Le Serpent de la Genèse — Stanislas de Guaita (Essais de sciences maudites II, 1891)

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possibilité du sortilège, celui-là manque à mes yeux de bon sens ou de bonne foi... C’est ce que j’espère prouver en temps et lieu ; mais ici pareille discussion serait un hors-d’œuvre.

Je rentre dans mon sujet et me trouve en présence du sorcier, tel que Font connu nos pères du xii® au xviiF siècle. Celui-là est le type moyen, vraiment classique : il me tardait d’en venir à lui.

Michelet, dans son étonnante monographie’, l’a sa¬ crifié d’un bout à l’autre à la sorcière : « Pour un sorcier (dit-il), dix mille sorcières. » — Ah ! c’est un peu exagéré’^. La statistique des condamnations judiciaires dirait autre chose. Là, comme partout, Mi¬ chelet brutalise un peu les faits pour les faire entrer de force dans sa thèse, toujours préconçue, fort élo¬ quemment plaidée d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, le parti pris, évident à toutes les pages, nuit beaucoup à la vraisemblance, parfois même à l’intérêt des ses tableaux ; — et s’il a fait, en somme, une œuvre admi¬ rable, c’est que toute peinture, même illusoire, se transfigure au souffle de la poésie sauvage qui est en lui.

Sorcières ou sorciers, qu’importe, au demeurant? — La question se pose en ces termes ; qu’est-ce que le sorcier, mâle ou femelle ?

Jugeons l’arbre à ses fruits.

^ La Sorcière, Paris, Hetzel, 1862, in-12.

2 Que les sorcières fussent en plus grand nombre que les sorciers, c’est certain. La proportion seule est inexacte.

LE SORCIER

loi

Il serait facile, sans doute, de transcrire les longues et confuses descriptions de Bodin, ou de tout autre démonographe ; mais nous estimons que le meilleur moyen de faire connaître le sorcier, est de le mettre en scène, dans l’exercice de ses tristes fonctions, sur le terrain du sabbat légendaire.

En offrant au lecteur un crayon du sabbat, nous allons permettre à son imagination de faire revivre ces fous dans le cadre fantastique où s’exerça leur folie... Car il importe de le bien noter, tous les incroyables récits dont on va faire en quelque sorte un résumé-syn¬ thèse sont sortis de laboucbe même des prévenus pour¬ suivis pour crime de sorcellerie ; ils sont pris sur le vif de leurs aveux souvent spontanés et non pas toujours extorqués par la question. Bien plus, ils savaient d’a¬ vance, les inculpés, que de tels aveux les vouaient à une mort inéluctable, les condamnaient, sans rémis¬ sion possible, au supplice atroce du bûcher*.

Tous les bois, dit Pytbagore, ne conviennent pas pour sculpter un Mercure ; tous les emplacements non plus ne sont pas propres à ce qu’on y fasse revivre ces assemblées hebdomadaires ^ de sorciers et de malins esprits, qu’on a nommées Sabbats.

Il est des sites où la mère-nature semble souriçe à ses enfants et, par le muet langage des choses, leur

< Ils obtenaient quelquefois que le bourreau les étranglât avant de les jeter aux flammes.

2 Bi-hebdomadaires, suivant quelques auteurs.

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parle d’espérance et de bonheur. Il est aussi des lieux arides et ravagés, qui n’inspirent au cœur de l’homme que le désenchantement, la terreur et la folie.

LE SABBAT

Les familiers de la chasse aux pâquerettes rencon¬ trent souvent sur les collines herbues des bandes cir¬ culaires d’un vert plus sombre, où la végétation plus touffue est aussi plus haute de moitié. Très souvent hémicjcliques, épanouies parfois en une parfaite cir¬ conférence, ces bandes diffèrent de diamètre et de lar¬ geur : elles semblent tracées au compas et s’empour¬ prent à l’automne d’un diadème d’oronges et d’autres cryptogames aux vives couleurs.

Une vieille tradition nous affirme que les Fées ont dansé là leur ronde, au clair de lune.

Et, commelesFées—innocentes et folâtres déités de la Nature — ne vont jamais sans la baguette de mé¬ tamorphoses à la main et le sourire de la bienveil¬ lance aux lèvres, leur joie exubérante s’épanche au¬ tour d’elles en dons merveilleux, et sous leurs pas légers l’herhe croît en abondance, et la nuit s’éclaire aux lueurs phosphorescentes de leur vol argenté.

Elles sont la Vie même, incarnée dans la splendeur des formes féminines ; elles sont l’Amour qui féconde tout d’un rayon de ses doux yeux !

...Mais n’as-tu pas vu, près des ruines décriées que hantent les mauvais esprits, à l’entour des cimetières

LE SORCIER

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délaissés ou sur l’escarpement des falaises croulantes, d’âpres traînées où l’herbe ne pousse jamais, comme si quelque souffle impur avait, en passant là, stérilisé la glèbe?

— Avance : une haleine glacée a couru dans tes cheveux... Prends au long de ces broussailles de sinistre apparence; un instinct infaillible te guide avec des frissons... Laisse à ta gauche la mare aux sorciers, cette flaque d’eau croupissant dans un creux et que dissimule une ramée de saulaie au feuillage blêmi. Les traditions naïves du peuple t’en défendent l’approche : ces marécages ombragés de pâles arbus¬ tes très bas, ce sont autant de soupiraux d’enfer ! — O fées ! bonnes fées 1 vous n’habitez pas là : où donc êtes-vous ?

Ne l’as-tupas senti? — Un fantôme t’a pris la main; c’est lui qui te guide et tu obéis en silence à son étreinte. Vous remontez la pente abrupte où les buissons roux semblent des spectres accroupis dans les vapeurs du crépuscule.

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possibility of sortilege, that man lacks in my eyes either good sense or good faith... That is what I hope to prove in time and place; but here such a discussion would be a digression.

I return into my subject and find myself in presence of the sorcerer such as our fathers knew him from the xii to the xviii century. He is the average type, truly classic: I was impatient to come to him.

Michelet, in his astonishing monograph, has sa¬ crificed him from end to end to the sorceress: « For one sorcerer (says he), ten thousand sorceresses. » — Ah! that is a little exaggerated. The statistics of judicial condemnations would say otherwise. There, as everywhere, Mi¬ chelet brutalises the facts a little to force them into his thesis, always preconceived, very elo¬ quently pleaded moreover. Be that as it may, the parti pris, evident on every page, harms greatly the verisimilitude, sometimes even the interest of his pictures; — and if he has made, in sum, an admi¬ rable work, it is because every painting, even illusory, is transfigured at the breath of the savage poetry that is in him.

Sorceresses or sorcerers, what does it matter, after all? — The question is posed in these terms: what is the sorcerer, male or female?

Let us judge the tree by its fruits.

^ The Sorceress, Paris, Hetzel, 1862, in-12.

2 That the sorceresses were in greater number than the sorcerers is certain. The proportion alone is inexact.

THE SORCERER

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It would be easy, no doubt, to transcribe the long and confused descriptions of Bodin, or of any other demonographer; but we hold that the best means of making the sorcerer known is to set him on the stage, in the exercise of his sorry functions, upon the ground of the legendary sabbath.

In offering the reader a sketch of the sabbath, we shall permit his imagination to bring these madmen back to life in the fantastic frame where their madness was exercised... For it matters to note it well, all the incredible narratives of which we are about to make in some sort a summary-syn¬ thesis came from the very mouths of the accused prose¬ cuted for the crime of sorcery; they are taken from the life of their avowals, often spontaneous and not always extorted by the question. Far more, they knew in ad¬ vance, the accused, that such avowals doomed them to an ineluctable death, condemned them, without possible remis¬ sion, to the atrocious torment of the stake*.

Not all woods, says Pythagoras, are fit for sculpting a Mercury; nor are all sites proper for bringing back to life those weekly assemblies ^ of sorcerers and evil spirits that have been named Sabbaths.

There are sites where mother nature seems to smile upon her children and, by the mute language of things,

< They sometimes obtained that the executioner should strangle them before casting them to the flames.

2 Bi-weekly, according to some authors.

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speaks to them of hope and of happiness. There are also places arid and ravaged, which inspire in the heart of man nothing but disenchantment, terror and madness.

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The familiars of the daisy-hunt often meet upon the grassy hills cir¬ cular bands of a darker green, where the vegetation, thicker, is also half again as tall. Very often hemicy¬ clic, sometimes opened out into a perfect cir¬ cumference, these bands differ in diameter and in bre¬ adth: they seem traced with compasses and empur¬ ple themselves in autumn with a diadem of orange-agarics and other cryptogams of vivid colours.

An old tradition affirms to us that the Fairies have danced their round there, by moonlight.

And, as the Fairies — innocent and frolicsome deities of Nature — never go without the wand of me¬ tamorphoses in hand and the smile of benevo¬ lence on their lips, their exuberant joy pours out about them in marvellous gifts, and beneath their light steps the grass grows in abundance, and the night is lit

by the phosphorescent gleams of their silvered flight.

They are Life itself, incarnate in the splendour of feminine forms; they are Love that makes all fruitful with a ray of its gentle eyes!

...But hast thou not seen, near the decried ruins that evil spirits haunt, about the forsaken

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cemeteries or upon the escarpment of crumbling cliffs, harsh trails where the grass never grows, as if some impure breath had, in passing there, sterilised the glebe?

— Go forward: an icy breath has run through thy hair... Take thy way along these brushwoods of sinister appearance; an infallible instinct guides thee with shudders... Leave on thy left the sorcerers' pond, that puddle of water stagnating in a hollow and hidden by a screen of willows with blanched foliage. The artless traditions of the people forbid thee to approach it: these marshes shaded by pale and very low shru¬ bs, they are so many air-holes of hell! — O fairies! good fairies 1 you dwell not there: where then are you?

Hast thou not felt it? — A phantom has taken thy hand; it is he who guides thee and thou obeyest his grasp in

silence. You climb again the abrupt slope where the

russet bushes seem spectres crouched in the vapours of the twilight.

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