Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)
De tous temps, l’accusation d’anthropophagie s’est maintenue dans l imagination des peuples, comme l’un des pires griefs invoqués à la charge des suppôts de l’Enfer. Les Stryges, Lamies et Magiciennes étaient censées égorger au Sabbat des enfants soustraits au baptême. Leur chair tendre et savoureuse semblait par¬ ticulièrement prisée à la Synagogue. Le texte suivant nous prête à penser néanmoins, qu’à défaut de grives, les sorcières s’attaquaient aux merles : « Que si la Stryge est convaincue d’avoir mangé un homme, elle paiera deux cents soldes. » C’est au chapitre lxvii des Lois Saliques.
Mais ce texte isolé ferait naître une idée fausse ; il faut que le commensal des orgies sataniques nous avoue ses goûts de prédilection. Rarement léopard, plutôt hyène ou chacal, les charognes lui sont une proie coutumière et préférée. Voir les procès de tous les maniaques dont les dépositions devant le juge ont fourni matière à notre description du Sabbat.
Le Sabbat ! Pandémonium de turpitudes et de scé¬ lératesses, incarnées dans toutes les formes de la lai¬ deur ; voilà le théâtre officiel de la sorcellerie clas¬ sique et légendaire.
Que penser de cette lugubre comédie, déroulée dans un cadre plus lugubre encore ? Quelle réalité
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lui reconnaître? N’a-t-elle existé qu’à la manière de cette forêt merveilleuse de Brocéliande, visible encore pour certains mystiques du Finistère (les amis de l’enchanteur Merlin et de la fée Viviane), mais dis¬ parue aux regards indifférents, et qu’on chercherait en vain sur la carte de Bretagne?... — Voici notre réponse.
Il est certain d’abord que des sorciers en chair et en os ont tenu, et tiennent encore, des assemblées où se pratiquent tous les mystères d’ignominie. Nous en connaissons, pour notre part, qui fonctionnent régu¬ lièrement en plein Paris et ailleurs. Nous nous por¬ tons témoin et garant de leur existence; témoin oculaire, garant écœuré : nous reviendrons sur ce sujet au vi“ chapitre.
Mais ailleurs encore, il existe un autre Sabbat, plus formidable et plus occulte. Le monde physique, maté¬ riel, apparent, n’est que l’envers grossier d’un monde plus subtil, tout aussi réel, si ce n'est bien davan¬ tage : le monde astral. Voilà le domaine où la Sor¬ cellerie déploie tous les délires de sa furibonde ivresse, tout le luxe de son infamie arrogante, toutes les pompes de son criminel néant ! C’est là qu’elle ébauche, en puissance d’être, les œuvres monstrueuses qui chaque jour avortent, en acte, sur le plan vi¬ sible : car la nature physique ne peut qu’en se violen¬ tant porter à terme les funestes effets d’une cause discordante, antipathique aux lois harmonieuses de 'univers. Ainsi, les avortons n’étant guère viables, e mal est-il moindre, quoique sensible encore.
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Donc, sur le plan de l’existence matérielle, les sorti¬ lèges et maléfices ont, à coup sûr, de désastreux effets, mais rarement venus à maturité pleine... Ce rarementlà n’en est pas moins d’une fréquence désolante. Fi¬ gurez-vous une main perfide, infatigable, semant à profusion des graines veneneuses sur le monde des vi¬ vants ; mais ces graines tombées sur un sable infé¬ cond, pourrissent à la pluie ou se déssèclient au soleil, au lieu de germer sous ces deux influences combinées. Peu d’entre elles poussent une tige grêle et maladive, et meurent avant la floraison; quelques rares fleu¬ rissent et fructifient : fruits amers et clairsemés ! Il n’en faut pas plus pour empoisonner le passant qui les cueille....
Avez-vous compris l’apologue, lecteur ami ?
Le sorcier ne parvient à nuire qu’à l’improviste et par exception, comme un galérien évadé commet un •crime avant d’être repris, mais il traîne toujours son boulet et les gendarmes ne sont pas loin !
Le sorcier a convoité la dictature et il est esclave.
Parfois, il se révolte et secoue sa chaîne ; mais la fortune des Spartacus est de courte durée et le monde n’a pas plus à craindre la domination des magiciens noirs, que Rome n’avait à redouter le triomphe des ■esclaves.
Alors même que le Sorcier réussit à faire le mal, ses œuvres de haine ne lui profitent point ; il en est la première victime.
' Sa grande ambition, toujours déçue, serait de frap¬ per autrui sans en recevoir le contre-coup : c’est la
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Loi universelle de solidarité qui fait sa misère et sa condamnation.
Il se vautre et se démène dans le désespoir de sa finale impuissance, comme les traîne-cul du Sabbat parmi les reliefs gluants de l’orgie patibulaire.
At all times the accusation of anthropophagy has maintained itself in the imagination of the peoples as one of the worst grievances invoked against the underlings of Hell. The Stryges, Lamias and Magicians were supposed to cut the throats at the Sabbath of children withheld from baptism. Their tender and savoury flesh seemed par¬ ticularly prized at the Synagogue. The following text leads us to think nevertheless that, for want of thrushes, the sorceresses fell upon blackbirds: « That if the Stryge be convicted of having eaten a man, she shall pay two hundred solidi. » It is at chapter lxvii of the Salic Laws.
But this isolated text would give birth to a false idea; the messmate of the satanic orgies must avow to us his tastes of predilection. Rarely a leopard, rather a hyena or a jackal, carrion is to him a customary and preferred prey. See the trials of all the maniacs whose depositions before the judge furnished matter for our description of the Sabbath.
The Sabbath! A pandemonium of turpitudes and of vil¬ lainies, incarnate in every form of ugli¬ ness; there is the official theatre of classic and legendary sorcery.
What to think of this lugubrious comedy, unrolled in a frame more lugubrious still? What reality
' Table of Inconstancy, page 317.
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to recognise in it? Has it existed only after the manner of that marvellous forest of Brocéliande, still visible for certain mystics of Finistère (the friends of the enchanter Merlin and of the fairy Viviane), but van¬ ished from indifferent eyes, and which one would seek in vain upon the map of Brittany?... — Here is our answer.
It is certain first of all that sorcerers of flesh and bone have held, and hold still, assemblies where all the mysteries of ignominy are practised. We know some, for our part, that function regu¬ larly in the heart of Paris and elsewhere. We stand witness and warrant of their existence; an eyewitness, a sickened warrant: we shall return to this subject in the vi chapter.
But elsewhere again there exists another Sabbath, more formidable and more occult. The physical world, mate¬ rial, apparent, is but the gross reverse of a more subtle world, quite as real, if not far more so: the astral world. There is the domain where Sor¬ cery deploys all the deliriums of its furious drunkenness, all the luxury of its arrogant infamy, all the pomps of its criminal nothingness! It is there that it sketches, in potency of being, the monstrous works that every day miscarry, in act, upon the vi¬ sible plane: for physical nature can only by doing violence to itself carry to term the baleful effects of a discordant cause, antipathetic to the harmonious laws of the universe. Thus, abortions being hardly viable, the evil is the less, though sensible still.
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So then, upon the plane of material existence, sorti¬ leges and maleficences have, assuredly, disastrous effects, but rarely come to full maturity... That rarely is none the less of a desolating frequency. Fi¬ gure to yourself a perfidious, indefatigable hand sowing in profusion venomous seeds upon the world of the li¬ ving; but these seeds, fallen upon a barren sand, rot in the rain or dry up in the sun, instead of germinating under those two combined influences. Few among them push a slender and sickly stem, and die before flowering; a rare few flo¬ wer and bear fruit: bitter and scattered fruits! No more is needed to poison the passer-by who gathers them....
Have you understood the apologue, friendly reader?
The sorcerer succeeds in doing harm only unawares and by exception, as an escaped galley-slave commits a crime before being retaken, but he drags his ball always and the gendarmes are not far off!
The sorcerer coveted the dictatorship and he is a slave.
At times he revolts and shakes his chain; but the fortune of the Spartacuses is of short duration, and the world has no more to fear from the domination of the black magicians than Rome had to dread the triumph of the slaves.
Even when the Sorcerer succeeds in doing evil, his works of hatred do not profit him; he is the first victim of them.
' His great ambition, always disappointed, would be to strike another without receiving the counter-blow: it is the
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universal Law of solidarity that makes his misery and his condemnation.
He wallows and struggles in the despair of his final impotence, like the draggle-tails of the Sabbath among the sticky leavings of the gallows-orgy.
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