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1L INITIATION 194 lait. Marc-Antoine, pour en faire hommage à la gorge de Cléopâtre, désira cette pierre et mit tout en œuvre pour l’avoir. Il avait tort, car l’opale est une pierre néfaste et maléfique, comme l’amour de la belle reine Egyptienne. Mais le vieux Nonius préféra l’exil à l’abandon de son opale. Si les Anciens aimaient si profondément leurs joyaux, c’est qu’ils y attachaient d’autres idées que nous. Pour eux, un bijou n’était pas seulement une parure charmante, mais frivole, un objet éclatant, uniquement destiné à la décoration de la personne humaine, c’était encore une amulette, c’est-à-dire un objet possédant la vertu d’écarter les influences mau vaises, ou un talisman, c’est-à-dire un objet doué du pouvoir d’attirer les influences favorables. Allez au Musée du Louvre et comparez les bijoux légués par des civilisations disparues avec ceux qu’on fabrique aujourd’hui, les parures égyptiennes ou assyriennes avec les parures qu’on vend rue de la Paix. Là, quel art merveilleux ; ici quelle grossièreté et quelle sottise ! Le bijou moderne n’existe pas plus que l’architecture moderne. Si quelquefois un artiste de race s’avise d’exécuter un bijou de caractère, com bien pourraient le comprendre? Le maître statuaire Jean Dampt s’amusa à sculpter un bracelet d’or por tant une chimère d’argent. C’était fort beau. Il l’exposa il y a deux ans, au Salon du Champ de Mars. Pas une Parisienne ne désira ce bijou d’art. Objet essentiellement symbolique, comme tous les objets décoratifs, le bijou n’acquiert sa beauté que par mi les races dont l’art exprime le symbole. Aussi les
2LES SECRETS DES PIERRES PRECIEUSES ig5 bijoux des anciens Asiatiques, ceux des Arabes et des Byzantins sont-ils beaucoup plus beaux que ceux créés par l’art plus naturaliste des Grecs et des Ro mains. Au xve siècle, presque tous les grands maîtres de la sculpture et de l’architecture sont orfèvres comme Ghiberti, et aussi de nombreux peintres, comme Verocchio, le maître du Perugin et du Vinci, comme Holbein et Durer. Et pourtant les bijoux de cette époque ne sont pas comparables aux fragments d’orfè vrerie du vieil Orient. Si éclatant artiste soit-il, Cellini ne réussit pas à créer des bijoux admirables. Il imite la nature de trop près. Il ne sait pas extraire cette quintessence de formes qui, seule, peut donner aux arts décoratifs un sens et une beauté. Un objet de luxe doit avoir une âme, sous peine de n'être qu’une vul gaire futilité. Il sera sans beauté s’il ne peut témoi gner d’un idéal. Les bijoux sacrés des Anciens étaient d’inimitables modèles parce qu’ils étaient des pantacles. Tel le pectoraPdu grand prêtre égyptien ; telle la tablette de Gemmes, Urim et Thumim, que le grand prêtre hébreu portait sur la poitrine (i). Je crois que la venue au jour de la jeune génération d’artistes, si profondément éprise du symbolisme, aura cette conséquence de créer un mouvement de renaissance dans l’art du bijou. Sans doute aussi, on s’attachera à vouloir faire d’un joyau l’emblème d’un sentiment profond ou la représentation de concep tions initiatiques, et reprendra-t-on les traditions des ( i ) Voir au sujet du pectoral du Cohène Hagadol une étude de M. Paul Sédir, parue dans {’Initiation.
3l’initiation 196 Anciens sur les propriétés occultes des pierreries. Eprises de beauté, les femmesaiment instinctivement les pierreries; sans doute leur intuition les avertit que dans ces minéraux chatoyants et multicolores il y a autre chose qu’une joie éphémère des yeux, qu'un charme fugace du regard, autre chose que la caresse aimable d’un reflet. Elles sentent que toute beauté a son âme, et qu'une âme mystérieuse, aux vertus pro fondes, se cache dans le corps de la pierre précieuse, — manifestée seulement, par quelque scintillement fascinateur. Et cette âme mystérieuse des pierres, il est donné aux femmes de la soupçonner, et à quelques voyants d’entre les hommes de la comprendre et de l’approfondir. Les pierres ne sont-elles pas vivantes, comme les fleurs? Ces prismes infiniment variés ne sont-ils pas comme des étoiles multicolores à l’échelle de la statue féminine? Et, comme les femmes dont elles accentuent la beauté, elles sont variables et changeantes. Pour quels motifs inconnus deviennent-elles plus resplendis santes ou plus pâles ? Joyeux à la clarté du soleil, le pur et bleu saphir s’attriste quand tombe la mélancolie du soir, auquel il emprunte les tons violacés de brumes enveloppant les forêts lointaines. Aux lueurs des bou gies, l’émeraude — vert souvenir des prairies et des mers — voile son éclat. Et ces pierres, évidemment douées d’une vie intense et personnelle, sont-elles tou jours harmonieusement alliées à la personnalité de celles qui les portent? Cette jeune femme qui livre l’inti mité de sa chairau baiser de l’opale, — de l’opale néfaste à l’amour, — est-elle sensitive et frêle, comme cette
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
1L INITIATION 194 lait. Marc-Antoine, pour en faire hommage à la gorge de Cléopâtre, désira cette pierre et mit tout en œuvre pour l’avoir. Il avait tort, car l’opale est une pierre néfaste et maléfique, comme l’amour de la belle reine Egyptienne. Mais le vieux Nonius préféra l’exil à l’abandon de son opale. Si les Anciens aimaient si profondément leurs joyaux, c’est qu’ils y attachaient d’autres idées que nous. Pour eux, un bijou n’était pas seulement une parure charmante, mais frivole, un objet éclatant, uniquement destiné à la décoration de la personne humaine, c’était encore une amulette, c’est-à-dire un objet possédant la vertu d’écarter les influences mau vaises, ou un talisman, c’est-à-dire un objet doué du pouvoir d’attirer les influences favorables. Allez au Musée du Louvre et comparez les bijoux légués par des civilisations disparues avec ceux qu’on fabrique aujourd’hui, les parures égyptiennes ou assyriennes avec les parures qu’on vend rue de la Paix. Là, quel art merveilleux ; ici quelle grossièreté et quelle sottise ! Le bijou moderne n’existe pas plus que l’architecture moderne. Si quelquefois un artiste de race s’avise d’exécuter un bijou de caractère, com bien pourraient le comprendre? Le maître statuaire Jean Dampt s’amusa à sculpter un bracelet d’or por tant une chimère d’argent. C’était fort beau. Il l’exposa il y a deux ans, au Salon du Champ de Mars. Pas une Parisienne ne désira ce bijou d’art. Objet essentiellement symbolique, comme tous les objets décoratifs, le bijou n’acquiert sa beauté que par mi les races dont l’art exprime le symbole. Aussi les
2LES SECRETS DES PIERRES PRECIEUSES ig5 bijoux des anciens Asiatiques, ceux des Arabes et des Byzantins sont-ils beaucoup plus beaux que ceux créés par l’art plus naturaliste des Grecs et des Ro mains. Au xve siècle, presque tous les grands maîtres de la sculpture et de l’architecture sont orfèvres comme Ghiberti, et aussi de nombreux peintres, comme Verocchio, le maître du Perugin et du Vinci, comme Holbein et Durer. Et pourtant les bijoux de cette époque ne sont pas comparables aux fragments d’orfè vrerie du vieil Orient. Si éclatant artiste soit-il, Cellini ne réussit pas à créer des bijoux admirables. Il imite la nature de trop près. Il ne sait pas extraire cette quintessence de formes qui, seule, peut donner aux arts décoratifs un sens et une beauté. Un objet de luxe doit avoir une âme, sous peine de n'être qu’une vul gaire futilité. Il sera sans beauté s’il ne peut témoi gner d’un idéal. Les bijoux sacrés des Anciens étaient d’inimitables modèles parce qu’ils étaient des pantacles. Tel le pectoraPdu grand prêtre égyptien ; telle la tablette de Gemmes, Urim et Thumim, que le grand prêtre hébreu portait sur la poitrine (i). Je crois que la venue au jour de la jeune génération d’artistes, si profondément éprise du symbolisme, aura cette conséquence de créer un mouvement de renaissance dans l’art du bijou. Sans doute aussi, on s’attachera à vouloir faire d’un joyau l’emblème d’un sentiment profond ou la représentation de concep tions initiatiques, et reprendra-t-on les traditions des ( i ) Voir au sujet du pectoral du Cohène Hagadol une étude de M. Paul Sédir, parue dans {’Initiation.
3l’initiation 196 Anciens sur les propriétés occultes des pierreries. Eprises de beauté, les femmesaiment instinctivement les pierreries; sans doute leur intuition les avertit que dans ces minéraux chatoyants et multicolores il y a autre chose qu’une joie éphémère des yeux, qu'un charme fugace du regard, autre chose que la caresse aimable d’un reflet. Elles sentent que toute beauté a son âme, et qu'une âme mystérieuse, aux vertus pro fondes, se cache dans le corps de la pierre précieuse, — manifestée seulement, par quelque scintillement fascinateur. Et cette âme mystérieuse des pierres, il est donné aux femmes de la soupçonner, et à quelques voyants d’entre les hommes de la comprendre et de l’approfondir. Les pierres ne sont-elles pas vivantes, comme les fleurs? Ces prismes infiniment variés ne sont-ils pas comme des étoiles multicolores à l’échelle de la statue féminine? Et, comme les femmes dont elles accentuent la beauté, elles sont variables et changeantes. Pour quels motifs inconnus deviennent-elles plus resplendis santes ou plus pâles ? Joyeux à la clarté du soleil, le pur et bleu saphir s’attriste quand tombe la mélancolie du soir, auquel il emprunte les tons violacés de brumes enveloppant les forêts lointaines. Aux lueurs des bou gies, l’émeraude — vert souvenir des prairies et des mers — voile son éclat. Et ces pierres, évidemment douées d’une vie intense et personnelle, sont-elles tou jours harmonieusement alliées à la personnalité de celles qui les portent? Cette jeune femme qui livre l’inti mité de sa chairau baiser de l’opale, — de l’opale néfaste à l’amour, — est-elle sensitive et frêle, comme cette
The source text as printed, transcribed diplomatically. Where the source language uses a non-Latin script that reaches us only through a Victorian romanisation, this layer is labelled transliteration, because that is what we hold.
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