Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)
« Les paroles les plus incompréhensibles, les formules d’évocation les plus absurdes en apparence, sont magi¬ quement les plus efficaces b » Aussi ne faut-il pas s’étonner de lire, dans les grimpires et même dans certains rituels de haute tbéurgie, des mots et des phrases entières qui sont rebelles à la sagacité des plus savants linguistes. Bien avant Pic de ia Mirandole, le théosophe lamblique, dans son livre De Mysteriis (cap. de Nommibm divinis), résolvait de même l’objection soulevée par Porphyre, touchant le sens impénétrable de tels noms barbares, usités dans les cérémonies religieuses; ces noms, dit-il, que leur anti¬ quité rend obscurs, méritent toute notre vénération : ineflables et révélés d’En-Haut, ils se rapprochent davantage de la langue des dieux. — Sans discuter ces opinions, je note la prédilection manifeste des adeptes de la Goëtie pour les paroles inintelligibles et les mélanges inouïs.
Que l’enchanteur élabore des charmes en vue de semer la mort ou de lâcher la bride aux passions dé¬ réglées, il prend toujours soin d’incorporer des choses saintes, bénites ou consacrées, avec les matières les plus répugnantes et souvent les plus obscènes. C’est un fait curieux à retenir; car, dyarchiste impur, sa dé¬ lirante ambition paraît constamment d’atteindre à la
^ On lit également dans les Oracles attribués à Zoroastre (cap. de Dæmonibus et sacrificcis) : « Nomina barbara nunquam mutaveris; sunt enim nomina apud singulos a Deo data, potentiam in Sacris ineffabilem habentia. » [Trinum Magicum. Francofurti, 1629, petit in-t2, p. 345.)
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profanation la plus sacrilège et pour ainsi dire la plus intime, en donnant aux substances essentiellement dis¬ parates qu’il pétrit ensemble, une monstrueuse appa¬ rence d’homogénéité.
Toujours cette fureur manichéenne d’opposer le le Ciel à l’Enfer, pour les mêler, les confondre, les pervertir et les outrager ainsi l’un par l’autre.
Prenons un exemple historique dans les aveux de Magdelaine Bavent, la plus célèbre d’entre les Reli¬ gieuses de Sainte-Élisabeth de Bouviers, dont nous mentionnons la possession au chapitre iv. Ces aveux ont été publiés sous forme de Mémoires ou d’Autobio¬ graphie, parles soins des R. P.^esmarets, prêtre de l’Oratoire et sous-pénitencier de Rouen, qui fut le con¬ fesseur de Magdelaine repentie. On lit en tête du cha¬ pitre VI : « Quinze iours à peine s’estoient écoulez, que Picard (le directeur du Couvent) prit quelque pré¬ texte d’aller au iardin, où i’estois avec quelques-vnes des Religieuses. Pour lors, i’auois l’incommodité de mes mois. Il nous suiuit, et comme nous fusmes arrestées en certain endroit, il prit vne Hostie dans vn liure .qu’il portoit, auec laquelle il recueillit quelques gru¬ meaux du sang tombé en terre. Après, il l’enueloppa dedans, et m’appelant à luy vers le cimetière, me prit le doigt pour luy aider à mettre le tout dans vn trou proche d’vn rozier. Les filles qu’on exorcise ont dict, <jue c’estoit vn charme, pour attirer les Religieuses à la lubricité. le n’en sçaurois que dire. mais il est certain que, pour mon particulier, i’estois fort encline à aller en ce même lieu où i’estois trauaillée de ten184
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tâtions sales et tombois en impureté. » [Histoire de
Magdelaine Bauent, ensemble l'arrest... etc., par
le R. P. Desmarets. Paris, Jacques le Gentil, 1652, in-4.)
Si révoltants que soient ces détails, nous avons du les citer, à l’appui de notre dire *.
Les charmes suggestifs d’amour impur prennent le nom caractéristique de Philtres (du grec fiX«v, Vimer), spécialement lorsqu’ils consistent en élixirs, en breuvages que le sorcier fait boire à sa victime, ou bien en poudres, en électuaires, qui doivent être mêlés aux aliments. •
Quant aux charmes meurtriers, c’est mal à propos que certains auteurs leur ont donné le nom de Nous les avons vu qualifier plus correctement, ce semble, de charges d’empoisonnement magique.
Le Sortilège désigne, en général, toute opération de magie ténébreuse. Le Maléfice., appellation déjà moins vague, bien que très élastique encore, désigne tout rite de sorcellerie accompli dans le but de nuire au prochain [male facere). Quant à l’opération perpé¬ trée à distance, et dont l’effet doit être de faire languir et dépérir le maléficié, ou de le frapper à mort, c’est
^ Du moins le passage choisi par nous peut-il se transcrire; il en est d’autres, dans le même ouvrage, que nous ne saurions nous résoudre à mettre sous les yeux du Public. C’est fâcheux pour notre thèse, mais nous professons le respect du Lecteur. Bornons-nous à lui signaler, comme très intéressants au point de vue qui nous oc¬ cupe, les douze derniers chapitres de ce livre, coté LK7,4183, à la Bibliothèque nationale.
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VEnvoûtement proprement dit. « L’Envoûtement(^dit Éliplia^, mot très énerj^âque dans sa simplicité gau¬ loise, est l’action de prendre pour ainsi dire et d’en¬ velopper quelqu’un dans un voeu, dans une volonté formulée ^ »
En tous les cas, l’objet charmé n’est autre que la matière sacramentelle du Maléfice et VEnchantement en est la forme.
Dans l’Envoûtement, la matière prend le nom de Volt (du latin vultus, effigie) et la forme s’appelle exécration magique.
« The most incomprehensible words, the formulas of evocation the most absurd in appearance, are magi¬ cally the most efficacious h » And so one must not be astonished to read, in the grimoires and even in certain rituals of high theurgy, words and entire phrases that are rebellious to the sagacity of the most learned linguists. Long before Pico della Mirandola, the theosophist Iamblichus, in his book De Mysteriis (cap. de Nominibus divinis), resolved in the same way the objection raised by Porphyry touching the impenetrable sense of such barbarous names, used in religious ceremonies; these names, says he, which their anti¬ quity renders obscure, deserve all our veneration: ineffable and revealed from On High, they come nearer to the language of the gods. — Without discussing these opinions, I note the manifest predilection of the adepts of Goety for unintelligible words and unheard-of mixtures.
Whether the enchanter elaborate charms with a view to sowing death or to giving rein to disordered passions, he always takes care to incorporate holy things, blessed or consecrated, with the most repugnant and often the most obscene matters. It is a curious fact to retain; for, an impure dyarchist, his de¬ lirious ambition appears constantly to attain the
^ One reads likewise in the Oracles attributed to Zoroaster (cap. de Dæmonibus et sacrificiis): « Nomina barbara nunquam mutaveris; sunt enim nomina apud singulos a Deo data, potentiam in Sacris ineffabilem habentia. » (Trinum Magicum. Francofurti, 1629, small in-t2, p. 345.)
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most sacrilegious and so to speak the most intimate profanation, by giving to the essentially dis¬ parate substances he kneads together a monstrous appear¬ ance of homogeneity.
Always that manichæan fury of opposing Heaven to Hell in order to mingle them, confound them, pervert them and so outrage the one by the other.
Let us take a historical example from the avowals of Magdelaine Bavent, the most famous among the Nuns of Sainte-Élisabeth of Louviers, whose possession we mention in chapter iv. These avowals were published in the form of Memoirs or of an Autobio¬ graphy, by the care of the Rev. Fr. Desmarets, priest of the Oratory and sub-penitentiary of Rouen, who was the con¬ fessor of the repentant Magdelaine. One reads at the head of cha¬ pter VI: « Scarce fifteene dayes were passed, when Picard (the director of the Convent) tooke some pre¬ text to goe into the garden, where I was with some of the Nuns. At that time I had the incommoditie of my monthes. He followed vs, and as we were stayed in a certaine place, he tooke a Host out of a booke he carried, wherewith he gathered vp some clot¬ ted drops of the blood fallen on the ground. After, he wrapped it therein, and calling me to him towards the cemeterie, tooke my finger to helpe him put the whole into a hole neere a rose-bush. The girls that are exorcised haue said that it was a charme, to draw the Nuns to
lubricitie. I know not what to say thereof. but it is
certaine that, for my own part, I was much enclined to goe to that same place where I was trauailed with foule temp184
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tations and fell into impuritie. » (History of
Magdelaine Bauent, together with the decree... etc., by
the Rev. Fr. Desmarets. Paris, Jacques le Gentil, 1652, in-4.)
Revolting as these details are, we had to cite them in support of what we say *.
The charms suggestive of impure love take the characteristic name of Philtres (from the Greek φιλεῖν, to love), especially when they consist in elixirs, in draughts that the sorcerer makes his victim drink, or else in powders, in electuaries, which must be mingled with the food. •
As for the murderous charms, it is inaptly that certain authors have given them the name of Nous. We have seen them more correctly qualified, it seems, as charges of magical empoisonment.
Sortilege designates, in general, every operation of shadowy magic. Maleficence, an appellation already less vague, though still very elastic, designates every rite of sorcery accomplished with the aim of harming one's neighbour (male facere). As for the operation perpe¬ trated at a distance, and whose effect must be to make the bewitched languish and waste away, or to strike him dead, that is
^ At least the passage chosen by us can be transcribed; there are others, in the same work, which we could not bring ourselves to set before the eyes of the Public. It is vexatious for our thesis, but we profess respect for the Reader. Let us confine ourselves to pointing out to him, as very interesting from the point of view that occ¬ upies us, the twelve last chapters of that book, shelved LK7,4183, at the Bibliothèque nationale.
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Spellbinding properly so called. « Spellbinding (says Eliphas), a word very energetic in its gau¬ lish simplicity, is the act of taking so to speak and of en¬ veloping someone in a vow, in a formulated will ^ »
In every case, the charmed object is nothing other than the sacramental matter of the Maleficence, and the Enchantment is the form of it.
In Spellbinding, the matter takes the name of Volt (from the latin vultus, effigy) and the form is called magical execration.
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