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1LES MYSTÈRES DE LA SOLITUDE 103. Parlons du fou d’abord, nous voulons dire : du sorcier. Cet homme vit seul d’habitude. Redouté des uns, bafoué des autres, odieux à tous, la vie com— mune lui est un supplice ; il l’évite le plus qu’il peut. Mais l’état de société étant pour l’homme une con— dition normale, organique , presque absolue , de l'existence. le sorcier ne fuit ses voisins, parmi les— quels il serait une exception monstrueuse, que pour se créer à l’écart une compagnie d’êtres décriés, sus— pects et hideux comme lui Là se révèle la raison majeure de ces assemblées toujours excentriques, souvent criminelles, que nous avons dépeintes d’après la légende. On ne saurait mettre en doute l’effective \ réalité de ces nocturnes réunions de malfaiteurs et de nécro— manciens ; maintes fois la sorcellerie y servait de prétexte et de couverture à des forfaits moins pitto resques, comme ailleurs nous l’avons noté. Mais les adeptes qui ne pouvaient se rendre en corps à la synagogue y allaient en esprit: te! sorcier fréquentait communément les sabbats sans quitter son lit et son fauteuil. A l’appui de cette opinion, le philosophe Gassendi nous a conservé le détail d’une aventure bien remar— quable et dont la portée n’échappera sans doute à personne. Comme il se promenait par la campagne, il aperçut un groupe de manants furieux qui traînaient bruta— lement un malheureux berger, ligotté dans d’étroites courroies. Gassendi s’en émut et s’informa. — C’est un sorcier, lui dit—on ; nous l’avons surpris en
2I 04 L’INITIATION flagrant délit de sortilège; de ce pas nous l’allons livrer au magistrat. L’homme de science les en dissuada vivement. -— Conduisez-le chez moi : je veux voir... je veux l’interroger seul à seul. Les paysans vénéraient Gassendi, connu pour ses bienfaits dans tout le pays d’alentour. Ils n’eurent garde de rien objecter à cet ordre, et, quand ils se furent retirés : — Fais ton choix, dit Gassendi : tu vas tout avouer et je te donne la clef des champs; si tu refuses, la justice aura son cours. L’homme tout tremblant d’une si chaude alerte n’avait nulle envie de lier connaissance avec ces mes— sieurs du Parlement : on brûlait encore, à cette époque là, pour crime de sorcellerie. Il commença donc sans hésiter la plus étrange confession. -— Je suis sorcier depuis trois ans, Monsieur, et deux fois la Semaine je me rends au sabbat... C’est affaire d’avaler si peu que rien d’un extraitbalsamique. A minuit, paraît le Malin, sous l’apparence d’un bouc monstrueux ou d’un Chat géant aux ailes de ténèbres ; il s’envole, après vous avoir chargé sur ses épaules. — Tu me donneras de ce baume, répliqua Gassendi sans s’émouvoir. L’expérience me parait originale, j’en veux courir la chance... bref, je compte te suivre au sabbat. x — Qu’à cela ne tienne, mon maître; j’y dois aller ce soir même ; nous cheminerons de compagnie ! En attendant l’heure fatidique, le berger, plus à son
3LES MYSTÈRES DE LA SOLITUDE 105 ':l. aise, fit au savant la description circonstanciée des lieux incultes où Satanas convoquait ses féaux ; il avoua les plus hideuses débauches, peignit d’ignobles accouplements et d’infernales agapes. Nous ferons grâce au lecteur de ces détails qu’il a pu lire au Cha pitre II: une réédition de ce genre paraît inopportune; c’est vraiment assez d’une fois. Au sabbat, — et sur— tout dans l’imagination polluée de ceux qui s’y rendent en fait ou en esprit, —-I’Obscène le dispute au grotesque et l’horrible au pitoyable. A l’heure dite, le sagace philosophe reçut sans sour ciller sa part du balsamique extrait, qu’il fit mine de r prendre ; le berger avala la sienne en conscience et ne tarda guère à s’endormir d’un sommeil rauque et fort agité. Sa face se congestionna vivement; d’incom préhensibles paroles s’exhalèrent de sa bouche, entre coupant par saccades sa respiration sifflante et pénible. Gassendi observait et notait à mesure. Au réveil, le pauvre hère félicita celui que désor mais il croyait son complice, et, l’interpellant avec une volubilité comique: —— N’êtes-vous pas ravi de l’accueil de Léonard ? Il faut qu’il vous ait de suite reconnu grand clerc, pour vous avoir, dès la première fois, concédé l’insigne honneur de lui baiser le derrière... Dans le cas observé par Gassendi, le sorcier avale un électuaire ; le plus souvent , avons-nous dit ailleurs, il se frotte le corps d’un ohguent. . Tous les bouquins de ma’gie.superstitieuse donnent des formules de pommades hallucinatoires; le libellé n’en varie guère. C’est toujours_uneaxonge plus ou moins diabolise’ç, pétrié,d’exträitsdé plantes narco .....
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
1LES MYSTÈRES DE LA SOLITUDE 103. Parlons du fou d’abord, nous voulons dire : du sorcier. Cet homme vit seul d’habitude. Redouté des uns, bafoué des autres, odieux à tous, la vie com— mune lui est un supplice ; il l’évite le plus qu’il peut. Mais l’état de société étant pour l’homme une con— dition normale, organique , presque absolue , de l'existence. le sorcier ne fuit ses voisins, parmi les— quels il serait une exception monstrueuse, que pour se créer à l’écart une compagnie d’êtres décriés, sus— pects et hideux comme lui Là se révèle la raison majeure de ces assemblées toujours excentriques, souvent criminelles, que nous avons dépeintes d’après la légende. On ne saurait mettre en doute l’effective \ réalité de ces nocturnes réunions de malfaiteurs et de nécro— manciens ; maintes fois la sorcellerie y servait de prétexte et de couverture à des forfaits moins pitto resques, comme ailleurs nous l’avons noté. Mais les adeptes qui ne pouvaient se rendre en corps à la synagogue y allaient en esprit: te! sorcier fréquentait communément les sabbats sans quitter son lit et son fauteuil. A l’appui de cette opinion, le philosophe Gassendi nous a conservé le détail d’une aventure bien remar— quable et dont la portée n’échappera sans doute à personne. Comme il se promenait par la campagne, il aperçut un groupe de manants furieux qui traînaient bruta— lement un malheureux berger, ligotté dans d’étroites courroies. Gassendi s’en émut et s’informa. — C’est un sorcier, lui dit—on ; nous l’avons surpris en
2I 04 L’INITIATION flagrant délit de sortilège; de ce pas nous l’allons livrer au magistrat. L’homme de science les en dissuada vivement. -— Conduisez-le chez moi : je veux voir... je veux l’interroger seul à seul. Les paysans vénéraient Gassendi, connu pour ses bienfaits dans tout le pays d’alentour. Ils n’eurent garde de rien objecter à cet ordre, et, quand ils se furent retirés : — Fais ton choix, dit Gassendi : tu vas tout avouer et je te donne la clef des champs; si tu refuses, la justice aura son cours. L’homme tout tremblant d’une si chaude alerte n’avait nulle envie de lier connaissance avec ces mes— sieurs du Parlement : on brûlait encore, à cette époque là, pour crime de sorcellerie. Il commença donc sans hésiter la plus étrange confession. -— Je suis sorcier depuis trois ans, Monsieur, et deux fois la Semaine je me rends au sabbat... C’est affaire d’avaler si peu que rien d’un extraitbalsamique. A minuit, paraît le Malin, sous l’apparence d’un bouc monstrueux ou d’un Chat géant aux ailes de ténèbres ; il s’envole, après vous avoir chargé sur ses épaules. — Tu me donneras de ce baume, répliqua Gassendi sans s’émouvoir. L’expérience me parait originale, j’en veux courir la chance... bref, je compte te suivre au sabbat. x — Qu’à cela ne tienne, mon maître; j’y dois aller ce soir même ; nous cheminerons de compagnie ! En attendant l’heure fatidique, le berger, plus à son
3LES MYSTÈRES DE LA SOLITUDE 105 ':l. aise, fit au savant la description circonstanciée des lieux incultes où Satanas convoquait ses féaux ; il avoua les plus hideuses débauches, peignit d’ignobles accouplements et d’infernales agapes. Nous ferons grâce au lecteur de ces détails qu’il a pu lire au Cha pitre II: une réédition de ce genre paraît inopportune; c’est vraiment assez d’une fois. Au sabbat, — et sur— tout dans l’imagination polluée de ceux qui s’y rendent en fait ou en esprit, —-I’Obscène le dispute au grotesque et l’horrible au pitoyable. A l’heure dite, le sagace philosophe reçut sans sour ciller sa part du balsamique extrait, qu’il fit mine de r prendre ; le berger avala la sienne en conscience et ne tarda guère à s’endormir d’un sommeil rauque et fort agité. Sa face se congestionna vivement; d’incom préhensibles paroles s’exhalèrent de sa bouche, entre coupant par saccades sa respiration sifflante et pénible. Gassendi observait et notait à mesure. Au réveil, le pauvre hère félicita celui que désor mais il croyait son complice, et, l’interpellant avec une volubilité comique: —— N’êtes-vous pas ravi de l’accueil de Léonard ? Il faut qu’il vous ait de suite reconnu grand clerc, pour vous avoir, dès la première fois, concédé l’insigne honneur de lui baiser le derrière... Dans le cas observé par Gassendi, le sorcier avale un électuaire ; le plus souvent , avons-nous dit ailleurs, il se frotte le corps d’un ohguent. . Tous les bouquins de ma’gie.superstitieuse donnent des formules de pommades hallucinatoires; le libellé n’en varie guère. C’est toujours_uneaxonge plus ou moins diabolise’ç, pétrié,d’exträitsdé plantes narco .....
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
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