principe absolu du Mal, coéternel à Ormuzd, le Principe absolu du Bien), je dis qu’Ahriman diffère aussi profondément de Typhon (ou de tout autre emblème d’un mal fortuit et relatif), que l’Erreur diffère de la Vérité et les Ténèbres de la Lumière.
On ne saurait nier Xexistence du Mal (pour son essence, c’est autre chose). Sa manifestation dans l’U¬ nivers est assurément indubitable, au même titre que celles du froid en hiver et de l’ombre pendant la nuit.
— Mais vienne la lumière, et l’ombre s’évanouira; vienne la chaleur, et le froid passera : car l’ombre et le froid ne sont doués que d’une existence privative ; ils manquent d’essence propre, étant des négations. Ainsi en est-il du Mal, transitoire, accidentel, contingent.
Donner une essence au Mal, c’est refuser l’essence au Bien ; soutenir le principe du Mal, c’est contester le principe du Bien ; affirmer Texistence propre du Diable, en tant qu’absolu du Mal, c’est nier Dieu. Enfin, soutenir la coexistence de deux absolus contra¬ dictoires. c’est proférer un blasphème en religion et une simple absurdité en philosophie.
Ce qui révolte la conscience, ce qui outrage la rai son, ce n’est pas tant la personnification symbolique des influences néfastes, en des idoles le plus souvent odieuses et grotesques : c’est la déification du Mal, travesti en principe absolu sous une figure mytholo¬ gique, et comme tel opposé au principe du Bien, divi¬ nisé pareillement.
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Mais le Malin n’est pas là seulement où l’homme a prétendu dresser son image représentative, offerte ainsi d’une sorte notoire à la commune adoration. Sans doute, curieux de démêler le personnage du Diable dans toutes ses formes païennes, devrons-nous promener un rapide coup d œil sur ces idoles, figu¬ rations plus ou moins naïves des Forces réputées malfaisantes : de toutes parts, on les voit s’estomper dans la brume, ces fantômes de sinistre augure, pour peu que, descendant en esprit le fleuve des temps écou¬ lés, on se laisse voguer à la dérive parmi les vestiges confondus des civilisations et des barbaries antiques.
— Scrutons les deux berges d’un regard attentif : à part ces divinités que les nations proclamèrent funestes et pensèrent honorer d’une religieuse terreur, d’autres encore nous apparaîtront diaboliques, d’autres que ces peuples n’avaient pourtant marquées d’aucun stigmate de réprobation. Mais le culte qui leur fut rendu les a souillées d’abomination indélébile...
A-t-on bien compris toute la profondeur ésotérique du fameux texte des Psaumes : « Omnes dii gentium dæmonia (sunt) (Ps. xcv, 5). » Il appartient au libre arbitre humain de dépraver les plus augustes poncepts
— et, par une loi mystique évidente, tout symbole religieux, honoré de rites infâmes, s’est métamorphosé parle fait même en une idole où s’incarne Satan.
Avatars de Satan, ces vampires delaCeltide antique, Thor et Teutad (ou Teutatès), dont la soif, par la bouche de leurs mille druidesses, hurle, insatiable, du fond de
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la nuit sans aurore, pour hâter la vendange du sang humain 1
Is it possible that thinking beings can de¬ ceive themselves with such sophisms? They are truly to be pitied who, trusting to the paradoxical deductions of a mazdeism misunderstood or degenerate, obstinately refuse to recognise that in the struggle myste¬ riously represented under this profound symbol, Good triumphed because it is order, norm, 1 harmony, in a word because it is Good; — and that the necessary cause, infallibly reckonable in ad¬ vance, which, making Evil accidental and transitory, dooms it to future annihilation, is that it is dis¬ order, the arbitrary, anarchy, and that it is called Evil.
This insistence upon cursing the doctrine of the two principles may be found strange, that unequi¬ vocal source, as we hold, of all the degrading follies, the point of departure of all the bloody excesses in which the middle ages wallowed (to keep to a single, but a most pitiable example): for after all, every na¬ tion has had its expressive myth of the evil spirit. Whether he be named Typhon, as in Egypt, or even Tchutgour as among the Mogols, is the Demon not always the Demon?
So think, at least, many honest people, whom I have the greatest regret in contradicting. It is a principle that is at issue now, and heed must be taken of it. And although imperceptible shades of form alone dis¬ tinguish at the surface these different specimens
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of baleful divinities, I say that Ahriman (considered
— wrongly, moreover — as the absolute principle of Evil, coeternal with Ormuzd, the absolute Principle of Good), I say that Ahriman differs as profoundly from Typhon (or from any other emblem of a fortuitous and relative evil) as Error differs from Truth and Darkness from Light.
One cannot deny the existence of Evil (for its essence, that is another matter). Its manifestation in the U¬ niverse is assuredly indubitable, on the same footing as those of cold in winter and of shadow during the night.
— But let light come, and the shadow will vanish; let warmth come, and the cold will pass: for shadow and cold are endowed only with a privative existence; they lack an essence of their own, being negations. So is it with Evil, transitory, accidental, contingent.
To give an essence to Evil is to refuse essence to Good; to maintain the principle of Evil is to contest the principle of Good; to affirm the proper existence of the Devil, as the absolute of Evil, is to deny God. In short, to maintain the coexistence of two contra¬ dictory absolutes is to utter a blasphemy in religion and a plain absurdity in philosophy.
What revolts the conscience, what outrages rea son, is not so much the symbolic personification of baleful influences in idols most often odious and grotesque: it is the deification of Evil, travestied as an absolute principle under a mytholo¬ gical figure, and as such opposed to the principle of Good, divi¬ nised in like manner.
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But the Evil One is not only there where man has claimed to set up his representative image, offered thus in notorious fashion to the common adoration. Doubtless, curious to disentangle the person of the Devil in all his pagan forms, we shall have to cast a rapid glance over these idols, figu¬ rations more or less artless of the Forces reputed maleficent: on every side one sees them blur into the mist, these phantoms of sinister augury, if only, descending in spirit the river of times gone by, one lets oneself drift among the confounded vestiges of the ancient civilisations and barbarisms.
— Let us scan the two banks with an attentive eye: besides those divinities that the nations proclaimed baleful and thought to honour with a religious terror, others still will appear to us diabolical, others that those peoples had nevertheless marked with no stigma of reprobation. But the worship rendered them has soiled them with an indelible abomination...
Has the whole esoteric depth of the famous text of the Psalms been well understood: « Omnes dii gentium dæmonia (sunt) (Ps. xcv, 5). » It belongs to human free will to deprave the most august concepts
— and, by an evident mystical law, every religious symbol, honoured with infamous rites, has by that very fact been metamorphosed into an idol wherein Satan is incarnate.
Avatars of Satan, those vampires of ancient Celtdom, Thor and Teutad (or Teutates), whose thirst, through the mouth of their thousand druidesses, howls, insatiable, from the depths of
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the night without dawn, to hasten the vintage of human blood 1
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