Fetching
One moment.
Fetching
One moment.
1Quant à Lambert, il expliquait tout par son système sur les anges. Pour lui, l’amour pur, l’amour comme on le rêve au jeune âge, était la collision de deux natures angéliques. Aussi rien n’égalait-il l’ardeur avec laquelle il désirait rencontrer un ange-femme. Hé ! qui plus que lui devait inspirer, ressentir l’amour ? Si quelque chose pouvait donner l’idée d’une exquise sensibilité, n’était-ce pas le naturel aimable et bon empreint dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses actions et ses moindres gestes, enfin dans la conjugalité qui nous liait l’un à l’autre, et que nous exprimions en nous disant Faisants ? Il n’existait aucune distinction entre les choses qui venaient de lui et celles qui venaient de moi. Nous contrefaisions mutuellement nos deux écritures, afin que l’un pût faire, à lui seul, les devoirs de tous les deux. Quand l’un de nous avait à finir un livre que nous étions obligés de rendre au maître de mathématiques, il pouvait le lire sans interruption, l’un brochant la tâche et le pensum de l’autre. Nous nous acquittions de nos devoirs comme d’un impôt frappé sur notre tranquillité. Si ma mémoire n’est pas infidèle, souvent ils étaient d’une supériorité remarquable lorsque Lambert les composait. Mais, pris l’un et l’autre pour deux idiots, le professeur analysait toujours nos devoirs sous l’empire d’un préjugé fatal, et les réservait même pour en amuser nos camarades. Je me souviens qu’un soir, en terminant la classe qui avait lieu de deux à quatre heures, le maître s’empara d’une version de Lambert.
2Le texte commençait par Caïus Gracchus, vir nobilis . Louis avait traduit ces mots par : « Caïus Gracchus était un noble cœur. » — Où voyez-vous du cœur dans nobilis ? dit brusquement le professeur. Et tout le monde de rire pendant que Lambert regardait le professeur d’un air hébété. — Que dirait madame la baronne de Staël en apprenant que vous traduisez par un contre-sens le mot qui signifie de race noble, d’origine patricienne ? — Elle dirait que vous êtes une bête ! m’écriai-je à voix basse. — Monsieur le poète, vous allez vous rendre en prison pour huit jours, répliqua le professeur qui malheureusement m’entendit. Lambert reprit doucement en me jetant un regard d’une inexprimable tendresse : Vir nobilis ! Madame de Staël causait, en partie, le malheur de Lambert. À tout propos maîtres et disciples lui jetaient ce nom à la tête, soit comme une ironie, soit comme un reproche. Louis ne tarda pas à se faire mettre en prison pour me tenir compagnie. Là, plus libres que partout ailleurs, nous pouvions parler pendant des journées entières, dans le silence des dortoirs où chaque élève possédait une niche de six pieds carrés, dont les cloisons étaient garnies de barreaux par le haut, dont la porte à claire-voie se fermait tous les soirs, et s’ouvrait tous les matins sous les yeux du Père chargé d’assister à notre lever et à notre coucher. Le cric-crac de ces portes, manœuvrées avec une singulière promptitude par les garçons de dortoir, était encore une des particularités de ce collége. Ces alcôves ainsi bâties nous servaient de prison, et nous y restions quelquefois enfermés pendant des mois entiers.
3Les écoliers mis en cage tombaient sous l’œil sévère du préfet, espèce de censeur qui venait, à ses heures ou à l’improviste, d’un pas léger, pour savoir si nous causions au lieu de faire nos pensum. Mais les coquilles de noix semées dans les escaliers, ou la délicatesse de notre ouïe nous permettaient presque toujours de prévoir son arrivée, et nous pouvions nous livrer sans trouble à nos études chéries. Cependant, la lecture nous étant interdite, les heures de prison appartenaient ordinairement à des discussions métaphysiques ou au récit de quelques accidents curieux relatifs aux phénomènes de la pensée. Un des faits les plus extraordinaires est certes celui que je vais raconter, non-seulement parce qu’il concerne Lambert, mais encore parce qu’il décida peut-être sa destinée scientifique. Selon la jurisprudence des colléges, le dimanche et le jeudi étaient nos jours de congé ; mais les offices, auxquels nous assistions très-exactement, employaient si bien le dimanche, que nous considérions le jeudi comme notre seul jour de fête. La messe une fois entendue, nous avions assez de loisir pour rester long-temps en promenade dans les campagnes situées aux environs de Vendôme. Le manoir Rochambeau était l’objet de la plus célèbre de nos excursions, peut-être à cause de son éloignement. Rarement les petits faisaient une course si fatigante ; néanmoins, une fois ou deux par an, les Régents leur proposaient la partie de Rochambeau comme une récompense. En 1812, vers la fin du printemps, nous dûmes y aller pour la première fois.
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
1This doctrine, which I have endeavored to sum up ina more or less consistent form, was set before me by Lambert with all the fascination of mysticism, swathed in the wrappings of the phraseology affected by mystical writers: an obscure language full of abstractions, and taking such effect on the brain that there are books by Jacob Boehm, Swedenborg, and Madame Guyon, so strangely powerful that they give rise to fantasies as various as the dreams of the opiumeater. Lambert told me of mystical facts so extraordinary, he so acted on my imagination, that he made my brain reel. Still, I loved to plunge into that realm of mystery, invisible to the senses, in which every one likes to dwell, whether he pictures it to himself under the indefinite ideal of the Future, or clothes it in the more solid guise of romance. These violent revulsions of the mind on itself gave me, without my knowing it, a comprehension of its power, and accustomed me to the workings of the mind. Lambert himself explained everything by his theory of the angels. To him pure love—love as we dream of it in youth—was the coalescence of two angelic natures. Nothing could exceed the fervency with which he longed to meet a woman angel. And who better than he could inspire or feel love? If anything could give an impression of an exquisite nature, was it not the amiability and kindliness that (10)—Vol. 25 218 BALZAC’S WORKS.
2marked his feelings, his words, his actions, his slightest gestures, the conjugal regard that united us as boys, and that we expressed when we called ourselves chums ? There was no distinction for us between my ideas and his. We imitated each other’s handwriting, so that one might write the tasks of both. Thus, if one of us had a book to finish and to return to the mathematical master, he could read on without interruption while the other scribbled off his exercise and imposition. We did our tasks as though paying a task on our peace of mind. If my memory does not play me false, they were sometimes of remarkable merit when Lambert did them. But on the foregone conclusion that we were both of us idiots, the master always went through them under a rooted prejudice, and even kept them to read to be laughed at by our schoolfellows. I remember one afternoon, at the end of the lesson, which lasted from two till four, the master took possession of a page of translation by Lambert. The passage began with, Caius Gracchus, vir nobilis; Lambert had construed that by ‘‘Caius Gracchus had a noble heart.”’ ‘‘Where do you find ‘heart’ in nobilis ?’’ said the Father sharply. And there was a roar of laughter, while Lambert looked . at the master in some bewilderment. ‘“What would Madame la Baronne de Stael say if she could know that you make such nonsense of a word that means of noble family, of patrician rank ?”’
3“She would say that you were an ass!’’ said I in a muttered tone. ‘Master Poet, you will stay in for a week,’’ replied the master, who unfortunately overheard me. LOUIS LAMBERT 219 Lambert simply repeated, looking at me with inexpressible affection, ‘‘ Vir nobilis /”’ Madame de Stael was, in fact, partly the cause of Lambert’s troubles. On every pretext masters and pupils threw the name in his teeth, either in irony or in reproof.
Our translation, period-faithful. Citable as our translation, never as the source.
No commentary for this page.