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1La Passion du Désir; le Désir est illusoire. Il existe un très grand nombre de personnes ne pensant que spéculations, mais, par contre, il n’en existe qu’un très petit nombre de spéculateurs vrai ment sérieux qui doivent leur connaissance aux plus grandes bagatelles de la vie. Un penseur savant, de mes amis, était accoutumé d’écrire toutes les pensées -qui lui venaient dans l’esprit à la vue de quelque atti tude singulière d’un homme, de quelque apparence de raison dans une bête, ou de ce qu’il trouvait digne de remarque dans tout autre objet. Il pouvait mora liser sur une tabatière, discourir avec éloquence sur un fichu ou une paire de manchettes, et animer à la pratique de la vertu à l’occasion d’une perruque. J’ai cru devoir faire ce détail pour servir d’excuse à mon ingénieux collaborateur et fus moi-même appelé à travailler sur le pouvoir de la pensée, la passion du désir, d’où je déduis que le désir n’est qu’illusoire. De ce fait, passons aux remarques. Il n’y a pas encore très longtemps que ma pensée se dirigeait sur un petit chat qui faisait mille tours de souplesse, et l’initiation 204 autant de cabrioles, qui servaient à marquer la joie et à exciter la mienne, pendant qu’un vieux Rominagrobis, assis sur son derrière, avec l’air du monde le plus grave, paraissait insensible à tout ce badinage, l’envie m’a pris de rechercher quelle pouvait être la cause d'une humeur si opposée entre deux créatures qui ne semblaient différer qu’à l’égard de quelques années, et je n’ai pu l’attribuer qu'à la force de la nouveauté.
2Si Ton examine toutes les espèces de créatures, on verra que celles qui ont été le moins dans le monde, paraissent les plus satisfaites de leur état ; car, outre qu’à l’égard d’un nouveau venu le monde a une fraî cheur qui le remplit de joie, l’existence elle-même, quoique dépourvue d’une grande variété de plaisirs, lui cause une sensation agréable. Mais à mesure que l’âge avance, tout paraît le flétrir ; les sens se dégoû tent de ce qui les charmait autrefois, et l’existence devient fade et insipide. Nous en voyons un exemple dans le genre humain ; supposez qu'un petit enfant n’ait aucun mal qui l'incommode, et qu’il lui soit permis de changer de jouets, il se divertit de la moindre bagatelle. Il n’y a rien qui trouble sa joie, à moins qu’il ne soit condamné à quelque peine ou à la solitude. La jeunesse a besoin d’occuper son feu à de violents exercices ; l’homme fait, dévoué à la pour suite des biens ou des honneurs, aime le tracas d’une vie active ; enfin, le vieillard, qui a perdu le goût de toutes ces distractions, devient un fardeau insup portable à lui-même. On peut rendre compte, en quelque manière, de cette différence, si on l’attriNOUVEAUTÉ SUR L’IMMORTALITÉ 205 bue à la vigueur et au déclin des facultés; mais je croirais aussi qu’elle vient surtout de ce que plus nous avons joui de l’existence, moins nous y sommes sensibles, et plus elle a besoin de nouveaux amuse ments pour nous délasser du dégoût et de la fatigue qui l’accompagnent. La nouveauté est une influence aussi puissante qu’étendue. Il y a longtemps que les philosophes ont observé qu’elle est la source de l’admiration, qui diminue à mesure que les objets nous deviennent plus familiers et qui s’éteint d’abord que nous en avons une parfaite connaissance.
3Mais je ne sache pas qu’on ait remarqué communément que toutes les autres passions dépendent en grande partie du même attribut. Qu’est-ce autre chose que la nouveauté qui enflamme le désir, qui augmente la joie, qui provoque la colère, qui excite l’envie, et qui inspire l’horreur ? De là vient que l’amour languit dès qu’il possède son objet, et que l’amitié même a besoin de l’absence pour s’entretenir. De là vient qu’on s’accoutume à voir des monstres sans en témoigner aucun rebut, et à regarder la beauté la plus charmante sans éprouver aucun transport. Cette agitation des esprits animaux, en quoi consiste la passion, est l’effet ordinaire de la surprise, et pendant qu’elle dure, elle amplifie les qualités agréables ou désagréables de son objet ; mais aussitôt que l’émotion cesse avec le goût de la nou veauté, tout paraît sous un autre jour et nous affecte moins qu’on aurait dû s’y attendre naturellement, pour nous avoir trop frappés d’abord. Il ne sera pas inutile de rechercher jusqu’où l’amour
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
1La Passion du Désir; le Désir est illusoire. Il existe un très grand nombre de personnes ne pensant que spéculations, mais, par contre, il n’en existe qu’un très petit nombre de spéculateurs vrai ment sérieux qui doivent leur connaissance aux plus grandes bagatelles de la vie. Un penseur savant, de mes amis, était accoutumé d’écrire toutes les pensées -qui lui venaient dans l’esprit à la vue de quelque atti tude singulière d’un homme, de quelque apparence de raison dans une bête, ou de ce qu’il trouvait digne de remarque dans tout autre objet. Il pouvait mora liser sur une tabatière, discourir avec éloquence sur un fichu ou une paire de manchettes, et animer à la pratique de la vertu à l’occasion d’une perruque. J’ai cru devoir faire ce détail pour servir d’excuse à mon ingénieux collaborateur et fus moi-même appelé à travailler sur le pouvoir de la pensée, la passion du désir, d’où je déduis que le désir n’est qu’illusoire. De ce fait, passons aux remarques. Il n’y a pas encore très longtemps que ma pensée se dirigeait sur un petit chat qui faisait mille tours de souplesse, et l’initiation 204 autant de cabrioles, qui servaient à marquer la joie et à exciter la mienne, pendant qu’un vieux Rominagrobis, assis sur son derrière, avec l’air du monde le plus grave, paraissait insensible à tout ce badinage, l’envie m’a pris de rechercher quelle pouvait être la cause d'une humeur si opposée entre deux créatures qui ne semblaient différer qu’à l’égard de quelques années, et je n’ai pu l’attribuer qu'à la force de la nouveauté.
2Si Ton examine toutes les espèces de créatures, on verra que celles qui ont été le moins dans le monde, paraissent les plus satisfaites de leur état ; car, outre qu’à l’égard d’un nouveau venu le monde a une fraî cheur qui le remplit de joie, l’existence elle-même, quoique dépourvue d’une grande variété de plaisirs, lui cause une sensation agréable. Mais à mesure que l’âge avance, tout paraît le flétrir ; les sens se dégoû tent de ce qui les charmait autrefois, et l’existence devient fade et insipide. Nous en voyons un exemple dans le genre humain ; supposez qu'un petit enfant n’ait aucun mal qui l'incommode, et qu’il lui soit permis de changer de jouets, il se divertit de la moindre bagatelle. Il n’y a rien qui trouble sa joie, à moins qu’il ne soit condamné à quelque peine ou à la solitude. La jeunesse a besoin d’occuper son feu à de violents exercices ; l’homme fait, dévoué à la pour suite des biens ou des honneurs, aime le tracas d’une vie active ; enfin, le vieillard, qui a perdu le goût de toutes ces distractions, devient un fardeau insup portable à lui-même. On peut rendre compte, en quelque manière, de cette différence, si on l’attriNOUVEAUTÉ SUR L’IMMORTALITÉ 205 bue à la vigueur et au déclin des facultés; mais je croirais aussi qu’elle vient surtout de ce que plus nous avons joui de l’existence, moins nous y sommes sensibles, et plus elle a besoin de nouveaux amuse ments pour nous délasser du dégoût et de la fatigue qui l’accompagnent. La nouveauté est une influence aussi puissante qu’étendue. Il y a longtemps que les philosophes ont observé qu’elle est la source de l’admiration, qui diminue à mesure que les objets nous deviennent plus familiers et qui s’éteint d’abord que nous en avons une parfaite connaissance.
3Mais je ne sache pas qu’on ait remarqué communément que toutes les autres passions dépendent en grande partie du même attribut. Qu’est-ce autre chose que la nouveauté qui enflamme le désir, qui augmente la joie, qui provoque la colère, qui excite l’envie, et qui inspire l’horreur ? De là vient que l’amour languit dès qu’il possède son objet, et que l’amitié même a besoin de l’absence pour s’entretenir. De là vient qu’on s’accoutume à voir des monstres sans en témoigner aucun rebut, et à regarder la beauté la plus charmante sans éprouver aucun transport. Cette agitation des esprits animaux, en quoi consiste la passion, est l’effet ordinaire de la surprise, et pendant qu’elle dure, elle amplifie les qualités agréables ou désagréables de son objet ; mais aussitôt que l’émotion cesse avec le goût de la nou veauté, tout paraît sous un autre jour et nous affecte moins qu’on aurait dû s’y attendre naturellement, pour nous avoir trop frappés d’abord. Il ne sera pas inutile de rechercher jusqu’où l’amour
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
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