Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)
damnées, que, tentateur insinuant et protéiforme, il s’ingénie à séduire au jour,^le jour de la terrestre épreuve ; de même qu’en Ederi, jadis, sous la figure du serpent, il a su perdre Eve, par l’attrait magique du fruit défendu.
Car il faut bien dire qu’à titre de purs esprits — ou, si l’ori préfère, d’esprits impurs — le Diable et ses sup¬ pôts jouissent, dans l’imagination du peuple et même dans la croyance des maîtres de l’exégèse, du dob précieux d’MÔegmïd... Tandis qu’aux gouffres souter¬ rains, in inferiorihus terræ, ils subissent la peine de leur crime, ils parcourent aussi le monde des vivants; et sans cesse à l’affût de quelque âme lasse et chance¬ lant sur la voie du salut, ils se tiennent prêts à tirer profit de la moindre défaillance, pour l’enrôlement dans Tannée du Mal et l’accroissement des infernales cohortes.
Ainsi, c’est dans la bergerie et sous la houlette même du hon pasteur, que se fait le recrutement du loup vorace... et les hrebis succombent Tune après l’autre.
Voilà pourtant l’interprétation abusive que l’on fait de cette belle et profonde parole de Jésus : Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus !
Qu’on s’étonne maintenant que les théologiens agnostiques, fauteurs d’une aussi lugubre ineptie, restent piteusement indignés, si quelque ami de Tinflexible logique, les poussant au pied du mur, leur décoche à bout portant ce captieux dilemme : — Dieu, dites-vous, est tout-puissant, omnvprévoyant, infini¬ ment miséricoy'dieuoi et hon. D’autre part, vous enseiLE DIABLE
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gnez que la grande majorité des hommes est promise à TEnfer... U faut être conséquent, même en théolo¬ gie. Donc Dieu a vou^J.e Mal et TEnfer... Vainement objecteriez-vous Tinviolabilité du libre arbitre humain : car le mauvais usage que Thomme fait de ce libre arbitre, si Dieu ne Ta pas prévu, son omniscience ust en défaut; s'il Ta prévu, mais n'a pu l'empêcher, c'est sa toute-puissance que je nie ; si le prévoyante! pouvant l'empêcher, il ne l'a pas fait, je conteste sa toute-bonté.
N'est-ce pas en poussant à leurs dernières consé¬ quences les pitoyables prémisses de tels théologiens, qu’un poète et un penseur de l'envergure de M, Soulary fut conduit à clamer ce sublime et diabolique blasphème :
ET VIDIT QÜOÛ ESSET BONUM.
L’homme a dit : J’ai voulu tout savoir, je sais tout!
Dans mon domaine étroit je ne tiens plus en place;
J’ai vécu tout mon temps, couru tout mon espace;
J’ai la vie en horreur et la terre en dégoût!
La Terre a dit : Mon sein s’appauvrit et se glace,
Et mon lait en poison pour l’homme se résout;
La lèpre du péché qui l’envahit partout
S’étend jusqu’à mes os... D'enfanter je suis lasse!
Le Ciel a dit : Léelair se rouille au glaive ardent Et Vange, au saint parvis, s'ennuie — en attendant Qu'un élu des élus commence enfin le nombre!
L’Enfer a dit : Satan se fatigue à tasser Le damné qui pullule au charnier qui s'encombre! Le Verbe a dit : néant 1 c’est a recommencer ^ !
^ Joséphin Soulary, Poésies complètes (Lemerre, in-12, 3 vol.). Éphémères, page 119.
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Ges quatorze vers ne sont-ils pas vraiment épouvan¬ tables, le dernier surtout? Telle est — il faut bien le reconnaître ! — la conclusion logique du problème posé en des termes si témérairement naïfs par les phi¬ losophes de sacristie.
Et tandis que des logiciens, comme Pierre Bayle, poussent en ricanant le dilemme infernal que j’ai dit ; tan¬ dis que de rares poètes restés des penseurs osent bien, comme Soulary, prostituer la langue des dieux à d’aussi magnifiques débauches de verbe, les théologiens,se flat¬ tant de résoudre le problème formidable du Mal, épui¬ sent leur dialectique en de stériles disputes touchant la grâce efficace eilz.grâce suffisante;\e docteur anglais Swinden soutient, en un gros livre*, que les damnés se tordent dans la substance enflammée du soleil, lequel n’est autre que l’Enfer visible à l’œil nu ^ ! Dom Galmet discute gravement la virginité de saint Joseph, et les plus autorisés docteurs décident que le Diable préside en personne à la danse des chapeaux et des guéridons !
Mais passons. — La légende de la chute angélique est trop universellement connue, et je dirai populaire, pour qu’il semble utile d’en retracer ici la scène.
' ' Recherches sur la nature du feu de l’Enfer et du lieu où il est situé. Traduit par Bion. Amsterdam, 1728, in-8,
2 Thè^^e reprise par M, Peladan dans Tstar et défendue en un morceau lyrique de la plus grande allure : la Légende de VInceste. — Je dois faire observer que les traditions unanimes de la Théosophie concordent pour enseigner, au contraire, que le soleil est, pour notre tourbillon, Tastre paradisiaque par excellence : le bien¬ heureux séjour des âmes glorifiées.
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damned, whom, an insinuating and protean tempter, he contrives to seduce day by day through the earthly trial; even as in Eden, of old, under the figure of the serpent, he contrived to ruin Eve by the magical attraction of the forbidden fruit.
For it must indeed be said that, in their quality of pure spirits — or, if one prefers, of impure spirits — the Devil and his under¬ lings enjoy, in the imagination of the people and even in the belief of the masters of exegesis, the precious gift of ubiquity... While in the subterran¬ ean gulfs, in inferiorihus terræ, they undergo the penalty of their crime, they also range the world of the living; and ceaselessly on the watch for some soul weary and stagger¬ ing upon the way of salvation, they hold themselves ready to take profit of the least failing, for enrolment in the army of Evil and the increase of the infernal cohorts.
Thus it is in the sheepfold and under the very crook of the good shepherd that the recruiting of the ravening wolf is done... and the ewes succumb one after another.
Such, however, is the abusive interpretation put upon that fair and profound word of Jesus: Many are called, but few are chosen!
Let none wonder now that the agnostic theologians, abettors of so lugubrious an ineptitude, remain piteously indignant if some friend of inflexible logic, driving them to the wall, lets fly at point-blank range this captious dilemma: — God, you say, is all-powerful, all-foreseeing, infinite¬ ly merciful and good. On the other hand, you teachTHE DEVIL
55 that the great majority of men is promised to Hell... One must be consistent, even in theolo¬ gy. Therefore God willed Evil and Hell... Vainly would you object the inviolability of human free will: for the evil use that man makes of that free will, if God did not foresee it, his omniscience is at fault; if he foresaw it but could not prevent it, it is his omnipotence I deny; if, foreseeing it and being able to prevent it, he did not do so, I contest his all-goodness.
Is it not by pushing to their last conse¬ quences the pitiable premises of such theologians that a poet and a thinker of the calibre of M. Soulary was led to cry out this sublime and diabolical blasphemy:
ET VIDIT QÜOÛ ESSET BONUM.
Man has said: I would know all things, I know all!
Within my narrow bound I can no longer rest;
I have lived out my time, run through my every space;
Life is my horror now, and earth my weariness!
Earth has said: My breast grows poor and turns to ice,
And into poison for mankind my milk resolves;
The leprosy of sin that overruns him whole
Reaches unto my bones... Of bearing I am tired!
Heaven has said: The lightning rusts upon the burning blade And the angel, in the holy court, grows bored — awaiting That one elect of the elect begin the number at last!
Hell has said: Satan wearies himself with packing down The damned who swarm into the charnel that overflows! The Word has said: nothingness 1 it is to begin again ^!
^ Joséphin Soulary, Complete Poems (Lemerre, in-12, 3 vol.). Ephemera, page 119.
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Are these fourteen verses not truly dread¬ ful, the last above all? Such is — it must indeed be admitted! — the logical conclusion of the problem posed in terms so rashly artless by the phi¬ losophers of the sacristy.
And while logicians such as Pierre Bayle press with a sneer the infernal dilemma I have stated; whi¬ le rare poets who have remained thinkers dare, like Soulary, to prostitute the language of the gods to such magnificent debauches of the word, the theologians, flatter¬ ing themselves that they resolve the formidable problem of Evil, exhaus¬ t their dialectic in sterile disputes touching efficacious grace and sufficient grace; the English doctor Swinden maintains, in a fat book*, that the damned writhe in the flaming substance of the sun, which is nothing other than Hell visible to the naked eye ^! Dom Galmet gravely discusses the virginity of saint Joseph, and the most authoritative doctors decide that the Devil presides in person over the dance of hats and pedestal tables!
But let us pass on. — The legend of the angelic fall is too universally known, and I would say popular, for it to seem useful to retrace the scene of it here.
' ' Researches upon the nature of the fire of Hell and of the place where it is situated. Translated by Bion. Amsterdam, 1728, in-8,
2 A thesis taken up by M. Peladan in Istar and defended in a lyric passage of the greatest sweep: the Legend of Incest. — I must observe that the unanimous traditions of Theosophy agree in teaching, on the contrary, that the sun is, for our vortex, the paradisiacal star par excellence: the bles¬ sed dwelling of the glorified souls.
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