Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)
La terreur finit enfin par se répandre aux en¬ virons. Longtemps contenue, montant à cette heure comme les flots de la mer, la voix publique désignait le Maréchal comme un assassin et comme un sorcier.
Un matin de l’année 1440, le château se trouva investi par les ordres de Jean V, duc de Bretagne ; le Maréchal se vit arrêté au milieu de son faste et de sa puissance — et le monde attentif s’épeura, aux révélations du plus scandaleux procès que relatent lesannales delà chrétienté.
Ruiné jusqu’à la corde et criblé de dettes par sur¬ croît, le seigneur de Retz se vautrait, en désespoir de cause, dans les abominations de la plus noire Goëlie. Les charlatans auxquels il s’était confié l’avaient uu
^ Tel maître tel valet ; le seigneur de Relz était bien servi. — Un médecin du Poitou, nommé Corillon ; Sillié, homme d’affaires du Maréchal; Ponton, l’un de ses pages; enfin son chambellan, du nom de Henriot, furent ses autres complices.
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instant bercé de rêves chimériques : l’un devait lui composer des montagnes d’or par les procédés de l’al¬ chimie ; l’autre se flattait de lui obtenir, par le secours de Satan, la possession des minières inépuisables, où fleurit la rose solaire sur l’arbre des sepbiroth métal¬ liques ; et l’accès de cavernes merveilleuses, toutes constellées de pierreries. Mais le prétendu disciple d’Hermès réussissait surtout à dissiper le peu d’or que les usuriers avaient encore fourni; quant au souverain maître des Puissances de Ténèbres, il avait persuadé le Maréchal que le diable n’octroierait son aide qu’à de terribles conditions : au prix des sacrifices quotidien¬ nement renouvelés, du sang le plus innocent et le plus pur...
Les enfants ne se retrouvant pas, la justice fit opérer des fouilles. Les souterrains des différents châteaux de Ghamptocé, deMachecoul et de Tiffauges vomirent au grand jour de l’enquête plus de deux cents petits ca¬ davres horriblement mutilés. On en trouva jusque dans les latrines du château de la Suze.
Ce n’est pas tout. Un tribunal mixte, où l’on voit figurer comme clercs l’Evêque de Saint-Brieuc et Jean Blouyn, official de Nantes et inquisiteur de France, se réunit sous la présidence du Sénéchal de Rennes, Pierre de l’Hospital ; le procès prit aussitôt une singu¬ lière tournure et donna une confirmation éclatante aux plus injurieux soupçons.
En effet, l’on avait bien remarqué que Gilles de Laval, toujours entouré de ses pages, affectait à l’égard des femmes une indifférence dès lors jugée fort suspecte;
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bref, son austérité scandaleuse s’était vue taxée d’infa¬ mie. Mais de pareils propos se chuchotaient à l’oreille ; jamais ces bruits n’avaient pris corps : le maréchal était un si grand et si puissant seigneur !... Or l’enquête établit qu’à Titfauges tous les vices honteux s’étaient donné rendez-vous, et que le maître de céans savait marier le mieux du monde sa cupidité superstitieuse à la plus féroce des luxures. Le plaisir, qui le fuyait toujours, ne se laissait atteindre qu’à la triple condition de s’exercer, en mode sodomitique, sur d’impubères victimes, palpitantes des derniers spasmes de l’agonie !
Condamné au feu, le 25 octobre 1440, comme assassin, sodomite, hérétique et sorcier, il monta sur le bûcher dans le pré de Magdeleine, près de Nantes, ravi d’avoir obtenu comme une faveur dernière d’être environné jusque dans son supplice de ce luxe royal qui avait été sa vie, et qui s’effondrait avec lui dans la mort.
Eliphas Lévi, qui raconte fort au long ce lamen¬ table procès *, fournit, contre son habitude de scru¬ puleux conteur, des détails dont l’authenticité paraît sujette à caution, mais qui font merveilleusement coïncider l’histoire du seigneur de Retz avec la légende de Barbe-bleue. Que les curieux s’y re¬ portent.
Nous n’avons que faire de retracer toutes les im¬ pertinences et toutes les obscénités qui remplissent
* Histoire de la Magie, pages 281-290.
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les dossiers sans nombre de cette époque ; tant d’autres ont compulsé, depuis la fin du dernier siècle, ce qui restait de typique aux archives des parlements et des baillages I
Nous ne signalerons que pour mémoire l’exposition publique de Maître Guillaume Edeline, prieur deSaintGermain-en-Laye, que sauva la spontanéité de ses aveux. 11 confessa s’être voué au démon, pour obtenir du Grand Séducteur le moyen de satisfaire à toutes les exigences de sa galanterie naturelle, et par especial pour faire son plaisir d'vne dame chevaleresse. 11 dé¬ crivit l’assemblée du Sabbat, où s’étant vu transporter à cheval sur un balai, il rendit ses devoirs au Diable, déguisé, pour cette fois-là, en un mouton quil luy sembloit lors baiser brutalement sous la queue et par le fondement, en signe de grant reuerence et dJhommage .Mitre en tête, il fut conduit sur une place
Terror ended at last by spreading through the neigh¬ bourhood. Long contained, mounting at this hour like the waves of the sea, public voice designated the Marshal as an assassin and as a sorcerer.
One morning of the year 1440 the castle found itself invested by the orders of Jean V, duke of Brittany; the Marshal saw himself arrested in the midst of his display and his power — and the attentive world took fright at the revelations of the most scandalous trial the annals of christendom relate.
Ruined to the last thread and riddled with debts into the bargain, the lord of Retz wallowed, in despair of the cause, in the abominations of the blackest Goety. The charlatans in whom he had confided had for a
^ Like master like servant; the lord of Retz was well served. — A physician of Poitou, named Corillon; Sillié, the Marshal's man of business; Ponton, one of his pages; lastly his chamberlain, by the name of Henriot, were his other accomplices.
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moment cradled him in chimerical dreams: the one was to compose for him mountains of gold by the procedures of al¬ chemy; the other flattered himself that he would obtain for him, by the succour of Satan, the possession of the inexhaustible mines where the solar rose flowers upon the tree of the metallic sephiroth; and access to marvellous caverns all constellated with precious stones. But the pretended disciple of Hermes succeeded above all in dissipating the little gold the usurers had still furnished; as for the sovereign master of the Powers of Darkness, he had persuaded the Marshal that the devil would grant his aid only upon terrible conditions: at the price of sacrifices daily renewed, of the most innocent and purest blood...
The children not being found again, justice had excavations made. The vaults of the different castles of Champtocé, of Machecoul and of Tiffauges vomited into the broad day of the enquiry more than two hundred little corp¬ ses horribly mutilated. Some were found even in the latrines of the castle of la Suze.
That is not all. A mixed tribunal, in which are seen figuring as clerics the Bishop of Saint-Brieuc and Jean Blouyn, official of Nantes and inquisitor of France, assembles under the presidency of the Seneschal of Rennes, Pierre de l'Hospital; the trial at once took a singu¬ lar turn and gave a brilliant confirmation to the most injurious suspicions.
In fact it had been well remarked that Gilles de Laval, always surrounded by his pages, affected towards women an indifference thenceforth judged most suspect;
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in short, his scandalous austerity had found itself taxed with infa¬ my. But such talk was whispered in the ear; never had these rumours taken body: the marshal was so great and so powerful a lord!... Now the enquiry established that at Tiffauges all the shameful vices had made rendezvous, and that the master of the house knew how to marry, as well as could be, his superstitious cupidity to the most ferocious of lusts. Pleasure, which always fled him, let itself be reached only on the triple condition of being exercised, in sodomitical mode, upon impubescent victims, palpitating with the last spasms of the death agony!
Condemned to the fire, the 25 October 1440, as assassin, sodomite, heretic and sorcerer, he mounted the stake in the meadow of Magdeleine, near Nantes, delighted to have obtained as a last favour to be surrounded even in his torment by that royal luxury which had been his life, and which collapsed with him into death.
Eliphas Lévi, who relates this lamen¬ table trial at great length *, furnishes, against his habit as a scru¬ pulous narrator, details whose authenticity appears open to question, but which make the history of the lord of Retz coincide marvellously with the legend of Bluebeard. Let the curious turn to it.
We have no need to retrace all the im¬ pertinences and all the obscenities that fill
* History of Magic, pages 281-290.
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the numberless dossiers of that epoch; so many others have gone through, since the end of the last century, what remained typical in the archives of the parlements and the bailiwicks!
We shall point out only for the record the public exposure of Master Guillaume Edeline, prior of Saint-Germain-en-Laye, whom the spontaneity of his avowals saved. 11 confessed to having vowed himself to the demon in order to obtain from the Great Seducer the means of satisfying all the exigencies of his natural gallantry, and in especiall to haue his pleasure of a knightly dame. 11 des¬ cribed the assembly of the Sabbath, where, having seen himself transported astride a broom, he rendered his duties to the Devil, disguised, for that occasion, as a ram which it then seemed to him he kissed brutally vnder the taile and by the fundament, in signe of great reuerence and homage. Mitre on head, he was led onto a square
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