Fetching
One moment.
Fetching
One moment.
1Il faut tout te dire, ma chère Pauline. Il se rencontre des moments où l’esprit qui m’anime semble se retirer de moi. Je suis comme abandonné par ma force. Tout me pèse alors, chaque fibre de mon corps devient inerte, chaque sens se détend, mon regard s’amollit, ma langue est glacée, l’imagination s’éteint, les désirs meurent, et ma force humaine subsiste seule. Tu serais alors là dans toute la gloire de ta beauté, tu me prodiguerais tes plus fins sourires et tes plus tendres paroles, il s’élèverait une puissance mauvaise qui m’aveuglerait, et me traduirait en sons discords la plus ravissante des mélodies. En ces moments, du moins je le crois, se dresse devant moi je ne sais quel génie raisonneur qui me fait voir le néant au fond des plus certaines richesses. Ce démon impitoyable fauche toutes les fleurs, ricane des sentiments les plus doux, en me disant : « Eh ! bien, après ? » Il flétrit la plus belle œuvre en m’en montrant le principe, et me dévoile le mécanisme des choses en m’en cachant les résultats harmonieux. En ces moments terribles où le mauvais ange s’empare de mon être, où la lumière divine s’obscurcit en mon âme sans que j’en sache la cause, je reste triste et je souffre, je voudrais être sourd et muet, je souhaite la mort en y voyant un repos. Ces heures de doute et d’inquiétude sont peut-être nécessaires ; elles m’apprennent du moins à ne pas avoir d’orgueil, après les élans qui m’ont porté dans les cieux où je moissonne les idées à pleines mains ; car c’est toujours après avoir longtemps parcouru les vastes campagnes de l’intelligence, après des méditations lumineuses que, lassé, fatigué, je roule en ces limbes.
2En ce moment, mon ange, une femme devrait douter de ma tendresse, elle le pourrait du moins. Souvent capricieuse, maladive ou triste, elle réclamera les caressants trésors d’une ingénieuse tendresse, et je n’aurai pas un regard pour la consoler ! J’ai la honte, Pauline, de t’avouer qu’alors je pourrais pleurer avec toi, mais que rien ne m’arracherait un sourire. Et cependant, une femme trouve dans son amour la force de taire ses douleurs ! Pour son enfant, comme pour celui qu’elle aime, elle sait rire en souffrant. Pour toi, Pauline, ne pourrai-je donc imiter la femme dans ses sublimes délicatesses ? Depuis hier je doute de moi-même. Si j’ai pu te déplaire une fois, si je ne t’ai pas comprise, je tremble d’être emporté souvent ainsi par mon fatal démon hors de notre bonne sphère. Si j’avais beaucoup de ces moments affreux, si mon amour sans bornes ne savait pas racheter les heures mauvaises de ma vie, si j’étais destiné à demeurer tel que je suis ?… Fatales questions ! la puissance est un bien fatal présent, si toutefois ce que je sens en moi est la puissance. Pauline, éloigne-toi de moi, abandonne-moi ! je préfère souffrir tous les maux de la vie à la douleur de te savoir malheureuse par moi. Mais peut-être le démon n’a-t-il pris autant d’empire sur mon âme que parce qu’il ne s’est point encore trouvé près de moi de mains douces et blanches pour le chasser. Jamais une femme ne m’a versé le baume de ses consolations, et j’ignore si, lorsqu’en ces moments de lassitude, l’amour agitera ses ailes au-dessus de ma tête, il ne répandra pas dans mon cœur de nouvelles forces.
3Peut-être ces cruelles mélancolies sont-elles un fruit de ma solitude, une des souffrances de l’âme abandonnée qui gémit et paie ses trésors par des douleurs inconnues. Aux légers plaisirs, les légères souffrances ; aux immenses bonheurs, des maux inouïs. Quel arrêt ! S’il était vrai, ne devons-nous pas frissonner pour nous, qui sommes surhumainement heureux. Si la nature nous vend les choses selon leur valeur, dans quel abîme allons-nous donc tomber ? Ah ! les amants les plus richement partagés sont ceux qui meurent ensemble au milieu de leur jeunesse et de leur amour ! Quelle tristesse ! Mon âme pressent-elle un méchant avenir ? Je m’examine, et me demande s’il se trouve quelque chose en moi qui doive t’apporter le plus léger souci ? Je t’aime peut-être en égoïste ? Je mettrai peut-être sur ta chère tête un fardeau plus pesant que ma tendresse ne sera douce à ton cœur. S’il existe en moi quelque puissance inexorable à laquelle j’obéis, si je dois maudire quand tu joindras les mains pour prier, si quelque triste pensée me domine lorsque je voudrai me mettre à tes pieds pour jouer avec toi comme un enfant, ne seras-tu pas jalouse de cet exigeant et fantasque génie ? Comprends-tu bien, cœur à moi, que j’ai peur de n’être pas tout à toi, que j’abdiquerais volontiers tous les sceptres, toutes les palmes du monde pour faire de toi mon éternelle pensée ; pour voir, dans notre délicieux amour, une belle vie et un beau poème ; pour y jeter mon âme, y engloutir mes forces, et demander à chaque heure les joies qu’elle nous doit ?
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
1‘It is the fate of man to offer himself to the woman who can make him believe in happiness; but it is your prerogative to reject the truest passion if it is not in harmony with the vague voices in your heart—that I know. If my lot, as decided by you, must be adverse to my hopes, Mademciselle, let me appeal to the delicacy of your maiden soul and the ingenuous compassion of a woman to burn my letter. On my knees I beseech you to forget all! Do not mock at a feeling that is wholly respectful, and that is too deeply graven on my heart ever to be effaced. Break my heart, but do not rend it! Let the expression of my first love, a pure and youthful love, be lost in your pure and youthful heart! Let it die there as a prayer rises up to die in the bosom of God! ‘“‘T owe you much gratitude: I have spent delicious hours occupied in watching you, and giving myself up to the faint dreams of my life; do not crush these long but transient joys by some girlish irony. Be satisfied not to answer me. I shall know how to interpret your silence; you will see me no more. If I must be condemned to know forever what happiness means, and to be forever bereft of it; if, like a banished angel, I am to cherish the sense of celestial joys while bound forever to a world of sorrow—well, I can keep the secret of my love as well as that of my griefs. ~And farewell! ‘Yes, I resign you to God, to whom I will pray for you, beseeching Him to grant you a happy life; for even if lam
2276 BALZAC’S WORKS driven from your heart, into which I have crept by stealth, still I shall ever be near you. Otherwise, of what value would the sacred words be of this letter, my first and perhaps my last entreaty? If I should ever cease to think of you, to love you whether in happiness or in woe, should I not deserve my punishment ?”’ Il ‘“You are not going away! ‘And Iam loved! I, a poor, insignificant creature! My beloved Pauline, you do not yourself know the power of the look I believe in, the look you gave ime to tell me that you had chosen me—you so young and lovely, with the world at your feet! “To enable you to understand my happiness, I should have to give you a history of my life. If you had rejected me, all was over for me. I have suffered too much. Yes, my love for you, my comforting and stupendous love, was a last effort of yearning for the happiness my soul strove to reach—a soul crushed by fruitless labor, consumed by fears that make me doubt myself, eaten into by despair which has often urged me to die. No one in the world can conceive of the terrors my fateful imagination inflicts on me. It often bears me up to the sky, and suddenly flings me to earth again from prodigious heights. Deep-seated rushes of power, or some rare and subtle instance of peculiar lucidity, assure me now and then that I am capable of great things. Then I embrace the universe in my mind, I knead, shape it, inform it, I comprehend it—or fancy that I do; then suddenly I awake—alone, sunk in blackest night, helpless and weak; I forget the light I saw but now, I find no succor; above all, there is no heart where I may take refuge. LOUIS LAMBERT 277 ~ “This distress of my inner life affects my physical existence. The nature of my character gives me over to the raptures of happiness as defenceless as when the fearful light of reflection comes to analyze and demolish them. Gifted as I am with the melancholy faculty of seeing obstacles and success with equal clearness, according to the mood of the moment, I am happy or miserable by turns.
3“Thus, when first I met you, I felt the presence of an angelic nature, I breathed an air that was sweet to my burning breast, I heard in my soul the voice that never can be false, telling me that here was happiness; but perceiving all the barriers that divided us, I understood for the first time what worldly prejudices were; I understood the vastness of their pettiness, and these difficulties terrified me more than the prospect of happiness could delight me. At once I felt the awful reaction which casts my expansive scul back on itself; the smile you had brought to my lips suddenly turned to a bitter grimace, and I could only strive to keep calm, while my soul was boiling with the turmoil of contradictory emotions. In short, I experienced that gnawing pang to which twenty-three years of suppressed sighs and betrayed affections have not inured me. ‘“‘Well, Pauline, the look by which you promised that I should be happy suddenly warmed my vitality, and turned all my sorrows into joy. Now,I could wish that I had _ suffered more. My love is suddenly full-grown. My soul was a wide territory that lacked the blessing of sunshine, and your eyes have shed light on it. Beloved providence! you will be all in all to me, orphan as I am, without a relation but my uncle. You will be my whole family, as you are my whole wealth, nay, the whole world to me. Have 278 BALZAO’S . WORKS you not bestowed on me every gladness-man can desire in that chaste—lavish—timid glance?
Our translation, period-faithful. Citable as our translation, never as the source.
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