Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)
L’aventure de Pauline et du chevalier romain Mundus ne semblera pas moins étrange. L’historien qui s’en fait garant n’est pas de ceux dont on puisse décem¬ ment récuser le témoignage D’ailleurs il n’est plus question d’un mythe ou d’une légende, mais d’une his¬ toire véritable et des plus significatives ; ne marquet’elle pas jusqu’où était répandue à Rome, sous Tibère, l’opinion d’un mariage possible avec les Immortels? Bien plus, on peut en induire la fréquence dépareilles aventures, puisque nul ne songea même à s’étonner qu’un Invisible voulût s’unir fi’amour avec l’épouse de Saturnin.
Voici les faits. — Mundus, jeune débauché, s’est
' « In Asclepiadis libris lego, Atyam, quum ad solemne Apollinis sacrum media nocte venissel, posita in templo lecüca, dum cæteræ matronæ dormirent, obdormisse ; draconem repente irrepsisse ad eam, pauloque post egrcssum; illam expergefactam quasi à concubitu mariti purificasse se, et statim in corpore ejus extitisse maculam, velut depicti draconis, necpoluisse unquam eximi; adeo ut mox publicis balneis perpetuo abslinuerit; Augustum natum mense decimo, et ob hæc Apollinis filium existimatum. » (Suet., Duodecim Cœsares : Octaoianus, XCIV.)
2 Flavius-Josèphe, Antiquités des Juifs, livre II, chap. iv.
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éperdument épris de l’honnête matrone; mais ses assi¬ duités ne lui ont valu que des affronts. En désespoir de cause et sur les conseils d’Idé, l’une de ses affranchies, il s’avise de corrompre à prix d’or les prêtres d’Anubis, qui tout à l’heure vont recourir à une fraude sacrilège, pour lui livrer la trop confiante Pauline. Ils la font venir ; lui déclarent qu’elle est aimée d’un dieu et qu’Anubis brûle de posséder une jeune femme aussi belle et aussi vertueuse ; mais qu’il faut son libre con¬ sentement. Encore que très flattée, Pauline est épouse; elle hésite à s’engager sans l’aveu de son mari. Celuici, le sénateur Saturnin, fort honoré lui-même du choix qu’a fait Anubis, se fait proxénète par dévotion. Non seulement il permet, il conseille à sa femme, il lui commande d’aller passer la nuit dans le temple. C’est là, sous les auspices du Dieu qui n’a garde de troubler un sacrifice dont toute la gloire lui reste acquise, c’est là que Mundus fait son plaisir de la chaste Pauline et déshonore l’orgueilleuse vertu qui l’a tant dédaigné... Mais le succès d’un pareil stratagème enivre l’heu¬ reux amant jusqu’à l’encourager à trahir lui-même le mystère d’iniquité; il hasarde une requête cynique T^a maîtresse d’une nuit : pourquoi lui marchande¬ rait-on désormais un bonheur qu’il a déjà connu? Té¬ méraire Mundus! Il s’est abusé, en comptant sur le silence de sa victime : l’indignation prête à cette nou¬ velle Lucrèce l’audaCe de proclamer son déshonneur. Elle crie vengeance à l’empereur Tibère, qui se borne à bannir le principal coupable dont l’amour insensé semble atténuer l’attentat ; mais le temple d’Isis démoli
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par ordre, les statues de la déesse et d’Anubis sont jetées dans le Tibre. Quant aux perfides instigateurs de ce sacrilège adultère, Idé Taffrancbie et les prêtres complices mourront sur la croix.
Supputer tous les récits, soit historiques, soit légen¬ daires, où — pour parler le langage d’Aristote Eudémons et Gacodémons ont joué leur petit rôle, se¬ rait un travail interminable et fâcheux à tous égards. Puisque nous voilà de nouveau réduit à faire un choix, sautons les premiers siècles de l’ère chrétienne : le crépuscule d’une civilisation sauvage fait place aux ténèbres croissantes d’une barbarie plus affreuse en¬ core. Un épouvantail sinistre et bouffon nous barre le chemin ; c’est le fantôme du diable au moyen âge... Néanmoins, avant d’affronter le troupeau bruyant des possédées et la meute enragée des démonologues, il n’est pas sans intérêt de faire voir par quels artifices, toujours et partout le singe de Dieu, Satan oppose, dans l’imagination des peuples, 1 ascese diabolique a l’ascèse divine et l’Antéchrist au Rédempteur.
Déplorablement greffée sur l’arbre dogmatique du catholicisme, la doctrine manichéenne d’un Démon rival de Dieu ‘ devait avoir pour conséquence pre¬ mière d’évoquer un Verhe diabolique en face du Verhe divin; un Messie infernal en face du céleste Messie.
11 est parlé fort au long à 2 iXvs,-VApocalypse de deux bêtes monstrueuses, engendrées l’une des flots de
' Je dis rival de Dieu, non pas égal de Dieu, ni coéternel à lui.
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I Océan, 1 autre des entrailles de la Terre ; puis d’un faux prophète, sorte de magicien funeste et grandiose, qui est Vhomme de la Bête et auquel une puissance formidable est donnée pour le mensonge et pour le mal.
The adventure of Paulina and the Roman knight Mundus will seem no less strange. The historian who stands warrant for it is not of those whose testimony can decen¬ tly be challenged Moreover it is no longer a question of a myth or of a legend, but of a true his¬ tory and one of the most significant; does it not mark how far there was spread at Rome, under Tiberius, the opinion of a possible marriage with the Immortals? Far more, one may infer from it the frequency of such adventures, since no one even thought of being astonished that an Invisible should wish to join himself in love with the wife of Saturninus.
Here are the facts. — Mundus, a young debauchee, has
' « In Asclepiadis libris lego, Atyam, quum ad solemne Apollinis sacrum media nocte venissel, posita in templo lecüca, dum cæteræ matronæ dormirent, obdormisse; draconem repente irrepsisse ad eam, pauloque post egrcssum; illam expergefactam quasi à concubitu mariti purificasse se, et statim in corpore ejus extitisse maculam, velut depicti draconis, necpoluisse unquam eximi; adeo ut mox publicis balneis perpetuo abslinuerit; Augustum natum mense decimo, et ob hæc Apollinis filium existimatum. » (Suet., Duodecim Cœsares: Octaoianus, XCIV.)
2 Flavius Josephus, Antiquities of the Jews, book II, chap. iv.
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fallen desperately in love with the honest matron; but his assi¬ duities have earned him nothing but affronts. In despair of the cause, and on the advice of Ide, one of his freedwomen, he bethinks himself of corrupting with gold the priests of Anubis, who presently will have recourse to a sacrilegious fraud to deliver up to him the too trusting Paulina. They send for her; declare to her that she is loved by a god and that Anubis burns to possess a young woman so fair and so virtuous; but that her free con¬ sent is needed. Though much flattered, Paulina is a wife; she hesitates to engage herself without her husband's leave. He, the senator Saturninus, greatly honoured himself by the choice Anubis has made, turns pander out of devotion. Not only does he permit, he counsels his wife, he commands her to go and pass the night in the temple. It is there, under the auspices of the God who takes care not to trouble a sacrifice whose whole glory remains his, it is there that Mundus takes his pleasure of the chaste Paulina and dishonours the proud virtue that so disdained him... But the success of such a stratagem intoxicates the hap¬ py lover to the point of encouraging him to betray the mystery of iniquity himself; he hazards a cynical request to his mistress of one night: why should a happiness he has already known be grudged him henceforth? Rash Mundus! He was deceived in counting upon his victim's silence: indignation lends this new Lucretia the boldness to proclaim her dishonour. She cries for vengeance to the emperor Tiberius, who confines himself to banishing the chief culprit, whose insensate love seems to extenuate the outrage; but the temple of Isis demolished
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by order, the statues of the goddess and of Anubis are cast into the Tiber. As for the perfidious instigators of this sacrilegious adultery, Ide the freedwoman and the accomplice priests will die upon the cross.
To reckon up all the narratives, whether historical or legen¬ dary, in which — to speak the language of Aristotle — Eudemons and Cacodemons have played their little part, wo¬ uld be an interminable and vexatious labour in every respect. Since here we are again reduced to making a choice, let us leap over the first centuries of the christian era: the twilight of a savage civilisation gives place to the growing darkness of a barbarism more frightful sti¬ ll. A sinister and buffoonish scarecrow bars our road; it is the phantom of the devil in the middle ages... Nevertheless, before facing the noisy herd of the possessed and the rabid pack of the demonologists, it is not without interest to show by what artifices, always and everywhere the ape of God, Satan opposes, in the imagination of the peoples, 1 diabolical asceticism to the divine asceticism and the Antichrist to the Redeemer.
Deplorably grafted upon the dogmatic tree of catholicism, the manichæan doctrine of a Demon rival to God' was bound to have as its first consequence the evoking of a diabolical Word over against the divine Word; an infernal Messiah over against the celestial Messiah.
11 is spoken at great length in 2 iXvs,-the Apocalypse of two monstrous beasts, engendered the one of the floods of
' I say rival of God, not equal of God, nor coeternal with him.
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the Ocean, 1 other of the bowels of the Earth; then of a false prophet, a sort of baleful and grandiose magician, who is the man of the Beast and to whom a formidable power is given for falsehood and for evil.
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