Fetching
One moment.
Fetching
One moment.
1VENTRE ET CERVEAU 199 assez fou pour 11e pas s’assurer contre ce risque ter rible? N’a-t-il pas été un des piliers de la société, et, en abolissant pour tous le péril de la faim, ne se serait-il pas procuré à lui-même un bien certain, cette sécu rité dont parle Humboldt ? Mais il n’a songé qu’aux jouissances superflues: il a recherché la satisfaction de ses besoins cérébraux, acuité de jouissances, art, fantaisie sous toutes ses formes. Le meilleur a acquis de la science, du talent, tel autre s’est enivré des suggestions de son génie, et, s’il était mort en possession de ses richesses, il aurait estimé qu’il avait rempli tous ses devoirs, voire même envers ses enfants. Et cependant quelle preuve a-t-il qu’un jour ses enfants n’auront pas faim ? Cette intelligence dont il était si fier ne lui a pas suggéré la plus élémentaire des vérités, à savoir que celui-là seul est le maître de son avenir qui est cer tain de n’éprouver jamais les privations primordiales. Que lui ont inspiré les misérables ? Des odes, des élégies, des systèmes politiques ou de la pitié, qui n’est que de la poésie en action. Qu’un homme soit ramassé, mourant ou mort de faim dans une rue de ville superbe, et les journaux ne manqueront pas de s’écrier : « Comment se peut11 faire qu’en plein xrxe siècle...? » etc. Comment? Oui, comment? La réponse ne peut varier : par ignorance et par dédain des lois naturelles et physiologiques, ignorance du rôle dévolu à la matière, base de l’être humain, dédain de cette matière par exaltation vaniteuse et prématurée de l’esprit.
2200 LÙNITIAT10N Qui ne connaît les phrases typiques : « On dirait en vérité qu’il n’est d’autres besoins pour l’humanité que les besoins matériels ? Est-ce que les jouissances de l’esprit ne sont pas supérieures à tout ? Faudrait-il d’aventure laire un dieu de son ventre ? Superbe éloquence des gens qui ont dîné. Le Ventre n’est pas plus dieu que le socle n’est la statue ; mais, si la statue n’est pas bien équilibrée, elle tombe et se brise ; si le ventre n’est pas satisfait, l’esprit n’est pas d’aplomb et divague. ★ ¥ ¥ A Le Ventre, expression synthétique de l’appareil phy sique, est à la fois dépositaire et générateur de la force sans laquelle rien ne vit. Le Ventre, c’est le mouve ment, l’activité communicable à tous les organes, de puis le plus grossier des muscles jusqu’à la plus dé licate fibre du cerveau, On vit sans penser, on ne pense pas sans vivre. Que dirait-on d’un mécanicien qui, ayant à sa dis position une locomotive, s’asseoirait devant elle, ad mirant l’élégance de ses proportions, le brillant de ses cuivres, mais considérerait comme indigne de lui d’al lumer le foyer ? Sans le feu, la machine n’est que de la mort. Que l’homme y jette le charbon, et elle s’ébranle, elle part, elle glisse, elle vole vers le but. La société n’ayant pas songé tout d’abord à ce que le foyer humain — le Ventre — fût alimenté et entre tenu, a commis œuvre de folie.
3Le mécanicien fera-t-il une distinction entre ses diverses machines, selon leur rôle dans le trafic : manoeuvres, transport des marchandises, trains de voyageurs ou express de luxe? Allumera-t-il, entretiendra-t-il seulement celles qui sont destinées aux tra vaux dits plus nobles, et laissera-t-il les autres à foyer éteint? Non pas; il sait que la condition première de la Vie de ses machines, c’est ralimentation ; il sait encore que l’œuvre de chacune, si inférieure qu’elle semble, est essentielle à l’entreprise générale. L’homme que la société laisse mourir de faim est une force perdue pour l’humanité, dont l’intérêt bien entendu est que toutes ses machines soient sous pres sion et prêtes à donner le maximum d’énergie dont elles sont susceptibles. Ah’Z homini utilius homine, a dit Spin osa. Rien n’est plus utile à l’homme que l’homme. C’est avoir méconnu cette utilité que d’avoir basé la société sur le mépris de la matière. « Mais, s’écrient les philosophes, par vos odieuses théories, vous subordonnez à la matière ce qui est mille fois plus respectable: l’intelligence, la pensée, l’âme ! » Au contraire, c’est par respect pour le développe ment rationnel de ces facultés, que la raison réclame le développement normal de la matière. Antériorité n’est pas domination. Dans la nature naturée, abstraction faite de la source première, dontnous n’avons pas ànouspréoccuperici, la matière préexiste à l’esprit. Nourrir le corps est la première obligation qui a pour conséquence immé202 l’initiation diate le développement de l’intelligence et pour con clusion l’éclosion de l’esprit. Il faut que la racine soit saine pour que la fleur s’épanouisse. Mens sana in corpore sano. Un corps qui souffre — et la faim est une souffrance inévitable— n’est pas le corpus sanum. * ¥ * A quelle perversion — à quelle chute — convientil d’attribuer ce mépris anormal et illogique du corps de l’Homme? Il serait profondément intéressant de remonter — d’après les données de la Science nouvelle — jusqu’à ce moment — incalculable en sa petitesse — où s’ef fectua le changement de plan qui marqua le passage de la matière à l’esprit et dont l’Humanité est pour nous l’expression visible et déjà développée. Quand une opération merveilleuse donne à l’aveuglené la sensation de la lumière, les objets lui apparais sent plus grands que nature. Quand la cellule-sensa tion parvint au stade-sentiment, l’éblouissement fut tel que l’illumination de la faculté acquise troubla la notion d’équilibre. Lorsque, aux commencements de l’histoire, les hommes commencèrent à se rencontrer, à comprendre l’utilité du concours mutuel, il existait entre eux des inégalités corporelles et intellectuelles. Si elles eussent été seulement corporelles, elles se seraient résolues par la loi des compensations, chacun apportant à la masse sa quotité d’efforts possibles, facilement mesurables.
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
1VENTRE ET CERVEAU 199 assez fou pour 11e pas s’assurer contre ce risque ter rible? N’a-t-il pas été un des piliers de la société, et, en abolissant pour tous le péril de la faim, ne se serait-il pas procuré à lui-même un bien certain, cette sécu rité dont parle Humboldt ? Mais il n’a songé qu’aux jouissances superflues: il a recherché la satisfaction de ses besoins cérébraux, acuité de jouissances, art, fantaisie sous toutes ses formes. Le meilleur a acquis de la science, du talent, tel autre s’est enivré des suggestions de son génie, et, s’il était mort en possession de ses richesses, il aurait estimé qu’il avait rempli tous ses devoirs, voire même envers ses enfants. Et cependant quelle preuve a-t-il qu’un jour ses enfants n’auront pas faim ? Cette intelligence dont il était si fier ne lui a pas suggéré la plus élémentaire des vérités, à savoir que celui-là seul est le maître de son avenir qui est cer tain de n’éprouver jamais les privations primordiales. Que lui ont inspiré les misérables ? Des odes, des élégies, des systèmes politiques ou de la pitié, qui n’est que de la poésie en action. Qu’un homme soit ramassé, mourant ou mort de faim dans une rue de ville superbe, et les journaux ne manqueront pas de s’écrier : « Comment se peut11 faire qu’en plein xrxe siècle...? » etc. Comment? Oui, comment? La réponse ne peut varier : par ignorance et par dédain des lois naturelles et physiologiques, ignorance du rôle dévolu à la matière, base de l’être humain, dédain de cette matière par exaltation vaniteuse et prématurée de l’esprit.
2200 LÙNITIAT10N Qui ne connaît les phrases typiques : « On dirait en vérité qu’il n’est d’autres besoins pour l’humanité que les besoins matériels ? Est-ce que les jouissances de l’esprit ne sont pas supérieures à tout ? Faudrait-il d’aventure laire un dieu de son ventre ? Superbe éloquence des gens qui ont dîné. Le Ventre n’est pas plus dieu que le socle n’est la statue ; mais, si la statue n’est pas bien équilibrée, elle tombe et se brise ; si le ventre n’est pas satisfait, l’esprit n’est pas d’aplomb et divague. ★ ¥ ¥ A Le Ventre, expression synthétique de l’appareil phy sique, est à la fois dépositaire et générateur de la force sans laquelle rien ne vit. Le Ventre, c’est le mouve ment, l’activité communicable à tous les organes, de puis le plus grossier des muscles jusqu’à la plus dé licate fibre du cerveau, On vit sans penser, on ne pense pas sans vivre. Que dirait-on d’un mécanicien qui, ayant à sa dis position une locomotive, s’asseoirait devant elle, ad mirant l’élégance de ses proportions, le brillant de ses cuivres, mais considérerait comme indigne de lui d’al lumer le foyer ? Sans le feu, la machine n’est que de la mort. Que l’homme y jette le charbon, et elle s’ébranle, elle part, elle glisse, elle vole vers le but. La société n’ayant pas songé tout d’abord à ce que le foyer humain — le Ventre — fût alimenté et entre tenu, a commis œuvre de folie.
3Le mécanicien fera-t-il une distinction entre ses diverses machines, selon leur rôle dans le trafic : manoeuvres, transport des marchandises, trains de voyageurs ou express de luxe? Allumera-t-il, entretiendra-t-il seulement celles qui sont destinées aux tra vaux dits plus nobles, et laissera-t-il les autres à foyer éteint? Non pas; il sait que la condition première de la Vie de ses machines, c’est ralimentation ; il sait encore que l’œuvre de chacune, si inférieure qu’elle semble, est essentielle à l’entreprise générale. L’homme que la société laisse mourir de faim est une force perdue pour l’humanité, dont l’intérêt bien entendu est que toutes ses machines soient sous pres sion et prêtes à donner le maximum d’énergie dont elles sont susceptibles. Ah’Z homini utilius homine, a dit Spin osa. Rien n’est plus utile à l’homme que l’homme. C’est avoir méconnu cette utilité que d’avoir basé la société sur le mépris de la matière. « Mais, s’écrient les philosophes, par vos odieuses théories, vous subordonnez à la matière ce qui est mille fois plus respectable: l’intelligence, la pensée, l’âme ! » Au contraire, c’est par respect pour le développe ment rationnel de ces facultés, que la raison réclame le développement normal de la matière. Antériorité n’est pas domination. Dans la nature naturée, abstraction faite de la source première, dontnous n’avons pas ànouspréoccuperici, la matière préexiste à l’esprit. Nourrir le corps est la première obligation qui a pour conséquence immé202 l’initiation diate le développement de l’intelligence et pour con clusion l’éclosion de l’esprit. Il faut que la racine soit saine pour que la fleur s’épanouisse. Mens sana in corpore sano. Un corps qui souffre — et la faim est une souffrance inévitable— n’est pas le corpus sanum. * ¥ * A quelle perversion — à quelle chute — convientil d’attribuer ce mépris anormal et illogique du corps de l’Homme? Il serait profondément intéressant de remonter — d’après les données de la Science nouvelle — jusqu’à ce moment — incalculable en sa petitesse — où s’ef fectua le changement de plan qui marqua le passage de la matière à l’esprit et dont l’Humanité est pour nous l’expression visible et déjà développée. Quand une opération merveilleuse donne à l’aveuglené la sensation de la lumière, les objets lui apparais sent plus grands que nature. Quand la cellule-sensa tion parvint au stade-sentiment, l’éblouissement fut tel que l’illumination de la faculté acquise troubla la notion d’équilibre. Lorsque, aux commencements de l’histoire, les hommes commencèrent à se rencontrer, à comprendre l’utilité du concours mutuel, il existait entre eux des inégalités corporelles et intellectuelles. Si elles eussent été seulement corporelles, elles se seraient résolues par la loi des compensations, chacun apportant à la masse sa quotité d’efforts possibles, facilement mesurables.
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
No commentary for this page.