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1QUE DOIT ÊTRE LE MOI? 105 principe paraissant être pour lui une chance à courir plutôt qu’un but à atteindre. Laissez-moi maintenant, cher et vénéré maître, vous exprimer mon avis. Le principe masculin, la haute et suprême intellectualité n’a pas seule, son ésotérisme. 11 faut, pour y atteindre réaliser l’ésoté risme matériel et moral, sous peine de voir l’attique radieux de l’édifice construit s’effondrer par la ruine des matériaux mauvais employés pour la base. La matière de notre personnalité doit être aussi ho mogène dans sa substance, dans sa vie, que dans son esprit. La beauté et la bonté adéquates à notre nature sont les conditions sans lesquelles Y intelligence su prême ne peut exister. Avons-nous réalisé cette beauté et cette bonté ? Avons-nous fait de notre corps un instrument suffi samment trempé pour ne point fléchir sous l’effort de la vie? Notre existence matérielle est-elle suffisante pour nous permettre de l’exposer sans danger aux exigences de notre force morale ? Et, si cela est, la bonté, ce corps de l’intelligence a-t-elle été assez souvent mise à l’épreuve de l’égoïsme destructeur ? Notre désir est-il assez pur et notre désintéressement absolu pour ne pas se dérober devant les ordres de cette intellectualité suprême à laquelle nous tendons. Il est facile à un écrivain érudit et intelligent comme M. Barrés d’écrire de beaux livres et de réa liser par eux la célébrité et la fortune. Il est facile, lorsque l’on sait dire et penser élégamment, de faire naître des théories originales et saisissantes.
2I0Ô l’initiation On peut ainsi se créer une atmosphère de sérénité matérielle dans laquelle monte un encens propice à des oeuvres nouvelles. Il est fort agréable d’être sacré général sans avoir connu la misère du soldat, et de disserter du haut des étoiles du commandement sur des idées philosophiques et philanthropiques alors que le petit troupier souffre et vit la philosophie, la dure philosophie d’en bas. Il est possible, voire commode, de décréter que l’on a été de toute éternité créé pour jouer les maréchaux ; mais j’affirme qu’il faut être capable de tous les états inférieurs pour prétendre à les dominer. C’est en ces lignes que je résume mes idées philo sophiques : être capable de tous les étals inférieurs pour prétendre à les dominer. Si l’on considère le but de l’individualité qui a eu le bonheur de recevoir une clarté de la Sainte Science, on voit que ce but, comme ne le fait pas assez remar quer, selon moi, et d’une manière trop épisodique, M. Barrés, est d’atteindre l’absolu et de s’y noyer en l’absorbant. C’est de cet absolu que nous recevons la lumière plus ou moins claire, plus ou moins chaude, plus ou moins belle, plus ou moins réfrac tée, suivant la pureté de l’enveloppe individuelle qu’elle doit traverser pour atteindre notre conscience. Permettez-moi d’emprunter à une image banale la ressemblance de ce que je voudrais vous exprimer en cette justification. Cette ressemblance est saisis sante en l’espèce. Je n’ai donc aucun scrupule à l’employer : aussi bien l’analogie nous est-elle fami lière.
3QUE DOIT ÊTRE LE MOI? IO7 Sur son banc de quart, dans la nuit, le comman dant se promène. Les courants, la tempête, ont fait dériver son navire : il ne sait plus où il est. Le ciel est noir, aucun indice, dans la nuit qui l’entoure, pour lui montrer la route à suivre. Le point qu’il a fait la veille, à midi, et l’estime lui ont révélé sa position approximative. Il a relevé des côtes inhos pitalières dans ces parages et craint que son navire, drossé par la mer et le vent, ne vienne s’y briser. Le compas affolé ne marque plus le nord ; il navi gue à l’aventure, sans savoir où il va : cependant un éclair fugitif dans la nuit a blêmi la crête des vagues : un phare a jeté sa faible lueur et va, par ses éclats et sa position, révéler au commandant la bonne route II a pris sa lunette, essuyé les verres tout brouillés d’em bruns, mis l’instrument au point... et il est là, l’œil à l’oculaire, appuyé sur la rampe de la passerelle, rete nant son souffle et concentrant en son regard toute sa vitalité ; il ne vit plus que par son œil ; c’est à cet organe qu’il va devoir le salut. Enfin il se relève, un commandement retentit. Vers un point désigné de l’horizon le timonnier a dirigé le cap ; le navire est sauvé et maintenant marche à toute vapeur, l’avant droit sur la passe. Ainsi en est-il de nos âmes ; elles aussi, entourées des ténèbres de l’agnosticisme, tourbillonnent sans direction sur le gouffre amer du néant : le mouvement seul existe pour elles, et le bruit. Mais, si elles ne sont point aveugles, une pâle lueur de vérité peut leur indiquer l’existence d’un but, et l’instrument de la science sacrée leur en révéler la nature. Pour cela,
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
1QUE DOIT ÊTRE LE MOI? 105 principe paraissant être pour lui une chance à courir plutôt qu’un but à atteindre. Laissez-moi maintenant, cher et vénéré maître, vous exprimer mon avis. Le principe masculin, la haute et suprême intellectualité n’a pas seule, son ésotérisme. 11 faut, pour y atteindre réaliser l’ésoté risme matériel et moral, sous peine de voir l’attique radieux de l’édifice construit s’effondrer par la ruine des matériaux mauvais employés pour la base. La matière de notre personnalité doit être aussi ho mogène dans sa substance, dans sa vie, que dans son esprit. La beauté et la bonté adéquates à notre nature sont les conditions sans lesquelles Y intelligence su prême ne peut exister. Avons-nous réalisé cette beauté et cette bonté ? Avons-nous fait de notre corps un instrument suffi samment trempé pour ne point fléchir sous l’effort de la vie? Notre existence matérielle est-elle suffisante pour nous permettre de l’exposer sans danger aux exigences de notre force morale ? Et, si cela est, la bonté, ce corps de l’intelligence a-t-elle été assez souvent mise à l’épreuve de l’égoïsme destructeur ? Notre désir est-il assez pur et notre désintéressement absolu pour ne pas se dérober devant les ordres de cette intellectualité suprême à laquelle nous tendons. Il est facile à un écrivain érudit et intelligent comme M. Barrés d’écrire de beaux livres et de réa liser par eux la célébrité et la fortune. Il est facile, lorsque l’on sait dire et penser élégamment, de faire naître des théories originales et saisissantes.
2I0Ô l’initiation On peut ainsi se créer une atmosphère de sérénité matérielle dans laquelle monte un encens propice à des oeuvres nouvelles. Il est fort agréable d’être sacré général sans avoir connu la misère du soldat, et de disserter du haut des étoiles du commandement sur des idées philosophiques et philanthropiques alors que le petit troupier souffre et vit la philosophie, la dure philosophie d’en bas. Il est possible, voire commode, de décréter que l’on a été de toute éternité créé pour jouer les maréchaux ; mais j’affirme qu’il faut être capable de tous les états inférieurs pour prétendre à les dominer. C’est en ces lignes que je résume mes idées philo sophiques : être capable de tous les étals inférieurs pour prétendre à les dominer. Si l’on considère le but de l’individualité qui a eu le bonheur de recevoir une clarté de la Sainte Science, on voit que ce but, comme ne le fait pas assez remar quer, selon moi, et d’une manière trop épisodique, M. Barrés, est d’atteindre l’absolu et de s’y noyer en l’absorbant. C’est de cet absolu que nous recevons la lumière plus ou moins claire, plus ou moins chaude, plus ou moins belle, plus ou moins réfrac tée, suivant la pureté de l’enveloppe individuelle qu’elle doit traverser pour atteindre notre conscience. Permettez-moi d’emprunter à une image banale la ressemblance de ce que je voudrais vous exprimer en cette justification. Cette ressemblance est saisis sante en l’espèce. Je n’ai donc aucun scrupule à l’employer : aussi bien l’analogie nous est-elle fami lière.
3QUE DOIT ÊTRE LE MOI? IO7 Sur son banc de quart, dans la nuit, le comman dant se promène. Les courants, la tempête, ont fait dériver son navire : il ne sait plus où il est. Le ciel est noir, aucun indice, dans la nuit qui l’entoure, pour lui montrer la route à suivre. Le point qu’il a fait la veille, à midi, et l’estime lui ont révélé sa position approximative. Il a relevé des côtes inhos pitalières dans ces parages et craint que son navire, drossé par la mer et le vent, ne vienne s’y briser. Le compas affolé ne marque plus le nord ; il navi gue à l’aventure, sans savoir où il va : cependant un éclair fugitif dans la nuit a blêmi la crête des vagues : un phare a jeté sa faible lueur et va, par ses éclats et sa position, révéler au commandant la bonne route II a pris sa lunette, essuyé les verres tout brouillés d’em bruns, mis l’instrument au point... et il est là, l’œil à l’oculaire, appuyé sur la rampe de la passerelle, rete nant son souffle et concentrant en son regard toute sa vitalité ; il ne vit plus que par son œil ; c’est à cet organe qu’il va devoir le salut. Enfin il se relève, un commandement retentit. Vers un point désigné de l’horizon le timonnier a dirigé le cap ; le navire est sauvé et maintenant marche à toute vapeur, l’avant droit sur la passe. Ainsi en est-il de nos âmes ; elles aussi, entourées des ténèbres de l’agnosticisme, tourbillonnent sans direction sur le gouffre amer du néant : le mouvement seul existe pour elles, et le bruit. Mais, si elles ne sont point aveugles, une pâle lueur de vérité peut leur indiquer l’existence d’un but, et l’instrument de la science sacrée leur en révéler la nature. Pour cela,
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
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