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1ESSAI SUR LA SITUATION PHILOSOPHIQUE 9 étrange et attirante philosophie. Le principe d'où tout découle n'est plus l’Idée mais la Volonté : non pas la volonté telle que le vulgaire l’imagine, mais la Volonté impersonnelle, j’allais dire inconsciente, qui préside A toutes les causes, qui détermine tous les effets, qui fait tomber la pierre sur le sol, qui combine les atomes, qui pousse l'oiseau à faire son nid, qui inspire à l’homme tous ses sentiments et son amour pour la vie. La Volonté veut tout, produit tout, c'est d'elle que tout émane. Plus l’homme combat ses instincts infé rieurs, plus il cherche à se spiritualiser, plus il tend vers la perfection, vers le but final qui est le retour à la Volonté suprême, l'anéantissement dans son sein, le Nirvûna. La vie, telle que nous la comprenons, est l’obstacle qui s’oppose à la réalisation du bonheur vrai, au retour à l’Unité. Le sage doit-il pour cela renoncer à l’existence, s'en défaire par la force? Non, qu’il accepte ce mal dont il n’est pas responsable, mais qu’il contribue à la délivrance de l’humanité en l’acheminant vers la mort. C'est pourquoi les femmes sont un grave péril, une ruse de Satan, l’amour une duperie, la procréation une absurdité. Par l’égoïsme, qui est une forme de l'instinct de con servation. nous tenons à la terre: il faut vaincre l’é goïsme ; par la charité, le dévouement, le sacrifice, nous nous détachons d'elle, il faut développer en nous ces vertus. La sympathie est le fondement de la morale, elle prouve à chaque homme qu'il n’est qu’une insé parable parcelle du Tout, qu’il ne fait qu’un avec lui. Tat huant asui, tu es cela, dit la maxime hindoue, la 10 1. INITIATION seule vraie.
2Le guerrier qui meurt pour sa patrie, tout être qui se sacrifie pour la communauté, en affirmant victorieusement l'excellence de cette parole, triomphe de l'esclavage, s'affranchit définitivement par la mort victorieuse. Telle est, en un href résumé, la métaphysique et la morale de Schopcnhauer : l’originalité de cette doc trine n'est pas le seul caractère qui la distingue. Le vague des conceptions, le peu de solidité des argu ments disparaissent dans le poétique du langage, dans l’ironie, dans la verve sarcastique qui ornent l’expo sition des idées. Schopcnhauer n’est pas un métaphy sicien ordinaire, à la mode allemande, il est misan thrope avec autant d’esprit que La Rochefoucauld, poète comme pas un philosophe. Son œuvre, d’abord obscure et méconnue, a conquis une des premières places; son action sur la société, quoique tardive, est indéniable. Edouard de Hartmann a succédé au pessimiste de Francfort avec un succès, en possession d’une popu larité qui, en Allemagne du moins, va toujours gran dissant. 11 part, à peu de chose près, des mêmes principes, aboutit aux mêmes conclusions. Moins spirituel et moins caustique, mais plus bril lant. aussi plus superficiel, il a fondé sur ce qu'il appelle l'Inconscient son explication de l’homme et du monde. Ses théories, dont l'analogie avec celles de Schopcnhauer est évidente, paraissent remonter à Leibnitz, aux Perceptions insensibles. L’Inconscient (Unbewüstes) est l’être unique dont les individus ne sont que des manifestations phénoESSAI SLR LA SITUATION PHILOSOPHIQUE 1 I ménales. 11 n’est pas seulement la Volonté (car on ne conçoit pas de volonté sans objet) mais la Volonté avec son Idée objet (Vorslellung).
3La Volonté cons ciente, celle qui préside aux actes réfléchis chez l'hoinmc, n’est qu'une exception, une injure à l’In conscient qui par toutes les fins l’opprime : l’issue de sa lutte avec lui n’est pas douteuse, il l’anéantira tôt ou tard. Nous sommes, presque autant que l’animal, esclaves de l’instinct qui n’est qu’une manifestation sensible de l’Inconscient; et même notre volonté n’est vraiment maîtresse du corps que lorsqu’elle agit par l’intermédiaire du vouloir inconscient : un mouve ment réfléchi ne devient facile que lorsqu’il se trans forme en une sorte de réflexe ; l’entraînement, dans tous les exercices physiques en est une preuve con vaincante. C’est encore à l'InconsJent qu’il faut remonter pour expliquer le sentiment de l’idéal. L’or ganisme ne fait pas l’instinct, comme le prétendent les cartésiens; c’est bien plutôt celui-ci qui détermine celui-là; et, pour appuyer son assertion, l’auteur a puisé dans son érudition une foule d’ingénieux exemples. Nous sommes donc des instruments de l’Inconscient, et la conscience de notre moi n’est qu’une anomalie, et le philosophe conclut comme son maître : Pour être ce que nous sommes, mieux vaut ne pas être. Avec cette doctrine se termine l’histoire contempo raine des idées allemandes. Il semble inutile d’insister sur leur allure commune, sur le fond d’où elles dérivent toutes, le panthéisme. La marche rapide des sciences y a fatalement conduit l’esprit germanique, on va voir qu’en France et en Angleterre celles-ci ont
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
1ESSAI SUR LA SITUATION PHILOSOPHIQUE 9 étrange et attirante philosophie. Le principe d'où tout découle n'est plus l’Idée mais la Volonté : non pas la volonté telle que le vulgaire l’imagine, mais la Volonté impersonnelle, j’allais dire inconsciente, qui préside A toutes les causes, qui détermine tous les effets, qui fait tomber la pierre sur le sol, qui combine les atomes, qui pousse l'oiseau à faire son nid, qui inspire à l’homme tous ses sentiments et son amour pour la vie. La Volonté veut tout, produit tout, c'est d'elle que tout émane. Plus l’homme combat ses instincts infé rieurs, plus il cherche à se spiritualiser, plus il tend vers la perfection, vers le but final qui est le retour à la Volonté suprême, l'anéantissement dans son sein, le Nirvûna. La vie, telle que nous la comprenons, est l’obstacle qui s’oppose à la réalisation du bonheur vrai, au retour à l’Unité. Le sage doit-il pour cela renoncer à l’existence, s'en défaire par la force? Non, qu’il accepte ce mal dont il n’est pas responsable, mais qu’il contribue à la délivrance de l’humanité en l’acheminant vers la mort. C'est pourquoi les femmes sont un grave péril, une ruse de Satan, l’amour une duperie, la procréation une absurdité. Par l’égoïsme, qui est une forme de l'instinct de con servation. nous tenons à la terre: il faut vaincre l’é goïsme ; par la charité, le dévouement, le sacrifice, nous nous détachons d'elle, il faut développer en nous ces vertus. La sympathie est le fondement de la morale, elle prouve à chaque homme qu'il n’est qu’une insé parable parcelle du Tout, qu’il ne fait qu’un avec lui. Tat huant asui, tu es cela, dit la maxime hindoue, la 10 1. INITIATION seule vraie.
2Le guerrier qui meurt pour sa patrie, tout être qui se sacrifie pour la communauté, en affirmant victorieusement l'excellence de cette parole, triomphe de l'esclavage, s'affranchit définitivement par la mort victorieuse. Telle est, en un href résumé, la métaphysique et la morale de Schopcnhauer : l’originalité de cette doc trine n'est pas le seul caractère qui la distingue. Le vague des conceptions, le peu de solidité des argu ments disparaissent dans le poétique du langage, dans l’ironie, dans la verve sarcastique qui ornent l’expo sition des idées. Schopcnhauer n’est pas un métaphy sicien ordinaire, à la mode allemande, il est misan thrope avec autant d’esprit que La Rochefoucauld, poète comme pas un philosophe. Son œuvre, d’abord obscure et méconnue, a conquis une des premières places; son action sur la société, quoique tardive, est indéniable. Edouard de Hartmann a succédé au pessimiste de Francfort avec un succès, en possession d’une popu larité qui, en Allemagne du moins, va toujours gran dissant. 11 part, à peu de chose près, des mêmes principes, aboutit aux mêmes conclusions. Moins spirituel et moins caustique, mais plus bril lant. aussi plus superficiel, il a fondé sur ce qu'il appelle l'Inconscient son explication de l’homme et du monde. Ses théories, dont l'analogie avec celles de Schopcnhauer est évidente, paraissent remonter à Leibnitz, aux Perceptions insensibles. L’Inconscient (Unbewüstes) est l’être unique dont les individus ne sont que des manifestations phénoESSAI SLR LA SITUATION PHILOSOPHIQUE 1 I ménales. 11 n’est pas seulement la Volonté (car on ne conçoit pas de volonté sans objet) mais la Volonté avec son Idée objet (Vorslellung).
3La Volonté cons ciente, celle qui préside aux actes réfléchis chez l'hoinmc, n’est qu'une exception, une injure à l’In conscient qui par toutes les fins l’opprime : l’issue de sa lutte avec lui n’est pas douteuse, il l’anéantira tôt ou tard. Nous sommes, presque autant que l’animal, esclaves de l’instinct qui n’est qu’une manifestation sensible de l’Inconscient; et même notre volonté n’est vraiment maîtresse du corps que lorsqu’elle agit par l’intermédiaire du vouloir inconscient : un mouve ment réfléchi ne devient facile que lorsqu’il se trans forme en une sorte de réflexe ; l’entraînement, dans tous les exercices physiques en est une preuve con vaincante. C’est encore à l'InconsJent qu’il faut remonter pour expliquer le sentiment de l’idéal. L’or ganisme ne fait pas l’instinct, comme le prétendent les cartésiens; c’est bien plutôt celui-ci qui détermine celui-là; et, pour appuyer son assertion, l’auteur a puisé dans son érudition une foule d’ingénieux exemples. Nous sommes donc des instruments de l’Inconscient, et la conscience de notre moi n’est qu’une anomalie, et le philosophe conclut comme son maître : Pour être ce que nous sommes, mieux vaut ne pas être. Avec cette doctrine se termine l’histoire contempo raine des idées allemandes. Il semble inutile d’insister sur leur allure commune, sur le fond d’où elles dérivent toutes, le panthéisme. La marche rapide des sciences y a fatalement conduit l’esprit germanique, on va voir qu’en France et en Angleterre celles-ci ont
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