Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)
C’est là l’écueil où se viennent heurter tous les gé¬ néralisateurs, entêtés de sentences laconiques ; pour avoir navigué dans leurs eaux, Eliphas Lévi n’a pas pu éviter le récif où tous finissent pan chavirer.
Celui qui s’est donné au Diable, objectera-t-on à Eliphas, peut se ressaisir, — ne fût-ce qu’une minute. Le Diahle, esclave d’un mortel, peut aussi reprendre un instant ses droits et dominer pour une fois son dominateur de tous les jours. Cela s’est vu.
N’en déplaise aux infaillibles colleurs d’étiquettes indélébiles ; dussent se récrier les intraitables décerneurs de qualifications définitives: rien n’est absolu^ ment détestable ou parfait, en ce monde relatif et sublunaire. — Le Sage, tout comme un autre, peut pécher par erreur ou par malice*, et s’il a mérité le nom de Sage, c’est que chez lui le mal est l’excep¬ tion. — Ainsi du méchant : un sentiment généreux peut fieurir parfois au cœur du plus criminel, et si l’on a raison de dire cet homme mauvais, c’est que les bonnes pensées sont chez lui l’exception.
Précisons: le sorcier qui, d’aventure, ayant acquis
' Le plus saint, dit l’Ecriture, pèche sept fois le jour.
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l’intelligence d’une loi, l’applique au bien, fait œuvre de mage. — De même que le mage, coupable, fût-ce une fois, de prostituer la science au mal, fait évidem¬ ment œuvre de sorcier.
Voilà qui détruit ces catégories si commodes, cesmagistrales divisions si chères à vos cervelles à tiroir, innombrables Joseph Prud’homme de la psychologie et de la morale 1...
C’est assurément très fâcheux. Mais les quelques principes ci-dessus yonttrouver leur justification dans un exemple peu connu, dont nul ne contestera sans doute la portée capitale et décisive.
Au cours d’un chapitre intitulé la Justice des Hommes, cet exemple est doublement à sa place; car, après avoir vu à l’œuvre les tribunaux du fanatisme, accumulant des hécatombes de sorciers du plus bas étage, pêle-mêle avec d’innocentes victimes, nous allons voir des initiés de haut grade se scinder en deux sectes hostiles : lugubre épilogue à la tragédie templière! L’une de ces sectes, diaboliquement et cri¬ minellement avide d’une exclusive souveraineté, va proscrire l’autre, et, prostituant aux œuvres les plus basses la science effective et les pouvoirs augustes de la Haute Magie, faire œuvre de sorciers, dans le sens, le plus strict du mot, et surtout le plus terrible.
Nous frémissions tout à l’heure au résumé rapide du procès des Templiers, au tableau de leur inexpiable supplice. Etaient-ce là des sorciers ? — Je vous laisse juges. Oyez.
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Riches et puissants, par-dessus tout ambitieux, revêtus de pouvoirs surprenants et redoutables, que conférait à plusieurs d’entre eux une initiation par¬ tielle et relative aux arcanes d’une science souvent contestée, tournée parfois en ridicule, mais toujours proscrite des sacerdoces et des gouvernements abso¬ lus, les Templiers pouvaient évidemment, dans l’ordre religieux, comme dans l’ordre politique et social, déterminer des bouleversements subits et imprévus, de nature à changer la face de l’Europe et même du monde... Voilà ce que soupçonnèrent vaguement le pape et le roi de France.
A ne prendre garde qu’à la logique toute superfi¬ cielle des événements interrogés dans leur apparente signification, Clément V ne devait voir dans les Che¬ valiers du Temple que vaillants défenseurs du Catholi¬ cisme et zélés soutiens du trône pontifical ; — Philippe le Bel, que sujets pleins de loyalisme et de ferveur à la cause dynastique. Mais une singulière intuition, éveillée au cœur de ces deux potentats, y protestait contre ces apparences.
Pris d’une belle peur, le monarque et le pontife (ce dernier antérieurement même à son élection) réso¬ lurent la destruction totale de l’Ordre, et poursuivirent ce résultat fer fas et nefas, au mépris de toutes les voix de la conscience et de l’humanité. Ils furent tour à tour perfides et violents, hypocrites et sans pitié.
Idolâtrie ou sorcellerie ! que leur importait vrai¬ ment?... Ce qu’ils s’acharnèrent à ensevelir sous la cendre des bûchers de 1311 à 1313, ce fut la possibi292
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lité d’une révolution politique, et le plan, indécis encore, d’une réforme sociale et religieuse.
Mais ils avaient compté sans les lois de répercussion et d’équilibre. Ils ignoraient qu’on ne noie pas une idée, même en germe, dans le sang de ceux qui s’en sont faits les apôtres et les légataires.
Cette prudence féroce autant qu’illusoire, et l’infâme guet-apens qui en fut la résultante les perdirent tous deux aussitôt — et qui plus est, suscitèrent dans le futur, à près de cinq siècles d’intervalle, un choc en retour dont la terre tremble encore; une tardive commotion qui provoqua d’emblée l’écroulement le plus subit et le plus colossal qu’ait enregistré l’histoire . des hommes : Dix-sept cent qmtre-vingt-treize fut une réplique foudroyante à l’inique arrêt de Treize cent douze !
That is the reef whereon come to strike all the ge¬ neralisers, obstinate for laconic sentences; for having navigated in their waters, Eliphas Lévi could not avoid the reef where all end by capsizing.
He who has given himself to the Devil, one will object to Eliphas, may recover himself, — were it but for a minute. The Devil, slave of a mortal, may also take back for an instant his rights and dominate for once his everyday dominator. That has been seen.
With no offence to the infallible stickers of indelible labels; though the intractable awarders of definitive qualifications should cry out: nothing is absolute^ ly detestable or perfect, in this relative and sublunary world. — The Sage, quite like another, may sin by error or by malice*, and if he has merited the name of Sage, it is that with him evil is the excep¬ tion. — So of the wicked man: a generous sentiment may sometimes flower in the heart of the most criminal, and if one is right to call this man bad, it is that good thoughts are with him the exception.
Let us be precise: the sorcerer who, by chance, having acquired
' The most holy, says the Scripture, sins seven times the day.
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the intelligence of a law, applies it to good, does the work of a mage. — Even as the mage, guilty, were it but once, of prostituting science to evil, evi¬ dently does the work of a sorcerer.
That is what destroys these categories so commodious, thosemagisterial divisions so dear to your drawer-brains, innumerable Joseph Prud'hommes of psychology and of morals 1...
It is assuredly very vexatious. But the few principles above aregoing to find their justification in a little-known example, whereof none will doubtless contest the capital and decisive bearing.
In the course of a chapter entitled the Justice of Men, this example is doubly in its place; for, after having seen at work the tribunals of fanaticism, heaping up hecatombs of sorcerers of the lowest stage, pell-mell with innocent victims, we are going to see initiates of high grade split into two hostile sects: a lugubrious epilogue to the templar tragedy! One of these sects, diabolically and cri¬ minally greedy of an exclusive sovereignty, is going to proscribe the other, and, prostituting to the basest works the effective science and the august powers of High Magic, to do the work of sorcerers, in the sense, the strictest of the word, and above all the most terrible.
We shuddered but now at the rapid summary of the trial of the Templars, at the picture of their inexpiable torment. Were these here sorcerers? — I leave you judges. Hearken.
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Rich and powerful, above all ambitious, invested with surprising and redoubtable powers, which a par¬ tial and relative initiation into the arcana of a science often contested, sometimes turned into ridicule, but always proscribed by the priesthoods and abso¬ lute governments, conferred upon several of them, the Templars could evidently, in the religious order, as in the political and social order, determine sudden and unforeseen upheavals, of a nature to change the face of Europe and even of the world... That is what the pope and the king of France vaguely suspected.
Taking heed only of the wholly superfi¬ cial logic of the events interrogated in their apparent signification, Clément V should have seen in the Kni¬ ghts of the Temple only valiant defenders of Catholi¬ cism and zealous supports of the pontifical throne; — Philippe le Bel, only subjects full of loyalism and of fervour for the dynastic cause. But a singular intuition, awakened in the heart of these two potentates, protested there against these appearances.
Seized with a fine fear, the monarch and the pontiff (this last even anterior to his election) re¬ solved the total destruction of the Order, and pursued that result fer fas et nefas, in contempt of every voice of conscience and of humanity. They were by turns perfidious and violent, hypocritical and without pity.
Idolatry or sorcery! what did it truly matter to them?... What they set themselves fiercely to bury under the ash of the pyres from 1311 to 1313, was the possibi292
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lity of a political revolution, and the plan, still undecided, of a social and religious reform.
But they had reckoned without the laws of repercussion and of equilibrium. They knew not that an idea is not drowned, even in the germ, in the blood of those who have made themselves its apostles and its legatees.
This prudence as ferocious as illusory, and the infamous ambush that was its resultant lost them both at once — and what is more, raised up in the future, at near five centuries' interval, a shock in return whereof the earth trembles still; a tardy commotion which provoked straightway the most sudden and most colossal collapse that the history . of men has registered: Seventeen hundred ninety-three was a thunderous reply to the iniquitous decree of Thirteen hundred twelve!
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