Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)
Expliquons-nous. — On s’accorde assez communé¬ ment pour voir dans les sorciers d’audacieux charla¬ tans : je me garde bien de dire qu’on a toujours tort. L’histoire est là pour attester leur dégradation morale ; elle les fait voir trempés dans la lie des crimes, et de tels hommes ne peuvent être que des hypocrites. En mainte occurrence, à force de mystifier autrui, n’ontils pas fini par se mystifier eux-mêmes? Je le veuxbien.
Il messiérait pourtant de généraliser cette hypo¬ thèse. S’il y a des sorciers plus ou moins charlatans, il est sûr que nul d’entre eux n’est un sceptique absolu. Leur déchéance intellectuelle et morale — les inci¬ tant à croire ce qui est absurde à l’exclusion des choses qu’avoue la raison — nous fournit la clef de cette anomalie.
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Parlons-nous du classique sorcier? du ténébreux adepte de la magie noire ? Celui-là croit éperdument à sa propre puissance. Il n’a pas tort, car elle est réelle; mais il n’en soupçonne pas plus la cause médiate qu’il n’en discerne l’agent médiateur.
Parlons-nous des médiums et autres sorciers con¬ temporains?— Elle est sujette à des intermittences, cette Force qu’ils prétendent diriger et qui les mène, déchaîner à leur gré et qui les enchaîne à la fatalité de son propre mouvement ; en sorte qu’ils se trouvent réduits au rôle d’escamoteurs, dès qu’elle vient à leur manquer.
C’est ainsi qu’on a pu prendre sur le vif des plus grossières supercheries tel médium d’une incontes¬ table puissance, et qui, la veille, avait réussi — dans des conditions de contrôle scientifique et même d’écrasante évidence — des phénomènes plus surprenants cent fois.Mais hier, le médiateur assistait le mé¬ dium ;\\ lui manque aujourd’hui : et comme l’orgueil ou la cupidité domine le pauvre expérimentateur, il préfère tricher (dùt-on le surprendre en flagrant dé¬ lit!) plutôt que de s’avouer en fait l’humble esclave des puissances occultes dont il s’est targué d’être le haut et puissant seigneur.
Que cet exemple, pris chez les sorciers du jour — galantins de l’Occultisme et ténors du Mystère \
’ J^ne vise ici que certains médiums douteux et charlatanesques ; mais il faut avouer que les médiums consciencieux sont l’exception. Encore, parmi ces derniers, faut-il tenir compte de la fraude in¬ consciente, fréquemment observée chez eux, comme nous le montre
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funambules d’une invisible corde, polichinelles en habit noir et dont la ficelle ne se voit pas — que cet exemple ne nous détourne pas du sorcier légendaire, immonde et redouté paria du moyen âge et de la Re¬ naissance ; fanatique et borné, craintif comme tous les suspects, téméraire comme tous les poltrons traqués.
Entre les modernes magiciens, ces hâbleurs obligés des séances publiques, et les fauteurs de sortilège d’antan, il est un point de rapport et un point de dissemblance. Marionnettes également inconscientes d’un Agent qu’ils prétendent asservi, tous deux ont inébranlablement foi aux essences spirituelles ; mais si le médium, convaincu de l’existence des désincar¬ nés, s’obstine à nier Satan, le sorcier, en revanche, croit de toutes les forces de son être à la puissance du Prince des Ténèbres et à la terrible réalité de ses faveurs.
Que dis-je ?... Envisagé dans son cadre normal (la vie ambiante des xvi® et xvii® siècles), nous le voyons minuter un pacte dans toutes les formes.
Ce n’est nullement un objet de mystification ou d’intimidation pour les badauds, que ce pacte avec l’Esprit; c’est un contrat rédigé par le sorcier avec un soin minutieux et une conviction sans égale, au péril de ses jours ; la découverte de cette seule pièce suffit à motiver sa mort sur le bûcher, à la suite des plus épouvantables tourments.
M. Donald Mac-Nab, dans ses travaux si remarquables sur les phé¬ nomènes du spiritisme.
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Nous aurons à revenir sur les pactes, au sujet des procès de sorcellerie; n’anticipons pas. Réservant d’ailleurs pour le livre II — autant qu’il nous est pos¬ sible — tout ce qui ressemble à une explication scien¬ tifique, nous allons jeter encore un bref coup d’œil sur le personnage du sorcier vulgaire, ce Juif errant du crime occulte souvent poursuivi de tanière en tanière et fugitif d’exil en exil ; glissant comme une ombi'e dans les lieux solitaires, en marmottant d’imcompréhensibles paroles, et l’œil mobile, égaré, dar¬ dant partout des regards stupides de rancune ou char¬ gés d’effroi.
Mais il n’est pas toujours menacé. Protégé des grands parfois, la tradition nous le montre aussi la tête haute, se pavanant dans l’odieux et grotesque appareil de sa nullité prétentieuse : c’est même à ces derniers caractères qu’il nous sera plus facile de le» reconnaître et de le dénoncer sous tous ses déguise¬ ments. Car il est Protée et varie selon les époques et les milieux ; mais la griffe satanique reste indélébile sur son front.
Or Satan ne pouvait être, nous croyons l’avoir dit, que le prototype du néant et de la vanité haineuse, il
I Ce serait une naïveté insigne que de croire la Perversité,'la Ruse et la Puissance incompatibles avec l’Ignorance et la Bêtise.
Let us explain ourselves. — It is commonly enough agreed to see in sorcerers audacious charla¬ tans: I am careful not to say that this is always wrong. History is there to attest their moral degradation; it shows them steeped in the dregs of crime, and such men can only be hypocrites. On many an occasion, by dint of mystifying others, have they not ended by mystifying themselves? I grant it willingly.
It would be unseemly nevertheless to generalise this hypo¬ thesis. If there are sorcerers more or less charlatans, it is certain that none among them is an absolute sceptic. Their intellectual and moral decay — inci¬ ting them to believe what is absurd to the exclusion of the things reason avows — furnishes us the key to this anomaly.
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Do we speak of the classic sorcerer? of the shadowy adept of black magic? He believes desperately in his own power. He is not wrong, for it is real; but he no more suspects its mediate cause than he discerns its mediating agent.
Do we speak of the mediums and other contem¬ porary sorcerers? — It is subject to intermittences, this Force they claim to direct and which leads them, to unleash at their will and which chains them to the fatality of its own movement; so that they find themselves reduced to the part of conjurers as soon as it comes to fail them.
It is thus that a medium of an incontes¬ table power has been caught in the act of the grossest impostures, who, the day before, had brought off — under conditions of scientific control and even of crushing evidence — phenomena a hundred times more surprising.But yesterday the mediator was assisting the me¬ dium; it fails him to-day: and as pride or cupidity dominates the poor experimenter, he prefers to cheat (though he be caught in flagrant de¬ lict!) rather than avow himself in fact the humble slave of the occult powers whose high and mighty lord he has boasted of being.
Let this example, taken from the sorcerers of the day — gallants of Occultism and tenors of the Mystery \
' I aim here only at certain doubtful and charlatanesque mediums; but it must be avowed that conscientious mediums are the exception. And even among these last, account must be taken of un¬ conscious fraud, frequently observed in them, as is shown us by
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rope-dancers upon an invisible cord, punchinellos in black coats whose string is not seen — let this example not turn us aside from the legendary sorcerer, foul and dreaded pariah of the middle ages and of the Re¬ naissance; fanatical and narrow, fearful as all suspects are, rash as all hunted cowards are.
Between the modern magicians, those obligatory braggarts of the public séance, and the abettors of sortilege of old, there is a point of likeness and a point of dissimilarity. Marionettes equally unconscious of an Agent they claim to have enslaved, both have unshakable faith in spiritual essences; but if the medium, convinced of the existence of the disincar¬ nate, persists in denying Satan, the sorcerer on the contrary believes with all the forces of his being in the power of the Prince of Darkness and in the terrible reality of his favours.
What do I say?... Regarded in his normal frame (the ambient life of the xvi and xvii centuries), we see him draw up a pact in every form.
It is in no way an object of mystification or of intimidation for gapers, this pact with the Spirit; it is a contract drawn up by the sorcerer with a minute care and an unequalled conviction, at the peril of his days; the discovery of that single piece suffices to warrant his death at the stake, following the most appalling torments.
M. Donald Mac-Nab, in his so remarkable works upon the phe¬ nomena of spiritism.
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We shall have to return to the pacts in connection with the trials for sorcery; let us not anticipate. Reserving moreover for book II — so far as is pos¬ sible for us — all that resembles a scientific explan¬ ation, we shall cast yet a brief glance upon the person of the vulgar sorcerer, that Wandering Jew of occult crime often pursued from lair to lair and fugitive from exile to exile; gliding like a shado¬ w in solitary places, mumbling incomprehensible words, his eye mobile, haggard, dar¬ ting everywhere stupid looks of rancour or char¬ ged with terror.
But he is not always threatened. Protected at times by the great, tradition shows him to us also with head held high, strutting in the odious and grotesque apparatus of his pretentious nullity: it is even by these last characters that it will be easier for us to recognise him and to denounce him under all his disguis¬ es. For he is Proteus and varies according to the epochs and the milieux; but the satanic claw remains indelible upon his brow.
Now Satan could not be, we believe we have said it, anything but the prototype of nothingness and of hateful vanity; it
I It would be a signal artlessness to believe Perversity, Cunning and Power incompatible with Ignorance and Stupidity.
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