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One moment.
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1I 06 L’INITIATION lntérieurement, je lui demandai pourquoi il ne m‘avait point pris avec lui, lui qui m’aimait tant, lui qui seul au monde pouvait me comprendre! Ce n’était que peu de semaines auparavant que, de son air mi— rèveur, mi—satirique, il avait affecté encore de me pré— dire la plus merveilleuse destinée: « Vous êtes jeune, riche et beau, Louis! » me disait—il, 4< jeunesse, ri chesse et beauté, ne sont—ce point là les dons cardi naux qui forcent l’admiration du monde! » Hélas ! hélas ! Pensait-il déjà à me laisser seul ici-bas, avec ces appuis précaires pour guider mes pas chanœlants à travers le monde, lui qui, jusqu'alors, les avait con« duits si aveuglément! Avec quelle angoisse, quelle amertume je me remémorais maintenant ces mots glacés, ce complément téméraire! Oh! me connais sait-il donc si peu que de supposer que rien au monde pût m’être cher, une fois lui parti! Parti! Oui, et ce mot me décida à ne plus me livrer à de nouvelles ré— criminations. Je pressai le pas, passant devant de pai— sibles demeures, enfilant de longues rues silencieuses, je parcourais d’interminables, mornes faubourgs, dé— serts par places, avec des rues à moitié faites, dont la laideur disparaissait dans les ténèbres de la nuit. A travers des sentiers, des champs, me rendant à peine compte de ma route, mais guidé par un instinct qui précipitait de plus en plus ma course folle, je pour suivais mon chemin, impatient d’être hors de la ville, d’avoir fui son odieuse animation, sommeillante à cette heure, pour pénétrer enfin dans les bois qui bor dent le côté nord de Londres. Je traversai, je crois, h , __4.JJÆ-tacx‘h
2AU PAYS DES ESPRITS 107 les districts suburbains que l’on appelle 'Hampstead ou Highgate. J’avais été là en voiture quelques mois avant; et la beauté, la solitude .de ces hauteurs boi sées m’avaient séduit. Car, à l’époque dont je parle, il y a quelque trente ans, ces parages étaient encore presque en pleine campagne. Je n’avais nulle idée de la distance à parcourir, ou de la direction -à prendre pour atteindre cet endroit précis, et cependant je voulais être là. Avant que de voile sombre de la nuit se fût écarté pour faire place à la grise aurore, mon but était atteint. Je me laissai choir sur le sol à l’abri d’un bosquet profond où nul sentier ne conduisait. Il me semblait être arrivé à ma dernière demeure terrestre. N’étant pas accoutumé à marcher longtemps, La fatigue excessive que j’avais subie, non moins que l’état dîhébétude extrêmequi avait succédé aux angoisses des heures passées, provo quèrent en moi un sommeil profond dont je ne me réveillai que lorsque le soleil se trouvait déjà haut dans le firmament, si haut que je jugeai la journée fort avancée. Au contraire de beaucoup de,gens qui, frappés d’un immense chagrin, s’endorment d’un lourd sommeil pourne se réveiller qu'avec une lente reprise de cons— cience de la réalité, je me retrouvai, à mon réveil, exactement dans les mêmes circonstances mentales, provocatrices de l’assoupissement profond dans lequel j’étais tombé. C’est à peine si une seconde se passa avant que j’eusse repris pleine conscience de mon état d’âme. L’épouvantable agonie morale qui m’avait prostré était la même lorsque jemerrelevai, décidé à
3108 L‘INITIATION réassumer le fardeau de mes peines là où je l’avais laissé choir. Instinctivement, j'observai la physionomie de mon refuge actuel et m’aperçus que ce n’était point là le lieu de retraite profonde que je cherchais. Les bois en étaient touffus, mais ressemblaient bien plus à de frais bosquets, capables, par leur ombreux feuillage, d’attirer vers ma retraite les promeneurs de la ville, qu’au gîte solitaire choisi par un lièvre traqué pour y mourir en paix. L’endroit n‘était donc point celui qu’il me fallait. Aussitôt faite ma réflexion sur ce point, j'agis en conséquence. Je me mis sur pied, déterminé à poursuivre mon chemin plus loin, tou jours plus loin, jusqu’à ce que j’eusse trouvé une soli tude plus complète, un lieu plus sûr, où nul pied hu main ne pût suiVre ma trace. Mes membres étaient raides, las, sans forces, lorsque je me relevai. C'est à peine si, tout d’abord, mes jambes engourdies purent me traîner hors de l’endroit où j’avais reposé. A me— sure que je marchais cependant, mes membres recouv vrèrent leur élasticité; à force de volonté, excité aussi par la fièvre de mon projet, je continuai à marcher pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que la nuit vint ànouveau me surprendre. Je traversai maints endroits charmants, suivant des chemins de campagne, d’om breux sentiers. Je laissai derrière moi de superbes villas, de ravis‘ sauts cottages, d’humbles demeures où tout le monde semblait heureux, où retentissaient des voix d’enfants ou de joyeuses chansons villageoises. Je les traversai, tel un spectre frissonnant au moindre soupir, au
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
1I 06 L’INITIATION lntérieurement, je lui demandai pourquoi il ne m‘avait point pris avec lui, lui qui m’aimait tant, lui qui seul au monde pouvait me comprendre! Ce n’était que peu de semaines auparavant que, de son air mi— rèveur, mi—satirique, il avait affecté encore de me pré— dire la plus merveilleuse destinée: « Vous êtes jeune, riche et beau, Louis! » me disait—il, 4< jeunesse, ri chesse et beauté, ne sont—ce point là les dons cardi naux qui forcent l’admiration du monde! » Hélas ! hélas ! Pensait-il déjà à me laisser seul ici-bas, avec ces appuis précaires pour guider mes pas chanœlants à travers le monde, lui qui, jusqu'alors, les avait con« duits si aveuglément! Avec quelle angoisse, quelle amertume je me remémorais maintenant ces mots glacés, ce complément téméraire! Oh! me connais sait-il donc si peu que de supposer que rien au monde pût m’être cher, une fois lui parti! Parti! Oui, et ce mot me décida à ne plus me livrer à de nouvelles ré— criminations. Je pressai le pas, passant devant de pai— sibles demeures, enfilant de longues rues silencieuses, je parcourais d’interminables, mornes faubourgs, dé— serts par places, avec des rues à moitié faites, dont la laideur disparaissait dans les ténèbres de la nuit. A travers des sentiers, des champs, me rendant à peine compte de ma route, mais guidé par un instinct qui précipitait de plus en plus ma course folle, je pour suivais mon chemin, impatient d’être hors de la ville, d’avoir fui son odieuse animation, sommeillante à cette heure, pour pénétrer enfin dans les bois qui bor dent le côté nord de Londres. Je traversai, je crois, h , __4.JJÆ-tacx‘h
2AU PAYS DES ESPRITS 107 les districts suburbains que l’on appelle 'Hampstead ou Highgate. J’avais été là en voiture quelques mois avant; et la beauté, la solitude .de ces hauteurs boi sées m’avaient séduit. Car, à l’époque dont je parle, il y a quelque trente ans, ces parages étaient encore presque en pleine campagne. Je n’avais nulle idée de la distance à parcourir, ou de la direction -à prendre pour atteindre cet endroit précis, et cependant je voulais être là. Avant que de voile sombre de la nuit se fût écarté pour faire place à la grise aurore, mon but était atteint. Je me laissai choir sur le sol à l’abri d’un bosquet profond où nul sentier ne conduisait. Il me semblait être arrivé à ma dernière demeure terrestre. N’étant pas accoutumé à marcher longtemps, La fatigue excessive que j’avais subie, non moins que l’état dîhébétude extrêmequi avait succédé aux angoisses des heures passées, provo quèrent en moi un sommeil profond dont je ne me réveillai que lorsque le soleil se trouvait déjà haut dans le firmament, si haut que je jugeai la journée fort avancée. Au contraire de beaucoup de,gens qui, frappés d’un immense chagrin, s’endorment d’un lourd sommeil pourne se réveiller qu'avec une lente reprise de cons— cience de la réalité, je me retrouvai, à mon réveil, exactement dans les mêmes circonstances mentales, provocatrices de l’assoupissement profond dans lequel j’étais tombé. C’est à peine si une seconde se passa avant que j’eusse repris pleine conscience de mon état d’âme. L’épouvantable agonie morale qui m’avait prostré était la même lorsque jemerrelevai, décidé à
3108 L‘INITIATION réassumer le fardeau de mes peines là où je l’avais laissé choir. Instinctivement, j'observai la physionomie de mon refuge actuel et m’aperçus que ce n’était point là le lieu de retraite profonde que je cherchais. Les bois en étaient touffus, mais ressemblaient bien plus à de frais bosquets, capables, par leur ombreux feuillage, d’attirer vers ma retraite les promeneurs de la ville, qu’au gîte solitaire choisi par un lièvre traqué pour y mourir en paix. L’endroit n‘était donc point celui qu’il me fallait. Aussitôt faite ma réflexion sur ce point, j'agis en conséquence. Je me mis sur pied, déterminé à poursuivre mon chemin plus loin, tou jours plus loin, jusqu’à ce que j’eusse trouvé une soli tude plus complète, un lieu plus sûr, où nul pied hu main ne pût suiVre ma trace. Mes membres étaient raides, las, sans forces, lorsque je me relevai. C'est à peine si, tout d’abord, mes jambes engourdies purent me traîner hors de l’endroit où j’avais reposé. A me— sure que je marchais cependant, mes membres recouv vrèrent leur élasticité; à force de volonté, excité aussi par la fièvre de mon projet, je continuai à marcher pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que la nuit vint ànouveau me surprendre. Je traversai maints endroits charmants, suivant des chemins de campagne, d’om breux sentiers. Je laissai derrière moi de superbes villas, de ravis‘ sauts cottages, d’humbles demeures où tout le monde semblait heureux, où retentissaient des voix d’enfants ou de joyeuses chansons villageoises. Je les traversai, tel un spectre frissonnant au moindre soupir, au
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
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