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T A B L E J V
Naturel
des Rapports qui cxijlcnt
entre Dieu,
l’Homme & l’Univers.
Expliquer les choses par l'homme»
& non l’homme par les choses.
Des Erreurs & de la Vérité , par un Ph... Inc... p. s»
tfLisut- t/î/LouilvS'iPremière Partie.
A EDIMBOURG.
♦»
I782.
-
HI9T0B'CM- J
MEOIU*'-
Avis des Editeurs.
Sur les marges du Manuscrit de cet
Ouvrage , que nous tenons d’une per -s
sonne inconnue 3 il existoit un grand
nombre d’ Additions d’une écriture différente. Ayant observé que non seulement ces Additions ne lioient point le
discours 3 mais que quelquefois même
elles en interrompaient le fil ; que d’ailleurs elles étoient d’un genre particulier
qui semble différer de celui de l’Ouvrage 3
nous avons cru devoir les désigner par
des guillemets placés au commencement
& à la fin des différens morceaux de ce
genre : en forte que s’ils ne sont point
de l’Auteur , qu’ils aient été ajoutés
par quelqu’un a qui il auroit confié son
Manuscrit , chacun pourra facilement
les difeerner.
Table.
Première Partie .
I
Ptfge x
2
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5
37
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Seconde Partie.
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W
TABLEAU
Naturel
Des Rapports qui exijlent entre DIE U >
THomme & VUnieers.
I .
Les Vérités fécondes & lumineuses , existeroient moins pour le bonheur de l'homme que
pour son tourment , si l’attrait qu’il se sent pour
elles , étoit un penchant qu’il ne pût jamais satisfaire. Ce seroit même une contradiction inexplicable , dans le premier Mobile , auquel tiennent radicalement ces Vérités , qu’ayant voulu
les dérober à nos regards , il les eût écrites dans
tout ce qui nous environne, ainsi qu’il l’a fait dans
la force vivante des élémens ; dans l’ordre &
l’harmonie de toutes les actions de l’univers , &
plus clairement encore , dans le caractère distin:-*
tif qui constitue l’homme.
Il est bien plus conforme aux loix de cette
Cause primitive , de penser qu’elle n’a pas
multiplié à nos yeux les rayons de sa propre
A
2
Tableau
lumière , pour nous en interdire la connoissance
& l’usage ,* & que si elle a placé près de nous ,
& dans nous - mêmes tant d'objets instructifs ,
c’est pour nous les donner à méditer &c à
comprendre ; & afin de nous amener , par
leur moyen , à des résultats éclatans & généraux , qui pussent calmer nos inquiétudes & nos
désirs.
Ces Vérités cesseroient de nous paroître inaccessibles , si par des soins attentifs & intelligens ,
nous savions saisir le fil , qui nous est sans cesse
présenté ; parce que ce fil correspondant de la
lumière à nous, rempliroit alors le principal objet
qu'elle se propose , qui est sans doute de nous
rapprocher d’elle , & de réunir les deux extrêmes.
Pour concourir à un but si important , commençons par dissiper les doutes qui se sont élevés
sur la vraie nature de l’homme , -parce que c’est
de là que doit résulter la connoissance des loix &
de la nature des autres Etres.
L’homme ne peut donner fexiftence à aucune œuvre matérielle y sans y procéder par
des actes , qui en sont , pour ainsi dire , les
Puissances créatrices , & qui , malgré qu’ils
s’opèrent intérieurement & d'une manière in-
■visible , sont néanmoins aussi faciles à distinguer par leur rang fuçceflïf que par leut*
Naturel. $
différentes propriétés : par exemple , avant que
d’élever un édifice , j’en ai conçu le plan ou la
pensée , j’ai adopté ce plan , & enfin j’ai fait
choix des moyens propres à le réaliser.
Il est: évident que les facultés invifibies par
îefquelles j’ai eu le pouvoir de produire cette
œuvre , sont , par leur nature , très-supérieures
à leur réfulrat , & quelles en sont tout-à-fait
indépendantes. Car cet édifice auroit pu ne pas
recevoir l’existence , sans que les facultés qui
me renaoient capable de la lui donner , en fussent altérées. Depuis qu’il l’a reçue , elles conservent la même supériorité , puisqu’ayant le
pouvoir dé le détruire ne le pas détruire , c’effc
en quelque forte lui continuer l’existence ; enfin ,
s’il venoit à périr , les facultés qui lui ont donné
l’Etre , resseroient après lui ce qu’elles étoient
avant , & pendant sa durée.
être exposé à ses attaques: & quoiqu’elle ne
puiss'e rien ni sur la Cause première , ni sur
l’essence de l'Univers, elle peut en combattre
les A gens , mettre obstacle aux résultats de leurs
actes , & insinuer son aftion déréglée dans les
moindres dérangemens des êtres particuliers,
pour en augmenter encore le déiordre.
Enfin , si nous voulons prendre une idée des
choses temporelles , considérons notre atmosphère elle présente des phénomènes qui peuvent nous en retracer l’origine. Souvent , pendant une matinée entière , de sombres brouillards , ou une seule masse de vapeurs , également étendue dans les airs, semble s’élever
contre la lumière de l’astre du jour , & s’opposer
à sa clarté • mais bientôt le soleil jouissant de
toute sa force , rompt cette barrière , dissipe
l’obscurité , & sépare ces vapeurs en mille nuages , dont les plus purs & les plus légers sont
attirés par sa chaleur , tandis que les plus greffiers & les plus mal sains se précipitent sur la
surface terrestre , pour s’y attacher , & s’y mélanger avec diverses substances matérielles & confuses : ce tableau physique est propre à nous
instruire.
Il est essentiel d’examiner ici comment la
Cause inférieure peut être opposée à la Cause
28 Tableau
supérieure & comment il se peut que le mal
existe en présence des choses divines , sans que
les choses divines y participent. La considération
des phénomènes matériels peut nous aider dans
cette recherche. Observons d’abord la différence qui est entre ces êtres matériels & les
productions intellectuelles de l’Infini.
L’Etre créateur produit sans cesse des Etres
hors de lui , comme les principes des corps produisent sans cesse hors d’eux leur action.
Il ne produit point des afifembîages , puisqu’il
est ÜN & simpîe dans son essence. Par co.nféquent, si, parmi les productions de ce premier
Principe il en est qui puissent se corrompre,
elles ne peuvent au moins se dissoudre ni s’anéantir , comme les productions corporelles &
ccmpofées. Voilà déjà une grande différence ,
quant à la nature de ces deux fortes d’Etres. Nous
en couverons une plus grande encore dans le
genre de corruption dont ils sont susceptibles.
La corruption , le dérangement, le mal enfin
des productions matérielles , est de cesser
d’être fous l’apparence de la forme qui leur est
propre. La corruption des productions immatérielles est de cesser d’être dans la loi qui les
constitue.
Cependant la destruction des productions
matérielles , lorlqu’elle arrive dans son temps &
Naturel. 29
naturellement , n’est point un mal ; elle n’est
désordre , que dans les cas où elle est prématurée : &: même le mal est moins alors dans les
êtres livrés à la deftruéHon , que dans l'adtion
déréglée qui l’occasionne.
Les Etres immatériels, au contraire , n’étant
pas des assemblages , ne peuvent jamais être
pénétrés par aucune action étrangère • ils ne
peuvent en être décomposés , ni anéantis. Ainsi,
la corruption de ces Etres ne fauroit provenir de
la même source que celle des productions matérielles ; puisque la loi contraire , qui agit sur
elles , ne peut agir sur des Etres {impies.
A qui cette corruption doit - elle donc être attribuée? Car les produirions, soit matérielles, soit
immatérielles , puissant la vie dans une source
pure , chacune selon sa classe , ce seroit injurier
le Principe , que d’admettre la moindre fouiliure dans leur essence.
De la différence extrême qui cxifle entre les
produirions immatérielles & les produirions matérielles , il résulte que celles-ci érant passives ,
puisqu’elles sont composées , ne sont point les
agens de leur corruption elles n’en peuvent
donc être que le sujet , puisque ce désordre leur
vient nécessairement du dehors.
Au contraire , les productions immatérielles , en qualité d’Etres (impies y & dans leur état
3o Tableau
mais plus ces masses se rapprocheront du feu
central , plus l’eau se dissipera ; à la fin il ne
reliera que la malle de sel. Alors les Principes
ignés , renfermes dans cette massè de sel , fermentant sur eux - mêmes , l’embrasseront , & la
traverleront pour rejoindre leur feu principe.
Si la pffiflance de l’eau & celle de la terreont
été autrefois plus grandes qu’elles ne le sont aujourd’ivui , nous avons en elles un moyen de plus
d’expliquer les anciens & prodigieux phénomènes terrestres , ainsi que les célébrés catastrophes
de la Nature: ssins compter un quatrième Agent
plus actif encore que le feu , l’eau & la terre , &
dont nous aurons occasion de parler dans un moment , lorsque nous jetterons un coup d’œil sur
la principale de ces catastrophes.
Enfin si l’on veut réfléchir à ces consolidations subites que des substances terrestres reçoivent tous les jours par la propriété des eaux de
quelques fontaines , ou même par les manipulations des Artistes qui savent diriger les forces de
la Nature , on ne sera plus étonné que les élémens primitifs aient pu opérer les mêmes résultats y & il sera inutile de reculer , autant qu’on
l’a fait , l’époque & l’origine du monde , pour
éclaircir les difficultés qu’il nous présente.
Les LWres hébreux nous parlent d'un feptiemc
Naturel. 23
tieme jour , ou du Sabbat , qui termina l’(Euvre
de la création. Ce mot Sabbat , que l’on, a traduit
par Repos , annonce seulement que le nombre de
l’Univers étoit complet ; & il indique si peu une
cessation , un néant d’action dans la Divinité ,
qu’il est écrit qu’elle fancHfia ce même jour ; ce
qui signifie qu’elle attacha à l’existence de l’Univers , des vertus supérieures à celles qui l’avoient
formé , puisque celles-ci n’étoient pas feintes.
Si ce n’étoit point abuser des privilèges de la
science étymologique , on pourroit trouver au
mot hébreu Shebet ou Sabath , un fen? d’une grande fubümité. Car ce mot signifie aussi dans sa racine : IL s*eji ajfs , il s eji posé. Alors ce seroit
dire que Dieu y au septième jour , se posa ,
vint habiter , vint établir son fege dans tous ses
ouvrages. Rapports sacrés , & dignes de l’aûivité
universelle du grand Etre , mais qui ne peuvent
être présentés d’une manière positive , attendu
qu’ils souffriroient quelques contestations d’après
la lettre du texte , quoiqu’ils soient justifiés par
les plus pures lumières de l’intelligence.
Il n’en est pas moins vrai qu’à ce septième jour
la Sagesse suprême présenta à l’homme des objets plus relatifs à son Etre , que ne l’avoient été
toutes les vertus senaires ; car il est bon d’observer
que l’homme reçut la naissance temporelle , après
tous les Etres- de la Création , & qu’ainsi il étoit
( B 4 ) plus
24 Tableau
plus rapproché de ccs Vertus saintes & septénaires , qui dévoient en consolider l’existence.
Audi, on voit dans les Livres hébreux , la dignité de l’homme , qui a seul sur tous les Etres le
droit sublime d’étre produit par la Divinité même ,
& selon le texte , en image de Dieu } c’est-à-dire ,
comme en étant l’expression & le ligne : rapports
vivans & actifs , que les Traducteurs ont foiblement rendus par ces mots , à F image £>’ à la
rejfemhlancc de Dieu , mais que j’ai indiqués dans
le commencement de cet Ecrit , & qui trouvent
ici une heureuse confirmation.
On y voit cet homme placé dans un lieu
de délices , près de la Vie même , d’où couloient
quatre fleuves ; & n’ayant reçu d’autre défi enfe que
celle de s’approcher de la science du bien & du.
mal , qui se trouvoit avec lui dans cette enceinte , comme aujourd’hui elle habite encore
avec nous. On le voit établi par l’Auteur des
choses sur tous les ouvrages de ses mains , préposé pour les commander & les soumettre à son
empire ; & l’on ne peut plus douter que l’homme
dans sa dégradation même , ne manifeste cette
loi glorieuse , portée exclusivement en sa faveur ;
puisqu’il offre encoie sur son corps la base sensible de toutes les mesures ; puisque , malgré
son ignominie & sa foiblesse , il ne cesse de travailler à s’assujettir toute la Nature.
Mais
)
Naturel. 25
Mais on y voit aussi l'homme dépouillé ignominieusement de cet empire , n'en conservant aujourd'hui que la figure la plus imparfaite,
comme ayant fait alliance avec l’illusion & Terreur ; car le mot hébreu Ü-TID Nacash , dont est
tiré celui de serpent , signifie prtjlige , enchantement.
u Et même le serpent , cet animal si di proportionné , cet Etre sans aucune armure corporelle , sans écailles , sans plumes , sans poil , sans
pieds , sans mains , sans nageoires ; ayant toute
sa force dans sa gueule , force qui n’est: que venin ,
mort, corruption; le serpent, dis-je, porte avec
lui des figues physiques & analogues à la séduction dont la pensée de l’homme est: susceptible ,
puisque cet animal a seul , parmi tous les autres , la
propriété de former avec son corps un cercle parfait , & de nous présenter par-là , fous une apparence régulière , la forme & la base de tous les
objets sensibles & composés , c’est-à-dire , de fixer
nos yeux sur la matière & Tillufion ; enfin , en formant un cercle vuide , où Ton ne voit point de
centre , il a la propriété de nous faire perdre de
vue le Principe simple de qui tout defeend , &:
sans lequel rien n’existe. Il n’est: donc pas étonnant qu’on ait apperçu tant d’antipathie entre
l'homme & le serpent , puisque l’homme , au
contraire , tient au ççntre par la proportion de sa
forme
26 T A H,E A U
forme , au lieu que le serpent n’offre sur la ferme
que la circonférence ou le néant. Qu’on ne
prenne point ceci pour un jeu d’imagination j
des vérités importantes sont enveloppées fous ces
rapports. Et c’est - là que l’on trouveroit à s’instruire des relations métaphysiques qui ont existé
autrefois entre l’homme , la femme & le serpent 3 & qui se manifestent matériellement entr’eux aujourd’hui , dans toute la régularité des
nombres ».
On voit dans ces Livres , les douloureuses punitions attachées à l’erreur criminelle de l’homme.
En cherchant la lumière dans un autre Principe
que dans celui seul qui la possède , il perdit de
vue jusqu’au moindre de ses rayons , comme tous
ceux qui depuis ont cherché leur inftrucHon &
leur science ailleurs que dans les principes immatériels de Routes les classes y se sont rendus étrangers à l’intelligence ; & c’est: - là cette nudité qui
fit rougir l’homme après son crime , & qui retient
de même toute sa postérité dans l’opprobre , jusqu’à
ce qu’elle ait recouvré ses premiers vêtemens.
« Car la nudité que les Livres hébreux lui attribuent avant son crime , & dont il est dit qu’if
ne rougissoit point , présente une autre vérité.
Le mot gharoum , nud , vient de la racine arabe
ghoram , qui signifie , un os dépouillé de chair ;
un os
Naturel. 27
or l’os est le symbole sensible du mot force ,
vertu , puisque l’os est la force & le fourien du
corps. D’un autre coté , ce mot os remonte par
le mot ojfum des Latins , jusqu’à la racine hébraïque ghat^am , qui signifie une force , une
Vertu. Ainsi donc y nous présenter l’homme premier dans un état de nudité , c’est nous dire
qu’il écoit un Etre immatériel , une vertu 9 une
force , une puijfance dénuée de chair } ou sans
corps de matière ».
« Cela paroit d’autant plus vrai y que dans le
passage suivant , l’homme est annoncé comme ne
rougissant point de cette nudité ; & en effet,
puisque la confusion qu’inspire la pudeur , ne tient
qu’aux sens charnels , si l’homme , quoique pur &
éclairé , n’éprouvoit alors par sa nudité , ni la honte , ni aucune des impressïons de la pudeur , c’est:
une preuve évidente qu’il n’avoit point de sens
charnels » ,
Tableau
14.
Si les Livres hébreux enseignent l’horrible dégradation de l’homme , confirmée par notre état
aéiuel , ils annoncent encore plus clairement les
difFérens secours oui lui sont accordés peur sa régénération , & dont on a vu la nécefîité , fondée
sur le lien indissoluble du chef divin avec son image , & sur l’amour dont il est embrassé pour
l’homme , qui est l’extrait de son essence & de
ses vertus.
C’est pour csîa qu’au milieu de tous les fléaux
qui ont. fbivi les différentes prévarications de la
postérité de l’homme , & que la Nature a pu ressentir jusques dans ses Principes fondamentaux , les
Livres hébreux qui en ont conservé les récits ,
présentent des vertus pui liantes , rnifes en action
successivement pour réparer les désordres ; on y
voit à différentes époques , des Etres virtuels ,
dont les uns agifîent sur l’eau , les autres sur le
feu , d’autres sur la terre , & qui répètent dans
ces régénérations particulières , ce qui s’étoit paflé
lors de la régénération primitive , où avant de
réhabiliter l’homme , il falloit rétablir son domaine.
Le
Naturel:
Le premier exemple que les Traditions hé-s
braïques nous offrent de ces vérités , est le récit des prévarications anciennes } où les Nations
entières des premiers temps sont présentées comme livrées à l’empire des sens matériels , au poinl
d’avoir corrompu toutes les voies de la Nature ,
& d’avoir mérité d'ëtre punies par l’élément de l’eau.
C’est en même temps le tableau des moyens
que la Sagesse suprême employa alors pour conserver sur la terre un asyle aux vertus de l’homme juste , & à celles de tous les Etres de la
création.
Plus l’influence générale des crimes de l’hommè
sur l’élément de l’eau paroît étonnante , plus on est
forcé de convenir qu’il n’y a que la grandeur de son
Etre qui puisse résoudre ce problème. Sa sublime
origine est: un témoignage véridique de l’étendue
de ses droits ; car fl l’on ne met point de terme à
ses vertus , ni par conséquent aux fruits qui en sont
la récompense , on n’en doit pas mettre à ses prévarications , ni aux fuites qui doivent naturellement
les accompagner.
De même que l’homme peut exercer l’empire de
ses droits légitimes , & obtenir de la Nature entière
les hommages dus à un Souverain ; de même il peut
montrer les Agnes d’un traître , d’un rebelle , &
attirer sur lui la rigueur de toutes les Puissancas
qu’il auroit voulu usurper.
Qu’on
I
T A B L E A TJ
Qu’on ne s’arrête donc point exclu si vement au#
crimes charnels des premières Postérités. de l’homme , si l’on veut découvrir la vraie cause du déluge : il y a une trop grande disproportion entre
l’influence de ces fortes d’excès for la diflolutiort
des corps , & ce phénomène deftrudif que l’Ecrivain nous peint comme produit par le concours de la Nature entière : le dépériiïement
corporel de l’individu qui s’abandonne à ces excès , étant sa punition naturelle , la justice supérieure se trouve satisfaite , sans qu’elle ait besoin d’étendre l’action des élémens primitifs unîversels.
Il faut donc admettre que ces premières Postérités ont pu se livrer à des égaremens plus considérables , & à des ades criminels assez puissans
pour attirer sur elles des fléaux sans bornes & sans
mesure. Si le premier crime de l’homme l’assujettit aux élémens , & le plongea dans l’immense région des actions sensibles & confuses , quelle erreur
y auroit-il à croire que par de semblables crimes ,
il eût pu s’exposer de nouveau à la fureur de ces
élémens ?
La seule différence qu’il faut observer , cest
que l’homme primitif, n’étant pas encore maté-'
rialisé lors de son premier crime , ressentit l'action du Principe même des élémens ; au lieu que
dans les prévarications de sa postérité , les élémens
-Naturel. 31
mens n’ont pu opérer sur l'homme que par leur
action grolïiere , parce qu’il est lui-même corporisé grossiérement. Or , d’après toutes les notions
physiques qui ont été présentées dans cet écrit ,
on doit savoir que la première apparence de la
corporation des choses grossières & sensibles ,
c’est l’eau.
Ce fléau extraordinaire doit cesser de paroître
impossïble , dès qu’il n’est: pas impossible à l’homme
de s’y exposer ; & si les hommes ont en eux le
droit de pouvoir provoquer la justice de differentes
manières , elle doit être aussi toujours prête à
laisser tomber sur eux l’espèce de punition dont
l’espèce de leur crime les rend susceptibles ; car la
possîbilité du crime ne doit pas aller au-delà de la
possibilité de la punition , sans quoi la vérité seroit
en danger.
Remarquons , en prenant toujours le physique
sensible pour guide , que dans les individus hu~
mains , la plus grande effervescence des sens se fai—
Tant sentir vers le tiers de la vie , elle a dû suivre la même époque pour l’homme général ; &
que les crimes intellectuels qui ont pu accompagner
ces écarts , & attirer les grandes catastrophes ,
doivent avoir par analogie la même date ; d’où l’on
pourroit , avec de l’attention , se procurer quelques
éclaircissemens sur l’âge du Monde , & sur l’époque du Déluge.
C’eff
3i Tableau
C’est en vain que les Observateurs ont attaque
la réaîiré de ce Déluge > par l’impossibilité qu’il y
ait sur la terre , selon leur calcul , un volume d’eau
fufrifant pour couvrir toute sa surface , & pour s’élever jusqu’aux plus hautes montagnes. Ces objections n’ont pour base que le défaut d’intelligence
des Traducteurs , & les erreurs que les systèmes
phiîofophiques ont répandu sur la nature de la Matière , en ne lui reconnoissant pas d’autre Principe
qu’elle-même.
En eiTet , le mot hébreu arubboth , quoique signifiant cataractes , selon la lettre , n’est-il
pas , suivant les mêmes Interprétateurs , un dérivé du verbe 331 rabab , HjT ou raba , qui veut
dire , il a été multiplié ? Alors le texte présente
l’idée naturelle d’une action plus étendue dans l’Agent qui produit l’eau , & nullement celle du sim*
pie écoulement d’une eau auparavant existante ; parce qu’alors il y auroit seulement union , aggrégation , & l’on ne verroit point fade d’un Etre vivant qui crée , & qui multiplie.
On ne fauroit contester , suivant ce principe ,
la poflibiliré des grandes révolutions de la Nature ,
l’excès d’un élément sur l’autre , & par confé_
quent les fléaux universels qui peuvent tomber lur
des Régions , sur des Peuples , sur la Terré entière.
Car il faudroit commencer par nier l’cxifîence
du
iï A T U A È t. » 33
du Monde lui - même , puisqu’il n'ert qiie le réfulcat apparent de l’action vivante & combinée
des élémens , qui se combattent & Te surmontent
alternativement dans son enceinte ; & manifestent les uns envers les autres , la vie & les loix
qu’ils ont reçues des Puiffanccs suprêmes.
Les Observateurs ont également contesté
l’existence de cette Arche célébré , bâcie par
l’ordre suprême , pour conserver un rejeton de
la race humaine. Quelle qu’ait été cette Arche ,
comme elle représentoit l’Univers , elle a dû ,
Comme lui , renfermer , feit en nature , fuit en
Principes , tous les Ager.s & toutes les facultés qui
le composent j & si ces choses paroissent inexplicables a l’homme qui marche lans sa loi , elles ne
Je sont plus pour celui qui la connoît , & qui a
l’idc e qu’il doit avoir de sa grandeur & des droits
de son Etre.
Ajoutons que comme le premier germe vivifiant
des choses , l’Arche étoit portée sur les eaux : que
comme lui , elle furnageoit sur le chaos & sur
l’abyme terrestre , pour lui rendre au temps
preferit , la vie dont il étoit privé , & que comme
ce germe vivifiant , elle contenoit un Agent pur ,
une source vivante de jufiiee & de sainteté ,
dans laquelle les hommes à naître dévoient trouver encore des traces de leur première fplcndeur.
Je ne puis me dispenser , au sujet de l’Arche,
IL Partie. ( C ) d’engager
34 Tableau
d’engager les Observateurs à jetter les yeux sur
les Traditions chinoises ; ils y verront que ,, le
caractère de barque y vaisseau , est composé
,, de la figure de vaisseau , de celle de bouche ,
,, & du chiffre huit , ce qui peut faire allusion au
,, nombre des personnes qui étoient dans l’Arche.
5, On trouve encore les deux caractères huit &:
,, bouche avec celui d 'eau y pour exprimer navi-
,, gation heureuse “. Si c’est au hazard y il s’accorde bien avec le fait.
Portons un inrtant nos regards sur ces vertiges
si confus , si variés , de l’inondation générale &
du bouleversement universel , dont les lignes
écrits sur cette surface terrertre , attestent par-tout
la certitude. Dans le point de Physique que j’aj
déjà traité , relativement a 1 origine de 1 Univers y je n’ai eu en vue que les résultats réguliers
qui paroissent avoir dû accompagner sa naissance ; ici je le considère dans ses désordres.
Dans cette inondation générale que les Observateurs ne peuvent pas mer , ils ne veulent
voir qu’un fait physique , isolé , & indépendant
des rapports qu’il doit avoir avec le grand œuvre
auquel toutes les puissances des Etres scnt employées. Mais si le plan immense qui a été
exposé dans cet Ecrit , peut étendre leurs idées
sur la nature de l’homme , & sur sa liaison avec
toutes
N A T V R Ë Li 35
tontes lès choies visibles & invisibles y ils trouveront de nouveaux éclaircissemens dans ces
memes traditions hébraïques , où les loix des
choses sont tracées avec fidélité , parce qu’elles
mettent en jeu tous les ressorts & tous les Êtres. Ils
y verront que pour terminer le Déluge , indépendamment de l’ action de tous les élémens en convulsion , une force superieure fit cesser I'action du principe de l’eau , & qu’en même temps elle envoya un
air ou un fou fie actif , qui agitant en tous sens les
eaux répandues sur la terre , dut occasionner ces
énormes transpositions de substances terrestres d’un
climat à l’autre , & faire dans un temps très-court,
des révolutions qui demanderoient des temps sans
bornes , si elles n’eussent été que le résultat des
simples actions élémentaires.
Ne fuyons donc plus étonnés que d’une combinaison d’actions si opposées & si violentes , il ait
résulté des effets physiques si bizarres , & si inexpiables, quand on supprime quelques - uns des
Agens qui ont du contribuer à les produire. Accoutumons nos yeux à saisir l’ensemble des principes , si nous voulons saisir l'ensemble des faits.
A la fameuse époque du Déluge , succède uni
nouvel égarement de la postérité de l’homme ,
où les criminels s’efforcent d’usurper les Vertus
fies Cieu* par des voies terrestres , matérielles
(Ci) &
36 Tableau
& impures , cachées fous l’expression de cet édifice audacieux y qui n’étant confinait qu’avec de
la brique , & n’ayant pour ciment que du bitume ,
annonçoit à la fois , la folle impiété de ceux qui
l’élevoient , & le peu de consistance que devoit
avoir leur ouvrage.
La fuite de ce crime fut cette célébré confusion
des Langues qui divisa le même Peuple en plusieurs Nations. Emblème qui annonce bien plus
encore l’obscurité & la confusion de l’intelligence
de ces Peuples , que la variété de leur langage
sensible & habituel : quoiqu’il soit vrai néanmoins , qu’ayant dès-lors formé p'ufieurs Seêles
éparses & séparées , ils ont pu voir ensuite leur
Lanpue commune & primitive s’altérer par le
temps , & produire une multitude innombrable
d’autres langages , presqu’absolument étrangers
les uns aux autres.
Cette division de langages , perpétuée sur
toute la surface de la terre , répété d’une manière
typique la situation actuelle de l’homme , pour
lequel depuis sa chûte , la Langue de tous les
Etres vrais qui l’environnent, est inintelligible , &
qui ne fait plus quel moyen employer lui-même ,
pour revivifier sa correspondance avec eux , 6c
reprendre son ancien empire.
Par conséquent , ces deux punitions étant semblables , annoncent qu’elles sont le fruit du même
crime.
Naturel. 37
crime , & que l’homme ne se trouve aujourd’hui si étranger au langage de la vérité , que
pour avoir osé dans le principe , parler un autre
langage que celui de cette vérité ; comme les
postérités premières nont cesse de l’entendre ,
que lorsqu’elles ont cesse d’avoir pour but l’exçlusive domination du Premier de tous les Etres ,
& qu’elles ont formé le defi'ein de lui substituer
un autre Principe..
J’exposerai ici une vérité qui jettera quelque
jour sur l’origine primitive & sur la dégradation
des Sciences. On prétend que les hommes ont
été d’abord dans la plus profonde ignorance ,
& réduits aux seules ressourçes de l’inftinâ : on
les a peints avec les couleurs que nous donnons
aux Peuples sauvages , n’ayant à combattre que
la Nature , à satisfaire que leurs besoins corporels , & à ne communiquer entr’eux que par leurs
idées sensibles ; & l’on veut faire croire que telles
ont été les bases sur lesquelles se sont élevés suc-.
cefiivement les différens étages de l’édifice des
çonnoissances humaines.
On s’est: trompé , en plaçant là l’origine acçroifiante des sciences de l’homme. Lorsqu’après
sa dégradation , il fut admis sur la Terre , il y
vint avec plus de lumières que n’en a possedé
peut-être toute sa postérité ; quoique ces lumières
( C 3 ) aient
38 Tableau
aient été inférieures à celles dont il jouissoit
avant d’y delcendre. Il a été comme la tige de
ces Elus généraux , employés par la bonté divine
à la réparation de son crime ; il a communiqué
à ses Descendans les lumières dont il avoit alors
la jouissance ; & c’est-là le véritable héritage dont
les premiers hommes étoient si avides , & dont les
hommes des siecles i'uivans n’ont plus conservé
que la figure dans leurs hérédités matérielles.
Mais ces postérités primitives ont lailTc altérer cet héritage , comme l’homme lui-même avoit
perdu celui dont il jouissoit pendant sa gloire ;
& l’ignorance allant de front avec l’iniquité , n’a
fait que croître jusqu’à ce que l’une & l’autre
étant à son comble , les fléaux de la justice ont
réduit les hommes aux plus épaisses ténèbres &
à une dijperfion absolue.
C’est à cette derniere époque que l’on devoit se
transporter pour trouver l’homme languissant
dans l’incertitude & la misère , & réduit aux seules
ressources de son inftinét ; c’est à cette époque
que l’on doit chercher l’origine des Langues conventionnelles , parce que toute connoissance vraie
étant perdue pour les hommes , il leur fallut employer les objets sensibles pour lignes de leurs
idées ; enfin telle a été la source de toute
l’industrie à laquelle ils furent obligés d’avoir
ÏQÇQ.urs ? après avoir abandonné les mobiles
infaillibles
Naturel. 39
infaillibles qui pouvoient encore les diriger sur
la Terre.
Leurs efforts , excités par leurs besoins , les ramenèrent bien-tôt par divers moyens à des découvertes , & à des notions , quoiqu’imparfaites y
de ces mobiles universels qui leur étoient fî nécessaires ; sans qu’aucun Peuple , aucune Tribu,
aucun individu peut-être , n’ait marché dans
cette carrière , ni du même pas , ni par les mêmes
sentiers.
Ce fut alors que les Sciences allèrent en croissant parmi les hommes , & l’on en peut suivre
la chaîne comme non interrompue depuis cette
époque secondaire jusqu’à nos jours ; on doit
même être assuré qu’elles ne seront que se développer de plus en plus , si l’on réfléchit aux moyens sans nombre qui ont été découverts pour les
répandre.
Il en a été de l’espèce générale de l’homme ,
comme de ses individus. Rien de plus pur que
les premiers rayons de lumière dont notre Etre
est éclairé , lorsqu’il commence à être fufceptibîe
de les recevoir : bientôt ces rayons précieux
se trouvent arrêtés , souvent même obscurcis
par des passions orageuses , qui font perdre à
l’homme jusqu’au souvenir de ces premières faveurs d’intelligence qu’il avoit goûtées au sortir
de l’enfance : mais bientôt aussi on le voit se
( C 4 ) délivrer
40 Tableau
délivrer de ces entraves pour s’e'Iever vers les re»
gions des sciences & de la raison , & marcher
dans des /entiers immenses de lumière &■ de vérités , qui s’étendant chaque jour devant ses yeux,
vont se perdre dans l 'Infini.
C’est par une fuite de cet accroissement progressïf , qu’au milieu des prévarications & de la
di persson des anciens Peuples , un Juste eff
ch^iil parmi les Chaldéens pour ê re le d ’pofitaire de la conno (Tance des différentes loix naturelles à notre Etre- Ce Juste est tiré de la ville
de "il Our , qui en hébreu signifie l irniere , pouE
nous rappeller l’émanation du premier homme
& de toute son espèce qui a pris naissance dans
le sein de la Vérité même , & qui appartient &
correspond par sa nature , au centre universel de
la Vie.
Ce Juste paroît favorisé sensiblement de trois
signes supérieurs , ou de la présence de trois
Agens immatériels corpoiifés en forme humaine ,
recevant même de lui l’hospitalité. Ces signes
faisant allusion aux trois vertus suprêmes , annoncent le rang sublime auquel cet homme
étoit aèpellé ; & ce rang c’étoit d’être le pere
d’une Pojîérité aussi nombreuse que les étoiles
du Ciel , & quç la poufîiere de la Terre ; c’étoit ,
çn pénétrant le sens de cette expression figurée ,
de recouvrer toutes les vertus Juperieures dont
l’homme
Naturel. 4*
l’homme avoit été dépouillé , & de ramener les
Erres inferieurs ou égarés ; c’étoit enfin d’être le
Chef & le Pere d'un Peuple choisi entre tous les
Peuples de la Terre , destiné à être l’objet des faveurs de la Divinité , & à servir de fanal à toutes
les Nations. La pensée nous montre ce choix d’un
Peuple , comme nécessaire , afin que l’homme
eût devant les yeux , & dans sa propre espèce , la
représentation vivante de ce qu’il avoit été luimême.
Pour remplir cette glorieuse tâche , voici
l’ordre qu’il reçut avant de prendre possession
de la terre qui lui étoit promise. Il lui fut recommandé de la parcourir en latitude & en longitude ; nouvel indice de la supériorité quaternaire de l’homme , & de ces deux diamètres dont
nous avons déjà parlé.
Si l’on voit cet homme privilégié commettre
un adultéré non-seulement impuni , mais comme
autori é , puisqu’il ne nuit peint à son élection ;
& que cependant l’adultere ait passé ensuite pour
un si grand crime chez les Hébreux ; c’est que la
loi n’avoit point encore été publiée ; c’est que
l'œuvre ne faisoit , pour ainsi dire y qu’arriver à
son aurore ; &: que les hommes ne connoissant
encore leurs vertus que par les générations charnelles , n’étoient point à portée d’en régler l’ordre
par une loi superieure & lumineuse ; & tel est le
pouvoir
Tableau
pouvoir des loix sensibles auxquelles l’homme s’est
assujetti , que plus il en est: rapproché , plus sa
nature vraie rentre dans le silence , pour ne laisser
régner que ces loix sensibles.
Voilà pourquoi dans l’origine , il fut permis
d’épouser fà propre fœur , quoiqu’ensuite , les
hommes n’aient pu former d’alliance qu’au quatrième degré de parenté , parce que ce nombre
étant celui de l’action universelle , donne à un
même sang le temps de se renouveller , & démontre à l’homme que son Etre intellectuel ou
quaternaire doit être l’ordonnateur de toutes ces
facultés.
Après les promesses glorieuses qui furent faites
au premier Chef du Peuple choisi , on peut aisément reconnoître dans cet homme Juste , dans
son fils Isaac , & dans son petit-fils Jacob , l’expression successive & subdivisée des trois facultés
suprêmes dont il avoit reçu les signes à la fois , &
qui fervent de type à celles que manifeste l’ame
humaine. Il démontre lui - même visiblement la
pensée , par le rang de son élection qui le rendit
le premier dépolrtaire des desseins du grand
Etre sur la postérité des hommes : son fils est:
l’emblème de la volonté par le sacrifice libre
qu’il fait de son individu : & le fils de son fils annonce l’ action , par le combat qu’il soutient contre
l’Ange } & par la nombreuse famille qui fort de
lui.
Naturel. 43
lui. Ici la liberté de l’intelligence ne pourroit-elle
pas s’étendre ; voir dans Kebecca , l’image du
monde sensible ; & par ces deux enfans qui combattent dans son sein , reconnoître l’image de
l’homme , & de ce frère aîné son ennemi avec
lequ .l il est emprisonné dans l’univers?
Dans la fuite , les defeendans de ce Julie hébreu devinrent esclaves de la Nation Egyptienne ,
dont ils avoient réclamé les secours. Le sens du
mot Egypte , exprimant la douleur & la tribulation , l’union de la postérité Juive avec cette Nation , annonçoit celle que le premier coupable fit
avec l’abomination même , & montroit que nul
Etre ne peut se précipiter dans un tel abyme ,
sans être condamné à souffrir , & à y séjourner
pendant un temps proportionné à son iniquité.
Les Livres des Hébreux nous peignent en effet
les fuites de cette criminelle alliance. Ce Peuple
réduit à consumer ses jours & ses travaux sur
de la poussière , exposé aux injustes exactions
de ses tyrans , répété l’humiliante situation de
l’homme ici - bas , où son action étant horriblement resserrée , il a cependant à soutenir des
combats plus grands & plus multipliés que dans
son premier état ; où , enfin , il a à vivre , quoiqu’il soit , pour ainsi dire , séparé de la vie.
Mais il voit paroître un Agent célébré , échappé
44 Tableau
pé comme Enfant des Hébreux , à la cruauté du
Roi d’Egypte , ou à ces vertus impures qui s’opposent aux premiers efforts, de notre Etre pensant y & qui ne travaillent qu’à l’empêcher de reprendre sa liberté. Cet Agent célébré est flottant
comme l’homme sur les eaux de l'abyme , préservé de leurs gouffres par un berceau , comme
l'homme l’est par les vertus de son corps ; élevé ,
dirigé par un Instituteur fidèle , comme l’homme
le feroit toujours , s’il étoit aêlis & docile ; enfin , chargé comme lui de veiller au rétablilfement>
de l’ordre & à la deflruétion de l’iniquité.
Par ses travaux , par ses victoires sur les Egyptiens , ce Julie nous peint donc les pouvoirs de
l’homme sur les’ vertus de l’Univers , & sur le
Principe du mal. Ceux qui ont prétendu que ce
Législateur tenoit toutes ses sciences des Egyptiens , n’ont pas observé qu’avant de combattre
les Sages de cette Nation , ce Julie avoit palfé
plusieurs années chez son beau - pere Jéthro qui
étoit Prêtre , & qu’il s’y allie près d’un *112 Beour ,
mot qu’on a traduit par un puits , mais qui par son
analyse 3 Beth , dans , & Il our , lumière , ne
signifie rien moins que le séjour de la science &;
de la vérité.
La supériorité de l’homme sur les choses sensibles , & ses pouvoirs sur la corruption , nous sont
tracés dans le tableau de la sortie d’Egypte , &
dans
Naturel. 45
dans celui du partage de la mer rouge. Le premier nous peint les Egyptiens anéantis , pour
ainsi dire , par toutes les plaies qu’ils avoient attirées sur eux , mais ne cédant qu’à la dixième. Il
nous les peint dépouillés de leurs richesses , dans
lelquelles on doit surement comprendre les instrumens criminels de leur culte ; il nous les peint
poursuivant par des routes incertaines , le Peuple
Hébreu , qui seul jouirtbit virtblement de la lumière , tandis que les ténèbres étoient répandues
sur ses ennemis & sur toute l’Egypte. Le fécond
nous représente les élémens obéirtùnt à la voix
qui leur commande d’ouvrir un partage libre à
ceux qui étoient conduits par la Sagesse , & de
reprendre leurs cours naturel à l’approche des impies , qui n’ayant point les vertus nécertaires pour
s’en défendre , dévoient en être les victimes.
Ce fécond tableau nous apprend encore que
les fubrtances corruptibles du sang sont les véritables entraves qui retiennent l’homme dans le
pâtiment , & que c’est par la rupture de ces liens ,
ou par la séparation de son Etre intelleftuel
d’avec le sang , qu’il recouvre quelque liberté ;
ce qui avoit déjà été indiqué par Pesprit du précepte de la circoncision ,* ce qui le fut dans la
fuite par la défense faite au Peuple de manger
du sang , parce que la vie de la chair étoit dans
le sang , & que l’ame de la chair avoit été don-
/ /
nee
4 6 Tableau
née aux Hébreux , ou aux hommes pour l’expiation de leur ame. Expressions assez claires pour
justifier le Légifiateur des Hébreux du reproche
que plusieurs lui ont fait de n’avoir pas distingué
dans l’homme un Erre différent de l’Etre sensible.
Enfin , par les différons campemens & les différons travaux qui suivirent la sortie d’Egypte ,
ce Légifiateur nous peint les différentes suspensions que l’homme doit subir après son passage
corporel , pour réaliser ce qu’il n’a pu connoître
ici - bas qu’en apparence ; de façon que Moïse
seul présente en lui un type entier du cours universel de l’homme , depuis son origine terrestre
jusqu’au terme où sa nature primitive ne celle de
le rappeller.
Nous arrivons à cette époque où la voix divine
se fait entendre aux Hébreux ; où le Légifiateur
écoute lui-même comme tout le Peuple , la parole sacrée qui se communiquoit aux hommes ,
pour leur apprendre à ne se conduire que par
elle , & à ne pas donner leur confiance à des
Dieux étrangers , & à des Idoles qui ne parloient
point. Dans les faits qui se passerent alors , on
voit figurées la première loi de l’homme dans son
état de splendeur, & la fécondé loi de ce même
homme dans un état de réprobation. En effet ,
sa loi première lui fut retirée , dés qu’il s’éloigna
du
Naturel. 47
du centre de la vérité y comme les premières
Tables furent brisées, lors de l’idolâtrie du Peuple Hébreu
La fécondé loi , quoique contenant les mêmes
préceptes que la première , c’est-à-dire , l’obligation indispensable de manifester les propriétés
de notre Principe , & d’être en quelque façon
l’organe vivant de ses vertus , cette fécondé loi,
dis- je , est: inférieure à la première , & infiniment
plus rigoureuse. Outre l’expérience journalière que
notre situation actuelle nous force d’en faire , nous
en avons un indice dans ces mêmes Tables que les
Traditions hébraïques nous présentent.
Les premières Tables de la Loi sont annoncées comme ayant été non - seulement écrites ,
mais encore taillées de la main de Dieu. Tableau
inttruclif, dont le vrai sens est l’émanation de
l’homme hors du sein de la lumière , sur qui la
même main qui lui donnoit l’être , gravoit à la
fois le nombre , ou la convention sur laquelle
toute sa puisssance & toute sa gloire dévoient être
fondées.
Au contraire > les fécondés Tables nous sont
bien données par l’Ecrivain , comme ayant été
écrites par la main de Dieu , ainsi que les premières ; mais la différence qui se trouvoit entr’ elles , c’est que les dernieres avoient été taillées
de la main de l’homme , & que c’est: sur cette
œuvre
48 * Table au
oeuvre de l’homme que l'Etre nécessaire , rempli
d’amour pour ses productions , daigna encore graver Ton sceau & sa convention , comme il l’avoit
.fait sur la substance pure dont les premières Tables étoient l’image ; de façon que la loi de
l'homme n’étant pas aujourd’hui gravée sur sa
matière naturelle, opéré en lui cet état violent
& douloureux que tous les hommes éprouvent ,
lorsqu’ils cherchent cette loi avec sincérité , &
qu’ils s’en approchent ; parce que ces pâtimens &
cette irritation sont inévitables entre des Etres hétérogènes.
L’éclat majellueux & terrible qui accompagna
la promulgation de ces leix , nous rappelle le
tableau de l’origine des choses , où le désordre
faisoit place à l’harmonie ; où chaque Etre recevoit son ordre & sa loi j où la lumière mélangée
& comme confondue avec les ténèbres , tendoit
violemment à s’en séparer ; où les criminels qui
dévoient habiter ces ténèbres étoient entraînés
avec les débris de cette effrayante explosion ; &
où ceux qui avoient été fidèles à leur Principe } se
rallioient à sa clarté divine , pour y lire les Décrets irrévocables de son éternelle sagesse, & pour
les exercer dans l’Univers.
C’est toujours sur des lieux élevés que ces
grands faits nous sont présentés ; sur des lieux
où l’air étant plus pur ; semble communiquer à
tout
N A T V R E U 4cjr
tout notre Etre , des influences plus salutaires'* &
une existence plus conforme à notre nature & à
notre première destination.
Car , lorsque dans la fuite cette même loi a
Condamné le Peuple Hébreu , & ceux de ses Chefs
qui sacrifioient sur les hauts lieux , elle ne prétendoit pas précisément parler des montagnes , mais
de certains objets de la Nature auxquels les hommes ont trop souvent donné une confiance aveugle , & qui ayant commencé par servir d’instru*
mens au Sabeisme , ont fini par engendrer les abus
de l’Astrologie judiciaire.
/
Des altérations aussi grandes se sont introduites dans les Sciences des Hébreux. On en
trouve la preuve dans les eaux de jalousie , par
lesquelles le Prêtre s’assuroit du crime ou de
l’innocence de la femme accusée d’adultere. Ces
épreuves , dénuées de la Vertu supérieure de
l’homme , dont le Prêtre est censé particulièrement revêtu , paroissent fulpecles , & ne présentent à l’esprit que le prestige & l’imposture : mais
lorsqu’on s’élève jusqu’à la nature de l’homme , &
& qu’on réfléchit sur l’étendue de ses droits , rien
n’étonne dans de pareils récits , parce que les
causes fécondés lui sont subordonnées , & qu’il
a le pouvoir d’en diriger les acles à la gloire de
son intelligence , & au maintien de la loi de
Il Partie. ( D ) celui
’jo Tableau
celui qu’il est chargé de représenter sur la Terre»
Dans la fuite cette vertu fupéricure s’étant afFoiblie parmi les hommes , ils ont néanmoins conservé les formules ; de-là sont venues ces épreuves
de l’eau , du feu , du fer rouge , des bras en
croix , qui ont été pendant long-temps la seule jurisprudence criminelle de plusieurs Peuples ; ces
Peuples mêmes , contenus par la superstition , ou
aveuglés par l’ignorance , ne jugeoient que d’après
les faits , & n’examinoient pas si ceux qui sembloient présider à ces faits , avoient ou non les titres suffisans pour mériter leur confiance , & ils ne
doutoient pas de l’innocence de l’accusé , quand
son courage ou son adresse l’avoient fait résister à
l’épreuve.
Enfin les yeux se sont ouverts , & sur les mensongeres prétentions des Juges , & sur les abus
de cette Justice extravagante : mais les hommes ,
en s’épargnant par-là des crimes atroces , ne se
sont pas avancés davantage vers leur Principe ;
ils ont supprimé les abus , sans rendre leurs pas
plus assurés 5 ils se sont garantis de l’erreur de
leurs Ancêtres ,* & n’en sont pas devenus plus
sages : ils sont même tombés dans un autre
excès ; car n’ayant apprécié ces épreuves que
dans un temps où elles étoient déjà privées de
1 eur base , ils ont cru qu’elles n’en avoient jamais eu.
Il
V A T V R E t: Çl
îî en étoit aînfl de la lèpre : cette maladie étoit
regardes par les Hébreux comme une punition des
fautes contre la Loi : elle ne pouvoit donc être
guérie que par le possesseur ou le dépositaire de la
Loi ; & vraiment , ce privilège ou ce don appartenoit au Prêtre. Quand dans la fuite , l’Art de
guérir n’a plus été l’apanage du Sacerdoce j quand le
Médecin a cru pouvoir cesser d’être Prêtre , les
sources de la lèpre sont restées ouvertes , comme
elles le sont toujours , & les sources du remède se
sont fermées. Alors, dans les ténèbres où l’homme
s’est concentré , il a plutét pensé que la lèpre étoit
incurable , qu’il n’a vu ce qui lui manquoit pour la
guérir ; de façon que les maux de l’homme ont plus
que doublé ; car il lui reste toujours les moyens
de gagner la lèpre , & il ne trouve plus ceux de
ssen délivrer.
V
(Dz)
T iE Sabbat , si recommandé par la Loi des Hébreux se rapporte au Sabbat primitif , soit dans
son nombre , soit par son objet ■ & c’est assurément
dans l’esprit de ce Sabbat primitif, qu’il leur étok
ordonné de ne point semer , ni labourer la terre ,
ni tailler la vigne pendant la septième année , ou
année sabbatique ; de ne faire même cette année-là
aucune espêce de moisson , ni de récolte ; & de
n’attendre leur subsistance que des productions naturelles de la terre , pour en satisfaire leurs besoins
présens t sans aucune inquiétude pour les besoins à
Venir.
primitif & pur , ne peuvent recevoir ni dérangement, ni mutilation, par aucune force étrangère; puisque rien d’elles n’est exposé , & qu’elles renferment toute leur existence & tout leur
être en elles-mêmes , comme formant chacune
leur unité : d’où il résulte que s’il en est: qui ont
pu se corrompre , non-seulement elles ont été le
sujet de leur corruption , mais encore elles en
ont dû être l’organe & les agens : car il étoit de
toute impolîibrité que la corruption leur vînt
d’ailleurs ; puisque aucun être ne pouvoit avoir
prise sur elles , ni déranger leur loi.
Il y a des Observateurs qui ne considérant
l’homme que dans son état aCtuel de dégradation ,
esclave des préjugés & de l’habitude , dominé pac
ses penchans , livré aux impressions sensibles ,
en ont conclu qu’il étoit également nécessité
dans toutes ses aCtions intellectuelles ou animales,
d’où ils se sont crus autorisés à dire que le mal
provient en lui , ou de l’imperfeCtion de son
essence , ou de Dieu , ou de la Nature ; en forte
que ses actes en eux-mêmes seroient indifférens.
Appliquant ensuite à tous les Etres , la fausse
opinion qu’ils se sont formée de la liberté de
l’homme , ils ont nié l’existence d’aucun Etre
libre , & de leur système il résulte que le mal
existe essentiellement.
Sans nous arrêter à combattre ces erreurs , il
Naturel. 31
nous suffira de faire remarquer qu’elles ne viennent
que de ce qu’on a confondu dans les aCtes de l’Etre
libre , les motifs, la détermination , & l’objet: or,
en reconnoilîant que le Principe du mal n’a pu
employer sa liberté que sur un objet quelconque , il n’en seroit pas moins certain qu’il fût
l’auteur du motif de sa détermination ; car l’objet
ou le sujet sur lequel nous exerçons notre détermination peut être vrai , & nos motifs ne l’être
pas ,• chaque jour , par rapport aux meilleures
choses , nous nous formons des motifs faux &
corrompus ,• il ne faut donc pas confondre l’objet
avec le motif,* l’un est externe , l’autre naît en
nous.
Ces observations nous conduisent à découvrir la vraie source du mal. En effet , un Etre qui
approche & qui jouit de la vue des Vertus du souverain Principe ,* peut-il y trouver un motif prépondérant opposé aux délices de ce sublime spectacle ? S’il détourne les yeux de ce grand objet ,
ou si , les portant sur ces productions pures de
l’Infini , il cherche , en les contemplant , un
motif faux & contraire à leurs loix , peut - il
le trouver hors de foi-même , puisque ce motif
est le mal , & que ce mal n’existoit nulle part
pour lui avant que cette pensée criminelle l’eût
fait naître , comme nulle production n’existe
avant l'on Principe générateur?
3* Tableau
Voilà comment l'état primitif , simple & put
de tout Erre intellectuel & libre , prouve que
îa corruption ne peut naître dans lui -même,,
sans que lui- même en produise volontairement
le germe & la source. Voilà comment il est clair
que le Principe divin ne contribue point au mal
& au désordre qui peuvent naître parmi ses productions ; puisqu’il e(t la pureté même. Voilà ,
enfin, comment il n'y participe point,- puisqu’étant simple, comme ses productions, & de
plus, étant lui-même la loi de sa propre essence &
de tontes ses œuvres, il est , à plus forte raison,
impassible , comme elles , à toute aCtion étrangère.
Eh ! par quels moyens le désordre & la corruption parviendr ient - ils jusqu'à lui, tandis
que , dans l’ordre physique même , les pouvoirs
des Etres libres & corrompus , ainsi que tous les
droits de leur corruption , ne s’étendent que sur
les objets secondaires , & non sur les Principes
premiers ? Les plus grands dérangemens qu'ils
peuvent opérer sur la Nature physique , n’alterent que ses fruits & ses productions, & n’atteignent peint jusqu’à ses colonnes fondamentales , qui ne recevront jamais d’ébranlement
que par la main qui les a posées.
La volonté de l’homme dispose de quelquesuns des mouvemens de son corps,- mais il ne
peut
Raturez: 'fj
N’est-ce pas , en effet , nous retracer la difféfence des loix de la matière à celles de l’intelligence ? N’est - ce pas nous indiquer que la matière
n’existe , ne produit , ne s’alimente que par des
moyens violens , & par une culture laborieuse , tandis que la vie intellectuelle , aCtive par elle-même ,
promet à l’homme qui peut y parvenir , des délices
faciles & une nourriture assurée ?
N’est-ce pas nous montrer d’avance quelle fer3
la destinée de l’homme , lorsque le grand Sabbat
Naturel'. y 3
étant arrivé , il s’unira aux Vertus divines mêmes ,
& possédera cette Terre incréée , qui sans ce de
produit par elle-même & sans culture ; lorsqu’étant comme adhèrent aux sources de la vie , il
pourra continuellement s’y désaltérer , avec la
confiance qu’elles seront toujours plus abondantes,
que ses besoins , & que jamais elles ne pourront
le tarir pour lui.
Il ne faut point oublier que le vrai Sabbat temporel doit se trouver le quatorzième de la lune
de Mars -, que c’est: à cette époque que se fit la
délivrance du Peuple Hébreu ; & que c’est-là
l’époque naturelle où s’entr’ouvrent les premières
sources de production , puisque c’est: vers ce
temps , que les principes végétatifs reçoivent les
premières réactions du printemps , lequel doit se
compter pour nous par le cours de la lune , &
non par celui du soleil , quand l’un & l’autre de
ces astres ne se trouvent pas ensemble au même
point équinoxial.
J’ajouterai que les Hébreux ont dérangé l’heure
de leur Sabbat , en le commençant à la première
étoile , au lieu de le commencer à minuit , qui
est: l’heure de la primitive institution , attendu que
c’est une heure centrale : mais ce n’est pas la
seule négligence qu’ils aient à se reprocher ; car
dans son institution leur Loi étoit pure , & appuyée
sur des bases invariables.
I
(D3) Oa
Tableau
On y voit que jufqtflaux Réglenrens relatifs aux
alimens , tout est fondé sur les principes de la
plus saine Physique. La défense de manger des
animaux réputés immondes par la Loi , tient à
la nature de ces animaux , dont l’impureté par
rapport a nous , est écrite sur leur propre forme.
*c Ceux dont la tête & le corps sont dégarnis de
membres offensifs & défenftfs ■ ceux dont le cou est
si gros , qu’il ne fait pour ainsi dire , qu’un avec
le corps , ceux-là , dis-je , sont les Etres les moins
purs , les moins réguliers , & en même temps
les plus nuisibles à l’homme ; car ce sont ceux
dont le sang se porte avec plus d’abondance dans
la partie supérieure ; & pour conserver le langage
de la Loi hébraïque , leur sang est matériellement
sur leur tete : or l’usage fréquent de pareilles viandes
ne manqueroit pas d’opérer le même dérangement
dans 1 équilibre de nos liqueurs : c’est alors que les
foufies grossiers , dont notre Nature cherche à se
purger , refluent sur notre Etre , & en obstruent
tous les organes. ,,
“ Nul Etre n’est sans doute plus intéresse que
l’homme à éviter ce terrible effet , parce que le
siège de son Principe étant dérangé , le Principe
lui-même peut souffrir de ce dérangement. ,,
“ L’homme est destiné par sa nature à être
supérieur à tout ce qui est Jbng & impur , puisque sa
tete meme 3 diftinéte de son corps par un cou étroit ,
semble
Naturel: çf
semble encore être verticalement placée , pour
que le sang ne pouvant la surmonter , elle régné
& domine sur tout ce qui tient au sang : [ Passage withheld by the editor. ] Nègres , qui le doivent en partie
à ce que non seulement leur sang , mais leur graisse
même est sur leur tête ; car ce fait est visible
par la couleur rougeâtre & sombre de la substance moëlleuse de leur cerveau } & par la laine qui
leur tient lieu de cheveux. ,,
t< [ Passage withheld by the editor. ] espèces de Nations difformes , &
que cependant on y remarque le même abrutissement , ou des mœurs même plus honteuses , & des
inclinations plus malfaisantes , ou enfin une nature
plus lâche & plus débile , c’est qu’au lieu du sang
& de la graisse y ce sont d’autres principes
materiels qui dominent sur leurs têtes. Car ces
principes matériels étant ennemis de l’homme ,
ne peuvent le surmonter , sans que quelques-unes
de ses facultés primitives ne soient dans la contrainte & dans Pabrutiffement , &: qu'elles ne
soient remplacées par les facultés qui leur sont
contraires. ,,
1 ‘ Ce que j’ai dit sur la difformité des animaux
réputés immondes , doit s’appliquer aux poissons ,
dont le corps ne formant qu’une masse avec leur
( D 4 ) tête ,
Tableau
tête , sèmble porter toutes les marques de Mm pu-*
reté ; en forte qu’on pourroit demander pourquoi
la Loi hébraïque ne défendoit que ceux qui n’a-r
voient ni nageoires , ni écailles? „
En général > l’impureté des poissons immondes
doit être moindre que celle des animaux terrestres , parce que le sang des premiers est si tempéré par le fluide aqueux , qu’il n’est ni dans une
abondance , ni dans une chaleur capable de produire de grands ravages. C’est pour cela que la
Loi toléroit ceux qui n’avoient pas à la fois tous
les Agnes de l'impureté. ,,
“ Cependant , comme Télémçnt qu’ils habitent ,
porte avec lui-même le caractère de l’origine confuse des choses matérielles ; comme c’est: par l’eau
que tous les Etres de matière prennent leurcorporifation , la Loi regardoit les poissons comme
participant en quelque forte à la confusion de
eur élément : aussi n’entroi.ent-ils point dans les
sacrifices. ,,
“ On n’ignore pas que le sel , si convenable à nos aümens , étoit essentiellement recommandé dans les facriflces , & qu’il a été , press
que par toute la Terre , le lymbole de la sagessè.
C’est: que les sels en général sont des substances
très-inftruélives pour l’homme. Us ne paroissent7
que par la réunion de leurs différentes parties répandues dans les eaux qui les tiennent en diffqlution^
Naturel. $7
lution y &: en devenant par l’action du feu général ou particulier , autant d’unités actives , puissantes ôc depoficaires de toutes les propriétés qui
se manifestent dans les corps. En un mot , le sel
est: un feu délivré des eaux , & les eaux ont un
nombre si impur que les Hébreux n’expriment
ce mot que par le duel o»o rnaim. ,,
tc Ajoutons que si la préférence étoit donnée au
sel marin sur tous les autres , c’est qu’il est quarré
sur toutes les faces , & qu’il a sept centres ; c’est
qu’il reçoit plus directement les influences supérieures par l’action de la lune sur les mers , &
que son acide a moins d’affinité avec les métaux
que les acides des autres sels. ,,
Le pain azyme , si recommandé dans les Fétes , a sans doute de très-grandes significations *
car il représente à la fois l’affliction de la privation , la préparation à la purification , & la mémoire de l’crigioe.
Le mot manne dérivé d’un nom hébreu , qui
signifie nombrer ; & pour parvenir à l’intelligence
de cette distribution journalière , que les Livres
hébreux nôus disent avoir été faite au Peuple ,
voici ce qu’il est nécessaire de connoître.
De même que le Soleil parcourt chaque jour
tous les points de notre horizon pour revivifier
Çoute la circonférence ? dç même tous les hommes
reçoivent
5*5 Tableau
reçoivent chaque jour un rayon du grand Soleil ,
qui 'ussiroit pour les ranimer intellectuellement,
s’ils ne le laissoient pas intercepter par mille obstacles etrangers ; enfin > il y a chaque jour pour
l’ordre physique , un mouvement universel par lequel toutes les sphères agi'Tent les unes sur les autres , & se présen^ent réciproquement des bases ,
sur Iefqueiles elles impriment en paiïant , des actions & des nombres analogues aux traits qu’elles
y rencontrent ; Se on ne peur nier qu’il n’en soit
de même dans l’ordre intellectuel , puisque celuici est le modèle de l’autre.
Mais ni dans l’un , ni dans l’autre ordre
l’homme ne peut pafîer les bornes Se les mesures
de ses facultés , sans les détruire ; &c malgré qu’il
ait reçu ces facultés par sa nature , il doit attendre que les vertus Se les nombres supérieurs viennent les compléter Se les nourrir ; de même qu’il
ne doit pas cesser de se reposer sur ces secours
supérieurs , Se de croire qu’ils peuvent se renouveller comme ses besoins. C’est là ce que fîgnifioient les vases des Hébreux , la manne dont ils
les remplissoient chaque jour , Se la défense faite
au Peuple d’en ramasser des portions doubles.
Si l’on doutoit que cette manne eût existé en
nature matérielle , il faudroit seulement se rappeller ce que l’on vient de lire ; & si nous reconnoilfons que chaque jour de la vie , la manne
intellectuelle
Naturel. <?9
intellectuelle nous est accordée , nous aurons fait
un pas assez grand pour croire à la possi’oiîiré
de l'autre ; car cette derniçre pourroit bien provenir d’une branche commune au meme arbre ,
mais qui seroit descendue plus bas , comme ayant
le corps pour objet.
Quant aux loix criminelles , tracées dans les
Livres hébreux > quoiqu’elles soient fondées sur
la plus exatte justice , je ne me propose pas de
justifier leur origine , avec autant de foin que celle
des loix de précepte & d’instruction dont nous
avons traite jusqu’à ce moment ; elles présentent
trop de difficultés pour oser assurer que la main
de 1 homme . en les rédigeant , n’ait jamais pris
la place de la main suprême ; & la principale objection est que si le Chef de la Loi étoit obligé
de consulter la lumière supérieure dans toutes les
circonstances douteuses , il lui étoit inutile d’avoir
par écrit un Code criminel.
En effet , il connoissoit par cette confultaticn ,
quelles ctoient les peines décernées par la Loi
contre tel ou tel crime , il le connoissoit sur la
dépojltion de deux témoins véridiques , dont je ne
puis mieux donner 1 idee qu’en les comparant à
la signature d’une lettre & à son contenu car
on lait que les Anciens commençoient fagemenc
leurs lettres par leur nom } & que cet ufitge existo
encore
60 Tableau
encore parmi plusieurs Peuples & dans les Ordonnances des Souverains,,.
Mais le Chef de la. Loi ayant recueilli plusieurs de ces Sentences juridiques , il a pu se faire
qu’il les ait destinées à lui servir de guides lorsqu’il se présenteroit des cas semblables , &: qu’il
se soit borné à consulter sur le crime ou sur l’innocence de l’accusé.
Dans la fuite , la forme de cette Jurisprudence
a pu encore dégénérer , & les fucceffieurs des
véritables Chefs , trouvant des loix écrites pour
la punition des crimes , ont pris ces loix pour la
seule réglé qu’ils eussent à consulter , & les témoins humains pour ceux que le Législateur avoit
eu en vue : par où l’on voit quels abus ont du
ïéfulter de cette méprise.
Je découvre volontiers cette difficulté , pour
que mi marche ne paroissse pas suspecte , & pour
avoir le droit de prendre la défense du trésor
d’instructions qui , malgré ce mélange , se trouve
renfermé dans les Livres des Hébreux.
Contemplons ici cette Arche d’alliance , depot
de toutes les Ordonnances que le peuple devoit
observer , pour se maintenir en force contre ses
ennemis. Comparons ce Tabernacle & les Cérémonies qu’il étoit ordonné d’y pratiquer , avec
îçs premières occupations de l’homme , nous verrons
Naturel'.
tons qu’ils n’offrent que la description de ces
anciens fymbolcs que la Sagesse devoit montrer
de nouveau à l’homme , afin de ne pouvoir
jamais être accusée de manquer à la convention
qu’elle avoit faite avec lui en le formant.
Audi fut-il recommandé à l’Agent clroifi pour
cette œuvre , de se conformer au plan qui lui en
avoit été montré sur la montagne , afin que la
copie visible étant semblable au modèle que l’homme ne voyoit plus , l’homme pût se rapprocher
de sa gloire ancienne & de ses connoissances primitives.
II faut donc étudier avec foin cette copie , si
nous voulons recouvrer quelques idées de son modèle : il faut considérer les différentes divisions
du Tabernacle , & les différens voiles qui les
séparent les unes des autres , pour retracer les
différentes progressions & suspensions de la lumière pour nous : V Oracle enveloppé & couvert des ailes des Chérubins ; la couronne , ou
le cercle d’or , qui la surmonte , & semble placée
ainsi , comme l’anneau de Saturne , pour servir
d’organe aux vertus supérieures qui dévoient y
descendre ; les tables dressées dans les différentes régions ; les douze pains de proposition
rangés six par six , pour nous peindre les deux
loix sénaires , sources de toutes les choses intellectuelles & temporelles ; enfin 3 le chandelier
€i Tableau
à sept. branches repérant le nombre de la lumière
fupcrieure qui éclatoic & vivifioit inviftblement
ce fanétuaire mystérieux , le liège de sa gloire.
Non seulement le Tabernacle devoit avoir -
des rapports avec la destination de l’univers ,
mais il devoit encore en avoir avec l'homme ,
puisque l’homme en étoit le premier objet : ce
qui fut fuftifamment annoncé par cet autel quarré qu’il fut ordonné d’y placer avec les vases
& instrumens relatifs au culte qui devoit s’y exercer. Cette forme quarrée est un symbole analogue
au nombre de l’homme intellectuel , symbole que
l’on peut facilement démêler , & qui sera encore plus développé par la fuite : ,, mais le propre corps
de l’homme paroît y avoir aussi des rapports ,
puisqu’il forme lui-même un quarré par ses dimensions. En outre , cet autel étoit soutenu &
transporté par le moyen de quatre bâtons creux ,
qui ne s’en détachoient point ; & ce type se
trouve en nature physique sur la forme matérielle
de l’homme.
On ne peut considérer la fin corporelle du Légillateur des Hébreux , dont la sépulture est restée ignorée , ainsi que l'histoire de ces Elus qui
sont annoncés comme ayant été enlevés dans des
chars de feu , sans prendre une idée vaste & instructive de notre véritable destination.
L’homme
N A T U R E Z*.
L’homme est un feu concentre dans une grossière enveloppe * sa loi , comme celle de tous les
feux , est de la dissoudre , & de s’unir à la source
dont il est séparé.
Si , négligeant l’activité propre à son Etre, il se
laisse dominer par cette enveloppe sensible & ténébreuse , elle prend un empire plus ou moins fort
& durable , selon les droits qu’il lui a cédés par
sa foiblesse , par ses penchans ou par ses jouissances. Alors son feu est: étouffé ou enseveli , pour
ainsi dire y fous ce voile cbrcur , & l’homme à sa
mort se trouve comme confondu avec les ruines
de sa forme corporelle ; ces débris mêmes devant
relier entalfés sur lui , tant qu’il ne sentira renaître au centre de son exillence , rien d’alfez vivant
pour briser & détruire les liens qui l’attachent à
la région inférieure des corps.
Si , au contraire , suivant la loi de sa nature
il a fu non seulement conserver la force & les
droits de son propre feu , mais les augmenter
encore par l’action d’un feu supérieur , il n’elï
pas étonnant qu’à la mort , leur ardeur ne consume plus promptement la forme impure qui
jusques - là en avoit contraint les mouvemens ,
& que la disparition de cette forme ne soit plus
rapide.
Que sera-ce donc li l’homme entier est: embrassé de ce feu supérieur ? il anéantira jusqu'aux
moindres
64 Tableau
moindres vertiges de sa matière ; on ne trouver^
rien de son corps , parce qu’il n’aura rien lairte
d’impur» Semblable à ces Elus qui à la fin de leur
carrière , ont paru s’élever dans les Régions célestes sur des chars lumineux , lesquels n’étoiene
que l’explosion d’une forme pure , plus naturelle
à notre Etre que ne l’est notre enveloppe matérielle , & que nous n’avons jamais cessé d’avoir t
malgré notre jonction avec la matière.
Que doit-on donc penser des traductions qui
font dire à Job : J s verrai Dieu dans ma chair. Il
faut penser que le texte leur est contraire. Et , en
effet , le mot *Qp3 niquephou appartient au
verbe ‘IP3 naquaph , qui signifie : Jl a brisé t
il a coupé > il a corrodé y & nullememt il a été environné. Et Job , après avoir reconnu que son Rédempteur est vivant , & qu’il doit s’élever au dessus de la poussière , ajoute naturellement : Lorsqu 'ils [mes maux ) auront corrode ou détruit mon enveloppe corporelle , je verrai Dieu , non pas dans
ma chair , comme disent les Traducteurs , mais hors
de ma chair. Car dans mibbefari , comme
dans mille autres cas i la particule O mem est un
ablatif extractif qui repuéfente l’existence , hors d’un
lieu , hors d’une chose , & non pas fexiftence dans
cette chose ou dans ce lieu : ainsi le texte porte
ici pr 'ciftment l’opposé des traductions.
Je laisse de côté cette multitude de faits & de
tableaux
t • , . „ ,
Na t u r e l.
tableaux que contiennent les Livres hébreux depuis
1 époque ou Moïse fut remplacé par un digne fuccefîeur , jusqu au temps ou la forme du Gouvernement
changea. Avec les principes que nous avons établis ,
on peut aisément découvrir ce que représente Josué ,
lorsqu’il introduit le Peuple dans la Terre promise
à ses Pères • lorsqu’il fait la rencontre du Prince
de 1 Armée du Seigneur , & qu’il prend sur les
Ennemis de son Peuple , les Villes de C ariat-Jepher
& de Cariat-arbe , ou la Ville des Lettres & la
Ville des Quatre ; on comprendra , dis-je y ce que
nous rappelle le Peuple Hébreu lui-méme , biffant
subsîster plusieurs des Nations criminelles qu’il avoit
ordre d’exterminer , & s’oubliant jusqu’à faire des
alliances avec elles.
- » ..
Pour les autres tableaux qui se trouvent dans
ces Livres , on pourra aufH facilement découvrir
des interprétations naturelles & instructives ; d’autant que de rios jours on a démontré que la plupart
des faits qui ont paru inconcevables , l’étoient beaucoup moins que les traductions ne le biffent penser ;
les renards de Samson , par exemple , qu’on a fait
voir n’être autre chose que des faisceaux de matières combustibles , auxquelles toutefois il se peut
qu’il ait joint des feux plus actifs que les feux
vulgaires.
Je lai (Te de même tous les faits qui pourroient
II Partie. Ç E ) paroitre
66 Table aü
paroitre révoltants , tels que ces exécutions fai>
guinaires , ces cruautés opérées eu commandées
par les Chefs & les Dépoli taii es de la Justice , me
proposant d’en parler dans la fuite de cct Ecrit.
Au relie , ce seroit être peu versé dans la connoissance de la Sagesse que d’entreprendre l'explication universelle de tout ce qui est contenu
dans les Livres hébreux; puique non seulement
la vie d’un homme ne suffiroit pas , mais qu’il
faut pe^t-être la consommation de tous les siecles
pour en développer tous les points.
(Jhfervons donc , que quand il s’en trouverois
encore plusieurs d’inexplicables , par quelque
cause que ce soit , cela ne devroit diminuer en
rien , aux yeux des hommes sensés , le mérite des
faits dont les rapports avec notre Erre , & avec
la nature des choses , sont de la plus parfaite évidence.
De ce nombre est le changement que subic
la forme du Gouvernement des Hébreux. Dans
quel temps , sur- tout , ce changement s’est il
opéré ? C’est lorsque la sainteté de leur loi
étoit profanée ; c’est lorsque l’avarice de leurs
Prêtres s’approprioit les ViÛimes des Sacrifices ,
& qu’ils n’exerç fient leur profession sacrée que
comme une ressource à leur cupidité : c est enfin
lorsque ces Prêtres mêmes n’étant plus capables
de défendre l’Arche incorruptible de l’alliance
de
ÎV A t u r £ il 5 y
fhomme , l’avoient laissé tomber entre les
mains de l'ennemi , &; que le Peuple se trouvoit
ainsi dénué de tout ce qui faisoit sa force & son
soutien. C’est alors que malgré les f3ges avis di
dernier de ses Juges , le Peuple Hébreu voulut être
gouverné par un Roi comme les autres Nations.
Mais de même que le premier des hommes ,
en se séparant du centre de la lumière , se rééuibt
à n’avoir pour guide qu’une foi!: le écincelle de
cette lumière ; de même le Peuple Hébreu , en
abandonnant ses guides naturels , & se soumettant à un Roi y n’avoit plus pour refïource que
les seules vertus d’un homme , tantôt foible , tantôt méchant ; et l’histoire des Rois elf en ce genre
le tableau le plus inflrucHf que la* Tradition hébraïque pût nous transmettre. Car de fous les Rois
d’Ifrae! , elle n’en montre pas un se J qui n’aic
commis le crime ; & parmi les Rois de Juda , elle
n’en offre qu’un très-petit nombre qui en aient été
exempts , tels qu’Aza , Josaphat &: Jefias ; encore
fait-elle des reproches au premier de s’être allié
avec les Rois étrangers , & d’avoir eu dans fà
maladie moins de confiance en Dieu que dans les
Médecins.
Hâtons-nous d’arriver à l’époque célébré de ce
Temple qui fut élevé fous le troisième Rci : monument que les Traditions hébraïques repré-
( E i ) sentent
/
ê8 Tablé au
Tentent comme la première merveille du mondé *
[ Passage withheld by the editor. ]
espèce d’hommage.
La conftruftion de ce Temple , faite peu de
temps après que le Peuple Hébreu eut abandonné
ses guides naturels , est une répétition parfaite du
fort que l’homme éprouva , après s’étre séparé de
la source de sa gloire , lori’qu’il fut réduit à ne plus
voir l’harmonie des vertus divines que dans une subdivision grofîiere & compliquée.
Ces images , toutes matérielles qu’elles puissent être , présentent encore à l’homme coupable , les traits de leur modèle : toujours l’auteur des Etres , jaloux de leur félicité , leur
offre le tableau de sa puissance , de sa gloire &
de sa sagesse „ pour fixer leur vue sur la grandeur &: la beauté de ses perfeélions , & pour
ramener leur intelligence à la lumière , après que
cesse lumière aura fixé leurs sens par ses propres
emblèmes.
Aussi l’édifice du Temple réuni fioit-il tout ce
qui avoit été annoncé par les lignes sensibles des
manifestations précédentes.
Il avoit dans ses proportions , & dans ses mesures véritables , & non littérales , des rapports
avec cette Arche dont la Tradition hébraïque fait
mention, lors du fléau de la justice divine sur les
'prévaricateurs par l’élément de l’eau : & ainsi , le
Temple
Naturel. 69
Temple fut , comme l’Arche , une nouvelle représentation de l'Univers. /
Il ofïroit les mêmes attributs que le Tabernacle
dont le modèle fut donné au Peuple Juif lors de
la promulgation de la Loi. Car il y avoit dans
ce Temple un lieu pour les sacrifices , tels qu’ils
5 operoient dans le Tabernacle. Il y avoit dans l’un
6 dans l’autre , un lieu destiné à la priere y lequel
étoit comme l’organe des lumières & des dons , que
la main bienfaisante de l’Eternel répandoit sur ce
Peuple élu , & sur ses Chefs.
Mais tout dans ce Temple étoit plus nombreux ,
plus abondant , plus vaste , plus étendu que dans
les Temples précédens , pour nous enfcigner que
les vertus alloient toujours en croissant , & qu’à
mesure que les temps avançaient , l’homme
voyoit multiplier en sa faveur les secours & les
appuis.
C’est pour nous instruire de ces vérités , que
chacun de ces trois Temples est marqué par une
diftincfion particulière. L’Arche du Déluge fut
errante , &r flottoit sur les eaux , pour nous peindre l’incertitude & les ténèbres des premiers
temps. Le Tabernacle étoit alternativement en
mouvement & en repos , & de plus , c’étoit.
l’homme même qui le transportoit & le fixoit
dans des lieux choisis ; afin de nous retracer les
droits accordés à l’homme dans sa fécondé
( E 3 ) époque y.
yo Tableau
époque ; droits sur lesquels il peut aspirer par
intervalles à la possession de la lumière ; enfin ,
le troisième Temple étoit stable & adhérent à
la terre , pour nous apprendre sensiblement que's
sont les privilèges auxquels l’homme peut prétendre
un jour • privilèges qui s’étendent j.ifqu’à fixer
à jamais sa demeure dans le séjour de la vérité.
Ainsi y ce Temple de Jérusalem représentoit
non seulement ce qui s’étoit passé aux époques
antérieures , mais il étoit encore un des lignes
fqnfible les plus inftrudifs que l’homme pût avoir
devant les yeux , pour recouvrer l inrelligence de sa
première destination , & celle des voies que la Sagesse avo;t prîtes pour l’y ramener.
Il y trouvoit dans les sacrifices & l’effusion du
•ang des animaux , l’image de ce Sacrifice universel
rue les Etres purs ne celfent d’offrir au souverain
\uteur de toute existence , en employant avec adidré leur propre vie eu leur action , pour le soutien
de sa gloire & de sa justice.
Ajoutons d’avance que tout étant relatif à
l’homme ici-bas , c’étoit par Y homme même que
ce faciifice devoit s’opérer ; les sacrifices d’animaux n’ayant que secor.dairement la faculté de
manifester la gloire du grand Etre. L’homme seul
dans la Nature a le droit de lui offrir des tributs
qui soient dignes de lui : mais étant aujourd’hui
Naturel. yt
à l’extrémité de la chaîne des Etres , il s’élève
fucceftivemenr par leur moyen : en mettant à découvert les vertus des Etres les plus inférieurs , il
peut monter aux vertus qui les dirigent , & parvenir par cette progression jusqu’à une force vivante qui le mette à portée de remplir sa Loi ,
c’est-à-dire , d’honorer dignement son Principe y
en lui présentant des offrandes sur lefquelîes soient
empreints les caractères de sa grandeur.
Si le Peuple Juif a eu le dépôt de semblables
instructions ; s’il a possédé un Temple qui semb!e être le hyéroglyphe universel ; si ceux qui y
remplifibient les fonctions , nous sont annoncés
comme dépositaires des loix du culte , & opérant
même tous les faits dont j’ai démontré que la
source étoit dans l’homme , il est probable que le
Peuple Juif est en effet le Peuple choisi par la
Sagesse suprême pour servir de signe à la poftéricé
de l’homme.
D’après cela ne pourrions nous pas croire que
ce Peuple fut mis , préférablement à tous les autres Peuples 9 en possession de ces moyens de régénération dont nous avons parlé , ainsi que de ce culte
apporté nécessairement sur la Terre, pat les Agens,
qui ont été faits dépositaires des vertus subdivisées
du grand Principe ; afin de rendre à l’homme la connoissance de ce Prirutipc .
( E 4 ) Nous
7i Tableau
Nous le croyons d’autant plus , que nous reconnoîtrons dans le culte de ce Peuple , des rapports
avec la vraie nature de l’homme , & avec ses véritables fonctions , comme nous en avons déjà
remarqué entre le Temple de Jérusalem & Pharmonie
de l’Univers.
On verra que ces ablutions fréquentes , ces préparations soigneuses , ces holocaustes de toute espèce ,
soit d’animaux , soit des produirions de la terre , ce
feu sacré toujours éclairant les sacrifices & les
offrandes , étoient des emblèmes très-in ftrudifs de
toutes les fonctions des Etres envers le premier des
Principes , & de la supériorité de ce Principe sur
tous les Etres. L’ordre seul des temps fixés pour
çes différens sacrifices , la disposition de tous les
instrumens qui y étoient employés , la qualité des
Jubjlances qui y entroient , le nombre & l’arrangement des lampes , enfin , toutes les parties de ce
culte , seroient sans doute autant d’indices de quelques - unes de ces vertus supérieures que la Sagesse
avoit subdivisées pour l’homme depuis sa corruption.
Cependant ces objets , qui ont été , pour ainsi
dire , communs à tous les cultes , étant extérieurs
& étrangers à l’homme , ne lui rendoient pas le
sentiment de son vrai caractère. Il falloit donc
l >
que ces grands lignes fussent exprimés par lui ;
qu’ils fussent représentés , nffs en action par des
Etres,
'Naturel. 73
Etres de sa propre espèce , afin qu’il eût le témoignage personnel & intime que c’étoit pour une telle
œuvre qu’il avoit été formé.
Si , lors de son origine , il pouvoit avoir à la fois
trois grands objets de contemplation ; la Source
de toutes les puissances , les vertus qui en descendent pour l’accomplilTement de ses Loix , & les
Etres qui ne cessent jamais de lui rendre hommage ;
il falloit qu’il lui reliât dans son état de dégradation ,
les indices & les traces de ce sublime spectacle : il
falloit que tous ces grands objets fulTent présens à
ses yeux , & que ce fulTent des hommes qui les lui
repréfentaflent.
Aussi dans l’exercice & l’ensemble du culte des
Hébreux , pouvons-nous remarquer ces trois cîafles
avec la plus grande jullelfe ?
Le Peuple rangé autour du Temple , ou dans
le parvis , rappelloit à l’homme cette multitude
de productions pures de l’Infini , qui relient fidellement attachées à ce Principe , autant par amour
pour sa gloire , que par intérêt pour leur propre
félicité.
Les Lévites occupés autour de l’Autel , lui représentoient par leur aûion , les fonctions de ces Agens
privilégiés , & choisis pour faire parvenir les dons &
les vertus du grand Principe jusqu’aux moindres de
fçs productions.
Enfin
'74 Tableau
Enfin le Grand - Prérre entrant seul , une
seule fois l’année , dans le Saint des Saints , pour y
porter les vœux de tout le Peuple , &: faire couler
jusqu’à lui les secours de la vie , devenoit pour
l’homme une image parlante du Dieu invisible ,
dont un seul a£le de puisssance fufEt pour animer
à la fois tout le cercle des Etres , tandis que de
tous ces Etres qui reçoivent perpétuellement de
lui les germes même de leur existence aucun n’a
jamais pénétré dans le fanéluaiie inaccefïitle de
son essence.
Et voilà comment l’homme a pu recouvrer
l’idée de son premier séjour , puisqu’il en a eu
fous les yeux un tableau réduit , mais régulier »
puisqu’enfin il a vu retracer dans sa propre espèce
le Dieu des Etres , ses Minières & ses Adorateurs.
Il y voyoit même les (ignés fenjitl.s , & de ses
anciennes jouissances , & des fruits qui fcrvoient .
de récompense à sa priere ; puisque les Traditions
hébraïques donnent à entendre comment ces sacrifices étoient couronnés , en nous apprenant
que le Temple se remplissoit de la gloire de
l’ Eternel , ou de ces indices poficifs de penjees
pares dont nous avons vu que l’homme étoit environné.
Quant à cette multitude incroyable d’animaux
qu’il est dit avoir été immolés lors de la dédicace
de
. "Naturel . 7f
du Temple , & généralement dans les sacrifices
des Hébreux , nous n’entreprendrons point de
justifier ces récits , ni de réfuter tout ce qui a
été dit sur l’impossibilité que la petite contrée
des Juifs renfermât assez de bétail pour fournir
tant de victimes , & qu’il y eût un nombre
fufffant de Sacrificateurs pour les immoler. Ceux
qui ont employé leur temps & exercé leur esprit
à critiquer ces textes des Ecritures , pouvoient
faire de l’un &: de l'autre , un usage plus utile.
Il eût été plus prudent de chercher les moyens
de pénétrer ces emblèmes , que de s’arrêter à
leur enveloppe. Il falloit observer que plais les Traditions des Hébreux offrent de justesse & de profondeur dans les endroits où elles sont claires ,
plus on doit supposer , quand elles paroissent
obscures ou invraisemblables , qu’elles le sont à
dessein , pour nous cacher des vérités qui n’appartiennent qu’à l’homme intelligent , & qui se~
roient nulles ou nuisibles à tout autre qui n’y
seroit pas préparé.
Il eût mieux valu nous rappeller combien
]a Langue hébraïque est rapprochée des objets
de l’intelligence , puisqu’elle n'a pas même de
mot peur exprimer la matière & les élémens •
il eût mieux valu , dis-je , nous montrer combien le sens primitif de ses mots les plus communs; est piquant ; juste & sublime; & nous
apprendre
yé, Tableau
apprendre que loin de borner la Langue hébraïque à un sens particulier & littéral , elle est si
vaste , que pour la saisir dans son véritable esprit ,
on ne doit s’occuper qu’à l’étendre ; car dans l’ordre
vrai , c’est au sujet & à l’intelligence à mener les
Langues , & non aux Langues à mener l’intelligence
& le sujet.
Il eût été , enfin , plus utile de nous enseigner
que tous les Etres corporels sont chacun un symbole d’une faculté invisîble qui leur est analogue. Alors on pourroit prendre l’idée de la force
dans le taureau , celle de la douceur & de Y innocence dans l’agneau , celle de la putréfaction &
de Y iniquité dans le bouc , & ainsi de toutes les
espèces d’animaux , & même de toutes les substances qui étoient offertes en nature dans les sacrifices.
Peut-être qu’avec cette attention on seroit déjà
parvenu à percer le voile. Car il se peut que l’espèce d’animal sacrifié fût le signe physique de la
faculté qui lui correspond ; &: que la quantité ou
le nombre de victimes fût l’expression allégorique de
cette faculté même , que le Sacrificateur cherchoit
à combattre , si elle étoit mauvaise ; qu’il s’efforçoit ,
au contraire , d’obtenir du souverain Etre , si elle
étoit pure ; ou enfin , dont il lui rendoit hommage
lorsqu’il l’avoit obtenue.
Naturel.
77
1 6.
Parmi les objets importants que les Traditions
nous présentent , il n’en est: point qui doivent nous
intéreflfer davantage que l’élection de ces Justes ,
suscités par la Sagesse divine , qui ne pouvant abandonner les hommes , puisqu’ils doivent être les signes
de sa gloire , leur en pre'fente de temps en temps des
modèles.
Aucun de ces types n’a été plus relTemblant
que le juste Elie , dont le nom embrasse toutes les
classes d’Etres supérieurs à la matière , & qui
s’est fait connoître par les actes les plus extraordinaires. Mais c’est parce qu’il participoit à la
force du Principe de toutes choses , que l’étonnement doit cesser à la vue de semblables faits. S’il
tenoit à l 'Etre qui a tout produit , à la source
d’où découlent tous les signes sensibles matériels
ou immatériels qui sont en action dans l’univers ,
quelle difficulté y auroit-il que , fous le ligne
d’un Corbeau , il eût reçu sa nourriture d’une
main supérieure ? Quelle difficulté qu’il ait dévoilé l’imposture des Prêtres de Baal , en manifestant
75 Tableau
se fiant les forces du vrai Dieu ? Quelle diffi -
culté même qu’il ait» rendu la vie à un cadavre
puisqu’il agissoit par ce meme Dieu qui l’avoî
donnée.
Ne soyons donc plus surpris des droits qu
lui furent accordés pour multiplier les alimen
de la veuve de Sarepta , pour contenir ou faire
tomber à son gré les pluies & les rosées , poiu
consumer par le feu du ciel les Capitaines d’Ochofias : car si nous ne perdons point de vue les
desseins de la Divinité sur nous , si nous liions
le livre de l’homme , nous y trouverons les élémens de toutes ces merveilles.
On voit même ici quel avantage c’est pour
nous d’être toujours fortement unis par la pensée ,
par le desir , & par l’action , aux vertus de ca
Etres privilégiés , puisque le fidèle Disciple
successeur d’Elie a répété presque tous les prodiges de son Maître.
Mais une des belles instructions qu’Elie nous
ait laissée , c’est lorsqu’étant sur la montagne , il
reconnut que le Dieu de l’homme ne se trouvoit
ni dans un vent violent , ni dans le tremblement de
Voir , ni dans le feu grojfier & dévastateur , mais
dans un vent doux & léger qui annonce le calme
& la paix dont la Sagesse remplit tous les lieux
qu’elle approche ; & en effet , c’est un Jlgr.e des
plus surs pour démêler la vérité d’avec le mensonge.
Les
N at zr as II 79
Les différens Justes qui ont suivi la même car,
liere , étoient charges d’annoncer aux Rois &
aux Peuples , le fort qu’ils dévoient attendre
s’ils venoient à s'écarter de leur Loi ; & comme il
y a des voies sans nombre pour s’égarer , & que
les maux qui répondent à ces écarts sont également innombrables , ces Elus ayant à offiir le
tableau des uns & des autres , s’en acquittoient
par les moyens & les lignes les plus, analogues à
ce qu’ils dévoient annoncer.
C’tft pour cela que la Justice suprême ayant
defîèin de faire fer, tir au Peuple Hébreu l’horreur de ses alliances idolâies, lui présenta pour
ligne , l’unicn d’un de ses Envoyés avec une
femme prolïituée ; union qui répétoit aussi celle
que l’homme premier avoit contractée avec des
substances impures , si opposées à son Etre.
C’est peur cela que la Justice voulant annoncer à ce Peuple , la dispersion dont il étoit
menacé , & l’état honteux où ses ennemis alloient
Je réduire ordonna à un autre de ses Agens
de se montrer, dépouillé de ses\ê;emens , sortant d’une brèche fai te par lui-même à la propre
maison , & prenant secrètement la fuite.
Enfin , c’est: pour cela que voulant représenter
au Peuple Hébreu les traitemens indignes qu’il
alloit subir dans la servitude , elle ne craint pas
de lui faire voir un Julîe plongé dans la plus a£-
freufe
êo Tableau
freufe douleur , & prenant pour nourriture les objets
les plus dégoûtans.
L’homme peut se reconnoître dans ces divers
tableaux , dès qu’il les comparera à sa déplorable
situation.
Telle fut la source de cette multitude d'allégories & de faits emblématiques que Phiftoire des
Prophètes nous offre avec des traits si extraordinaires , qu’on ne peut les concevoir , lorsqu’on
les sépare des événemens secrets qui en ont été
l’objet & l’occasion.
De-là les erreurs multipliées de ceux qui ont
osé juger ces récits , sans en connoître le sens ni
les rapports : ces Observateurs se sont créés des
fantômes pour les combattre avec plus d’avantage ;
aussi n’ont -ils pu remporter que des victoires
imaginaires.
Lorsqu’au mépris des inftruétions de ces différens Elus , le Peuple & ses Maîtres se furent
abandonnés aux crimes de la putréfaction , les
Livres des Hébreux nous donnent Phiftoire d’une
nouvelle servitude plus humiliante & plus dure
’ encore que la première ; puisque , dans celle
d’Egypte , les Hébreux étoient descendus volontairement dans une terre étrangère -, au lieu que
dans cette fécondé servitude , l’ennemi vient les
attaquer jusques dans l’enceinte de leur Villes ,
répandre
"Naturel. Si
répandre leur sang , les arracher de leurs foyers ,
ravir &: profaner les objets les plus chers de leur
culte.
On peut même observer qu’il est dit que ces
ennemis ciuels firent arracher les yeux au Roi
des Hébreux , & que ce Chef figurant la lumière du Peuple , c’étoit montrer que la manière dont la justice se'vit contre les Prévaricateurs , est d’éteindre pour eux le flambeau de l’intelligence.
Ce type fut répété pendant la servitude , par
l’evaficn de plusieurs Tribus , qui s’étant soustraites au joug de leurs Tyrans à Babylone , allèrent au loin, & par des chemins cachés . habiter
en pays inconnu sur la terre ; là elles exercent
encore dans sa pureté , le Culte de l’Eternel , selon
la Loi des Hébreux ; là elles expient dans le deuil
& dans la tristesse , les prévarications de leurs
Ancêtres , & représentent cet organe "vivant &
pur de nos pensées , qui s’éloigne quand nous
sommes lâches , & qui gémit loin de nous sur nos
égaremens volontaires , afin que toutes ces larmes puissent être offertes comme un tribut à la
Justice de la Sagesse suprême , qui oublie les
crimes des coupables pour ne faire attention qu’aux
douleurs de l’innocent.
Il en est de même de l’Arche d’ Alliance que
les Macchabées nous apprennent avoir été dépoll Partie* ( F ) fée
Si Tableau
fée par Jérémie pendant la captivité , en un lie»
inconnu , où elle doit relier jusqu’à la consommation des choses.
peut rien sur les actions premières de sa vie animale , dont il lui est impossible d’étouffer les
besoins. S’il porte son action plus loin , en
attaquant la base même de son existence vitale ,
il peut , il est vrai , en terminer le cours apparent , mais il ne pourra jamais anéantir , ni le
principe particulier qui avoir produit cette existence , ni la loi innée de ce principe, par laquelle il devoit agir pendant un temps hors de sa
source.
Elevons - nous d’un degré ‘ contemplons les
lois qui s’opèrent en grand dans la Nature
«niverlelle , nous y verrons la même marche.1
Les influences du soleil varient sans eeffe dans
notre atmol’phere: tantôt les vapeurs de la région
terrestre nous les dérobent , tantôt la fraîcheur
des vents les tempere & les arrête : l’homme
même peut augmenter ou diminuer localement:
1 action de cet altre , en rassemblant ou en interceptant les rayons. Cependant i’action du soleil est
toujours la même : il projette sans cesse autour de
lui la même lumière ,• & sa vertu active se répand
toujours avec la même force , avec la même
abondance , quoique , dans notre région inférieure , nous en éprouvions si diversement les
effets.
Tel eil ie vrai tableau de ce qui se passe dans
i ordre immatériel. Quoique les Etres libres >
G
34 Tableau
distincts du grand Principe , puissent écarter
les influences intellectuelles , qui descendent
continuellement sur eux; quoique ces influences
intellectuelles reçoivent peut-être dans leur cours
quelque contraction qui en détourne les effets ,
celui qui leur envoie ces préfer.s salutaires ne
ferme jamais sa main bienfaisante. Il a toujours
la même activité. I! est toujours également fort ,
également puissant , également pur , également
impassible aux égaremens de ses productions
libres, qui peuvent se plonger d’elles-mêmes
dans le crime, & enfanter le mal par les seuls
droits de leur volonté. Il seroit donc absurde
d’admettre aucune participation de l’Etre divin
aux désordres des Etres libres , & à ceux qui en
résultent dans l’Univers; en un mot , Dieu & le
mal ne peuvent jamais avoir le moindre rapport.
Ce seroit avec aussi peu de fondement qu’on
attribueroit le mal aux êtres matériels , puisqu’ils ne peuvent rien par eux-mêmes , & que
toute leur aCtion vient de leur principe individuel , lequel est: toujours dirigé ou réaCtionné
par une force séparée de lui.
Or ^ s’il n’y a que trois classes d'Etres ; Dieu,
les Etres intellectuels & la Nature phyiique : si
l’on ne peut trouver l’origine du mal dans la
première y qui est exclusivement la source de
tout bien; ni dans la derniere , qui n’est ni
Naturel. 3?
libre , ni pensante ; & que cependant l’existencè
du mal soit incontestable on est nécessairement
forcé de l’attribuer à l’homme , ou à tout autre
Etre , tenant comme lui un rang intermédiaire.
En effet , l’on ne peut nier que la Nature physique ne soit aveugle & ignorante , & cependant
qu’elle n’agisse régulièrement & dans un certain ordre : ce qui est une nouvelle preuve qu’elle
agit tous les yeux d’une Intelligence ; car , si
elle n’agifïoit pas fous les yeux d’une Intelligence, elle n’auroit qu’une marche désordonnée.
On ne peut nier aussi que l’homme ne fasse tantôt
bien, tantôt mal ; c’est-à-dire , que tantôt il ne
fuiveles loix fondamentales de son être , & que
tantôt il ne s’en écarte: quand il fait lien, il
marche par la lumière & le secours de l’intelligence ; & quand il sa t mal , on ne peut l’attribuer qu’à lui seul, & non à l’intelligence, qui est
la seule voie , le seul guide au bien , & par laquelle seule l’homme & tous les êtres peuvent
bien faire.
Quant au mal^ pris en lui- meme nous essaierions en vain de faire connoitre sa nature essentielle. Pour que le mal pût se comprendre , il
faudroit qu’il fût vrai, & alors il cesseroit d’être
mal , puisque le vrai & le bien sont la meme
chose ; or , nous l’avons dit , comprendre , c’est
C z
5 o Tableau
i ppercevoir le rapport d'un objet avec l’ordre
Mais dans tous ces types , on voit sans cesse la
clémence accompagner la justice , & laissèr toujours l’espérance aux malheureux mortels condamnés à la privation. C’est pour cela qu’il est annoncé qu’à la fin des temps , les Tribus qui se sont
exilées viendront se réunir à leur Peuple ; & que
l’Arche sortira du lieu caché qui la recele , avec
le même éclat & la même majesté , qui environnèrent la montagne célébré où la Loi de l’alliance
fut donnée à l’homme
Un Roi vainqueur de l’Assyrie , sage , & participant aux Sciences des Hébreux , connoît que le
terme de leur esclavage est arrivé ; il charge un
Juste , indiqué par la Sagesse divine , de les ramener dans la Terre de leurs Pères , pour y rebâtir le Temple abandonné pendant toute la durée de cette aftreufe servitude , où ils avoient été
privés de leur' culte & de leurs vrais sacrifices ;
où enfin , plongés dans la triftefte , ils avoient suspendu leurs injirumens de musique aux branches
des saules , plutôt que de mêler leurs chants aux
concerts impurs de leurs Maîtres. Ces tableaux
sont si naturels & si ressemblans , qu’il est inutile
que nous en exposions les rapports.
Il
Naturel,
Il en est ainfide la différence qui se trouva entre
Ce fécond Temple & le premier. Elle étoit si frappante que ceux qui avoient connu l’ancien Temple ,
& qui virent bâtir le nouveau , ne purent s’empêcher de répandre des larmes arriérés , tant ils
sentoient le prix de celui qu’ils avoient perdu. Cela
nous rappelle que le temple corporel que l’homme
habite aujourd’hui , n’est qu’un cloaque , un cachot
ténébreux , comparé au Temple dans lequel il fit sa
première demeure.
Le Prêtre chargé de la réédification de ce Temple , retrouva un des exemplaires de la Loi. Ceux
qui ont cru pouvoir rejeter les Prophéties des Livres Hébreux , en supposant qu’Esdras avoit luimême fabriqué ces Livres , auraient pu faire valoir
cette objection pour les Prophéties dont l’événement I’avoit précédé , mais non pour celles dont
l’accomplissement ne devoir avoir lieu qu’après lui r
& ils ne peuvent nier que celles-ci ne soient en
plus grande nombre.
En rétablissant le culte , Esdras rétablit les offrandes de froment , de vin , & d’huile , qui avoient
été en usage dans les beaux jours du Peuple
Hébreu ; je ne cacherai point que ces trois substances combinées (ont les fondetnens matérids
sur lesquels repose l’édifice intellectuel du Grand
œuvre -du rétablissement des choses j parce que
l’une est le récipient , l’autre Y agent actif & gène-
(Si) rateuf
S4 T A B L E À V
rateur ? Sc la troisième est le lien intermédiaire '.
,, Pour donner une idée des propriétés de l’huile ,
je ferai observer qu’elle est composée de quatre
fnbftances élémentaires qui lui donnent des rapports actifs avec les quatre points cardinaux de la
circonférence universelle. Parmi les différentes
liuiles , celle de l’olivier tient le premier rang ,
parce que la chair de son fruit étant extérieure ,
reçoit par ce moyen les premières actions des influences , sans oublier que par sa qualité naturelle ,
elle fixe & arrête en elle ces mêmes influences.
Et c’est de là que pour peindre les prévarications
des Chaldéens , Baruchnous représente des femmes
"brûlant devant leurs faux Dieux , des noyaux
d’olive. „
j
Peu de temps après la délivrance de cette fécondé captivité , les Forts cessent de combattre , &
deviennent semblables à des femmes ; on voit toute
leur vertu le consumer &. se corrompre ,• on voit cet
jlrbre choifl devenir fl foible & si stérile , que , se.
ïon l’expression allégorique des Prophètes , il ne
produisoit pas même un seul Rameau assez fort
pour qu’on en pût faire un Sceptre au prince ; on
voit , dis-je , ce peuple tomber dans un tel aveuglement , qu’il ne craint pas d’aller à prix d’argent ,
solliciter auprès des Idolâtres la grande Sacrificature de son propre Temple.
On
Naturel. 8 f
On voit ensuite un ennemi puissant environner
Tes murs , lui faire éprouver toutes les horreurs de
Ja guerre & de la disette ; & l’on reconnoît par ces
maux sans nombre, par ces fléaux terribles, l’accomplifïement des menaces , qui avoient été souvent réitérées au Peuple Hébreu , dans le cas où il
ne garderoit pas la Loi de son alliance ; jufqueslà que des malheureux époux nourris dans la délicatesse , se trouveroient tellement pressés par la
faim qu’ils s’arracheroient leur propre fruit , & qu’après l’avoir dévoré , ils se disputeroient encore cette
masse informe & dégoûtante à laquelle l’homme
est attaché dans le sein de sa mere. Image horrible
qui apprend à la fois à l’homme corporel & son
abominable origine , & la dure néceiïité où il est: de
dévorer journellement l'amertume & l’impureté
avec lesquelles le premier crime l’a confondu.
V
Bien-tôt le Sacrifice perpétuel s* interrompt faute
de vichmes , les monceaux de morts sont accumulés
autour de l’Autel , les Soldats armés & couverts du
fan g de leurs fireres s' établirent dans ce lieu redoutable , ou le grand prêtre fieul pouvait entrer une
seule fois l'année. C’est alors que subjugué par
le nombre & par la misère , ce Peuple tombe
dans une dispersion absolue. Il devient errant ,
sans Temple , sans S icrificateur , sans Autel ,
comme l’homme depuis sa chute rampe honteu-
( F 3 ) ssement
86 Tableau
ssement dans la privation de Tes premiers droits ,
«5c des fonctions sublimes qu’il dévoie remplir dans
l’Univers.
Les Fasses des Hébreux , considérés dans cet
ensemble , & fous ce point de vue , nous presentent un miroir fîdeîe , où nous pouvons contempler l’histoire de l’homme. On ne peut s’empêcher
d’y reconnoitre aussi des traces d’une lumière &
d’une force supérieure , dont l’homme livré à luimême est: absolument incapable ,• je parle de ces
vertus qui ont dû apporter des secours visibles
jusques dans sa ténébreuse demeure , ou de ces
Agens , dont plusieurs sont annoncés dans les
Ecritures , comme ayant été sans Généalogie &
sans Ancêtres.
Enfin le nombre de ces Agens , les différentes
époques où ils se sont manifestés , désignent
cette subdivision des puissances divines , qui fait
ici-bas le tourment de l’homme , mais qu’il doit
subir avant de recouvrer son domaine , & dont
les tableaux ne peuvent se peindre à lui fous
des couleurs trop sévères , attendu que pour celui
dont le dernier sentiment a été le mépris de la vé »
rité , le premier doit être la terreur de cette même vérité.
Nous avons maintenant à fixer nos idées sur
les
Naturel. 87
les apparences de cruauté & d’injustice que nous
offrent les Traditions des Hébreux, & sur le choix
que la Sagesse a fait d’un Peuple qui a si mal répondu à les bienfaits.
Arrêtons-nous d’abord à ces exécutions cruelles , à ces énormes effusions de sang opérées par la
main des Hébreux , malgré la Loi formelle qui
leur défendoit de le répandre' parlons de ces fléaux
lancés sur des E^ pies innocens pour l’expiation
des fautes de leurs Chefs ; parlons , dis-je , de
toutes ces souffrances dont plusieurs ont été les
victimes , non seulement pour les prévarications
de leurs Ancêtres , mais encore pour celles d’autres coupables , avec qui ils ne sembloient n’avoir
pas les mêmes rapports.
La première de ces difficultés se résoud par
la contradiction même. Plus la défense faite au
Peuple Hébreu de répandre le sang étoit précise ,
plus la Sagesse faisoit connoitre que le droit de
Justice lui étoit réservé à elle seule , & qu’ayant
pu seule donner la vie aux hommes , il n’y
avoit qu’elle qui eût le pouvoir légitime d’en
disposer.
Mais en se réservant le droit excluflf d’agir sur
l’homme , cette Sagesse ne perd pas le droit d’agir
par lui : ainsi de quelque manière qu’elle montre son action , elle ne change rien aux Loix qui
la constituent ; puisque c’est toujours elle qui
( F 4 ) opéré f
S8 Tableau
opéré 7 & puisqu’en employant la main de
l’homme , elle ne fait qu’exercer d’une manière
plus rapprochée de l’état grofîier des coupables ,
l'empire quelle exerce continuellement sur toute
la postérité de l’homme , comme sur tous les
Etres.
L’homme n’étant alors que l’agent ou l’organe
de la Justice , il n’y a pour lui ni prévarication
ni crime , & tant qu’il ne répand pas le sang par
sa propre autorité , & pour sa propre cause , il
rfeft point comptable aux yeux de la Justice.
Vérité que les hommes ont souvent appliquée malà-propos à leur Justice conventionnelle , & à tous
les r efforts de l’ordre social , tandis qu’elle ne
convient qu’à l’homme dans sa véritable Loi :
vérité néanmoins dont cette Justice humaine conserve encore les traces & l’empreinte , puisqu’elle
regarde comme innocens , tous ceux qui jugent &
qui tuent au nom du Prince , & qu’elle ne sévit
que contre ceux qui jugent & qui tuent en leur
propre nom.
L’Ecrivain Hébreu nous montre en effet combien la main de l’homme étoit pafîive dans ces
grands événemens , & combien elle étoit dirigée
par une force supérieure , puisqu’en un instant&
pâr le moyen d’une quantité d’hommes infuffil'ante , il nous en présente souvent des nombres
prodigieux immolés à la Justice.
Quant
jy A T V R E Z- 89
Quant à ces exécutions sanguinaires & cruelles ,
pour des crimes auxquels le Peuple n’avoit point
participé , sans rappeller ici ce qui a été dit sur
le crime de l’homme , on doit distinguer les crime5
particuliers d’avec ceux qui sont communs à toute
line Nation. Car la conffitution des corps eP telle ,
que le mal comme le bien sont reversibles sur
tous les membres. Nous en voyons même des
exemples dans l’ordre simple des choses humaines.
D’ailleurs ce qui devroit étouffer tout murmure , c’eP cette incertitude où nous sommes si
la SageiTe fuprcme ne paie pas les services qu’elle
exige de nous ; P , après quelle a exercé ses pouvoirs sur les objets de sa JuPice pour effrayer
l’ccil du coupable , elle ne les dédommage pas
des travaux qu’ils ont supportés ; si , enfin , plus
noble & plus féconde que tous les Souverains de
la Terre , elle ne peut pas verser dans l’ame des
hommes quelques rayons de sa gloire , qui mettent à leurs yeux les récompenses au - dessus de
tout rapport avec les peines & les services. En
considérant fous ce point de vue la marche de cette
Sagesse , qu’avons-nous à dire , lorsqu’elle nous
emploie \ L’injuPice n’eP pas de faire travailler
l’ouvrier , mais de le faire travailler , & de lui retenir fou salaire.
Si l’un veut ensuite rassembler dans la pensée
les
<jo Tableau
les maux qui sur toute la Terre affligent la postérité de l’homme , & les comparer avec les fléaux
de toute espèce , dont , suivant les Traditions Hébraïques , le Peuple Juif a tant de fois éprouvé
la rigueur , on y verra seulement que ces peines
ont été plus rapprochées & plus multipliées sur le
Peuple destiné à manifester tous les effets des vertus divines.
Car , malgré la difficulté d’admettre des fléaux
si généraux , & des maux si nombreux , infligés
à la fois sur une seule Contrée & sur un seul
Peuple , je l’ai déjà dit, les prévarications générales ont dû attirer des moîeflations générales. Et d’après ce que nous avons laissé entrevoir sur les droits de la volonté de l’homme y
soit pour , soit contre lui-même , il n’y a plus
de moyens ni de faits qui doivent le surprendre , ni lui paroître surnaturels à sa véritable
essence.
Il est vrai qu’en général les maux naturels
qui affligent les Nations , s’opérant sans le concours de la main de l’homme , sont hors de
comparaison avec les faits rapportés dans les
Livres des Hébreux , où la Justice divine contre
les coupables s’exerce presque toujours par des
hommes. Mais si la Sagesse suprême a pu faire
choix d’un Peuple parmi tous les autres Peuples ,
pour l’accomplissement de ses desseins \ si elle a
vraiment
Naturel. 91
vraiment fait ce choix pour retracer à l’homme le
rang privilégié qu’elle lui avoit donné autrefois
entre toutes les autres puissances ; quel que soit
ce Peuple choisi , il faut que nous voyions réunies
en lui toutes les allions diverses qui constitueroient
un ordre d’Etres , s’ils étoient dans leur état de
perfection.
Mais la postérité de l’homme étant dans la dégradation , ne peut représenter cet ordre d’Etres
qu’avec une très-grande irrégularité ; & cette irrégularité consiste à montrer dans une même espèce
toutes les actions des espèces opposées. Elle confiée à tellement rétrécir le tableau , que dans le
même ordre d’Etres , on voit des vertus actives &
des vertus passives ; elle consiste en ce que dans
une même Race , dans un même Peuple , il se
trouve à la fois le Juge , le Vengeur & le Coupable , pendant que ces noms devroient appartenir
à des Etres différens.
a Quant à la défense de répandre le sang ,
cherchons pourquoi il est dit dans les Livres hébreux , que Dieu redemandera l’ame de l’homme à la main de l’homme , & même à celle des
animaux ,f.
4 4 Et au sujet du mot main , relevons d’abord
une erreur des Traducteurs. “]> iad, main , vient
de «T f; il a lonçd ; parce qu’en effet la
main
çdt Tableau
main est I’instrument qui lance. Mais le mot
iad signifie aussi force , puissance. Or si l’intelligence avoit conduit les Traducteurs , ils auroient
dit dans les Proverbes que la mort & la vie
étoient dans la force de la langue , ce qui eût été
très-expressif * au lieu de nous dire , comme ils
l’ont fait , qu’elles étoient dans la main de la langue , ce qui n’offre qu’une idée inintelligible &
extravagante
<£ Transformons donc ici le mot main dans le
mot puijfance , & rappelions - nous quels dangers
menacent l'homme impur qui fort de son corps
avant le temps ,,.
“ La Loi des Etres étant irrévocable , ils sont
forcés de la remplir ; or si l’homme intellectuel
doit séjourner pendant un temps dans le sang , &
qu’on le prive du sien , il s’attache à un autre sang ;
& communément à celui de son meurtrier , soit
homme, soit bête, parce qu’ alors ce sang est plus
prochain & plus développé
“ Dans ces deux cas, il ne peut résulter que
de très - grands désordres pour lui , puisqu’un
Etre ne peut habiter que le corps qui lui est
propre & naturel. En s’attachant au sang d’un
autre homme , il le gêne sans trouver à s’y reposer , parce qu’un autre Etre siège dessus * en
s’unifiant au sang de la bête , il se lie à des entraves encore plus grossières &: plus étrangères à
lui-même 7
Naturel". ÿÿ
lui -même ÿ & tous ces maux sont autant d’obstacles qui le retardent & le molestent pendant sa
marche ; on peut donc voir pourquoi Dieu redemandera l’ame de l’homme à la main ou à la puissance de tout ce qui est sang , puisque l’homme
est sa dîme par les rapports originels de son quaternaire avec dix ; on peut voir far quoi est f ndée l’horreur que les hommes ont généralement
des meurtriers ; enfin , pourquoi toutes les Nations de la Terre ont regardé comme couverts de
la derniere marque de réprobation , ceux dont
les cadavres sont exposés à être la pâture des oiseaux & des autres animaux
Venons à la fécondé question „ concernant l’ingratitude du Peuple choisi.
La plupart des Observateurs sont choqués de ce
que les Livres hébreux , présentant un Peuple élu
par la Sagesse suprême, pour être comme le miroir de ses vertus & de ses loix , ce Peuple soit
devenu le plus grolfier , le plus barbare & le plus
ignorant de la Terre ; de ce que loin de combattre
pour la main qui l'avoit choisi , il s’arme à tout
moment contr’elle ; de ce que n’observant que la
lettre des Préceptes de cette Sagesse , il a été comme inutile à ses desseins.
Si les Observateurs avoient ouvert les yeux sur
la véritable destination de l’homme , sur l’amour
inextinguible
T A B I E A
inextinguible de son Principe , qui brûle de zeÎ6
& d’ardeur pour lui , sur la persuasion de tous les
Peuples que ce Principe s’occupe sans cesse à les
délivrer de leurs ténèbres & de leurs privations ,
ils auraient reconnu que les Livres des Hébreux ,
ainsi que toutes les autres Traditions n’étoient que
l’histoire de l’homme.
Ils auraient reconnu que ce Principe premier t
dont l’homme étoit chargé de manifester limage
sur la Terre , lui fournissoit encore ici - bas les
moyens d’accomplir sa destination ; que celui de
tous , le plus sensible étoit de lui montrer , dans
la propre postérité , le type de ce qu'il aurait été ,
s’il eût conservé les droits de son origine ; qu’ainsi
ce Principe premier avoit pu & dû choisir parmi
cette postérité criminelle , quelqu’Etre moins coupable & plus rapproché de lui , le rendre dépositaire des vertus que sa Justice permettoit d’accorder à Ja Terre , pour la ramener à ion centre ;
donner à cet Etre , par une faite de la convention primitive , la promesse que s’il en faisoit
un usage légitime , non-seulement il les conserveroit pour lui & pour sa postérité , mais encore qu’il les augmenterait sans fin & jusqu’à
l’immensité des nombres ; que si , au contraire ,
lui & ses descendans venoient à les mépriser ,
tous ces droits leur feraient retirés , & qu’alors au
lieu d’éclairer les Nations , & de les ramener à
leur
Naturel.
leur centre , ils deviendroient l’objet de sa Justice
& l’opprobre de la Terre.
Les Observateurs auroient vu enfin , que c’étoit
répéter dans un tableau sensible & temporel , cette
convention première sur laquelle l’émanation de
l’homme étoit fondée , & par laquelle il dévoie
jouir de tous les avantages inhérens à la splendeur
de sa source, s’il y demeuroit attaché, comme il
devoit attendre tous les maux & tous les avilifîe—
mens , s’il s’en séparoit.
Mais , quoique la supréme Sagesse ait pu & dû
faire temporellement le choix dont nous parlons ;
quoiqu’elle ait élu un Etre juste pour lui confier le
trésor de ses bienfaits , puisque nul impie ne peut
y participer j si dans la fuite la postérité de ce Juste
vient à s’écarter de sa loi , qu'elle devienne par
conséquent un réceptacle d’ignominie , & l’objet
du mépris de tous les Peuples , dira-t-on pour
cela que le choix de cette Sagesse ait été indigne
d’elle ? Et le premier choix qu’elle auroit fait , en
auroit-il été moins pur , quoiqu’il fut devenu l’impurêté même ? Il faudroit donc dire que l’homme , émané de la Sagesse suprême , fut sans gloire & corrompu dans son origine , parce qu’aujourd’hui nous le voyons ramper dans le crime &
l’opprobre.
Avouons donc que ce Peuple , malgré qu’il ait
E peu fécondé la main qui l’avoit choisi , n’étoit
pat
5>6' Tableau
pas moins , lors de son éleélion , le flambeau vivant qui devoit briller dans nos ténèbres , & nous
retracer des tableaux temporels dont l’homme invisible est le modèle. Enfin , reconnoissons qu’il
devoit être la preuve parlante du principe qui a été
exposé sur la nécessité de la communication des
vertus subdivisées de la Sagesse suprême parmi les
hommes.
On ne peut nier même que dans la difperflon absolue à laquelle il est: livré , il ne présente
encore des indices de cette vérité. Ce Peuple,
choisi par la Sagesse pour être son ligne sur la
Terre , représentoit l’état glorieux de l’homme
dans la pureté de son origine , & les fubîimes
fonctions qui l’appelloient à manifester cette Sagesse dans l’Univers ; ce Peuple représentoit même
l’ordre & l’harmonie de cette Unité suprême que
tous les Etres devroient contempler sans celle ,
afin de se conformer à la régularité de leur modèle ; en un mot, il étoit comme le fanal des Nations & le flambeau qui devoit successivement les
éclairer.
Lorsque le Peuple hébreu est tombé dans de
coupables divisions , lorsque ses crimes l’ont entraîné dans l’oubli de ses titres , dans un culte faux
& impie , & dans la rigoureuse dispersion qui en
devoit être la fuite , sa nature première n’a point
changé ;
I
Nature i:
icbahge : quoique l’exercice de ses droits & de ses
facultés lui soit retiré , son unité d’élcction n’a point
été anéantie : quoique les membres de ce corps se
soient entièrement dilperfés & subdivisés , ils eonfervent toujours leurs rapports fondamentaux.
Ainsi ce Peuple offre toujours l’empreinte primitive qui le constitue ; il a toujours sur lui le
Jceau du Mimftere auquel il fut àppellé * &xil \
porte par - tout son essence indélébile , comme
l’homme a conservé la sienne , malgré son crime &
la dégradation. Ainsi , lorsque la Justice' suprême
laisse ce Peuple errer parmi toutes les Nations,
elle leur montre toujours en lui des traits , quoi-;
qu’altérés , d’une origine respectable , qui attellent
1 existence des vertus èc perfections divines ; enfiri
elle leur represente encore les colonnes du Temple ,
quoiqu’elle ne les offre que renversées.
Par-la elle donne donc encore aux Nations ?
dans des imagés defigurees } lés indices secrets
de ces vertus que l’amour & la sagesse ont fait
pénétrer dans les demeures des hommes , pour
leur montrer toujours des tableaux vivans de l’Etre
vrai sur lequel fut modelée leur existence ; & ce
Peuple étant dispersé parmi toutes les Nations de
la terre , elles ont a la fois devant les yeux , &
les Agens qui devroient être les organes de la
vérité , & les fléaux qui les poursuivent pour avoir
ôfé la mépriser.
IL Partie.
( G ) Nous
98 Tableau
Nous ne pouvons mieux terminer ce qui cost*
cerne les Traditions des Hébreux , qu’en montrant sur quoi reposent les sublimes privilèges
dont ce Peuple est dépositaire. C’est qu’il est celui
qui a eu dans sa Langue le premier Nom positif
& collectif de toutes les facultés & de tous les
attributs du grand Etre ; Nom qui renferme
diftinâement le principe , la vie , & Yaclion pri -
mordiale & radicale de tout ce qui peut exister ;
Nom par lequel les affres brillent , la terre fructifie ,
les hommes pensent ; Nom par lequel j’ai pu ; Lecteur , écrire pour vous ces vérités , & par lequel
vous pouvez les entendre.
Ce grand Nom a passé , il est vrai , dans
toutes les autres Langues de la Terre ; mais il
n’a porté dans aucune , l’image complette qu’il
présente dans la Langue des Hébreux. Les unes
n’en ont fait qu’une dénomination indicative de
l’existence d’un Etre supérieur , sans rien exprimer de ses vertus. D’autres ont conservé quelquesuns de ses traits principaux * mais ayant fait
abftraftion de tous les autres , elles n’ont pas
peint à notre intelligence un juste tableau de
notre Dieu. D’autres enfin , telles que les Langues voisines de l’hébreu par leur antiquité , ont
conservé en grande partie les lettres qui composent ce Nom du Dieu univecfel ; mais en
ayant altéré la forme & la prononciation ; elles
ont
Naturel. 99
bnt bientôt cesse d’y attacher les vastes & profondes idées dont il est: le germe. L’Hébreu 1
seul possède intact ce Nom suprême , tige sur laquelle sont & seront entés tous les autres Noms
destinés au soutien de la postérité humaine. Ne
soyons donc point étonnés que ce Peuple nous
soit présenté comme étant le fanal des Nations ,
& le foyer visîble sur qui , depuis la chute dé
l’homme , ont réfléchi les premiers rayons du
grand Etre.
Nous croyons avoir présenté jusqu’ici un ensemble de principes assez liés , assïez conséquens j
assez vrais , pour renverser toutes les doctrines
de l’erreur &: du néant , & nous ne doutons pas
de leur en avoir substitué une plus solide plus
lumineuse & plus consolante. Si l’homme a négligé
jusqu’à présent de chercher à manifester les propriétés de la source. dont il descend , au moins
iie peut-il plus l’accuser , ni se plaindre qu’elle ne
lui en ait pas fourni les moyens.
Car , quoique l’homme , par une fuite naturelle
de ses écarts , ait été réduit à ne pouvoir contempler les images des facultés divines , que dans
une subdivision douloureuse & pénible , elles se
sont tellement multipliées pour lui , qu’elles né
laissent plus de motifs à ses plaintes.
No seulement toutes les substances & toutes
les actions de la Nature expriment chacune un
( G z ) trai£
jroô Tableau
trait des facultés créatrices qui les ont produites r
non seulement tous les faits de l’homme annoncent qu’il est émané d’une source pensante , qu’il
en a été séparé par un crime , & que par un
besoin indeftruétible & par la loi qui le constitue ,
la Sagesse fie lui doivent sans cesse tendre à se
réunir • mais encore toutes les Traditions de la
Terre démontrent que cette source n’a cessé de
se rapprocher de l’homme , malgré sa souillure ;
qu’elle circule autour de lui par des canaux innombrables dans toutes les parties de son habitation
corrompue , fie qu’elle se montre visiblement sur
tous ses pas.
Ainsi ? tout ce que l’homme peut appercevoir
par les yeux corporels , tous les actes qu’il peut
exercer fie produire selon les loix de la Région
sensible , tout ce qu’il peut recevoir par la pensée , tout ce qu’il peut même apprendre par les
Traditions , par les différentes doéhines de ses
semblables , par le spectacle d’un culte sublime
donné à la Terre , par l’état honteux & méprisabîe de ceux qui l’ont perdu pour l’avoir profané ; enfin , par le tableau passé fie présent de
tout l’Univers ; ce l’ont là autant de témoins irrévocables qui lui parlent le langage de son Principe
fie de sa Loh
Si la Sagcffe forma l’homme fous la condition
expresse qu’il la manifeftéroit dans l’Univers , ne
la
TOI
Naturel.
Ta croyons donc plus injuste , ni imprimante , en
contemplant les voies qu’elle ne cesse d’employer
pour rétablir l’union qui auroit dû toujours régner entr’elle & nous ; reconnoissons , en un mot ,
que tandis que nous manquons sans cesse à notre
convention , la SagçfTe ne s’occupe qu’à remplir la
lïenne. i
C HERCHONS maintenant à nous mettre en
R- *
garde contre l’abus que les hommes ont fait de
ces vérités , & considérons les différentes bran-
%
ches de la Science qui dans leurs mains ont été
si souvent séparées de leur tige naturelle.
Je remplirai d’autant plus volontiers cette tâche que les temps semblent approcher où il devient en quelque forte nécessaire de rappeller
les hommes à ces objets importans. Les traces de
la barbarie se sont effacées ; on se lasse de ces
études vagues & oiseuses qui leur ont succédé ;
les systèmes absurdes qui s’étoient élevés trop
précipitamment sur leurs ruines , s’ensevelissent
dans les ténèbres y & paroissent tendre à leur fin;
t g 3 1 . &,
io2 Tableau
& quoique ces plantes vénéneuses aient pousse en
divers lieux de profondes racines , comme elles
ont jeté à la fois toute leur semence , il ne leur
en reste plus pour s’accroître , en forte qu’elles
doivent s’anéantir par leur propre impuissance.
Parmi les débris informes de ces colosses de
l’imagination & de la corruption , nous voyons
paroître une classe d’Observateurs prudens & judicieux , qui , instruits par les égaremens de ceux
qui le» ont précédés , s’attachent à rendre leur
marche plus assurée.
Un secret penchant fixe leur attention sur les
vertiges des vérités éparses dans l’Univers. Leur
émulation dirigée en quelque forte par la Nature ,
leur fait découvrir journellement des traits de
lumière , dont quelques momens plutôt , ils n’auroient pas soupçonné l’existence ; en un mot , les
esprits fermentent , & se purgent sensiblement des
substances étrangères avec lesquelles ils se sont si
longtemps confondus.
Il est donc probable que les Observateurs
s’étant occupés encore quelque temps , des loix
des Etres , des phénomènes célestes & terrestres , des rapports physiques de l’homme avec
tout ce qui existe , du rapprochement des Langues , du véritable sens des Traditions , apperçevront enfin l’immense contrée des connoififances de l’hommç , & qu’ils jouiront alors d’un,
fyrtême
Nature i„ ioj
système de Sciences , vrai , conséquent , universel.
Observons ici que la plus importante & la
principale de toutes ces découvertes , ce seroit
de reconnoître la fenjibilité de la Terre ,* car
il est facile de s’assurer que notre planète jouit
de cette faculté , puisque nous en jouissons nousmêmes corporellement , & que notre corps vient
de la terre.
De même que les plus petites parties de notre
corps communiquent en effet leur sensibilité
jusqu’au principe corporel immatériel qui nous
anime , de même tous les Etres terrestres communiquent invisiblement la leur jusqu’au Prin ~
cipe fenjible de la Terre. Et l’on doit juger
quel est l’extrême degré ce sa sensibilité , puisqu’elle réunit, & la nôtre,. & celle de tous les
autres Etres sensibles de notre Région , sans
compter qu’elle a des rapports d’un autre genre „
avec d'autres classes d’Etres qui sembleroient
encore plus éloignés , & ne pouvoir correspondre
avec elle que par leur nombre & par leurs actions
secondaires. ,
Mais , pour mieux comprendre l’importancede cette doctrine sur la sensibilité de notre
Globe , fâchons qu’il est la base de tous les
phénomènes sensibles , comme l’homme est h.
( G 4 ) bash
j£>4 Tableau
base de tous les phénomènes intellertuels , &
qu’ainsi la Terre & l’homme sont les deux points
sur lcfquels réfléchissent toutes les celions toutes
les vertus dertinées à se maniferter dans le temps.
Voila une des sources de ces fubîimes connoissances vers lesquelles les hommes paroissent marcher
sans le savoir , & qui doivent leur apprendre un
jour quelle est la véritable occupation & la véritable dçflination de leur Etre.
Mais on ne peut réfléchir sur l’homme , sans
reconnoître que cette époque peut - être aussi à
craindre qu’à deflrer pour lui.
Car dans quel temps l 'arbre de la Science n’at-il pas été accablé fous le poids des rameaux
etrangers qui s’y sont entés ? Nous avons vu que
l’Idolâtrie provient de ce que l’homme est: descendu de l’idée pure & du culte Ample de son
Principe à des objets inférieurs.
Or si le temps matériel n’a commencé pour
l’homme qu’avec son crime , on voit combien il
lui est difficile qu’étant dans le temps matériel il
ne soit dans l’Idolâtrie.
En effet , qu’est devenu ce culte fimplc auquel
l’homme étoit appellé par sa nature , & dont il
a apperçu si peu de vertiges autour de lui depuis
sa dégradation ? Ce culte que des Etres purs &
indépendans des entraves qui nous resserrent ,
offrent
Naturel , ioj
offrent à l’Eternel selon leurs vertus & leur
nombre ? Trop sublime pour la Terre , il se
dérobe à nos yeux , & ne nous permet plus de le
contempler.
L’oubli de ce culte ayant etc le premier pas que
fit l’homme en s’éloignant de son Principe , fà
seule ressource fut dans ces Agens purs , jadis ses
Minifres , maintenant ses Maîtres ; ces Agens liés
au temps comme lui , mais non pas renfermés comme
lui dans les entraves d’un corps groilier & corruptible ; enfin , ces Agens sur lesquels Dieu écrit sans
celle aujourd’hui , comme il écrivoit autrefois sur
l’homme , & qui à leur tour écrivent sur toutes les
parties de l’Univers , afin que l’homme soit par-tout
à portée de s’instruire.
Nous pourrions dire , en quelque forte , que
nous vivons habituellement dans les loix de cette
fécondé classe , puisque nous recevons des pensées
journalières qui ne peuvent nous venir que de ceux
qui la composent tk. qui l’habitent. Cependant ,
comme nous sommes prelque toujours pajfifs dans
ces communications , & qu’un culte quelconque
annonce de V activité , on doit présumer que cette
fécondé classe présente à nos études des objets
plus physiques , plus prejfans , plus positifs , &
que dès-lors elle exige des soins plus vigilans &
mieux dirigés que ceux qui occupent la plupart des
gommes,
Cette
jc£ Tableau
Cette daste , sans être aurti parfaite que là
première , est le plus haut terme où l’homme
puirte sagement porter ses vues pendant l’instant
rapide qu’il parte sur la terre ; elle ne demande
aucunes matières , aucuns instrumens , aucuns
organes étrangers à ceux dont l’homme est pourvu par sa nature ; l’homme des sa naissance en
apporte avec lui tous les matériaux & toutes les
bases • sans cela jamais cet édifice ne se pourroit
élever.
Cette clarté connoît neanmoins des temps &
des fufpenjions dans les aftions qui lui sont permises , attendu que telle est la loi de tous les
Agens renfermés dans le temps , & s’il est des
Maîtres qui enseignent le contraire , ils sont ou
ignorans ou imposteurs.
Mais plus cette classe est sublime , plus il est
difficile à l’homme de s’y maintenir ; il faut pour
l’atteindre , que tout ce qu’il y a de prestiges en lui >
dilparoifte & s’anéantisse , pour ne laisser briller
que son essence pure & réelle. Tout en conservant
cette intégrité indeftruftible de son Etre, les illusions qui le remplissent , doivent faire place à des
substances solides & vraies j comme ces tendres
végétaux qui dans la terre perdent leur mollesse ,
& reçoivent dans leurs canaux une matière durable , qui , sans changer leur forme , leur donne
une c-onfiftance à toute épreuve ; enfin , l’homme
joignant:
Naturel. 107
joignant la vie d’un autre Etre à la sienne propre , doit se renouveller perpétuellement sans cesser
d’être lui-même , & la vie de cet autre Etre est
celle de l’Infini.
Ne soyons donc pas surpris si xette classe a paru si
élevée à ceux qui l’ont connue , que depuis la chute
de l’homme , plusieurs d’entr’eux ont borné là leurs
adorations } & que c’ait été la première source de
l’Idolâtrie temporelle,
Il y a une classe inférieure à celle-ci ; quoiqu’elle
ne Toit qu’au troisième rang , elle est la plus conforme
à l’état infirme & dégradé de l’homme ; elle est
mixte comme lui , elle renferme comme lui deux
bases considérables.
La première de ces bases a pour objet les connoissances analogues à la véritable nature de
l’homme ; la leconde n’embrasse que la nature
sensible ; toutes deux sont pures , respectables ,
pleines de merveilles pour qui fait en suivre
les rapports , & n’y apporte qu’une intention
simple , tranquille , humble , & disposée plutôt
à contempler , à admirer ces beaux fpectacles ,
qu’à régner sur eux , & à se glorifier d’y avoir
place.
Toutes deux sont les dépôts de ces emblèmes
hiéroglyphiques qui ont servi de germe aux symboles de la Fable ; toutes deux ont été connues
par
ïo8 Tableau
par plusieurs Sages anciens & modernes ; toutes
deux sont la source des différens Cultes qui s’exercent visiblement sur la Terre , parce qu’il n’en est
aucun qui n’en ait au moins des vestiges ; & quand
ces traces seroient encore plus altérées ^ les désirs
purs & confians de l’homme qui les parcourt dans
la {implicite de son cœur , peuvent leur faire recouvrer leur efficacité primitive.
Si la première de ces bases doit servir de
modèle à la fécondé , la fécondé doit soutenir la
premjere ? pour satisfaire à toutes les loix de notre
Etre , & pour mettre un équilibre parfait dans toutes
les facultés qui nous composent ; car si l’homme
aspirant à la J'cience intellectuelle , néglige les reffüurces que la Nature lui présente , il court
risque de ne faire que passer de l’ignorance à la
folie.
En effet , si la Nature élémentaire nous est
nuisible , c’est lorsque nous nous laissons asservir
par elle , & non lorsque nous en pénétrons les
vertus. En un mot , ignorer la Nature , c’est ramper devant elle , c’est: se subordonner à elle , &
rester livré à son cours ténébreux ; la connoître ,
c’est la vaincre , & s’élever au dessus d’elle ; &
ceux qui s’occupent des objets vrais , reconnoissent si bien son utilité , que quand ils sont
fatigués par une trop grande abondance des
fruits de Uurs études 9 il leur suffit quelquefois
4%
Raturez.
àe fixer un objet physique pour se soulager
D ailleurs , si nous nous trouvons placés au
milieu de ces objets physiques , c’est une preuve
que l’Etre suprême veut que nous commencions à
le connoître de cette manière ; s’il nous a mis ce
livre devant les yeux , c’est pour que nous le lisions
préalablement aux livres que nous ne voyons point
encore. Enfin , c’est un des plus grands secrets
que 1 homme puisse connoître , que de ne pas aller
a Dieu tout de fuite , mais de s’occuper longtemps du chemin qui y mene.
Gardons-nous néanmoins de jamais féparet
cette base inférieure , du mobile intellectuel qui
doit la vivifier , & qui en est le vrai but. C’esta-dire , tachons de ne point contempler ce9
objets physiques , sans prendre pour guide le
flambeau de /’ intelligence ; car elle est le Dieu
de la Nature. Sans cette lumière nous ne verrons
en eux qu’une apparence confuse , & nous ne
pénétrerons jamais dans la sagesse de l’ordre &
de l’harmonie qui les constituent , de même que
nous n’approcherons jamais du Dieu supérieur à
l’intelligènce , si nous ne commençons par divinifer notre cœur , attendu que rien ne s’opère que
par analogie.
Gardons-nous de perdre de vue ce but supé-
«eur , & de nous borner exclusivement aux connoiftanccs
'no Tableau
noiflances fenflbles & élémentaires ; c’est: le danger
dans lequel sont tombés les hommes de presque
tous les temps ; c’est: celui où tomba Ismaël , &
ensuite Esaii , qui perdit par- là son droit d’aînesse.
[ Passage withheld by the editor. ],
[ Passage withheld by the editor. ] ainsi dire sans frein : &
peut-être n’est*ce pas sans des raisons relatives à cet
objet , que Mahomet se disoit inspiré par l’Ange de
la Lune.
Ainsi , pour obtenir un ensemble complet de
connoissances & de vertus , il est clair que les de ut
hases intellectuelle & élémentaire doivent se prêter
mutuellement des secours.
De la division de ces deux bases , opérée par
les Arabes , aussi-bien que par les premiers hommes , est résultée une source immense d’abus &
d’erreurs, qui forment une quatrième classe. Les
hommes de cette classe , entraînés vers les subs--
tances
Naturel'. t î t
tances naturelles , ont rétréci leur vue à force de
ïes fixer seules.
Ils n’ont eu pour but que l’Etre inférieur de
l’homme ; & s’ils se sont occupés quelquefois de son
Erre supérieur , c’est: pour ne lui présenter que des
objets qui ne sont pas dignes de lui.
De-là sont nées dans tous les temps } ces Sciences fondées sur des formules & sur des secrets ;
ces Sciences dont tout le succès , selon ceux qui les
enseignent , dépend exclusivement d’une matière
morte r d’amulettes , de pentacles , de talismans ;
ou de l’observation des objets sensibles , du vol
des oiseaux } de l’afpefl: de certains astres , des
linéamens & de la ftruéture du corps humain ; ce
qui est compris fous les noms de Géomancie , Chiromancie , Magie , Astrologie , toutes Sciences
dans lesquelles le Principe étant subordonné aux
causes fécondés , laisse l’homme dans l’ignorance
de la vraie Cause. Or de l’ignorance à l’erreur &
à l’iniquité , il n’y a qu’un pas ; comme un terrain
inculte , couvert de ronces , devient bientôt un
repaire de serpens. C’est: par-là que des Maîtres
aveugles & imposteurs , abusant de la foi des Peuples dont ils flattent les passions & les vices , détournent journellement les hommes de leur destination originelle , & du véritable objet de leur
confiance.
Je ne parle point de ceux qui jouissant parmi
les
lii Tableau
6 l'harmonie dont nous avons la réglé en nousmêmes. Mais, h le mal n’a aucun rapport avec
cet ordre , & qu'il en soit précisément l’opposé ,
comment pourrions-nous appercevoir entr’eux ,
quelque analogie ; comment par conséquent
pourrions-nous le comprendre ?
Le mal a cependant son poids , Ton nombre
& sa mesure, comme le bien : & l’on peut meme
favpir en quel rapport sont ici-bas l'e poids , le
nombre & la mesure du bien , avec le poids, le
nombre & la mesure du mal , & cela en quantité,
en intensité, & en durée. Car le rapport du mal
au bien , en quantité est de neuf à un , en interdite
de fro à un , & endurée de Jèpt à un.
Si ces expreilions paroiftcient embarrassantes
au Lecteur , & qu’il en désirât l’explication , je
Je prierois de ne pas la demander aux Calculateurs de la matière ; ils ne connoissent pas les
rapports politifsdes choses.
Nous avons allez indiqué comment l’homme
auroit pu se convaincre de l’existence immatérielle de son Etre , & de celle du Principe suprême;
& ce qu’il devoit observer pour ne pas confondre
ce Principe avec la matière & la corruption , ni
attribuer aux choses vifiblcs cette Vie impérissable , qui est le plus beau privilège de l’Etre
qui n’a point commencé auquel ses producNaturel. 37
tîons immédiates seules , participent par le
droit de leur origine.
Par la marche simple de ces observation's ,
nous développerons bientôt des idées latisfaifantes sur la destination de 1 homme , &: sur
celle des autres Etres.
ï-i ORSQU’UN homme produit une œuvre
quelconque , il ne fait que peindre & rendre visible Je plan , la pensée ouïe desseïn qu’il a formé.
Il s’attache à donner à cette copie autant de conformité qu’il lui est posîible avec l’original , afin,
que sa pensée soit mieux entendue.
Si les hommes dont l'homme veut se faire entendre, pouvoient lire dans sa pensée, il n’auroit aucun besoin des signes sensibles pour en être
compris : tout ce qu'il concevroir seroit faiii par
eux , aussi promptement & avec autant d’étendue
que par lui-même. }
Mais étant liés comme lui par des entraves
physiques, qui bornent les yeux de leur intelligence , il est forcé de leur transmettre physiquement sa pensée : sans quoi , elle seroit nulle pour
eux , en ce qu’elle ne pourroit leur parvenir.
U n'emploie donc tous ces moyens physiques.,
C 3 '
3§ Tableau
il ne produit toutes ces oeuvres matérielles qtie
pour annoncer sa pensée à ses semb'ables , à des
Etres difHncts de lui , séparés de lui ; que pour
tâcher de les rapprocher de lui , de les assimiler à
lui, de les réunir avec lui, en étendant sur eux
une image de lui-même & en s’efforçant de les
envelopper dans son unité , dont ils sont séparés.
C’est ainsi qu’un Ecrivain , qu’un Orateur ,
roanifefie sensiblement sa pensée , pour engager
ceux qui le lisent, ou qui l’écoutent, à ne faire
qu’un avec lui , en se rendant à son opinion.
C’esr ainsi qu’un Souverain rassemble des
armées, éleve des remparts & des forteresses ,
pour imprimer aux Peuples la persuasion de sa
puissance , & pour leur en inspirer en même
temps la terreur; afin que, convaincus comme
lui, de cette puissance , ils en aient abfoîumcnt
la même idée, & que demeurant attachés à son
parti , soit par admiration y soit par crainte ,
ils ne forment qu’un tout avec lui. A dé.aut de
ces fiqnes visibles l’opin on de l’Orateur & la
puissance du Souverain demeureroient concentrées dans eux-mêmes , sans que personne en eût
connciffance.
Il en elT ainsi des faits de tous les autres
hommes, ils n’ont & n’auront jamais pour but
ci c de fatre acquérir à leurs pensées, le privilège
ex la domination y de l’universalité , de l’unité.
Naturel. 39
les hommes de la réputation la plus célébré *
sont encore au dessous de ceux que je viens de
peindre ; non seulement ils ont éloigné comme
eux , le mobile inviiible qui préside à toutes les
loïx des Etres ; non seulement ils sont devenus
aveugles sur la destination & le Principe des
choses naturelles , mais ils ont même perdu la
connoissance des propriétés des moindres substances ; ils n’ont observé que les effets extérieurs
des corps , sans s’occuper des vrais rapports de ces
Etres avec l’homme.
Cependant l’intelligence de l’homme ne pouvant pas toujours sommeiller , ils ont cherché au
moins les loix & les rapports que ces Etres pou-1
voient avoir entr’eux ; mais ayant séparé ces
Etres de leur Principe y ils se sont vus forcés
de les expliquer par eux-mêmes ; & de-là sont
résultées ces domaines matérielles & incohérentes
de la production des astres , par des divisions
d’une même masse de matière en incandescence •
J
oes comparaisons si rabaissées de la naiiïance
de ces grands & vivans mobiles , avec les fuhonspadives & mortes de nos substances terrestres ;
fyPêmes qui coûtent à leurs Auteurs infiniment
plus d’efforts qu’il ne leur en auroit fallu pour
s’élever d’abord à un Principe actif ordonnateur
de tous les Etres , qui infuse en chacun d’eux une;
messire de force , de vertus & de vie analogue a
lès*
Naturel. î î 3
ses desseins ; parce qu’il n’y a que le faux &
l’erreur qui tiennent l’homme en travail , & qu’il
eh dans une action paisible & naturelle quand il
eh dans la vérité. Mais je l’ai dit , je ne dois
pas parlerde cet ordre de Savans ; ils sont nuis
relativement à la science & aux objets dont nous
traitons.
Enfin , il exihe une cinquième clafje de Sciences , & c’eh celle de l’abomination même : elle
a des moyens , des emblèmes intellectuels &
sensibles comme les classes précédentes j elle
connoît le nombre &c les propriétés de la fumée ;
elle a un culte , il faut même une certaine pureté
pour l’opérer ; enfin , il y a une Nation sur la
Terre qui vend aux autres Peuples une partie
des ingrédiens nécessaires à ce culte ; mais les
résultats en sont horribles ; les Jignes en sont
communément tracés sur ceux qui la profeh'ent
& qui l’exercent , afin que les hommes aient
devant eux les exemples parlans de la Juhice.
Car l’ objet de cette Science étant faux &: corrompu , elle conduit les hommes par des sentiers
inverses de ceux de la vérité. Mais auhi cette
vérité étant par - tout , les monhres dont nous
parlons ne peuvent faire un pas sans la renconi trer , & ne se présentant point à elle par les Rentiers naturels , ils ne l’approchent que pour eni
IJ. partie. (H)
ïi4 Tableas
être repoussés ; ils ne la connoissent que pour
éprouver ses rigueurs , & non pour jouir de la
paix qui lui est propre.
A ces différentes classes de Sciences , il faut
joindre les nuances intermédiaires : on ne doit
pas oublier que chacune de ces classes peut mener
à des termes indéfinis , soit dans le nombre des
branches qu’elle renferme , soit dans l’étendue de
ces branches ; qu’elle peut s’allier aux autres classes
en tout ou en partie , avec les plus voisines
comme avec les plus éloignées , & former des
amalgames où la penle'e de l’homme a de la peine
à se reconnoître.
Car depuis les fables de la mer jusqu’aux régions les plus élevées des Etres , l’homme peut
asseoir par-tout des fignts multipliés & variés de
ses titres primordiaux ; il peut , comme il le
prouve tous les jours par ses Arts , par ses goûts ,
par ses passions , mettre son ame dans ses yeux ,
dans ses oreilles , dans es mains , dans ses pieds ,
dans son palais , dans sa tête , dans son cœur ,
dans ses organes impurs ; & toutes ces choses
liées corporellement avec lui - même , ne sont
que l’image des objets distincts de lui , avec lesquels il peut s’identifier.
D’après cela , il ne faut point être étonné du
mélange qu’on apperçoit parmi les doftrines de
la Terre , & d’y voir ces différentes combinaisons ,
du
Na t u r e z: i
Ku divin , du spirituel , du naturel , du materiel
& de l’impur ; parce que toutes les classes sont
ouvertes a l’homme , & que quand il ne réglé
pas sa marche par un guide infaillible , il laisse
entrer dans Ton œuvre des traces de sa corruption & de Ton ignorance ; enfin , il est confiant
que 1 homme , par sa nature , peut agir dans
Dieu , avec Dieu , par Dieu , sans Dieu , &
contre Dieu.
Il n’est pas difficile de voir pour laquelle de
toutes ces Sciences } il seroit de notre intérêt
de nous deciuer. IVIais vu le mélangé auquel
elles sont exposées en passant par la main des
hommes , il se pourroit que fous des dehors spécieux on nous conduisit à l*erreur ; défendonsnous donc des Maîtres qui n’appuyeronc leuc
Science que sur une base matérielle , sur des formules , sur des recettes scientifiques , toujours
concentrées dans les causes fécondés ; car , je le
répété , de ces causes fécondés aux causes corrompues , il n’y a presque aucun intervalle. Et
c’est beaucoup , si ceux qui s’attachent exclusivement à de semblables moyens & qui les enseignent ,
ne méritent que notre compassion.
Ceux qui annoncent une Science plus relevée ,
& des moyens supérieurs , demandent encore»
plus notre vigilance & nos réflexions , parce
( H 2 } que
ï\è Ta B LE AV
que leur marche étant moins connue , i! doit
leur être plus facile de nous tromper. Il y a
donc deux manières de les juger ; par leur
inftruclions & par leurs faits : je mers les faits
au dernier rang pour ceux qui n’en sont que
les témoins , quoiqu’ils soient très - utiles pour
ceux qui ont le bonheur d’en être les instrumens ; mais comme cette carrière est aussi celle
de l’illusion , de l’astuce & de la mauvaise foi ,
le premier devoir de la prudence est d’observer avec foin tout ce qui s’annonce , & tout c©
qui s’emploie , afin de ne pas prendre pour
l’effet des causes supérieures ce qui pourroit
n’être que celui des causes naturelles & subordonnées. Il y a auiïî une mesure à garder dans
ces fortes d’observations c’est de ne pas s’aveugler au point de vouloir expliquer tout par le
seul méchanisme des causes fécondés ; ce qui
est arrivé à quelques Commentateurs des Livres
hébreux , qui en parlant de la Loi donnée sur
le Mont Sinaï , ont représente comme de fimpîes
météores , l’éclat , les feux , les sons imposans qui
acompagnerent cet événement.
L’inftruftion est donc la pierre de touche la
plus sûre pour juger de la Science qu’un Maître
annonce ; pour connoître le but qui l’anime ,
& la marche qu’il a donnée à ses facultés.
Cette instruction , nous osons le dire , est celle
qui
Naturel 117
qui a été présentée dans cet Ouvrage ‘ instruction fondée sur la nature de l’homme , sur ses
rapports avec son Principe , & avec les Etres
qui l’environnent.
C’est cette instruction qui lui apprend combien il est supérieur à la nature élémentaire ,
puisque celle-ci n’étant qu’une unité composée ,
ou une fraélion de la grande unité , fuit nécessairement la loi des fractions numériques qui est
de décroître dans leur exaltation , ou d’étre toujours plus nombreuses dans leur racine que dans
leurs puissances ; qu’ainsi plus l’univers matériel
avance en âge , plus il se rapproche du néant ,
puisqu’il s’élève à ses puissances.
C’est cette instruction qui présente l’Etre intellectuel de l’homme comme un entier , puisqu’il
tient à la racine intellectuelle & divine dont
toutes les puissances sont des entiers , qui • annonce , par conséquent, que selon la loi des
entiers , il doit s’aggrandir & s’étendre à mesure
qu’il s’élève à ses puissances , puisque le privilège
des entiers est de manifester de plus en plus leur
grandeur & Pindeftruélibilité de leur être.
C’est cette inftruclion qui montrant le nombre
de l’homme comme étant plus vaste à mesure
qu’il s’élève à ses puissances , nous fait comprendre qu’il doit y avoir un terme où l’action tein^
porçlle de ce nombre étant complette , il ne puisse
( H 3 ) plus.
I
t i S Tableau
plus agir que dans l’infini , & par coriféquenC
hors des bornes matérielles , particulières 3c générales. Et en effet , voici le tableau du cours
progressif de l’homme intellectuel ; dans l’enfance il ne pense point , à cause de son corps ,
dans la jeunesse il pense par le corps ; dans l’âge
mûr il pense avec le corps ; dans la vieillesse il
pense malgré le corps ; après la mort il pense
sans le corps.
C’est cette instruction qu’on ne peut pas
taxer de vouloir dominer sur la croyance des
hommes ; puisqu’elle les engage , au contraire ,
à ne pas faire un pas sans examen : c’est cette
doctrine y qui montrant dans l’homme les vestiges & les ruines d’un magnifique Temple ,
lui présente toutes les actions de la Sagesse &
de la Vérité , comme tendant sans cesse à le
relever sur ses fondemens ; qui lui apprend que
les voies tracées par les hommes éclairés, ou les
Elus g'néraux , lui sont nécessaires dans le
moyen âge de sa réhabilitation ; mais que les
vraies lumières qui conviennent à chacun en
particulier , arrivent par un canal plus naturel
encore , & à convert de toute illusion , quand
l’homme a fait long-temps une abnégation ab_
foîue de lui-mème , qu’il ne s’est point rempli
de sa propre fufîifance , qu’il n’a point été sage
à ses propres yeux & que comme la fille de
Jephté ,
Naturel. 119
Jephté , il a pleuré sincérement sa virginité.
C’est cette instruction qui lui démontre que le
crime de l’homme a fait subdiviser relativement
à lui tontes les vertus , dont il pouvoir autrefois
contempler d’un coup d’œil le vaste emsemble ;
mais que la nature des Etres étant indélébile ,
dès que l’homme est l’expreiïion caractéristique
du Principe suprême , il faut éternellement que
cette loi opéré.
C’est cette instruction qui le porte à reconnoître
que la multitude de faits , d'actions , d’ A gens ,
de vertus répandues dans l’Univers , suivant les
Traditions de tous les Peuples , ne sont que
l’exécution même de cette loi coéternelle & indeftrudible , qui ayant constitué l’homme , l’accompagne y & l’accompagnera à jamais dans tous les
instans de son existence.
Enfin , c’est cette instruction qui lui fait considérer tous les faits de la nature , comme l’expression de sa véritable science , & de la sublimité
de ses fonctions primitives , ainsi qu’on peut le
voir dans l’arc-en-ciel ; phénomène qui est formé
par la réflexion des rayons solaires y comme les
vertus intellectuelles sont des rejles de V Action
du Dieu suprême , qui ne paroiflant que lorflqu’il y a des nuages , semble poser la borne
entre leur ténébreux cahos , & le séjour de la
lumière , qui porte un nombre régulier dans ses
( H 4 ) couleurs ,
icto Tableau
pouleurs : qui se présente fous la forme d’une
circonférence tellement subordonnée à l’homme ,
que celui-ci en occupe toujours le centre , £c s’en
fait suivre à tous les pas : qui offre par-là à ses
yeux un tableau immense , où il peut voir quels
étoient ses premiers rapports avec l’unité , avec les
A gens fournis dont il disposoit à son gré , &
avec le séjour du désordre & de la confusion
dont ces Minières fidèles le tenoient soigneusement séparé : qui , en un mot , présente un
tableau si fécond , que la Sagesse ne pouvoir
pas choisir un plus bel emblème , quand elle
voulut , lors du Déluge , annoncer ces vertus
supérieures & universelles dont elle a fait de tout
temps les organes & les lignes de son alliance avec
l’homme.
Ceux qui , avec une doctrine aussi sublime ,
se présenteroient peur nous guider dans la carrière de la vérité , pourroient mériter notre confiance : car sJil arrivoit que leur marche ne fût
pas conforme à leurs principes , ces principes
seuls nous auroient assez ouvert l’intelligence
pour que nous fentifîions le faux de leur marche ,
& que la pureté de nos désirs rendit leurs efforts
impuissans.
Ils méiiteroicnt d’autant plus cette confiance ,
s’il nous apprenoient à difeerner la science
d’avec
Naturel. m
d avec la sagesse , qui est le complément & le
but de toute science.
Il ne faut pas croire , en effet , que cette sagesse soit à notre seule disposition & dépende
absolument de nous , comme l’habitude des exercices corporels auxquels nous pouvons nous former à force de répétitions , & être comme assurés
de réussir.
Nous avons en nous , il est vrai , plusieurs
facultés intellectuelles & spirituelles qui peuvent
se perfectionner par notre travail ; telles sont les
vertus fccondaires , & même la science , mais quant
a la lagefTe , ce n’est point à force ouverte que
nous y parviendrons ; c’est la Cour des Rois où
il faut marcher avec humilité , fourmilion , prévenance , attention confiante à captiver leur bienveillance j ou , à quelqu’instant qu’il nous prennent , il faut toujours qu’ils nous trouvent prêts à
leur plaire & à nous sacrifier pour eux. C’est
autant par la patience que par l’autorité & par
la violence , qu’il faut écarter les rivaux qui nous
traversent. La douceur & l’amour , voilà les routes
qm mènent à la félicité ; encore , malgré tous ces
soins , le Prince peut - être ne jugera-t-il pas à
propos de nous honorer d’un regard.
Jugeons maintenant si la sagesse eff une chose
précieuse , & s’il est rien à quoi elle puisse se
comparer. L’homme devroit la demander sans
cesse y
*22 Tableau
celle , maïs avec des paroles de feu qui exprimaftent combien il la desire ; son visage devroit
porter d’avance la joie dont ce tréforpeut le remplir • c’est une fois ardente , c’est un besoin voluptueux , c’est tout son Etre intérieur qui doit
parler.
Nous pourrions écouter nos Maîtres , s’ils
nous peignoient les imprudences auxquelles, l’esprit de l’homme est exposé dans sa marche ,
par ses jugemens trop précipités ; s’ils nous dissoient qu’à quelque degré de connoissance , de
sagesse & des vertus que nous publions être , il
nous reste toujours plus à acquérir que nous ne
possedons ; que les plantes qui poursuivent dans
une paisïble persévérance le cours de leur action
devroient nous servir de modèles ; que tous les
momens que l’homme emploie à se contempler ,
sont pris sur ceux destinés à sa croissance ; que
non seulement il ne faudroit pas compter pour
quelque chose les jouissances les plus vastes auxquelles nous pouvons tendre comme hommes ,
mais qu’il faudroit regarder bien moins encore
les jouissances & les faveurs particulières , comme
le complément de l’œuvre j ni une science isolée,
comme l’universalité des merveilles renfermées
dans l’alliance de l’homme avec son Principe :
car cette fausse manière de voir seroit le premier
obstacle à nos progrès • & ft nous venions à l’insinuer
Naturel. ? izj
{muer à d’autres , nous pourrions être assurés
que nous les trompons , & que nous nous trompons nous-mêmes.
Nous pourrions écouter attentivement ces Maîtres , si après nous avoir instruits par ces
principes , ils nous engageoient à examiner s’il
n’y a pas un complément à ce grand oeuvre ;
& ici nous allons voir naître un nouvel ordre
de choses.
Que seroient les connoissances de l’homme ,
que seroit cet Erre fait pour posséder l’unité des
sciences & des vérités , s’il n’avoit pu espérer de
connoître qu’une subdivision des vertus divines ?
Sa nature l’appelant à contempler la réunion de
ces mêmes vertus , & à être leur ligne vivant ,
comment auroit-il jamais recouvré des privilèges
ausïï sublimes , s’il n’eût vu que des rayons épars
de cette unité ?
En effet } que sont ces Héros , ces demi-Dieux ,
ces Aoens célébrés , dont les Traditions historiques & fabuleuses nous présentent sans cesse la
correspondance avec la Terre? Ils n’ont été chacun dépositaires que de quelques vertus particulières de l’unité. L’un en a manifesté la force par
la grandeur de ses entreprises , &. par ses immenses travaux. L’autre en a manifesté la jujiia
1 24 Tableau
par la punition des malfaiteurs & par l’asservissement des rebelles. D’autres , enfin , en ont manifesté la bonté , la bienfaisance , par les Sciences
&; les secours qu’ils ont apportés aux malheureux 9
& par les douceurs qu’ils ont fait goûter aux hommes de paix. Et même on peut dire de ces Agens ,
sans excepter ceux dont il est parlé dans les Traditions des Hébreux , qu’ils ne montroient à l’homme que des vertus isolées , temporelles & passagères , & que par conséquent ils ne lui donnoient
point une idée parfaite de son Etre , ni des droits
qui sont attachés a sa nature.
Il lui manquoit encore le complément de cette
connoissance pour concevoir le sens de tous ces
emblèmes greffiers qui avoient bien représenté la
loi de l’homme ; mais qui ne l’avoient représentée que matériellement , au lieu qu’elle devoit l’être
par la vertu de l’homme , par des faits qui émanaffent de lui-même.
Il falloit donc qu’une action puissante
démontrât la réelle & féconde existence de
l’homme , en lui facilitant l’intelligence de son
Etre , & en l’élevant à un état de supériorité , auquel il ne cessoit de tendre , depuis sa chute , par
une loi irrésistible de son essence ; il falloit r
dis-je , une troisième époque ; il falloit un type
total , qui lui offrît une loi plus simple & plus
une que toutes celles qui avoient précédé ; une
loi
Nat u r e l. 13. $
loi plus analogue à la vraie nature de l’homme ,
dont nous ne cessèrons de défendre la grandeur
& la fublimicé.
Enfin , il falloit que la Sageiïe fît ouvrir pour la
postérité humaine , une porte de plus que celles
qui sont contenues dans le quarré de la puijffance
de l’homme ; c’est-à-dire , que cette Sagesse devoit faire ouvrir une cinquantième porte , pour
abolir le nombre de servitude opéré par la double
puissance du mal , afin que l’homme , après s’en
être délivré lui-même , pût encore en délivrer
son enceinte \ “ & tel étoit l’esprit de cette loi
hébraïque , qui au bout de cinquante ans rendoit
la liberté aux esclaves , & faisoit rentrer les
biens aliénés dans les mains de leurs premiers
Maîtres. ,,
Par cette vertu nouvelle y non seulement l’homme
devoit voir disparoître en lui les loix de l’inftinét
& des affections des brutes , mais encore y substituer les droits & les affections de l'intelligence.
Non seulement il devoit reconnoître tous les pouvoirs de l’ordre & de la justice , mais encore apprendre à s’élever au dessus de la justice même ,
en se conduisant par une loi bien différente de
celle qui n’avoit été écrite que pour les esclaves
& les malfaiteurs : en un mot y il devoit apprendre à juger de la véritable destination de son Etre ,
qui n’étoit pas fait pour être resserré dans des entraves
)[l6 T A B L E A TT
traves , mais pour faire le bien , comme Dieu par
nature , par amour , & sans être mu par l’appareil des punitions & des récompenses.
Pendant la première époque de son expiation ,
l’homme } comme l’enfant dans les liens ténébreux
de la matière , éprouvoit sans doute les bienfaits
de la Sagesse. Mais , recevant ces bienfaits , comme l’enfant , sans les appercevoir ni reconnoître
la main qui les repandoit sur lui y il n’étoit que
passif , & son Etre réel & intelligent ne goûtoit
pas encore sa vraie nourriture , qui consiste dans
l’aâivité & la vie.
Dans la fécondé époque y ses facultés plus développées le mettoient à portée de profiter des dons
qui lui sont prodigués. C’étoit alors que des Agens
vertueux & éclairés , placés près de lui , l’affujetiffoient à des sacrifices , pour lui faire comprendre
l’état de violence & de sujétion où toute la Nature
se trouvoit par rapport à lui ; puisque tout donnoit
sa vie pour lui.
Par-là ces Agens l’instruisoient sur la destination des différentes parties de l’Univers. Us lui
apprenoient qu’il n’y avoit pas un seul Etre dans
la création universelle , qui ne fût l’image d’une
des vertus divines ; que la Sagesse avoit multiplié
ses images autour de l’homme , afin que , quand
il les lui présenteroit ; elle fit à leur afpeét sortir
'TV j T v r Ftï ' *>aT
tir d’elle-même une nouvelle onftion J qu’ainsi
elle transmît jusqu’à l'homme tous les secours dont
il a besoin ; & que le modèle s’unifiant à la copie,
l'homme pût les posseder l’un & l’autre.
C’étoit lui peindre , en effet , sa destinée fous des
couleurs vives , que de lui représenter l'Univers
comme un grand Temple , dont les astres sont
les flambeaux , dont la terre est l’autel , dont
tous les Etres corporels sont les holocaustes , &
dont l’homme est: le Sacrificateur. Par-là il pouvoit recouvrer des idées profondes sur la grandeur de son premier état , qui ne l’appelloit à rien
moins qu’à être le Prêtre de l’Eternel dans
l’Univers.
Mais , malgré cette brillante lumière , que les
Elus de la fécondé époque vinrent communiquer
à l’homme , en lui annonçant qu’il étoit le Prctre
de l’Eternel , il n’avoit point encore l’explication
de ce titre sublime.
Le tableau des rapports que ces Elus lui présentoient , quelque magnifique qu’il fût , ne lui
offroit que des objets inférieurs à sa propre nature ; il n’y voyoit que des puissances éparses &
divisées ; que des holocaustes corruptibles : il n’y
voyoit ni les indices d’une offrande impérissable ,
ni l’unité des agens qui dévoient y concourir ;
afin que par eux il pût jouir de la plénitude de
ses droits.
Il
i 2.8 Tableau
Il étoit donc réservé à une troisleme époque }
de lui faire acquérir la connoissance plus parfaite
de la vérité , & de lui apprendre que , fl de finipies images temporelles ont pu lui faire découvrir quelques-unes des vertus supérieures , il ne doit
mettre aucune borne à ses espérances , en présentant à la vérité une image émanée d’elle-même , qui par les secours quelle envoie à l’homme , l’anime de la même unité , & l'allure de la
même immortalité.
C’est: donc là où l’homme découvrant la science
de sa propre grandeur , apprend qu’en s’appuyant
sur une base universelle , son Etre intellectuel devient le véritable Temple ; que les flambeaux qui
le doivent éclairer lont les lumières de la pensée
qui l’environnent & le suivent par - tout ; que
le Sacrificateur , c’est: sa confiance dans l’existence nécessaire du Principe de l’ordre & de la
vie ; c’est: cette persuasion brûlante & fécondé devant qui la mort & les ténèbres disparoissent ; que
les parfums & les offrandes , c’est: sa prière , c’est:
son droit & son zèle pour le régné de l’excluslve
unité ; que l’autel , c’est: cette convention éternelle fondée sur sa propre émanation , & à laquelle Dieu & l’homme viennent se rendre ,
comme de concert , pour renouveller l’alliance
de leur amour > & pour y trouver , l’un sa gloire ,
U
Naturel: '129
& l’autre son bonheur ; en un mot , que le feu
destiné à la consommation des holocaustes , ce
feu sacré qui ne devoit jamais s’e'teindre , c’est
celui de cette étincelle divine qui anime l’homme ,
& qui , s il eut ete fidelle a sa loi primitive , l’au-*
roit rendu à jamais comme une lampe brillante Sc
secourable , placée dans le sentier du Trône de
l’Eternel , afin d’éclairer les pas de ceux qui s’eu
étoient éloignés ; parce qu’enfin l’homme ne doit
plus douter qu’il n’avoit reçu l’existence que pour
être le témoignage vivant de la lumière & le ligne
de la Divinité.
Pour mieux nous convaincre combien il étoit
necessaire qu’une Unité de vertus vînt achever
devant les hommes le tableau de leur Etre , qui
n’avoit été que légèrement tracé par les manifêfitations particulières , je vais dire quelque choie
des Nombres : mais auparavant je dois prévenir
que cette carrière est si vaste , que jamais
l’homme , ni aucun Etre que Dieu lui-même , ne
pourra en connoître toute l’étendue. De plus ,
JJ. Partie. (I) elle
*3 o Tableau
elle est si respectable que je ne puis en parle!
qu’avec rtferve , soit parce qu’il est impoftiblc
de le faire clairement & à découvert en langage
vulgaire , soit parce qu’elle renferme des choses auxquelles on ne doit pas prétendre sans préparation.
Cependant je ferai mes efforts pour que l’homme de desir me comprenne autant qu’il lui sera nécessaire , & je ne négligerai rien pour concilier son
instruction avec la prudence.
y
Mais , s’il arrivoit qu’il ne me comprît pas ,
je le prie pour son propre in érêt , de ne pas consulter sur ce que je lui confie , les Savans en
titre & en crédit dans l’opinion humaine : car ils
ont desseché la Science & n’en sont point substanté ; ils n’en ont que le squelette décharné,
& les sucs les plus nourrissans se scnt évaporés
devant eux , sans qu’ils aient eu la sagesse de les
saisir.
La Science est libre ; ils ont prétendu lui fixer des loix , & interdire au genre humain l’espoir
de la découvrir ailleurs que dans leurs décisions:
mais elle a fui devant eux , ils marchent dans un
vuide obscur. Elle est incompressible comme l’eau ;
ils ont voulu la comprimer : elle a brisé les entraves qu’ils lui avoient données , & ils sont restés
dans l’aridité.
Que le Lecteur n’aille donc pas à eux pour
lever
"Naturel- r^t
lever Tes doutes ; ils ne seroient que les augmenter , ou y substituer des mensonges. Si quelque
chose l’embarrasse dans ce qu’il va lire , qu’il se
replie sur lui-même ; qu’il essaie -par une activité
intérieure de se rendre Jimple & naturel : qu’il
ne s’irrite point si le succès se fait attendre ; les
suspensions qu’il éprouvera sont souvent les voies
mêmes qui le préparent secrétement , ôc qui doivent l’y conduire.
Les nombres sont les enveloppes invisibles des
Etres , comme les corps en sont les enveloppes
sensibles.
On ne peut douter qu’il n’y ait pour tous les
Etres une enveloppe invisible , parce qu’ils ont
tous un Principe & une forme , & que ce Principe & cette forme étant aux deux extrêmes ,
sont à une trop grande distance l’un de l’autre
pour pouvoir s’unir & se correspondre sans intermède ; or c’est l’enveloppe invisible , ou le
nombre qui en tient lieu. C’est ainsi que dans les
çorps , la terre est l'enveloppe visible du feu , que
l’eau est celle de la terre , & l’air celle de l’eau
quoique cet ordre soit fort différent dans les élémens non corporisés.
On n’ignore pas que les loix & les propriétés,
des Etres sont écrites sur leurs enveloppes sensibles , puisque toutes les apparences par lesquel-
( I 2 ) les *
*3 i Tableau
les ils se communiquent à nos sens , ne sont au*
tre chose que l’expression & l’action même de ces
loix & de ces propriétés.
On en peut dire autant de leurs enveloppes
invisibles ; elles doivent contenir & porter sur
elles , les loix & les propriétés invisibles des Etres ,
comme leurs enveloppes se tfibles indiquent leurs
propriétés sensibles. Si elles y sont écrites y
l’intelligence de l’homme doit donc pouvoir
les y lire , comme par les sens il lit ou éprouve les effets des propriétés sensibles tracées
sur les corps , & agissant par l’enveloppe fenfibie
des Etres : voilà ce que la connoissance des
nombres peut promettre à celui qui ne les prenant pas pour de simples expressions arithmétiques , fait les contempler selon leur ordre naturel , & ne voir en eux que des principes coéternels à la vérité .
Il faut savoir en outre que les Etres étant infinis , & que les propriétés de ces Etres étant de
plusieurs genres , il y a ausïï une infinité de
nombres.
Ainsi il y a des nombres pour la constitution
fondamentale des Etres ; il y en a pour leur action , pour leurs cours , de même que pour leur
commencement , & pour leur fin , quand ils sont
sujets à l’un- & à l’autre ; il y en a même pour les
différens degrés de la progression qui leur est fixée.
Et
N A T U R EL . 133
Et ce sont là comme autant de bornes où les
rayons divins s’arrêtent ; où ils réfléchissent vers
leur principe , non seulement pour lui présenter
ses propres images , non seulement pour lui offrir
les glorieux témoignages de son exclusive fupérioriré & de son infinité , mais encore pour y pui—
fer la vie , la mesure , le poids , la sanction de
leurs rapports avec lui ; toutes choses que nous
avons vues ne pourroit exister que dans le premier Principe des Etres.
Il y a aussi des nombres mixtes pour exprimer
les différentes unions & compositions d’Etres ,
d’actions , de vertus ; il y a des nombres centraux , des nombres médianes , des nombres circulaires , & des nombres de circonférence ; enfin , il y a des nombres impurs , faux & corrompus. Et répétons- le y toutes ces choses ne sont
qu’indiquer les différens aspects fous lesquels on
peut considérer les Etres ? & les différentes propriétés y loix & actions , soit visibles , soit invisibles , dont nous ne pouvons douter qu’ils ne
soient susceptibles : & peut-être la vraie cause
pour laquelle les nombres ont paru si chimériques à la plupart des hommes , c’est: cet usage où
sont les Calculateurs de faire dériver du zéro tous
les nombres ; c’est- à-dire y de commencer dans
leurs divisions géométriques , en comptant par
zéro , avant que de nombrer la première unité. Ils
( I j ) n’ont
134 Tableau
n’ont pas vu que cette unité visible & conventionnelle qui devient la première base de leurs mesures , n’est que la représentation de l’unité invisible , placée avant le premier degré de toutes
ces mesures , puisqu’elle les engendre toutes , &
que s’ils étoient forcés de la représenter par un
zéro , ce n’étoit que pour nous peindre son inacceiïible valeur , & non pas pour la regarder
comme un néant , lorsqu’elle est la source
de toutes les bases sur lefquçlles l’homme peut
opérer.
On voit ici qu’autant les nombres sont infinis ,
autant l’idée qu’on en doit prendre est simple &
naturelle.
Elle se Amplifiera bien encore quand on remarquera que cette immense multitude de nombres ,
qui se subdivisent & s’étendent à l’infini , remontent par une marche direste jusqu’à dix nombres
Amples , lesquels rentrent dans quatre autres
nombres , & ceux-ci dans l’unité d’où tout est
sorti.
Voilà pourquoi existant au milieu de tous les
objets de la Nature , nous n’avons cependant que
dix doigts , que quatre membres , & un !eul
corps , pour palper ces objets , pour en approcher , pour en disposer ; “ car les doigts de nos
pieds n’ont d’autre objet ? que de nous donner la
souplesse ,
Naturel. i^I
souplesse , l’élasticité , & la vîtesse dans notre
marche , ainsi que la solidité & la force quand
nous sommes debout & de pied ferme ; & si à
force d’habitude on a vu des hommes se servir avec
succès des doigts de leurs pieds , l’exercice force
qu’ils ont fait pour en venir là , & les tentatives inutiles de tant d’autres , prouvent assez que
ces doigts ne nous ont pas été donnés par la Nature pour une semblable destination ; car s’ils portent le nombre dix , comme les doigts de nos mains ,
c’est: que tout se répété , mais avec des qualités
& des propriétés inférieures , selon l’infériorité des
classes . ,,
L’allégorie du Livre de dix feuilles dans
l’Ouvrage déjà cité , offre clairement les différentes propriétés attachées aux dix nombres intellectuels ; il suffit d’ajouter que de leurs différens assemblages & de leurs différentes combinaisons résulte l’expression de toutes les Loix
& de toutes les actions des Etres quelconques ,
comme de la eombinaifon active des différens
Elémens résulte la variété infinie de toutes les
productions corporelles & des phénomènes élémentaires.
Parmi les exemples que l’on pourroit citer , je
me bornerai à un seul j mais l’homme en sera
l’objet ; comme il est celui de cet Ouvrage ; &
( I ^ ) par-là
i3 6 Tableau
par - là on pourra apprendre à juger des exemples que je tairai , & des autres propriétés des
nombres.
Les Philosophes anciens nous ont transmis l’addition du nombre quatre , laquelle donnant dix
pour résultat , offre un moyen naturel de lire à
découvert l’immense vertu du quaternaire ; les Philosophes nouveaux se sont contentés de jetter du ridicule sur toutes ces idées numériques , sans les comprendre , ni les réfuter.
On a vu dans cet Ouvrage , quelle fut la
destination originelle de l’homme , qui devoit
être le signe & le Minijîre de la Divinité , dans
l’Univers ; on a vu aussi qu’il est marqué du
sceau. quaternaire.
Il est bien singulier que cette sublime destinée
se trouve écrite dans les expressions des anciens
Philosophes. Car en portant le nombre quaternaire jusqu’au résultat de toutes les puissances qui
le constituent , il rend deux nombres en deux
branches , qui étant réunies , forment le nombre dix ,
en cette manière :
i o
4
Or le nombre quatre se trouvant placé entre
l’unité &: le nombre dix , ne paroît-il pas avoir
la fonftion de faire communiquer l’unité jusqu’à
la
Naturel. iyj
la circonférence universelle , ou le zéro ? ou pour
mieux dire , ne paroît-il pas être le médiateur placé entre la Sagesse suprême repré (entée par l’Unité ,
& l’Univers représenté par le zéro ? En voici la figure naturelle ,
1 • • • 4 • • • O
Je trace ici cette figure Par ^es carafteres numériques primitifs , qui sont attribués aux Arabes , attendu qu’ils nous ont été transmis par
eux , mais que les Savans de cette Nation reconnoissent appartenir à des peuples plus anciens.
Ces caractères qui , pour des yeux exercés ,
portent l’empreinte exaéle des plus hauts secrets
des sciences naturelles & physiques , ne peuvent
avoir été tracés au commun des hommes par des
Sages , & à ceux-ci par une main encore plus pure,
que pour les aider à marcher d’un pas ferme dans
la route des vérités.
On peut donc , par la loi des nombres , & par
la figure que je viens de présenter , se convaincre
de la première dignité de l’homme , qui correspondant du Principe de la lumière jusqu’aux Etres les
plus éloignés d’elle , étoit destiné à leur en communiquer les vertus.
On trouvera également dans ces nombres la
marche par laquelle l’homme à pu s’égarer.
Si
13S Tableau
Si au lieu de se tenir 'au centre de Ton poste
éminent , Phomme ou le quaternaire s’est éloigné
de l’unité , & s’est approché de la circonférence
figurée par le zéro , jusqu’à s’y confondre & s’y
renfermer ; dès-lors il est devenu matériel & ténébreux comme elle , & voici la nouvelle figure
que son crime a produite.
t( Ne pourrions-nous pas meme trouver des traces de cette union du quaternaire au zéro , dans
le nombre des jours nécessaires pour que le fœtus
de Phomme ait la vie ? Car les Physiologistes
nous affûtent qu’il en faut environ 40 ; & alors il
seroit difficile de douter que telle eût été la source ,
& la fuite du crime de l’homme , puisque ce nombre se retrace fous nos yeux dans la rep.oduction
de l’espèce humaine. ,,
„ Observons néanmoins , pour soulager l’intelligence du Lefleur à qui ces vérités peuvent paroître très-étrangeres , qu’il ne faut pas appliquer
ce nombre de 40 jours au crime de Phomme ,
comme nous le voyons régner aujourd’hui dans sa
reproduâion corporelle. Le nombre actuel de
cette Loi n’est qu’une conséquence & une
expiation du nombre faux qui a agi antérieurement.
Enfin
Naturel. 139
Enfin nous- trouvons encore dans cette figure
simple ,
une preuve évidente de tous les principes posés
précédemment sur la nécessité de la communication
des vertus supérieures jusques dans le malheureux
séjour de l’homme.
Depuis un jusqu'à dix , il y a plusieurs différens nombres qui tiennent tous par quelque lien
paiticulier au premier anneau de la chaîne , quoiqu’on ait le droit de les en séparer pour les considérer fous un afpeû particulier. Si le quaternaire ,
ou l’homme^ étoit descendu jusqu’à l’extrémité inférieure de cette chaîne , ou jusqu’au zéro , &
que cependant le Principe suprême l’eût choisi pour
son signe repré sentatif , ne faudroit-il pas , pour
qu’il pût recouvrer la connoissance de ce qu’il
a perdu , que tous ces nombres , ou toutes ces
vertus supérieures & intermédiaires entre un & dix ,
defcendifient vers lui , jusques dans sa circonférence , puisqu’il n’a pas le pouvoir de franchir la
borne qui lui est prescrite , pour remonter jusques
vers elles. Et ce sont ià toutes les puissances de
subdivision dont j’ai déjà exposé la correspondance
avec l’homme , appuyée sur toutes les traditions
& allégories des Peuples.
Mais cela, ne suffit £oint encore pour l’entiere
régénération
V40 Tableau
régénération de l'homme : si Y Unité n’avoit pénétré jusques dans la circonférence qu'il habite ,
il n’auroit pu en recouvrer l’idée complette , & il
ferait relié au deiïbus de sa loi. Il a fallu aussi
que cette Unité fût précédée par tons les nombres
intermédiaires , parce que l’ordre étant renverlé
par l’homme , il ne peut connoître la première
Unité qu'il a abandonnée , qu’après avoir connu toutes les vertus qui l’en séparent.
Ceci répand un grand jour sur la nature de cette
manifejlation universelle dont nous avons reconnu
la nécetlité pour l’accomplissement des décrets
suprêmes.
Car quel que soit l’Agent chargé de l’opérer,
il est certain qu’il n’a pu être inférieur aux Agens
particuliers , qui n’ont manifesté les facultés supérieures que dans leur subdivision; & si les Agens
particuliers , quoique réduits à des vertus partielles ,
ont cependant représenté les puissances de la Sagesse , sans quoi ils auraient été inutiles à ses
desseins , à bien plus forte raison , Y Agent univerj'el
devoit-il être dépositaire des mêmes pouvoirs.
Ainsi cette manifestation universelle des puissances Divines succédant aux loix rigoureuses de
justice qui résultoient de la subdivision de ces
puissances 7 a dû mettre le comble à tous les biens
que
I
Naturel: Ï4I,
que l’homme pouvoit attendre , en lui rendant la
vue de ces vérités positives , parmi lesquelles il a
pris Ton origine.
Convenons en même temps qu’il ne falloit
rien moins qu’un Agent revêtu d’un tel pouvoir ,
peur relever l’homme de sa chûte , & l’aider à
rétablir sa ressemblance & Tes rapports avec
Y Unité première.
Si c’est: par le plus élevé des hommes , que
tous les maux de sa malheureuse postérité ont
été engendrés , il étoit impossible qu’ils fussent
réparés par aucun homme de cette postérité : car
il faudrait supposer que des Etres dégradés , dénués de tous droits & de toutes vertus , feraient
plus grands que celui qui étoit éclairé par la lumière même : il faudrait que la foiblesse fût au
dessus de la force. Or si tous les hommes sont dans
eet état de' foiblesse , s’ils sont tous liés par les
mêmes entraves , comment trouver parmi eux un
Etre en état de rompre & de délier leurs chaînes >
Et en quelque lieu que l’on choisisse cet homme ,
ne sera-t-il pas forcé d'attendre que l'on vienne
briser les siennes ?
Il est donc vrai que tous les hommes étant
refpecfivement dans la même impuissance , &
cependant étant tous appellés par leur nature,
à un état de grandeur & de liberté , ils ne pourraient être rétablis dans cet état par un Etre qui
leur
1 4* Tableau
leur seroît égal : ce qui prouve que l’Agent chargé
de leur retracer l’unité Divine , doit être par luimême plus que l’homme.
C’est cette même loi universelle de réunion ,
qui produit, l’activité générale , & cette voracité
que nous avons remarquée précédemment dans
la Nature physique ; car on voit une attraction
réciproque entre tous les corps , par laquelle , en
le rapprochant, ils se fubftantient & ië nourrissent
les uns les autres ; c’est par le besoin de cette
communication , que tous les individus s’efforcent
de lier à eux les Etres qui les environnent, de les
confondre en eux , & de les absorber dans leur
propre unité, afin que les subdivisions venant à
disparoître, ce qui est séparé se réunisse ,• ce qui
est à la circonférence revienne au centre; ce qui
est caché parvienne à la lumière ; & que par-là
l’harmonie & l’ordre surmontent la confuflon qui
tient tous les Etres en travail.
Pourquoi , si toutes les Loix sont uniformes ,
n’appliquerions-nous pas à la création de l’Univers , le même jugement que nous avons porté sur
nos œuvres ? Pourquoi ne les regarderions-nous
pas comme l’expression de la pensée de Dieu ,
puisque la pensée de l'homme s’exprime dans ses
ouvrages matériels & grossiers ? Enfin , pourquoi ne croirions-nous pas que l’œuvre universelle de Dieu a pour objet l’extension & la domination de cette unité , que nous nous proposons
nous-mêmes dans toutes nos aftions !
C 4
Tableau
Rîen ne s’oppose à ce que nous nous attachions à cette analogie entre Dieu & l’homme ,
puisque nous en avons reconnu entre les ouvrages
de T un & de l’autre : en effet , fî toutes les œuvres Toit de Dieu , soit de l’homme , sont nécessairement précédées par des actes intérieurs &
par des facultés invisibles , dont on ne peut contester l’existence , nous sommes fondés à croire
que , suivant la même loi dans leurs productions ils ont aussi le même but & le même
objet.
Sans nous arrêter à de nouvelles recherches 9
nous admettrons que tous les Etres visibles de
l’Univers sont î’express.on et le ligne des faculté.»
& des desseins de Dieu, de même que nous
avons regardé toutes nos produirions comme
Pexpreffion sensible de notre pensée & de nos facultés intérieures.
Lorsque Dieu a eu recours à des lignes visibles, tels que l’Univers pour communiquer sa
pensée , il n’a pu les employer qu’en faveur
d’Etres séparés de lui. Car , h tous les Erres
fiiffent reliés dans Ion unité , ils n’auroient pas
eu besoin de ces moyens pour s’en rapprocher &
pour y lire. Dès-lors nous reconnoîtrons que ces
Etres corrompus , séparés volontairement de la
caute première , & fournis aux Ioix de sa juffice
-dans l’enceinte vifibie de l’Univers , sont touN A T V R S L. 4^
jours l’objet de son amour , puisqu’il agit fana
cesse pour faire disparoître cette séparation il
contraire à leur bonheur',
C’étoit donc , en effet , par amour pour ces
Etres séparés de lui , que Dieu avoit manifests
dans tous ses ouvrages visibles , ses facultés & ses
Vertus , afin de rétablir entr’eux & lui une correspondance salutaire, qui les aidât, qui les guérît,
qui les régénérât par une nouvelle création j
c'étoit pour répandre sur eux cette effusion de vit
qui pouvoit seule les retirer de l’état de mort ou
ils languilfoient depuis qu’ils étoient i foies de lui ;
enfin , c’étoit pour former leur réunion à la fourcs
divine , & pour leur imprimer ce caractère d’unité , auquel nous tendons nous-mêmes avec tant
dractivité dans toutes nos œuvrer.
Si l’Univers démontre fexiftence de la corruption , puisqu’il la resserre & l’enveloppe , nous
devons comprendre quelle pouvoit être la destination de la Nature physique , relativement aux
Etres séparés de l’unité : ,, & ce n’est pas sans but
Ça sans motif, que la malfe terrestre , que tous les
corps sont comme autant d’éponges imbibées
d’eau , & qu’ils la rendent violemment par la
pression des Agcns supérieurs. ”
La loi de tendance à funité s’appliquant à
toutes les Classes & à tous les Etres , il résulte
4z Tableau
Mais si nous portons notre vue au dessïus des
vertus de l’homme , nous ne pourrons trouver que
les vertus de la Divinité j puisque cet homme est
émané d’elle directement , & sans le concours
d’aucune Puilfance intermédiaire. L’Agent dont
nous parlons , ayant plus que les vertus de l’homme , ne peut donc avoir rien moins que les vertus
de Dieu , puisqu’il n’y a rien entre Dieu &
l’homme.
II faut donc convenir que , si la Vertu divine ne s’étoit pas donnée elle- même , jamais
l’homme n’en auroit pu recouvrer la connoifl’ance :
ainsi il ne lui eût jamais été possible de remonter au point de lumière & de grandeur où
les ^droits de sa nature l’avoient appelle ; ainsi le
sceau du grand Principe eût été imprimé en vain
sur son ame ; ainsi ce grand Principe lui-même
eût failli dans la plus belie de ses puissances ,
l’amour & la bonté , par lesquels il procure sans
celle à l’homme les moyens d’être heureux ; enfin
ce grand Principe eût été déçu dans ses décrets ,
& dans la convention ineffaçable qui lie tous les
Etres avec lui.
Quand j’annonce qu-’il n’y a rien entre l’homme
&
! Naturel : 149'
4t D’eu , je le dis dms l’ordre de notre véritable
nature , où vraiment nulle autre puissance ^ue celle
du grand Principe , ne devoir nous dominer.
Dans l’état actuel , il y a en effet quelque chose
entre Dieu & nous : & c’est cette fausse manière
d’érre , c’est cette traufpofition des pu i fiancés ,
qui imprimant en nous le déiordre universel , fait
notre supplice & l’horreur de notre situation passagère dans le temps.
Nouvelle raison pour que la Vertu divine se
soit rapprochée de nous } afin de rétablir l’ordre
général , en remettant toutes les puissances dans
leur rang naturel ; en rétablissant Y Unité primitive j en divisant la corruption qui s’étoit réunie
dans le centre ; en distribuant les vertus du centre
à tous les points de la circonférence , c’est-à-dire ,
en détruisant les dijférences.
Car c’est une vérité à la fois profonde & humiliante pour nous , qufici-bas les différences sont
les seules sources de nos connoissances ; puisque
si c’est de-là que dérivent les rapports & lediftinctions des Etres , ce sont ces mêmes différences qui nous dérobent la connoissance de l’ Unité' „
& nous empêchent de l’approcher.
Or l’on fient que si la V trtu Divine n’eût fait
les premiers pas , l’homme n’auroit jamais pu
efp.'rer de revenir à ce te Unité. Car de deux
Vertus séparées , comment la plus foible ; celle
qui
ï44 Tableau
qui est absolument impuissante , remonteroir-*
elle seule & par elle-même , à son terme de
réunion ?
Enfin , sans cette Agent ur.iversel , l’homme auroit bien fu , par toutes les manifestations précédentes j qu’il y avoit des puiss'ances & des vertus
spirituelles ; mais il n’auroit jamais fu par expérience , qu’il y avoit un Dieu , puisqu’il n’y
avoit que l’ Unité de toutes ses vertus , qui pût le
lui faire connoître.
Ainsi reconnoissons avec confiance , que l’Agent dépositaire de l’unité de toutes les puissances , quelque nom qu’on lui donne , a dû posséder l’ensemble de toutes les vertus suprêmes ,
lesquelles avant lui n’avoient jamais été manifestées que dans leur subdivision ; que cet Agent
a dû porter avec lui le caractère & l’essènce divine , &C qu'en pénétrant jusqu’à l’ame des hommes , il a pu leur faire sentir ce que c’est que leur
Dieu.
Et ici je rappellerai la figure précédente ,
I .. .
■ )
qui représente l’état de privation où nous languissons tous par la séparation où nous sommes
de notre Principe : on verra qu’en rapprochant
ces
/
Naturel. 14?
«es caractères , & faisant pénétrer l’unité dans le
quaternaire de l’homme , en cette forte ,
l’ordre universel est rétabli ; puisque ces trois
caractères.
1 ^ o
se retrouvent dans leur progression & dans leur
harmonie naturelle. Cet ordre exifîoit sans doute
lors même de la subdivision de ces types , puisqu’il est à jamais indeftruélible ; mais là il n’existoit qu’horizontalement , ou en latitude , au lieu
que dans la figure qui les réunit ici fous le même
point & fous le même centre , cet ordre existe
selon son vrai nombre & sa vraie loi , qui est la
perpendiculaire.
Enfin , pour parler sans voile , ce n’est qu’à
cette époque que le Grand Nom donné aux Hébreux pût avoir toute son aclion. Sous la loi de
justice , il n’avoit agi qu’extérieurement : il failoit
qu’il pénétrât jusqu’au centre , pour opérer dans
l’homme l’explosion générale dont son Etre intellectuel est susceptible , & pour le délivrer de
l’état de concentration ? où sa chute l’avoit réduit.
D’apres les idées profondes que nous présentent
//. Partie. . ( K ) ces
*46 Tableau
ces démonstrations , ne nous étonnons point des
différentes opinions auxquelles les hommes se sont
arrêtés sur V Agent univerjel. Quelqu’idée qu’ils
s’en soient formés , il n’est rien en fait de vertus , de
dons y & de pouvoirs , qu’ils n’aient pu trouver
en lui. Les uns ont dit que c’étoit un Prophète ;
d’autres , un homme profond dans la connoissance
de la Nature .& des Agens spirituels ; d’autres,
un Etre supérieur ; d’autres enfin , une Divinité ;
tous ont eu raison , tous ont parlé conformément
à la vérité ; & toutes ces variétés ne viennent
que des différentes manières dont les hommes
se sont placés pour contempler le même objet.
Le tort qu’ont eu le premiers , cest de vouloir
rendre excluiif & général le point de vue particulier qui se présentoit à eux ; les féconds , de ne pas
se proportionner à la foiblesse de leurs Disciples ,
& de vouloir leur faire admettre sans le concours
de leur intelligence , les vérités les plus fécondes
que l’esprit de l’homme puisse embrasser.
Les différens degrés de Science & de volonté sont donc les seules causes de la diversité
des opinions qui régnent parmi les hommes sur
ce grand objet ,• car il en est pour qui cet Agent
universel est venu , d’autres pour qui il vient ,
d’autres pour qui non seulement il n’est pas
venu , mais même pour qui il ne vient pas encore.
Les
Naturel. 14 ’J
Les mêmes principes qui ont été exposés , nous
aiderons à découvrir quelle a dû être l’époque convenable à la manifestation de cet agent. Car s’il
est proposé par la Sagesse suprême , pour la guérison des maux attachés à la sphere étrangère &
ténébreuse que nous habitons , il en a dû suivre
toutes les loix.
Selon l’ordre physique , une maladie ne le
guérit qu’après que le remède a pénétré jusqu’au
siège même de la vie , jusqu’au centre de l’Etre ;
ce qui se voit avec évidence dans la plupart des
dérangemens corporels , auxquels ou ne remédie
parfaitement que par la purification du sang.
Mais le sang est le centre des corps animaux :
c’est leur principe corporel le plus intérieur ,
puisqu’étant environné des autres principes , il peut
se considérer comme au centre de la circonférence
animale , & que c’est de là qu’il envoie les émanations de sa propre vie aux subdivisions corporelles
les plus extrêmes.
Il a donc fallu que V Agent universel , chargé
du grand œuvre de la régénération de toutes
les Puissances , pénétrât les fubjîances les plus
intimes de tout Etre impur ; qu’il communiquât
ses pouvoirs au centre même de toutes les choses temporelles ; que pour cet effet , il parût au
milieu du temps , comme au milieu de toutes les
acfions des Etres émanés ; afin d'agir plus effica-
( K z ) cemene
Ï48 T A B L E A V
cernent & à la fois , sur le centre &c sur la vie d*
toutes les circonférences.
Si l’on desiroit de connoître sur cette manifestation , une époque positive & déterminée , il
seroit très - possible de la découvrir en rassem^
blant plusieurs notions éparses dans les Traditions des Hébreux. Il faudroit se rappeller ce
que leurs Ecritures nous apprennent de la loi
temporelle sénaire qui a dirigé la production des.
choses , & sur la Loi sainte & septénaire qui en
a fait le complément : il faudroit comprendre le
sens de ce passage qui annonce que mille ans sont
comme un jour devant Dieu ; car ceux qui en ont
fait usage dans leurs discours , & ceux qui l’ont
combattu , ne paroissent pas l’avoir compris
mieux les uns que les autres $ enfin il faudroit
connoître le rapport de toutes ces expressions ,
soit avec le nombre ternaire & apparent des
élémens corporels , soit avec le nombre réel de
l’unité de leur principe ; & l’on y verroit que
les loix & les aCtions supérieures sont aussi clairement désignées dans les nombres ou enveloppes
intellectuelles des Etres , que les loix matérielles
le sont sur le corps.
Mais comme il faudroit au LeCteur des notions très- détaillées sur ces matières , il seroit
inutile de lui en offrir des résultats qui resseroient
nuis pour son instruction , jusqu’à ce qu’il s’en
fut
Naturel. '149
fût ajjarc lui-même. Je me contenterai de le
mener sur la voie, en lui parlant encore de ce
nombre quaternaire dont nous avons montré cidefïus les propriétés.
L'homme , a qui le nombre quaternaire convient particulièrement , ctoit émané pour occuper
le centre intermédiaire entre la Divinité & l’Univers. Par sa chute il a été précipité dans une
circonférence très-inférieure à celle qu’il occupoie
précédemment ; mais sa nature n’ayant pas changé
malgré sa dégradation , il a dû occuper le centre
de cette nouvelle région , comme il avoit occupé
celui de l’ancienne , & cela parce qu'à quelque
degré d’infériorité que les Etres descendent , leur
caractère se conserve & le manifelle.
Si l’homme dans sa chute a encore occupé un
centre , il a donc toujours porté en lui son nombre
primitif quaternaire , quelqu’altération que ce nombre
ait dû éprouver par l’opposition d’une région qui lui
ed si contraire.
Si l’homme , conservant son nombre quaternaire , occupe encore un centre dans le séjour
même de la confusion qu’il habite , l’Agent universel y chargé de lui présenter son modèle , a dû
le faire conformément à toutes ces loix • c’est-àdire , qu’en paroiffant au centre des temps , il a
dû imprimer le nombre quaternaire jusques sur
( K 3 ) l’époque
i$ô Tableau
l’époque de là manifestation temporelle ; c’est-à-,
‘dire , enfin , que le quaternaire des temps & le
centre des temps ne sont qu’une seule & même
chose.
“ En effet , le quaternaire qui dirige nécessairement le grand œuvre , doit en diriger les fuites ,
comme il en a dirigé les différentes préparations ;
car ce nombre qui tient à la fois à l’expiation ,
& à la régénération } s’étend , ou se resserre en
raison de l’objet que les Etres ont à remplir. Le
premier homme marcha par quarante , pour obtenir la rémission de sa faute , & la réconciliation de sa postérité temporelle : Jacob marcha
par quarante pour obtenir la réconciliation de sa
postérité spirituelle ; le Libérateur des Hébreux
marcha par quarante , pour obtenir la délivrance
de son Peuple ; le grand Régénérateur a préparé
la réconciliation universelle par un quadruple cube
dénaire , parce que le pivot , le centre , & le
premier de tous les types , c’est: à lui seul que
convenoit l’œuvre du milieu des temps , par laquelle il embrassoit les deux extrêmes , comme
étant dépositaire du complément de tous les
nombres
Depuis son avènement , ce nombre d’action
quaternaire se Amplifie , & se Amplifiera de plus
en plus y en raison des futures oppojïtions extrêmes
pour lesquelles il faudra que l'homme puisse le
rcgônerer.
Naturel i<i
régénérer en moins de temps que par le pastê ;
& cette progression ira en diminuant jusqu’à ce
que le quaternaire agisse si rapidement , si instantanément , qu’il se confonde dans l’unité d’où,
il est sorti : & c’est alors que les choses temporelles finiront , & que l’amour & la paix régneront
dans le cœur des hommes de desir.
- Si l’on réfléchit , au nombre Sabbatique ou
Septénaire qui a complété l’origine des choses ,
on reconnoîtra que ce même nombre doit en
compléter la durée , & que quatre étant le centre des temps , est aussi le centre de sept ; mais
gardons-nous de nombrer le cours temporel de
la septième action , comme celui des six affions
qui la précèdent ; cette septième aftion ne tombant point exclusivement sur les corps , se dérobe
à nos calculs , & il seroit impossible à l’homme
d’en fixer le. terme , parce qu’elle est gouvernée
par des nombres supérieurs dont il ne fauroit
disposer.
Il y a ici de quoi exercer l’intelligence , mais
il y a aussi de quoi la dédommager des efforts
qui lui restent à faire pour s’assurer de l’âge
& de l’antiquité du monde ; & tout ce que
je puis dire , c’est que pour calculer ce point
avec justesse , il faut prendre pour échelle l’année
tqrreftre.
( K 4 ) Pourquoi
iji. Tableau
Pourquoi , me demandera-t-on , prendre pour
échelle l’année terrestre , plutôt que nos jours ,
nos semai es , nos mois , & même les révolutions
d’une autre planète que la nôtre?
C’est que le temps étant l’exprefïïon des six &
une actions premières 6: constitutives de la Nature,
il falloit qu’il eut, dans Tes périodes 8c dans Tes
époques particulières , un rapport direct avec elles ;
il falloit qu’il nous présentât des tableaux réduits ,
niai-- complets & proportionnés avec le grand tableau
de l’origine de l’Univers , de sa durée totale , &
de sa deftruétion.
Or l’on fait que l’année terrestre est la période qui représente avec le plus de justesse ces
grands traits du principe des choses , puisqu’elle
nous montre dans ce court espace , l’image de
tout ce qui a été , de tout ce qui est , 8c de tout
ce qui sera : puisqu’elle est la seule dont le cours
renferme pour nous la végétation , la production
& la deftruétion universelle ; ce qui est la vraie
répétition de toutes les choses passées , présentes
& f.itures ; enfin , puisqu’elle réunit tous les types ,
toutes les époques , soit matérielles , soit immatérielles j qui ont été accordées à l’intelbgence de
l’homme pour le faire renaître , &ç lui aider à
sortir de ses abymes.
On fait , dis-je , que cette période est la même
que celle de toutes les révolutions terrestres ;
qu’elle
Naturel. i ^
qu’elle est: le vrai calcul de la terre , & que cette
terre peint en action vivante dans la période particulière tous les traits de la pe'riode générale. Il
n'en faut pas davantage pour démontrer que l’année
terrestre est le nombre symbolique de la période
universelle , & que comme telle , elle devient la
base de tous nos calculs.
C’est même là ce qui pouroit venger la terre
du mépris qu’ont affecté pour elle des hommes
ignorans , qui ont voulu trouver dans son peu
d’étendue relativement à l’univers , des motifs
pour la dédaigner. Si la terre ne tenoit pas de
plus près qu’aucun autre Etre corporel , aux loix
& aux Principes premiers qui ont dirigé & produit toutes choses , elle n’en porteroit pas aussi
clairement qu’elle le fait, le nombre & tous les
caractères.
T A B L E A tf
Q U A N T à la revivification attachée à Vacte
uruverjel , central & quaternaire , nous en avons
des traces indicatives dans les Traditions des Hébreux sur l’origine de l’Univers ; elles nous enseignent que le Soleil fat formé le quatrième
jour , & qu’avant qu’il le fût , rien d’animé animalement n’avoit la vie ; c’est son feu de réaction qui concourut à faire sortir du sein de la1
terre & des eaux , tous les Etres corporels dont
l’Univers matériel est habité. N’étoit-ce pas nous
annoncer par ce tableau , que si l’homme devenoit
criminel est qu’il s’assujettît au temps , il ne pourroit recouvrer sa vraie lumière qu’à la quatrième
époque de la durée des choses temporelles? N’étoitce pas fixer le nombre de cette lumière , & tracer
la loi par laquelle elle s’est dirigée , & se dirigera,
éternellement.
C’est pour cela que la Loi donnée au Peuple
Hébreu ne portoit la punition des crimes que
jusqu’à la quatrième génération ; or le Réparateur universel en paroilfant au quatrième âgedfifc
N A T U R X 1.
de l’Univers , satisfaisoit pleinement à la Loi ; il
pouvoit à cette époque consommer l’expiation
universelle des prévarications de toute la postérité des hommes ; par conséquent opérer celle
des souillures & de l’illégitimité de ses propres
ancêtres , & celle de toutes les malédictions où
son ministère pouvoit l’çxpofer de la part des
hommes.
Toutefois , dois -je présenter la formation du
Soleil au quatrième jour , comme un ligne prophétique d’un événement prévu alors , puisque
selon plusieurs , le crime qui l’a occasionné ne
pouvoit se prévoir , sans que l’Auteur des choses ne
fit le pour & le contre , & ne participât à l’erreur
de sa créature ? Ne dois-je pas plutôt présenter
cette formation du soleil au quatrième jour ,
comme une (impie confirmation de l’adicn universelle du nombre quaternaire , qui devoit être
complette avant que l’homme coupable & ténébreux pût recouvrer la vie de son Etre intellectuel , ainsi que les animaux demeurèrent dans
l’inertie , & pour ainsi dire dans le néant jusqu’au
moment où le Soleil élémentaire vint donner PefTor
à l’action qui leur étoit propre ?
Il est confiant que si l’on a fait tant d’erreurs
sur la prescience Divine , c’est que ceux qui difjputent sur ces objets , confondent deux ordres d»
choses
. .1
1ç6 Tableau
choses très* différentes j l’ordre visible des choses
corruptibles où nous vivons ; & l’ordre des choses
incorruptibles , qui étoit celui de notre vraie nature.
A défaut de faire cette importante diflinéfion ,
ils imputent à la Sageiïe suprême un concours
universel avec nos œuvres , qu’elle a peut-être
pour quelques-uns de nous dans notre état actuel,
où nous sommes liés aux actions variées des Etres
non libres , mais qu’on ne fauroit lui imputer dans
notre état primitif, sans l’injurier & sans dénaturer
toutes ses Loix.
Ne nous arrêtons pas plus long-temps à cette
question ; elle est au nombre de celles qui sont
inutiles & dangereuses à traiter par le raisonnement séparé de Vaclion. Nous devons agir pour
obtenir des bases de méditation , & non pas méditer avant d’avoir obtenu ces bases. Sans cela
chacun erre dans le vuide , & dans l’espace ténébreux ; chacun saisit un sens particulier que par
ignorance &: par légéreté il veut généraliser ; tout
s’obscurcit , parce que tout se divise ; tout s’anéantit , parce que l’homme réduit à lui-même ,
épuise ses forces , & ne reçoit rien pour les renouveler ; & voilà d’où sont provenus les Schismes , les Sectes , c’est-à-dire , le néant * enfin , une
des grandes sciences ) est de savoir s’arrêter à
propos.
Bornons*
N A T U R E ti IÇ7
Bornons-nous donc à réconnoîcre que l’Agent
universel paroiflant au milieu- des temps à une
époque quaternaire , & donnant à l’homme la
vraie réaCtion dont il avoit besoin , l’a mis à
portée de rentrer dans Ton ancien domaine , &
d’en parcourir toutes les parties : car là le corps
de l’homme lui présente deux diamètres , H par-là y
ce corps est un signe périffabîe de la mesure universelle , son Etre intellectuel tenant au Principe
infini , est: à plus forte raison revêtu d’un ligne
quaternaire participant de l’infini , & avec lequel
il peut mesurer à jamais tous les Etres.
Mais les deux diamètres corporels de l’homme
sont, pour ainsi dire , confondus , insensibles, défigurés , & sans aCtion dans le sein de la femme ,
jusqu’au moment où parvenant à la lumière élémentaire , il lui est; permis de les déployer ;
c’est donc nous indiquer que la mesure quaternaire de l’homme intellectuel étoit resserrée , &
comme nulle depuis qu’il avoit commis le désordre ; & qu’elle ne pouvoit s’étendre & se développer qu’à l’époque de la grande lumière , à
cette époque où les vertus de Y Unité se sont ellesmêmes fenfibilifées , afin de couler dans les quatre canaux qui forment le caraCtere hiéroglyphique
de l’homme. L
Cette époque rend donc à l’homme les
moyens positifs d’exercer à son tour la même
réaction
Tableaü
réaction sur tout ce qui est encore obscur & caché
pour lui ; & il n’y a plus rien dans les loix &
dans la nature des Etres , qui doive pouvoir fë
refuser à son empire , puisque tous les Etres sont
eux-mêmes des subdivisions de la mesure univerfidie , & qu’ils tiennent tous partiellement au grand
quaternaire.
Mais pour que ce développement universel
produisît de semblables effets , il a dû s'opérer
au milieu du temps universel , & au milieu du
temps particulier qui en est la répétition abrégée ,
& qui divise par quatre le cours de la Lune ;
l’Agent chargé , de cette œuvre a dû la compléter , non seulement entre la nouvelle & la pleine
Lune , mais encore au milieu d’une période
septénaire de jours fous-multiple de la période
lunaire ; enfin , c’est à la fois au centre d’une semaine , au centre du mois périodique de la Lune *
& au centre du cours universel de la Nature , que
cet Agent a dû divulguer aux hommes la Loi secrete
voilée pour eux depuis leur exil dans ce séjour d’expiation , afin qu’en agissant virtuellement dans ces
trois centres , il ouvrît pour ainsi dire le passage
aux vertus des trois facultés suprêmes , qui seules
pouvoient revivifier les trois organes intellectuels de
l’homme , & rendre Vouie , & la parole à toute sa
NatVrei. iSÎ
C’est à cette triple époque qu’il a dû entrer dans
le Saint des Saints , s’y revêtir de cet Ephod , de
cette Robe de lin , de ce Pecloral , de cette Tiare
dont les Grands-Prêtres des Hébreux faisoient usage
dans leurs fonctions sacerdotales , & qui n’étoient
pour eux que le symbole des vrais vétemens dont le
Régénérateur devoit couvrir un jour la nudité de
la postérité humaine.
Là , il a dû développer la Science aux yeux de
ceux qu’il s’étoit choisis ; il a dû rétablir devanc
eux , les mots qui s’étoient effacés dans cet ancien
Livre confié autrefois à l’homme , & que cet
homme avoit défigurés ; il a dû même leur donner un nouveau Livre plus étendu que le premier ,
afin que par-là ceux à qui il seroit transmis , pussent connoitre & dissiper les maux & les ténèbres
dont la postérité de l’homme étoit environnée ; &
qu’ils appriffent encore à les prévenir , & à se rendre
invulnérables.
il a du préparer cet antique parfum dont il
est: parle dans 1 Exode , composé de quatre aromates d'égal poids , & que les Prêtres des Hébreux
ne pouvoient employer qu’aux usages du Temple , fous les dtfenfes les plus rigoureuses ; il a
dû en remplir Vencenfoir sacré , & après avoir
parfumé toutes les régions du Temple , il a dû
convaincre ses Elus 3 xju’ils ne pouvoient rien sans ce
parfum.
160 TableauEnfin , son œuvre eue été inutile pour eux , s’il
ne les eût pas inities à Tes connoissances , en leur
enseignant à cueillir eux-mêmes ces quatre précieux aromates , à en composer à leur toty ce
même parfum incorruptible , & à en extraire ces
exhalaisons pures qui par leur vivante salubrité
sont destinées depuis l’origine du désordre à
contenir la corruption , & à alfainir tout l’Univers.
Car l’Univers elt comme un grand feu allume
depuis le commencement des choses pour la purification de tous les Etres corrompus. Suivant la loi
des feux terrestres , il a commence' par être couvert de fumée ; ensuite la flamme s’est: développée ,
& doit continuer insensiblement à conlumer toutes
les substances matérielles & impures , afin de reprendre sa première blancheur P &: de rendre à ces
Etres leurs couleurs primitives.
C’est pour cela que dans l’ordre élémentaire ,
lorsque la flamme a percé , lorsqu’eile est: montée au defliis des matières combustibles , elle en
poursuit la dissolution jusqu’à leur deftruâion
totale; c’est; pour cela qu’à melùre qu’elle a attiré
vers elle tous leurs Principes de vie , qu’elle les
a dégagés & unis à sa propre elfence y elle s’élève avec eux dans les airs , & leur rend cette
existence libre & active dont ils ne jouilfoient pas
dans les corps.
Le Chef Universel de tous les Instituteurs
spirituels
N A T U R È i* ï6x
spirituels du culte pur & sacré , a dû comme eux
retracer sur la terre ce qui se passe dans la cîafte
supérieure ; & cela conformément à cette grande
vérité , que tout ce qui est sensible n’est que la
représentation de ce qui ne l’est pas , & que
toute action qui se manifeste , est Pexpreffion des
propriétés du Principe caché auquel elle appartient.
L’Elu Universel doit même avoir accompli cette
Loi d’une manière plus éminente que ne l’avoient
fait tous les Agens dont il venoit compléter l’œuvre , puilque ceux-ci n’avoient montré sur la terre
que le culte de justice & de rigueur , & qu’il venoit
lui-même y apporter le culte de gloire , de lumière
& de miséricorde.
Ainsi dans tous ses asses , & dans le culte qu’il
à exercé , il a dû démontrer tout ce qui s’opère
dans l’ordre invisible. Du haut de son trône , la
Sagesse Divine ne cesse de créer les moyens de
notre réhabilitation : ici-bas le Régénérateur universel n’a pas dû cesser de coopérer au soulagement
corporel & spirituel des hommes , en leur transmettant les différens dons relatifs à leur propre préservation , & à celle de leurs semblables , en leur apprenant à éloigner d’eux les piégés qui les environnent , & à se remplir de la vérité.
Du haut de son trône , la Sagesse Divine ne
cesse de tempérer le mal que nous commettons ,
te d’absorber nos iniquités dans l’imrnenfité de
JL Partie « ( L ) son
i6i Tableau
son amour : ici-bas le Régénérateur universel â dâ
pardonner aux coupables , & quand on les a accules
devant lui , il a dû montrer que c’étoit faire un plus
grand œuvre , de les renvoyer absous , que de les
Condamner.
Enfin , du haut de son trêne , la Sagesse Divine
donne ses propres puissances & ses propres vertus ,
pour annuller le traité criminel qui a fournis toute
la postérité de l’homme à l’esclavage : ici-bas le
Régénérateur universel a dû donner ses sueurs &
sa vie même pour nous faire connaître fenjiblement
les vérités sublimes , & pour nous arracher à la
mort .
C’est ainsi que l’ordre visible & l’ordre invisible étant mus par une correspondance intime ,
présentent aux hommes l’unité indivisible du mobile
sacré qui fait tout agir. Il n’y a plus pour Y Intelligence , ni inférieur , ni supérieur parmi les pouvoirs suprêmes ; elle ne voit plus dans toutes
les parties du grand œuvre qu’un seul fait ,
qu’un seul ensemble , & par conséquent qu’une
seule main.
Car c’est: une vérité confiante que tous ces faits
n’aur oient jamais eu lieu pour l’homme , si celui
qui venoit les opérer ne fût demeuré en jonction ,
dans tous les actes de son ministère , avec l’ Unité
à laquelle il tient éternellement par son essence ;
de
Naturel. i
de même que toutes les manifestations possibles
ides pui fiancés Divines que la Sagesse envoie au
secours de l’homme , seroient milles pour lui ,
s’il y avoit la moindre se'paration , la moindre
division entre ces puissances , puisque l’homme
étant au dernier anneau de la chaîne , il ne pourroit jamais voir arriver jusqu’à lui , les vertus de
l’extrémité supérieure , si quelques-uns des anneaux
intermédiaires étoient rompus.
Et pour affermir notre confiance, soit sur l’union
nécessaire de ces vertus avec leur Principe y soit
sur la possibilité en général de toutes les manifestations dont j’ai parlé , je rappellerai ici que la
matière , quoique vraie relativement aux corps &
aux objets matériels, n’est qu’apparente pour 1 intellectuel ; que c’est en raison de cette apparence ,
que les actions supérieures peuvent parvenir jusqu’à nous , & que nous pouvons nous élever jusqu’à elles ; ce qui seroit impossible , si l’espace qui
nous sépare étoit fixe , réel , & imperméable ; de
même qu’il n’y auroit aucun commerce d’influences entre la terre & les affres , si l’air qui en
occupe le milieu , n’étoit fluide , élastique , & compressible .
Toute la récompense que je desire de celui à
qui je dévoile ces vérités , c’est qu’il médite sur
les loix de la refraction ; qu’il observe qu’elle
est plus grande en raison de la densité des
( L 2 ) milieux ;
164 Ta b i e a v
milieux ; qu’ainsi il reconnoissè que l’objet deî
l’homme sur la terre doit être d’employer tous les
droits &: toute l’action de son Etre , à raréfier autant
qu’il le peut , les milieux qui sont entre lui & le vrai
Soleil y afin que l’opposition étant comme nulle , le
passage soit libre , & que les rayons de la lumière
arrivent jusqu’à lui sans re'fraclion ,
On doit voir que l’homme lui-même , quoique
séparé de cette Sagesse dans laquelle il a puissé la
vie , ne l’est que relativement à lui , & nullement
pour la suprême Intelligence , qui embrassant l’uni»
verfalité des Etres , & leur donnant seule l’existence , démontre l’impossibilité qu’un Etre existe , &
lui soit inconnu.
Mais dès que , malgré nos fouiilures & notre
dégradation , nous ne pouvons jamais nous soustraire à la vue intime , entière & absolue du grand
Principe , peut-être , seroit-il moins éloigné de
la notre que nous ne le pensons , si pour nous
appercevoir de sa présence , nous fnivions des voies
plus vraies & moins obscures ; peut-être tous les
obstacles seroient - ils nuis & insensibles , si
flous employions , pour rétablir nos rapports
avec lui > tous les efforts que nous mettons à les
détruire.
Si de tels rapports sont le privilège des TuifJames pures , qu’il plaît à la Sagesse de faire communiquer
Naturel. i6j
muniquer jusqu’à nous , c’est que ces PuiJJhnces ,
ne les altérant point comme nous par une marche
déréglée , lui relient unies par leur volonté , comme
elles le sont par leur elTence , & conservent ainsi
l’unité de toutes leurs facultés , & de toutes leurs
correspondances avec lui.
Nous devons donc convenir que toutes les
manifestations supérieures , dont nous sentons la
nécessité pour nous retracer les droits de notre
première Nature , ne présentent de séparation que
relativement à nous qui sommes resserrés dans
des bornes étroites , & qui par la foiblefîè de
nos yeux , ne pouvons voir qu’une partie dm
tableau , tandis que celui qui le tient dans sa main ,
le vivifie , le contemple & le voit toujours dans fort
entier.
Ainsi tout est lié pour Dieu , tout se tient ,
tout existe ensemble ; toutes les vertus , soit inhérentes à lui , soit émanées de lui , sont vues &
animées par lui ; tous les Etres qu’il a choisis ,,
tous les hommes qu’il a fait naître , enfin tous
les ressorts qu’il a employés depuis l’origine des
choses , & qu’il emploiera jusqu’à leur fin , &:
dans sa propre éternité , sont toujours présens
devant lui : autrement son œuvre seroit périssable ; U ne produiroit que des Etres mortels :
& quelque chose pourroit être soustrait à son
universalité*
a j)
Nour
1 66 Tableau
Nous devons répéter audi , que la volonté saillie
de l’Etre libre ed la seule cause qui puide l’exclure
de l’harmonie universelle de 1’ Unité , puisqu’il tient
toujours à cette Unité par sa Nature : d’où il réfulre
«que , si tâchant d’imiter les Puissances pures , qui
manifedent devant lui les vertus Divines , sa volonté
s’unilToit à la volonté du grand Principe , il auroit
comme elles la jouilTance de tous ses rapports avec
ce Principe.
Il lui ressembleroit par l’indeflructibilité de son
Etre , fondée sur la loi de son émanation ; il seroit
compris dans l’harmonie de toutes les facultés divines ; & parmi toutes les vertus que la Sagede lui
fait manifester y il n’y en auroit point qui ne lui fût
connue & dont il ne pût jouir , autrement il ne connoîtroit pas leur unité.
Car , l’amour du bonheur des Etres étant spécialement de l’edence de la Sagede , quand elle fait
parvenir jusqu’à nous , des puidances fabdivifées , &
la Penne même , son objet n’ed que de nous ramener à cette unité harmonique , dans laquelle seule
tous les Etres peuvent jouir de la plénitude de leur
action.
Elle n’a donc semé pour ainsi dire , toutes
ces vertus autour de nous , qu’afin de nous porter à les recueillir , à les radembler , & à en faire
notre aliment journalier ; en un mot , à en composer nous- mêmes une unité , en rapprochant
les
N A T V R E 1. 167
les temps & les distances qui les tiennent éloignées ,
& en écartant d’elles tous les obstacles & tous les
voiles qui les couvrent à nos yeux , & nous empêchent
de les appercevoir.
Ainsi toutes ces vertus Divines , ordonnées par le
grand Principe , pour coopérer à la réhabilitation
des hommes , existent toujours autour de nous ,
près de nous , & ne sortent jamais de l’enceinte
où nous sommes renfermés ; comme les productions
de la Nature élémentaire environnent continuellement nos corps , & sont toujours prêtes à nous
communiquer leurs propri^t^s salutaires , à nous
guérir de nos maladies , & même à nous en préserver , si nos vues fausses , & contraires à cette
Nature , ne nous éloignoient pas li souvent de la
connoissance de ses trésors, & des fruits qu’elle pourroit nous procurer.
Ainsi , sans les obstacles que nous opposons nousmêmes aux aCtions bienfaisantes du grand Principe ,
il n’y auroit pas une de ces vertus , que nous ne puissions cueillir & nous approprier , si l’on peut ainsi
s’exprimer , comme nous pourrions nous approprier
toutes les vertus des substances salubres de la Nature
élémentaire.
Ainsi , sans la dépravation ou la foiblesse de
notre volonté , nous ne ferions séparés*qu’en apparence ; de tous ces Etres , de tous ces Agens.
( L 4 ) salutaires r
i68 Tableau
Salutaires , dont les bienfaits sont consacrés dans les
différentes Traditions $ & nous ferions près d’eux
en réalité.
Toutes les œuvres de ce grand Principe nous
seroient présentes y & depuis le commencement
des temps jusqu’à nous , aucun Etre , aucun nom ,
aucune puissance , aucun fait , aucun Agent ne
nous demeureroit inconnu : de façon que ces
Elus qui ont opéré sur la terre cette fuite de
faits transmis jusqu’à nous par les Traditions des
Peuples , que tontes leurs lumières , leurs connoissances , leurs noms , leur intelligence , leurs
actions ne formeroient pour nous qu’un seul tableau , qu’un seul point de vue y qu’un seul ensemble , dont tous les détails seroient destinés à
notre inftruriion & fournis à notre usàge. Ce qui
démontre combien les Livres seroient inutiles , si
nous étions sages ; car les Livres ne sont que
des recueils de pensées , & nous .vivons au milieu
des pensées.
En effet , si tout est essentiellement lié , inséparable , iridivifible , comme provenant de
l’essence Divine ; si toutes les vertus qui émanent
du grand Principe , sont toujours unies & dans
une parfaite & intime correspondance , il est
évident que l’homme ne pouvant anéantir ni
changer f£ propre nature , qui le lie néceffaireîpçnt à l’unité univçrfdle „ est sans cesse au
milieu
Naturel. 169
milieu de toutes les vertus Divines envoyées dans
le temps ; qu'il en est: environné ; qu’il ne peut
faire un pas , un mouvement , sans communiquer
avec elles ; qu’il ne peut agir , penser , parler dans
la solitude la plus profonde , sans les avoir pour
témoins , sans en être vu , entendu , touché ,* &
que s’il n’y avoit entr’elles & lui , le fruit de sa
volonté lâche & corrompue , il les connoîtroit aussï
intimement qu’elles le connoissent , il auroit sur
elles , les mêmes droits qu’elles ont sur lui ; & ce
n’est point aller trop loin que d’alfurer qu’il pourroit étendre ses privilèges jusqu’à connoître visiblement Fohi , Moïse , le Régénérateur universel luimême , puisque ce privilège embrasse généralement
tous les Erres qui depuis le commencement des
temps ont été appellés sur la terre.
Quelle raison pourroit même nous empêcher de
croire que sans notre volonté corrompue , nous
aurions de pareils droits sur les grands faits & sur
les grandes actions à venir ? Si notre nature nous
appelle à partager les propriétés de l 'unité , ne
devons-nous pas , comme elle , embrasser tous les espaces , tous les temps , puisque nous sommes , comme
elle , au dessus de tout ce qui est passager &
temporel ?
Oui , s’il est vrai que dans notre efïencc nous
ibyions lies à l 'unité d’une manière inséparable ,
nous
*7© Tableau
nous devons l’être dans tous les faits qui lui sont
propres , dans ceux qui ont existé avant les temps ,
dans ceux qui ont existé depuis le commencement
des temps , dans ceux qui exigeront jusqu’à la fin
des temps , dans ceux- même qui auront lieu après
la di Solution & la disparition des choses apparentes & composées. Car nous ne tiendrions plus
à Y unité , si nos droits n’étoient que partiels , &
que nous ne puflicns pas contempler dans leur
ensemble tous les details du spectacle de Pimmenfité.
Nous voyons par-là combien se simplifie l’idée
qu’on a des Prophètes : leur gloire , leurs lumières
devroient être celles de tous les hommes : tous les
hommes sont des Prophètes par leur nature ; c’est
leur foiblefi'e & leur dépravation qui les empêchent
d’en manifester les privilèges.
L’étymologie de ce nom en est: la preuve.
Les Hébreux l’exprimoient par le mot Ro'éh ,
participe du verbe Raah , il a vu. Aussi r.ommoient-ils leurs Prophètes , des Voyans. Aussi
peut-on faire defeendre de-là les droits & les
vertus des Rois , à qui , selon la vraie signification , devroit appartenir principalement la
qualité de Voyant. Audi le premier Roi d’Israël
reçut-il ses titres & son autorité , du Voyant Samuel , parce qu’alors les Chefs temporels des
Hébreu^
Naturel. 171
Hébreux étoient des Voyons , comme l’homme
l’étoit dans son premier état , & comme toute sa
postérité auroit dû l’être.
Enfin les deux mondes sont remplis de trésors nés
ou à naître , qui se manifestent au gré de l’homme
quand il est sage ; car il y a un Séminal universel
dans l’un & dans l’autre ; ce Séminal est sans borne ,
sans nombre, sans fin ; il n’attend pour produire &
pour se montrer qu’un choc ou une raison convenable , & cette raison est la pureté des désirs de
l’homme. Peut-il donc se plaindre de son ignorance, peut-il avoir des maux & des peines , puisqu’à tout instant il a le pouvoir de s’instruire , ou de
prier efficacement son Dieu.
Au surplus ceux qui ne voudroient pas croire
à leur ame , parce qu’on ne leur montreroit pas
dans la leur tout ce qu’on leur dit devoir y être ,
annonceroient par-là bien peu d'intelligence. En
effet , la leur montrer , dans l’état de ténèbres où
ils l’ensevelissent , ce ne seroit pas la leur montrer.
Mais avant d’assurer que toutes les merveilles que
nous lui attribuons , ne s’y trouvent pas , il faudroit
qu’ils enflent fait quelques efforts pour les y chercher : & peut-être ces efforts les y auroient-ils fait
naître; peut-être reconnoîtroienc - ils qu’il ne leur
seroit pas fl difficile qu’ils le pensent de se rendre
heureux , & que s’ils vouloient l’être, ils n’auroient
qu’à parler.
20.
Tableau
ï/i
2 O.
que le moindre des individus a le même bue
dans Ton espèce : c’est-à-dire , que les principes
universels , généraux & particuliers , se manifestent chacun dans les productions qui leur sont
propres , afin de rendre par-là leurs vertus visibles
aux Etres distincts d’eux , qui étant destinés à
recevoir la communication & les secours de ces
vertus y ne le pourroient sans ce moyen.
Ainsi , toutes les productions , tous les individus de la Création générale & particulière , ne
sont , chacun dans leur espèce , que l’expression
visible , le tableau représentatif des propriétés
du principe soit général , soit particulier qui
agit en eux. Ils doivent tous porter sur eux les
marques évidentes de ce principe qui les constitue. Ils doivent en annoncer clairement le genre
& les vertus y par les actions & les faits qu'ils
opèrent. En un mot, ils doivent en être le
ligne caractéristique , & , pour ainsi dire , l’image
sensible & vivante.
Tous les Agens & tous Jes faits de la Nature
portent avec eux la démonstration de cette vérité.
Le soleil cil le caractère du feu principe y la lune
celui de l’eau principe , & notre pîanete celui
de la terre principe : tout ce que la terre produit & renferme en son sein , manifeste également cette Loi générale. Le raisin indique
la vigne ,* la datte , un palmier • la foie ,
Naturel. 43
un ver ; le miel , une abeille. Chaque minéral
annonce quelle est l’espèce de terre & de lel
qui lui sert de base & de lien ; chaque végétal y
quel est le germe qui l’a engendré; sans parler
ici d’une multitude d’autres lignes & caractères
naturels , fondamentaux , relatifs , fixes , prcgreffifs , simples , mixtes , actifs &: passifs dont l’ensemble de l’Univers est composé , & qui offrent
par-là le moyen d’expliquer toutes ses parties les
unes par les autres.
Nous en pouvons dire autant des productions
de nos Arts & de toutes les inventions de
l’homme. Toutes ses œuvres annoncent les idées,
le goût , l’intelligence P la profession particulière
de celui qui en est l’agent ou le producteur;
une statue offre l’idée d’un Sculpteur; un tableau ,
celle d’un Peintre ; un palais . celle d’un Architecte ; parce que toutes ces productions ne sont
que l’exécution sensible des facultés propres au
gén;e , ou à l’Artiste qui les a opérées ; comme
les produdionsde !a Nature ne sont que l’express
fion de leur principe y & n’existent que pour en
être le vrai caractère.
Nous devons combattre ici un faux systéme ,
renouvel'é dans ces derniers temps, sur la nature des choses , dans lequel en suppose pour
elles une perfectibilité progressive , qui peut such44 Tableau
cefiivement porter les classes & les espèces le?
plus inférieures aux premiers rangs d’élévation
dans la chaîne des Etres : de façon que , suivant cette doctrine , on ne fait plus si une
pierre ne pourroit pas devenir un arbre : si
3’arbre ne deviendroit pas un cheval ,* le cheval , un homme ; & insensiblement un Etre d’une
nature encore plus parfaite. Cette conjecture dictée par l’erreur , & par l’ignorance des vrais principes, ne fiibfifie plus dès qu’on la considère
avec attention.
Tout est réglé , tout est déterminé dans les
espèces , & même dans les individus. Il y a ,
pour tout ce qui existe , une loi fixe , un nombre immuable, un caractère indélébile , comme
celui de YElre principe , en qui résident toutes
les loix , tous les nombres , tous les caractères.
Chaque classe, chaque famille a sa barrière , que
nulle force ne pourra jamais franchir.
Les différentes mutations que les insectes subissent dans leur forme , ne détruisent point
cette vérité; puisqu’on observe d’ailleurs une
loi confiante dans les diverfcs espèces d’animaux parfaits , qui , chacun dans leur classe ,
naiffentj vivent & périssent fous la même forme ;
puisque les insectes même, malgré leurs mutations , ne changent jamais de régné : en effet,
dans leur plus grand abaifl'ement , ils sont tquNaturel, 4?
Jl se présente ici une question importante ; savoir ,
quels sont les moyens sensibles que l’Agent universel
a dû employer pour présenter visiblement l’unité de
ses vertus à l'Univers , au milieu des temps & au
centre de toutes les immensités temporelles universelles & particulières.
Mais je dirai peu de chose sur cet objet ; car
on n’a pas oublié qu’aucune vertu supérieure , qu’aucune pensée ne vient auprès de l’homme sans se condenser > pour ainsi dire , & s’unir aux couleurs sensibles de la région que nous habitons ; observant
toutefois qu’elles suivent les Loix terrestres sans en
être commandées , qu'elles les dirigent & les perfectionnent , au lieu d’être liées & relTerrées par
leurs actions padives.
On n’a point oublié non plus quelle est la
dignité de la forme de l’homme ; ainsi il suffit de
savoir que cet Agent universel a dû suivre la loi
commune à tous les Agens qui se sont manifestés \
ajoutons cependant que de même que par la
Rature Divine il a ralfemblé en lui les vertus
intellectuelle$
NATUREL. 1J$
Intellectuelles de tous les Agens qui l’avoient précédé , de même sa forme corporelle a dû renfermer
toutes les vertus subdivisêes & contenues dans tous
les corps de l’Univers.
Ajoutons encore que s'il est vrai , selon l’ouvrage
déjà cité , que le premier homme terrestre n’ait
point eu de mere , puis qu’avant ce premier homme
terrestre , nul corps humain materiel n’avoit existé ■
il falloit que celui qui pouvoit seul rendre la lumière à sa postérité , n’eût point de pere ; & cela
ne surprendra pas , ft l’on pénétré dans la connoissance du Principe qui forma primitivement ces
corps.
Enfin le premier homme ayant placé le mal à
cûté du bien , il falloit que l’Etre régénérateur
plaçât le bien à côté du mal , afin de balancer le poids
& laCHon du crime , & de compléter les termes de
la proportion.
Or la matière à laquelle l’homme s’est uni
criminellement , n’est - elle pas la source de l’erreur & des pâtimens qu’il éprouve ? ne le ticntelle pas comme enchaîné parmi des substances
qui lui présentent dans l’ordre sensible , tous
les signes de la réalité , tandis qu’elles n’en ont
aucune pour son Etre pensant ? Le Régénérateur universel , en s’unissant volontairement &
purement à une forme sensible , doit donc avoir
fait Je type opposé ; c’est-à-dire qu’il a dû présenter
174 Tableau
Tenter aux yeux de la mntiere , tous les indices de la
défectuosité > de la fragilité dont elle est susceptible , sans qu’aucune des sources de cette corruption
ait pu atteindre jusqu'à lui. En un mot , si la matière
avoit charmé l’homme , & avok subjugué les yeux
de Ton esprit , il falloir que le Régénérateur universel charmât la matière , & qu’il en démontrât le
néant , en faisant régner devant elle le vrai , le
pur , l’ immuable.
Ainsi il ne s’est: montré sur la terre , conformément à ces loix , que pour peindre à l’homme la
propre ficuation , & pour lui tracer l’histoire entière
de son Etre; c’est- à-dire } que si le Régénérateur
a dû présenter à l’homme le tableau de son état
mixte & dégradé , il doit aussi lui avoir manifesté
celui de son état simple & glorieux ; & pour cet
effet il faut que la mort ait opéré en lui , devant
les hommes , une séparation visible des deux substances qui nous composent , afin que par cette
visible analyse , nous ne pussions douter que ce qui
forme aujourd’hui cet impur amalgame , est l’union
d’un Principe supérieur & sublime , à un Principe
terreffre & corruptible.
« En un mot , il falloit que l’hiéroglyphe s’effaçât pour que la langue parût ; car nous avons vu
que l’hiéroglyphe a été antérieur aux langues ;
& c’est: ce qui pourroit faire dire que tous les
Elus
Naturel. 17^
Elus précédons n’étoient que des hiéroglyphes
donc PElu universel éroit la langue. C’est pour
cela qu’il avoir deux alphabets , puisqu’il falloir
qu’il fût deux langues ; celle des Elus précédens
& la sienne. Les nombres de ces deux alphabets sont
faciles à connoître , puisqu’ils sont le double du nombre de l’homme : & le nombre de l’homme se trouve
à la fois pour son élection , pour son terme , & pour
son progrès dans cent quarante-cinq mille huit cent
soixante-sept. »
II falloit en même temps que cette séparation vifrble s’opérât par un moyen violent , pour
rappeller à l’homme que ce fut un moyen violent qui unit autrefois son Etre intelleéluel avec le
sang.
II falloit de plus que cette séparation fût volon*
taire , puisque la première union l’avoic été.
Il ne falloit pas cependant que la Vistime volontaire s’immolât elle - même ; puisqu’alors elle n’eût
plus été irréprochable , & le sacrifice eût été sans
effet.
II falloit aussi que ceux qui immoloient cette Victime , ne la connurent point pour ce qu’elle étoit ,
parce qu’ils ne l’auroient pas immolée.
Recueillons-nous ici , contemplons l’universalité des vertus Divines opposées à l’univçrfalité
des désordres qui avoient fouillé toutes les classes
*76 Tableau
ses des Etres ; considérons l’unité des biens effaçant
l’unité des maux , en supportant & annulfant à la
fois tous leurs efforts : enfonçons-nous dans cet
abyme de sagesse & d’amour , où la Victime généreuse Je sacrifie elle-même sans crime , & où les
aveugles sacrificateurs , en détruisant son enveloppe
apparente , mettent à découvert l’unique modèle de
l’ordre & de la pureté , & extraient , sans le savoir ,
un éleclrc univers :l.
Car les bienfaits dont cet Agent est: l’organe Sc
le dépositaire , n’ont dû se borner ni aux lieux où
il a paru , ni aux hommes qu’il s’étoit choisis , ni
même à tous ceux qui existoient alors sur la terre :
en communiquant ses dons à ses Elus , il ne leur
avoit donné que le germe de l’œuvre , il devoit
ensuite le développer , & l’opérer en grand dans
toutes les régions que les fuites du crime avoient:
atteintes , c’est-à-dire , dans toutes les clalfes des
Etres , puisqu’il n’y en avoit aucune qui n’en eût été
ébranlée.
A in si les corps & les Elémens , exposés par la
foiblesse & par le crime de l’homme , à la contraction , qui tend sans cesse à déranger leurs
loix , ont dû recevoir par celui qui venoit tout
régénérer , des préservatifs propres à les conserver
dans l’harmonie qui les constitue , & à éloigner
les actions deftrucHves. Enfin ils ont dû être préparés par là , à voir rendre encore sur eux les
droits
Na t u r è L iyf
droits de l’homme &: plus pui flans & plus mahifeftes. Et si le fer étant maintenu dans la direction propre a 1 aimant , peut acquérir une partie
des qualités magnétiques , devrions - nous être surpris que des hommes qui auroient suivi constamment le l'entier de vertus de l’Agent universel ,
se fu dent remplis de ces mêmes vertus , & que
brûlant de zeîe & de confiance ils eu fient calmé les vents & les flots , arrêté l’effet du venin
des vipères , rendu l’attion aux paralytiques ,
guéri les maladies , & même arraché des victimes
à la mort.
Cette influence universelle sur la terre & sur les
elemens a dû nous être marquée par quelques Agnes
sensibles , de la part de celui qui venoit la régénérer : comme lors de la sortie d’Egypte , parurent visiblement les indices d’un secours & d’une '
vertu supérieure , par ce sang appliqué furies trois
différentes parties des portes des Hébreux.
Or les Agnes de l’œuvre que le Régénérateur
opéroit invisiblement sur l’Univers , ont dû se
trouver dans les loix de la décompoAtion de son
propre corps , puisque son corps renferrnoir les
Principes les plus purs & les plus aftifs de la
Nature.
Il a dû manifester trois asses fucceflifs de purification , opérés par les trois substances pures
de sa forme matérielle en dilfolution sur les troisII. partie . ( M ) élémens
173 T A B I E A TJ
Siemens terrestres qui ont servi de principes à tous
les corps ; (.'Unions que le crime avoit infects , &
par eux toute la nature : élémens qui avoient été
fouillés de nouveau par les prévarications des premières postérités de l’homme , & dont les Elus
précédens , quelques virtue’squ’ils fulfent , n’avoient
pu compléter la purification.
En effet , l’unité ternaire qui avoit tout produit ,
ne pouvoit tout rétablir que par le même nombre :
mais avec cette différence , qu’agissant alors (ur
les choses composées , elle ne pouvoit procéder
que par des actions diftinêîes ; au lieu que dans
l’origine , opérant sur les Principes mêmes , elle
avoit tout produit dans un seul fait.
Après avoir régénéré les trois bases fondamentales de la Nature , il falloit régénérer les vertus
qui lui fervent de mobile & de réaction : il fallcit rendre à tous ces mobiles invisibles , l’activité
qu’ils avoient perdue par la criminelle r.égli~
gen e de l’homme , qui , chargé de présider à leur
harmonie , en avoit la:ffé altérer la pureté & la
justesse ; ou plutôt il falloit détruire tous les obstacles que le crime de l’homme avoit laissé
naître près de ces mobiles , dans toutes les
parties de l’Univers. Ce sont -là ces barrières
tenibles que toure sa postérité doit franchir avant
de rentrer dam. le séjour de la lumière i ce sont-là
ces
Naturel'. 179
ces différentes fufpen fions qui se présentent à la
pensée comme inévitables pour l’homme , après
qu’il sera séparé de sa forme sensible.
C’est: donc sur ces barrières invisibles que le
Réparateur à du étendre ses vertus. Par le droit
dont il étoit dépositaire , il a pu en faciliter tellement l’accès , que tous ceux qui y étoient arrêtés depuis l’origine du désordre , & tous ceux qui n’en
avoient point encore approché , se fortifiant de ces
mêmes vertus , puissent aujourd’hui surmonter ces
obstacles sans péril , comme portant de nouveau
sur eux le même carachre , & le même nom qui
devoit autrefois leur faire ouvrir toutes les enceintes , & leur procurer , au milieu des plus terribles
malfaiteurs , le respest: &' la sécurité.
“ Les vertus de ces mobiles supérieurs sont
retracées & miles sensiblement en action par les
sept Astres Planétaires. Ce sont elles dont il
est question , dans l’ouvrage déjà cité , fous
l’allégorie des sept arbres , & de l’échelle géographique de l’homme. Elles sont les organes du
nombre quaternaire , dont la force & l’existence sont démontrées par les quatre espèces d’astres qui composent la région céleste , savoir les
Planètes , les Satellites , les Comètes , & les Etoiles
fixes
“ Comme telles , elles sont du plus grand prix
pour l’homme. Ce sont-là en effet ces colonnes
Ç M 2 ) puissantes
îSo Table a ü
puissantes qui dévoient lui servir de rempart *
& qui ont été pour lui l’obstacle le plus redoutable , jusqu’à ce qu’une main bienfaisante soit
venue l’aider à le vaincre. Ce sont-là les sept
portes de la science , qui ne peuvent être ouvertes que par celui qui possède la double clef quaternaire. Ce sont-là les septs dons qui depuis
le crime ont été retirés aux hommes , <5t qui
néanmoins circulant sans cesse autour de nous ,
sans que nous en jouissions , ont fait dire que le
Julie même péchoit sept fois par jour , selon
la vraie définition du mot Péché ; c’est par ce
nombre que les murs de Jéricho furent renverfis ;
c’est: par ce nombre que fut guérie la lèpre de
Naaman. Ce sont enfin les sept types de ces sept
actions que les Traditions hébraïques nous représentent comme ayant dirigé & complété l’origine
des choses ; & comme devant , pendant leur durée , servir des colonnes au Temple que l’homme
âuroit dû occuper dans l’Univers.
ei Car , depuis le crime , ces sept Types demeuroient comme sans action , attendant celui qui
devoit les ranimer. Dès qu’il a paru , ils ont repris la vie ; & se reproduisant dans leurs propres
Vertus , comme Dieu même , iis ont dès-lors manifesté leur acle sensible. La première puissance
de cette manifestation étant désïgnée par le
nombre
Naturel . i8i
nombre quarante- neuf , c’étoit sept semaines ou
quarante - neuf jours après la consommation de
l’œuvre que ces dons visibles dévoient se répandre ; parce que c’étoit alors que devoit s’ouvrir
cette cinquantième porte de laquelle tous les
esclaves attendoient leur délivrance , & qui se
rouvrira de nouveau à la fin des temps pour ceux
qui , selon Daniel , auront le bonheur d’attendre , & de parvenir jusqu’à treize cent trente-cinq
jours. ,,
N’étoit - il pas également nécessaire que celui
qui devoit verser ces dons sur la terre , parcourût l’espace qui la sépare du premier Auteur
des Etres; qu’après avoir purifié les sept canaux,
par lesquels toutes les vertus doivent couler dans
le temps , il allât prendre sur V Autel d'or le pain
de propojition qui est sans ce fie placé devant
l’Eternel , & qui le transportant dans toutes les régions de l’Univers , il le difiribuât non seulement
aux hommes qui depuis le commencement des siecles avoient traversé l'habitation terrestre que nous
occupons , mais â ceux- mêmes qui existoient corporellement sur ce théâtre d’expiation , attendu
qu’ils étoient tous encore dans la disette de leur
véritable nourriture.
D’ailleujrs , nous ne pouvons nous dispenser de.
convenir que c’est par une parole que ce grand
gèle devoit se produire • puisque si nous n’avons.
( M 3 ) pas
i8z Tableau
pas d’autre instrument pour manifester nos idées ,
il résulte que l’Etre principe dont nous sommes
le ligne & la représentation , ne pouvoit également nous apprendre que par la parole , les desseins sacrés qu’il avoit eu sur nous dés l’instant de
notre existence , & que l’homme avoit méprisés ;
par conséquent s’il devoit nous manifester au milieu des temps une unité de parole , il devoit donc
nous manifester de nouveau la profondeur de toutes ses pensées , & nous mettre à portée de recouvrer le secret même de sa sagesse de toutes ses
vertus.
Or voici quelle est la progression de la, ma<
nifeftation de ses puissances. L’Univers matériel
est l’expression de sa parole physîque ; les Loix
& les trésors de la première Alliance de l'Etre
principe avec la postérité de l’homme sont l’expression de la parole spirituelle • le grand œuvre
opéré par la fécondé Alliance est l’expression de
sa parole divine.
Il paroîtroit en même temps nécessaire que ce
grand oeuvre se couronnât sur la terre par la multiplication des langues.
Les premières posterités de l’homme , en s’abandonnant à des excès criminels envers la vérité , avoient subi pour leur punition cette terrible confusîon des langues ? qui avoit rendu
tous
Naturel. , 183
tous les individus & tous les Peuples , etrangers
les uns aux autres.
Les remèdes de la Sagesse supréme se proportionnant tcu,ours à nos maux , dévoient donc
prendre la voie la plus favorable pour nous , qui
étoir de multiplier les dons des langues dans ceux
qu’elle chargeroic d’annoncer ces \ertus & de les
manifester sur la terre.
Car au moyen de cette multiplication des langues , ils devroient se trouver à portée de faire
parvenir les remèdes par - tout où le mal auroit
gagné , & de rappeller à l’union , à l’intelligence
& à la vie , tous ceux que le crime auroit livrés à la dispersion , aux ténèbres & à la
mort ; c’est: à-dire , qu’ils pouvoient par cette
multiplication des langues , rassembler & réunir
tous ceux que la confusion des langues avoit
separés . Vérité profonde , instructive pour ceux
qui ne sont point étrangers aux rayons de la lumière, & qui sont allez heureux pour contemple r
quelquefois avec confusion , les voies & les fruits
de la Sagesse !
Enfin , si nous ne pouvons ici bas connoître
les choses que par leurs lignes , & non par
leurs Principes ; li dans une circonstance si importante , les desseins de cette Sagesse en faveur
de l’homme , dévoient être exprimés d’une manière qui fût à couvert de toute équivoque , il
( M 4 ) falloit
184 Tableau
falloit que pour lignes sensibles , elle prît des
langues de feu .
Voilà comment les vertus Divines étant toujours invisiblement liées les unes aux autres , auront pu disposer de nouveau l’Univers pour
l'homme , & rétablir en même temps l’homme dans
ses droits sur l’Univers.
C’est alors que l’œuvre universelle temporelle
elr accomplie ; car le Réparateur ne pouvoit ramener le calme dans l’Univers , il ne pouvoit régénérer la vie dans l’ame de l’homme , sans rendre la paix & la félicité aux Etres d’une autre
clalfe , à ces Etres supérieurs aux temps par leurs
fonctions primitives , mais qui par zèle pour le
régné de la vérité , se trouvoient en aspect du
désordre depuis son origine , tandis qu’ils n’êtoient
faits que pour contemplera jamais le spectacle vivifiant de la perfedicn & de l’ordre.
Car si la dégradation de l’homme leur a fait , pour
ainsi dire , exercer des fonctions étrangères à leur
véritable emploi, l’ade qui a dû être opéré pour
sa réhabilitation , leur rend l’espoir de leurs premières jouilfances , qui sont de voir régner par-tout
la régularité ,1a justesse & X unité.
Il est temps de l’avouer J la principale vérité
^ue cette époque universelle temporelle pût déçquyriç
Naturel. iSf
couvrir à l’homme , c’étoit de lui apprendre lç
véritable usage de cette bienfaisance que tous les
Peuples ont pratiquée des qu’ils ont été hors de
l’état de nature brute , mais qui étant encore
séparée de la loi d’intelligence , se bornoit à des
aéles d’humanité , au soulagement des besoins du
corps , & aux devoirs de l’hospitalité.
Lorsque l’exercice de cette vertu commença à
se perfectionner , elle enseigna toujours à l’homme
les mêmes devoirs , mais elle lui apprit aulTi à
rendre à ses semblables d 'autres services. Elle lui
fit comprendre qu’il est comptable envers eux de
toutes les vertus qui sont en lui , puisqu’ elles ne
lui ont été données par la Sagesse suprême , que
comme une voie de réaebion } pour faire sortir
à leur tour les vertus qui sont en eux ; qu’ainsi ,
pour une œuvre aussi sublime , la tâche de
l’homme lui présente des devoirs très-rigoureux ,
puisqu’il ne peut rester au dessous de lui-méme
sans porter préjudice à ses semblables , puisqu’enfin
une seule de ses foiblejfes doit coûter aux autres
une vertu.
Mais en s’unifiant à l’Intelligence qui a dû se
découvrir lors de la grande époque , cette bienfaisance devient encore plus éminente y en ce
qu’elle tient à l’action immédiate du premier de
tous les Principes avec laquelle notre nature nous
appelle à concourir,
îfardeur
1 86 Tableau
L’ardeur de son amour pour nous , fait qu’il
détache de lui , pour ainsi dire , des Vertus sans
nombre , & des PuiJJhnces aussi pures , aussi. actives de lui-même. En les détachant , il les expose y si l’on peur le servir de ces expressions , à
la nudité y au froid , à la faim , & à toutes les souffrances de la rébion temporelle ; & comme il ne
les détache que pour nous , que pour les faire
parvenir ju \,ues dans nous , nous ne pouvons
jamais mieux 1 honorer , nous ne pouvons jamais
exercer l’hospitalité plus à son gré , ni plus
avantage ufemcnt pour nous , qu’en mettant a.
couvert ceux qu’il nous envoie , mais qui sont
dehors & qui ne demandent qu’à entrer ; qu’en
yêtijjant ceux qui se dépouillent pour nous ÿ
qu’en donnant à manger & à boire à ceux qui
souffrent h faim , la los, la pauvreté la plus entière, pour venir se nourrir, se d'faltérer , se
ïéchauffer , se revêtir de l’homme , si l’on peut
parler ainsi ; ou plutôt pour le revivifier luimême , & transvaser leur propre sang jusques dans
ses veines.
Seroir-ce une chore inadmissible , que le Réparateur universel eût choiu une fublfance matérielle pour la faire servir de base à ces vertus
fpirituellcs Divines , & que la faisant entrer
dans le culte qu’il auroit établi , elle reçût de
lui
Naturel. 187
lai une virtualité qu’elle n’auroit pas par sa nature ? Cette idée est: d’autant plus vraisemblable
que d’aprcs la connoissance que nous avons de
l'homme , il peut transmettre ses foibles vertus ,
à telle substance qu’il juge à propos $ ce qui dans
le physique , comme dans le moral , a été .malheureusement la source d’un grand nombre d’ilîufions sur la terre.
“ La plus favorable de toutes les substances
de la nature corporelle que le Réparateur eût pu
employer dans le Cuire qu’il venoit établir ,
c’est le froment. Outre ses qualités particulières
qui le rendent propre à la nourriture de l’homme ,
il porte dans la langue Hébraïque le nom de
bar qui exprime aussi la pureté , la purification ,
& sa racine barar ou bar ah signifie un choix ,
une élection , d’où sont dérivés berith , alliance ,
& barouch , bénédiction. D’ailleurs ce n’est pas'
envain que , suivant les Traditions Juives , le
pain , le froment , la fleur de farine parodient
si louvent employés , soit dans les Sacrifices , soit
dans les alliances des hommes avec les Etres
supérieurs , soit dans la préparation que les Hébreux* subissoient pour se dipofer à leurs Fêtes :
& mille preuves tirées de l’ordfe temporel peuvent justifier tout ce que nous venons dire en
faveur de cette substance. ,,
“ Le vin étoic aussi du nombre de celles que
la
'i$8 Tableau
la Loi religieuse des Hébreux leur prefcrivoie
d’employer dans -leurs ceremonies saintes. Il
n’offre pas cependant des propriétés aussi étendues , ni aussi salutaires que le froment • & la
vigne démontre même par des lignes matériels que l'on nombre elt oppposé à la pureté.
Mais le Régénérateur universel a dû nécessairement employer le vin dans son culte ,
parce qu’il est le type du sang dans lequel nous
sommes renfermés ; qui comme l'iniquité doit
être consommé & djfparoître , afin de nous montrer quelles sont les conditions que la justice exige
pour que les traces de notre privation soient
effacées
Si des hommes séduits par les lueurs spécieuses de leur jugement , étoient choqués de voir
que des substances matérielles tiennent en effet
leur place dans le culte établi par le Réparateur
universel ; s’ils regardaient en conséquence ce
culte , & le sacrifice qui s’y doit opérer , comme
absolument figuratifs , &l comme une simple apparence , ils seroient visiblement dans l’erreur ;
parce que dès-lors ce sacrifice seroit nul , & par
cela même inutile aux Etres vrais pour Iefquels il
doit être offert.
D’un autre coté , si l’esprit de l’homme voulant contempler les droits de cet affe efficace &
ïéel ; ne les cherdioit que parmi Us nombres pass
Ms>
NATUREL-. i S9
fifs , n’y auroit-il pas à craindre qu'il ne trouvât
alors que l’apparence de la réalité , au lieu de la
réalité même ? ne perdroit - il pas de vue les
fruits essentiels de ce culte qui doit rétablir tous
les nombres dans leur ordre naturel , afin que
nous voyions à la fois , dans le même acte , se
manifester la sublimité des nombres vrais , disparoître la nullité des nombres passifs , & rectifier
l’irrégularité des nombres faux ; c’est-à-dire que
dans cet acte , la plénitude des nombres doit se
déployer devant l’homme, pour effacer la difformité qui réfjlte de leur séparation.
Enfin y auroit-il du danger à croire que dans
Cet aéte à la fois corporel , spirituel & divin ,
dans cet acle qri ne tend qu’à délivrer l’homme
de tout ce qui est far.g & matière , tout dût
être esprit & vie comme celui qui l’a institué , & qui le vivifie , & comme l’homme qui
doit y participer ? Mais s’il cfi: certain que ce
Culte doit exister sur la terre , c’est: à ceux qui
en sont les dépositaires à prononcer.
Bornons - nous à recor.noître que toutes les
autres parties d’un Culte qui n’est qu 'esprit
& VIE , doivent tendre à nous éclairer dans nos
ténèbres. Il faut qu’elles soient comme une interprétation sensible des plus grandes vérités que
l’homme puisse connoître , & qui lui sont vraiment analogues. Il faut que ce Culte considéré
dans
iço Tableau
dans ses temps , dans son nombre , dans les diverses cérémonies , foie comme un cercle d’actions
vivantes où l’homme intelligent &: non prévenu
puisse trouver la représentation caractériftique des
loix de tous les Etres , de tous les âges } de
tous les faits ; c’est-à-dire , que l’homme doit
pouvoir y reconnoître non seulement sa propre
histoire depuis sa primitive origine , jusqu’à sa
réunion future avec son Principe ; non seulement celle de la nature entière , & de tous les
Agens physiques & intellectuels qui la composent & qui la dirigent, mais encore celle de la
main féconde qui rassemble sans cesse fous nos
yeux les traits les plus saillans & les plus propres à l’explication de la vraie nature de notre
Etre.
Voilà quels doivent être les lignes sensi'oles
des dons que le Réparateur universel a apporté
lùr la terre ; voilà le tableau abrégé de tout ce
iqu’il a dû opérer , afin que les hommes fussent
liés à lui par l’unité d'action , comme il est lié
par l’unité d’essence avec la Divinité.
C’est assez détailler les pouvoirs de l’Agent
universel , c’est assez montrer les droits qu’il
doit avoir à la confiance de l’homme : il nous
ftiffit de pouvoir , par les seules lumières naturelles , reconnoître combien il étôit nécessaire que
nous
Nat u k f x. 191?
toons eussions un pareil type devant les yeux.
Ce seroit être imprudent , & offcnfer cet Agent
que de pré endre l’annoncer plus clairement , puisque pour le faire avec une véritable efficacité , il
a fallu qu’il parût lui- même.
D’ail.eurs , fixer plus long-temps les yeux des
hommes sur ces recherches profondes } ce seroit
paroître exclure les perfun; es simples &c sans
étude , des privilèges qui ont été accordés à toute
la postérité humaine.
L'homme, dont le cœur brûlant confirme sans
celle les plantes fauvagcç & mal-fair.es dont il
est environné ; l’homme qui regarde Y Agent dont
il reçoit la pensée , comme un Etre de jalousie
qui s’afflige lorsqu’cn aime quelque chose qui
n’est pas lui ; l’homme qui en s’immolant perpétuellement lui- même , est toujours humble &
tremblant devant Dieu , parce que le Jecret de
Dieu ne se revele qu’à ceux qui le craignent ;
l’homme simple qui fuit avec fidélité & confiance
les Préceptes que l’Agent universel doit avoir
enseignés , & qui viennent d'ur.e fuurce trop
bienfaisante pour conduire à l’illafion & au néant.
Tel est celui qui peut prétendre à entrer dans le
conseil de paix ; d’autant que la science la plus
élevée qui se puissie acquérir , est un édifice fêle &
chancelant , lorsqu’elle ne repo e pas sur toutes ces
bases qui en seront toujours le plus ferme appui.
Car
i 92 Tableau
Car enfin si l’homme dirigeoit fesvues vers 1 ’Ètec*
tre universel , &c qu’il se réchauffât à la chaleur d’uii
seul de Tes rayons , il seroit bien plus pur, plus
lumineux , plus grand qu’il ne pourroit jamais le
devenir par les difeours & les raisonnemens de tous
les Sages de la terre.
D’ailleurs , s’il est des vérités qu’on doive divulguer , il en est beaucoup aussi qu’on doit taire ,
& l’expérience s’unit à la raison pour engager à
la réserve , en montrant les maux inévitables
qui , dans tous les temps , sont provenus de la
publicité.
Parmi les Institutions savantes & religieuses les
plus célébrés qui aient existé , il n’en est aucune
qui n’ait couvert la Science du voile des mysteres;
Prenons-en pour exemple le Judaïsme & le Christianisme. Les Traditions Juives nous apprennent
comment fut puni le Roi Ezéchias , pour avoir montré ses trésors aux Ambassadeurs de Babylone ; &
nous voyons par les anciens Rits chrétiens , par la
Lettre d’innocent I à l’Evêque Decentius y & par
les écrits de Basile de Césarée , que le Christianisme
posséde des choses de grande force Ù de grand
poids , qui ne sont point , & ne sauroient jamais
être écrites .
Tant que ces choses qui ne sauroient jamais
s'écrire
N À T U R S ti i <j j
décrire ne furent connues que de ceux qrrî devoient en être les dépositaires , le Chriftianifmo
jouit de la paix; mais quand les Empereurs Romains , fatigués de persécuter les Chrétiens , défi*
rerent d’etre initiés à leurs mysteres ; quand les
Maîtres des Peuples mirent le pied dans le Sanctuaire , & voulurent porter sur les objets les plus
sacres du Culte , des yeux qui n’y étoient pas préparés ; lorsqu’ils firent du Christianisme une Religion d’Etat , & qu’ils ne la considérerent que comme un ressort politique ; lorsque leurs Sujets furent
forcés de se faire Chrétiens , & que l’on se vit ainsi
dans le cas d'admettre sans examen tous ceux qui se
présentoient * alors naquirent les incertitudes , les
doctrines opposées , les hérésies. L’obscurcissement devint presque universel sur tous les objets
de la Doctrine & du Culte , parce que les plus sublimes vérités du Chriffianifine ne pouvotent être
bien connues que d’un petit nombre de Fidèles ,
& que ceux qui ne faisoient que les entrevoir étoient
exposés à des interprétations fausses & contradictoires.
C’est ce qui arriva fous Constantin , surnommé
le Grand. Aussi à peine eut- il adopté le Christianisme , que les Conciles généraux commencèrent ,
& ce temps peut être regardé comme la première
époque de la décadence des vertus & des lumières
parmi les Chrétiens.
//* Partie ,
(N) A
î^4 T À B t E A t7
A l’exemple de Constantin , ses Successeurs cfefirar.t d’étendre le Christianisme , employèrent les
privilèges & les grâces , afin de lui procurer des
Prosélytes. Mais ceux qu’ils dévoient à de tel»
moyens , voyoient moins la Religion à laquelle on
les appelloit , que les faveurs du Prince , & les attraits de l’ambition.
De leur côté , les Chefs spirituels eux-mêmes y
pour s’attirer de nouveaux appuis , favoriferent les
désirs & les passions des Princes ; en s’alliant chaque jour au temporel , ils s’éloignèrent de plus en
plus de leur pureté primitive : en forte que les uns
chrifiianifant le civil & le politique , les autres ci -
vïlifant le Christianisme , il se forma de ce mélange un monstre , dont chacun des membres étant
sans aucun rapport , il n’en put résulter que des
effets discordans.
Les Sophistes des différentes Ecoles , qui furent admis au Christianisme , augmentèrent encore le désordre , en mêlant à cette Religion
simple & sublime , une foule de questions vaines
& arbitraires , qui au lieu de l’union & des lumières , ne produisirent que la division & les ténèbres. Les Temples du Dieu de paix furent
convertis en Ecoles scientifiques , où les différens
Partis disputerent avec plus de violence que ne
l’avoient fait les Philosophes fous les portiques d’Athenes & de Rome. Leurs disputes étoient d’autant
plus
N a t u n £ îï
plus 3angereufes qu’elles nuisoient aux choses à
cause des mots ; car le grand nombre ne savoit
pas que la vraie science a une langue qui lui est
particulière , & qu’elle ne peut s’exprimer avec évidence que par ses propres caractères , &: par des
emblèmes ineffables.
Dans cette confusion , la clef de la science ne
cessa pas d’étre à la portée des Ministres des Autels , comme dans un centre d'unité qu’elle ne doit
jamais abandonner : mais la plupart d’entr’eux ne
s’en servoient point pour pénétrer dans le Sanctuaire ; ils empêchoient même l’homme c e défit
d’en approcher, de peur qu’il n’apperç’it leur ignorance ; & ils défendaient de chercher à connoître les mysteres du Royaume de Dieu , quoique
selon les Traditions mêmes des Chrétiens , U
Royaume de Dieu J bit dans le cœur de l'homme ,
& que dans tous les temps la Sagesse l’ait pressé
d’étudier son cœur.
Ceux des Chefs spirituels qui se préserverent
de la corruption , gémissant sur les égaremens de
la multitude , s’efforçoient par l’enseignement &
l’exemple , de conserver chez les hommes le zèle r
les vertus , & l’amour de la vérité. Mais ce fut
envain qu’ils s’élevèrent contre les abus; le monstre qui avoit déjà reçu la naissance , étoit trop
favorable aux désirs ambitieux de ses Partisans ,
pour qu'ils ne prirent pas foin de le fortifier.
(Ni) Jeune
i$6 ' Tableau
Jeune encore fous les premiers Empereurs GrecS t
quoiqu’il annonçât déjà sa fierté , il ne porta pendant quelques siecles que des coups foibles & peu
éclatans ; telles furent les légères entreprises de
Symmaque contre l’Empereur Anastase. Mais ayant
atteint l’âge où il pouvoit déployer sa férocité , les
premiers Empereurs François lui en facilitèrent
les moyens. Le pere de Charlemagne avoit vu
le Pape à ses pieds , pour le supplier de le défendre contre les Lombards , & d’avance , le
Prince avoit reçu le Sacre de sa main , en récorapenfe des services qu’il alloit lui rendre. Ce commerce bizarre ne tarda pas d’avoir les fuites .les
plus étranges. Ceux qui d’abord n’avoient fait que
joindre une cérémonie pieuse , aux droits politiques d’un Souverain , prétendirent bientôt lui avoir
donné ces mêmes droits , bientôt en être les dépositaires , bientôt enfin pouvoir , quand il leur plai—
roit , les retirer à ceux à qui ils se persuadoient de
les avoir donnés.
Aulfi le Fils de ce Charlemagne , dont le Pere
avoit vu le Pape à ses pieds , non-seulement fut
aux pieds du Pape , mais fut même , au milieu
d’une assemblée de ses propres Sujets , déposé par
l'Evêque Ebbon. Seconde époque , dans laquelle
les égaremens vinrent de la part des Chefs spirituels.
Dès que ce torrent eut rompu ses digues , il
n’elt
Naturel. 19 7
n’elî point de désordres qu’on n’en vît naître :
l’ambition & le despotisme se couvrant alors du voile
de la Religion , firent couler plus de lang en dix
siecles que les hordes des Barbares n’en avoient répandu depuis la naissance du Chrifiianifine ; & pour
frémir d’horreur , il ne faut qu’ouvrir l’histoire des
Comnene à Constantinople , des Philippe en Fran-
•ce , des Frédéric en Allemagne , des Suinthila en
Espagne , des Henris & des Edouard en Angleterre. Cependant le moment arriva où les yeux dévoient commencer à s’ouvrir.
Quand les Chefs du Christianisme se furent confondus avec le Temple & le Tabernacle , tandis
qu’ils n’en dévoient être que les colonnes ; quand
ils voulurent fanêfifier leur ignorance ; quand ils
eurent perte l’extravagance jusqu’à lancer des décrets qui défendoient aux Souverains anathématifés
de remporter des victoires , & jusqu’à interdire aux
Anges par les mêmes décrets de recevoir les âmes
de ceux qu’ils avoient proferits; quand enfin il
s’éleva plusieurs prétendans à la Thiare , qu’on les
vit s’anathém3tisser réciproquement & se livrer des
batailles sanglantes jusques dans les Temples des
Chrétiens ; les Peuples étonnés se demanderont si
ces têtes pouvoient encore être sacrées , étant couvertes d’anatbêmes y & ils se permirent de laisser
reposer leur enthousiasme pour y substituer la réflexion.
( N 3 } Mais.
1$% Tableau
Mais dans ce s temps malheureux où le sacré & le
profane étoient confondus , où la dispute étoit la
seule science du Cbriftianifme public , où les Clercs
rie- oient jugés dignes des fonctions de l’Autel , qu’apj fs avoir passé par les frivoles épreuves d’une
icholaftique barbare , les réflexions des Peuples
pou voient-elles être susceptibles de justesse &: de
maturité ?
Ces hommes grossiers , voyant les désordres de
ceux qui profeffoient les dogmes sacrés , ne se contentèrent pas de douter des Maîtres , ils portèrent
l’imprudence jusqu’à suspecter les dogmes mêmes,
Sc à force de les considérer dans cet e'prit de
défiance , ils crurent y voir des difficultés insolubles. Troisième époque , dans laquelle les égaremens vinrent de la part des membres.
D -lù les différentes Sectes qu’on a vu naître ,
depuis crois ou quatre siecles , dans le sein du
Chriflianifine ; le quelles à leur tour servant de
prétexte à fambiti n , en ont été mutuellement les
infhumens & les viâi nés.
Mais des malheurs d’un autre çenre se sont mê"
lés à ces erreurs , d’autant qu’on a vu à la fois , la
croyance des choses vraies , & la crédulité criminelle
confondue? , & proferites par des sentences barbares , ce qui a enhardi les Ouvriers mauvais , .&
fait taire de plus en plus les Ouvriers légitimes.
Ainsi ceux des Chefs spirituels qui avoient
conservé
Naturel. i$<)
tonfervé le dép’tdans sa pureté, n’auroient pas
été entendus , s’ils avoient voulu diriger la pensée
de l’homme vers la hauteur de ce Sacerdoce ineffable qui l’approche de la Divinité ; &: s’ils eussent
voulu l’engager à la recherche des sciences divines en repliant son action sur lui-même , & en se
dépouillant de tout ce qui est étranger à son Etre
pour se présenter tout entier avec un desir pur aux
rayons de l’intelligënce.
Audi les Controverses paiïionnées & sanglantes des derniers siecles n’ont - elles produit que
des systèmes absurdes , & des opinions plus hardies encore que celles qui avoient déjà égaré les
hommes depuis la naissance du Christianisme. Car
les Observateurs révoltés de la diversité & de l’oppolicion des idées sur les Dogmes les plus essentiels ,
attaquèrent la base même de l’institution chrétienne , &c ne tardèrent pas à la rejetter ,
J’ayant confondue avec l’édifice monstrueux que
l’orgueil & l’ignorance avoient élevé dans son
sein.
Que devoir - on attendre d’eux , après qu’ils
eurent porté ce coup à la seule Religion qui ait
présenté aux hommes le caraciere frappant de
s’être répandue , sans avoir jamais plié devant les
Peuples conquérans ; d’avoir vaincu non des Nations grossières & barbares , comme on l’a vu de
la Religion de Mahomet ; mais des Nations sa-
( N 4 ) Yante$
ÏOO
Tableau
vantes &: policées ; de les avoir vaincues , non par
les armes , mais par les seuls charmes de sa douce
Philosophie.
Des Übfervateurs qui avoient ainsi méconnu la
baie du Chriftianiime , ne pouvoient pas porter un
jugement plus favorable des autres Religions ;
en forte que n’appercevant plus aucun lien entre l’homme &. (on Principe invinbîe , ils l’en
crurent tellement séparé que nulle Institution reîigieufe ne pouvoit l’en rapprocher. Quatrième époque de dégradation , dans laquelle l’homme devenant Déifie , ne s’est trouvé qu’à un pas de sa
ruine.
Les progrès de l’erreur ne se sont point arrêtés
là ; il s’est présenté de nouveaux Observateurs qui
pour se tirer de la confusion que le Déisme avoit
répandu sur les iciences religieuses , ^pt enseigné
des opinions encore plus defhuétives.
Non - seulement ils ont dit que les Instituteurs
du Chrifiani me & de toutes les Religions étoient
ignorans , trompeurs , ennemis même de la morale qu’ils prcfefToient , que leurs Dogmes étoient
nuis tk contradictoires , dès qu’ils étoient contredits ; enhn que la base sur laquelle ces Dogmes
s’appuyoient , étoit imaginaire , & que par conséquent l’homme n’avoit aucun rapport avec des
yertus fapérieures j mais ils ont été jusqu’à douter
dQ
Naturel. 2® 1
de sa nature immatérielle. Ils ont accompli parla cette menace faite aux Hébreux , que s’ils
négligeoient leur loi , ils finiroient par tomber
dans un tel degré de misère & d’abandon , quils
ne croiraient plus à leur propre vie.
Enfin ils ont etc conduits par-là à nier l’existence même du Principe de toutes les exigences ,
puisque nier la nature immatérielle d’une production telle que l’homme , c’est nier la nature
immatérielle de son Principe générateur. Cinquième & derniere époque de dégradation , oh
1 homme n’étant plus que ténèbres , est au dessous
de l’infeéle même,
C’est de ce système funeste que sont provenus
tous les déraifonnemens philosophiques qui ont régné
dans ces derniers temps. Les premières postérités
avoient péché par l’ action , en voulant égaler Dieu
par leurs propres vertus *, les dernieres pechent par
nullité y en croyant qu’il n’y a dans l’homme ni
action y ni vertus.
C’est: de là qu’est venu le délire d’un Athée
moderne , qui écrivant contre la Divinité , a cru
en démontrer le néant , en ce que , selon lui , si
elle eût existé , elle auroit puni son audace.
Ne pouvoit-on pas lui répondre que la Divinité
peut exister , 6c ne pas punir des attaques impuissantes ? que lJon doit plutôt croire que vraiment il ne l’a pas attaquée que de vains écrits
peuvent
202 Tableau
peuvent ne point allumer les foudres de sa colere ?
enfin qu’il n’étoit pas ajfe^ avancé pour élever J a
voix jusqu’à elle , ni cjje{ injlruit pour proférer
contre elle de véritables blasphêmes ?
Nous avons vu quelle a été depuis le commencement du Christianisme , la progression du
défbrdre dans lequel les disputes feientifiques ont
entraîné les hommes , & celui qu’a produit la
purs au dessus des plantes & des minérânx 5 &
dans leur manière d’être la plus distinguée , ils
ne montrent jamais ni le caractère , ni les loixpar
lesquelles sont dirigés les animaux plus parfaits. Tout ce qu’on peut se permettre à leur
égard , c’est d’en form er un type , un régné , un
cercle à part & très-significatif , mais duquel ils
ne lortiront jamais , & dont ils suivront néceffaireinent toutes les loix, comme sont tous les
autres Etres , chacun selon leur classe.
Si l’existence de toutes les productions de la
Nature n’avoit pas un caractère fixe, comment
pourroit-on en reconnokre l’objet & les propriétés ? Comment s’accompliroient les desseins du
grand Principe qui , en déployant cette Nature
aux yeux des Etres séparés de lui , a voulu leur
présenter des indices fiables & réguliers, par lesquels ils pussent rétablir avec lui leur correspondance &: leurs rapports ? Si ces indices matériels étoient variables ; si leur loi , leur marche ,
leur forme même n’étoientpas déterminées , l’œuvre de ce Peintre ne seroit qu’un tableau fucceiTif
d’objets confus , sur lesquels l’intelligence ne trouveroit point à sereposer, & qui ne pourroit jamais
montrer le but du grand Etre.
Enfin ce grand Etre lui-même n’annonceroit
eue l’impuissance & la foiblefl'e , en ce qu’il f© ,
4^ Tableau
seroit propose un plan qu’il n’auroit pas fu remplir.
S’il est vrai que chaque production de la Natur- & de l’Arc ait son caradtere déterminé ; si
c’est par-là seulement qu’elle peut être l’expression évidente de son principe ; & qu’à la seule
Vue , un œil exercé doive pouvoir décider , de
quel agent relie production manifeste les facultés , l’homme ne peut donc exister aussi que par
cette loi générale.
L’homme provenant, comme tous les Etres,
d’un principe qui lui est propre , doit être ,
comme eux , la représentation visible de ce principe. Il doit , comme eux , le manifester visiblement; en forte qu’on ne puisse pas s’y méprendre, & qu’à l'aspect de l’image , on reconnoisse
quel en est le modèle. Cherchons donc , en observant sa nature , de quel principe il doit être le
ligne & l’expression visible.
Toutefois je ne parle ici que de son Etre intellectuel , attendu que son Etre corporel n’est,
comme tous les autres corps , que l’expression
d’un principe immatériel non pensant ; qu’il est
composé des mêmes essences que ces corps , &:
sujet à toute la fragilité des assemblages.
Il faut donc , pour connoître l’homme , chercher en lui les lignes d’un Principe d’un autre
ordre.
Naturel. 47
Indépendamment de la pensée & des autres
facultés intellectuelles que nous avons reconnues en lui, il offre des faits fl étrangers à la matière , qu’on est forcé de les attribuer à un principe différent du principe de la matière. Des prévoyances , des combinaisons de toute espèce, des
Sciences hardies par lesquelles il nombre , mesure & pese en quelque forte l’Univers ; ces sublimes observations astronomiques , par lesquelles placé entre les temps qui ne sont plus , &
les temps qui ne sont pas encore , il peut rapprocher de lui leurs extrémités les plus éloignées,
vérifier les phénomènes des premiers âges , &
prédire avec certitude ceux des âges à venir ; le
privilège qu’il a seul dans la Nature d’apprîvoiser & d’asservir les animaux , de semer & de
moissonner, d’extraire le feu des corps, d’assujettir toutes les substances élémentaires à ses
manipulations & à son usage , enfin , cette activité
avec laquelle il cherche sans cesse à inventer & à
produire de nouveaux Etres ; de manière que son
action est une forte de création continuelle. Voilà
des faits qui annoncent en lui un Principe actif ,
bien différent du principe passif de la matière.
Si l’on examine attentivement les œuvres de
l’homme, on appercevra que non-seulement elles
sont l’expression de ses pensées ; mais encore,
qu’il cherche , autant qu’il le peut , à se peindre
4$ T A B I E A U
trop facile publicité de choses qui ne peuvent être
bien conçues par la multitude , ni celser d’être
secretes sans qu’elles soient exposées à être mal
eomprifes ou mal interprétées. Quelle est: donc la
route que l’esprit de l’homme doit prendre pour
sortir de cet état désordonné & dévoué à l’incertitude ? C’est celle qu’il découvriroit presque sans
effort , s’il t; urnoit ses regards sur lui- même.
Une considération attentive de notre Etre ,
nous instruiroit sur la fu'olimité de notre origine ,
& sur notre dégradation \ elle nous feroit reconnoltre autour de nous & dans nous-mêmes ,
l’existence des vertus suprêmes de notre Principe ; elle nous convaincroit qu’il a été néceifaire que ces vertus supérieures se présentassent
à l’homme visiblement sur la terre , pour le
rappeller aux sublimes fonctions qu’il avoit à
remplir dans son origine ; elle nous démontreroit la nécessité d’un culte ; afin que la présence de
ces
Naturel. 103
ces vertus ne fût point sans efficacité pour notas.
Nous suivrions les traces de ces vérités dans
toutes les Institutions religieuses ; & loin que la
variété de ces Institutions dût nous faire douter
de la base sur laquelle elles reposent , nous reéfii-erions par la connoissance de cette base , tout
ce qu’elles peuvent avoir de défectueux ; c'est-àdire , que nous rallierions dans notre penfce ces
vérités éparses ; mais impérilTables , qui percent
an travers de toutes les Doctrines &: de toutes
les Sectes de l’Univers.
Nous élevant ainsi de vérités en vérités, avec
le secours d’une réflexion Ample , juste 8c naturelle , nous remonterions jusqu’à la hauteur d’un
type unique & universel , d’où nous dominerions
avec lui sur tous les Agens particuliers intellectuels & physiques qui lui furent subordonnés ,
parce qu’étant le flambeau vivant de toutes les
pensées & de toutes les actions des Etres réguliers , il peut répandre à la fois la même lumière
dans toutes les facultés de tous les hommes.
Et c’est: là cette brillante lumière que l’homme
peut faire éclater en lui-même , parce qu’il est
le mot de toutes les énigmes , la clef de toutes
les Religions , & l’explication de tous les mysteres. Mais , oh homme ! lorsque tu feras arrivé à
cet heureux terme , A tu es sage , tu garderas ta
l'cience dans ton cœur.
t
Il,
ï A B L E A TT
^04
2 I.
*
T ,A Loi sensible & la subdivision universelle
auxquelles les hommes ont été assujettis , les
ayant fournis à une forme de matière , la terre
est trop étroite pour qu’ils puissent l’habiter tousenfemble ; & il a fallu qu’ils vinssent successivement y puiser les forces & les secours qui leur
sont nécessaires pour traverser l’espace par lequel
ils sont séparés de la source de toute lumière.
Si l’homme doutoit encore de sa dégradation ,
il ne faudroit que cette seule preuve pour l’en
convaincre , puisqu’il est impoiïible de concevoir
rien de plus honteux & de plus triste pour des
Etres pensans , que d’êtie dans un lieu où ils ne
peuvent exister qu’avec un petit nombre de leurs
Concitoyens ; pendant que par leur nature, quelque
nombreux qu’ils soient y ils sont faits pour habiter &
agir tous ensemble.
Voilà pourquoi les hommes qui n’étoient pas
nés , lors de la manifestation générale au milieu
des temps , n’ont pu alors en recevoir les avantages effectifs &; direéls , comme ceux qui avoien*
déjà.
N A T V R E r. &0Ç
déjà parcouru cette ftirface , ou qui l’habitoient
a cette époque. On peut dire même que l 'Agent
Uruverfel s’étant fournis à la loi temporelle , &
apportant l’intelligence vifiblemer.t sur la terre ,
n’a pu la manifester à la fois par ses actes dans
tous les lieux de notre habitation terrefîre ; que
s il la fait en puifïance dans toutes les parties
de cette terre , il ne l’a fait en aête que dans les
lieux qu il a habites , ou peut-être dans quelques autres contrées , mais d’une manière écrangere a la matière , & en faveur de quelques Elus
destinés a concourir à son œuvre. Car la vertu
& les pouvoirs de ces Jignes visibles qui accompagnent par- tout ici- bas les pensées , dévoient
résider avec une entière fupérioricé dans celui qui
produit toutes les pensées.
Aujourd’hui même, tous les hommes n’étant
point encore nés , la postérité humaine ne voit
point l’ensemble des faits de l’unité • elle ne voit
point en acte sur toute son espèce , l’œuvre universelle de la Sagesse ; ce grand œuvre , dont
l’objet est que tous les Etres aient à la fois devant les yeux les lignes réels de l’infini , & que
les bornes du temps étant disparues , ils aient
tous , comme avant le crime , la preuve intuitive
que c’est le même Dieu qui conduit tout.
Ajoutons que l’Univers entier étant la prison
de l’homme, jamais l’espèce humaine ne pourra
to6 ÎABIEAÜ
à la fois , sans que l’Univers materiel foît détruit , être témoin du grand spectacle de Timmenfité dont elle est sortie.
Le cours de la vie de l’homme particulier
vient à l’appui de cette vérité. A mesure que son
Etre intellectuel s’élève vers la lumière , son
corps s’affaisse & se remplie sur lui-même , & l’on
doit être convaincu que quand il a rassemblé
en lui toutes les vertus que comporte sa région
terrestre , sa forme corruptible ne peut plus exister
avec lui ; comme certains fruits qui se séparent
naturellement de leur enveloppe , quand ils ont
acquis leur maturité ; en forte que la vie de l’un
est la mort de l’autre.
Par la même Loi , quand le nombre des hommes qui doivent exister matériellement sur la
terre , sera complet , la forme universelle repliant
son aftion , disparoitra pour eux , & la plénitude
de ce nombre temporel rendra inutile pour l’homme
l’existence de l’Univers.
Enfin si les facultés de l’homme particulier ne
peuvent jouir de l’universalité de leur propre
action tant qu’il est lié aux moindres vestiges de
sa matière : S’il ne peut être vraiment libre tant
qu’il est fournis aux influences des êtres contraires
à sa nature ; s’il ne peut contempler l’ensemble de
la Région sublime où il a pris naissance , tant que
la moindre parcelle corruptible existe entre lui
&
jfV AT V RE t'. Ï07
îc C6s sublimes tableaux , il en est: de même pour
l’espèce universelle de l'homme.
Or la terre , & toutes les grandes colonnes de
l’Univers, recèlent encore les rayons de ces fubj.
tances pures qui ont été entraînées avec lui dans
sa chute. Il faut donc , si l’homme est destiné à se
rapprocher d’elles , que tous les de'corrtres dilparoilfent , pour que d’un coté les substances supérieures , & de l’autre les vertus de tous les hommes ,
formant comme deux faifeeaux de lumière , puissent s’animer réciproquement & manifester tout
leur éclat.
On fait que les témoignages universels des
Peuples s’accordent sur ce point. Tous regardent
l’état violent de la Nature & de' l’homme , comme
la fuite du désordre 9 & comme une préparation à
un état plus calme & plus heureux. Tous attendent
un terme aux souffrances générales de l’espèce ,
comme la mort en met chaque jour aux souffrances corporelles des individus qui ont fu garant
tir leur Etre de tout amalgame étranger. Enfin ÿ
il n’est pas un Peuple , & l'on pouroit dire pas
un homme , rendu à lui-même , pour qui l’Univers temporel ne soit une grande allégorie , ou
une grande sable qui doit faire place à une grande
moralité.
\
La dilTolution générale suivre les mêmes.
loi*
'ici T A B L E A tf
4oix que la difiblution des corps particuliers. LorP*
que TUnivers sera dans la septième Puissance de sa
racine septénaire , tous les Principes de vie répandus dans la création , se rassembleront dans Ton
centre , comme la chaleur des animaux mourans
abandonne insensiblement toute la forme pour se
réunir au cœur. Car on ne peut se dispenser
d'admettre dans la Nature un centre igné , assis &
vivant , puisque les moindres corps particuliers ont
chacun un principe ou un centre de vie quelconque
qui les fait exiger.
Ce centre actif & universel étant adhérent à
la terre , il est naturel de penser que c’est à elle
que tous les autres centres se réuniront ; & quand
les Traditions des Chrétiens nous sont l’étrange
prédiffion qu’à la fin des temps , les Etoiles tomberont Jur la terre , elles ne parlent que de *a
réunion de ces différens centres avec le centre
universel : ce qui ne doit plus être difficile à comprendre , puisque les étoiles ne pourront tomber
sur la terre qu’en laissant évanouir leur forme $
comme les différentes parties de nos corps se dissolvent & disparoissent à mesure que leujrs principes
secondaires se réunissent à leur Principe générateur.
Une seule différence se fait remarquer entre
la mort des corps particuliers & la mort de
l’Univers : c’est que les individus corporels n’é-
✓
1
tant
Naturel. 209
tant que des faits féconds , subissent des lois
fécondés après leur mort , qui sont la putréfaction , la dissolution , & la réintégration. Au lieu
que l’Univers étant un fait premier dans l’ordre
corporel , n’a besoin que d’une seule loi pour
compléter le cours de son existence. Sa naissance & sa formation ont été l’effet de la même
opération , il en sera ainsi de sa mort & de sa
disparition totale. Enfin , si pour que l’Univers
fût , il a suffi que l’Eternel ait parle' ; il suffira que
l’Eternel parle , pour que l’Univers ne fuit plus.
Qu’on se rappelle ici qu’à l’image du grand
Etre , l’homme emploie les mêmes moyens & les
mêmes facultés pour donner l’existence à ses
ouvrages matériels que pour les détruire.
Avant cette disparition finale , il y aura des
maladies dans la Nature univerfeîle , comme la
diminution de la chaleur en occasionne dans les
corps particuliers avant qu’ils cessent totalement
leur action. Les vertus ternaires des élémens qui
fervent de colonnes à l’Univers , se suspendront ,
comme la force & l’affivité nous abandonnent ,
lorlque nous approchons naturellement de notre
fin. Et tel est le sens des Traditions des Chrétiens , lorsqu’elles nous présentent tous les fléaux
ternaires Ce manifestant à la voix des Jept Agens
supérieurs ; c’est-à-dire , quand ces sept Agens
remettront au grand Etre , les droits & les vertus
IL Partie. ( O ) denî
Zto T A B L È A tr
dont il les avoit remplis pour raccompIifTeménf
de Ses delfeins dans l’Univers.
Tel est , dis-je , le sens de ces Traditions , lorsqu’elles nous offrent aux différens termes de cette
époque Septénaire , l’altération } l’incendie , la destruction de la troisième partie de la terre , des
arbres , de l’herbe verte $ de la troisième partie
de la mer , des poissons y des vaisseaux , des
fleuves & des fontaines , de la troisième partie
du Soleil , de la Lune & des Etoiles ; de la
troisième partie des hommes ; Iorsqu 'elles nous
parlent de la naissance de nouveaux animaux ,
s’élevant du sein de la terre sur sa Surface pour
en tourmenter les Habitans , comme des vers & des
infectes dégoûtans Sortent quelquefois de la chair
de l’homme , & le dévorent avant Son terme ; lorsqu’elles nous parlent du changement de couleur dans
Jes affres , de la transposition des iiles &■ des montagnes ; enfin , lorsqu’elles nous peignent la combufition nde tous les élémens , pour nous retracer
à la fin des temps les désordres qui les ont fait
commencer.
Mais l’homme avancé en âge non seulement
éprouve du dépérissement dans Son corps ; il en
éprouve encore dans Son intelligence , s’il n’a
pas eu foin de mettre à profit les Secours qui lui
•ont été offerts daqs les différentes époques de sa
ftjïURÈLi 2Ü
• • •) r
Vie , & de coopérer au développement de ses facultés qui sont destinées à une croissance continuelle : son esprit se trouve alors dans une double privation , ne jouissant ni des trésors de la
Sagesse , qu’il n’a pas fu acquérir , ni de l’aCtivité
de sa jeunesse, dont l’époque éft passée pour lui.
Tel est aussi le fort de l’homme général : les
secours envoyés aux hommes ont été en croitfant depuis l'origine des choses jusqu’au milieu,
des temps, quoique l’usage qu’ils en ont fait , n’ait
pas été dans la même proportion.
Ces secours croissent également depuis lé
milieu des temps , parce qu’ils ont ouvert alor
le sentier de l’infini ; mais comme ils se simplifient de plus en plus , & deviennent plus intellectuels , ils feraient imperceptibles & inutiles
pour la postérité humaine , si elle ne suivoit pas
la même progression , en forte qu’elle pourrait
en venir à perdre de vue , même les fruits inférieurs que ces secours avoient commencé de lui
procurer.
Peignons- nous donc les poftcrités futures accablées par les désordres des causès physiques »
& par ceux qu’elles auront laissé dominer dans
leur Etre intellectuel- Peignons-nous les hommes
des temps à venir , perdant l’espérance de se voir
renaître , & condamnés à la stérilité dès qu’ils
toucheront au complément du nombre temporel
( O z ) de*
aiâ T A B L E A Ü
des hommes. Peignons-nous - les d'autant phi#
effrayes de cette stérilité qui leur présentera
l’image importune du néant , qu’ils seront plus
tourmentés par les actions corrofves , lesquelles ils
verront alors s’accumuler sur eux , parce qu’il y
aura moins d’individus sur qui elles puissent se
partager.
Peignons-nous ces hommes exposés aux effroyables convulsions de la Nature , & n’ayant
acquis dans leur intelligence , ni les lumières , ni
les forces furhfantes pour s’en défendre , ni la
résignation pour se soumettre à celles qui seront
inévitables.
Voyons-les tellement éloignés de leurs appuis ,
qu’ils n’en pourront plus entendre la voix $ &
néanmoins cherchant encore ces appuis par le
besoin irrésistible de leur nature. Ce sera-là cette
faim & cette fois qui , selon les Prophètes , doivent être envoyées sur la terre , non la faim du.
pain y ni la fois de l'eau ; mais la faim & la fois
de la parole : desir d’autant plus douloureux , que
selon les mêmes Prophètes , les hommes circuleront par-tout pour chercher cette parole , & ne la
trouveront point.
Représentons-nous enfin ces hommes maudifffant peut-être le Dieu suprême , tandis qu’il ne
cessera de leur tendre la main pour les aider à
passer sans accident sur le puits de l'abyme. Carcetce
Naturel. 113
pette main bienfaisante qui n’a jamais retenu ses
dons pour les enfans de l’homme , les retiendra
bien moins encore dans un temps où leurs besoins
seront extrêmes.
Pour comble d’afïliéfion , les hommes de ces
temps futurs appercevront à découvert le tableau
des siecles , comme l’homme particulier approchant de sa fin , voit ordinairement se tracer
devant lui v par des traits rapides & vifs tout le
cercle de sa vie passée. Ces malheureux hommes
seront déchirés de douleur , en comparant dans
ce tableau des siecles l’immense & inépuisable
abondance des biens dont la terre n’a cesse d’être
comblée , avec l’horrible prostitution que la postérité de l’homme en a faite dans tous les temps :
ils y verront rassemblés , d’un côté , les nombreux
trésors de venus qui ont été depuis l’origine des
choses envoyées au secours de l’homme , & qui
sont toujours à sa portée ; de l’autre , il aura devant les yeux les fruits impurs de Y iniquité , qui fè
sont également accumulés dans le creuset du
monde , &c qui en ont retardé l’épurement pour
un si grand nombre de ceux qui l’ont habité.
Au milieu de ces désordres , peignons-nous
des hommes ignorans , impurs imposteurs ,
cherchant à éteindre dans leurs semblables , les
derniers rayons de la lumière naturelle qui nous
éclaire tous , & tâchant de se substituer dans
( O 3 ) lent
3,14 Tableau
leur esprit , au ve'ritabîe & uniquç appui dont les.
hommes puissent attendre des secours. Peignonsnous enfin ces temps futurs , insectés des poissons
d’une doctrine de mon qui éloignera les hommes de leur but , au lieu de les en rapprocher.
Car ce qui rendra ces aveugles Maîtres si dangereux , c’est que l 'homme criminel étant alors
plus développé qu’il ne l’est encore , il attaquera
les hommes avec des faits , au lieu que jusqu’à
présent , on ne les a presque attaqués que par des
discours.
Si la postérité humaine a lî peu profité des
secours qui l’ont environnée , si elle n’a fait que
substituer les ténèbres à la lumière , comment
résistera-t-elle à de fembîables Adversaires ? On ne
voit plus là qu’un affreux abyme dont l’obscurité &
l’horreur ne peuvent aller qu’en augmentant , jusqu’à ce que n’y ayant plus aucun lien visible ni
invisible entre l’Univers corrompu & le Créateur >
la dissolution générale du Monde vienne terminer
à la fois & les erreurs & les iniquités des bom-i
mes.
La Loi même donnée au milieu des temps,
n’a point anéanti le germe de ces désordres que
les hommes sont toujours maîtres de produire &
de multiplier. L 'Elu universel n’a été chargé
pendant sa manifefîation tcmpoiele qued’ap-,
portes
Natures. iiç
porter cette Loi aux hommes & de la leur expliquer , mais non pas de l’exécuter sans le concours
de leur volonté.
Il lui furhfoit donc de leur donner une idée
juste de la faence Divine , & de leur apprendre
que cette science n’est autre chose que celle des
loix employées par la Sagesse suprême , pour
procurer aux Etres libres , les moyens de rentrer
dans sa lumière &: dans son unité. Cette connoififance une fois donnée aux hommes , les temps
leur ont été accordés , non pour l’oublier & la profaner , mais pour la méditer & la mettre à profit.
Quand ces temps seront écoulés ; quand , selon,
J’expression des prophètes , les Jiecles seront rentres dans leur antique silence & que les Aftresayant rassemblé leur fpt actions ,en une seule *
leur lumière sera devenue sept fois plus éclatante : alors à la faveur de leur clarté , l’intelligence
de l’homme découvrira les productions qu’elle
aura laisse germer en elle-même ; alors elle sa
nourrira des propres fruits qu’elle aura semés.
Malheur à elle , si ces fruits sont sauvages ,
corrompus ou malfaisans : car n’ayant point alors
d’autre nourriture, elle sera forcée de s’en alimenter encore , & d’en éprouver la continuelle
amertume : car les substances fausses & impures ,
engendrées en elle par ses désordres , ne pouvant entrer dans la réintégration , il n’y aura
(O*) Sku*
s. i ê Tableau
que la violente opération d’un feu actif , quî
ait assez de force pour les dissoudre.
Malheur à l’intelligence , si elle a versé le sang
des Prophètes ; non pas seulement qu’elle ait
contribué à la destruction corporelle de ceux
qui ont porté ce nom sur la terre , mais bien plus
encore , si elle a repoussé ces notions intimes , ces
Actions vivantes que la Sagesse lui communiquoit
chaque instant ; lesquelles n’ayant pour but que
de présenter la vérité à l’homme , afin qu’il
puisse la voir comme elles la voient elles- mêmes , deviennent pour lui de véritables Prophètes dont le sang lui sera redemandé avec une
rigueur inflexible , s’il a été assez coupable pour
l’avoir répandu lui-même , assez négligent pour
le laisser couler sans profit , assez dépravé pour
en arrêter l’influence sur ses semblables !
Malheur à l’intelligence , si ne devant agir que
de concert avec son Principe , elle a cependant
voulu agir sans lui ; parce qu’après la dissolution
de ses liens corporels , elle sera réduite encore à
agir sans ce Principe, ainsi qu’elle aura fait dans
le cours de sa vie terrestre !
Car telle sera la différence extrême entre
notre état aéluel de vie corporelle, & celui qui
Iç doit suivre , lequel n’est encore sensible qu’à
notre pensée. Nous ne connoissons pour ainsi dire
ici-bas que p<ir nos désirs , l’action vivante &-
inielleéluell&
Naturel. 217
intellectuelle qui nous est propre ; parce que pendant notre séjour dans la matière , les moyens les
plus efficaces de cette action nous sont refusés : mais
au sortir *de cette matière , lorsque pendant notre vie corporelle ne us avons conservé la pureté
de nos affections , ces moyens efficaces nous environnent & nous sont prodigués sans mesure ; &
des jouissances inconnues à l’homme terreffre le
dédommagent amplement des privations qu’il a
supportées.
Or l’homme perd à la mort tous les objets ,
tous les moyens , tous les organes qui servoient d’aliment & de canal au crime : & si
pendant sa vie corporelle , il a nourri dans lui
des penchans faux & des habitudes d’erreur , il
se lui reste , lorsqu’il est séparé de son enveloppe,
que le désordre de ses goûts & de ses désirs corrompus , avec l’horreur de ne pouvoir plus les accomplir.
Ainsi donc la situation future de l'Impie sera
d’autant plus affreuse que l’enveloppe matérielle qui
nous cache aujourd’hui la lumière étant dissoute ,
il verra le flambeau vivant de la vérité sans pouvoir s’en approcher ; & ceci a été prédit d’avance
dans PUnivers temporel , par les satellites de Saturne , qui , circulant autour de Panneau dont cet
assre occupe le centre, ne peuvent pénétrer dans
son enceinte.
Nous
*lt TAB LE AIT
Nous en avons encore un tableau sensible dans
plusieurs substances élémentaires. Lorsqu’elles ont
subi les différentes opérations du feu , elles se vitrifient , & acquièrent une transparence qui nous laisse
appercevoir la lumière dont elles nous tenoient au.
paravant fcparés. De même après les différentes
actions des Etres destinés à accomplir les desseins
du Créateur dans l’Univers , ils se dégageront par
les vertus d’un Feu fupcrieur, de toutes les substances de leur Loi temporelle , lesquelles ne sont
qu’impuretés relativement au premier état dans lequel ils ne dévoient jamais cesser d’être. Alors ils
prendront une clarté vive ; ils formeront autour
de l’Impie , une barrière lumineuse au travers de
laquelle sa vue intellectuelle pourra pénétrer , mais
que lui- même ne pourra jamais franchir tant que
sa volonté demeurera impure, & qu’il n’aura pas
vomi jusqu’à la derniere goutte , le breuvage
d’iniquité dont il aura été forcé d’éprouver toute
l’amertume & l’horreur pendant la dure'e des fie.—
clés.
C’eff - là que se trouvera le complément d'un
temps t des temps , & de la moitié d'un temps. Car
après l’enfantement universel , il y aura un délivre
comme dans les enfantemens particuliers; & c’eff le
demi-tems de Daniel.
Or d’après l’idée que nous avons donnée de la
volonté , il est impossible de fixer d’autre terme à
cett.3;
N U T U R E l. 2.T Cficette privation , ou à ce demi-temps , que celui
que l’Impie se sera fixé lui-même ; car comment
nombrer alors la durée de ses aêies ? Il faudrait
qu’ils pussent se comparer avec le temps y & la
mesure du temps sera brisée.
Mais parce que l’Impie sera près de la lumière , & qu’il ne pourra pas en jouir , ses pâti—
mens seront inconcevables. Il connoîtra ces pleurs
& ces grincemens de dents auxquels il a été fait
allusion dans l’ouvrage déjà cité , par le nombre
cinquante - Jix ; attendu que cette expression représente à la fois , & le Principe de l’idolâtrie ,
& la borne qui le sépârera du séjour de la perfection.
Etant donc exclus de l’ordre & de la pureté ,
l’horreur & le défelpoir seront sa vie ; la fureur &
la rage ses seules afieélions , jusqu’à ce qu’étant réduit à déchirer ses flancs pour se nourrir , & à étancher sa fois dans son propre sang , il dévore luimême la corruption dont il s’est infeêlé , & qu’il
en fasse palier la source toute entière par les ardeurs de son propre feu.
Si au contraire l’homme n’a reçu & n’a cultivé en lui que des germes salutaires & analogues
à sa vraie nature ; s’il a été allez heureux pour
arroser quelquefois de ses larmes cette plante fertile que nous renfermons tous en nous-mêmes ;
s’il
l
2.20 Tableau
s’il a compris qu’il devoit porter comme tous les
Etres , les lignes caractéristiques de Ton Principe , & que nul autre que le premier de tous les
Principes ne pouvoit lui avoir donné l’existence ;
s’il a désiré de ressembler à ce Principe , en se
conformant à ses images envoyées dans le temps ;
s’il a essayé de le faire connoître à ses semblablés , en les aimant comme il les aime , en tolérant leurs égaremens comme il les toléré , en se
transportant par la pcnfée jusques dans ces temps
de calme & d’unité ou les désordres ne l’affecteront plus ; enfin , s’il a tâché de traverser cette
ténébreuse demeure , sans faire alliance avec les
illusions qui la composent ; n’ayant pris dans ce
passage laborieux , que ce qui pouvoit étendre
sa propre figure & non la défigurer ; alors il
cueillera des fruits dont le goût , la couleur &
le parfum flatteront les sens intellectuels de son
Etre , en même temps qu’ils en vivifieront continuellement toutes les facultés. Rien ne le séparera de ces sphères supérieures dont les sphères visibles ne sont qne d’imparfaites images ,
& dont le mouvement dirigé selon les rapports
inaltérables enfante la plus sublime harmonie ,
& transmet les accords Divins à Puniverfalité des
Etres.
« Là , comme les Anges dans le Ciel , il ne sera
pas marqué du nombre de réprobation exprimé
aujourd'hui*
NATUREL. 21 1
aujourd’hui par la différence des sexes j parc®
que le Principe animal , celui dont l’action génératrice & constitutive porte spécialement sur
la production des sexes , sera retourné vers sa
source , & n’agira plus matériellement. Il y aura
cependant des corps , mais comme ces corps
seront animés par une action plus vivante que
celle de la matière , ils n’auront de caractérisées
que les parties de notre forme qui fervent de
liège à l’esprit , & qui le manifestent , ou celles
qui peuvent être employées à V exercice pur de ses
fonctions ».
Toutes les sciences 3 toutes les vertus des A gens
que la Sagesse Divine a préposés pour le soutien
& l’instruction de l’homme , depuis l’origine du
désordre , deviendront son partage : il aura leur
force , leur zèle pour le regue de la vérité , leur
intelligence pour la comprendre , & leur pureté
pour en jouir.
Ayant laissé loin de lui les allégories & les
emblèmes , il reconnoîtra intuitivement ces mêmes vertus que la charité a détaché de leur Principe pour venir guider & contenir l’homme jusques dans le lieu de sa laborieuse expiation. Elles
jouiront en lui du fruit de leurs travaux : il jouira
en elles de ce plaisir inexprimable de pouvoir
toucher & bénir des mains bienfaisantes. Comme ils seront dégagés les uns & les autres , de
ces
ih Tableau
ces sollicitudes & de ces adles douloureux , aux3
quels la Loi du temps les assujettit encore , ils
porteront avec sécurité leurs yeux pleins de joie
& d’attendrilfement vers la source dont ils auront
reçu toutes leurs jouissances ; & Te revêtant de la
simplicité de leur premier caraclere , ils auront
droit de porter la main à l’encensoir , & d’offrir
chacun selon leur mesure. & leur nombre , des parfums purs & volontaires à celui qui leur aura fait
goûter la paix Jacrée & les virtuelles délices de
la vérité. -
On fait que les témoignages universels des
Peuples s’accordent sur cette Doctrine confolantej
Si tous les Peuples ont leur Minos , si tous ont
l’idée de son redoutable Tribunal , & celle du
Tartare où les hommes coupables paieront des
jours d'horreur & de ténèbres , ils ont aussi celle
de ces champs fortunés où les Etres vertueux Sc
paisibles , jouiront sans trouble & sans aüarmes ,
du fruit des heureux dons qu’ils auront répandus sur
la terre.
L’homme pur pourra donc alors recouvrer
l’accès de ce Temple imperijfable dont il devoit
publier les merveilles , & dont le crime l’a fait
bannir. Il approchera de Y Arche sainte , sans
craindre d’en être renversé , parce que plus
puissante que celle dont les Traditions des Hébreux flous ont parlé , elle ne lailfera entrer
dans
Naturel: 12 £
«îarts Ton enceinte que ceux qu’elle aura purifiés.
Là , aucun Erre ne sera exposé à la punition
d’Oza , parce que cette Arche faintc est le dépôt de la clémence & de la vie ; & comme ella
est à la fois le centre , le germe , & la fourci
de toutes les PuiJJanccs , il sera à jamais de
toute impossibilité que l’homme se voie admis à
son culte , sans qu’elle-même lui ouvre son Sanctuaire.
Le Grand - Prêtre de la Loi antérieure an
temps , le même qui a présidé invisiblement aux
Cultes de tous les Peuples de la terre , puisqu’il
n’en est aucun qui n’annonce des traces de la
vérité ; le même qui a dû présenter aux hommes y au milieu des temps , le tableau de leur
Etre , & la réunion de toutes les vertus Divines
que le crime avoit fait subdiviser pour nous , sera
aussi celui qui présidera à ce culte futur & postérieur au temps , puisqu’étant le seul Agent universel de la Sagesse suprême , il peut seul distribuer l’universalité des grâces qu’elle dessine à tous
ses enfans.
Il habitera donc au milieu des Lévites choies , qui comme lui ayant vaincu la corruption ,
seront jugés dignes de remplir dans le Temple
les fonctions saintes. La , il les verra apporter
sans relâche autour de lui , les offrandes ,de leurs
louanges & de leur amour ; & versant lui - même
sur
ii4 Tableau
sur ces offrandes son onction vivifiante , il en sera
«xhaler des parfums odorans & nombreux , qui répandront la sainteté dans toute l’étendue de cette
auguste enceinte.
Ces parfums se succédant avec une abondance
intarissable , s’élèveront jusqu’à la source première
de toute vie & de toute intelligence ; & cette
source inépuisable , toujours pénétrée par leur activité , s’entr’ouvrira toujours , pour laisser avec
la même abondance & la même continuité , découler jusques dans l’ame des hommes , les douceurs de sa propre existence. Ainsi l’homme pourra se nourrir à jamais de la vie de son modèle ;
ainsi le grand Etre pourra se contempler éternellement dans son image , parce qu’en la régénérant sans cesse lui-même , il lui donnera par-là ,
le droit sublime d’être le signe ineffaçable de son
Principe.
Enfin chacun des hommes jouira , non - seulement du don qui lui sera propre , mais il pourra
encore participer à ceux de tous les Elus qui
composeront Yajfernble'e des Sages ; comme icibas les différens hommes en se rapprochant ,
pourroient multiplier réciproquement leurs vertus , se nourrir chacun de celles qui brillent dans
leurs semblables , répandre dans tous le talent
d’un seul faire germer dans un seul les talens
de tous : & tel sera l’état futur de cette communication
Na t u r e i. 22ç
îûcatîon mutuelle , par laquelle tous les hommes
unifiant leurs jouissances à celles du grand Etre
& de toutes ses productions , seront que tous les individus vivront dans le même Etre , & le même Etre
dans tous les individus.
Ce culte futur ne ressemblera donc point à
ces sacrifices rigoureux & sanguinaires , qui sont
rapportés dans les Livres Hébreux pour faire
connoître sensiblement à l’homme la sévérité de
la justice , & pour lui rappeller la /'épuration pénible qu’il est continuellement obligé de faire ici-bas
de toutes les fubjîances étrangères à sa vraie Nature , s’il ne veut pas rester dans rillufion & la
' mort.
Ce culte sera même supérieur au culte temporel , à cette Loi de grâce établie par le Régénérateur universel , où il doit y avoir encore des
temps , des intervalles , des objets mixtes & passagers : car alors il n’y aura plus de di/crentcs
faisons ; plus de levant , plus de couchant pour les
jijïres qui nous éclaireront \ plus de passages d«
la lumière aux ténèbres ; plus de momens marqués
pour la prière de l’homme , ni de momens auxquels
ses besoins ou ses souillures l’obligent de la suspendre.
Ceux qui feçont admis aux sacrifices , no seront
pas même gênés par la diversité de leur langage , l’ordre universel étant lié à l’uniformité
IL partie. ( P ) d»
Table au
de toutes les langues , & le Principe suprême
étant si majestueux qu’il ne faut rien moins que
la réunion des voix de tous les Etres pour le
célébrer.
Ainsi donc tous les Sages ensemble , au
même instant , près du même Autel , & sans
jamais cesser y pourront lire sans trouble &
sans défiance dans le Livre éternel toujours
ouvert devant leurs yeux , LES NOMS SACRÉS
QUI FONT COULER LA VIE DANS TOUS LES
Etres !
2 2.
Hommes de paix, hommes de desir^ telle est
la splendeur du Temple dans lequel vous aurez
droit un jour de prendre place. Un tel privilège
doit d’autant moins vous étonner qu’ici-bas vous
pouvez poser les fondemens de ce Temple , que
vous pouvez commencer à Yélever , que vous
pouvez même Yorner à tous les instans de votre
existence*
La nature entière vous en offre l'exemple : lorsque
les végétaux sont semés dans la terre , lorsque les
animaux sont dans lë sein de leur mere , tous travaillent & emploient continuellement leur action
à changer leur état grofïïer & informe , en une
manière d’être active , libre , & rapprochée de la
perfeêHon qui leur est propre.
Mais pour avoir droit à cette sublime attente ,
fondez souvent votre Etre , afin de vous assurer
qu’il ne respire que pour le régné de la vérité &
non pour le votre : c’est-là cette boussole du
Sage , ce pacle qu’il doit faire sans cesse avec
lui-même* Conservez toujours une assez noble
(PzJ idées
Tableau
idée du Principe qui vous anime ^ pour croire
qu’après celui qui vous a donné l’existence , il
n’est rien pour vous de si respectable que vousmême. Ce sera un rempart qui vous défendra des
approches , non seulemeut de tout ce qui est opposé
à votre nature , mais encore de tout ce qui n’en est
pas digne , & qui n’a pas des rapports vrais avec
vous. 7
Les hommes étant l’expression des facultés du
grand Principe , chacun d’eux est marqué plus spécialement par l’une de ces facultés j mais quoiqu’il
doive plus naturellement manifester les propriétés
qui y sont analogues ; quoique tous soient assujettis
à éprouver ici-bas des lenteurs , à parcourir différentes progressïons & différens 'degrés dans I’acquisition & le développement du don qui leur est
propre ; néanmoins, tenant par leur essence aa Principe universel des Etres , ils ont tous des rapports
avec l’universalité de ses vertus & de sa lumière ,
mais d’une manière proportionnée à la sphere qu’ils
habitent , & à l’infériorité de la produâion relativement à son Principe générateur.
Dès-lors si l’homme parvenu à l’âge mûr est
encore étranger à quelque science , à quelque
lumière , s’il est inacceiïible à quelque jouissance pure , honnête , naturelle & vraie , ce
) n’est pas un homme complet ; car la connoijfance
& le bonheur ne sont autre chose que l’application ,
Naturel.
tîon , de Tuf âge actif & vivant des vertus suprêmes ,
aux différens objets , aux différentes classes , aux
différentes situations où il peut se trouver. Ainsi
Vhomme malheureux est comme mort , puisqu’il
ne connoît pas la vie ; Vhomme ignorant est un
malade & un infirme qui n’est devenu tel que
pour n’avoir pas exercé ses forces ; enfin Vhomme
mifantrope & sans charité est un lâche & un impie ,
puisqu’il ne fait pas usage de ce qui est en lui pour
vivifier ce qui lui répugne , & qu’il n’a pas assez
de confiance en son Principe pour croire que ce
Principe en ait la force quand il l’appellera à son
secours.
Oh ! hommes , j’essayerai de vous présenter
ici quelques moyens préservatifs , pour vous garantir de ces écarts & des malheurs qui en sont
la fuite.
Souvenez-vous que , selon l’enseignement des
Sages , les choses qui sont en haut sont semblables
à celles qui sont en bas ; & concevez que vous pouvez concourir vous-même à cette ressemblance ,
en faisant en forte que les choses qui sont en bas
soient comme celles qui sont en haut. Là on est
simple & pur comme le Principe qui a tout en
lui. Là régnent l’ardeur & le zèle pour que les
hoir du Temple soient intactes & à jamais honorées de la vénération des Etres. Là enfin , des
(P 3)
vœux
x$a Tableau
vœux & des désirs brûlans ne eeffent de s’exha-*
1er devant le Trône de l’ÉTERNEL , soit pourimplorer sa clémence envers les malheureux prévaricateurs , soit pour célébrer ses vertus & ses
bienfaits. Apprenez donc dans ces actes sublimes , le
minijlere qui vous est confié : les Agens qui les exercent ne sont que vous tracer vos obligations , & vous
n’auriez pas la faculté de lire en eux , si vous n’aviez
celle de les imiter.
« Ne négligez pas les secours de la terre sur
laquelle vous marchez , elle est la vraie corne
d’abondance pour votre état actuel ; & ce n’est pas
sans raison qu’elle est regardée par quelques observateurs , comme contenant un aimant énorme
dans son sein ; car elle est en effet le point de
ralliement de toutes les vertus créées. Elle est meme
en quelque forte , le réservoir de la vraie fontaine de Jouvence , dont la Fable nous a transmis
tant de merveilles ; puisque c’est en elle que se
prépare la substance qui sert de base & de premier dégré à la régénération , ou à la renaissance
de tous les Etres. Enfin elle eA le creuset des
âmes autant que celui des corps ; heureux celui qui
saura en découvrir les propriétés ! car ne pas connoître les choses par elles-mêmes , c’est ne rien
savoir ; & il ne suffit pas de croire que tout se tient ,
que tout est actif , il faut chercher à s’en assurer &
à lç sentir
« Vous,
Naturel. 231
ei Vous apprendrez alors ce que c’est que d’aider
la terre à Sabbathifer , & pourquoi les Hébreux
méritèrent tant de reproches pour avoir négligé
ce devoir pendant qu’ils habitèrent la terre pro»
mise. Car dans le phyjîque. actif il en est de même que dans le physique passif , où nous voyons
que si l’homme ne prête ses soins à la terre par
la culture , elle ne rend que des végétations grossières & sauvages
‘ ‘ Les propriétés de l’eau ne vous seront pas
moins utiles à connoître , parce qu’étant la mine de
tous les sels , & contenant en elle tous les germes de corporisation , elle est en principe & en
puissance , ce que la terre n’est qu’en a£te , comme étant une matière déjà déterminée. Vous y
verrez que la couleur verte est particulièrement
affectée au régné végétal qui n’est que l’expression
des principes de l’eau , & qui tient parmi les trois
régnés le rang intermédiaire que l’eau tient parmi
les trois élémens , & le verd parmi les sept couleurs de l’arc-en-ciel
“ Ne de'daignez pas d’oblerver que sur toute
la surface du globe terrestre , l’eau est toujours
plus basse que les terres qui l’environnent ,
quoique par sa nature fluide & volatile elle foie
destinée à être plus élevée : vous verrez danscette image physique une représentation naturelle & sensible du rang inférieur que toutes les
( P 4 ) vertus-
*3* Tableau
vertus occupent aujourd’hui pour venir à votre secours , tandis qu’elles sont faites pour dominer sur
toutes les régions
“ Vous pourrez aussi considérer l’eau fous un
autre point de vue , savoir , par rapport aux désordres quelle a causé sur la surface terrestre ,
parce que dans le sensible tous les types sont
doubles , & que celui de l’eau porte spécialement ce nombre. En comparant donc les differens endroits qu’elle a submergés , avec ceux
qu’elle laissïe à découvert J en considérant , disje , la figure extérieure de notre globe , sur lequel l’eau & la terre sont si diversement mélangés , vous pourrez étendre vos lumières sur
les effets progrefîifs , généraux & particuliers du
crime & sur le véritable état de la Géographie
intellectuelle , ancienne , présente & future.
Mais sur cet article , ainsi que sur tous ceux de
ce genre, ne vous tenez point au premier apperçu. Plus les découvertes sont susceptibles
d’étre étendues , plus il est important de ne les
adopter qu’avec beaucoup de précaution & de
prudence ,, .
‘‘ Enfin les propriétés du feu , si vous avez le
bonhçur d’en acquérir la connoissance , vous
paroîtront préférables à toutes les autres forces
élémentaires , parce qu’alors vous toucherez la
racine même du grand arbre temporel , auquel
tiennent
Natureï,. 233
lui-même dans Tes ouvrages, II ne ceffede multiplier sa propre image par la Peinture & la Sculpture , & dans mille productions des Arts les plus
frivoles : enfin , il donne aux édifices qu’il élève ,
des proportions relatives à celles de son corpsVérité profonde, qui pourra découvrir un espace
îmmense à des yeux intelligens ; car ce penchant
si actif à multiplier ainsi son image, & à ne trouver le beau que dans ce qui s’y rapporte , doit a
jamais distinguer l’homme de tous les Etres particuliers de cet Univers.
Lorsqu’on s’abuse jusqu’à vouloir attribuer tous
ces faits au jeu de nos organes matériels , on ne fait
pas attention qu’il faudroit supposer alors que l’espèce humaine est invariable dans ses loix & dans
ses actions , comme le sont tous les animaux chacun selon leur classe. Car les différences individuelles , qui se rencontrent entre les animaux de
la même espèce , n’empêchent pas qu’il n’y air
pour chacune un caraclere propre , 3c une manière
de vivre & d’agir uniforme 3c commune à tous les
individus qui la compoient , malgré la distance
des lieux , 3c 'les variétés op 'rées par la différence des climats sur tous les Etres sensibles &
matériels.
Au lieu de cette uniformité, l’homme n’offre
presque que des différences & des oppositions ; iî
Naturel. 49
n’a, pour ainsi dire, de rapports avec aucun de
Tes semblables. Il différé d’eux par les moeurs,
par les goûts , par les usages , par les connoissances. Lorsqu’il eff abandonné à lui - même , il
les combat cous dans l’ambition , dans la cupidité , dans les possessions, dans les talens , dans
les dogmes ; chaque homme eff temblable à un
Souverain dans son Empire; chaque homme tend
même à une domination universelle.
Que dis-je ? non seulement l’homme différé
de ses semblables , mais à tout inffant encore il différé de lui-même. Ii veut & ne veut
pas; il hait & il aime ; il prend & rejette presque
en même temps le même objet ; presque en même
temps il en eff séduit & dégoûté. Bien plus , il
fuit quelquefois ce qui lui plaît ,• s’approche
de ce qui lui répugne; va au devant des maux,
des douleurs , &: même de la mort.
Si c’éto’t le jeu de ses organes ; si c’étoit toujours le même mobile qui dirigeât ses actes ,
l’homme montreroit plus d’uniformité en luimême & avec les autres; il marcheront par une
loi confiante &paiffble; & quand il ne seroit pas
des cho es égales , il seroit au moins des choses
semblables, dedans lesquelles on reconnokroit toujours un seul prinripe. Comment est-on donc parvenu à enseigner que les sens règlent tout, qu’ils
enseignent tout ; puisqu’au contraire il eff évident
D
50 Tableau
que parmi les choses corporelles mêmes , ils ne
peuvent rien mesurer avec justesse ?
Ainsi l’on peut dire que dans ses ténèbres 9
comme dans sa lumière , l’homme manifeste un
principe tout-à-fait différent de celui qui opéré
& entretient le jeu de ses organes : car , nous
1 avons déjà vu , l’un peut agir par délibération ,
& 1 autre ne le peut jamais que par impulfxon.
Les proportions du corps de l’homme démontrent le rapport de son Etre intellectuel avec un
Principe supérieur à la nature corporelle.
Si 1 ’on décrit un cercle , dont la hauteur de
l’homme soit le diamètre , la ligne de ses deux
bras étendus étant égale à sa hauteur , peut être
aussi regardée comme un diamètre de ce même
cercle : or demandons s’il est possible de tracer
deux diamètres dans un même cercle , sans les
faire palfer par le centre de ce cercle.
Notre corps } il est vrai , n’offre pas ces deux
diamètres passant par le centre d’un même
cercle , puisque le diamètre de sa hauteur n’est
pas coupé sur son corps en parties égales, par le
diamètre horizontal que forment ses bras étendus:
& par-là l’homme est , pour ainsi dire , lié à
deux centres,* mais cette vérité ne prouve qu’une
tranfpofttion dans les vertus constitutives de
l’homme ; & non une altération dans l’essence
Naturel. ? i
tiennent tons les phénomènes physiques , & par
où coule la fève qui anime & nourrit tous les
Agens sensibles. Et pour vous retracer avec certitude le véritable rang de cet élément sur les
deux autres , observez que le Soleil est toujours
lumineux par lui-même , & dans tous les sens ,
tandis que la Lune & la terre n’ont qu’une lumière d’emprunt ? & que la moitié de leur surface est toujours ténébreuse
« Si vous voulez ensuite juger de l’état pénible & dégradé de l’homme ici - bas , tant par
rapport aux connoissances élémentaires que relativement aux connoissances supérieures qu’elles représentent , vous remarquerez que de ces trois
Agens destinés particulièrement à notre instruction , le Soleil a toujours son plein pour nous ,
quand il se montre à nos yeux ; la Lune ne l’a
qu’une fois par mois • & la terre ne l’a jamais ,
puisque nous n’en pouvons découvrir qu’un horizon très - borné.
iC Mais pour ranimer votre espérance au milieu
des privations que vous subissez y faites attention qu’à l’exemple de l'action universelle de la
vie , tous les fluides quelconques , aquatique ,
igné , magnétique , électrique , tendent toujours à
recouvrer leur équilibre , & à se porter dans les
lieux où ils manquent. Faites attention que l’air
le plus grossier 3 le plus concentré dans les corps
matériels ,
234 Tableau
matériels , est toujours en correspondance avec
l’air de l'athmosphere ; que cet air passe continuellement dans nos corps , & pénétré jusqu’à nos
plus petits vaisseaux : mais que lorsqu’il se fenJîbiliJe , pour ainsi dire , & qu’il se modifie selon
toutes nos situations , & selon tous les états de
notre forme , il ne cesse pas pour cela de garder
sa commnication avec l’air le plus pur , le plus
libre & le plus délié de l’éthérée
“ Si toutes ces connoissances élémentaires vous
paroissent indifférentes , c’est que vous n’auriez
pas encore saisi l’ensemble & l’universalité de
l’empire de l’homme. Mais les Sages de tous
les temps les ont recherchées soigneusement , &
les ont regardées comme un bien qui fait partie
de leur domaine , & comme une route favorable pour monter à des dégrés plus élevés. Ces
mêmes Sages ont été trop prudens pour vouloir
marcher dans une pareille carrière sans avoir
des loix & des réglés constantes ; parce qu’ils ont
senti qu’il ne devoir rien y avoir d’arbitraire
dans le culte que l’homme est chargé d’exercer
sur la terre
“ C’est ici où les nombres sensibles exercent
merveilleusement leurs droits , en classant dans
un ordre exact toutes les propriétés de toutes les
régions , de tous les régnés , de toutes les efpeccs , & de tous les individus de l'Univers élémentaire
N J T U R E 1.
taire. C’est ici où l’on peut commencer â acquérir une connoissance certaine des Loix initiales ,
médianes , & terminatives de toutes les choses
corporelles , parce que ces choses étant mixtes
sont fufceptibies de décomposition , & d’analyse ,
& que le nombre de leurs Principes constitutifs
est analogue au nombre de toutes leurs actions ,
soit primitives & d’origine , soit d’existence &
de durée , soit de dépérissement & de deftrudion
“ Enfin ce sont ici que se sont les premières
applications du vrai sens du mot initier qui
dans son étymologie latine veut dire rapprocher ,
unir au principe ; le mot initium signifiant auiïibien principe que commencement. Et dès-lors rien
de plus conforme à toutes les vérités exposées précédemment , que l'usage des initiations chez
tous les Peuples , rien de plus analogue à la situation & à l’espoir de l’homme que la source
d’où descendent ces initiations , & que l’objet
qu’elles ont dû se proposer par-tout , qui est
d’annuller la distance qui se trouve entre la lumière & l’homme , ou de le rapprocher de son
principe en le rétablissànt dans le même état où
il étoit au commencement
4‘ Lorsque tous les Agens sensibles dont je
viens de parler y auront consommé par leur adi~
vice' les substances impures qui fouillent vos organes
T a n e a n
ganes matériels ; lorsqu’ils vous auront régénéré
corporellement par leur propre vie , & qu’ils auront
ainsi contribué à laisser reprendre à vos facultés intellectuelles , l’équilibre & l’agilité proportionnée à votre situation infirme & douleureufej
portez vos regards sur ces vertus éparses & subdivisées de tous les Etres d’un autre ordre qui
ont été les prédécesseurs de l’époque de l’intelligence comme en étant les Agens & les
Ministres. Tâchez , en mettant constamment à
proffit les pensées qu’ils vous envoient , de vous
rendre assez analogue à eux , pour faciliter le
rapprochement de leur efiTence & de la vôtre. Par
cette union , ils vous convaincront de nouveau
& physiquement , que vous êtes destinés à les
contempler dans leur ensemble & dans leur unité ,
& ils vous confirmeront la certitude de toutes les
connoififances élémentaires dont vous aurez fait
antérieurement la découverte & l’acquisition ,
parce que le même Principe qui a produit les
Etres & les Agens de toutes les classes , les dirige & les gouverne tous par une seule & même
Loi
“ Aussi dans la même région , dans le même
lait , dans le même phénomène où Ÿdus aurez
apperçu une vérité naturelle élémentaire , soyez
assurés , si vous faites à propos usage de vos facultés , que vous trouverez une vérité naturelle
intellectuelle ;
Nature zi I37
intellectuelle * loyez surs que vous appercevrez
dans cette nouvelle clalfe , le même plan que
dans la classe précédente , que même vous y
reconnoitrez des propriétés analogues & tendant au même but , parce que tout se tient 9
tout se touche , tout est un dans les moyens
comme dans l’objet que l’Auteur des choses s’est
proposé. C’est ainsi que dans l’homme les organes corporels qui manifestent les fonctions
animales les plus parfaites , telles que celles qui
s’opèrent dans la tête & dans le cœur , sont
egalement le siège des plus beaux traits de son
Etre immatériel , savoir de l’amour &: de l’in—
tellig ence
“ Enfin , non seulement il n’est aucun fait
physique qui ne soit voisin d’une vérité intellectuellé ; mais il n’en est aucun dans les grands
phénomènes , & dans le jeu des grands ressorts
de l’Univers qui ne soit le pronostic de l’une
de ces vérités , & qui ne l’annonce telle qu’elle
doit arriver dans son temps : de façon que cec
Univers matériel , considéré fous un tel aspect *
est pour l’homme intelligent une véritable prophétie
Ces Agens supérieurs , servant d’intermédiaires
entre les objets physiques & les objets Divins ,
vous retraceront par leur action , la vraie destination de l’homme , & la vraie place qu’il
devroic
2}! Tableau
devroit occuper ; c’est-à-dire , qu’il vous expofd*
tont par eux - mêmes les véritables rapports qui
existent entre Dieu , l’homme & l’univers. D’un
côté ils vous représenteront la multitude & la subdivision de toutes les choses élémentaires & inférieures , qui par la raison de leur nombre & de
leur multiplicité , n’offrent en elles que confusion & dépérissement. De l’autre , par leur
union mutuelle & générale f & par leur parfaite
correspondance , ils vous Convaincront de l’unité
du Principe suprême. Ils vous montreront par
leur hanmonie universelle , que l’unité est le seul
nombre en qui reposent tous les dons que nos
besoins ne cessent d’appeller sur nous , dons
que tous les hommes de la terre sans exception
poursuivent par des mouvemens secrets dont ils
ne sont pas maîtres.
Ils vous feront connoître que si à leur fexemple
nous nous ' tenions constamment en afpeét de cettë
unité , c’est-à-dire , fous notre ligne supérieure
& Divine , il descendroit sur nous une fiubfiancé
pure & fixe de force & d’action , qui s'amassant
autour de nous y formeroit une base plus ou
moins grande , plus ou moins vaste , selon que nous
ouvririons plus ou moins nos canaux immatériels propres à s’en abreuver.
L’homme étant plus souvent ici-bas le type
du mal que celui du bien , justifie cette vérité
par
N A T U R E Z.
J>ar des exemples funestes , au lieu de la justifier
par des exemples consolans : aussi , ce que nous
éprouvons le plus fréquemment , c’est que la base
dont je viens de parler diminue pour nous à
mesure que nous resserrons les canaux intellectuels qui sont comme les sens de notre esprit \
& Iorfque nous interceptons tout à fait la communication , notre centre intellectuel ne recevant
plus cette substance qui devoit former sa base ,
chancelé sur lui - même , se renverse , & se voit
exposé à la révolution des circonférences inférieures & horifontales , qui l’entraînent & le
font errer selon leurs loix désordonnées : “ c’est:
ce que les justices humaines ont représenté par
l’usage où elles sont de jetter aux vents les cendres des criminels
Au contraire ces Agens purs & intermédiaires , ne pouvant offrir que les types du bien , doivent nous faire connoître que si ne nous fermions
aucun de nos canaux immateriels , nous verrions notre base s’étendre à une distance immense , & acquérir peut-être assez d’étendue
pour convertir l’Univers entier.
Nous ne pouvons même en douter , en réflechissant à notre destination primitive , & en
nous souvenant que telle étoit la majesté de
l’homme , qu’il ne lui falloit rien moins que
toutes les vertus de l’Univers pour le contenir &
lui
I
24® Ta BL E AV
lui servir de siège ; de meme que dans Ton état
actuel , la forme corporelle dans laquelle il eli
emprisonné , ne pourroic embraflfer 8c soutenir
son Etre intellectuel dans l’étendue de toutes ses
facultés , si elle n’étoit la plus régulière de toutes les formes , & l’abrégé le plus reflcmblant
du grand Univers.
Ce n’est: donc que d’une bafc aussi étendue ,
& d’un appui aussi solide ; ce n’est: , dis-je ,
que de l’union générale , & du vaste aflembîage de tous ces Agens purs & intermédiaires
qui , planant au dessus du monde sensible , tendent à vous féconder , à vous défendre , à vous
environner , que vous pouvez vous élever comme
eux avec sécurité , & avec une véritable lumière f jusqu’à cette Unité universelle qui les
domine , & qui les vivifie tous.
Dès-lors , ces mêmes Etres purs & intermédiaires , vous apprendront que l’Agent dépositaire de cette unité , portant en lui la vie 8c
la clarté , peut produire en vous , comme il le
fait en eux , la force & la paix qui lui sont propres ; car la plus belle de ses vertus est: le desir
de les partager toutes avec vous.
Âinsi cet Agent étant le mobile de tous les
dons & de tous les secours qui peuvent parvenir
dans votre région , deviendra celui de tous
les mouvemens de votre Etre ? lorsque toutes
vos
Naturel.
«os facultés disposées par vos désirs , « par la
terre , par l’huile , par le sel , & par le feu » auront
recouvert le degré de pureté qui leur est nécessaire
pour vous faire ouvrir les premières portes du Temple , & pour vous y faire adopter par les Guides fidèles qui doivent vous transmettre ici- bas les vertus
du Sanctuaire , jusqu’à ce que vous ayez acquis le
droit & le pouvoir de les aller puiser vous-même à
leur source.
ReconnoifTez donc que depuis le degré le plus
inférieur , jusqu’au plus supérieur , vous pouvez e^pé,
rer des secours à tous les pas que vous avez à faire
pour parcourir la carrière & vous réhabiliter dans les
droits de votre origine.
ReconnoifTez aussi qu’il est aucun de ces
secours qui puisse être étranger à cet Agent
universel qui a du fixer l’époque de l’intelligence , & apporter aux hommes le complément
de toutes les vertus & de toutes les lumières.
Comme son essence est inhérente au centre
même d’où proviennent toutes les essences , tous
les faits purs , tous Les appuis , rien de ce qui
s’opère en bien , ne peut s’opérer sans son attache , & sans qu’il en soit le principe médiat , ou
immédiat.
Ainsi lorsque vous vous occuperez à attirer
sur vous les vertus diverses de ce s Etres immatériels chargés de réaéiionner votre psnfée , ce
IL partie . (Q) fcronc
241 Tableau
seront les secours de cet Agent Suprême que
vous recevrez , puisque ces Etres n’en sont que
les organes & les administrateurs. Lors même
que vous ne vous exercerez que sur des objets
élémentaires , si Vous sentez étendre vos connoissances & vos forces , soyez sur que c’est encore lui qui opéré par eux les succès que vous
obtenez , comme c’est lui qui opéré à tout
moment leur existence , & tous leurs asses réguliers.
Il n’est donc point d’œuvre pure , de quelque genre qu’elle soit , où vous ne puissiez reconnoître sa puissance , & pour ainsi dire , communiquer avec lui. La seule différence qui distingue ces diverses opérations , c’est: que dans
les unes il agit par de simples émanations avives , & que dans les autres il agit par des émanations intelligentes ; que par les unes , il préserve , il anime , il instruit , & que par les autres il renouvelle , il éleve , il fanêiifie. Mais
dans cette diversité d’aflions , & fous les noms
de prefervatcur , d ’injirucleur , de rénovateur ,
de fanchficateur , vous ne pouvez vous dispenser de voir le même Etre , le même Agent
Suprême & universel , par qui tout se meut , par
qui tout existe , & qui ne se revêt de ces différons caraûeres que pour mieux Subvenir à tous
nos besoins , à toutes nos fituatinos , &: pour
'remplir
N A T U R B z: 2.43
remplir dans toute leur étendue les vastes deflfeins
qu’il a sur nous.
Car il ne faut pas oublier que si les hommes
étoient attentifs & soigneux de se prêter aux
Vues de la sagesse , ils verroient , chacun en
particulier , s’opérer en eux , & par rapport à
eux , le même ordre de faits , la même fuite de
manifestions que nous avons reconnu précédemment s’être opérées en général y sur toute
notre espèce pour l’accomplissement du grand
oeuvre.
Si par ces voies médiates & sécondaires , vous
pouvez en quelque forte recevoir toujours les
secours du suprême Agent , qui dans toutes les
époques a été l’artisan & le soutien de ce grand
œuvre , & goûter sans cesse des consolations particulières , il vous est facile de juger ce que feraient
vos jouissances & vos succès , si par votre confiance
dans ces secours & ces consolations , vous vous éleviez assez pour être étayé immédiatement de sa propre puissance.
Lors donc que vos maux deviendront trop pressans , quand les eaux de votre obscure demeure
seront prêtes à vous inonder , & même quand les
ténèbres de l’ignorance vous paraîtront pénibles &
insupportables , demandez par lui à la Sagesse
» quelques rayons de son feu pour les dissiper. Pourroiteîle sans s’oublier elle-même , ne pas se rendre aux
vœux
244 T A B I E A U
vcffux de sa propre substance y & aux vertus de celui
sur qui reposent à la fois son NOMBRE & son Nom.
Demandez , dis-je , par lui à la Sagesse qu’elle supplée elle-même à votre impuissance , qu’elle mette
sa pensée à la place de votre pensée , sa volonté à la
place de votre volonté , son aâion à la place de votre
action , ses paroles mêmes à la place de vos paroles ,
& quand elle aura ainsi renouvelle tout votre Etre ,
quand elle vous aura rendu invincible & incorruptible
comme elle elle ne pourra refuser vos offrandes ,
puisque ce seront ses propres dons que vous lui présenterez.
Par-là elle ne Iaisse plus de terme à vos espérances , par-là elle allure la force à votre Etre s’il est
languissant , l’abondance s’il est dans la disette y
la science s’il est ignorant ; bien plus , elle lui
assure la vie & la lumière , quand même il seroit
mort & enseveli au plus profond des abymes. Car si
ce Principe suprême a pu par ses facultés aftives
enfanter l’harmonie des Etres sensibles , & par ses
facultés pensantes produire votre Etre intelligent ,
comment lui seroit-il plus difficile de régénérer vos
vertus que de leur avoir donné l’existence ?
FIN.
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même de ces vertus constitutives , ainsi elle ne
détruit point le rapport que nous établirons
& quoique ces dimensions fondamentales ne
soient plus à leur place naturelle , l’homme peut
toujours trouver dans les proportions de sa
forme corporelle les traces de sa grandeur & de
sa noblesse.
Les animaux qui ressemblent le plus à l’homme
par leur conformation , en different absolument
en ce point ; car leurs bras étendus donnent une
ligne beaucoup plus grande que celle de la hauteur de leur corps.
Ces proportions attribuées exclusivement au
corps de 1 homme , le rendent comme la base
commune & fondamentale de toutes les proportions & de toutes les vertus des autres Etres corporels , desquels on ne devroit jamais juger que
relativement à la forme humaine.
Mais ces merveilles d’intelligence , & ces rapport corporels , dont nous venons de présenter le
tableau , ne sont pas les plus essentiels de ceux
qu’on peut appercevoir dans l’homme. Il a encore d autres facultés & d’autres droits pour se
placer au dessus de tous les Etres de la Nature.
De meme qu’il n’ell aucune substance élémentaire qui ne renferme en elle des propriétés utiles, suivant son espèce j de même il n’est poins
D z
52 Tableau
d’homme en qui l’on ne puisse faire développer
des germes de justice, & même de cette bienfaisance qui fait le caractère primitif de l’Etre nécefïaire , souverain Pere & Conservateur de toute
légitime existence.
Les conséquences contraires que l’on a prétendu tirer des éducations infructueuses , sont
nul.es fk abusives : pour qu’elles eussent quelque
valeur , il faudreit que l’Instituteur fût parfait,
ou au moins qu’il eût les qualités analogues aux
besoins de ses Eleves ; il faudroit qu’il tut exercé
dans l’art de saisir leurs caractères & leurs besoins , pour leur présenter , d’une manière attrayante, l’espèce d’appui ou de vertu qui leur
manque ; sans quoi leur infenlibilité morale ne
sera que s’accroître ; ils s’enfonceront de plus en
plus dans les vices & la corruption , & l’on rejettera sur l’imperfeCHon de leur nature ce qui
n’est qu’une fuite de l’inhabilité & de l’infufhfance du Maître.
Si l’on excepte donc quelques monstres , qui
même ne sont devenus inexplicables } que parce
que dans le principe l’on a mal cherché le nœud
de leur cœur , il n'existera pas un Peuple , pas un
homme en qui l’on ne puisse trouver quelques vestiges de vertu. Les alfociations les plus corrompues ont pour bafela justice , & se couvrent au
moins de ses apparences ; & pour obtenir le fucNaturel. 53
ces de leurs projets désordonnés, les hommes les
plus pervers empruntent le nom &: les dehors de
la fagelTe.
La bienfaisance naturelle à l'homme se manifesteroit aussi universellement , h l’on en cherchoit
les lignes ailleurs que dans des befcir.s qui nous
sont étrangers , parce qu’il faut qu’elle pailfe
s’exercer sur des objets réels, pour déterminer &
développer les vraies vertus qui appartiennent à
notre essence.
Mais, indépendamment de ce que les Obfervatenrs établirent sans ceflfe leurs expériences
sur des besoins faux , & sur des bienfaits egalement imaginaires, fs oublient que l’homme , livré à lui-même, se borne ordinairement à quelque vertu , pour laquelle il néglige & perd de vue
toutes les autres. On ne l’apprécie alors que sur
celle qu’il a adoptée ; & ainsi. ne trouvant pas
les mêmes vertus dans tous les individus & chc L
tous les Peuples , on se hâte de décider que ,
n’étant point générales , elles ne peuvent être de
reffence de l’homme.
C’est: une méprise impardonnable de conclure
de differens exemples particuliers , à une loi générale pour l’espèce humaine. Nous le répétons;-
l’homme a en lui les germes de toutes les vertus;
elles sont toutes dans sa nature } quoiqu’il ne les
manifeste que partiellement , de-îà vient que
D 3
Ï4 TabieaïT
souvent îorsqu’il semble méconnoître ses vertus
naturelles , il ne fait que les substituer les unes
aux autres.
Le Sauvage , qui viole la fidélité du mariage , en prêtant sa femme à ses hôtes, ne voit
que la bienfaisance & le plaisir d’exercer l’ho^pitaliré.
Les veuves Indiennes , qui se précipitent dans
le bûcher ,facrifientla voix de la Nature au desir
de paroître tendres & fenfibies , ou à celui d’entrer en pofifeflion des biens que leurs dogmes religieux leur font espérer dans l’autre vie.
Les Prêtres même qui ont profané leurs Religions par des sacrifices humains , ne se sont
abandonnés à ces crimes absurdes , que pour faire
éclater leur piété par la noblefiede la victime, se
persuadant que par ce culte terrible , i'sétendoient
l’idée de la grandeur & de la puissance de
l’Agent suprême ,ou qu’ils le rendoient favorable
à la Terre y lorsqu’ils le croyoient irrité contr’elle.
Il est donc bien certain , malgré les erreurs des
hommes , que toutes leurs sectes , que toutes leurs
institutions , que tous leurs usages s’appuient sur
une vérité, ou sur une vertu.
Prendrons-nous pour exemple , les conventions
sociales de l’homme & ses établissemens politiques ? Ils tendent tous à réparer quelque déNaturel .
sordre moral ou physique , réel ou conventionnel. Il a , ou au moins il feint d’avoir pour objet
dans toutes ses loix , de remédier à quelques abus ,
de les prévenir , de procurer à ses concitoyens &
à lui-même , quelque avantage qui puisse contribuer à les rendre heureux.
Alors n’est-ce pas avouer que supérieur aux
Etres physiques concentrés dans eux-mêmes , il
a ici-bas à remplir des fonctions différentes des
leurs ? N’est-ce pas faire connoître par ses propres actions qu’il est chargé d’un emploi divin ,
puisque Dieu étant le Bien par essence , la réparation continuelle du désordre , & la conservation
de ses ouvrages, doit être en effet l’œuvre de la
Divinité ?
Enfin , nous voyons généralement établies sur
la Terre , des Institutions sacrées , auxquelles
l’homme seul participe parmi tous les Etres sensibles ; nous trouvons dans tous les temps & dans
toutes les contrées de l’Univers , des dogmes religieux , qui enseignent à 1 homme qu’il peut porter ses vœux & ses hommages jusques dans le
Sanctuaire d’une Divinité qu’il ne connok pas,
mais dont il est parfaitement connu , & dont il
peut espérer de se faire entendre.
Par-tout, ces dogmes enseignent que les décrets divins ne sont pas toujours impénétrables k
D 4.
5 6 Tableau
l’homme ; qu’il peut, dans ce qui le concerne j
participer en quelque foire à la force & aux
! vertus fupiêmes: & par-tout on a vu des hommes
véridiques , ou imposteurs , s’annoncer pour
en être les Ministres ex le organes.
Les traces même do ces droits iublimes s’apperçoivent non seulement dans tous les cuites publics des différentes Nations ; non seulement dans
ce qu'elles ont appelle Sciences occultes , où il
s’agit ce cérémonies myllérieufes y de certaines
formules auxquelles o:î suppose des pouvoirs
secrets sur la nature, sur les maladies, sur les
génies bons & mauvais, sur ies pcnlécs des
hommes; mais encore dans les fimpLs affes
civils & juridiques ces puissances humaines , ou f
prenant leurs loix conventionnelles pour arbitres, les regardent &: les consultent comme les
décrets de la vérité même ; & ne. craignent point ?
en ag slant d’après ces loix , de se dire eu peifeilion
d’une autorité éclairée , d’une science cerraine ,
& à couvert de toute erreur.
S’il est vrai que l’homme n'ait pas une seule
idée à lui ; & que cependant l’idée d’un tel pouvoir & d’une telle lumière loit , pour ainsi dire y
utnverlelle ; tout peut être dégradé dans la
science de la marche ténébreuse des hommes,
mais tout n’y cft pas faux. Cette idée annonce
donc qu’j] y a dans eux quelque analogie , quelNaturel. 57
ques rapports avec l’action suprême, & quelques
vestiges de ses propres droits ; comme nous
avons déjà trouvé dans rintelligence humaine,
des rapports évidens avec l’Intelligence infinie &
avec ses vertus.
Non seulement ces facultés sont supérièures
à leurs productions ; mais je ne puis me dispenser de reconnoître qu’elles sont supérieures &
étrangères à mon propre côrps , parce qu’elles
opèrent dans le calme de tous mes sens , parce
que mes sens peuvent bien en être les organes
& les ministres , mais non le principe radical &
générateur ,• parce que mes sens n’agissent que
par impulsion , an lieù que mon être intellectuel
agit par délibération ; parce que mes facuLés inA 1
4 Tableau
tellectuelles ont un pouvoir réel sur mes sens , en
ce qu’elles en étendent les forces & l’usage par
les différens exercices que ma volonté peut leur
imposer,* au lieu que mes sens n’ont qu’un pouvoir passif sur ces facultés , celui de les absorber :
parce qu’enfin , en Géométrie , la précision la plus
scrupuleuse & la plus satisfaisante pour les sens ,
laide toujours quelque chose à désirer à la pensée, comme dans cette multitude de figures dont
nous connoissons les rapports & les relations corporelles ,• mais dont les nombres & les rapports
vrais sont absolument hors du sensible.
Cette marche des œuvres de l’homme doit
nous éclairer sur des objets d’un ordre supérieur ;
car si nos faits les plus matériels & les plus éloignés de la Vie , tiennent ainfileur être , de puissances fiables & permanentes qui en sont les
agens nécessaires , pourrions-nous refuser d’admettre que des résultats matériels plus parfaits y
tels que l’existence de la Nature physique générale & particulière , sont également le produit
de Fuifiances supérieures à ces résultats ? Plus
une œuvre renferme de persections , plus elle en
indique dans son Principe générateur. Pourquoi
nous défierions-nous donc de cette idée à la fois
simple & vaste , qui nous offre une seule &
même loi pour la production des choses, quoiNaturel. f
qu’elles soient toutes distinguées par leur action &
par leur caractère fondamental ?
La lupériorité des productions de la Nature ne
les dispense donc pas d'être le résultat de Puissances ou facultés analogues , en efïence & en
vettu , à celles qui se manifestent nécessairement
dans l’homme , pour la production de toutes ses
œuvres. Car y quoique ces œuvres ne soient formées que par des transpositions ou modifications ,
on ne peut se dispenser de les regarder comme
des espèces de créations , puisque par ces divers
arrangemens & combinaisons de substances matérielles , nous réalisons des objets qui n’existoient
auparavant que dans leurs principes.
Si l’édifice universel de la Nature ne peut être
que l’œuvre visible de facultés antérieures à sa
production , nous avons la même certitude de
l’existence de ces facultés , que de la réalité de
celles qui se manifestent en nous ; & nous pouvons affirmer que les faits de la Nature étant
matériels comme les nôtres , quoique d’un ordre
supérieur , les organes physiques de la Nature
universelle ne doivent pas plus connoître les
facultés qui les ont créés & qui les dirigent ,
que ni nos œuvres , ni notre corps ne connoissent celles que nous savons évidemment exister
en nous.
De même l’œuvre universelle de ces facultés
A 3.
•6 Tableau
invifibîes , leur résultat , la Nature enfin pourroîîr
n’avoir jamais existé , elle pourroit perdre l’existence qu’elle a reçue , sans que les facultés qui
l’ont produite , perdilfent rien de leur puissance
ni de leur indeftruûibilité , puisqu’elles existent
indépendamment de leurs productions matérielles,
comme mes facultés invisibles existent indépendamment des œuvres que je produis.
,, Arrêtons-nous un moment , & lisons dansl’Univers même , la preuve évidente de l’existence de
ces Puissances Phy fiques, Supérieures à la Nature.”
Quel que soit le centre des révolutions des
Astres errans , leur loi leur donne à tous une
tendance à ce centre commun , par lequel ils
sont également attirés.”
A tous ces indices , nous est-il possible encore
de méconnoître le Principe de l’homme '{ Si tous
les Etres qui ont reçu la vie, n’existent que pour
manifester les propriétés de l’agent qui la leur a
donnée, peut-on douter que l’Agent dont l’homme
a reçu la sienne, ne soit la Divinité même ; puisque nous découvrons en lui tant de marques d’une
origine supérieure & d’une Aéfcn divine?
■Rassemblons donc ici les cordequences de
toutes ces preuves que nous venons d’établir ; &
dans l’Etre qui a produit l’homme , reconnoitfons une source inépuisable de pensées , de science ,
de vertus , de lumière , de force , de pouvoirs \
enfin , un nombre infini de facultés , dont aucun
Principe de nature ne peut offrir l’image ; facultés que nous serons toutes entrer dans l’essence
de l’Etre nécessaire , quand nous voudrons en contemp'e - l'idc?.
Pu; ’ancnn de ces droits ne paroît nous être
é , pu qu’au contraire, nous en trouvons
d s r.a is mulripbés dans les facultés de l’homme,
il est évident que nous femmes destinés à les
ç3 Tableau
posséder tous , & à les manifester aux yeux de
ceux qui les ignorent , ou qui veulent les méconnoître. Avouons- le donc hautement; si chacun
des Etres de la Nature est: l’expression d’une des
vertus temporelles de la sagesse , l’homme est le
ligne ou l’expression visible de la Divinité même :
c’est pour cela qu’il doit avoir en lui tous les traits
qui la caraélérifent ; autrement la ressemblance
n’étant pas parfaite , le modèle pourroit être méconnu. Et ici nous pouvons déjà nous former une
idée des rapports naturels qui sont entre Dieu,
l’homme & l’Univers.
X i E S principes que j’ai exposés sur la sublime
destinée de l’homme , doivent d’autant plus mériter notre confiance } que lui-même en manifeste la vérité presque dans tous ses actes. Porté
par un inffind secret à dominer , soit par la
force , soit par la juftefTe apparente de sa doctrine , il semble par-là n’être occupé qu’à prouver l’existence d’un Dieu^ & à le montrer à ses
semblables.
Ceux-mêmes qui se déclarent contre un Etre
éternel , infiniment juste > source de toute félicité
Naturel. ’fy
âc de toute lumière y ne sont que changer le nom
de cet Etre , & en mettre un autre à sa place*
Loin de détruire son indestructible existence ,
ils démontrent sa réalité & toutes les facultés
qui lui appartiennent. Car si l’Athée & le Matérialise répugnent à croire au Dieu invihble ,
au Dieu qui s’est peint dans leur ame , ils ne
sont , lorsqu’ils lui substituent la matière , que
transporter sur elle les attributs du Principe
vrai , dont leur essence les rend à jamais inséparables : ainsi cette idole est toujours un Dieu ,
qu’ils nous annoncent.
D’ailleurs , en élevant ainsi la matière , c’est
moins _, en effet, le régné de cette matière, que
le leur propre qu’ils prétendent établir. Car les
raisonnemens , dont ils tâchent d’appuyer leurs
systèmes , l’enthousiasme qui les anime , toutes
leurs déclamations , n’ont-elles pas pour but de
nous persuader qu’ils sont possesseurs de la vérité ? Or, d’après les rapports intimes que nous
Tentons exister entre Dieu & la vérité, être possesseur de la vérité , seroit-ce autre chose qu’être
Dieu ?
L’Athée confesse donc, malgré lui, l’existence
de cet Erre suprême; car il ne peut entreprendre de prouver qu’il n’y a point de Dieu ,
qu’en se présentant comme éiant un Dieu luimême.
éù Tableau
Comment, en effet , pourroit-il ne pas îndi—
qu r Pexiftence du Principe supréme , puifquô
to js les Etres de la Nature étant l’expression
visible des facultés créatrices de ce Principe ,
l’homme doit être à la fois , & de ses facultés
créatrices , & de ses facultés pensantes. L’Impie
ne peut donc se soustraire à une loi qui lui eff
commune avec tout ce qui eff contenu dans la
région temporelle. Nous entrerons dans quelque
détail sur ce fiijet. Que sa profondeur n’effraie
point ; il eff important d’y pénétrer , &. l’issue en
sera heureuse.
Avant que les choses temporelles puissent avoir
eu Pexiffence qui nous les rend sensibles, il a fallu
des élémens primitifs & intermédiaires entr’elles
& les facultés créatrices dont elles descendent ,
parce q ;e ces choies temporelles & les facultés
dont elles descendent , sont d’une nature trop
différente pour pouvoir exiîfer ensemble lans intermède \ ce qui nous est physiquement répété par
le soufre & l’or , par le mercure & la terre, lesquels ne peuvent s’unir que par la meme loi d’une
fuhfîance intermédiaire.
Ces élémens inconnus aux Sens , mais dont
l’intelligence atesse la nécessité & l’exisfence 7
sont déterminés & fixés dans leur essence & dans'
leur nombre , comme toutes les loix & tous lei
Naturel. 6 1
moyens que la Sagesse met en usage pourl'accompliffcment de ses desseins. Enfin , ils peuvent être regardés comme les premiers figues des
facultés supérieures auxquelles ils tiennent immédiatement.
Dès-lors , tout ce qui existe dans la nature
corporelle , toutes les formes, les moindres traits,
ne sont & ne peuvent être que des réunions , des
combinaisons , ou des divisions de ces lignes primitifs : & rien ne peut paroître parmi les choses
sensibles, qui ne soit écrit en eux , qui ne descende d’eux & qui ne leur appartienne , comme
toutes les figures possibles de la Géométrie seront
toujours compoféesde points, de lignes, de cercles , ou de triangles.
L’homme lui-même , dans ses œuvres matérielles , qui ne sont que des œuvres fécondés par
rapport aux œuvres de la Nature , eftlié, comme
tous les autres Etres , à ces Signes primitifs; il ne
peut rien élever, rien tracer , rien construire ; il
ne peut , dis-je , imaginer aucune forme _, exécuter
même un seul mouvement volontaire ou involontaire , qui ne tienne à ces modèles exclusifs , donc
tout ce qui se meut , tout ce qui vit dans la Nature , n’est que le fruit & la représentation. S’il en
pouvoit être autrement , l’homme seroit créateur
d’une autre Nature & d’un autre ordre de choses,
qui n’appartiendroient point au Principe pro6V 'Tableau
ducteur & modèle de tout ce qui existe fènftblement pour nous.
Ainsi , les productions admirables des Arcs ,
ce> monumens merveilleux de l’industrie humaine, décelent à chaque pas la dépendance de
l’homme & sa destination. Elles n’offrent que des
compilations , ou des parties rassemblées d’autres monumens, qui n’étoient eux-mémes que
les combinaisons variées des éîémens fondamentaux , que nous avons dit être les indices primitifs
des facultés créatrices de la Divinité.
Il n’est donc rien dans l’homme corporel , ni
dans ses productions , qui ne l'oit , quoique trèsfecondairement , l’expression de l’action créatrice
universelle , que tout être corporel représente ,
dès qu’il existe & qu’il agit.
Elevons-nous au dessus des formes matérielles,
& appliquons ces principes à la parole & à l’écriture, qui , l’une & l’autre , annoncent des facultés
pensantes , puisqu’elles en sont pour nous la première expression sensible.
“ H est certain que les sons & es caractères
alphabétiques , qui fervent d’instrumens fondamentaux à tous les mots que nous employons
pour manifester nos idées , doivent tenir à des
lignes & à des sons primitifs qui leur fervent de
base j & cette vérité profonde nous est tracée de
Naturel. 6 3
toute antiquité dans le fragment de Sanchoniaton , où il représente Thot tirant le portrait des
Dieux } pour en faire les caractères sacrés des
lettres,- emblème sublime & d’une fécondité immense , parce qu’il est pris dans la source même ,
où l’homme devroit toujours puiser. ,,
En admettant des signes primitifs pour l’expression sensible de nos idées , nous ne devons
point être arrêtés par la variété infinie de ceux
qui sont en usage parmi les différentes Nations
de la Terre : cette variété prouve seulement
notre ignorance. Car , si la loi qui sert d’organe à la suprême Sagesse , établit par - tout
un ordre , une régularité ; elle doit avoir déterminé , pour l’expression des pensées qu’elle nous
envoie, des signes invariables, comme elle en a
établi pour la production de ses faits matériels :
& si nous n’étions pas ensevelis dans des ténèbres profondes , ou li nous nous attachions davantage à suivre la route instructive & lumineuse
de la Jîmplicite des Etres y qui fait si nous ne
parviendrions pas à connoitre & la forme & le
nombre de ces signes primitifs , c’elt-à-dire , à
fixer notre alphabet?
Mais quelle que soit notre privation à cet égard,
dès que ces signes primitifs existent , tous ceux
que nous employons , quoique conventionnellement , etl dérivent de toute nécessité : ainsi tous
64. Tableau »
les mots que nous voudrons composer, imaginer
& fabriquer , seront toujours des alfemblages tires de ces caractères primitifs , puisque , ne pouvant sortir de la loi qui les a produits, nous ne saurions jamais rien trouver hors d’eux , & qui ne
soit , pour ainsi dire , eux-mêmes.
Ces sons & ces caractères primitifs étant les
vrais lignes sensibles de nos pensées , :1s doivent
être aussi les lignes fenlibîes de l’unité pensante:
car il n’y a qu’une seule idée , comme il n’y a
qu’un seul Principe de toutes choses.
Ainsi les produirions les plus défigurées, que
nous puissions manifester par la parole & par
l’écriture , portent toujours secondairement l’empreinte de ces lignes primitifs; & par conséquent
celle de cette unique idée , ou de l’unité pensante : ainsi l’homme ne peut proférer une seule
parole , tracer un seul caractère ? qu’il ne manifeste la faculté pensante de l’Agent fuprênie;
comme il ne peut produire un seul ade corporel,
un seul mouvement sans en manifester les facultés créatrices.
L’usage même le plus insensé, le plus orgueilleux , le plus corrompu qu’il false de ces instrumens primitifs de la pensée y dans son langage
ou dans ses écrits , ne détruit point ce que nous
avançons. Dès qu’il n’y a point d’autres matériaux que ces caractères primitifs , l’homme est
forcé
N A T V R ê iA. Vf
force de s’en servir, lors même qu’il veut élever
des remparts contre l’unité qu’ils représentent 3
& s’en déclarer l’ennemi.
C’est avec les armes de cette unité , qu’il
veut la combattre : c’est avec les forces de cette
unité } qu’il veut en prouver la foiblesse : enfin ,
c’est avec les propres lignes de son existence ,
qu’il veut établir qu’elle n’est qu’un néant & un
fantôme. Si l’Athée veut attaquer , en quelque
manière que ce soit le premier Principe de
tout ce qui existe , qu’il s’interdise donc tout:
acle , toute parole , & même que tout son Etre
descende dans le néant; car y dès qu’il se montre,
dès qu’il écrit , dès qu’il parle , dès qu’il se
meut, il proilve lui -même celui qu’il voudroit
anéantir.
V
Nous sommes donc fondés à dire que l’homme
est destiné à être le ligne & l’expression par-*
iante des facultés universelles du Principe supréme , dont il est émane ; comme tous les Etres
particuliers sont , chacun dans leur classe , le ligne
visible du principe particulier qui leur a corn-*
muniqué la vie.
Ce mot , émané } peut contribuer à jeter un
nouveau jour sur notre nature & sur notre origine ; car, si l’idée d’émanation a tant de peine
à pénétrer dans l’intelligence des hommes } es
E
b 6 Tableau
n’est que parce qu’ils ont laissé matérialiser tout
leur Etre. Us ne voient dans l’émanation qu’une
séparation de substance, telle que dans les évaporations des corps odorans , & dans les divisions d’une source en plusieurs ruisseaux : tous
exemples pris de la matière P dans lesquels la masse
totale est réellement diminuée , quand quelques
parties constituantes en sont retranchées.
Lorsqu’ils ont voulu prendre une idée de l’émanation dans des objets plus vivans & plus actifs ,
tels que le feu^ qui semble produire une multitude de feux semblables à lui , sans cesser d’étre
égal à lui-méme , ils ont cru avoir atteint le but.
Mais cet exemple n’en est pas moins étranger
aux véritables idées que nous devons nous former
de l’émanation immatérielle; & il n’est propre
qu’à entraîner dans l’erreur ceux qui négligeaient
de l’approfondir.
Le feu matériel ne nous étant visible que pat
la consommation des corps , ne peut nous être
connu qu’autant qu’il repose sur une base qu’il
dévore ; au lieu que le feu divin vivifie tout. En
fécond lieu, lorsque ce feu matériel produit en
apparence d’autres feux , il ne les tire point de
lui-même ? comme le feu divin : il ne fait que
réactionner sur les germes de feu , innés dans les
corps qu’il approche ^ & en favoriser l’explosion;
iious en avons la preuve ; en ce qu’il lui est
Naturel'. b/
JinpofFible d’enflammer les cendres 7 parce que le;
feu principe en est disparu.
Ces différences sont trop frappantes , pour quo
1 homme sage s’arrête à des comparaisons d
abusives.
Tous les Etres de la Nature matérielle 7 nd
montrant que des faits physiques , & n’agi flanc
que pour les sens corporels , n’annoncent que le
principe physique vivant dans ces Etres &lcs faisant mouvoir: ils n’indiquent point afftz clai-v
rement un Principe saint & divin , pour en proiH
ver immédiatement l’existence. Aussi , les preuves
prises dans la matière , sont-elles très - infufiifantes
pour démontrer Dieu , & par conlequent pou.tr
nous démontrer l’émanation de l’homme hors du
sein de la Divinité.
Mais, puisque nous avons déjà découvert dan.1?
i’homme les preuves du Principe qui l’a conftitui
ce qu’il est: j c’est dans l’homme lui-même , c’est
dans l’esprit de l’hommeque nous devons trouver
les loix qui ont dirigé son origine. Enfin l’homme
étant un Etre réel , on ne devroit jamais juger de
lui par comparaison , comme on peut faire des
Etres corporels dont les qualités sont relatives.
Que nous annoncera-t-il donc, en le considérant fous ce point de vue ? Il nous annoncera par
ses propres faits , qu’il peut être émané des faculE a,
98 Tableau
tés divines, sans que les facultés divines aîené
éprouvé, ni réparation , ni division ni aucune
altération dans leur essence.
Car , lorsque je produis extérieurement quelque ade intellectuel , lorsque je communique à
1 un de mes semblables la plus profonde de mes
pt niées, ce mobile que je porte dans son Etre, qui
va le faire agir, peut-être lui donner une vertu :
ce mobile, dis je , quoique sorti de moi , quoiqu’étant , pour ainsi dire , un extrait de moi-même
& ma propre image, ne me prive point de la
faculté d’en produire de pareils. J’ai toujours en
moi le même germe de pensées,la même volonté, la même aêiion ; & cependant j’ai en quelque façon donné une nouvelle vie à cet homme,
en lui communiquant une idée , une puissance
qui n’étoit rien pour lui , avant que j’eusse fait
en la faveur , l’espèce d’émanation dont je suis susceptible. Nous souvenant toutefois qu’il n’y a qu’un
seul Auteur & Créateur de toutes choses ^ on verra
pourquoi je ne communique que des lueurs passagères; au lieu que cet Auteur universel communique l’existence même , & la vie impérhfable.
Mais , si dans l’opération qui m’est commune
avec tous les hommes , on fait évidemment que
les émanations de mes pensées , volontés &
actions , n’alterent en rien mon essence; à plus
forte raison la vie divine peut se communiquer
N A T u R E Z. 6 g.
far des émanations : elle peut produire sans
nombre & sans fin , les figncs & les expressions
d’elle -même , & ne jamais cesser d’être le foyer
de la vie.
Si l’homme est émané de la Divinité , c’est donc
une doftrine absurde & impie , que de le dire tiré
du néant & créé comme la matière: ou il faudroit
alors regarder la Divinité elle-même comme un
néant,- elle qui est la source vivante & incréée de
toutes les réalités & de toutes les existences. Far
une conséquence aussî naturelle , l’homme tiré du
néant devroit nécessairement rentrer dans le néant.
Mais le néant est un mot vuide &: nul dont
aucun homme n’a l’idée ; & il n’en est point qui
puisse sans répugnance s’appliquer à la concevoir.
Eloignons donc de nous les idées criminelles
& insensées de ce néant , auquel des hommes
aveugles enseignent que nous devons notre origine. N’aviliflons pas notre Etre : il est fait pour
une destination sublime , mais elle ne peut l’être
plus que son Principe; puisque , selon les simples
loix physiques , les Etres ne peuvent s’élever
qu’au degré d’où ils sont dcfcendus. Et cependant ces loix cesseroient d’être vraies &: universelles , si le Principe de l’homme étoit le néant.
Mais tout nous annonce assez nos rapports avec
le centre même , producteur de l’universalité immatérielle , & de l’universalité corporelle puis-
- E 3
ÿo Tableau
que tons nos efforts tendent continuellement à
nous les approprier Tune & l’autre , & à en attacher toutes les vertus autour de nous.
Observons encore que cette doctrine , sur
î’emanation de l’Etre intellectuel de l’homme ,
s’accorde avec celle qui nous enseigne que toutes
K os découvertes ne sont en quelque forte que des
rémmifcences. On peut dire même que ces deux
doctrines se soutiennent mutuellement : car , si
3'ious fournies émanés d’une source universelle de
vérité , aucune vérité ne doit nous paroitre nouvelle ; & réciproquement , si aucune vérité ne
3’ous paroît nouvelle , mais que nous n’y appercevions que le souvenir ou la représentation de ce
qui éroit caché en nous , nous devons avoir pris
araiffance dans la source universelle de la vérité.
Nous voyons , dans les loix Em pies & phy tiques des corps , une image sensible de ce principe ,
que l’homme n’est: qu’un Etre de rêminiscence.
Lorsque les germes matériels produisent
leur fruit , ils ne sont que manifester vifi—
blement les facultés ou propriétés qu’ils ont reçues par les loix constitutives de leur essence*
Lorsque ces germes , lorsque le g'and , par
exemple , étant parvenu à fen existence individuelle , étoit suspendu à la branche du chêne qui
J'avoit produit ? il étoit pour ainsi dire , partielNaturel. 7*
pant à tout ce qui s’opéroit dans rathmofphere ;
puisqu’il recevoit les influences de l’air ; puisqu’il
existoit au milieu de tous les Etres vivans corporellement ; qu’il étoit en afpeêt du soleil , des
affres , des animaux , des plantes , des hommes ;
en un mot , de tout cg qui agit dans la sphere
temporelle.
Il est vrai qu'il n’étoit présent que pafüvement
à toutes ces choses , parce qu’il n’avoit qu’une
existence inactive liée à celle du chêne \ &c que
n’ayant point encore une vie distincte de celle de
son principe , il vivoit de la vie de ce principe ,
mais sans pouvoir rien opérer.
Lorsque ce gland , parvenu à la ^maturité
t-ombe sur la terre , ou est placé dans son sein
parla main de l’homme , & qu’ayant produit un
arbre 5 il vient à manifester ses propres fruits , il
ne fait que répéter ce qui avoit déjà été opéré
par l’arbre même dont il est: provenu ; il ne fait
que remonter par ses propres facultés , au point
d’où il étoit descendu ; que renaître dans la
région qu’il avoit occupée précédemment ; en
un mot , que se produire , parmi les mêmes
choses , parmi les mêmes Etres, parmi les mêmes
phénomènes , dont il avoit déjà été environné.
Mais il y a alors une différence frappante.: c.’est
que dans ce fécond état , il existe d’une manière
active ^ étant agent lui-même ; au lieu que dans
E q*
yi Tableau
le premier , il n'étoit que passif , & sans action
diftinéte de celle de son principe.
Nous pouvons penser la même chose de
l’homme intellectuel. Par sa primitive existence ,
il a dû selon la loi universelle des Etres , tenir à
son àrbre générateur ■ il étoit ? pour ainsi dire ,
le témoin de tout ce qui existoit dans son atmosphère : & comme cette atmofpnere est autant
au dessus de celle que nous habitons , que l’intellectuel est au deftiis du matériel , de même les faits
auxquels l’homme participoit , étoient incomparablement supérieurs aux faits de l’ordre élémentaire : & la différence des uns aux autres , est
celle qu’il y a entre la réalité des Etres qui ont
une existence vraie & indélébile , & l’apparence
de ceux qui n’ont qu’une vie dépendante & secondaire. Ainsi , l’homme étant lié à la vérité , participoit , quoique passivement y à tous les faits
de la vérité.
Après avoir été détaché de l’ arbre universel >
qui est son arbre générateur , l’homme se trouvant précipité dans une région inférieure pour
y éprouver une végétation intellectuelle , s’il
parvient à y acquérir des lumières , & à
manifester les vertus & les facultés analogues
â sa vraie nature , il ne fait que réaliser &
représenter par lui-même ce que son Principe
avoit déjà montré à ses yeux : il ne fait que
Naturel.
recouvrer la vue d’une partie des objets qui
avoient déjà été en sa présence ; que se réunir à
des Etres, avec lesquels il avoit déjà habité j
enfin , que découvrir de nouveau , d’une manière
plus intuitive, plusactive, des choses qui avoient
déjà existé pour lui , dans lui , & autour de
lui.
Voilà pourquoi l’on peut dire d’avance que
tous les Etres créés & émanés dans la région
temporelle, & l’homme par conséquent , travaillent à la meme œuvre , qui est de recouvrer l*ur
ressemblance avec leur Principe , c’est-à-dire , de
croître sans ceffejufqu’à ce qu’ils viennent au point
de produire leurs fruits , comme il a produit les
siens en eux. Voilà pourquoi aussi, l’homme ayant
la réminiscence de la lumière & de la vérité ,
prouve qu’il est; descendu du séjour de la lumière
& de la vérité.
Rentrons ici dans notre sujet , & annonçons
de nouveau que l’homme est né pour être le chiffre universel , le figue vivant & le tableau réel
d’un Etre infini. Il est: né , dis-je y pour prouver à
tcus les Etres qu’il y a un Dieu néccffaire , lumineux y bon ., juste , saint , puissant, éternel , fort ,
toujours prêt à revivifier ceux qui l’aiment, toujours
terrible pour ceux qui veulent le combattre ou le
méconnoître. Heureux l’homme, s’il n’eût jamais
74 Tableau
annoncé ce Dieu qu’en manifefîanttes puissances
& non pas en les usurpant !
Et ne soyons point étonnés de voir l’homme
porter une telle empreinte. Les facultés de l’Etre
nécessaire sont infinies comme lui : & dès qu’il
a mis sur nous l’expression de son nombre _, il
faut que nous ayions en nous les traces de son uni—
verfalité.
Quant à la crainte de ravaler ce Principe supréme, en portant jusqu’à lui notre origine, nous
avons dans notre émanation même , de quoi nous
en préserver ; puisque toutes les productions sont
inférieures à leur Principe générateur ; puisque
nous ne sommes que l’expression des Facultés divines & du Nombre divin , & non pas la nature
même de ces facultés , & de ce Nombre qui est le
caractère propre & distinctif de la Divinité.
Ceci doit tranquilliser sur la grandeur exclusive
du Principe suprême &: sur sa gloire. A quelque
point que nous montions , il sera éternellement
& infiniment au dessus de nous , comme au dessus de tous les Etres. ,, C’est mêmeriicnorer que
d’ennoblir ainsi notre propre essence ; parce que
nous ne pouvons nous élever d’un degré , que
nous ne l’élevions en même temps dans un rapport quadruple ; puisque toute action , comme
rout mouvement , toute progression est quaternaire } & que nous ne pouvons nous mouvoir que
N A T U R E Z? f<y
Itîon i’immutabilité de ses loix. Enfin , si nous
dépendons de la Divinité } si elle est le principe
immédiat- de notre existence , plus nous nous en
i approchons , & plus nous l’agrandissons aux
yeux de tous les Etres ; puilqu’alors nous faisons
Sortir d’autant plus l’éclat de ses Puissances & de
supériorité. “
Nous croirions même avoir rendu un service
essentiel aux hommes , si nous pouvions leur faire
porter la vue sur des vérités aussi sublimes. C’est
le vrai moyen de nous humilier à nos propres
yeux que de contempler de tels objets ,* parce
qu’en comparant avec nous-mêmes , leur force
& leur grandeur , nous sommes obligés de
rester dans un profond abaissement. C’est ainsi
qu’il est bon de jeter continuellement les yeux sur
la science , pour ne pas se persuader qu’on fait
quelque chose ; sur la justice , pour ne pas se croire
irréprochable ; sur toutes les vertus y pour ne pas
penser qu’on les possède. Car en général , l’homme
ne vit dans la quiétude , & n’est content de luimême, que quand il n’envisage pas les objets qui
sont au dessus de lui ; & si nous voulons nous
préserver de toutes les illusions , & sur-tout des
amorces de l’orgueil par lesquelles l’homme est fii
souvent séduit , ne prenons jamais les hommes ,
mais toujours Dieu pour çotre terme de comparaison.
Tableau
?•
P
N nous élevant jusqu’à ce Principe supréme ,
sans lequel la Vérité même ne seroit pas, nous
y verrons que toutes ses Facultés doivent être
réelles , fixes , positives , c’est-à-dire constituées
par leur propre essence : ce qui les soustrait à jamais à toute deftrudion ; puisque c’est en elles
seules que réside toute leur loi , ainsi que la voie
qui mene au sanctuaire de leur existence.
En effet, cet Etre étant la source première de
toutes les puifîances , comment concevroit-on une
puissance qui ne seroit pas de lui ? Par où , par
qui , comment pourroit-il être vaincu ou altéré , si
tous les Etres sont sortis de son sein médiatement
ou immédiatement , & s’ils n’ont de facultés & de
pouvoirs réels que ceux qu’il leur a donnés ? Car
il faudroit supposer alors qu’il pourroit s’attaquer
lui-même.
D’autres preuves nous démontrent que nul Etre
ne peut , ni ne pourra jamais rien contre Dieu ;
c’est que s’il en elt qui se déclarent ses ennemis,
il n’a besoin pour les vaincre , que de les laisser dans leurs propres ténèbres ; ceux qui le.
Naturel'. 7?
TCulent attaquer , deviennent aveugles par celà
seul qu’ils veulent l’attaquer. Ainsi , par le fait
même , tous leurs efforts sont sans succès , &
toutes leurs forces deviennent nulles & impuissantes , puisqu’ils ne voient plus par où les
diriger.
Mais pour que le premier des hommes pût ma*
nifefier cet Etre majestueux & invincible ; pour
qu’il pût servir de signe de la Divinité suprême ,
il falloir qu’il eût la liberté de voir & de contempler les droits réels , fixes & positifs qui sont en
elle ; il falloir qu’il eût un titre qui lui donnât
entrée dans son Temple , afin de jouir du spectacle de toute sa grandeur.
Sans cela } comment auroit-il pu en représenter
le moindre trait avec exactitude ; & s’il ne l’eût
représenté qn’imparfaitement , comment ceux qui
avoient perdu de vue l’Etre suprême , auroient-ils
été coupables de continuer à le méconnoître ?
Mais s’il est possîble que l’homme , en qualité
d’Etre libre, ait cessé de se présenter au Temple
avec l’humilité du Lévite ; qu’il ait voulu mettre
la Victime à la place du Sacrificateur , & le Prêtre
â la place du Dieu qu’il servoit , l’entrée du Temple a dû se fermer pour lui ; puisqu’il y portoit
& qu’il venoit y chercher une autre lumière que
celle qui en remplit seule toute l’immensité. Il n’a
v# Tableau
fallu rien de plus pour lui faire perdre à la fois , &
la connoissance & la vue des beautés du Temple ,
pmfqu’il ne pouvoit les voir que dans leur propre
séjour, & que lui-même s’en étoit interdit l’entrée.
Il se flatta de trouver la lumière ailleurs que
dans l’Etre qui en est: le sanctuaire & le foyer, &
qui pouvoit seul l’y faire pénétrer : il crut pouvoir
l’obtenir par une autre voie que par elle-même :
il crut y en un mot , que des facultés réelles , fixes
& positives , pouvoient se rencontrer dans deux
Etres à la fois. Il cessa d’attacher la vue sur celui
en qui elles vivoient dans toute leur force & dans
tout leur éclat , pour la porter sur un autre Etre ,
dont il ofa croire qu’il recevroit les mêmes secours.
Cette erreur , ou plutôt ce crime insensé , air
Heu d’assurer à l’homme le séjour de la paix &
de la lumière , le précipita dans l’abyme de là
confusion & des ténèbres : & cela sans qu’il fût
nécessaire que le Principe éternel de la vie fît le
moindre usage de ses puissances , pour ajouter à ce
désastre. Etant la félicité par essence , & l’unique
source du bonheur de tous les Etres , il agiroit
contre sa propre loi , s’il les éloignoit d’un état
propre à les rendre heureux. Enfin , ne pouvant
être , par sa nature , que bien , paix & jouissance , s’il envoyoit lui - même les maux le
désordre & les privations y il produiroit des choses que l’Etre parfait ne doit point connoître ;
N A T V R S t!
ce qui démontre qu’il n’est & ne peut être Pau-;
teur de nos souffrances.
Nous verrons , au contraire , dans la fuite de
cet ouvrage , qu’il n’est aucune des Puissances de
cette main bienfaisante , qu’elle n’ait employée
& qu’elle n’emploie pour nous soulager. Nous
apprendrons, dis-je , à connoître que si les vertus
de cet Agent suprême combattent sans cesse depuis l’origine des choses , c’est pour nous , & non
pas contre nous.
Nous verrons quelle est la différence de ceî
Etre à nous , puisque quand nous faisons le mal ,
c’est nous qui en fournies les auteurs , & que
nous avons quelquefois l’injustice de le lui imputer ; au lieu que quand nous faisons le bien , c’est
lui qui le fait en nous & pour nous , & qu’après
l’ajroir fait en nous & pour nous , il nous en récompense encore , comme si nous l’eussions fait
nous-mêmes.
Nous verrons enfin que si l’homme donnoit, à
satisfaire ses vrais besoins, l’attention qu’il donne
à ses besoins imaginaires } il obtiendroit bien
plutôt l’objet de ses désirs ; ,, & s’il m’est permis
d’en dire la raison , c’est que le Bien & le Mal
nous poursuivent à la vérité ; mais le premier
nous pourfwit avec quatre forces , & le fécond ne
nous poursuit qu’avec deux ; or l’homme devant
avoir aussi quatre forces , on voit quelle ferait la
#© Tableau
célérité de la jonction , s'il marchoit sans s’arrêter vers celui qui a le même nombre
Puisque l’Etre divin est le seul Principe de la
lumière & de la vérité ; puisqu’il possède seul
les facultés fixes & positives , dans lesquelles réside exclusivement la vie réelle & par essence :
dès que l’homme a cherché ces facultés dans un
autre Etre , il a dû de toute nécessité les perdre
de vue , & ne rencontrer que le sîmulacre de
toutes ces vertus.
Ainfx l’homme ayant cessé de lire dans la vérité , il n’a pu trouver autour de lui que l'incertitude & l’erreur. Ayant abandonné le seul séjour de ce qui est fixe &réel, isa dû entrer dans
line région nouvelle *qui , par ses illusions & son
néant , fût toute opposée à celle qu’il venoit de
quitter. Il a fallu que cette région nouvelle , par
la multiplicité de ses loix & de ses adfions ,
lui montrât en apparence une autre unité que
celle de l’Etre simple y & d’autres vérités que la
sienne. Enfin , il a fallu que le nouvel appui sur
lequel il s’étoit reposé , lui présentât un tableau
fidfifde toutes les facultés, de toutes les propiiétés de cet Etre simple & cependant qu’il n’en
eût aucune.
,, Et ici se trouve déjà une explication des nombres quatre & neuf } qui ont pu embarrasser dans
l’Ouvrage
Naturel.
1 Ouvrage déjà cité. L’homme s’est égaré en allant de quatre à neuf ; c’est-à— dire } qu’il a quitté
le centre des vérités fixes & positives , qui se trouvent dans le nombre quatre , comm’étant la source
& la correspondance de tout ce qui existe • comme
étant encore , même dans notre dégradation ,
le nombre universel de nos mesures , & de la
marche des Affres ; vérité divine dont les hommes
des derniers flecles ont fait l’application la plus
heureuse , pour déterminer les loix des mouvemens célestes , quoiqu’ils n’eussent été conduits à
cette immortelle découverte que par la seule
force de leurs observations , & par le flambeau
des sciences naturelles. C’est-à-dire , enfin ,
que l’homme s’est uni au nombre neuf des choses
passagères & sensibles , dont le néant & le vuide
sont écrits sur la forme même circulaire ou neuvaire , qui leur est assignée , & qui tient l’homme
comme dans le prestige. ”
Voilà, en effet , quels sont les droits qu’ont
aujourd’hui sur l’homme toutes les choses de cette
région temporelle. Comme chacun des Etres qui
la composent , est complet & entier dans son
espèce y les yeux de ce malheureux homme demeurent fixés sur des objets qui représentent en
effet l’unité , mais qui ne la représentent que par
des images très-fausses & très-défeêlueufes ; puiss
Si Tableau
qu’ils sont tous formés par des assemblages ; puïsque dès qu’ils peuvent être vus par nos yeux
de matière , ils sont nécessairement composés ,
attendu que nos yeux matériels sont composés
eux-mêmes , & qu’il n’y a de relation qu’entre
les Etres de même nature.
L’homme est donc réduit , en demeurant dans
cette région temporelle , à n’appercevoir que des
unités apparentes ; c’est-à-dire , qu’il ne peut
plus connoître aujourd’hui que des poids , des mesures , & des nombres relatifs , au lieu des poids ,
des mesures & des nombres fixes qu’il employoit
dans son lieu natal : & il en a la preuve dans les
expériences les plus communes ; car il lui seroit
de toute impossibilité de fixer une portion de
•matière qui fût égale en poids , en nombre & en
itîefure à une autre portion ; attendu qu’il lui faudroit connoître le poids , le nombre & la mesure
fixe de la première } & qu’il a quitté le séjour de
tout ce qui est fixe.
Toutefois ces choses sensibles , qui ne sont
qu’apparentes & nulles pour l’esprit de l’homme ,
ont une réalité analogue à son Etre sensible &
matériel. La Sagcfte est si féconde , qu’elle établit des proportions dans les vertus & dans les
réalités , relativement à chaque classe de ses pr«-
ductions.
Naturel. 83
Voilà pourquoi il y a une convenance & même
une loi insurmontable , attachée au cours des
choses sensibles , sans laquelle leur action , quoique passagère & temporelle , ne pourroit jamais
avoir le moindre effet. Ainsi , ilest très-vrai ,
pour les corps , que les corps existent , qu’ils se
nourrissent , qu’ils se choquent , qu’ils se touchent , qu’ils se communiquent , & qu’il y a un
commerce indispensable entre toutes les substances de la Nature matérielle.
Mais aussi cela n’est vrai que pour les corps :
car toutes les aélions matérielles , n’opérant rien
d’analogue à la véritable nature de l’homme ,
sont en quelque forte ou peuvent être étrangères
pour lui quand il veut faire usage de ses forces
& se rapprocher de son élément naturel. Enfin,
la matière est vraie pour la matière , & ne le
sera jamais pour l’erprit. Distinction importante
avec laquelle on auroit terminé depuis long-temps
les disputes de ceux qui ont prétendu que cette
! matière n’étoit qu’apparente , &de ceux qui ont
( prétendu qu’elle étoit réelle.
1,, Les choses corporelles & sensibles n’étant rien
pour l’Etre intelleffuel de l’homme , on voit comment doit s’apprécier ce que l’on appelle la mort ,
& quelle impression elle peut produire sur l’homme sense , qui ne s’est point identifié avec les
illusions de ces substances corruptibles. Car le
F 2
84 Tableau
corps de l’homme , quoique vrai pour les autres
corps , n’a comm’eux aucune réalité pour l’intelligence , & à peine doit- elle s’appercevoir
qu’elle s’en sépare : en effet lors qu’elle le quitte ,
elle ne quitte qu’une apparence , ou pour mieux
dire , elle ne quitte rien.
Au contraire , tout nous annonce qu’elle
doit gagner alors , au lieu de perdre ; car , avec
un peu d’attention , nous ne pouvons que nous
pénétrer de respect pour ceux que leur loi délivre de ces entraves corporelles , puisqu’alors
il y a une illusion de moins entr’eux & le vrai.
A défaut de cette utile réflexion , les hommes
croient que c’est: la mort qui les effraie , tandis
que ce n’est point d’elle , mais de la vie , qu’ik
ont peur.
Si le prestige des choses temporelles ne suffisoit point encore , pour nous démontrer la différence de l’état actuel de l’homme à son état primitif, il faudroit jeter les yeux sur l'homme lui—
meme ; car autant il est: vrai que l’étude de
l’homme nous a fait découvrir en nous de rapports avec le Premier de tous les Principes , & de
traces d’une origine glorieuse , autant elle nous
en laisse appercevoir d’une horrible dégradation.
Il ne faut , pour nous en convaincre , que nous !
confronter avec le Principe , dont nous devrions, ;
Naturel. 85
par notre nature , représenter les Facultés & les
vertus ; il faut voir quel est celui de nous qui
pourra justifier ses titres ; il faut voir si nous
sommes conformes à l’Etre dont nous sommes descendus , & qui n’a exprimé dans nous l’image de
sa sagesse & de sa Science , qu’afin que nous le
fissions honorer.
Nous cherchons, & il possède : nous étudions,
& il connoît ; nous espérons , & il jouit ; nous
doutons , il est lui-mème l’évidence ; nous tremblons de crainte , & il n’a d’autre inquiétude que
celle de l’amour , dont il est encore plus embrassé pour l’homme , que l’homme ne l’est pour
ses propres pensées & pour ses propres émanations. L’un est grand , en multipliant ses images
dans tous les Etres & dans l’homme ,• l’autre met
Souvent sa gloire à les exterminer & à les détruire.
Non seulement l’Auteur des choses a fait exister
pour nous & pour nos befoir.s , tous ces élémens , & tous ces agens de la Nature , dont nous
pervertiftons l’usage ; mais il a même produit en
nous ces facultés qui dévoient être Je ligne de sa
grandeur , & que nous employons à l’attaquer &
à le combattre ; de façon que les hommes , qui
dévoient être les Satellites de la vérité , en sont
plutôt les persécuteurs ; & qu’à juger l’homme
rampant aujourd’hui dans la réprobation , dans le
«rime & dans l’erreur, celui qui n’avoitété émané
F 3
8 6 Tableau
que pour montrer qu’il y a un Dieu , paroîtroît
pius propre à montrer cu’il n’y en a point.
Car , lorsqu’en répétition du premier crime ,
l’homme usurpe si souvent les droits de la Divinité sur la Terre, ce n’est que pour en profaner
le Nom , & l’avilir par une nouvelle prostitution.
Sous ce Nom sacré , il décide , il égare , il trompe ,
il tyrannise , il égorge , il massacre. Eh ! envers
qui ce Dieu si étrange exerce-t-il des droits plus
étranges encore ? C’est envers l’homme , envers
son semblable , envers un Etre de son espèce ,
& qui par conséquent a le même droit que lui au
titre de Dieu.
Ainsi , mettant en contradition ses actions
avec son orgueil , l’homme efface en lui ce titre
glorieux, en même temps qu’il veut s’en revêtir.
Ainsi , il prend la voie la plus sûre } pour
détruire autour de lui tonte idée du vrai Dieu ,
en ne présentant lui-même qu’un Être de mensonge , de fureur , de dévaftatio-n ; un Être qui
n’agit que pour tout dénaturer , pour tout corrompre ; & qui ne démontre la supériorité de
sa puissance ? que par la supériorité de ses folles
ïnjustices , de ces crimes & de ses atrocités.
On pourroit donc s’écrier avec rai fan : Hommes , c’étoit par vous que les Impies dévoient
connoître la justice ^ & vous pouvez à peine
répondre , quand on vous demande ce que
Naturel. 87
Cependant nous les voyons conserver leur
niftance de ce centre , s’en approcher tantôt
plus , tantôt moins , selon des loix régulières ,
& ne jamais le toucher , ni s’unir à lui.” *
,, Envain l’on oppose l’attraction mutuelle de
ces Astres planétaires , qui fait que se balançant
les uns par les autres ? ils se soutiennent mutuellement & réfifient tous par-là à l’attraûion centrale ; jl resteroit toujours à demander, pourquoi
l’attraction mutuelle & particulière de ces Astres,
ne les joint pas d’abord les uns aux autres, pour
les précipiter tous cnfuitcvers le centre commun
Naturel. ÿ
de leur attraction generale ; car si leur balancement & leur soutien dépend de leurs diftérens
afpeéfs , & d’une certaine polit on refpeéfive ; il
est sur que par leurs mouvemens journaliers cette
position varie , & qu’ainsi depuis long-temps ,
leur loi d’attraûion auroit du être altérée , de
même que le phénomène de permanence qu’on
leur attribue.”
,, On pourroit avoir recours aux Eto les fixes ,
qui , malgré l’énorme distance où elles sont des
autres Astres, peuvent influer sur eux, les attirer
comme ceux-ci attirent leur centre commun , &
les soutenir ainsi dans leurs mouvemens. Cette
idée paroîtroit grande , sage ; elle sembleroit entrer naturellement dans les loix Amples de la saine
physique. Mais dans le vrai , elle ne seroit que
récuîer la difficulté.”
y y Quoique les Etoiles fixes paroissent conserver la même position , nous femmes si éloignés
d’elles , que nous n’avons sur ce point qu’une
science de conjecfure.”
,, En fécond lieu , quand il seroit vrai , qu’elles
sont fixes , comme elles le paroissent , on ne pour- -
roit nier , qu’en différent endroits du Ciel , il
n’ait paru de nouvelle Etoiles , qui ensuite ont
cessé de se montrer ; & je ne cite que celle qui
fût remarquée par plusieurs Astronomes en 1 572,
dans la constellation de Cassiopée ; elle égala
A 4
8 Tableau
d’abord en grandeur la claire de la Lyre , puis
Sirius , & devint presque aussi grande que Venus
Périgée , de forte qu’on la voyoit à la vue simple en plein midi. Mais ayant perdu peu à peu
sa lumière , on ne l’a plus revue. D’après d’autres
observations , on a présumé qu’elle avoit fait des
apparitions précédentes , que sa période pourroit
être de trois cents & quelques années, & qu’ainsi
elle pourroit reparoître sur la fin du dix-neuvieme
siecle.”
,, Si nous observons de telles révolutions de
tels changemens , parmi les Etoiles fixes , on ne
peut douter que quelques-unes d’entr’elles n’aient
un mouvement. Il est certain aussi que la variation d’une seule de ces Etoiles doit influer sur la
région à laquelle elle appartient , & y porter assez de prépondérance pour en déranger l’harmonie locale.”
,, Si l’harmonie locale peut se déranger dans
une des régions des Etoiles fixes , ce dérangement peut s’étendre à toutes leurs régions. Elles
pourroient donc cesser de garder constamment
leur position refpeflive , & céder à la force de
l'attraction générale qui les réunifiant comme
tous les autres Astres à un centre commun y
anéantiroit successivement le systëme de l’Unive- s.”
,, On ne voit point arriver de semblables déNaturel. $
faftres; &si la Nature s’altere , c’elî d’une manière lente , qui laisse toujours un ordre apparent régner devant nos yeux. Il y a donc une
force physique invisible , supérieure aux Etoiles
fixes, comme celles-ci le sont aux planettes, &
qui les soutient dans leur espace , comme elles
soutiennent tous les Etres sensibles renfermés
dans leur enceinte. Joignant donc cette preuve
aux raisons d’analogie que nous avons déjà
établies , nous répéterons que l’univers n’existe
que par des facultés créatrices 3 invisibles à la
Nature, comme les faits matériels de l’homme ne
peuvent être produits que par ses facultés invisibles • qu’au contraire les facultés créatrices de l’univers ont une existence nécessaire & indépendante
de l’univers , comme mes facultés invisibles existent nécelTairement & indépendamment; de mes
œuvres matérielles. ”
e’est: que la justice ; c’étoit par vous qu’ils dévoient être ramenés dans les sentiers de la lumière , & vous employez tous vos efforts à obscurcir cette lumière & à en corrompre les voies,
C’étoit par vous que la vérité devoit paraître , &
vous n’offrez que le m en songe. Comment la justice , la lumière & la vérité seront-elles donc connues , si l’Etre préposé pour les exprimer , nonseulement n’en a pas conservé l’idée, mais s’efforce
même de détruire les traces qui en étoient écrites dans lui & sur toute la Nature ? Comment
saura-t-on que le Principe nécessaire est Saint &
Eternel , si vous professez le culte & la doctrine
de la matière ? Comment saura-t-on qu’il n’est:
occupé qu’à pardonner, & qu’il brûle d’amour
pour les hommes , si vous ne respirez que la haine
& si vous ne payez ses bienfaits que par des blasphêmes ? Enfin , comment croira-t-on à Yordre
& à la vie , si vous ne montrez en vous que la
confusion & la mort ?
Quoique nous ne puifîions comparer nos titres
avec l’ignominie qui nous couvre , sans nous incliner vers la terre , & sans chercher à nous ensevelir dans ses abymes , cependant on a voulu,
nous persuader que nous étions heureux; comme
l’on pouvoit anéantir cette vérité universelle ?
E 4
S8 Tableau
qu’il n’y a de bonheur pour un Etre qu’autant qu’il
eftda ns sa loi.
Des hommes légers , après s’être aveugles
eux-mêmes , se sont efforcés de nous communiquer leurs égaremens. Ils ont commencé par
fermer les yeux sur leurs infirmités,- puis, nous
engageant à les fermer aussi sur les nôtres , ils ont
voulu nous persuader qu’elles n’exiitoient point ,
& que notre situation étoit propre à notre véritable nature.
Que produisent de pareilles doctrines ? Elles
charment nos maux & ne les gtiérifient point.
Elles font naître en nous un calme trompeur ,
& à la faveur de ce calme la corruption fait
des progrès d’autant plus rapides , qu’aucun
baume n’est appliqué sur la plaie , pour en corriger
la malignité.
Elles affoiblifTent dans l'homme le principe de
la vie ,* elles le corrompent jusques dans son
germe ; elles sont que celui qui dearoit la vérité,
& qui n’avoit qu’un pas à faire pour l’obtenir,
voit s’éteindre en lui cette impulsion précieuse ,
cet injiincl vierge & sacre , qui la lui fai foi t rechercher naturellement comme son seul appui: enfin ,
le Sage même étant ébranlé , l’Univers court
risque de ne plus renfermer un seul homme vertueux dans son sein : & voilà les maux déplorables produits par ces fauifes doctrines qui en-.
Naturel. 89
durcissent l’homme sur la loi de son Etre, & sur
la privation où il est de son véritable séjour!
Laissons ces maîtres dangereux se nourrir d’il—
lufions & de mensonges; un coup d’œil jeté rapidement sur notre situation suffira pour nous convaincre de leurs impostures.
La douleur , l’ignorance , la crainte , voilà ce
que nous rencontrons à tous les pas dans notre
ténébreuse enceinte : voilà quels sont tous les
points du cercle étroit , dans lequel une force
que nous ne pouvons vaincre , nous tient renfermés.
Tous les élémens sont déchaînés contre nous:
à peine ont-ils produit notre forme corporelle ,
qu’ils travaillent à la difïoudre , en rappellant
continuellement à eux les principes de vie qu’ils
nous ont donnés. Nous n’existons que pour nous
détendre contre leurs assauts, & nous sommes
comme des infirmes abandonnés, & réduits à
panser continuellement nos blessures. Que sont
nos édifices , nos vêtemens , nos serviteurs , nos
alimens, sinon autant d’indices de notre foiblesse
& de notre impuiffarice ? Enfin , il n’y a pour
nos corps que deux états , le dépérissement
ou la mort; s’ils ne s’altèrent , ils sont dans le
néant.
De tous les hommes qui ont été appellés à la
Tableau
vie corporelle , les uns errent comme des spectrès sur cette surface , pour y être sans cesse livrés
à des besoins , à des infirmités ; les autres n’y sont
déjà plus : ils ont été comme le seront leurs descendans , entraînés dans le torrent des siecles ;
leurs sédimens amoncelés , formant aujourd’ui le
sol de presque toute la Terre, l’on n’y peut faire
un pas sans fouler aux pieds les humilians vestiges
de leur destruction. L’homme est donc icibas semblable à ces criminels , que chez quelques
[Nations la Loi faisoit attacher vivans à des cadavres.
Portons-nous les yeux sur l’homme invisible?
Incertains sur les temps qui ont précédé notre
Etre , sur ceux qui le doivent suivre , & sur notre
Etre lui-même , tant que nous n’en sentons pas
les rapports, nous errons au milieu d’un sombre
désert, dont l’entrée & l’issue semblent également
fuir devant nous. Si des éclairs brillans & passagers filîonnent quelquefois dans nos ténèbres , ils
ne sont que nous les rendre plus affreuses , ou
nous avilir davantage , en nous laissant appercevoir ce que nous avons perdu ; & encore , s’ils y
pénètrent, ce n’est; qu’environnés de vapeurs nébuleuses & incertaines , parce que nos sens n’en
pourroient soutenir l’éclat, s’ils se montroient à
découvert. Enfin , l’homme est , par rapport aux
impressions de la vie supérieure , comme le ver
Naturel. 9?
qui ne peut soutenir l’air de notre atmosphère.
Que dis-je , des animaux féroces nous environnent au milieu de ces ténèbres ; ils nous fatiguent de leurs cris irréguliers & lugubres; ils
s'élancent subitement sur nous , & nous dévorent
avant que nous les ayions apperçus. Des soufres
enflammés tonnent sur nos têtes , & par leurs éclats
imposans semblent prononcer mille fois sur nous
Y arrêt de mort. La Terre même est toujours prête
à frémir fous nos pieds ; & nous ne savons jamais
si dans l’infîant qui suivra celui où nous sommes,
elle ne s' enté 'ouvrira pas pour nous engloutir dans
ses abym.es.
Ce lieu seroit-il donc en effet le véritable séjour de l’homme , de cet Etre qui correspond au
centre de toutes les sciences & de toutes les félicités ? Celui qui par ses pensées , par les actes
sublimes qui émanent de lui , & par les proportions de sa forme corporelle , s’annonce comme
le représentant du Dieu vivant, seroit - il à sa
place dans un lieu qui n’est couvert que de lépreux & de cadavres* dans un lieu que l’ignorance & la nuit seules peuvent habiter ; enfin ,
dans un lieu où ce malheureux homme ne trouve
pas même 011 reposer sa tête ?
Non, dans l'érat actuel de l’homme , les plus
vils i.nfecies sont au dessus de lui. Ils tiennent au
f)i Tableau
moins leur rang dans Pharmonie de la Nature ; ilss’y trouvent à leur place, & l’homme n’est point
à lafïenne.
Tous les Etres de l’Univers sont dans une
continuelle action. Ils jouissent sans interruption
de la portion de droits qui est attribuée à chacun
d’eux , félonie cours & les loix de leur existence :
comme ils ne subsistent que par le mouvement,
tant qu’ils existent , le mouvement ne s’interrompt
jamais pour eux. Audi, les plantes , les animaux,
toutes les vertus de la Nature sont dans une activité qui ne cesse point ; car si elle cessoit un instant , toute la Nature seroit détruite.
Eh bien , parmi ces Etres , qui sont toujours
dans la jouissance& dans la vie , un Etre incomparablement plus noble , l’homme , la pensée de
l’homme , son intelligence , sont assujettis à des
intervalles, à des repos, à des fulpenfions , c’eftà-dire , à l’inaction & au néant.
Celions donc de croire que l’homme soit à
sa place ici -bas. ,, Il est attaché sur la terre,
comme Prométhée , pour y être comme lui
déchiré par le Vautour. ” Sa paix même n’ell pas
une jjuiflfance ; ce n’est qu’un intervalle entre
des tortures.
Na t u r e z.
93
C E seroit ici le lieu de jeter du jour sur le premier crime de l’homme : nous pourrions même
remarquer à ce sujet , que l’homme n’apporte au monde que des regrets , & non pas
des remords j encore ces regrets sont-ils ignorés du plus grand nombre , parce qu’on ne peut
avoir de la douleur que pour les maux qu’on connoit , parce qu’on ne peut connoître & sentir les
maux premiers qu’avec beaucoup' de travaux , &
que la plupart des hommes n’en sont aucun.
Voilà ce qui rend la vérité de ce crime si incertaine à leurs yeux , tandis que ses effets sont
si manifestes.
Je pourrois ajouter que dans l’ordre social ,
quand un homme a manqué à l’honneur , on le
renvoie dans la classe de ceux qui n’ont point
d’honneur ; qu’ainsi , en observant ici-bas quel eff
le principal attribut qui manque aux Etres avec
lesquels nous sommes confondus , il doit être facile d’appercevoir quelle est: la nature du premier crime.
Mais , sans discuter les différentes opinion*
94 Tableau
qui ont régné sur cet objet , nous pouvons croire
que le crime de l’homme fut d’avoir abusé de la
connoissance qu’il avoit de l’union du Principe
de l’Univers avec l’Univers. Nous ne pouvons
douter même , que la privation de cette connoissance ne soit la vraie peine de son crime ; puisque nous subissons tous cette irrévocable punition , par l’ignorance où nous sommes sur les
liens qui attachent notre Etre intellectuel à la
matière.
La preuve manifeste que cette connoissance ne
peut nous être parfaitement rendue , pendant notre séjour sur la Terre , c’est que n’étant dans ce
bas Monde , que pour subir la privation de la
lumière que nous avons laissé échapper , li nous
pouvions y recouvrer pleinement cette lumière,
nous ne ferions plus en privation , & par conséquent nous ne ferions plus dans ce bas Monde.
En effet , les observations les plus simples
sur la lumière élémentaire , nous montrent
à quel degré il faudroit nous élever pour atteindre à la lumière intellectuelle ; car les loix de
ces deux fortes de lumière sont semblables. Outre la nécessité d’un Principe primordial & générateur , il faut à l’une & à l’autre une base ,
une réaction , & une classe d’Etres susceptibles
d’en être les témoins & de participer à ses effets J
ce qui annonce que la lumière sensible , & la
Naturel. 95
lumière intellectuelle n’agissent , ne procèdent ,
& ne se manifestent que par un quaternaire. Et
ce n’est pas sans raison que la lumière élémentaire est au rang des plus admirables phénomènes de la nature matérielle , puisqu’elle ne
peut être complette dans son action & dans
ses effets sans exercer , & mettre en jeu les
quatre points cardinaux de la création universelle.
En ne la considérant que dans ses effets relatifs aux trois régnés terrestres , nous remarquerons que les minéraux étant enfouis dans la
terre sont totalement privé de cette lumière ;
que les végétaux n’en sont point privés , mais
qu’ils la reçoivent sans la voir & sans en jouir ;
que les animaux la voient & en jouissent , mais
qu’ils ne peuvent ni la contempler, ni pénétrer
dans la connoissance de ses loix * enfin que ce
dernier privilège est ré.'ervé à l’homme seul ,
ou à tout Etre doué comme lui des facultés de
l’intelligence.
C’est là où nous apprendrons à reconnoître
tout ce qui nous manque pour posséder la lumière intelleftuelle ; il y a des Etres intelligens
qui sont totalement sépare's de cette lumière
•il y en a qui n’en sont point se'parés , mais
qui ne participent à ses effets qu’extérieurement j il y en a qui en reçoivent intérieure96 Tableau
ment les rayons, mais qui sont dans une ignorance absolue des voies par lesquelles elle se
propage ; il n’y a donc que ceux qui sont admis à son conseil , ou à la science même de
celui d’où tout descend , qui puissent recouvrer
cette connoissance primitive , parce que ce n’est
que là ou ils peuvent à la fois recevoir la lumière , la voir , en jouir & la comprendre ;
enfin c’est là où se déploient avec une efficacité
supérieure tous les pouvoirs du grand quaternaire , parce que dans cette classe supréme résident cous les types des quatre points cardinaux
du monde élémentaire.
L’homme n’a point fu conserver cette sublime
jouissance qui fut jadis son apanage , il a voulu
transposer l’ordre de ces quatre points fondamentaux de toute lumière , & de toute vérité ;
or les transposer , c’est: les confondre ; & les
confondre , c’est les perdre , & s’en priver.
C’est pour cela que l’homme est aujourd’hu1
ravalé dans les classes inférieures , où non seulement il ne connoît plus cette lumière intellectuelle qui malgré tous nos crimes conserve éternellement sa splendeur ? mais encore où il a
peine à l’appercevoir quelquefois , & où il devient souvent pour elle ce que sont les minéraux
par rapport à la lumière élémentaire.
C’est cependant au mileu de cette privation
que
N A T IT R JE ti 97,
que les hommes imprudens se laissent aller à
concevoir des idées si hazardées sur leur nature ,
à bâtir des systèmes aveugles sur les liens qut
nous retiennent en esclavage ; à nous perfuaden
même que par le suicide nous pouvons parvenir;
à les briser.
Si Dieu seul connoît les chaînes qui lient notre
Etre inrellectuel avec la région temporelle , lut
seul sans doute a la puissance d’en opérer la rupture : mais ne craignons point de dire qu’il n’en,
a pas la volonté ; attendu qu’il agiroit alors contre sa justice.
L’homme , au contraire y peut bien avoir 1 X
volonté de se délivrer de ces entraves étrangères
à sa propre nature mais il n’en a pas la puis— ;
fance ; car les malheureux qui se donnent la
mort , croient en vain échapper aux maux & aux
pâtimens : ils ne peuvent détruire ni éviter une
loi qui condamne l’homme injuste à souffrir.
Et en effet , les hommes impurs peuvent être'
séparés de leur corps , sans être pour cela séparés
de leur ame sensible ,• puisque , selon les principes précédera , si leur corps , quoique réel pouC
les autres corps , n’est qu’apparent pour leur Etre
intellectuel , ils doivent être , après qu’ils se sont
délivrés de ce corps , ce qu’ils étoient pendanî
qu’ils y étoient renfermés,
G
Tableau
Si c’étoit donc la foibîesse à supporter le^
Couleurs ; si c’étoit le poisson des vices & les
vapeurs du crime , qui leur rendroient la vie
corporelle insupportable , la mort du corps n’a
rien changé à leur situation intelleêtuelîe ; ils
sont encore rongés par les mêmes poissons j ils
ont encore les mêmes vapeurs à relpirer , les
mêmes langueurs à subir; en un mot, ils sont
comme ces fruits peu mûrs & déjà gâtés , dont
la qualité mal saine ne change pas , quoiqu’on,
leur ôte leur enveloppe , & qui recevant par-là
plus immédiatement l’action d elV/'r, ne sont que
se corrompre davantage.”
En outre , l’homme pouvant se fouiller de
plusieurs crimes pendant sa vie , & s’identifier
avec une multitude d’objets contraires à son
être , il doit , après la mort , éprouver fuccefïïvement toutes les impressions relatives à ces objets ] il doit se nourrir encore des affections «Scdes
goûts qui lui ont paru les plus innocens pendant
sa vie , mais qui n’ayant point à lui offrir un but
solide & vrai , biffent son Etre dans l’inaction
& le néant.
Ce sont toutes ces sub fiance s étrangères qui sont
alors le tourment du Suicide , comme de tout
autre coupable privé de la vie : ,, & peut-être
trouverions-nous ici quelque explication du fyfitême de la Métempsycose , dans lequel les
Nature jÜ 99
Ibommes , après leur mort , sont encore liés \
différens objets élémentaires , & même sont transformés en plantes & en vils animaux ; expressions
qui ne sont que la peinture des goûts, des vices >
des objets dont l’homme a fait ses idoles sur la
Terre ” : car qui sont ceux dont l’Ecre , apiès
la mort , sera assailli par les tourmens & les
îllusions de leur ame sensible ? Enfin , qui seront
ceux dont l’Etre vivra sensiblement , quoique séparé de leur corps ? ce seront ceux qui ici-bas
auront vécu séparés de leur Etre ?
D'après ce que nous venons de voir , l’imprudent qui par le suicide se précipite dans une
nouvelle région avant le temps marqué , n’eût-il
commis que ce seul crime , s’expose sans doute à
des pâtimens plus effrayans , que s’il y fût arrive
avec les forces acquises dans la région visible
par sa confiance à cultiver les facultés avec
lesquelles il devoit y combattre. Il est semblable à un prisonnier , qui , pour se remettre
en liberté , démoliroit sa prison par les fondemens } & la feroit s’écrouler sur lui. Ainsi tout
acte de notre part , qui n’a pas l’aveu de la
nature & de l’ordre , augmente encore les maux
& les foufirances attachées à la condition d©
notre malheureuse postérité.
D’après ces Principes , nous pouvons déjà
teconnoître la sagesse & la bonté de l’Etre di~
C 2
io© Ta b i è a ir
vin , dont tous les décrets portent le caractère
de l’amour. Il ne commande aux hommes que C3
qui peut les rappocher de lui , il ne leur défend
que ce qui les en éloigne : & si toutes les loix de
la Nature & de la raison proscrivent le suicide ,
c’est qu’il trompe l’homme , au lieu de le rendre
plus heureux.
Je pourrois faire voir que cette sagesse & cette
bonté se manifestent également par la naissance
de l’homme à la vie terrestre ; puisque c’est le
mettre à portée de soulager , par ses combats &
ses efforts , une partie des maux que le premier
crime a occasionnés sur la terre ; puisque c’est lui
confier le secret & l’œuvre de la Divinité même ,
que de l'admettre à pouvoir concourir , dans sa
sphere particulière , à la réparation des désordres
de l’espèce humaine. Enfin quelque rigoureux
que soient les maux qui nous attendent ici bas ,
il suffiroit de penser qu il est possible à l’homme
de n’en être point abattu ; que c’est à ses erreurs
& à ses foiblesses qu’il en doit attribuer la plus
grande partie ; que dès-lors il se pourroit qu’ils
fussent nuis & apparens pour lui ; & qu’ainsi c’est
peut-être l’homme qui leur donne toute leur valeur. Mais, pour concevoir de semblables vérités,
il faudroit s’élever à une sublimité très-étrangere à la plupart des hommes , qui ont peine à
fo former des idées vraies & constantes ^ sur les
IV»
Naturel.
résultats meme les plus simples d’une justice
matérielle ,* ainsi je ne m’étendrai point sur cet
objet.
L’homme , en s'unifiant par une fuite de la
corruption de sa volonté aux choscs mixtes de
la région apparente & relative , s’est assujetti à
l’aciion des difierens principes qui la constituent,
& à celle des difierens agens préposés pour les
soutenir , & pour présider à la défense de leur
loi : & ces choses mixtes ne produisant par leur
assemblage que des phénomènes temporels, lents,
& fuccefiifs , il en résulte que le temps est le
principal instrument des foufirances de l’homme,
& le puissant obstacle qui le tient éloigné de son
Principe ; ,, le temps est: le venin qui le ronge ,
tandis que c’étoit lui qui devoit purifier & dissoudre le temps : le temps enfin, ou la région qui
sert de prison à l’homme , est: semblable à l’eau
dont le pouvoir est: de tout dissoudre , d’altérer
plus ou moins vite la forme de tous les corps ,
& dans laquelle on ne peut plonger l’or , sans
qu’il n’y soit privé du dix - neuvième de son
poids ; phénomène qui selon des calculs intégrés représente au naturel notre véritable dégradation. ”
En effet le temps n’est que l’intervalle entre
deux actions: ce n’est: qu’une contr’adlion , qu’une
fufper.fion dans l’afiion des facultés d’un Etre
G 3
'loi T A B I E A tf
Aussi , chaque année , chaque mois , chaque
semaine , chaque jour , chaque heure , chaque
moment , le Principe supérieur ôte & rend les
puissances aux Etres , & e’est cette alternative
qui forme le temps. Je puis ajouter, en passant ,
que l’étendue éprouve également cette alternative } Qu’elle est fcumife aux mêmes progressions
que le temps : ce qui fait que le temps & l’espace sont proportionnels.
Enfin considérons le temps comme l’espace
contenu entre deux lignes formant un angle. Plus
les Etres sont éloignés du sommet de l’angle y
plus ils sont obligés de subdiviser leur action ,
pour la completter ou pour parcourir l'espace
d’une ligne à l’autre au contraire , plus ils sont
rapprochés de ce sommet , plus leur action le
iimplifie : jugeons par-là quelle doit être la simplicité d’aêlion dans l’Etre Principe qui est luimême le sommet de l’angle. Cet Etre n’ayant
a parcourir que l’unité de sa propre essènce 9
pour atteindre la plénitude de tous ses aêles &
de toutes ses puissances , le temps est abfolumenc
nul pour lui.
Au contraire , tout le poids du temps se fait
sentir à celui qui y étant né pour l’unité d’affion_,
est placé à l’extrémité des deux lignes. Voilà
pourquoi de tous les Etres sensibles , l’homme
est celui qui s’ennuie le plus ; car ? étant celui dont
Nature i. *03
fadicn naturelle est: aujourd’hui la plus distante
de celle de fou Principe ; étant le seul Etre
dont l’action soit étrangère à cette région terrestre , cette action est perpétuellement suspendue
& divisée en lui»
On ne peut douter que la véritable action de
l’homme n'étoit pas faite pour être assujettie à
la région sensible ; puisque la lumière fait des
progrès pour se communiquer à lui , à mefiife
que l’action sensible l'abandonne 5c qu’il s’en dépouille ; & puisque loin qu’il doive attendre tout
de se s sens , il n’a rien que quand ils sont calmes &
dans une espèce de néant pour son intelligence.
Car ce seroit une erreur de le juger subordonné au sensible , parce que Ion esprit fuit communément la croissance & la dégradation du
corps. Cela peut être vrai dans l’enfance , où
chaque homme devant subir les premiers effets
de sa dégradation , présente l’exemple d’un
asservissement total à l'action des Etres temporel.
Cela peut être vrai y aussi dans un âge plus
avancé , si l’homme n’a pas employé sa volonté &
son jugement à évaluer les effets des actions
sensibles. Mais, de ce que le sensible peut
nuire à l’intelleducl &: en suspendre î’activité,
il ne faudroit pas en conclure que les facultés
incelieduelles de l’homme soient le fruit de
G 4
|io4 Tableau
ses sens , & la production des principes m âré~
xieîs qui agissent en lui : car ne pas ruer , ou
donner la vie , sont deux choses très-différentes.-
Œt l’on ne dira jamais qu’un voile épais elf le
'principe de ma vue , parce que je ne puis rien
diffinguer quand il couvre mes yeux.
D’ailleurs n’avons-nous pas reconnu qu’au lieu
d’apprendre , nous ne faisons que nous rappeller ,
^pcur ainsi dire , ce que nous savions déjà , &
cju’appercevoir ce qui n’avoit jamais celle d’être
devant nous ; qu’ainsi les objets sensibles ne nous
donnant rien , mais pouvant au contraire nous
enlever tout } notre tâche , en séjournant parmi
eux, eff bien moins d’acquérir que de ne rien
?
En effet , si les loix des Etres sont qu’ils mafnfeffent toutes leurs facultés, sans se confondre
avec aucune fubfrance hétérogène si tous les
Etres physiques suivent exactement ces loix
chacun selon leur classe , quand ils ne sont point
gênés dans leurs actes , pourquoi l’homme seroitil seul privé de ce pouvoir ?
En appercevant tant de beautés dans les productions des Etres physiques dont la loi n’a
point été dérangée , nous pouvons donc nous
former une idée des merveilles que l'homme
seroit tc,ore en lui , s’il suivoit la loi de sa vraie
pâture ; & qu’à l’image de la main qui l’a formé,
N a t rr r e z: 105
îî tâchât , dans toutes les circonstances de sa vie ,
d’être plus grand que ce qu’il fait.
Son Etre intellectuel arriveroit au dernier terme
de sa carrière temporelle , avec la même pureté
qu’il avoit en en commençant le cours. On le
verroit dans la vieillesse unir les fruits de l’expérience avec l’innocence de son premier âge. Tous
les pas de sa vie auroient fait découvrir en lui la
lumière , la science , la simplicité } la candeur y
parce que toutes ces choses sont dans son essence.
Enfin , le germe qui l’anime , se seroit étendu ,
sans s’altérer; &il rentreront ^ avec le calme de la
vertu } dans la main qui le forma } parce qu’en
lui repréfentaot, sans aucune altération , le même
caractère & le même sceau qu’il en avoit reçu , elle
y reconnoîtroit encore son empreinte & y verroit toujours son image.
On peut dire que si la plupart des hommes
sont tant éloignés d’un pareil calme au moment
de cette importante séparation , c’est: qu’ils n’ont
pas été pendant leur vie assez ingénieux ni allez
fiers pour appercevoir leur grandeur & pour la
conserver , en forte que s’étant confondus avec
Iles choses mixtes & temporelles , ils croient qu’ils
vont cefifer d’être quand celles-ci viennent à les
I abandonner.
Le nombre des temps que l’homme doit subir pour accomplir son œuvre f eit propor-
*ro6 Tableau
tionnéau nombre des degrés, au dessous defqueîfi
il est descendu : car, plus le point d’où une force
tombe est élevé , plus il lui faut de temps & d’efforts
pour y remonter.
Mais pour que l’homme pût acquérir des lumières sur cet objet , il faudroit qu’il nombrât les
forces , les facultés & les droits qui lui manquent.
C’est sur ce nombre que pose la mesure de son
échelle de régénération , ainsi que le poids ou le
résultat qui en doit provenir. Or l’homme peut
voir d’un coup d’œil quel estl’abyme où il est descendu , puisqu’il lui manque autant de vertus qu’il
y a d ’ajlres au dessus de sa tête.
En outre , l’action du temps sur l’homme est
proportionnée à la grandeur des vertus inhérentes aux degrés qu’il doit parcourir, parce
que plus elles sont puissantes & nécessaires à
l’homme, plus la privation doit en être longue,
pénible & douloureuse pour lui. C’est là ce qui
rend son état si cruel & si affligeant ; car si ces
degrés sont l’expression & la force des vertus divines , s’ils sont animés des rayons de la vie
même , s’ils portent en eux un feu primitif &
nécessaire à l’existence de tous les Etres , il fuit
que l'homme en étant séparé , sa privation est entière & absolue.
Quand l’homme seroit assez heureux pour
se former ? pendant son séjour sur la terre , un
N A T U R S Z. TO7
ensemble de lumières & de connoissances , qui
embrassât une forte d’ unité , il ne pourroit encore se flatter d’avoir le complément des véritables jouissances , puisqu’elles sont supérieures à
l’ordre terrestre : il n’auroit que l’esquisse & larepréfentation de ces vraies lumières , puisqu’ici tout
étant relatif , il n’y peut , pour ainsi dire , posséder
rien de réel & de vraiment fixe.
,, Que l’homme intelligent médite ici sur les
loix de l’Astre lunaire ^ qui nous représentent ^
fous mille faces, notre privation ; qu’il examine
pourquoi cet Astre ne nous est viflble que pendant ses jours de matière ; & pourquoi nous le
perdons de vue le vingt-huitieme jour de son
cours y quoiqu’il se leve également sur notre horizon. ”
Tout se réunit pour prouver à l’homme qu’après avoir parcouru laborieusement cette surface,
il faut qu’il atteigne à des degrés plus fixes & plus
positifs , qui aient plus d’analogie avec les vérités
simples & fondamentales dont le germe est dans
sa nature. Enfin , il faut à la mort, qu’il réalise la
connoissance des objets, dont il n’a pu apperce-
; voir ici que l’apparence.
,, Je peux convenir que ces connoissances supérieures consistent dans l’intelligence St l’usage
de deux langues au dessus des langues communes & vulgaires ^ puisqu’elles tiennent aux jouifîroS T A B L É A U
ssances primitives de l’homme. La première i
pour objet les choies Divines & n’a que quant
Lettres pour tout alphabet ; la fécondé en a vingtdeux & s’applique aux productions , soit intellectuelles , soit temporelles du grand Principe :
îe même crime a privé l’homme de ces deux
langues. S’il y avoit une nouvelle prévarication ,
il se formeroit pour lui une troisième langue qui
auroit quatre-vingt-huit Lettres y & qui le reculeroit encore plus de son terme.”
,, J’ajouterai qu’il y a des langues faulTes &
opposées aux trois dont je viens de parler. Celle
qui correspond à la langue Divine ^ a un alphabet
de deux lettres ; celle qui correspond à la fécondé ,
en a cinq ; enfin , s’il y avoit une nouvelle prévarication, la langue fausse qui l’accompagneroit,
auroit cent dix lettres dans son alphabet.”
,, La connoissance des deux langues pures que
l’homme acquiert à sa séparation d’avec les objets
terrestres , doivent produire sur lui des effets
plus satisfaisans que tout ce que nous pouvons
éprouver ici-bas: elles doivent étendre ses jouissances , comme ayant une aCtion plus vivante que
les objets de la Nature visible. Mais aussi , s’il
doit encore éprouver des suspensions dans sa
marche , ces obstacles deviennent plus douloureux pour lui , parce qu’à mesure qu’une force
approche de son centre f sa tendance augmente f
Na t v r s zi
& le choc des résistances devient plus violent. ’*
Cependant il est inévitable pour l’homme qu’il
fu biffe des suspensions , en parcourant les nouveaux degrés de sa réhabilitation ; puisqu’ils ne
sont que la continuation de cette barrière terrible
qui le sépare de la grande lumière , & que la terre
n’est que le premier de tous les degrés. Or y s’il y
a un espace entre la prison de l’homme &son lieu
natal y il est indispensable qu’il le parcoure , &
qu’il en éprouve successivement toutes les allions.
Si un voyageur agile & curieux arrivoit au
pied d’un grouppe de montagnes entassées les
unes sur les autres , & qu’il voulût porter ses pas
jusqu’au sommet de la derniere , cachée dans
les nues ; il faudroit , qu’après avoir gravi
sur la première de ces montagnes , il cessât de
monter, & allât horizontalement gagner le pied
de la fécondé , pour la franchir à son tour , &
ainsi de fuite , jusqu’à ce qu’il fût arrivé au terme
de ses désirs. Image sensible de la régénération
de l’homme, où l’on voit de plus la Sagesse bienfaisante accompagner ses pas , pendant qu’il subie
les loix de la justice ; car y lors même que par
les differentes suspensions , elle paroît retarder nos
jouissances , elle ne se propose que de ménager
nos forces , & de nous donner le temps de les renouveler & de les accroître.
L'homme ne peut parcourir les régions fixes
Isci & Tableau
& réelles de purification , sans acquérir un®
existence plus active, plus étendue, plus libre;
c’est- à-dire , sans respirer un air plus pur , & découvrir un horizon plusvafle , à mesure qu'il approche du sommet désiré ; comme nous voyons
que plus les principes des corps se simplifient ,
plus ils acquièrent de vertus ; &: comme l’air
grossier , qui dégagé des substances matérielles ,
remplit un espace si prodigieux relativement à
celui qu’il occupoit dans les corps, que l’imagination en est presque effrayée.
Au reste, comme les vérités fixes & réelles
que l’homme peut atteindre à la mort , tiennent
à l’ordre intellectuel , qui est; le seul vrai ; il n’est
pas étonnant que , tant que nous sommes ensevelis dans notre matière , qui est relative & apparente, nous ne nous appercevions pas toujours de
ces travaux des autres hommes , déjà séparés de
leurs corps , quoique la seule lumière de l’intelligence nous en démontre évidemment la nécessité ; & le même exemple du voyageur peut encore nous servir d’indice sur cet objet ; car ceux
qui demeurent au pied de la montagne } le perdent de vue, lorsqu’il est parvenu à une certaine
hauteur , & ne peuvent cependant former aucun
doute sur son élévation & sur son existence , quoique leurs yeux corporels ne le puilfentplus fuivx»
dans la marche.
iï A T U R 2 £. '* I i
C’est-ià ce qui rend nos jugemens si incertains
sur le fort des hommes, après la réparation de
leur Etre intellectuel d’avec leur corps ; puisque nous ne pourrions justifier de pareils jugemens , qu’en les appuyant sur une base fixe &
déterminée , & que nous n’en pofîedons que
d’apparentes & de relatives ; , , car il en est de cette
classe intellectuelle & invisible comme du simple
physique élémentaire; toute la Nature est volatile , & ne tend qu’à s’évaporer ; elle le seroic
même en un instant, si le fixe qui la contient lui
appartenoit ; mais ce fixe n’est point à elle, il est
hors d’elle , quoiqu’agissant violemment sur
elle ; & elle ne forme jamais d’alliance avec lui ,
qu’elle ne commence par une dissolution ; or ,
comme dans les deux classes, physique & intellectuelle , il y a plusieurs degrés de diftblutions
il y a aussi plusieurs degrés d’alliances & d’amalgames. ”
Tout ce que nous pouvons donc nous permettre , sur des objets de cette importance , c’est de
tirer quelques inductions , d’après de fidelles observations sur la loi des corps.
Ainsi , semblables à ces globules d’air & de
feu qui s’échappent des substances corporelles en
dissolution , & qui s’élèvent avec plus ou moins
de vîtesse , selon le degré de leur pureté & Pétendpe de leur aCtion ; nous ne pouvons douter qu’à
)fiii T A S L E A tf
leur mort, les hommes qui n'auront point Îaîiïe
amalgamer leur propre essence avec leur habitation terrestre y ne s'approchent rapidement de
leur région natale, pour y briller y comme les
Affres, d’une splendeur éclatante \ que ceux qui
auront fait quelque mélange d’eux-mémes avec les
illusions de cette ténébreuse demeure , ne traverfentavec plus de lenteur l’espace qui les sépare
de la région de la vie ; & que ceux qui se seront
identifiés avec les souillures dont nous sommes
environnés , n’y demeurent ensevelis dans les ténèbres & dans l’obscurité } jusqu’à ce que les
moindres de ces substances corrompues soient dissoutes^& qu’elles fassent disparoître avec elles
une corruption qui ne peut cesser qu'autant
qu’elles finiront elles-mêmes.
Et pour donner plus de poids à ces vérités , je
dirai qu’à la mort , les Criminels relient fous leur
propre jufrice , que les Sages sont fous la jufHce
de Dieu , & que les Reconcilies sont fous sa miséricorde.
Mais ce qui ne nous permet pas de prononcer
sur la mesure selon laquelle s’opèrent ces différens
actes , ou ces différens nombres de temps , c’est
que la justice n'agit pas seule , & qu'il y a d’autres
vertus , qui se combinant avec elle , ne ceffenc
d’en diriger l’action vers le plus grand bien des
Etres ; qui eff leur retour à la lumière*
7*
Naturel.
lI3
5 Ans nous occuper davantage de ces travaux
futurs , auxquels l’homme a livré sa postérité
considérons ceux auxquels il est condamné sur la
terre par une fuite de son incorporisation matérielle.
L’homme n’avoit reçu l’Etre que pour exercer
son aCtion sur l’universalïté des choses temporelles , & il n’a voulu l’exercer que sur une partie
il devoit agir pour l’inteîlectuel contre le sensible , & il a voulu agir pour le fer, sible contre l’in—
tellectuel ; enfin , il devoit régner sur l’Univers;
mais y au lieu de veiller à la conservation de son
Empire , il l’a dégradé lui-même , & l’Univers
s’est écroulé sur l’Etre puissant qui devoit l’administrer & le soutenir.
Par une fuite de cette chute } toutes les vertus
sensibles de l’Univers , qui dévoient agir d’une
manière subordonnée à l’homme dans la circonférence temporelle , ont agi en confusion sur lui ,
6 l’ont comprimé avec toute leur force & toute
leur puissance. Au contraire , toutes les vertus
intellectuelles , avec lesquelles il devoit agir d«
H
IT4 TABLEAU'
concert , & qui dévoient lui présenter une unité
d’action , Te sont trouvées partagées pour lui ,
séparées de lui , & se sont renfermées chacune
dans leur sphere & dans leur région ; de façon
que ce qui étoit simple & un pour lui , est devenu multiple & subdivisé ; ce qui étoit subdivisé
& multiple , s’est congloméré & l’a écrasé de
son poids ; c’est-à-dire , que pour lui le sensible
a pris la place de l’intellecluel , & l'intellectuel
celle du sensible.
Il est des rapports non équivoques , qui nous
indiquent en effet que toutes les forces physiques
de la Nature servirent d’entraves à ce malheureux
homme au moment de sa chûte ; & de même que
le corps que nous portons & qui nous asservit , est
un extrait de tous les fluides , feux , liqueurs &
autres substances de l’individu corporel qui l’a
engendré , de même les chaînes du premier
homme coupable furent composées de l’extrait
de toutes les parties du grand-Monde : ce qui fait
que secondairement à lui, nous pouvons regarder
notre corps comme étant aussi une image de cet
Univers matériel.
En s’asservissant au sensible , non seulement
l’homme a été séparé des vertus intellectuelles &
supérieures , avec lesquelles il concouroit par sa
puissance , mais il a même laissé mélanger &
amalgamer ses propres vertus avec toutes les par»
N A T U R S 1. Il$
très de ft prison , & nous avons des indices de
ce mélange y & de l’origine matérielle du premier homme , dans la loi de génération particulière par laquelle l'homme actuel parvient à
la vie.
Le corps de l’homme , avant sa formation individuelle , est répandu dans toute la forme du
pere ; il est uni à toutes les puissances qui sont
dans son principe générateur. Quand le moment de la naissance est arrivé , le germe corporel répandu dans la forme universelle du pere ,
se concentre , se rassemble en un point. Alors il
s’exile & s’ensevelit , dans le sein ténébreux de
la femme , où mélangé avec des fluides impurs
& enveloppé de mille barrières , il n'a pas même
la jouissance de l’air ; où ses organes les plus
parfaits sont sans fonction , & où il reçoit la
vie & les secours des élémens que par un point
paiïif , tandis que la destination de l’homme
étoit de correspondre activement avec toute la
Nature.
Telle est l’image du premier état corporel de
l’homme coupable qui , banni de sa sphere universelle , fut jeté ignominieusement dans la
forme ou la prison matérielle des hommes; qui
n’éprouvant-là qu’une opposition universelle à
sa véritable action , y fut réduit à la privation
la plus entière , & n’offrit plus qu’un mélange
H z
ii 6 Tableau
honteux de ses propres vertus avec toutes les fubltances hétérogènes qui formoient son obscure
demeure.
Dans cet état y quels ont dû être les premiers
mouvemens de l’homme ? Ç’a été de se dégager
de ces malles étrangères qui l’accabloient ; c’a
été de séparer péniblement ses propres vertus
d’avec toutes ces matières impures avec lesquelles elles étoient confondues ; enfin , ç’a été
de réunir toutes ses forces pour sortir de dessous
les décombres de l’Univers.
Mais des loix positives s’opposant à ce qu’un
Etre puisse s’allier avec ce qui lui est contraire ,
sans porter l’empreinte & les traces de son amalgame , il fut impossible au premier homme de
sortir de son cloaque avec la même pureté , la
même agilité qu’il avoit avant de s’y précipiter \
& voilà pourquoi l’homme particulier , après
avoir séjourné dans le sein de la femme , après y
avoir exercé l’action dont il est alors susceptible
pour démêler son germe sensible d’avec tous les
liens & les entraves qui le resserrent } paroît au
jour renfermé dans une forme plus opaque que
îe fluide subtil qui enveloppoit son propre
germe.
Après que l’homme primitif eut surmonté cet
iobftacle , il lui resta un pas très-confidéi able à
faire ; ce fut de s’unir successivement aux forces
Naturel. 117
Tout se réunit ici pour démontrer la supériorité de l’homme , puisqu’il trouve dans ses propres
facultés, de quoi s’élever jusqu’à la démonstration
du Principe actif & invisible dont l’univers reçoit
l’existence & ses loix ; puisque dans les œuvres
même matérielles qu’il a le pouvoir de produire ,
il trouve la preuve que son Etre est d’une nature
impérilTable.
Qu’on n’oppose point à ces réflexions ; les actes
*0 Tableau
sensibles & matériels qui sont communs â
l'homme & à la bëte. En parlant de ses œuvres,
nous n'avons point eu en vue ces actes naturels
qui l’assimilent aux animaux , mais ces actes de
génie & d’intelligence , qui le distingueront toujours par des caractères frappans & par des figneî
exclusifs.
K* i —
Cette différence de l’être intellectuel de l’homme d’avec son être sensible , ayant été démontrée
avec une entière évidence , dans l’écrit dont j’ai
tiré l’épigraphe de cet Ouvrage, nous nous bornerons à faire remarquer ici , que nous ne pouvons faire exécuter la moindre de nos volontés ,
sans nous convaincre que nous portons par-tout
avec nous-mêmes le Principe de F être & de la vieOr comment le Principe de F être & de la vie
pourroit-il périr t
Cependant , malgré ce caractère diftinéHf ,
l’homme est dans une dépendance absolue ,
relativement à ses idées physiques & sensibles.
On ne peut nier qu’il ne porte en lui toutes les
facultés analogues aux objets qu’il peut connoître ;
car que sont toutes nos découvertes , sinon la
vue intime & le sentiment fccret du rapport qui
existe entre notre propre lumière & les choses
mêmes ; néanmoins nous ne pouvons avoir l’idée
d’aucun objet sensible , li cet objet ne nous communique ses impressions ; & nous en avons la
Il
Naturel.
preuve en ce que le défaut de nos sens nous
prive, soit en entier, Soit en partie , de la connoissance des objets qui leur sont relatifs.
Il est vrai que souvent , par comparaison, par
la seule analogie, les idées premières nous conduisent à des idées fécondés , & que par une forte
d’induction , la connoissance des objets présens
nous fait former des conjectures sur des objets
éloignés ; mais alors nous Sommes encore fournis
à la même loi, puisque c’est toujours le premier
objet connu , qui Sert de mobile à ces pensées , &
que sans lui , ni l’idée Seconde , ni l’idée première
n’auroient été produites en nous.
Il est donc certain , qu’en ce qui concerne les
objets sensibles & les idées qui leur sont analogues,
l’homme est dans une véritable Servitude ; principe dont nous tirerons dans la fuite de nouvelles
lumières sur sa véritable loi.
Indépendamment des idées que l’homme acquiert journellement des objets sensibles } par
l’action de ces objets sur les Sens , il a des idées
d’une autre classe ; il a celle d’une loi , d’une
Puissance qui dirige l’univers & ces mêmes objets
matériels; il a celle de l’ordre , qui doit y pre'sider;
il tend enfin , comme par un mouvement naturel , vers l’harmonie , qui Semble les engendrer &
les conduire.
ti Tableau
Il ne peut se créer une seule idée; & cependant il a celle d’une force & d’une sagesse supérieure , qui est à la fois comme le terme de toutes
les actions & de toutes les loix , le lien de toute
harmonie , le pivot & le centre d'où émanent &
où aboutissent toutes les Vertus des Etres. Car tel
est le véritable résultat de tous les systèmes 9 de
tous les dogmes , de toutes les opinions , même
les plus absurdes , sur la nature des choses & sur
celle de leur Principe. Il n’est aucune doctrine 9
sans en excepter l’Athéisme , qui n’ait pour but
cette étonnante Unité , comme nous le verrons
dans la fuite.
des divers elémens qui agissoient dans son atmosphère ; telle est aussi la tâche de l’homme particulier, qui, après avoir été admis à la lumière
élémentaire , languit encor longtemps , avant
d’accoutumer ses yeux à son éclat , Ton corps
aux impressions de l’air , fk Tes organes aux
différentes loix établies pour les formes corporelles.
Nous ne voyons jusqu’ici pour l’homme qu’un
travail corporel & physique : toutes ces choses
le passant dans l’ordre élémentaire , & par des
causes non libres , on n’y distingue point les
signes vrais des travaux de l’homme intellectuel ’y
mais on y découvre au moins leur loi & leur
nécessité ; & de même qu’en recevant la naissance , l’homme est censé avoir rassemblé en
lui ses- vertus physiques & particulières , avec
lesquelles il peut parvenir à participer aux forces
universelles de l’atmosphère, qu’il a quittées &
qui sont extérieures à lui ; de même l’homme
intelîectuel , délivré de sa première prison , &
admis avec sa forme matérielle sur la terre , doit
travailler à recouvrer successivement ses propres
forces & ses propres vertus intellectuelles , avec
lesquelles il peut tendre à recouvrer celles dont il
a été séparé par le crime.
Mais ce que l’homme physique fait d’une mapafTive & aveugle dans le corporel
H 3
mere
7
ii8 Tableau
l’homme intellectuel doit le faire par les efforts
constans & libres de sa volonté. C’est par-là qu’il
peut se délivrer de la mort à laquelle il s’étoit
dévoué, en se concentrant dans une a£tion particulière. Car les corps eux-mêmes se détruisent
quand leur action se porte en un seul point &
abandonne les autres parties de la forme. Or, de
même que les corps affectés de maladie ne peuvent échapper à la mort , que quand l’action qui
s’est isolée en eux redevient générale ; de même
l’homme intellectuel , qui s’est réduit volontairement à une classe inférieure & bornée , doit généraliser tout son Etre , & en étendre les vertus
jusqu’aux extrémités de- son enceinte particulière ,
s’il veut atteindre jusqu’à cette enceinte universelle & sacrée dont il s’est banni.
Enfin la volonté étant en quelque forte le
sang de l’homme intellectuel & de tout Etre
libre ; étant l’agent par lequel seul ils peuvent
effacer en eux & autour d’eux les traces de l’erreur & du crime , la revivification de la volonté
est la principale tâche de tous les Etres criminels : & vraiment , c’est un si grand œuvre ,
que toutes les puissances y travaillent depuis
l’origine des choses , sans avoir encore pu l’opérer généralement.
Il y auroit ici à présenter de nouveaux rapports très-exacts entre l’incorporisation matérielle
N A T U R JS L.
de l’hômme particulier & celle de l’homme général ; & l’on pourroit , en suivant les loix de la
génération dans tout son cours , s’instruire d’une
manière positive sur la punition du premier coupable , sur le temps qu’il a séjourné dans sa première prison , sur le moment fixe où il en est:
sorti. ,, On pourroit & découvrir l’origine de
l’Univers même, & l’action des agens de toutes
les classes , en y voyant opérer tous les nombres :
on y apprendroit la différence de la division régulière du cercle d’avec sa division irrégulière ,
pourquoi la grosseur du placenta est en raison inverse de l’accroissement du fœtus ; pourquoi les
mouvemens de ce fœtus ne sont jamais sensibles
avant le terme de trois mois , ni plus tard que
celui de six * pourquoi il prend d’abord dans le
sein de sa mere une forme sphérique ; pourquoi ,
à un terme plus avancé , il se trouve avoir la tête
en haut , la face en avant; pourquoi, vers la fin
du huitième mois , il se prollerne , & se dispose à venir ramper sur la terre ; enfin , pourquoi il a tant de penchant au sommeil après pa
naissance.
Mais , pour faire les rapprochemens de ces faits
à leurs types , il faut être habitué à un genre
d’observations peu connu de la plupart des Lec--
teurs, & dont ils ne sentiroient pas les résultats^
dès qu’ils n’en possèdent pas les bases.
H 4
i2© Tableau
Bornons-nous donc à remarquer que îe pre^
mïer travail que l’homme intellectuel ait à faire ,
après avoir séparé & dégagé péniblement ses propres vertus ensevelies fous les ruines de son trône ,
c’est de s’unir à celles de l’Etre le plus voisin de
lui y où à celles de 1-a Terre ; & de même que
l’homme corporel enfant ell obligé pendant un
temps de tirer sa subsistance du lait de la femme 9
de même l’homme intellectuel est obligé de commencer par la Terre , à recouvrer les lumières
qu’il a perdues & qui sont aujourd'hui subdivisées pour lui dans toutes les régions ; car la Terre
Æjft la mere & la racine de l’Univers.
Toutes les loix physiques & intellectuelles que
nous venons de présenter sur la marche nécessaire
de l’homme dégradé , lui sont fl naturelles , que
dans l’ordre humain même , l’homme temporel
les met tous les jours en aCtion ; & démontre sans
cesse cette activité essentielle à notre Etre ,
quoiqu’il se trompe fî souvent sur ce qui devroit
en. être l’objet.
Quand l’homme ambitieux & avide cherche
avec tant d’ardeur à se distinguer de ses semblables ; quand les hommes privés &c les Souverains
reculent les limites de leurs Domaines & de leur
empire y & voudroient les porter jusqu’aux extrémités du Monde , ils ne sont que suivre , d’une
manière fausse, la loi de leur nature, quirépugneÏ2I
Na t u r s l:
à des bornes & à des entraves ; c’est-à-dire , qu ils
représentent ce que l’homme vrai devroit faire f
en reportant jusqu’aux confins de son domaine ,
ces bornes physiques & matérielles qui auroient
dû toujours conserver relativement à lui leur
distance naturelle. C’est même cette loi ineffaçable , qui opérant avec toute son intégrité sur
les enfans, leur donne cette aftivité tumultueuse , cette impulsion destructive que les hommes peu réfléchis taxent de vice & de méchanceté , tandis qu’elle n’est que l’esset de 1 opposition nécessaire qu’un Etre vrai & universel doit
éprouver de la part de tous les objets faux & rétrécis avec lesquels il est emprisonné.
Quand, d’un autre côté, l’homme curieux >
l’homme industrieux cherche à rassembler autour
de lui les productions précieuses de la Nature '
qu’il ne craint point de se transporter jusqu’aux
lieux les plus éloignés , pour en rapporter des
raretés de toute espèce , & les réunir fous ses
yeux ; quand le savant Naturaüfte fait voyager
sa pensée dans tous les climats ; qu’il poursuit
toutes les découvertes , & qu’il impose par-là
une forte de tribut universel sur la Nature terrestre ; quand enfin le Chymiffe cherche par la
deflruétion des enveloppes des corps , à pénétrer
jusques aux Principes auxquels ils doivent l’existence , tous ces travaux ne sont que l’image
122
Tableau
de ce que l’homme doit faire ici-bas ; & lui enseignent qu’il est deftinéà rapprocher de lui toutes
les parties de son empire.
II est donc vrai qu’après avoir reçu dans un
lieu ténébreux une enveloppe grossière , après
avoir rallié en lui les forces intellectuelles qui
lui sont propres , l’homme a encore à multiplier ces mêmes forces , en les réunifiant à celles
qui sont extérieures à lui ; il a , dis-je, à recueillir
les vertus de tous les régnés terrestres ; à distinguer
toutes les espèces de chaque régné , & meme les
caractères particuliers de chaque individu ; il z
enfin à scruter jusqu’aux entrailles de la Terre ,
pour y apprendre à connoître les désordres qui
sont l’horreur & la honte de notre triste demeure y
lesquels nous sont indiqués soit par les métaux qui
n’ont point à' huile , soit par la fureur des volcans y
soit par le grand nombre à' insectes & à' animaux
malfaisans & vénéneux , qui sont bannis de dessus
la terre , & se cachent dans ses gouffres , comme
si le jour leur étoit interdit.
Et c’est ici où les travaux de l’homme dans
son séjour terrestre , se peignent avec toute leur
âpreté ; car, en rappellant l’exemple temporel de
l’homme avide, ambitieux, curieux y industrieux
& adonné aux sciences vulgaires , on voit les
énormes obstacles , qu’il doit journellement rencontrer avant de pouvoir facisfaire ses désirs»
Naturel. 123
Des mers à traverser , des précipices à franchir ,
des Nations entières à réduire , des intempéries
de tout genre à éprouver , des régions impures à
parcourir y des privations & des lenteurs à subir
par les retards & les variétés des faisons ; voilà l’état journalier de l’homme intellectuel , dont
l’homme temporel est l’image.
Ce qui rend ces travaux si imposans , c’est: que
si l’homme laisse écouler en vain le nombre de
temps accordé pour les accomplir , il lui faut un
fécond nombre de temps plus considérable , plus
pénible que le premier ,• attendu qu’il a alors &
la première & la fécondé force à acquérir. Si pendant ce fécond nombre de temps , ce malheureux
homme ne remplit pas mieux la tâche qu’il ne l’a
fait dans le premier, il en faut nécefiaiiement un
troisième encore plus rigoureux que les deux autres, & ainsi de fuite, ians qu’on puisse fixer d’autres
termes à ses maux , que ceux qu’il leur fixera lui—
même , en sacrifiant toutes les remAîquifontenlui.
S’il dérobe une partie de l’holocauste , celui qui le reçoit , lui retient aussi une partie de la
récompense , jusqu’à ce qu’il se soumette à payer
sans réserve un tribut qu’il ne peut rendre efficace & complet, qu’en y faisant contribuer tout
son Etre.
Cependant ce tribut , ce sacrifice , cette œuvre
enfin, l’homme n’a que le moment de sa vie corÏ24 T A B I E A U
porelle pour le déterminer ; car la vie terrestre
est la matrice de l’homme futur ; & de même que
les Etres corporels apportent & conservent sur
cette terre , la forme , le sexe & les autres lignes
qu’ils ont puissés dans le sein de leur mere ,• de
jnême l’homme portera dans une autre terre , le
plan , la firuclure , la manière d’être qu’il se sera
fixée lui-même pendant son séjour ici-bas.
S’il en parcourt inutilement l’intervalle , loin
de se revivifier y il ne fait que de se rendre ihhabile
à connoître jamais la vie , comme ces plantes maigres & viciées , qui non-seulement voient palier
en vain sur elles les rayons du soleil , mais qui ne
sont que se dessecher d’autant plus à sa chaleur ,
& perdre le peu de suc qui leur restoit pour s’améliorer & devenir fertiles.
Tels sont les dangers qui nous menacent , depuis la corruption & la chute du premier coupable tel est; l’état de l’homme dans son séjour ténébreux , où non-seulement il ne connoît pas son.
propre nom , mais encore y où prelfé du poids de
toutes les sphères & de toutes les actions auxquelles il s’est assùjetti , il peut en être opprimé ,
s’il n’emploie utilement tous les eftorts de sa volonté , & le secours favorable qui lui est: encore
offert , pour soutenir leur violence & pour en
diriger les effets à son avantage. Car l’aftivité de
ccs Puissances formidables est: d’autant plus.
Naturel. ii f
douloureuse pour lui , tant qu’il est réduit à lui—
même , que ne jouissant pas de leur lumière ,
il ne fait où fuir pour en éviter le choc & la
poursuite ; enfin , placé entre des abymes & des
forces imposantes qui le compriment , il est à
chaque iiaftant exposé à être froissé , déchiré , ou
à tomber dans les précipices qui sont toujours
ouverts fous ses pas.
Dans cette affligeante dégradation , n’appercevant plus les propriétés fixes & simples de l’unité y il est réduit à errer autour du temple qui
les renferme , & dont il s’est lui-même interdit l’accès ; s’il peut seul , par sa persévérance ,
parvenir quelquefois jusqu’au pied de cette auguste
enceinte, & entendre de loin 'le fondes cantiques, que des voix pures y prononcent avec des
paroles de feu ; ces voix ne trouvant plus la même
pureté dans la sienne , ne peuvent lui permettre
de s’unir avec elles , ni de se mêler à leurs concerts.
Et voilà quelles sont les fuites du premier crime
de l’homme , par rapport à toute sa postérité.
Ces fuites funestes ne se bornent pas à
l’homme , elles s’étendent sur tous les Etres fenflbles & sur toutes les parties de l’Univers ; puisque rien de ce qui compose le temps y ne peut se
soustraire aux fouffirances , conformément à la définition que nous avons donnée du temps.
En effet , l’homme choisi par la Sagesse fui2 6 Tableau
prême pour être le signe de sa judice & de sa
puissance , devoit resserrer le mal dans ses limites, & travailler sans relâche à rendre la paix à
l’Univers. Et sa sublime destination annonce assez
quelles doivent être ses vertus ; puisque lui seul
devoit posséder toutes les forces partagées entre
tous les Etres rebelles.
Mais, s’il a laide corrompre sa virtuelle activité ; (1 au lieu de subjuguer le désordre , il a
fait alliance avec lui , ce désordre a dû s’accroître
& se fortifier au lieu de s’anéantir ; & cette
enceinte universelle , qui servoit de borne au
Mal y a du être d’autant plus exposée à ses attaques & à son aflion. Ce qui doit faire concevoir comment tous les Etres de la région sensible peuvent être aujourd’hui dans un plus grand
pâtiment, ou un plus grand travail, qu’ils ne
l’étoient avant le crime de l’homme.
Il faut convenir néanmoins que les pâtimens
naturels de ces Etres sensibles ne peuvent se comparer à ceux de l’homme; parce que l’homme
ayant un principe de plus qu’eux, est susceptible
de peines & de plaisirs qui leur sont tout-à-fait
inconnus.
Il seroit à présumer aussi qu’il existe des différences entre les pâtimens des Etres qui composent la clade matérielle. Si la plante souffroit , ce
seroit moins que l’animal : si le minéral souffroit ,
ce
Naturel. 127
ce seroit moins que la plante & l’animal , vu la
différence des principes qui constituent ces trois
régnés. Mais , pour ne point ralentir notre marche , nous comprendrons fous la dénomination
d’Etres sensibles & corporels , tout ce qui est en
action dans la Nature , & tout ce qui est corps
de matière , laissant à l’intelligence du Lecteur à
faire les diftinûions particulières que l’immensité
des détails peut exiger.
On se demandera comment il se peut que les
Etres sensibles & corporels de la Nature , qui ne
sont pas libres , soient fournis sans injustice aux
fuites du désordre ?
Les Etres sensibles & corporels de la Nature ne
sont que des Etres d’action : comme tels , ils ne
sont pas susceptibles de bien ni de mal par euxmêmes, & on ne peut leur appliquer aucune des
loix de la moralité. Tout ce que les notions naturelles nous font comprendre, c’est que le Principe
suprême ne les astreint pas à des actions plus
fortes que celles qu’il leur a accordées. Ainsi , à
quelque degré que soit portée cette aâion ,
comme elle ne peut excéder leurs pouvoirs , la
Sagesse est à couvert de l’injustice. Car toutes les
puissances existantes venant d’elle , sont soumises
à ses droits & à son usage y quand la loi de son
conseil lui demande de les employer.
D’ailleurs , cette Sagesse mesure & dispos8
iz8 Tableau
toutes les forces & toutes les puissances , sur la
réglé de sa propre gloire : ainsi elle iroit directement contre ses intérêts , si elle pouvoit permettre à ces puissances de s’étendre au-dela de
leurs bornes , puisque ce seroit les dissoudre &
les détruire.
Le pâtiment des Etres sensibles ne nous paroit
donc plus choquer la justice ; puisque ces Etres
ne sont que les instrumens de la Sagesse , & les
moyens temporels qu’elle emploie pour arrêter
les progrès du mal. Car leur loi particulière &
essentielle , fondée sur la base inébranlable de
toutes les loix , répugne absolument à l’action,
rebelle & désordonnée , qui tend sans cesse à
déranger cet ordre en eux : aussi ne sont-ils jamais
altérés dans leur principe , quoiqu’ils le soient
souvent dans les résultats & les effets de ce
principe.
Dans ce sens , lorsque les Etres sensibles sont
en pâtiment , le décret temporel de la justice est
dans la force de son accomplissement : parce que
leur loi combat plus vigoureusement contre la
force opposée , qui cherche à les détruire & à
faire parvenir le désordre julques dans le principe de leur aéïion.
On voit par-là, commment les pâtimens des
Etres matériels tournent à l’avantage & au maintien de la loi qui les constitue 3 & comment ils remplirent
Naturel. iiy
pîîffent tes Décrets de la Justice divine sur les puissances ennemies , qui n’éprouvent dans ces combats & dans leurs fuites , que contrariétés &
tourmens inexprimables. Car quel plus grand
supplice peut-on concevoir que de persévérer dans
des efforts opiniâtres, mais impuissans ; qui plus
ils sont soutenus , plus ils tournent à la honte &
à la rage de ceux qui s’y abandonnent
Si des hommes imprudens , observant les pâti—
mens des Etres sensibles , ont osé condamner les
voies de Dieu & le taxer d’injustice , c’est qu’ils
n’ont jamais fait attention que l’homme étant
destiné à représenter la Divinité dans ses actions , il la représentoit aussi dans les moyens
par lesquels ces avions se manifestent ; quoique
toutes les classes étant descendues , ces rapports
ne se découvrent presque plus aujourd’hui que
matériellement , ce qui néanmoins est suffisant
pour lever la difficulté.
En effet, qu’un pere voie son fils attaqué par
des malfaiteurs, ou menacé de quelque danger
considérable , ce pere tendre volera sans doute
à son secours , & ne craindra pas , pour le sauver , de mettre en usage toutes les forces, &
tous les organes de sa propre forme corporelle
& sensible. Cependant les membres de ce tendre pere ne sont pour rien dans les désordres
contre lesquels il les emploie & quoiqu’ils
ï
130 Tableau
puissent être maltraités , blessés , nous n'y voyons
pour eux aucune injufrice , parce qu’ils ne sont
que des êtres subordonnés & que l’amour paternel qui les commande , justine toutes les avions
qu’il en exige.
Poions pour un moment, que les Etres sensîbles universels sont par rapport à la Divinité ,
ce que sont les organes matériels dans l’exemple
cité , nous ne lerons plus étonnés qu’elle les
emploie pour venir au secours de l’homme ; quoique ces êtres , ou ces organes sensibles n’aient
point coopéré aux crimes qui ont exposé l’homme
à la mort..
Mais comme l’emploi des êtres sensibles , dans
le grand œuvre de la Sagesse Divine , tient à des
loix & à des connoissances supérieures , ce sujet
est trop au dessus de la portée du grand nombre , pour espérer qu’en portant plus loin nos réflexions, elles fussent entendues généralement.
D’ailleurs , indépendamment des souffrances
attachées par les loix de la Nature , à tous les
êtres sensibles , ils en éprouvent de très-confidérabîes qui semblent naître d’une cause étrangère à ces loix ; telles sont les souffrances
qui résultent de l’empire de l’homme sur les
animaux , & de l’emploi qu’il en fait , soit dans
les sacrifices religieux soit pour ses besoins
alimentaires , soit pour différents services &
Naturel. x^i
usages , soit enfin potir ses amusements.
Si, pour justifier ce nouveau genre de pâtimens que les religions , les besoins , la cruauté ,
la dépravation des sociétés peuvent ajouter aux
ioutfrances naturelles des animaux , je retraçois
encore les droits de l’homme ; si je rappellois
l’étendue de Ton autorité , l’abus qu’il en fait
envers les Etres sensibles , n’en paroîtroit pas
Tans doute plus excusable , ni les animaux moins
innocents.
Telle est: néanmoins Pimmenfité de fies pou»
voirs , qu’il asservit à son action tout ce qui elb destiné à en être l’objet , & de même qu’il ne tiendroit qu’à lui de légitimer jusqu’aux moindres actes de sa puissance , de même il peut les rendre
nuis , criminels pernicieux.
Mais pour calmer toutes les difficultés sur
cette vérité profonde , nous ajouterons ici que
les vertus supérieures qui n’ont point participé au crime de l’homme , participent cependant aux fuites laborieuses que ce crime
entraîne après lui : & si l’homme a pu porter les influences pénibles de ses désordres jusques sur des Agents libres , sur les Ministres
de la Sagesse Divine , il n’est pas étonnant qu’il
puisse les étendre aussi sur de simples objets
passifs , sur des objets de dépendance & dç
servitude.
I Z
iji Tableau
Or ce que nous avons dit des difFérens pâtimens
des Etres corporels, en raison des difFérens principes qui les constituent , nous pourrions le dire
également des Etres qui sont au dessus de l’ordre
élémentaire , &au dessus de l’homme. Nous pourrions montrer quelle est leur souffrance , ou plutôt la vivacité de leur zèle & de leur ardeur pour
le rétablissement de l’ordre, puisqu’ils communiquent à tous les Principes & à toutes les Puissances. Nous dirions que plus un Etre est voiftn de
la Vérité' y plus il souffre de ceux qui la nient &
qui la combattent.
Et en efFet , il la voit : première cause de pâti—
ment & d’affliction , quand il apperçoit que des
Etres qui tiennent d’elle toute leur force & jusqu’à leur moindre mouvement , sont assez insensés pour prétendre en détruire les pouvoirs &
l’existence.
En fécond lieu , il la sent ; il en connoît, par
une jouissance continue, toute la douceur: nouvelle cause de pâtiment & d’affliction ; quand il
voit des Etres divins par leur origine y s’éloigner
de la source de leur vie, & vouloir , pour ainsi
dire le forcer à se séparer d’elle & à s’en arracher
avec eux.
On pourroit juger de là , quelles doivent être
les douleurs que produisent l’intérét & l’amour
dans des Etres qui touchent à la Vérité même ; qui
N A T V R E L. 133
sont comme unis & confondus avec elle; & qui
étant destinés à en contempler en paix , l’ordre &
l’harmonie , sont forcés de détourner leurs regards de ce spectacle ravissant , pour les porter
sur le désordre & la confusion.
Quel crime peut donc égaler celui de l’homme,
s’il n’est rien dans la Nature matérielle & immatérielle qui ne s’en ressente , & si toute la chaîne
des Etres en est ébranlée .<*
8.
-Laissons tomber le voile sur cet abyme
de désordres & de douleurs, & arrêtons nos yeux
sur les secours qui nous environnent , pour y découvrir combien il nous reste encore d’espérances.
La loi universelle de réaction y en nous servant de
guide dans cette sublime carrière , nous convaincra de l’étendue des jouissances de celui de qui
nous tenons notre origine , & de son amour extrême pour ses productions.
Dans l’ordre des générations , les Agens d’action & de réaction ont besoin d’être diftinds par
leurs vertus y mais il faut qu’ils soient de la même
13
'134 Tableau
essence & de la même nature , pour que leur
œuvre leur soit sensible.
C’est pour cela que la génération des plantes
n’est pas sensible pour elles , parce qu’elle s’opère
par la réaction de l’eau , ou par celle d’autres sucs
terrestres très-inférieurs & très-différens d’elles.
C’est: pour cela que la réproduction de la plupart
des animaux se fait avec une grande sensibilité
pour eux , parce qu’ils ont pour agens de réaction
des Etres de leur espèce.
C’est: pour cela que les fruits de la pensée & les
aCtes de l’intelligence sont si séduisans pour
l’homme , parce que toutes ces choses s’opèrent sur
lui par des Agens de sa propre nature, & analogues
à lui , quoiqu’il soit actuellement séparé d’eux.
Que l’on conçoive donc quelles doivent
être l’aCtivité & les délices de l’existence de
-Dieu , qui ne cesse de produire hors de lui l’immensité des Etres; & qui, pour les produire,
n’emploie que ses propres facultés & sa propre
essence , c’est-à-dire , des agens de réaction non
seulement qui lui sont relatifs , mais encore qui
lui sont égaux , qui sont confondus avec lui , qui
sont lui-même. De façon que produisant des
œuvres au dessus de tout ce que les sens & la
pensée peuvent nous offrir , & réunifiant en lui
seul tous les agens & toutes leurs jouilfances , il
devient à nos yeux le suprême foyer de toutes les
Naturel. 133
félicités , & le centre universel où réfléchit l’ardeur de toutes les affections de la vie.
Ce rapport incontestable influe nécessairement
sur les liens qui unissent les productions temporelles à leur Principe générateur : liens qui sont
plus sensibles , à mesure que l’œuvre elle - même
est plus considérable ; puisque ces liens sont
nuis pour ainsi dire, entre l’arbre & le fruit,
û nous considérons ceux qui se trouveront
entre les animaux & leurs petits : & ils paroissent bien moindres encore , lorsqu’on les
compare à ceux qui ont lieu entre notre Etre
intellectuel & les productions qui lui sont
propres.
Que doivent donc être ceux qui correfpondenc
de Dieu à l’homme ? Quelle doit être l’ardeur
de son amcur pour nous , puisque l’homme étant
la plus sublime des productions, & Dieu le plus
sublime de tous les Principes producteurs , tous
les liens d’amour & d’union que nos plus hautes
pensées puissent nous faire concevoir , exiflententre ces deux Etres.
Il y auroit ici une infinité d’autres rapports à
exposer sur les loix de la conception des Etres ,
sur leur simplicité , à mesure qu’ils s’élèvent & se
rapprochent de la première source , & sur la
fubdiviflon à laquelle ils sont fournis , à proportion qu’ils s’en éloignent & qu’ils descendent»
I A
V
13 6 Tableau
On verroit la raison pour laquelle , hors dis
temps , toutes les facultés sont dans le même
Etre ; au lieu que , pour les Etres dans le temps ,
ces facultés demandent autant d’agens distincts:
on pourroit faire connoître lacause finale de cette
grande & magnifique loi par laquelle les animaux
parfaits naissent avec la firnilitude de leur Principe générateur ; au lieu que les animaux imparfaits , tels que les infectes , éprouvent plusieurs
mutations sensibles dans leur forme , avant de
parvenir à cette ressemblance : on pourroit obferverque notre corps passant par toutes les révolutions de la matière , n’est , pour ainsi dire 9
qu’un insecte , par rapport à notre Etre intellectuel , qui , dès i’instant de son émanation , a reçu
le complément de son exillence : on pourroit enfin remarquer que notre Etre intellectuel luimême , dans son état présent , est une espèce
d’insecte ^ relativement aux Erres à qui la corruption & le temps ne sont pas connus.
Car , quoiqu’il ait reçu avec l’émanation le complément de son existence , il est assujetti , depuis
sa chute } à une transmutation continuelle de
difFérens états fuccefiifs , avant d’arriver à son terme : tandis que le premier Auteur de tout ce qui
existe , fut & sera toujours ce qu’il est: & ce qu’il
devoit être. Mais ces détails nous entraîneroient
dans des sentiers sans nombre & sans limites.
Naturel. 137
Il nous suffit de rappeller ici que l’homme
porte en lui un germe invisïble , incorruptible,
dont il a droit d’attendre des fruits analogues à sa
propre essence , comme lorsque nous semons des
germes végétatifs , nous en obtenons des fruits
analogues aux principes dont ils sont sortis. Il
suffit de remarquer que si nous voulons voir nos
travaux couronnés par le succès , il faut par
exemple , qu’après avoir semé des fleurs , nous
les cultivions avec l’attention la plus assidue.;
& quand Je terme de leur croissance est rempli ,
c’est alors que nous dédommageant de nos soins,
elles nous rendent pour tribut , les douceurs de
toutes les propriétés qui sont en elles ; elles flatr
tent nos yeux par leurs couleurs, & notre odorat
par leurs parfums ; elles peuvent même porter
la joie & le bien-être dans tout notre individu,
par les sucs & les baumes salutaires qu’elles y
font couler.
Ces images doivent nous faire comprendre que le bon ou le mauvais état des Etres ,
dépendant presque toujours de l’espèce de réaction qu’ils reçoivent , nous ne sommes placés icibas que pour nous défendre des mauvaises réactions , & nous en procurer d’avantageuses :
que si ce n’étoit pas la main de la Sagesse
qui cultive sa propre semence , & qui réactionne
le germe sacré qu’elle a placé dans nous , en
*38 Tableau
vain prétendrions-nous produire des fruits analogues à l’arbre qui nous a engendrés ; en vain
pourrions-nous jamais espérer de voir s’exhaler
de nous ces vertus actives dont tous les Etres
sont dépositaires , chacun selon leur classe ; ces
vertus , qui circulant sans cesse du Principe Suprême à ses productions , & des productions à
leur Principe , forment cette chaîne vivante &
non interrompue , où tout est aCtion , tout est
force , tout est jouissance.
Mais indépendamment du besoin que nous
avons de la réaction Supérieure , nous voyons
l’impossibilité que cette réaction n’ait pas lieu
pour nous, quoique nous en négligions si souvent
les effets.
Et vraiment , si la nature essentielle & primitive de l’homme l’avoit appelle à être l’image &
Pexpreflion des vertus du grand Principe , & que
la nature des Etres Soit indestructible } quoique
leurs faits & leurs propriétés s’altèrent ouse détruisent , l’homme n’a pu effacer la loi & la convention qui le constituent : il doit donc toujours lui
rester les moyens d’en opérer l’accomplissement ;
& quel que Soit le ténébreux abyme où l’homme
est tombé , l’essence divine ne peut cesser de
faire couler jusqu’à lui des ruisseaux de sa gloire.
Ein effet , la Sagesse suprême étant l’unique
Source de tout ce qui existe de vrai ? si rien ne
Na t v r js l. 139
peut être qui ne vienne d’elle & qui ne tienne à
elle , dès qu’un Etre vrai existe } il est nécessairement son image : or cette source tiniverfelle ne
suspendant jamais l’action par laquelle elle se reproduit elle-même , ne cesse par conséquent jamais de reproduire universellement les propres
images. Où l’homme pourroit-il donc aller qu’il
ne les rencontrât & qu’il n’en fût environné ? En
quel exil pourroit-il être banni , qui n’en portât
pas quelque empreinte ?
Nous devons même en dire autant du Principe
du mal , dont l’existence est attestée par la ccntr’action pénible qu’il opéré sur notre pensée.
Les rayons actifs de la lumière pénètrent sans
doute jusqu’à lui : car si nous voyons que les eaux
douces ne se bornent point à féconder la 'terre ,
en se subdivisant en mille ruisseaux sur sa surface , mais qu’elles se rendent jusqu’à la mer ,
pour contribuer, avec les autres causes naturelles,
à tempérer son âcreté , & à l’empêcher de se
convertir en une masse inutile de sel , n’est-ce
pas nous indiquer que de même les vertus supérieures , après avoir vivifié & rempli le cœur de
l’homme , qui est leur réservoir naturel , débordent , pour ainsi dire y & descendent jusqu’au
foyer de la corruption , afin d’en adoucir l’amertume y & d’empêcher que l’ardeur de ce feu impur ne desseche tellement le germe du crime ,
14© Ta bleau
qu’il ne puisse plus se dissoudre ni se décomposer.
Cependant , dès que les Etres sont criminels ,
ils sont réellement séparés du Chef divin par la
privation de l’exercice de leurs facultés ; & quoique la vertu du Créateur se communique jusqu’à
eux, si à causede la corruption de leur volonté,
rien ne retourne d’eux à lui , ils restent dans les
ténèbres & dans la mort destinées à tous les Etres
de mensonge & d’erreur.
Car c’est une très-grande vérité que les rapports des Etres doivent s’apprécier en remontant
d’eux à leur Principe , & non pas en descendant
de leur Principe à eux ; parce que c’est dans ce
Principe qu’ils ont leur source & toute leur valeur y au lieu que ce Principe ayant toutes ces
choses en lui-même , n’a besoin de les chercher
dans aucun autre Etre.
On peut dire enfin que si Dieu conserve encorla e de vie & des vertus aux Etres coupables ,
c’est comme il conserve la parole aux hommes
oiseux\ ôtqu’ainsi, dans l’un & l’autre exemple ,
les traces de la dégradation sont évidentes.
Quoiqu’il y ait une distance incommensurable
entre les hommes dégradés & le Créateur , nous
devons reconnoître que cette distance n’est relative qu’à eux seuls , & n’attaque en rien l’indivisible universalité de l’Eternel , il tient toujours à
Naturel. 141
eux par les droits de leur nature intellectuelle , &
jamais le Pere commun des Etres ne perdra de
vue la moindre de ses froduéfions ; autrement il
faudroit que son amour s’éteignit ; & si l’amour
s’éteignoit , il n’y auroit plus de Dieu.
Permettons-nous une comparaison prise dans
l’ordre physique. Lorsqu’un homme veille corporellement , il jouit de la lumière élémentaire , il
fait sensiblement qu’elle existe & qu’elle est près
de lui. S’il vient à s’endormir , il ne l’apperçoie
plus ; mais ceux qui veillent près de lui y & qui
la voient , ne peuvent nier qu’elle ne réfléchisse
sur ce corps assoupi.
Il en est ainsi de la lumière intellectuelle :
quand nous nous en approchons , elle nous réchauffe , nous connoissons évidemment son existence ; mais si nous fermons les yeux à sa clarté,
nous n’appercevons plus cette lumière ; nous
sommes dans les ténèbres , & cependant il est
très-certain , pour ceux qui veillent , qu’elle est
toujours sur nous ; & qu’en qualité d’Etres libres
& indeftructibles } nous conservons le pouvoir
d’ouvrir les yeux à ses rayons. Ainsi , soit que
nous mourions , soit que nous vivions intellectuellement , nous sommes sans cesse fous l’afpeéfc
de la grande lumière, & nous ne pouvons jamais
ctre inaccessibles à l’œil de l’Etre universel.
Posons ici la principale colonne de notre édit^z Tableau
fice , & examinons quelles sont les voies que la
Sagesse ne cesse d’employer pour procurer à
l’homme cette réaction supérieure , sans laquelle
tous les fruits de sa nature seroient étouffés dans
leur germe.
Si l’homme s’étant exclu du séjour où réside la
lumière , ne peut plus aujourd’hui contempler la
pensée , la volonté &: l’aûion supréme, dans leur
ensemble ou dans leur unité , il peut les reconnoître encore dans une subdivision relative à lui
seul , c’est-à-dire , dans une multitude d’images
de tous genres , qui l’environnent , qui sont destinées à le réactionner & à lui faire ouvrir les yeux
à la vérité ; car , sans cette réaction , l’homme ne
seroit point coupable de rester dans les ténèbres,
& de ne pas recouvrer l’idée des facultés de son
modèle.
En effet , fx parmi les Êtres matériels , il n’en
est aucun qui puisse manifester ce qui est en lui
sans une réaction , il y a de meme une réaction
pour l’esprit de l’homme , puisqu’il a comme eux
un Principe générateur.
Aussi l’homme ne peut -il porter ses regards
autour de lui sans appercevoir les images les
plus expressives de toutes les vérités qui lui sont
nécessaires.
Le Principe supréme manifeste d’abord l’exif- v
tence de ses facultés créatrices par l’existence de
Naturel'. 143
la matière , puisque tout individu matériel n’est
& ne peut être qu’une production. Il manifeste en outre la loi progreiïive de l’action
de ces facultés , par les actions successives &:
génératrices des élémens. Voici l’ordre de ces
dernieres.
Il y a un feu principe inviflble , incoercible ,
d’où proviennent toutes les substances particulières qui constituent les corps. Ce feu principe est
indiqué par le Phlogistique qui s’exhale des matières en dissolution. Il produit trois a£tes sensibles.
Par le premier il engendre le feu matériel
& visible , qui dans les animaux se représente par
le sang ; & ce feu grossier est triple , en ce qu’il
contient en lui de l’eau & de la terre : mais cette
triphcité est simple , parce qu’il n’y a point encore de séparation.
La fécondé opération sépare de ce feu visible
& matériel un fluide aqueux beaucoup plus grossier , représenté par le germe animal , qui est
extrait du sang , ou du principe universel répandu dans la forme. Ce fluide aqueux , ce
germe , cette eau est double , en ce qu’elle est
unie avec de la terre , & en ce qu’elle est produite
par la fécondé action.
La troisleme action sépare de cette eau la
1*4 Tableau
terre, le solide ou la forme. Cette forme paroît
(impie ou une à nos yeux: mais cette (implicite
est triple par ses dimensions & par son rang
d’émanation ; & en cela elle est l’opposé du feu 3
dont la triplicité est (impie.
Voilà la loi progressive & numérique des actes
sensibles , généraux & particuliers des facultés
créatrices universelles. On y voit comment les
choses deviennent physiques & grossières , à me*
dure qu’elles descendent : on y voit d’où viennent
les disputes des Philosophes , qui ont prétendu ,
les uns , que tout venoit de l’eau ; les autres , du
feu ; les autres , du mercure ou de la terre. Chacun d’eux a eu raison , & tout dépend du degré
de la progression , auquel ils se sont arrêtés.
Il y a aussi une loi ascendante , par laquelle
les émanations de ces facultés remontent à leur
Principes générateur , & cette loi est l’inverse de
la première : mais agissant circulairement l’une
& l’autre , elles se succedent sans se nuire , &
elles opèrent de concert , selon la raison double
qui constitue le temps.
Par cette loi ascendante la forme solide & terrestre disparoît , en se liquéfiant ou devenant
eau ; l’eau se volatilise & disparoît , étant dévorée par le feu élémentaire ; le feu élémentaire disparoît , rentrant dans son feu principe ,
dont l’action vorace , mais invisible , est démontrée
Naturel. 145
montrée par celle du feu élémentaire lui-même,
qui consume fous nos yeux tous les objets qu'il a
produits.
Les forces descendantes & amendantes des
facultés créatrices universelles , étant perpétuellement en action devant nous f nous pouvons
donc toujours découvrir la source d’où les choses proviennent , & où elles doivent rentrer : car
chacun des degrés que nous venons d’observer ,
est comme un sanai qui éclaire les points supérieurs & inférieurs , au milieu desquels il est placé
dans la progression circulaire.
Mais considérons ces objets élémentaires dans
la classe terrestre : quoique nous n’y puiflioris
pas atteindre leur Principe générateur , nous
pouvons au moins en appercevoir & en admirer
les loix.
En effet , si l’on contemple les corps & les
élémens , dans leurs faits & dans leurs asses temporels terrestres , on y pourra reconnoître une
image de I’activité continue de ces facultés créatrices universelles , par cet état perpétuel d’effluves & de transpirations , où sont à la fois les
Etres de toutes les claftbs de notre région.
On verra que parmi les trois élémens , le feu
monte y la terre cefcend , & l’eau parcourt la
ligne horizontale f pour nous apprendre que 1 acK
146 Tableau
tion des facultés supérieures, dont les élémens sont
les organes , remplit & mesure toute l’étendue de
la circonférence universelle.
Si nous considérons les propriétés des trois régnés , nous y trouverons l’indice des Pouvoirs
cachés , dont ils sont l’emblème & l’expression.
L’or y par son étonnante ductilité , nous indique
la prodigieuse extension des forces de la Nature,
qui par des efforts infinis transmet ses vertus jusqu’aux Etres les plus éloignés & établit par - là
une correspondance universelle.
Les plantes absorbent toutes les vapeurs impures de l’atmosphère ; & en les combinant avec
leurs émanations , elles les dissolvent , & nous les
renvoient avec des qualités moins malfaisantes ,
pour nous enseigner de nouveau , & physiquement , que l’existence de tous les Etres de la
Nature n’a pour but que de tempérer les maux &
les désordres. '
Si les plantes produisent des effets différents
pendant la nuit , ou même pendant le jour ,
lorsqu’elles ne sont pas exposées aux rayons du
Soleil , c’est que tenant parmi les trois régnés }
le même rang que l’eau parmi les trois élémens,
elles sont particulièrement, comme l’eau, un type
double , & elles peuvent montrer alternativement
les effets avantageux opérés par un Agent qui
©fl en afpeél de son Principe de réaction t
Naturel. • *47
& les effets funestes auxquels est réduit celui qui
en est séparé.
Quant au régné animal , on y voit une repré -
sentation a£five de la célérité avec laquelle la vie
du grand Etre, se communique à toute la chaîne
de ses productions par ce mouvement rapide &
un , qui transmet à la fois l’action du fàng dans
toutes les artères , & qui n’a besoin d’aucune
^rognsffton , ni d’aucun intervalle pour passer
du centre aux extrémités les plus éloignées.
Si ces dernieres idées forment uneclafle abfoïument différente de celles que nous avons des
choses matérielles : ft aucun des objets sensibles
ne peut les produire ; puisque les animaux les
plus parfaits n’en annoncent point de semblables 9.
quoiqu’ils vivent tous , ainsi que l’homme , au
milieu de ces objets ; ft , en même temps , aucune idée dans l’homme ne se réveille que par
des moyens qui sont hors de lui , il résulte que
l’homme est dans la dépendance , pour ses idées
intellectuelles , comme pour ses idées sensibles ; &
que , dans l’un & l’autre ordre , quoiqu’il ait en
lui le germe de toutes ces idées 9 il est forcé d’attendre que des réaffions extérieures viennent les
animer & les faire naître. Il n’en est ni le maître 9
Naturel. 13
ni l’auteur , & avec le dessein de s’occuper d’un
objet quelconque , il ne peut , malgré ses efforts,
s'affiner de remplir son but , & de n’en être pas
détourné par mille idées étrangères.
Nous sommes tous exposés à recevoir involontairement de ces idées déréglées , pénibles & importunes , qui nous poursuivent , comme malgré
nous , par des inquiétudes , par des doutes de
toute espèce , & qui viennent se mêler à nos
jouissances intellectuelles les plus satisfaisantes.
De tous ces faits , il résulte que si les
œuvres matérielles de l’homme ont démontré
en lui des facultés invisibles & immatérielles ,
antérieures & nécessaires à la production de ces
œuvres ; & que , par la même raison , l’œuvre
matérielle universelle , ou la Nature sensible ,
nous ait démontré des facultés créatrices , invisibles & immatérielles , extérieures à cette Nature , & par lesquelles elle a été engendrée ; de
même , les facultés intellectuelles de l’homme
sont une preuve incontestable qu’il en existe encore d’un ordre bien supérieur aux siennes, & à
celles qui créent tous les faits matériels de la Nature : c’est-à-dire , qu indépendamment des facultés créatrices universelles de la nature sensible ,
il existe encore hors de l’homme , des facultés intellectuelles & pensantes ? analogues à son être,
& qui produisent en lui les pensées • car les mo4 Tableau
biles de sa pensée n’étant pas à lui , il ne peut
trouver ces mobiles que dans une source intelligente , qui ait des rapports avec son être ; sans
cela y ces mobiles n’ayant aucune action sur lui ,
le germe de sa pensée demeureroit sans réaction ,
& par conséquent sans effet.
Cependant , quoique l’homme soit passif, dans
ses idées intellectuelles comme dans ses idées sensibles, il lui reste toujours le privilège d’examiner
les pensées qui lui sont présentées ; de les juger ,
de les adopter , de les rejetter d’agir ensuite conformément à son choix ; & d’espérer ^ au moyen
d’une marche attentive & suivie , d’atteindre un
jour à la jouissance invariable de la pensée pure ,
toutes choses qui dérivent naturellement de
ï’usage de la liberté.
Mais il faut bien distinguer la liberté ainsi
dirigée, d’avec la volonté esclave des penchans,
forces, ou influences qui déterminent ordinairement les a61es de l’homme. La liberté est un
attribut qui lui est propre, & qui appartient à
son être , tandis qne les causes de ses déterminations lni sont étrangères.
Nous la considérerons donc ici fous deux faces ;
comme principe & comme effet. Comme principe,
la liberté est la vraie source de nos déterminations ;
c’est cette faculté qui est en nous de suivre la loi
qui nous est imposée y ou d’agir en oppositiôn à
Naturel. ij
Enfin l’air, cet être à part des élémenrs , ce
symbole sensîble de a vie invisible , dont la
deft:nacion est de purifier la terre , puilque son
action est plus réglée & plus confiante , selon que
les climats où il agit , sont plus ou moins exposés à
des exhalaisons corrompues ; cet air , dis- je ,
opéré, à l’image de l’action supérieure ? la léaéhon
générale des corps , en pénétrant jusqu’au sein de
tous les germes ; & il devient ainsi un mobile universel , où tous les Etres trouvent ce qui coït
contribuer soit à leur existence y soit à leur salubrité. Car il y a un air pour la terre , un air pout
l’eau , & un air pour le feu.
Il est donc vrai que quelque obscure que soit
notre demeure actuelle , nous n’y pouvons faire
un pas , sans avoir autour de nous 1 "s lignes visiblés de ces mobiles créateurs & vivans qui nous sont encore inconnus.
K %
148 Tableau
La Nature céleste nous présentera la même
vérité. Quoique nous (oyons privés de la vue du
Principe qui meut les astres , quoique nous
(oyons même prodigieusement éloignés d’eux,
nous jouissons de leur lumière , nous recevons les
émanations de leur feu • nous pouvons même
former des conjectures hardies & lumineuses sur
l’ordre qu’ils ont reçu lors de leur origine , & sur
le véritable objet de leur existence : jusques-là
que les Sages pensent que toutes les loix des Etres
sensibles sont écrites sur ce vaste & magnifique
Tableau , & que la main divine n’en a pour
ainsi dire enveloppé la terre , qu’afin que ceux
qui l’habitent puilfent y lire à tous les instans les
(ignés & les caractères de la vérité.
Ainsi , Penfemble de l’Univers matériel nous
peint dans un pompeux éclat , la Majesté des Puissances suprêmes. Nous y voyons des astres brillans
distribuer leur lumière au Monde y les Cieux corporels imprimer les loix & les modèles des Etres
sur l’air de l’atmosphère , celui-ci apporter ces
plans à la terre , & la terre les exécuter avec une
ardeur & une activité qui ne se reposent jamais.
Il est donc vrai que la Nature universelle est
pour l’homme comme un grand arbre , dont il
peut allez contemplei & s’avouer les fruits , pour
se consoler de ne pouvoir encore en découvrir
les germes 6c les racines*
Naturel. *49
Non seulement lâ'Nature présente à l’homme ,
par ces tableaux , les traces de celui qu’il a pu contempler dans son origine : elle lui apprend encore à fixer ia vue sur ce Tableau primitif , &
sur les moyens qu’il doit prendre pour en réacquerir la jouissance. En effet , les loix des Etres
de la région sensible fournissent à l’homme autant d’instructions parlantes de ce qu’il a journellement à faire pour recouvrer sa splendeur &
sa gloire.
Tous les corps de la Nature tendent à se dépouiller de leurs écorces grossières , pour rendre
au Principe qui les anime , l’éclat qu’il porte en
lui-méme. Le feu particulier à chacun de ces
corps y coopéré sans cesse à ce grand œuvre , en
purifiant continuellement les substances dont ils
se nourrissent.
Notre sang même , est dessiné à remplir sans
relâche cette importante fonction ; il doit élaborer nos boissons, nos alimens ; en séparer le
pur de 1 impur , & employer son action à éloigner tout ce qu’ils ont de malfaisant & de trop
matériel.
C’est enseigner sans doute à l’homme , quel
doit être l’emploi des deux principaux agcns qui
sont en lui , son intelligence & sa volonté ; il doit'
exercer leur feu sur les substances intellectuelles
qui lui sont offertes, en séparer tout ce qui n eff
K 3
T?0 T A B 1 E A ïï
point analogue à Ton Etre penfapt , afin de n’y
lailTer entrer que des sucs vivifians &purs comme
lui , & avec lesquels il puisse former cette union ,
cette harmonie , cette unité qui fait à la fois l’objet & le terme de toutes les actions & de tous les
Etres de la Nature.
Quant au feu en général , il apprend aux hommes ce que seroient leurs jouissances & leurs lumières , s’ils exerçoient avec persévérance les
facultés qui sont en eux , & s’ils en portoient l'action jusqu’au point où leur essence leur permet
d’atteindre. Le feu a le pouvoir de vitrifier tous
les corps , c’est-à-dire , de tellement les purger de
leurs feories & de leurs écorces, que leur principe
radical parvienne en quelque forte à sa pureté &
à sa (implicite naturelle.
Par-là ces corps que leur opacité rendoit impénétrables à notre vue , & qui nous interceptoienr les autres objets; ces corps, dis- je, acquièrent une clarté vihble,une traniparence dont
les effets ne la Isent plus de bornes à nos defits &
à nos cou. oifiànces.
Ils donnent à l’homme le moyen de jouir de la
lumière des astres, sans ressentir les rigueurs de
l’atmo'phere , & d’exister au milieu des intempéries de cette région terrestre , sans en recevoir
les atteintes , comme si en effet elles n’avoient
Naturel. içî
pas lieu pour lui; image grossière , mais instructive d’une autre espèce de lumière & d’une autre
espeee de sécurité , que l’homme peut également
se procurer au milieu des tempêtes qui grondent
dans cette orageuse demeure.
Ces corps lui donnent le moyen de pénétrer ,
pour ainsi dire, dans les mysteres de la Nature;
d’appercevoir d’une part , des merveilles que la
petitesse des objets sembloit avoir exclues pour
jamais de ses connoilTances ; & de l’autre , de diriger Tes yeux jusqu’àla région la plus élevée désastres. Ils le mettent à portée d’en mesurer les
dimensions, d’en calculer tous lés mouvemens ,
& de lire , comme à découvert y les loix de ces
grands mobiles , dont il est séparé par une distance si prodigieuse , que plusieurs échappant à
la vue simple , il n’avcit pu même en soupçonner
l’exiltence.
Tous ces faits sont pour l’homme autant de
signes qui lui démontrent que s’il avoit le
courage d'amener sa volonté à son vrai point
d’épurement , il rendroit à son Etre intellectuel 9
une clarté , une transparence analogue à sa classe ;
il lui procureroit un degré de purification qui
lui seroit non seulement découvrir la marche
des Etres immatériels qui l’environnent y mais:
même l’aideroit à s’élever jusqu’à l’ordre intellectuel le plus supérieur à lui , jusqu’à cet ordre
K*
152, Tableau
vivant dans lequel il a puissé son origine , mais
dont il est aujourd’hui tellement éloigné , qu’il
le regarde comme inaccessible à sa vue. Car
dans le ienfible & dans l’intellectuel , il est
certain qu’il n’y a que le grossier, que la souillure qui forment pour l’homme, les ténèbres, les
éloignemens & les distances , & que tout est clair
pour lui , tout est près de lui , quand tout effc pur
en lui.
Malgré toutes les beautés écrites dans la
création temporelle , convenons que nous n’y
voyons que des loix de rigueur & de violence ,
que des laits non libres , & qui ne démontrent
pas même une intelligence dans les agens qui les
opèrent , quoiqu’il y en ait nécessairement une
hors de ces agens, qui les commande dans tous
leurs actes , puisque ces actes s’exécutent avec
ordre & régularité.
Ce seroit donc en vain que nous chercherions
dans la matière , des images réelles & permanentes du Principe de la vie , duquel nous
sommes malheureuse ment séparés ; & si i’homme
n’eut pas eu d’autres signes que les objets matériels pour recoin er ia conno stan e de ce Principe , ia /office ciivine auroit peu de choses à lui
redemander.
Nous avons déjà remarqué, que dans l’homme.
N A T U R E Z*
quelque corrompu qu’il puisse être , il Te trouvoit toujours des traces de vertus & facultés
étrangères à toute la Nature matérielle ; nous
avons vu que dans tous les siecles , chez tous les
Peuples , les idées de la justice & de la bienfaisance ont été connues , quoiqu’ils les aient si souvent défigurées , & qu’ils en aient même appliqué les noms refpeétables à des objets criminels.
Bien plus , en confijérant sa forme corporelle,
l’homme pourra se prouver qu’il pofiTede des vertus
plus avives encore que ces vertus dont nous venons de parler.
On peut dire qu’il porte sur lui des signes
vivans de tous les Mondes & de tous les Univers ; & si l’on considère intellectuellement trois
des principaux organes dont sa tête est: ornée ,
on verra pourquoi l’organe de l’ouie est; absolument passif , recevant les impressions & ne rendant rien ; pourquoi les yeux sont actifs & passifs^
exprimant au dehors les affrétions internes , &
communiquant à l’intérieur les impressions des
objets extérieurs ; enfin , pourquoi la langue
est un organe absolument actif , & ayant le double pouvoir de peindre avec la même facilité les
opérations de la pensée ou du raisonnement , &
les mouvemens ou passions de l’ame.
Nous pouvons même porter nos observat’ons
intelleétueiles jusqu’au centre invisible qui anime
T54 Tableau
ces trois organes ; jusqu’à ce séjour cache de la
pensée, qui a son siège dans l’intérieur de la tête,
comme la Divinité suprême a mis le sien dans un
fanéluaire impénétrable quoique ses attributs en
mamfeftent l’existence & l’aôion à tous les Etres.
Nous trouverons dans cet homme invisible , le
nombre des trois facultés du Principe divin ,
qui forment le type de tous les Etres. Quoiqu’elles
n’agissent plus dans nous que par une succession
lente & pénible y elles y sont absolument indivisibles comme dans la Divinité : elles devroient avoir absolument le même objet ; &
si l’homme n’avoit le droit funeste de s’égarer
par le seul pouvoir de sa volonté , il en est qui ne
reconnoîtroient pas sa différence d’avec son
modèle.
Indépendamment des objets de la Nature
dont l’homme est environné , & qui lui peignent
son Principe , il a donc le moyen plus avantageux & plus vrai de le reconnoître en lui-même
& dans ses semblables. Il est certain que Dieu
s’étant peint lui -même dans toutes les œuvres
de la Nature , & plus particulièrement dans
l’homme , il n’existe rien dans nos ténèbres qui
ne porte son ligne , & l’immensité des Etres
rt’est autre chose que l’immensité des images
de Dieu. Vérité lumineuse qui doit servir de'
Naturel. î<><>
guide assuré pour découvrir routes celles qui
peuvent remplir les désirs de l’homme.
Dans l’union de l’homme à l’Univers , peuton se dispenser d’appercevoir une esquisse active de l’harmonie divine , dans laquelle lè
premier Etre se représente à nous , comme domi-*
nant sur toutes les intelligences , & recevant
d’elles le tribut & l’hommage qu’elles doivent à
sa grandeur ? En effet quel est le rang que
l’homme occupe sur la terre ? Tous les Etres
de la Nature sont en action autour de lui ,
tous travaillent pour lui ; l’air , le feu , les affres , les vents, les mers, les élémens, tout
agit , tout contribue à son bien-être , tout concourt au soutien de son existence ; lui seul au
milieu de ce vaste empire a le privilège de
pouvoir être supérieur à cette action temporelle j il peut , s’il le veut & qu’il en ait le courage , n’avoir d’autre occupation que de s’approprier tous les dons & toutes les Vertus de
l’Univers.
Le seul tribut que la Sagesse exige de l’homme
en lui laissant l’usage de ces bienfaits , c’est qu’il
lui rende gloire , & qu’il la reconnoisse comme
étant le souverain arbitre de tout ce qui existe;
c’est qu’il rétablisse dans ses facultés , la même
loi , le même ordre , la même régularité par
laquelle il voit que tous les Etres de la Nai $6 Tableau
ture sont dirigés ; c’est, en un mot , qu’au lieu
d’agir en son propre nom , ainsi qu’il le fait sans
cesse , il agisse toujours , comme ces Etres , au
seul nom du Dieu vivant qui l’a créé.
C’est-là le grand œuvre , ou ce changement
de volonté pour lequel nous avons dit que toutes
les PisiJJanccs de la Nature étoient employées
depuis l’origine des choses sans avoir encore
pu l’opérer.
y. Mais cette supériorité de l’homme sur la Nature se démontre d’une manière plus active par
les simples manipulations qu’il peut faire sur la
matière , & qui doivent nous donner encore une
plus g-ande idée de l’étendue de ses droits”.
,, Il n’est aucun corps matériel , tel dur , tel
crystallisé qu’il soit , dont on ne puisse extraire les
principes qui fervent à engendrer tous les corps
des trois régnés. Il suffit pour cela de prendre
une marche opposée à celle que le corps dur a
suivie lui- même pour parvenir à son état de
solidité. Il faut donc commencer par travailler à
sa diifolution
,, Quoique l’homme fâche opérer fort peu
de ces fortes de dilfolutions , il n’en est pas
moins vrai qu’elles sont polfibles , puisque la
Nature , par ses opérations fécondés , nous en
fournit tous les jours la preuve & les moyens. Can
Naturel. 157
 défaut de science , on peut au moins profiter
des exemples de la Nature , qui est toujours
prête à suppléer à notre foiblesse & à notre
ignorance. Mais il faut se fou venir que les pro-
, duêiions qui résulteront de nos procédés , seront
toujours inférieures à celles que la Nature opéré
immédiatement , lesquelles méritent seules les
Noms attachés à leur régné , comme en portant
sur elles les grands caractères ”.]
Sans perdre de vue cette prudente observation , pulvérisons le sel le plus compaél , le
marbre , le granit le plus dur. Exposons cette
poudre } que l’on ne peut rendre trop fine ,
si l’on veut réussir , exposons-la à l’air libre de
1 l’atmosphère , sans eau , à couvert autant qu’il
est possible , de la pluie , de la poussière & des
corps étrangers déjà déterminés *, peu-à-peu l’acide
de l’air agira sur ce sel pulvérisé. Il en extraira
les substances qui lui sont analogues , & abandonnera les autres , qui à la longueur du temps se
, convertiront entièrement en terre végétale ”.
y, Dès que l’on est en possession de cette terre
végétale , toutes les découvertes sont faites ; l’humidité de l’air se joint à elle , & en fait naître de
1 petites plantes”.
,, Ces plantes arrivées à leur point de maturité,
subiront une nouvelle opération , ou dissolution
plus naturelle que celle de la groiïîere infufton ,
*5$ Tableau
& l’on en verra naître des insectes , & même
des espèces de métaux , si l’on fait procéder ,
& ce sera là une démonstration complette que le
Principe universel de vie est répandu dans tous
les corps
,, Qu’on ne croie pas que je contredise ici ce
qui a été avancé précédemment sur la fixité des
caractères des Etres , qui ne peuvent jamais s’élever à un autre rang que celui qui leur a été
donné par la Nature. Dans les procédés dont
nous parlons , les transmutations n’ont lieu ,
que parce que les différens germes innés dans
chaque corps se séparent les uns des autres pour
agir librement selon leur loi } mais aucun d’eux
ne fort de son régné. Il faut remarquer encore
que les résultats des transmutations vont toujours
en dégénérant , & que plus on répété le procédé
sur les mêmes substances , plus les productions
qui en proviennent sont affoiblies , ce qui les
rend de plus en plus inférieures aux productions
premières de la Nature”.
,, Nous pouvons néanmoins admirer les droits
de l’homme, puisque , par l’usage qu’il lui est libre de faire des différentes substances matérielles,
il a le pouvoir de transmuer , pour ainsi dire , tout
ce qui se trouve dans son enceinte , de convertir
les terres en minéraux , les plantes en insectes ,
ceux-ci en une nouvelle terre d’où réfulteronC
N A T U R. E I. If 9
de nouvelles combinaisons ; puisqu’enfin il peut
transformer par un seul procédé les animaux &
les plantes en minéraux & en sels, les rochers les
plus durs en corps organisés & vivans , & en
quelque façon faire changer de face à tout ce qui
l’approche
,, N’hésitons pas d’appliquer ces observations
aux objets immatériels. Ils sont tous pour lui y
ou séparés ou comme engagés dans des substances
& dans des enveloppes qui l'emblent gêner leur
action. Mais comme il est lui-même un dissolvant
universel , il pourroit en quelque forte , s’il jouissoit des droits de son intelligence , opérer
dans la classe des objets intelleéluels , ce qu’il
fait sur les corps par le moyen des agens sensibles & corporels ”.
,,Tout nous engage donc à croire que l’homme
rétabli dans ses droits, pourroit agir tant sur les
Etres immatériels corrompus , que sur les Etres
purs dont il est actuellement séparé par de
fortes barrières ] à l’image de l’Agent fu~
prême , il auroit le pouvoir de dissoudre , de
i décomposer les enveloppes , de mettre à découvert les principes qui y sont contenus &
concentrés , de leur fournir par-là les moyens de
i produire les fruits de tous les régnés qui leur sont
i propres , ce recomposer ceux qui sont Jimples ,
S' de tenir dans l’inaction ceux qui sont maljains y
I
160 Ta b i e a v
c’est-à-dire , de faire succéder par-tout Fabondance à la stérilité y la lumière aux ténèbres , la
vie à la mort , & de transfigurer tellement tout
ce qui l’environne , que son séjour ressemblât à
celui de la Vérité même.
s>-
Ne nous abusons point ; le fpeélacle merveilleux de l’action non interrompue des Etres corporels , ” celui même de la supériorité que
l’homme devroit avoir sur eux par Fu' âge &
l’application qu’il peut faire de leur loi ” n’est
sans doute qu’une représentation très - foible
& très- inférieure de cette harmonie divine qui
lie les trois facultés premières à tous les Etres
intelligens.
Dans cette classe divine , tout est saint tout
est vrai , tout agit de concert , & tend à un seul
but. Le Chef divin au centre de ses pures émanations , répandant jusques dans leur sein 9 les
douceurs de son existence & de ses Vertus } les
unit à lui par tous les droits de l’amour & de la
félicité.
Là , les Sujets ne peuvent jamais s’élever au
dessus
\
N A T V R S Z. ï6l
3efïus de leur Souverain , & si quelques - uns
d’entr’eux furent assez malheureux pour se révolter contre ses loix , ils ne purent jamais porter
leurs attaques jusqu’à lui , puisqu’à l’instant qu’ils
conçurent cette horrible pensée , ils perdirent
de vue sa présence. D’ailleurs quels que soient
les crimes , la clémence du Maître n’abandonne
point les coupables : il tempere sa justice , plutôt
qu’il ne l’excite ; il cherche à gagner les criminels , plutôt qn’à les subjuguer; il enveloppe^pour
ainsi dire sa puissance de son amour , pour leur
épargner la terreur de son nom , & pour leur
montrer qu’il est plus jaloux de régner sur eux
par l’amour que par la puissance.
Il n’en est pas ainsi dans la classe temporelle :
le Sujet & le Maître y sont presque toujours
confondus. Tous ces Etres corporels , tous ces
agens de la Nature , destinés au service de
l’homme , lui sont continuellement la guerre ; &
quand il est: abandonné à lui-méme , loin de le regarder comme le Roi de l’Univers , on le prendroit plutôt pour un proscrit,ou pour le vil efciave
de ceux qu’il devroit commander ; & même lorsqu’ilufe de ses droits , & que son empire paroît
le mieux réglé , il ne nous offre que des figures
de ce véritable empire dont nous venons de tracer
un foible tableau ; la puissance & l’étendue de
frs facultés ne sont ni constantes 9 ni inaltérables:
J,
i6i Tableau
& s’il annonce en effet une représentatîon des
trois facultés divines , on peut dire qu’elle n’en
est qu’une esquisse presque méconnoissable.
Non seulement sa pensée n’est pas à lui , non
seulement sa volonté n’est pas constamment pure,
mais son action même est incertaine , & n’a ni
l’assurance , ni l’autorité du Maître & du Souverain , en forte qu’on ne peut presque y reconnoître aucun des traits vivans de la troisîeme Vertu
divine que cette aêlion devroit représenter.
Cependant , c’est par notre ressemblance avec
cette troisîeme faculté que nous devons commencer à corriger les difformités qui nous défigurent ; car la loi par laquelle le premier Principe
nous laisse ici-bas appercevoir son image , étant
liée à un ordre temporel & fucceflif , nous devons
travailler à manifester les droits & la vie de
l’action divine , avant de prétendre à manifester
les deux facultés qui la précèdent , puisque dans
toute progression ascendante , il faut passer par
l’inférieur , avant d’aller au supérieur.
Toutefois , ces mots de supérieur & d’inférieur
ne doivent être employés que pour se prêter aux
bornes qui resserrent aujourd’hui notre intelligence. Dans Dieu rien n’est supérieur , rien n’est
inférieur ; tout est un dans l’indivisîble , tout est
semblable , tout est égal dans l’unité.
Mais les fuites des écarts de l’homme n’ont
Naturel ; 163
pas seulement fait subdiviser les Vertus temporelles des Etres de la création y elles ont même
engagé la Divinité à ne plus montrer que successivement les Vertus de sa propre essence à cec
Ecre coupable , & c’est: là une nouvelle preuve
de 1 amour qu’elle a pour lui , puisque l’homme
n ayant plus la force nécessaire pour contempler
l’unité divine sans péril , elle se partage, j o ir
ainsi dire , en sa faveur , afin qu’il aie toujours
quelques moyens de la reconnoître , & qu’elle
ne Péblouifie pas , comme il arriveroit y si elle
se présentoit à lui dans tout son éclat.
Or dans cette espèce de subdivision qui n’est
relative qu’à l’homme seul , la troisième faculté
divine , ou 1 action , est celle dont nous devons
d abord nous approcher , puisque son ombre la
place apres les deux autres , & par conséquenc
plus près de nous.
Si Pon trouve trop de difficultés à concevoir
ces mots , action , volonté y pensée , que je présente comme diftinéles les unes des autres , tandis
que ces trois facultés sont unes dans leur essence ’
il suffira pour avoir la parfaite intelligence de cec
écrit , de s’en tenir à cette idée générale , que par
son crime l’homme ayant perdu de vue l’unité
des puiss'ances divines , ne peut plus les contempler que séparément j que ces puissances , en se
L 1
Tableau
communiquant à lui , ne peuvent se montrer
que fous une multitude innombrable de faits ,
de signes , d'emblèmes \ fous une complication
d’Agens «St de moyens , qui fasse sentir à l’homme
la privation où il est de cette unité & des délices
dont elle est: la source & le foyer.
Si dans l’espèce humaine , considérée relativement à l’ordre physique , nous voyons des
hommes remarquables par la beauté & la proportion de leur corps , par leur force, leur agilité , & les différens avantages de la forme &
des organes , nous devons penser qu’il en est:
de même dans l’ordre de leurs facultés intelleéibuelles } & que si le plus grand nombre est:
en effet réduit aux notions les plus communes
& les moins élevées , il a dû en exister dans
tous les temps qui ont été distingués parmi leurs
femblabîes , & qui se sont plus approchés qu’eux
de la lumière ; différences qui s’observent encore
tous les jours , par rapport à ce qu’on appelle
vulgairement Sciences.
Quoique tous les hommes de la terre soient
destinés à manifester , même ici-bas , quelques
rayons des facultés divines , on peut donc croire
que quelques-uns d’entr’eux sont appelles à cette
œuvre avec une détermination plus positive que
les autres hommes, & qu’ils ont à opérer des fait*
plus vastes &; plus considérables.
Na t v r e x.
Les uns , chargés seulement de leur propre régénération 9 n’ont, pour ainsi dire , qu’à contemA
pler le tableau des secours que la Sagesse supréme leur présente , & à tâcher de s’en appliquer les fruits. Les autres , destinés à répandre
ces secours y doivent avoir des forces plus grandes
& des dons plus étendus.
Pour fixer notre pensée sur cet objet , nous
regarderons tous les hommes de la terre comme
des Elus , mais divisés en deux classes , celle des
Elus particuliers , & celle des Elus généraux.
Nous ajouterons que difficilement les Elus généraux peuvent descendre au rang des Elus particuliers • mais qu’il est donné à tous ceux-ci de
s’élever au rang des premiers , par leur courage
& par les efforts soutenus de leur volonté : parce
qu’il est plus difficile à un homme consommé
dans la Science , d’oublier ce qu’il fait , qu’à un
homme ignorant d’acquérir des connoissances.
Ceci nous force d’examiner un instant le fyf.
tême de la prétendue fatalité attachée à la destinée de l’homme.
Les difficultés qui se sont élevées sur cette
matière , viennent de ce qu’on attribue aux Elus
particuliers , ce qui n’a été dit que des Elus
généraux.
Il est clair que ceux-ci y vu î’immensité â&
L 3
1 66 Tableau
leurs avantages , peuvent se regarder comme
prédestinés selon la notion vulgaire. Mais de ce
qu’il y auroit dans l’espèce humaine , quelques
Etres privilégiés & destinés à de plus grandes
couvres , faudroit-il en conclure que tous les
hommes doivent l’être , puisqu’il est clair que
la plupart demeurant dépofiraires de leur libre
arbitre , demeurent aussi dépofiitaires de leurs
actions , & par conséquent du résultat qui doit les
suivre. On auroit tort , en un mot 3 d’assimiler
tous les Elus , & de conclure du petit nombre
à l’universalité des hommes.
On ne s’en tiendra pas là sans doute , & l’on
demandera pourquoi un tel homme a été ehoifi
de préférence parmi tous les autres , & placé au
rang des Elus privilégiés ou généraux.
Pour atteindre au nœud de cette difficu’té ^ il
faudroit s’élever jusqu’aux loix simples , mais universelles de la SagelTe divine , qui ayant marqué
son empreinte sur tous ses ouvrages , l’a gravée
sur l’espèce humaine comme sur ses autres productions. Ajoutons que la Nature humaine étant
le tableau figuratif universel de la Divinité , ainsi
que de ses Vertus & Puissances , doit voir répéter
tous ces types par les différens individus de la
propre espèce.
Voilà pourquoi il doit y avoir des hommes
chargés de manifester les choies divines } d auN A T U R S JE. 167
très , les choses intellectuelles , d’autres , les
choses physiques & naturelles ; sans parler d’une
autre forte de manifestation , dont la nécessité
est également absolue parmi les hommes , mais
qu’il ne seroit pas prudent de révéler à la multitude.
La loi qui dirige ces fortes d’élections , est
semblable à la loi qui eonftitue la Divinité même :
ell 2 a pour base la propriété sacrée des facultés
du premier principe , & l’ordre numérique agissant sur tous les Etres qui doivent les repréTenter. Propriété coéternelle avec l’essence supréme } & dont il ne peut y avoir d’autre raison
que celle de son existence , puisque cette raison
& son existence sont une même chose. Et c’est
par cette seule connoissance que nous pourrions
comprendre ce que nous avons nommé liberté
dans ce grand Etre.
Ainsi l’on ne pourroit savoir pourquoi certains
hommes ont tels ou tels types à manifester par
préférence à d’autres hommes , sans connoître
auparavant loi numérique à laquelle la Sagesse
suprême a assujetti ieur origine ; ou plutôt il faudroit savoir pourquoi les facultés divines sont
elles- mêmes diverses , quoiqu’intimément unies
& à jamais inséparables ,• pourquoi enfin la pensée n’est pas la volonté , la volonté n’est pas l’action f & Pa6tion n’çft ni la pensée , ni la volontéL 4
1 6 g Tableau
Mais , si à la rigueur ces questions ne sont pas
au dessus de l’intelligence de l’homme , elles
sont au moins inutiles & souvent très-dange—
reuses pour lui , sur-tout quand il ne les poursuit pas par le véritable fcntier , qui est X action*
Car si cette action est le germe essentiel de notre
réhabilitation , il faut d’abord que ce germe
opéré , pour nous procurer ensuite les connoissances &: les lumières qui sont fts véritables fruits.
Demeurant donc ficeies à cette action , nous
leçon noitrons que c’est: à elle seule à confirmer
toutes les vérités exposées jusqu’ici & à dissiper
toutes nos obscurités,
Rentrons dans notre sujet , & découvrons les
vo es physiques & intellectuelles par lesquelle«.
les Jblus généiaux ou privilégiés ont été admis
à ce titre mblime.
S’ils n’avoient eu que les secours naturels &
humains cont nous avons parcouru ci-devant le
tableau ; si même ils n’avo.ent jamais eu que les
secours tV. s autres hommes privilégiés comme eux,,
ils n’auroient vu là que des types féconds & inférieur , par leiqueJs ils n’auroient pas découvert
pourquoi l’homme existe. Er ne connoissant point
en o e l<_s Vertus efficaces du grand Principe , il
leur, eût été impossible de remonter au rang fublinre d’où ils étoienc descendus, & Dieu auioit
Naturel. 16 9
porté sur l’homme un décret qui n’auroit jamais
pu s’accomplir.
Il faut donc , selon l’ordre de l’immutabilité
divine , que la Sagesse suprême ait présenté à ces
Elus privilégiés des signes actifs , frappans & directs de ces vertus & facultés par lesquelles
l’homme doit commencer le cours de sa régénération.
Enfin , il est indispensable que les Vertus
mêmes de la Sagesse divine se soient rapprochées
de ces hommes privilégiés ; qu’elles leur aient
saic toucher , pour ainsi dire , sa propre substance , afin de leur fournir les moyens de manifester leur action , & de commencer à remplir la
tâche pour laquelle i’s avoient reçu leur existence temporelle.
Nous n’aurons aucun doute sur ces vérités ,
quand nous réfléchirons que les Vertus divines
rayonnant dans tous les sens comme le feu foïaire , sont dans une continuelle activité qui les
fait procéder à la fois dans toutes les progressions
de l’Infini : qu’ainsi il faut nécessairement qu’elles rencontrent l’homme dans leur cours , & que
plus cet homme est analogue à elles y plus elles
tendent à s’unir à lui par les rapports essentiels
de leur nature.
Et c’est là cette réaction , qui indépendamment
de l’univerfahté de Tadion divine ? se prouve e»
i7o Tableau
particulier sur chacun de nous ; en ce que
l’homme n’ayant pas la pensée à lui , il reçoit
cependant chaque jour des pensées vives & lumineuses. Car fî quelqu’homme se plaint de n’en
pas recevoir de semblables , cette disette n’est
pas un vice de sa nature , mais une fuite de
sa négligence à n’avoir pas saisi les rayons qui
lui avoient été offerts dans son premier âge , &
qui ne s’étoient présentés à lui que comme des
guides , qui dévoient le conduire à la jouissance
habituelle d’une plus grande lumière,
Lorsque nous disons que les Puissances de
Dieu se communiquent indispensablement aux
hommes , nous parlons d’une nécefïïté appuyée
sur les loix fondamentales que Dieu imprime aux
Etres , & sur l’immutabilité de ses décrets. Ainsi
elle ne doit point affaiblir à nos yeux la grandeur
de son amour , & encore moins nous faire croire
que nous soyions dispensés de concourir à l’œuvre
avec lui , comme s’il devoir l’opérer seul & sans
le concours de notre libre volonté.
En faisant une classe à part des Elus généraux ,
qui étant toujours unis avec le grand Principe
même , ne nous biffent point de distinction à
faire entre son Action divine & leur libre Arbitre , nous dirons qu’il en est de l’amour comme
de la justice j l’un & l’autre ne sont que des
Naturel: lyis
appuis qui nous sont présentés pour nous aider
i sortir de l’abyme , mais qui nous laissent ordinairement la p’us entière liberté pour nous en
saisir , ainsi que pour les fuir & les abandonner.
Quoique les secours que la SagdTe suprême
accorde à l’homme soient une fuite nécessaire de
l’amour qui la constitue , il doit encore lui demander la force même d’en faire usage , il doit
employer toutes les Puissances de son Etre , pour
que ces secours ne lui soient pas donnés en vain.
Car cette Sagesse exigeant toujours de l’homme
un travail , met par-là une condition à ses grâces,
c’est à la volonté de l’homme ensuite à en déterminer l’efficacité ; enfin , semblables à ces traits
de lumière colorée, qui se prolongent quand ils
trouvent des milieux trop divisées & trop foibles
pour pouvoir s’y appuyer & se réfléchir , les
rayons suprêmes frappent inutilement sur l’homme
& le laissent loin derrière eux , quand il n’a en lui
aucune base pour les fixer.
Si les hommes pouvoient agir, suivant leur véritable loi , sans le secours de Dieu , ou si Dieu
devoit agir en eux sans leur concours , les Théologiens & les Philosophes seroient fondés à faire
tant de questions sur le libre arbitre , & sur les
effets de la grâce divine , qui n’est autre chose que
l’amour. Mais comme le bon usage du libre arbitre attire cette grâce ou cet amour, & comme
ï7x Tableau
réciproquement cet amour dirige le libre arbitre & le purifie , il est visîble qu’on ne doit jamais les séparer ; il est: clair que l’amour & la liberté se fécondent continuellement l’un & l’autre , & que ces deux actions , quoique diftinâes,
sont toujours liées par des rapports intimes &
refpectifs.
Cependant il ne faut pas croire que la volonté
humaine puisse rendre nuis , les décrets des manifestations de la Puissance suprême , qui devroient
se faire par l’organe de l’homme • parce que si
l’homme ne remplit pas le but de son émanation , c’est: cette Puissance qui se montre ellemême. Ainsi ceux qui doivent en être l’objet, ne
peuvent jamais manquer de l’avoir présente devant eux , soit pour leur avantage , foitpour leur
molestation* Suivons notre sujet.
Il ne suffisoit pas que les Puissances divines
en se subdivisant , apportaient jusqu’auprès de
l’homme les Vertus qui les constituent y il falloic
encore que chacune d’elles le fit d’une manière
proportionnée à la région ténébreuse qu’il habite ; il fallcit qu’elles employaient , pour ainsi
dire , les moyens même qu’il avoit pris pour y
descendre ; qu’elles paiaient par les mêmes
voies ; qu’elles se couvriient des mêmes couleurs que lui , & qu’elles fuiviient les loix de laJV A T U R I t. 17 \
même apparence qui l’environne , & cela par les
rapports que je ferai appercevoir dans la fuite
entre le corps de l’homme , l’origine des langues
& les caractères de l’écriture.
Sans cela , sa vue affoiblie n’auroit pu supporter l’éclat de ces Puissances ; ou , n’appercevant
en elles aucune analogie avec lui-même , elles lui
auroient parues étrangères , ou trop au dessus de
lui , il en auroit pris de l’ombrage , & détournant
les yeux , il auroit perdu les seuls & uniques
moyens qu’il pût attendre pour se rappeller son
premier état.
C’est ainsi que le feu des astres nous éblouiroit ou nous consumeroit , s’il pouvoit parcourir
l’espace qui les sépare de nous , sans traverser les
fluides de l’atmosphère } qui par leur nature humide & dense , modèrent à la fois & son activité
& sa splendeur.
C’est: ainsi que ces fluides eux-mêmes , trop subtils & trop raréfiés pour notre région y seroient
inutiles & même nuisibles à la terre , s’ils pouvoient descendre sur sa surface , sans se condenser
1 ■ . ' . •
encore en rosée , en pluie , en neige , & sans se
rassembler en globules sensibles & analogues aux
substances qu’ils viennent fertiliser.
Enfin , c’est ainsi que la pensée de l’homme
seroit nulle pour ses semblables , s’il n’employoit
d’abord des formes ou des caractères sensibles
*74' T A B L * A V
pour la communiquer. Or ces moyens nécertaireg
à l’homme dans fou état actuel , ne sont qu’une
image de ce qui se parte en réalité pour lui , dans
un ordre plus vaste & plus élevé , puisque tout
doit être sensible ici-bas ; vérité qui sera plus développée dans la fuite.
En un mot , c’est: une loi confiante & invariable que , conformément aux clartés dans lefquelîes elles pénètrent , toutes les vertus , toutes les
actions , toutes les facultés se proportionnent &
se modifient aux canaux par lesquels elles partent,
& aux objets qu’elles ont pour but d’identifier
avec elles-mêmes \ & tel est: l’état violent des
choses temporelles , que tous les Principes qui y
descendent , ne le peuvent sans des canaux sensibles qui les préservent , tandis qu’ils devroient
par leur nature se communiquer sans intermede:
car étant obligés de se produire eux-mêmes ces
enveloppes préfervatives, l’action qu’ils emploient
à cette œuvre , est toujours aux dépens de leur
véritable action.
Nous appercevons donc déjà la nécessité qu’il
ait paru parmi les hommes des signes vifiblcs ,
des Agents substantiels , & des Etres réels , revêtus comme nous de formes sensibles ; mais en
même temps des Etres qui fussent dépositaires
de ces Vertus premières que l'homme avoit per-»
IV A T V K s !> '*7i
dues , qu’il cherchent sans cesse autour de lui ,
dont il ne pouvoit voir que des indices foibles &
impuissans dans tout ce qui l’environnoit, & qui,
quoique subdivisées , dévoient être représentées
à l’homme avec leur caractère primitif.
Il se pourroit même , que parmi ces lignes i
parmi ces agens , il y en eût qui eull'ent exiftéï»,
& qui existassent encore au milieu des hommes
sans que ceux qui sont ignorants ou corrompus
s’en apperçufTent. Leur action , leur marche ne
devant se découvrir qu’à ceux qui sont assez purs
pour les saisir , elles sont presque toujours nulles
pour les autres ; comme tous mes actes intellectuels sont inconnus à la matière dont mon corps
est formé , parce qu’il n’y a rien en eux qui ne
lui soit étranger ; & c’est-là ce qui jette tant
d’obscurité , de doutes & d’incertitudes sur l’exif»
tence de ces J Ignés & de ces Agens.
Exposons une troisième loi également indispensable ; c’est que si par la destination sublime
sur laquelle est fondée l’origine de l’homme y
non seulement il étoit néc^ffaire que même après
son crime , les Vertus de la Sagesse parvinssent
visiblement jusqu’auprès de lui , & prissent le foin
de lui retracer son modèle , il falloir encore
que les dépositaires de ces dons rinftruififtent
des voies par lesquelles il pouvoit se régénérer
îj6 Tableau
dans Ton premier état. Il falloit que ces Agent
remplirent leur destination par des actes sensiblés , puisqu’ils habitoient auprès d’un Etre feniible & obscurci par sa matière ; il falloit enfin
qu’ils missent cet homme à portée de pouvoir
exercer & transmettre à son semblable , les dons
& les connoissances qu’il avoit reçues d’eux autant pour l’instruction & l’avantage des autres
hommes que pour la sienne propre ; ce qui nous
conduit à reconnottre la nécessité d’un culte feniible & physique sur !a Terre , & nous découvre
en même temps l’objet pour lequel il y a des Elus
qui ont été privilégiés.
Dans sa vraie définition y un culte n’est que la
loi par laquelle un Etre , en cherchant à s’approprier les choses dont il a beroin , se rapproche des Etres vers lesquels son analogie le
rappelle à chaque instant , & fuit ceux qui lui
sont contraires. Ainsi la loi d’un culte est fondée
sur une vérité première & évidente , c’est-à-dire,
sur la loi qui résulte essentiellement de l’état des
Etres & de leurs rapports refpeéfifs.
Dans l’état des choses ici-bas , il n’est aucun
Etre qui soit sans besoins ; puisque tout y étant
séparé & divisé , ils sont tous dans le cas de
chercher à se réunir } & à rallier leur action difpcrfu ) ils sont tous mus par l’impulsion de leur
analogie
Naturel. 177
ïinalogie mutuelle , qui les force à tendre sans
ce(Te les uns vers les autres; selon les loix & le
vœu de leur nature.
cette loi : c’est enfin la faculté de rester fîdeles à la
lumière qui nous est sans cesse présentée. Cette liberté principe se manifeste dans l’homme , meme
lorsqu’il s’est rendu esclave des influences étrangères à sa loi. Alors on le voit encore , avant de
se déterminer, comparer entr’elles les diverses
impulsons qui le dominent , opposer ses habitudes
& ses passions les unes aux autres, & choilîr enfin
celle qui a le plus d’attraits pour lui.
Considérée comme effet , la liberté se dirige
uniquement d’après la loi donnée à notre nature
intellectuelle ; alors elle suppose l’indépendance y
* l’exemption entière de toute action , force ou influence contraire à cette loi ; exemption que peu
d’hommes ont connue. Sous ce point de vue, où
l’homme n’admet aucun autre motif que sa loi 9
toutes ses déterminations , tous ses ades sont
l’effet de cette loi qui le guide , & c’est alors seulement qu’il est vraiment libre , n’étant jamais détourné par aucune impulsion étrangère de ce qui
convient à son Etre.
Quant à l’Etre principe , à cette force pensante
universelle , supérieure à l’homme , de laquelle
nous ne pouvons surmonter ni éviter l’action , &
dont l’existence est démontrée par l’état passif où
nous sommes envers elle , relativement à nos
pensées ; ce premier Principe a aussi une liberté qui différé essentiellement de celle des auï6 Tableau
très Êtres ; car étant lui-méme sa propre loî , il
ne peut jamais s’en écarter , & sa liberté n’est
exposée à aucune entrave ou impulsion étrangère. Ainfiiln’apas cette faculté funeste , par
laquelle l’homme peut agir contre le but même
de son existence. Ce qui démontre la supériorité
infinie de ce Principe universel , & Créateur de
toute loi.
Ce Principe suprême , source de toutes les
Puissances , soit de celles qui vivifient la pensée
dans l’homme , soit de celles qui engendrent les
œuvres visibles de la nature matérielle ; cet Etre
nécessaire à tous les autres Etres , germe de toutes
les actions , de qui émanent continuellement toutes les existences ; ce terme final , vers lequel elles
tendent , comme par un effort irrésistible y parce
que toutes recherchent la Vie ; cet Etre , dis-je ,
est celui que les hommes appellent généralement
Dieu.
Quelles que soient les idées étroites que la
grossière ignorance s’en est formée chez les différens Peuples , tous les hommes qui voudront
descendre en eux-mêmes , & fonder le sentiment
indestructible qu’ils ont de ce Principe, reconnoîtront qu’il est le Bien par essence , & que
tout bien provient de lui ; que le mal n’est que ce
qui lui est opposé ; qu’ainsi il ne peut pas vouloir
le
Naturel. . 17
le mal , & qu’au contraire il procure sans cesse à
ses productions, par l’excellence de sa nature,
toute l'étendue de bonheur dont elles sont fufcep'ibles , relativement à leurs différentes cladés ,
quoique les moyens qu’il emploie soient encore
cachés à nos regards.
Je ne tenterai pas de rendre plus sensible la
nature de cet Etre , ni de pénétrer dans le Sanctuaire des Facultés divines ; il faudroit , pour y
parvenir , conncitre quelqu’un des nombres qui
les condiment: or comment seront - il possible à
l’homme de soumettre la Divinité à ses calculs
& de fixer son NOMBRE principal ? Pour connoître un nombre principal , il est nécessaire d’avoir au moins une de ses aliquotes : & quand,
pour représenter l’immensité des Puissances divines , nous remplirions un livre , tout l’Univers,
de lignes numériques , nous n’en aurions pas
encore la première aliquote , puisque nous pourrions toujours y ajouter de nouveaux nombres ,
c’cft-à-dire , que nous trouverions toujours dans
cet Etre , de nouvelles Vertus.
D 'ailleurs il faut dire ici de Dieu , ce
que nous aurions pu dire de l’Etre invidble de
l’homme. Avant de songer à découvrir ses rapports & ses loix, nous avons dû nous convaincre de son exisfence, parce que, être , ou avoir tout
en foi, selon sa classe , ce n’ed qu’une seule fk
B
18 Tableau
De-Ià , si l’on ne peut accorder précisément le
nom de culte , aux loix des Etres matériels & non
libres , au moins doit-on reconnoître que cous ces
Erres , de quelque classe qu’ils soient,- que notre
sang , que nos corps placés parmi toutes les produirions de cet Univers, ont desaCtes à opérer ,
& un ordre à suivre , soit pour satisfaire au but
de leur existence , soit pour se guérir ou se préserver de^ différentes maladies auxquelles les influences élémentaires les exposent continuellement.
Cependant sur quoi est fondée cette loi , si ce
n est sur l'analogie qui se trouve , par exemple,
entre nos corps & les alime.ns ou les remèdes ,
dont 1 action les Vertus viennent ranimer } re1 nouveller nos forces & nous rendre la santé ?
Or 1 analogie entre notre Etre intellectuel &
les autres Vertus de la Divinité , étant reconnue ;
éprouvant en outre qu’il existe hors de nous
une source de pensées fauiTes & désordonnées
qui nous obsedent , & sont que l’esprit de
l’homme est , pour ainsi dire , exposé à autant
de maladies que son propre corps , il fuir que nos
rapports naturels avec les Vertus divines , nous
mercent à leur égard dans la même dépendance
M
tyS T A B t E A V
& le même besoin où sont nos corps relativement aux substances alimentaires ; il fuit que
pour ces Vertus divines y nous sommes égalemenc
assujettis à un culte ou à une loi , qui nous
proc ure de leur part les secours que nous en attendons ; il fuit enfin qu’ayant à guérir ou à préserver notre Etre des influences intellectuelles qui
nous sont nuisibles y comme nos corps des influences corporelles mauvaises , nous devons par
une nécessité évidente chercher les secours analogues à ce besoin intellectuel , & les employer
activement quand nous les avons trouvés.
Ce ne peut être que le défaut de ces réflexions , qui ait conduit dans tous les temps les
hommes des diverses Religions , à l’indifférence
sur ces objets ; & leur ait fait non seulement:
négliger les fubff ances y les temps &: les formes qui
doivent entrer dans leur culte , mais la priera
même , fous prétexte que le premier Etre n’en a
pas besoin , & qu’il suffit aux hommes de ne
pas faire ce qu’ils appellent du mal , tandis que
la priere est pour leur Etre intellectuel ce que
la respiration eff pour leur corps.
Peut-être au; oient-ils rai on , fl leur pensée
pouvoit .lise *dans la pensée suprême , comme
celle-ci lit dans la leur ; parce qu’alors leurs
jou (Tances étant complettes & assùrées , ils
nViuoient d'autre occupation que de les fayou-* *
Naturel: r
ter , & d en celebrer la douceur , sans aucun combat pour les obtenir ; mais dans l’état actuel de
l’homme , il y a entre la pensée supréme & la
Tienne , une action qui les empêche de se réunir ,
& il ne peut démolir & détruire cette Barrière
que par un moyen analogue à elle , c’est-à-dire ,
par une action.
Enfin , nous appercevons dans la Nature
physique même , des preuves que tous les Etres
doivent rendre un hommage au Principe de la
vie , s’ils veulent en recevoir des secours & des
bienfaits. Pour que la terre produise , il faut que
des vapeurs s’élèvent hors de son sein ; qu’elies
aillent s’unir aux Vertus célestes , & qu’ensuite
elles defeendent sur sa surface pour l’humeéler
de cette rosée féconde , sans laquelle elle ne peut
rien engendrer. Leçon vivante qui apprend à
1 homme qu’il a une loi à suivre y s’il veut
connoitre les droits & les douceurs de son
existence.
II n’y pourra jamais parvenir que quand son
ardeur pour le vrai fera sortir de lui de violens
désirs , quand des vœux & des mouvemens ,
pour ainsi dire , créateurs s’élèveront de toutes
les facultés de son Etre , qu’ils monteront jusqu’à
la source de la lumière } & qu’après en avoir
reçu l’onction salutaire & sacrée , ils lui rapporteront ces influences vivifiantes , qui doivent
M z
iRo Tableau
faire germer en lui les trésors de la Sagesse &
de la Vérité.
Mais en faisant dériver le culte de l’homme ,
de ses besoins , & de la nécessité de combattre
l’obstacle qui lui sert de barrière, je paroîtrois
admettre une multiplicité innombrable de diffe—
rens cultes ’, puisqu’en général l’homme étant
exposé à des besoins aussi différens , aussi variés
dans son Etre intellectuel que dans son Etre
corporel, vouloir prescrire une loi uniforme pour
çes différentes espèces de besoins , ce seroit marcher contre l’ordre & contre la raison. Quelques
mots fuffirontpour faire disparoître cette difficulté.
Si l’unité d’un culte est une vérité incontefI
table , & fondée sur l’unité même de celui qui
doit en être l’objet , cette unité n’exclut pas la
multiplicité des moyens auxquels la variété infinie
de nos besoins nous oblige de recourir ; alors
ce culte pourroit recevoir des extensions sans
nombre dans les détails , & ne pas cesser pour
cela d’être parfaitement simple , & toujours un
dans son objet , qui est de rapprocher de nous
ce qui manque à notre Etre , & ce qui est nécessaire à son existence.
Aussi , quels (ont les Dieux de l’homme dans
son enfance & dans sa jeunesse? Ce sont les objets naturels & physiques ; ce sont ceux qui lui
N A T U R JE Z. ï8 I
en dévoilent la beauté ; ce sont ses pere &
mere ; ce sont ceux qui le guidant fit le soutenant dans tous ses pas, deviennent pour lui des
agens visibles de la Divinité , parce que n’ayant
point encore l’intelligence ouverte aux grandes
vérités , il ne peut en recevoir les notions que
par des lignes fit des agens corporels fit sensibles
comme lui.
Dans l’âge mûr , l’homme sage prenant des
idées plus justes sur la Divinité , ne tarde pas à
reconnoître que ceux qui ont été ses Dieux dans
sa jeunesse , lont ainsi que lui , infirmes St impurs,
qu’ils sont aussi dans la dépendante d’un Etre
intelligent St invisible , qui se démontre à lui
par la pensée , fit qui lui fait comprendre qu’il
n’a reçu la vie fit l’intelligence que pour manifester à son tour les titres de son véritable
Auteur.
Il conçoit alors qu’étant lui-même chargé de
son œuvre, c’est à ses propres efforts à la produire , à sa propre intel'igence à la diriger ; que
FEtre suprême étant pur fit sans tache , il doit
avoir des Minifircs purs fit incorruptibles , sur
lesquels la confiance de l’homme puilfe reposer
sans risque fit sans inquiétude.
Mais quoique * dans ces différents états , nous
voyions le culte de l’homme se diversifier , ou
plutôt s’étendre fit s’élever à proportion qu’il.
M a
s
ï8x Table a v
découvre mieux l’étendue & la nature de se*
vrais besoins ; ce culte , tant qu’il est conforme à l’ordre naturel , est toujours un , puisqu’il tend continuellement au même but , qui
est de pourvoir aux besoins de l’homme y selon
les divers états où il passe , & de le faire par les
moyens les plus vrais & les plus naturels donc
;âl soit susceptible.
Car les voies de la Sagesse sont si fécondes
qu’elle se transforme à chaque instant pour se
proportionner à toutes nos situations ; & si par
la plénitude de ses facultés , elle embrasse tous
les Etres , tous les temps , tous les espaces , dans
quelque position que nous nous trouvions , elle
ne peut jamais laisser épuiser la source de ses
dons , & quelque multipliés qu’ils soient , ils
ont tous la même unité pour principe & pour
fin.
D’après cela , quelque supériorité qu’un culte
présente , il seroit imprudent de proscrire ceux
qui , ne l’ayant pas encore atteint , en exerce rcient de moins parfaits , parce que non seulement les loix de la réhabilitation des hommes
se combinant avec les loix des choses sensibles,
sont assujetties à des temps &*à .un ordre fuccelTif^ mais encore parce que nous ignorons
ne se trouve pas des lumières cachées &
4 I
JV A T TT R S Z4. 183
de secretes vertus fous des apparences peu impofautes.
Enfin , l’homme n’est: point le juge de la
priere ; il n’en est que le générateur & l’organe:
& de même que les émanations des corps terrestres , en s’élevant dans les airs, disparoissent pour
nos yeux matériels, & nous laissent dans l’incertitude , tant sur leur cours que sur la place qui les
attend dans l’immensité des réservoirs de la
Nature , de même les prières des hommes , ne
féjournar.t pas sur la terre , deviennent inaccessibles à notre vue , à nos jugemens , & nous ne
pouvons prononcer ni sur leur valeur , ni sur le
cours qu’elles suivent , pour s’approcher de la
lumière , ni sur le rang que le premier des Principes leur dessine autour de son Trône.
Malgré la supériorité d’un culte sur les^-autres
cultes , peut-être la Terre entière p^fticipe-t-elle
aux droits qui distinguent le cultq' parfait ,* peutêtre , chez tous les Peuples, & dans toutes les
institutions religieuses, y a-t-il des hommes qui
trouvent accès auprès de la Sagesse ; & , loin de
vouloir diminuer le nombre des vrais Temples
de l’Eternel , nous devons croire qu’après les
dons universels qu’il a répandus sur notre demeure , il n’est: aucun homme sur la terre , qui
ne pût , s’il le vouloit , servir de Temple à ce
grand Etre. Car en quelque lieu que l’homme
M *
ïS4 Tableau
aille , quelque isolé qu’il foie , ils sont toujoun
trois ensemble ; &. ce nombre est fufhfant pour
confriruer un Temple.
Cessons donc de juger les voies de laSageffe,.
&de circonscrire des limites à ses Vertus. Croyons
que les hommes lui sont tous également chers j
que si elle en a comblé quelques-uns de ses
faveurs les plus précieuses & les plus gratuites ,
c’est u ne raison de plus pour eux d’imiter son
exemple , en employant envers leurs semblablés , la même indulgence : enfin , que cette
indulgence , qui n’ell autre chose que l’amour
divin , est douce , bienfaisante , & qu’elle ne
proferit point, lors même qu’elle lahfe les Etres
dans la privation.
Eh ! comment cette Vertu pourroit-elle proscrire ? Elle est vivante par elle-même , & elle ne
tend qu’à multiplier à l’infini , l’ordre oc la vie
qui sont en elle. C’est la seule , par laquelle
l’homme puisse acquérir une idée véritable &:
intime de son Etre , tant dans son état actuel ,
i
que dans son état à venir. C’est la seule qui
étende à la fois toutes les facultés de l’homme.
Enfin , c’est la seule , peut-être , par laquelle le
premier de tous les Principes puiife se comprendre
lui-même , & s’assurer de toute sa grandeur.
Du point où nous sommes parvenus , le LeeNaturel. ïô<}
t-eur petit voir s’étendre le tableau des rapports
qui existent entre Dieu , l’homme & l’Univers j
puisque le culte vrai , & les Agcns prépolés pour
le répandre , n’ont eu pour bue que de rétablir l’harmonie entre ces trois Etres , de montrer à l’homme l’emploi de toutes les substances
de la Nature & leurs propriétés ; de lui peindre vifihlemenc celles qui lont en lui-même ,
& qui combinées avec toutes les autres vertus
naturelles , dévoient être l'image & l’expreiïion
complette du grand Etre dont tout est: defcenau.
Nous ne pouvons méconnoître en effet cette
chaîne immense , qui lie les Etres de toutes les
clalfes , & qui distribue sur chacun d’eux les
Vertus qui leur sont nécessaires.
Dans l’ordre physique , nous voyons les facultés créatrices du grand Principe produire &
vivifier les mobiles de la Nature , & ceux-ci
retracer l’acîivité de leurs modèles jusques oans
les dernieres subdivisions de l'Univers fenfibie ,
céleste & terrestre.
Dans l’ordre supérieur au physique , nous
voyons les vertus pensantes de ce même Principe
uriveriel , le reposer sur des Agens intellectuels ,
d'où elles se transmettent à d> s hommes privilégiés , & à tous les rejetons de la postérité ds
l’homme.
;,j8£ Tableau
Enfin , l’homme lui-même représente en nature cette double activité ; il est un tableau vivant de ces deux loix fécondes qui fervent à substancier tous les Etres.
De l’intérieur de sa tête , émane sans cesse un
fluide puissant & sensitif, qui, descendant successîvement dans les différentes régions de son économie animale , communique sa force & son
aûion jusqu’à ses fibres les plus tenues & les plus
éloignées de leur source radicale.
De l’intérieur de ce même organe , l’homme
sage & pur sent naître des pensées lumineuses
& profondes ; & les exprimant au dehors par ses
discours , il peut par leur moyen vivifier les hommes qui l’environnent , & faire parvenir successivement ses propres lumières à tous les points du
cercle qu’il habite.
Il est: donc clair que l’homme présente en tout,
l’empreinte de son Principe , & qu’il en est: l’expression dans l’Univers physique & dans l’Univers
intellectuel.
Nous appercevons aussi quel est: le but de la
Sagesse dans la distribution de ses dons bienfaisans , & quel est: l’objet de son action confiante
&: continue. De même que les exhalaisons mal
saines de la terre , sont perpétuellement corrigées
par les influences physiques supérieures, de même
les pensées faulfes & criminelles des hommes ; &
N A T Ù R S Z. I§7
celles des Etres corrompus qui séjournent avec
lui , sont contenues & purifiées par les impressions actives de la vie 9 ou par ces jigens virtuels
que nous devons regarder comme les organes
premiers & nécelfaires du culte & des moyens
sensibles accordés à l’homme pour l’aider à accomplir encore les Décrets suprêmes.
Il ne faut point cacher ici que ce culte & ces
moyens sensibles , transmis à l’homme par des
Agens purs , demandent de sa part une attention très-vigilante , une fermeté invincible ,
& un difeernement très-délié pour ne pas confondre les actions vraies qui doivent animer son
culte , avec les aclions faulfes qui tendent continuellement a le défigurer , & qui sont toujours
prêts à égarer l’homme , soit visiblement , soit
Lnvifiblement. Car dans l’intelleêhiel comme dans
le physique , plusieurs exhalaisons mal saines se
dérobant à faction pure qui les combat , s’élèvent souvent au dessus de la région où elles devroient rester ensevelies ; & c’est-là ce qui dans
l’une & l’autre dalle , engendre les orages & les
tempêtes.
Si l’on demandoit , à quels indices on doit
reconnoitre la qualité bonne ou mauvaise des
fichons intellectuelles 9 je renverrois à une étude
particulière de ces différentes impressions; foie de
ï88 Tableau
pensée , soit de sentimens, auxquelles nous sommes journellement exposés, & qui par leur variété"
nous occasionnent tant d’incertitudes.
On découvriroit par- là que quand l'homme'
est borné aux impressions sensibles matérielles , ou à l’impression intellectuelle fausse , il
ne peut être sur de rien ; parce que ces deux
classes étant soumises à plusieurs aCtions toutes
relatives , sans qu’il y en ait aucune de fixe , exposent les Etres qui en reçoivent les attaques , à
ne rien distinguer de positif , à ne porter que des
jugemens confus , ou à relier dans le doute le
plus ténébreux.
Mais quand l’homme reçoit Timpreflion intellectuelle bonne , il ne peut tomber dans les
mêmes erreurs , parce que l’aCtion de l’Etre
intellectuel pur , étant simple , porte avec ellemême la preuve de sa simplicité , de son unité ,
par conséquent de sa réalité. On verroit donc
que cette réalité , ne se trouvant que dans l’Etre
pur & vrai qui en est dépositaire , c’est en lui
seul & par lui seul que nous pouvons apprendre
à le connoître.
On verroit aussi que quand de semblables impressions s’opèrent , l’homme est à l'abri de toute
incertitude & de toute méprise ; car les yeux impurs sont sujets à se tromper , attendu qu’ils ne
Voient que des résultats mixtes & composés ;
Naturel. 189
enais les yeux purs de l’intelligence ne se trompent jamais , parce qu’ils voient les principes qui
sont simples.
Enfin , l’on rauroit que par une de ces faveurs
<qui ont été accordées à l’homme dans sa pénible
carrière pour lui servir de guide , les impressions
întessectuelles fausses sont afliijetties à des loix
semblables à celles de l’ordre physique & matériel ; & qu’ainsi que les corps , apres avoir montré une apparence gracieuse & reguliere , finissent par devenir hideux & difformes , de même
dans la classe intellectuelle , les Tableaux impurs
les plus séduisants , ne tardent pas à se décomposer , & à déceler leur illégitimité. C’est tout
ce que je puis dire sur ce point.
Résumons en peu de mots toutes les vérités qui
viennent d’être exposées.
Elles nous apprennent que par une fuite de
l’amour que la Sagesse a pour l’homme , elle
dut , lors même qu’il détourna pour la première
fois les yeux de sa lumière , lui en conserver
des rayons proportionnés à la foiblesse de sa
vue , & qu’à quelque degré que son crime l’eût
fait defeendre , il ne pouvoit tomber que dans
les mains de son Dieu.
Et même n’étant pas gêné , comme nous , par
les idées fausses & les voiles ténébreux que sa
*9# T A !LB A V
malheureuse postérité ne celle Rajouter a sa
dégradation originelle , quelque criminel qu’il
fût } il étoit encore bien plus près que nous de
ce Dieu qui l’avoit formé ; il pouvoit mieux appercevoir la source pure dont il venoit de se séparer ; il" ne languissoit pas centime nous dans le
néant , & l’insensibilité des maux dont nous
sommes dévorés. Enfin , autant il est vrai que
nous n’avons que des regrets sur l’état de notre
première existence , autant le premier homme
coupable eut-il à la fois & des regrets & des
remords.
A mesure que la postérité de l’homme s’est
multipliée ^ & que les temps se sont écoulés , la
grandeur & la bonté de la Sagesse supréme ont
dû se manifester de plus en plus , en plaçant près
de lui des Images vivantes d’elle-mème , ou des
Agents assïez virtuels pour le porter à en recouvrer la ressemblance.
Ces Agents ont dû l’initier aux actes qu’ils
exerçoient eux-mémes, puisque ces actes n’étoient
institués que pour lui ; que pour l’aider à
séparer de lui - même ce qui contrarie sa vraie
nature, & à se rapprocher de ce qui manque à
la perfection & à la vie de son Etre ; que pour
lui rendre enfin la vue de ces Vertus qu’il devoit
contempler dans leur unité lors de son état glorieux } & le mettre à portée de les exprimer
N A T vr R s zi '191
ensuite dans leur pureté , & de remplir à la fois
par-là, sa deftinarion &: le Décret que le premier
des Principes prononça sur lui, lorsqu’il lui donna
l’existence.
C’est là où nous reconnoîtrons les bases &
les voies qui sont présentées à la volonté de
l’homme pour accomplir son œuvre. Car de
même que ces bases seroient inutiles , si la volonté de l’homme ne les mettoit à profit , de
même la volonté de l’homme , quoiqu’étant le
principal mobile de son œuvre , demeureroic
sans efficacité , si elle n’avoit des bases sur lesquelles elle pût exercer son action. C’est
ce qui a fait dire à quelques Anciens que
les Prières sacrées nous avoient été données
par les Dieux. Mais il y a un genre de
prières destiné à nous faire obtenir ces dons précieux , ce sont les prières de la douleur. , &
celles-ci ne peuvent nous venir du centre supérieur & suprême , attendu qu’on n’y souffre
point. ,, La Sagesse infinie a pris foin cependant
de prévenir notre foiblesse , & notre négligence
à latisfaire le befo’n que nous avons de prier ,
& quelques-uns pensent qu’elle a placé sur la
terre un animal qui ne chante à des heures
marquées & fréquentes , que pour avertir les
hommes de vacquer à cette salutaire occupation ”,
*9* Tableau
Tel est le Tableau des loix & des vérités que
nous avons écablies solidement , en les appuyant
sur les rapports & !a nature des Etres. Cherchons
à en confirmer l’évidence par l’universalité des
signes & des traces visibles qu’elles nous offrent
parmi tous les Peuples de la Terre.
I O,
-f-J A sublime origine de l’homme , sa chute ,
l’horreur de sa privation actueile , la nécessité
ândi'pensable que des Agens visibles aient apporte des secours supérieurs sur la Terre , &
qu’ils aient employé des moyens sensibles pour
en rendre les vertus efficaces , voilà autant de
vérités tellement gravées dans l’homme , que
tous les Peuples de l’Univers les ont célébrées ,
& nous ont laissé des traditions qui les confirment.
Tous les récits historiques , allégoriques &
fabuleux , renfermés dans ces traditions , parient
du premier état de l’homme dans sa pureté ,
des crimes & de la punition de l’homme coupable & dégradé ,* ils exposent avec une égale
évidence les bienfaits des Divinités envers lui.
Naturel. 193
pour adoucir ses maux & le délivrer de les
ténèbres.
Ce n’est point artèz qu’on y ait déifié les
hommes vertueux qui ont donné à leurs semb'abies des exemples de justice & de bienfaisance ,
& qui ont retracé par leurs aftions quelques
"vertiges de notre première loi ; on n’a pas craint
d’y faire descendre sur la Terre les Divinités
mêmes , pour apporter à l'homme les secours
supérieurs , que des Héros mortels ne pouvoient
lui faire connoître , & pour l’engager à devenir semblables a elles, comme l’unique moyen
de se rendre heureux.
En même temps , ceux qui ont eu foin de
nous transmettre de tels récits , s’accordent à
nous représenter ces Divinités bienfailantes fous
des formes sensibles , & analogues à la région
que nous habitons ■ parce que sans cela leurs
secours auroient été en quelque forte perdus
pour des Etres aussi grortïérement corporisés
que nous le sommes.
Enfin , chez toutes les Nations , les secours
de ces Divinités bienfaisantes ont été célébrés par
des cultes. Qui orero:t assurer même que toutes
îesloix, tous les usages, routes les conventions
sociales, civiles, politiqué* , militaires , religieuses que l’on voit établies sur la Terre, ne foicnr pas
des traces parlantes de ces inrticutions primitives J
N
Tableau
qu’elles ne soient pas des émanations , altérations ou dégradations de ces premiers présens
faits à l’homme après sa chute , pour le ramener à son Principe ? Car il ne faut pas oublier
que les hommes peuvent tout altérer y qu’ils
peuvent tout corrompre , mais qu’ils ne peuvent
rien inventer.
Nous aurions donc fous les yeux un moyen
de plus , pour lire & pour reconnoître dans
toutes les œuvres de l’homme , la loi qui le concerne & à laquelle il devroit s’attacher attendu
que malgré les différences infinies que nous
offre la forme de ces institutions humaines dans
tous les lieux de la Terre , elles ont toutes le
même but , le même objet , & que ce but perce
par-tout ses enveloppes.
Il faut convenir néanmoins que les traditions
allégoriques & fabuleuses , à force de vouloir
assimiler les Dieux à l’homme , leur ont donné
souvent ses passions & ses vices ; qu’elles les
ont fait agir comme les Etres les plus corrompus ; & que les avilissant ainsi à nos yeux ,
elles ont en quelque forte perdu tous leurs
droits à notre croyance.
Mais ne doit-on pas sentir que si la Mythologie s’annonce fous des apparences ridicules ,
ielles que ces fureurs , cette jalousie , cette ardeur
Naturel. 19?
des sens qui parole y être presque le seul mobile
des Dieux & des Héros , c’est qu’étant un tableau universel , elle doit offrir les maux & les
biens , l’ordre & le désordre , les vices & les
vertus qui circulent dans la sphere de l’homme.
D’ailleurs l’abus des mots , & l’ignorance de
leur véritable signification , ont donné à ces
récits emblématiques , une multitude de sens
louches & forcés qu’ils n’avoient pas dans l’origine , où ils peignoient des objets aussi réguliers , aussi élevés , aussi refpeâables que ces
emblèmes paroissent aujourd’hui imparfaits , ridicules Sc dignes de mépris.
C’est par-là qu’on peut expliquer en partie
les contradictions que présente la Mythologie.
L’ignorance du vrai sens des noms , a porté à attribuer au même Etre , à un Héros , à une Divinité , des faits & des actions qui appartenoknt à
l des Etres diftérens : on ne doit donc pas être furIpris d’y voir le même personnage montier dans
les affions , tantôt l’orgueil & l’ambition des Etres
les plus coupables , tantôt l’excès de la débauche
la plus honteuse , tantôt les vertus des Héros &
des Dieux : il ne faut point s’étonner d’y voir Jupiter maître du Ciel , Chef des Dieux terrestres ,
ses frères , & Jupiter livré aux passions les plus
vicieuses : d’y voir Saturne être à la fois le Pere
des Dieux , & manger ses enfans ; enfin , d’y
N a
ï$6 Tableau
voir Venus Uranie , & Vénus Déesse de prostitution ; ainsi , quoiqu’on trouvé rassemblés dans
la Mythologie , tous les faits & tous les types j
quoiqu’elle présente plusieurs tableaux opposés
fous les mêmes noms y l’intelligence doit en
discerner les couleurs & les véritables sujets.
Au reste , j’indiquerai tout à l’heure un point
de vue lumineux sur cet objet important , par
lequel on découvrira des solutions plus satisfaisantes , parce que l’on y verra sortir de l’homme
même la vraie source de toutes les Mythologies:
car il ne faut pas chercher ailleurs que dans
lui , l’origine naturelle de tous les faits fournis
à ses spéculations.
Si l’on réfléchit sur l’universalité des opinions
des Peuples relativement aux manifestations viflbles des Puissances divines , sur les preuves que
nous avons données de la nécessité de ces manifestations pour l’accomplissement des Décrets
suprêmes , & sur les traces qui nous en relient
dans toutes les institutions quelconques établies
sur la Terre , nous serons très— di! posés à croire
que ces manifestations ont eu lieu en effet parmi
les hommes.
L’on se confirmera dans cette idée , si l’on
çonsidere que de pareilles traditions se sont
trouvées chçz les Peuples séparés de notre conN A T V R S 1. T 97
tinent par des distances considérables & par des
mers immenses: chez des Nations qui ont respire
ïe meme air que nous , qui ont joui du même
soleil pendant nombre de siecles , sans nous
connoître & sans nous être connus.
Les différens Peuples de l’Amérique avoient
des idées uniformes sur la création de l’Univers ,
& sur le nombre qui en a dirigé- l’origine ; ils
admettoient , comme les anciens Peuples , une
multitude de Dieux bienfaisans & malfaisans
dont il étoit rempli , & auxquels ils offroient
de nombreuses victimes en sacrifice ; ils étoient
d’accord avec tous les Peuples , sur la perfection d’un état antérieur pour l’homme , sur
sa dégradation } sur sa destinée future des bons
& des mechans : ils avoient des Temples , des
Prêtres, des Autels ; un feu sacré entretenu par
des \ eflales , soumises à des loix sévères , comme
elles l’étoient chez les Romains. Les Péruviens
eurent des Chefs visibles , lesquels , comme
Orphée , se dirent enfans du Soleil & obtinrent
les hommages de leurs contrées : ils avoient
une idole dont le nom , selon les Interprètes,
signifie trois en un : les Méxicains en avoient
une qu’ils regardoient tous comme un Dieu
qui î étoit corpori/ié en faveur de leur Nation.
Enfin } il luffiroic peut-être de changer les noms.,
pour trouver chez ces Peuples la même théogonie^
n *
îytt Tableau
& les mêmes traditions qui sont de toute antiquité dans l’ancien Monde.
Si la persuasion des manifestions visibles des
Puissances divines & de leur néceiïité , n’étoit pas
dans l’homme un sentiment efïentiel & analogue
à sa propre nature , ces opinions ne se seroient
communiquées que par tradition , de proche
en proche. Elles n’auroient point existé chez
ces Peuples , s’ils n’ont jamais tenu à nous par
aucun lien : ou elles se seroient effacés de leur
souvenir par la longueur des temps depuis notre
' sépara^ion , si primitivement nous les avions
partagées avec eux.
Nous ne prétendons point , par cette alternative , fortifier les incertitudes & les soupçons
qui ont pu régner sur la diversité d’origine de
tous ces Peuples. On ne doute plus aujourd’hui
que le Nord de l’Asie ne communique de trèsprès au Nord de l’Amérique ; que le détroit qui
sépare ces continens ne soit rempli d’Isles , qui
en rendent la communication plus facile ; enfin ,
que leurs habitans ne commercent ensemble >
& que même dans le Nord de l’Asie , il n’y aie
des Peuplades Américaines.
Indépendamment de cette voie de communication entre les deux continens , il faut croire que
dans l’intervalle qui s’ell écoulé depuis les pre-
"Naturel.
tnïers siecles , plusieurs Navigateurs , soit de
l’Orient , soit de l'Occident , ont été jetés sur
ces plages inconnues , où produisant en divers
lieux différentes Peuplades , ils leur auront
transmis les vices & les vertus , l’ignorance &
les lumières qu’ils avoient apportées avec eux.
Car si l’on confiaere la diversité des Nations
qui habitoient l’Amérique , la variété extrême
de leurs mœurs , de leurs usages , de leurs langues , & même de leurs facultés phylîques ; si
l’on considère que la plupart de ces Nations ou
familles étoient inconnues les unes aux autres ,
& ne montroient aucun indice qu’il y eût jamais
eu de relation entr’elles , on se démontrera sans
peine qu’elles doivent leur existence à divers
naufrages , ou à des émigrations de l’ancien
continent , & que leurs pères ont été jetés sur
ces rivages à des époques différentes & dans
des siecles éloignés.
Sans nous arrêter plus long-temps à cette question , & quelle que soit la manière dont cette
population a eu lieu , on ne peut se dispenser
de reconnoître une unité d’origine primitive ,
à des Peuples dont les diverses espèces engendrent
avec nous , & dont les fruits provenant de
ces alliances , engendrent à leur tour ; à des
Peuples , chez qui l’on découvre les traces des
mérités que nous avons annoncées sur la né?»-
200 Tableau
cessité de la manifestation des facultés & pmf*~
ssances de l'Etre divin dans cet Univers & devant les hommes ; enfin , à des Peuples qui
sont abfoiument semblables à nous par leur
rature , par leurs idées fondamentales , & par
leurs traditions.
Diions plus : quand même leur origine primitive ne leroit pas commune avec la notre 9
dès qu’ils nous ressemblent , ils doivent participer aux mêmes avantages. Enfin , s’ils sont
hommes , s’ils iont comme nous dans la privai ion & le besoin de I’Etre supérieur & universel qui les a formés , cet Etre tient à eux ,
comme à tontes les autres productions. A nfi ,
quand ils n’auroient jamais eu de communi-»
cation avec notre continent , cet Etre auroir toujours pu leur taire parvenir des preuves
& des manifestations de son amour & de sa
sagesse.
Quant à l’antiquité des temps , où les manifi fia fions de ces Vertus supérieures ont commencé à s’opérer parmi les hommes , les traditions de la plupart des anciens Peuples nous
oiFrent encore les indiies les plus fûrs.
L’origine de ces Peuples est presque toujours
enveloppé d’un voile merveilleux & .'a:ré. Us
se dilent presque tous protégés > & même defNature 2,1 2.0-ï
fendans de quelque Divinité, qui a présidé à leur
«aissance , qui a londé leur établissement , & qui
les soutient par un pouvoir invisîble.
N’est-ce pas nous annoncer depuis quel temps
l’œil de la Sagesse veille sur l’homme , malgré
son crime ? N’est-ce pas nous dire que , dès l’instant que l’homme eff devenu coupable & malheureux , la lumière s’est emprelTée de venir au
devant de lui , en se partageant, pour ainsi dire,
afin de se mettre à sa portée , & n’a cesse depuis
de répandre les memes bienfaits sur toute sa
postérité ?
Il ne seroit pas aussi facile de déterminer ,
d’après les traditions , le nombre des aèfes folemnels de manifestation que les Puissances divines ont faites parmi les hommes , depuis cette
première époque.
Les doctrines anciennes , ne s’accordant point
à cet égard , font naître des doutes sur la plupart des Agens qu’elles nous présentent \ en forte
qu’on est réduit à penser qu’il peut y en avoir
dont la tradition ne nous a pas transmis la mémoire , & que plusieurs de ceux qu’elles nous
annoncent comme de vrais Agens de ces facultés
suprêmes , n’ont jamais existé, ou n’étoient peutêtre que des imposteurs.
Des observations bien attentives , & fondées
iir la connoissance des véritables loix des Etres r
aol Tableaupourroient sans doute nous guider pour nombre*
ces manifestations & pour en calculer les époques : car , selon les notions les plus naturelles ,
elles doivent être égales & relatives au nombre des facultés & des vertus que l’homme avoit
abandonnées ; c’est-à-dire } analogues à la véritable nature de l’homme , dont par leur nombre elles doivent opérer le complément & la
jujlefe. Mais la génération présente n’en effc
pas encore là ; les fausses idées qu’elle a prises
de l’homme & de sa destination , lui ferment
encore les routes qui mènent au Sanctuaire de
la Vérité.
Par les memes raisons on ne doit point être
iurpris , si le sens sublime que nous faisons entrevoir dans les traditions mythologiques des anciens Peuples , paroît imaginaire à la plupart des
hommes. Ils ont tellement perdu de vue la feience de leur Etre & celle de leur Principe } qu’ils
ne connoissent plus aucun des rapports qui les
lieront éternellement l’un à l’autre.
En effet , le vulgaire ne voit dans les récits mythologiques que le jeu de l’imagination des Ecrivains , ou la corruption des traditions hiftoriquea, ou peut-être les effets de l'idolâtrie de h
crainte , ou du penchant des Peuples pour le
faits merveilleux. Ainsi , en exceptant quelques
U A T U R Z Z. 205
allégories ingénieuses , tout dans la Fable lui
paroît bizarre , ridicule , excravaganf.
Des hommes estimables , & placés dans la
classe des Savans , ont employé la plusvafte érudition j à établir à cet égard des systèmes plus
sensés que l’opinion commune : mais , comme ils
n’ont point assez approfondi la nature des choses , leur doctrine , toute imposante qu’elle puisse
être , reste au dessous des traditions qu’ils ont
essayé d’interpréter.
En effet , l’on ne peut porter un autre jugement de ceux qui ont borné exclusivement à un
objet inférieur & isolé, le sens des traditions mythologiques y qui se sont efforcés d’y faire voir
par-tout le fyffême particulier qu’ils avoient embrassé y & qui n’ont point apperçu que ces traditions , n’ayant pas toutes le même caractère , ne
pouvoient supporter la même explication ; que les
unes , tenant à la haute antiquité , renfermoient
les emblèmes des vérités les plus profondes que
d’autres, beaucoup plus modernes, ne dévoient
leur existence qu’à la superstition & à l’ignorance des Peuples , qui n’ayant pu comprendre
les traditions primitives , les ont altérées & confondues avec les traditions postérieures & particulières à chaque Nation ; que le mélange de
ces traditions , les préjugés des Historiens , &
les fruits de l’imagination des Poètes ? avoient
204 Tableau
augmenté robfcurité. En forte que loin 3e
vouloir concentrer la Mythologie dans un objet particulier y on devroit plutôt convenir
qu’elle présente des faits qui n’ont aucune analogie.
Enfin , s’il est: permis à tous les Observateurs
d’y chercher des rapports avec la classe des choses qui leur sont connues , la raison défend d’étre
assez aveugle pour n’y voir rien au-delà , & pour
réduire à un objet inférieur & borné , des emblèmes qui peuvent avoir un but plus vaste & plus
élevé : elle s’oppose , bien plus encore , à ce
qu’on donne à ces traditions & à ces emblèmes ,
un sens & des allusions qui n’ont jamais pu leur
convenir.
Ce sont ces applications fausses & rétrécies que
nous nous proposons de détruire , afin d’élevcr la
pensée de l’homme à des interprétations plus justes , plus réelles &: plus fécondes.
Cependant y pour ne point nous écarter de notre marche , à laquelle ces remarques ne sont
qu’accessoires , nous nous bornerons à examiner
les deux principaux systèmes mythologiques ; ce
qui suffira pour fixer l’opinion que l’on doit avoir
de tous les autres.
Le premier de ces systèmes présente dans toutes les Fables de l’Antiquité , les emblèmes de*
Naturel: zof
travaux champêtres , les indices des temps & des
faisons propres à l’Agriculture, & toutes les loix,
<jue la Nature terrestre & céleste est forcée de
îuivre } pour 1 accroissement , l’entretien & la vie
des produirions végétatives.
Ce systéme une fois conçu par les Observateurs , ils ont fait des efforts étonnans pour le
justifier , & pour y trouver des rapports avec tous
les details de la Mythologie : mais pour en appercevoir le défaut , la plus legere attention sera
suffisante.
aucun temps , chez aucun Peuple , on n’a
Vu faire usage de figures plus belles & plus nobles
que les choses figurées. Ne seroit-ce pas renverser toutes les notions que nous avons de la marcne de 1 esprit de 1 homme , que de prétendre
qu il a employé le supérieur pour emblème de
J inferieur , & qu il a imaginé des symboles & des
hiéroglyphes plus élevés & plus spirituels que
i’objet qu'il vouloir désigner.
N’est-il pas certain , au contraire , que le vrai
but de l 'emblème est de voiler aux yeux du vulgaire quelque vérité , dont l’abus ou la profanation seroient à craindre , si elle étoit révélée ; de
faire en forte qu’il soit difficile à celui qui
ii’est pas digne de cette vérité , de la découvrir
ou d’y remonter par l’emblème , tandis que ceux
OP* borne heureusement disposés ^ appercevront
2oé> Tableau
d’un coup d’œil tous les rapports qu’il renferme*
N’est-il pas certain aussi que les symboles & les
hiéroglyphes sont des tableaux ou des lignes destinés à rendre sensibles au plus grand nombre les
vérités & les Sciences utiles , & à les faire comprendre à ceux dont l’esprit borné ne pourroit les
appercevoir , ni en conserver le souvenir, sans le
secours de ces lignes grossiers?
Ces définitions simples démontrent allez que
les emblèmes , les ligures , les symboles ne peuvent
être ni supérieurs y ni même égaux à leurs types ;
parce qu’alors la copie s’éleveroit au delTus de son
modèle , ou pourroit se confondre avec lui : ce
qui la rendroit inutile.
Il suffit donc de comparer la plupart des emblèmes mythologiques avec les types que les Interprètes ont voulu leur donner , pour décider
d’après l’infériorité de ces types , li leur application peut présenter quelque justesse.
Qu’on examine y en effet , ce qui paroîtra plus
noble , plus ingénieux , ou des détails grossiers
& mécaniques du Labourage , ou de ces Peintures vives dans lesquelles on fait jouer toutes les
passions 9 & où l’on personnifie tous les vices &
toutes les vertus.
Qu’on examine en outre , si l’on peut regarder
comme le type de la Mythologie , les constellations célestes & leurs influences sur les corps terNaturel. 2.07
lettres , relativement à la végétation. Cette
opinion présentant la même infériorité du type
à la figure , les mêmes motifs la rendent inadmifîible.
même chose ; en forte qu’avoir reconnu la nécefAté & l’existence du Principe éternel de l’infini , c’est lui avoir attribué en même temps
toutes les facultés , perfections & puissances,
que doit avoir en foi cet Etre universel , quoiqu’on ne puisse en concevoir ni le nombre ni
l’immenAté. Ces premiers pas étant assurés ,
elfayons de découvrir de nouveaux rapports par
la conAdération de la Nature physique.
2.
Pourrions-nous contempler sans admiration le
fpedtacle de l'Univers ? Le cours régulier de ces
flambeaux errans , qui sont comme les âmes
visibles de la Nature ; cette espèce de création
journalière que leur présence opéré sur toutes
les Régions de la Terre , & qui se renouvelle
dans les mêmes climats à des époques constantes ; les loix inaltérables de la pesanteur & du
mouvement, rigoureusement observées dans les
chocs les plus confus , & dans les révolutions les
plus oragsufes. Voilà sans doute des merveilles
qui sembleroient donner à l’Univers des droits
aux hommages de l’homme.
Mais en nous offrant ce fpedtacle majestueux
d’ordre & d’harmonie , il nous manifeste encore
plus évidemment les Agnes de la confuflon, &
Naturel. 19
nous sommes obligés de lui donner , oans notre
pensée , le rang le plus inférieur : car il ne peut
influer sur les facultés aCtives & créatrices auxquelles il doit l’existence , & il n’a pas de rapport plus direct & plus nécessaire avec Dieu , a
qui appartiennent ces facultés , que nos œuvres
matérielles n’en ont avec nous. L’Univers est ,
pour ainsi dire, un être à part ; il est étranger
à la Divinité , quoiqu’il ne lui soit ni inconnu,
ni même indifférent. Enfin , il ne tient point à
l’essence divine , quoique Dieu s’occupe du foin
de l’entretenir & de le gouverner. Ainsi il ne
participe point à la perfection , que nous savons
appartenir à la Divinité ; il ne forme point
unité avec elle ; par conséquent il n’est pas
compris dans la simplicité des loix essentielles
& particulières à la Nature Divine.
Aussi apperçoit-on par-tout dans l’Univers,
des caractères de désordre & de difformité; ce
n’est qu’un assemblage violent de sympathies &
d’antipathies, de similitudes & de différences,
qui forcent les Etres à vivre dans une continuelle
agitation , pour se rapprocher de ce qui leur
convient , & pour fuir ce qui leur est contraire : ils
tendent sans cesse à un état plus tranquille. Les
corps généraux & particuliers n’existent que par
la fubdiviflon & le mélange de leurs principes
eonftitutifs ; & la mort de ces corps n’arrive que
B 2
20 -'Tableau
lorsque les émanations de ccs principes , qui
étoient mutuellcmeht combinées , se dégagent &
rentrent dans leur unité particulière. Enfin ,
pourquoi tout se dévore-t-il dans la création , si
ce n’est parce que tout tend à l’unité d’où tout
est sorti ?
“ Nous voyons même un Type frappant de la
confusion & de la violence où est toute la Nature , par cette loi physique qui , quatre .fois par
jour , agite le bassin des mers , & ne leur a pas
laissé un instant de calme depuis l’origine
des choses ; image caractéristique par laquelle
l’homme peut, au premier coup d’œil expliquer
l’énigme de l’Univers. ,,
Comment s’est-il donc trouvé des hommes affcz peu attentifs , pour assïmiler à Dieu , cet Univers physique , cet être sans pensée , sans volonté,
à qui l’action même qu’il manifeste est étrangère ; cet être, enfin, qui n’existe que par des
divisions & par le désordre ? %
Les mélanges dont . la Nature physique est
formée, ont-ils quelques rapports avec le caractère constitutif de l'Unité universelle ? & l’cxiftence ce cet être mixte & borné , sujet à tant de
vicissitudes , peut-elle jamais se. confondre avec
le Principe Un , éternel & immuable , source de
Naturel. 21
ia vie, & dont l’action indépendante s’étend sur
tous les Etres , & les a tous précédés.
Quant aux lignes astronomiques vulgaires ,
sur lesquels on voudroit fixer exclusivement notre pensée , disons que , par ignorance , l’homme
les a presque tous établis sur des divisions idéales y
sur des noms arbitraires d’animaux , de personnages & d’autres objets sensibles , dont les
rapports qu’on nous présente , étant imaginaires & conventionnels eux -mêmes , n’offrent
point l’idée d’un vrai type y & ne sont que
des figures vagues y étrangères aux véritables
Jïgnes astronomiques , & aux vertus qui leur
fervent de mobiles.
Ceci doit fufhre pour ouvrir les yeux à ceux
qui n’appercevant qu’un objet isolé dans les
traditions fabuleuses , croient que toute la
Mythologie des Anciens ne doit son origine
qu’à l’Agriculture & à l’Astronomie. L’erreur
vient de ce que postérieurement on a confondu quelques symboles de ces deux Sciences
avec les traditions symboliques primitives. Parla les hommes se foat trouvés encore plus éloignés de^, vérités simples & importantes , qui
faisoient l’objet de ces traditions.
2,o8 Tableau
Ainsi y sans prétendre nier les symboles e»
petit nombre , que l’Agriculture & l’Astronomie ont fourni à la Mythologie , nous pouvons
rendre service à nos semblables , en les averîifTant que ces traditions , telles que nous les
avons reçues des Anciens , renferment une infinité d’autres emblèmes , pour lesquels il est
de toute impossibilité d’admettre le même sens
& les mêmes rapports ; parce que leur type ne
se trouve ni dans la terre , ni dans les astres ,
ni dans aucun Etre corporel.
Ceux qui ont donné ces interprétations de
la Mythologie , en ont fait descendre également l’Art de l’Ecriture & de la P -intime ,
comme devant servir à transmettre les lignes
visibles des loix & des faits , dont les Nations
vouloient perpétuer la mémoire & l’intelligence.
Ils ont expliqué par ce même principe tous
les emblèmes de l’idolâtrie , prétendant que les
figures hiérogliphyques qu’elle employoit , n’étoient que la représentation symbolique des
objets matériels de son culte.
Ils ont cru en trouver des preuves dans les
traditions des Hébreux , où un Prophète parle
des Peintures sacrileges qu’il apperçut sur les
murs du Temple de Jérusalem , & devant lesquelles les Anciens d’Israel & le Grafed-Prétre
même ? tenant Pencenfoir à la main , sembloient
offrir
N A T U ü E L. 20$
offrir des sacrifices criminels. Tout ce que nous
nous permettrons de dire sur cette interprétation , c’est qu’il seroit à souhaiter qu’elle fût aussi
vraie qu’elle est ingénieuse.
Des observateurs ont réfuté avant moi le système que je viens de combattre relativement à
l’Agriculture ; mais après l’avoir détruit , ils ne
l’ont pas remplacé. Car , di e aux hommes que la
Mythologie n’a voulu peindre que le feu vivant
de la Nature , & que leur unique objet doit être
d’en disposer, pour a réparation de leurs forces,
& pour la conservation de leur forme corporelle ;
c’est leur donner , il est vrai , une grande idée,
mais ce n’est pas leur donner le complément de
la vérité ; puisque les hommes ont encore une
destination plus élevée. Ainsi , c’est tomber dans
le cas des Philosophes hermétiques , dont nous
allons observer les dogmes & la doélrine.
La réglé qui exige que les types soient supérieurs aux figures, aux symboles & aux hiéroglyphes , s’applique également à Popin’on de ceux
qui ne voient dans les traditions anciennes, que
les procédés de l’Art hermétique ; qui n’apperçoivent dans les Divinités de la Mythologie ,
<jue les emblèmes des matières ou des substances premières , sur lesquelles ils prétendent
O
210 Tableau
Le but de l’Art hermétique , le plus généralement connu , ne s’élève jamais au dessus de la
matière : il se borne pour l’ordinaire à deux
objets ; l’acquisition des richesses , la préservation & la guérison de maladies : ce qui y au gré
de ses Seftateurs } ne laisse plus de bornes aux
désirs & au pouvoir de l’homme , & lui permet
d’espérer des jours heureux & d’une durée infinie.
En vain quelques partisans de cette Science
séduisante , prétendent-ils obtenir par elle , une
Science plus noble encore , qui les éleveroit
autant au dessus des adeptes matériels , que
ceux-ci le feroient au dessus du vulgaire. Ces
hommes , très-louables dans leurs désirs , cessent de Pétre , dès que l’on considère par quelle
voie ils cherchent à les remplir. Car une substance quelconque ne peut produire que des fruits
de sa nature : & très - certainement les fruits
après lesquels ils fembient soupirer , sont d’une
nature bien différente des fubffances qu’ils soumettent à leurs manipulations.
Si l’Art hermétique matériel n’atteint pas audelà des objets matériels , cet Art n’est pas dans
une classe plus élevée que l’Agriculture ; il est
donc évident que les emblèmes & les symboles
de la Mythologie lui lont également étrangers,
jpuifqu’ils présentent le langage de l’intelligence ,
& qu’ils donnent une vie & une action â
2V A T U R E X. 2ÎÎ
des facultés qui sont inconnues à la matière.
Ceux qui ont cru voir tant de rapports entre
des choses aussi differentes , ne les ont confondues qu’en se laiss'anr séduire par l’uniformité
des loix qui leur sont communes. Il faut observer des temps , des degrés , des me ures , des
poids , des quantités , pour la direction des
procédés hermétiques ; il faut de même un
poids y un nombre , une mesure , pour nous diriger conformément aux loix de notre Nature
intelligente. Il faut une précision , une juste'ffe
extrême dans toutes les opérations hermétiques ;
il faut y avec bien plus de nécefîité encore , suivre un ordre fixe & régulier dans la marche intellectuelle.
Ce sont ces conformités qui ont abusé les Observateurs. Us ont attribué à des opérations abfolumenr matérielles , une foule de principes qui
ne pouvoient convenir qu’à des objets supérieurs
par leur action & par toutes les propriétés qui
leur sont inhérentes. Par-là il est certain qu’ils
ont ravalé les anciens symboles , au lieu de nous
les expliquer. '
La méprise des Seclateurs de sa Science hermétique vient donc de ce qu’ils ont sans celle
confondu , & dans leur doctrine & dans leur œuvre , deux Sciences parfaitement diftinctes.
L’amour du Principe suprême n’avoit préO z
2ï2 Tableau
fente aux hommes les loix de Nature matérielle j, que pour les aider à y reconnoître des traces du modèle vivant qu’ils avoient perdu de
vue. Au contraire , les Philosophes hermétiques
se sont servi de cette similitude entre le modèle
& l’image , pour les confondre & n’en composer
qu’un seul Etre.
Trompés par cette idée précipitée , les Philosophes hermétiques n’ont pas vu que la {impie
Physique matérielle , à laquelle ils ont appliqué
tous leurs efforts , ne méritoit point ces mysteres ,
ni ce langage énigmatique & enveloppé que présentent les anciens emblèmes ; ils n’ont pas vu
que , s’il existoit une Science digne de l’étude &
des hommages de l’homme , c’étoit celle qui mettoit sa grandeur en évidence en l’éclairant sur
son origine, & sur l’étendue de ses facultés naturelles & intellectuelles.
On peut donc dire que si leur objet n’est pas
chimérique dans tous les sens possïbles , la voie
qu’ils suivent est au moins très-étrangere au véritable emploi de l’homme , & tout-à-fait opposée
à celle de la vérité , qu’ils semblent tous honorer.
Premièrement , ils attaquent cette vérité , en
prétendant l’égaler dans leur œuvre , & en cherchant à faire les mêmes choses qu’elle , sans son ordre ; quoiqu’ils se défendent de cette inculpation ,
en disant avec raison qu’ils ne créent point.
Nature î. 213
Secondement , ils attaquent cette vérité , de la
manière la plus insensée , en cherchant à faire
son œuvre par une voie opposée à celle qu’elle a
suivie dans toutes ses productions. Ainsi , n’agissant pas par la voie virtuelle , ils ont beau se procurer refquifTe de toutes les Natures , ils ne retirent jamais que des fruits muets , fllencieux ,
sans vie , sans intelligence , devant lesquels ils se
prosternent , il est vrai , comme s’ils les avoient
reçus de la Vérité même : mais ils cesseroient
de les exalter , s’ils en connoissoient la source &
l’origine ; & , tout en jouissant de ces fruits , ils
gémiroient sur les procédés qui les leur procurent , & sur la médiocrité des avantages qu’ils
en peuvent espérer.
En effet , les procédés de l’Art hermétique ne
peuvent ébranler le siège du Principe , sans
ébranler le Principe lui-même } puisque c’est-là
qu’il régné & qu’il agit. Or n’est-ce pas tenir une
marche absolument contraire à la nature des
Etres matériels , que de vouloir en gouverner le
Principe par une autre action que celle qui est:
analogue a sa propre eifence .? Ne viole-t-on pas
par-là l’ordre établi y tant pour la Nature temporelle matérielle , que pour la Nature temporelle
immatérielle ?
D ailleurs ce Principe étant actionné pac
O a
ii4 Tableau
une autre loi que celle qui lui est propre , & ne
recevant ainsi qu’un ébranlement foible & passager , ne rend de même qu’une action foible &
passagère.
Voilà pourquoi ces résultats ne parlent qu’à
la vue ; pourquoi l’on ne peut les appercevoir
qu’à la faveur de la lumière élémentaire naturelle , ou artificielle : pourquoi ils n’ont qu’un
temps ; & pourquoi ce temps étant passe , ils ne
se manifestent plus ; enfin , pourquoi ils n’ond
aucune des conditions indispensables pour être
vrais 3 pour fournir des preuves qu’ils ont été
extraits par la bonne voie , & pour montrer qu’ils
ont effectivement en eux le germe de leur feu &
de leur vie.
Ceci , je le fais , ne sera compris que par les
Philosophes hermétiques , & par des hommes instruits dans des Sciences plus profondes & plus
essentielles que la leur. Cependant ceux qui ignorent les procédés de l’Art hermétique , & qui ne
connoissent aucun des fruits qui peuvent en provenir , m’entendront assez pour apprendre à discerner ces fruits , s’ils avoient un jour occasion
d’en appercevoir , & pour se tenir en garde contre l’abus des expressions employées par les Partisans de cette Science : car parmi ceux-ci , il en
est qui sembleroient assez habiles , & assez perf'uadés , pour être dangereux ; mais leur est-ü
Naturel. 2.1 ?
possîble d'être de bonne foi y en suivant le culte
des substances corruptibles ; & en se dissimulant
qu’ils ne recherchent avec tant d’ardeur un erpric
qui soit matière , que pour pouvoir se passer de
celui qui ne l’est: pas ?
Cet abus d’expressions y cette confiance ou
plutôt ces illusions se montrent à décduvert dans
les prétentions de la plupart des Philosophes hermétiques , qui se flattent de pouvoir opérer sur
la matière première.
Tous les procédés sensibles & matériels , loin de
tomber sur la matière première, ne peuvent jamais
avoir lieu que sur la matière fécondé <Sr mixte ;
attendu que la matière première ne peut être
sensible ni à nos mains y ni à nos yeux , ni à aucun de nos organes, qui ne sont eux-mêmes que
matière fécondé &: composée.
D’ailleurs , quelle disproportion n’y a-t-il pas
entre le feu grofïïBr fit déjà déterminé qu’ils emploient, & le feu fécond & libre, qui ferc d’agent
à la Nature ? Et que peuvent-ils attendre deleurs vains efforts , s’ils comparent l'objet de
leurs désirs , avec ce qu’ils recevraient par la
jouijfan.ee & Y emploi d’un feu plus pur & moins
deftrufteur ?
Nous ne rappellerons point ce qui a été
dit dans l’Ouvrage déjà cité , sur la différence de
la., matière première & de la matière fécondé ^
O 4.
2i 6 Tableau
ou , si l’on veut , sur la différence des corps & de
leur Principe. Il suffit de dire que cette matière
première , ou ce Principe des corps , est constitué par une loi {impie , & qu’il participe à
l’unité y ce qui le rend indestructible : au lieu que
la matière fécondé , ou les corps , sont constitués
par une loi composée , qui ne se montre jamais
dans les mêmes proportions , & qui par-là rend
incertains & variables tous les procédés matériels
de l’homme.
A défaut d’avoir fait ces distinctions importantes , les Philofoplies hermétiques sont à tout instant dupes de leur première méprise : & leur
doélrine ainsi que leur marche , conduit à l’erreur tous ceux qui se laissent séduire par le merveilleux des faits qu’ils nous présentent.
L’usage où ils sont d’employer la priere pour le
succès de leur œuvre , & leur persuasion de ne
pouvoir jamais l’obtenir sans cette voie , ne doit
point en imposer. Car c’est ici où leur erreur se
manifeste avec plus d’évidence ; puisque leur travail , se bornant à des substances matérielles , ne
s’élève point au dessus des causes fécondés.
Or ces causes se ondes étant par leur nature
au dessous de l’homme , ce n’est pas le tromper
que de lui dire qu’il est fait pour en avoir la
difpofnion. Si les Philosophes hermétiques ont
assez d’expérience & de connoiifances pour prér
Naturel. 2.17
parer convenablement les substances fondamentales de leur œuvre , & que cet œuvre soit posssible ils doivent donc y parvenir avec certitude?
sans qu’il soit besoin pour cela d’interposer
d’autre Puissance que celle qui est: inhérente à
toute la matière , 6c qui constitue sa manière
d’Etre.
D’ailleurs, il est: un danger presque inévitable,
auquel le Philosophe hermétique est exposé : c’est
qu’en priant pour son œuvre , il n’arrive que trop
souvent qu’il prie sa matière même. Plus les
fruits qu’il obtient , paroissent parfaits 6c dégagés des substances grossières , plus il est: tenté de
croire qu’ils approchent de la Nature divine ;
parce que ses sens voyant quelque chose de supérieur à ce qu’il apperçoit ordinairement , il est
séduit par ces apparences , & croit avoir des
motifs très-légitimes pour se justifier de son erreur. Par cette voie les Philosophes hermétiques,
s’enfonçant dans de nouvelles ténèbres , perpétuent les tristes fuites de leur enthoufliafme &
de leurs préventionsJe m’arrête peu au motif qui les empêche
de révéler leurs prétendus secrets , à cette
crainte qu’ils afFectent , que si leur science devenoit universelle , elle n’anéantît les Sociétés civiles 6c les Empires , & ne détruisît l’harmonie qui
paroît être sur la Terre. Comment leur science
2i 8 Tableau
pourroit- elle devenir universelle , si comme ifs
l’enseignent , elle ne peut êrre le partage que du
petit nombre des Elus de Dieu ? Et d’ailleurs
qu’est-ce que les Sociétés civiles les Empires
auroient à regretter, si en changeant de forme ,
ils ne renfermoient plus dans leur sein que des
hommes vertueux , & assez instruits pour savoir éloigner les maladies , de leur corps ; les
vices y de leur cœur ; &: l’ignorance , de leur
esprit ?
Réunifiant à toutes ces obfervatior.s , la grande
loi de l’infériorité que doivent avoir les emblèmes envers leur type , on reconnoitra que la
Philosophie hermétique n’a pu être le premier
but , ni le type réel des allégories de la Fable^
ïl seroic contre la vraisemblance , que la nature de l’homme éclairé l’eût porté à imaginer l’intervention des Divinités , pour voiler
une Science qui se contredit & qui les injurie ;
une Science qui nourrit cet homme de l’espoir de l’immortalité , & qui le dispense de la
tenir de leur main ; qui lui promet sans leur
secours , les droits les plus puissans sur la Nature ; qui , si elle est possible dans route son
étendue y doit se trouver dans les simples loix
des substances élémentaires , & dès-lors est inférieure à la Science vraiment propre à l’homme;
qui y si elle a une source plus élevée , n’est plus à
Naturel. n$
notre disposition ; qui enfin renferme en elle
seule , plus d’illusions & de danger nue toutes
les autres Sciences matérielles ensemble , parce
qu'étant fausse comm’eiles dans sa base & dans
son objet, elle a néanmoins par ses procédés y
par sa doctrine & par ses résultats , plus de
ressemblance avec la vérité.
Si dans les différentes classes de Philosophes
hermétiques , il en est qui semblent prendre un
vol plus élevé , & qui prétendent parvenir à
l’œuvre , sans employer aucune substance matérielle , nous ne pouvons nier que leur marche
ne soit fort distinguée : mais nous ne trouverons
pas leur objet plus digne d'eux , ni leur but plus
légitime.
I I .
J Lus j’ai démontré avec évidente que l’Agriculture & la ScPn.e hermétique n’ont pas été
l'objet des emblèmes & des allégories , plus je
suis engagé à indiquer clairement quel en peut
être le véritable but.
Plusieurs Observateurs ont déjà donné à ces
Ü2<5 Tableau
traditions une interprétation plus vivante , plus
noble , plus analogue à nous-mêmes que celles
que nous venons de parcourir. Je ne crains point
de m’abuser , en adoptant hautement la doctrine de ces judicieux Interprètes. Plus elle sera
sublime , moins il y aura d’erreur à se rapprocher d’eux.
L’homme } son origine , sa fin , la loi qui doit
le conduire à son terme , les causes qui l’en tiennent éloigné , enfin , la Science de l'homme , inséparablement liée à celle du Premier de tous les
Principes , voilà les objets que les Auteurs des
Traditions primitives ont voulu peindre; voilà ce
qui peut seul ennoblir & justifier leurs symboles ;
voilà le seul type digne de leurs emblèmes ; parce
qu’ici le type est supérieur à l’allégorie 3 quoique l’allégorie convienne parfaitement au type.
En effet , il n’est: point d’homme instruit de
sa vraie nature , qui , s’il cherche à pénétrer le
lens des Traditions mythologiques , n’y apperçoive avec une espèce d’admiration , les fymbolcs des faits les plus importans pour l’espèce
humaine & l^es plus analogues à lui- même.
Alcyonée , Pandore, Deucalion , Sisyphe,les
Danaïdes , Hercule , la Robe de Nessus , le Caducée , Argus , les Parques , les Champs Elysées ,
le fleuve Léthé , le nombre des circuits du Styx ,
Semélé consumée par la présence de JupiteE
Z2I
Naturel.
■dans sa gloire , Pygmalion , Circé , les Compagnons d’Ulysse , Tirésîas devenu aveugle à l’instant , pour avoir regardé Pallas pendant quelle
s’habilloit , les Centaures ; en un mot , presque
tous les détails de la Mythologie offrent à
l'homme des inftruétions profondes , qui le confirment dans la Science que ses efforts lui ont
procurée.
Mais ces emblèmes n'ont-ils d’autresfondemens
que fimagination ou le génie de ceux qui nous les
ont transmis ? Les Mythologues se sont-ils proposés volontairement de semblables tableaux ,
ou en ont-ils reçu les plans tout tracés ? C’est
une quefîion qu’il est important de résoudre.
De simples rapports entre les différens traits
de la Mythologie & l’Histoire de l’homme ,
ne nous montreroient point une Science assez
ample ni assez certaine , si nous n’élevions notre pensée jusqu’à leur origine. Pour le faire
avec succès , rappelions - nous que l’épigraphe
de cet écrit nous impose la loi d’expliquer les
choses par l’homme , & non l’homme par les
choses.
Considérant ici cet homme dans sa nature
intelligente , nous répéterons qu'il est fiijet aujourd’hui à recevoir une multitude de pensées
diverses ; qu’il en reçoit de lumineuses & d’obscures , de vastes & de bornées , de juffes &
îii Tableau
de faillies , d'avantageuses & de malfaisantes ;
d’ailleurs par la loi des Décrets suprêmes , il
est des hommes choisis qui , passant leurs jours
dans les délices de la vérité , doivent être regardés comme vrais types des vertus , tandis que
d’autres , par négligence ou par lâcheté , deviennent des types complets des vices.
Nous retraçant ensuite la nécessité de la manifestation des lignes visibles des vertus supérieures sur la Terre ; nous retraçant cette loi invariable par laquelle tous les Etres liés au temps ,
soit bons, soit mauvais, ne peuvent rien connoître que par le sensible } nous verrons s’il n’est:
pas naturel d’admettre qu’il doit y avoir une
analogie & une proportion entre ces lignes visibles de tous les genres & les différentes pensées
de l’homme , & que les uns & les autres doivent suivre la même marche & le même cours.
La réflexion des rayons solaires n’est-elle pas
proportionnée & analogue à la nature des substances qui les reçoivent ; nulle lur des surfaces noires , foible sur des fluides sans couleur ,
plus forte sur des fluides colorés , vive sur des solides colorés & compares , immense sur les solides purs & unis comme le verre , comme le diamant ? N’est-ce pas là une preuve parlante,
que les résultats inrellectuels tiennent à notre manière d’être , & qu’ils en réfléchirent nécelfaireNaturel. 2.23
■ment l’éclat ou l’obscurité , la force ou la foiblesse y enfin , les vices & les vertus ?
Il existe en nous - mêmes un nouvel indice
■de l’existence de ces lignes sensibles. Nous ne
pouvons communiquer aucune de nos pensées 3
qu’elle ne soit précédée en nous d’un tableau
engendré par notre intelligence. Quand nos
pensées sont affives , le tableau qui les représente en nous , est souvent assez sensible pour
nous offrir une forte de réalité ; & dans tous
nos arts d’exprelïion , nous sommes plus ou
moins satisfaits , selon que les traits sensibles ,
fous lesquels on nous peint les pensées , sont
rapprochés d’elles , & qu’ils en marquent le
caractère.
Si l’on veut une preuve plus complette encore
de la relation des signes sensibles avec nos pensées , nous la tirerons de l’état aftuel de notre
Etre y & de la loi violente qui l’assujettit.
Car ; s’il est évident que nous ne puissions rien
recevoir dans I’intellectuel que par le sensible ,
& que cependant nous ne doutions pas que
l’intelleffuel de l’homme n’ait reçu , comme il
reçoit tous les jours , des pensées, il résulte que
ces pensées ont pris une modification sensible ,
-avant d arriver jusqu’à lui ; il résulte , en un mot ,
que cette modification ou ce ligne sensible existe
Z24 Tableau
invisiblement autour de nous , près de nous >
ainsi que la source des pensées ; & que , si au lieu
des pensées secondaires que nous recevons des
hommes , nous nous élevions jusqu’aux pensées
yives & primitives , puisées dans leur source
même , elles seroient nécessairement précédées
des signes analogues & vivans qui leur appartiennent , comme les lignes grossiers & conventionnels , tels que l’écriture & la parole , précèdent pour nous les pensées que les hommes
nous communiquent.
Enfin , si l’éducation de l’homme n’étoit pas
si faulfe & si abusive } les signes primitifs &
naturels seroient les élémens de son instruction *
& il commenceroit le développement de son
existence intellectuelle , par la perception & la
connoilfance physique de ces lignes , dont le
sens ne lui seroit communiqué que dans un âge
plus avancé.
Quoiqu’on ne puisse appuyer ce principe que
sur un très-petit nombre d’exemples , on auroic
tort d’en nier la certitude. Considérons l’enfant:
débile & concentré dans ses organes : la tendrelfe vigilante de ceux à qui la Nature l’a
confié y emploie tous les moyens sensibles
propres à le soulager ; il en reçoit les effets s
& quoique les personnes qui les lui transmettent 9 & le motif bienfaisant qui les fait
agir;
Na t u r e r. ±if
ïigîir , lui soient inconnus , cela ne détruit point
leur exigence • & il n’en est pas moins certain
que sans elles , jamais l’enfant ne recevroit aucun
secours , aucune sensation favorable. Telle est
I image de ce qui se passe dans l’ordre des pen—
fées j, par rapport aux organes & aux lignes qui
leur sont nécessaires pour parvenir de leur source
jusqu’à nous.
Sans m’étendre davantage sur la nature dé
ces lignes, qui doivent être très - ressemblans à
ceux que nous employons nous-mêmes pour la
communication de nos pensées , puisque nous ne
pouvons rien inventer , nous dirons que s'il y a
une variété extrême entre les pensées de l'homme ,
de même il peut y avoir des différences co ,fidérables parmi les lignes visibles qui leur appartiens
nent , puisque ces signes ne sont que les organes
& les modifications des pensées. Alors la proportion que nous avons établie entre les pensées
& leurs lignes analogues , devient encore plus nécessaire & plus indispensable pour éviter la confusion.
i
D’après ces principes , de même que l’enfant
qui commence à croître , commence aussi à appercevoir , quoiqu’obscurément , les objets qui
l’environnent ; de même celui qui par les premiers progrès de se facultés intellectuelles , seroit
L Partit (P) e»
%1 6 T A B I E A t
en état de commencer à recevoir des pensées }
pourrait appercevoir d’une manière incertaine ,
les signes qui les représentent ; mais ces pensées
& ces signes se perfectionnant proportionnellement avec l’âge , comme ses facultés physiques ,
îa * croissance naturelle de son Etre intellectuel
le conduiroit au point d’être favorisé de pensées
Vives , justes , étendues , & d’en recevoir aussi le
ligne analogue • c’est-à-dire , un signe complet de
régularité , avec des traits si parfaits & si
achevés qu’il le prendrait pour un homme accompli , pour un Agent supérieur , pour un Minière de la Divinité ; comme l’homme au sortir
de l’enfance reconnoît visiblement pour des hommes , les agens fenhbles qui ont soulage ses premirs besoins , & ceux dont il tient l'existence &
îa vie.
Celui au contraire qui auroit des pensées j
faufjes , dépravées & malfaisantes , pourrait les ’
distinguer à des signes difformes &: assez irréguliers pour qu’ils lui panifient provenir des Agens j
mêmes de l’erreur.
En effet , l’homme étant la plus noble pensée >
de Dieu , il ne devrait pas être étonnant que les \
pensées divines qui viennent jusqu’à lui , eussent '<
des analogies avec la plus belle des formes , qui
est celle de l’homme ; & c’est: ici que s’applique
avec justessè le passage de Sanchoniaton cité précédemment y
iv a t* v à ë h ài j
fcéciemmerit , dans leqiiel il représente le Dieu
Thot tirant le portrait des Dieux , pour en
faire les caractères sacré> des lettres : car le corps
de l’homme est la plus belle lettre de tous les
alphabets existans sur la Terre , & par cons.'quent
la copie la plus correcte du portrait invisible de la
D.vinité.
On pourrait même étendre cette induCtiori
jusq ties sur la forme des astres qui comme l’homme
sont des lettres vivantes , du grand alphabet ; &
s’ils nous paroident fphériq <es , c’est que telle est
la forme que les objets ont pour l’homme dan£
son enfance , où tout lui paraît égal & uniforme ;
car nous ne pouvons nier que nous ne soyions
ici-bas dans l’enfance , par rapport à la vraie con -
noijptnce des affres.
Enfin , il faut appliquer au développement
de nos facu'té^ intellectuelles , & à toutes les
merveilles qui leur appartiennent , la même progression que celle qui s’observe dans le développement des facultés phyhques de l’enfant.
Il y a une égale fuite de degrés , des ténèbres
: à la lumière , même mélange d’impressions douces & d’impressions fâcheuses , mêmes perceptions
d’objets gracieux & d’objets contraires ou mal-*
t faisans.
Si l’on ajoute à cela , les mélanges qui se sont
dans notre Etre , où les vices s’allient avec les
( P 2 } vertus *
Tableau
vertus , la lumière avec l’obscurité , Ton trouvera
pour leurs analogues , une nouvelle espèce de lignes ,
c’est-à-dire , des lignes mixtes tenant du vrai & du
faux avec des variétés infinies , relatives aux différentes mesures de penjée juste ou faujfe dont les
mélanges sont formés.
Mais il est: une vérité plus vaste & plus convaincante ; c’est que d’après les principes qui onc
été exposés sur la dégradation de l’homme & sur
les liens par lesquels il tient toujours au Principe dont il elt descendu , il faut que ce Principe ait communiqué aux hommes chargés spécialement de concourir au grand œuvre , toutes les
pensées relatives à leur état ancien , actuel &
même futur , afin de leur montrer à la fois ce qu’ils
avoient perdu , ce qu’ils souffroient , & ce qu’ils
dévoient espérer.
Il faut donc que ces hommes choisis aient
vu lènliblement le tableau universel de l’histoire de l’homme , dans lequel on doit comprendre ses jouissances primitives ; tous les combats qu’il avoit à soutenir , qui se sont renouvellés & multipliés à l’infini depuis la démolition
de son premier Temple ; les secours perpétuels
& puissans que la main suprême place sans
cesse auprès de nous ; l’harmonie & la marche de tous les Principes de la Nature ; la
forme
N A T U R E X.
forme 8c la structure de l’Univers ; les loix de la
Terre ; les vertus de ces astres brillans qui nous
éclairent • enfin , les AJlres plus vivans encore ,
qui sont de même nature que l’homme , 6c que ,
par cette raiion , il lui sera permis de contempler
un jour.
En un mot , il falloit que chacune de ces
pensées , ou de ses connoilfances , fût accompagnée du ligne sensible qui lui est analogue ,
pour que les hommes choisis à qui la bagefie
vouloit communiquer ses lumières , rectifient le
complément des infiruétions qui leur étoient néce fiai res.
M ais si Phomme se représente tous les jours
la même vérité fous des images 8c des tableaux
variés , il ne faudroit pas être étonné que les
divers hommes choisis pour servir de Colonnes à
Y Édifice y eussent reçu la connoissance des grands
faits 6c des grandes vérités , par des signes différens , 6c fous des rapports qui n’offrifisnt pas tous
les mêmes caractères , comme nous voyons que
les Langues ne se sont multipliées 8c diversifiées
que parce que chaque Peuple a considéré le
même Etre fous une face 8c une, acception particulière.
Il ne faudroit pas non plus être étonné que
la succession des siecles eût multiplié pour
l’homçie les tableaux de la vérité , 6c les signes
(P l) qui
13& Tableau
qui leur sont relatifs , de façon que les hommes
fulTent aujourd’hui à portée de puiser à des réservoirs plus abondans qu’ils ne Pauroknt pu dans les
premiers temps ; parce que les sources qui se sont
ouvertes , dès l’insrant de la chute de l’homme ,
n’ont cessé & ne cessent point do couler sur sa
Uialheureufe postérité.
De ce qui vient d’ëtre exposé , l’on peut aifémenfc
voir descendre toutes les traditions de la Terre , 8c
les différentes Mythologies des Peuples.
Les hommes favorisés de grandes lunveres ,
ne les avoient reçues que pour l’utilité & l’infitruction de leurs semblables : afin de remplir cet
objet ils n’auront pu se dispenser de les communiquer au petit nombre de ceux qu’ils jugeoient
disposés convenablement ; & cette communia
cation a dû se faire de deux manières , l’une
par le discours & les instructions , l’autre par
Y exercice & Yemploi des actes enfeigr.és aux
Sages par ces vernis superieures dont l’existence
& les rapports avec nous ont été suffisamment
démontrés.
< ■
Les Sages , en exerçant ces actes en préfenc©
de ceux à qui ils avoient donné leur confiance ,
les rendoient témoins de tous les rèjultats fenjlblcs qui pouvoient en provenir ; & comme les
çonnoiflàncçs , & les lignes que les Sages avoient
reçus
N A T U R E Z: 2131'
reçus de ccs vertus supérieures , contenoienc
l’Histoire complette de l’homme , soit dans si
gloire , soit dans son état d’avilissement & de
souffrances , les re'sultats que recevoient leurs
Disciples , contenoient le même mélange de
lunjiere & d’obscurité , de mal & de bien , de
perfection & de désordres , de pâtimens & dé
remèdes , de dangers , & de moyens de délivrance.
Ces mêmes Disciples , soit par ordre de leurs
Maîtres , soit par zèle , auront communiqué
chacun aux Nations parmi lesquelles ils habitaient , sinon les faits , au moins les récits de
ces faits , & les discours inftrudifs auxquels ils
avoient afïïfté.
Voilà pourquoi , chez les anciens Peuples
les traditions parlent d’un âge d’or * de Géans "
de Titans ; de l’usurpation du feu céleste & du
trône de la Divinité ; de la colece du pere des
Dieux contre les prévaricateurs ; des divers pâ-.
timens que ceux-ci éprouvent sur la Terre & dans,
les différentes Régions de l’Univers ; des vertus
répandues sur les mortels pieux & fidèles , à
qui les Divinités même accordent leurs faveurs ;;
& de l’espoir qu’elles les admettront à des félicités plus grandes encore , s’ils observent la loi
de leur Principe , &: qu’ils fâchent respecter leur
Etre,
{.?. 4) Q*
%3± Tableau
On ne doit point être étonné que ces traditions*
& ces doctrines soient universelles , parce que
dans l’origine elles formèrent le fonds des dé^
pots historiques de tous les Peuples. Ce n’est:
qu’à la fuite des temps & des événemens politiques , que l’Histoire civile en a pris la place ; ce
qui fait que dans l’antiquité nous avons si peu de
monumens de l’Histoire politique des Nations ,
& beaucoup de traditions Théogoniques ; au lieu
que dans les temps modernes , nous voyons peu de
traditions & de faits relatifs à l’Histoire naturelle
& religieusé } quoique nous ayons beaucoup d'Hiitoires civiles : ces deux classes ayant eu rarement
entr’elles une parfaite affinité.
Quoique les Sages instruits par les vertus fiipérieures , & les Disciples inlrruits par les Sages y
aient obtenu essentiellement les mêmes ccnnois-?
ssances , & les mêmes re'fultcts , ils n*ont cependant
reçu chacun les grandes lumières , & les grands
traits de THilioire universelle de l’homme , que
fous les signes & les tableaux qui leur étoient
particulièrement analogues ; parce que s’il ell
vrai que tous les hommes aient le même Etre
quant à l’elïence , il ed aussi certain qu’il y a
parmi eux une variété universelle de dons , de
facultés , de manière de saisir les objets ; ôr la
Sagesse en envoyant phyjicjuement aux hommes
ses
JN A T XJ R E tl 2.33'
ses prëftns , se prête toujours à ces différences. Ces
Sages & ces Disciples , en communiquant les mêmes
choses , ne l’auront donc fait chacun que conformément à l’idée que leurs dons particuliers leur
permettoient d'en prendre.
De-là résulte la variété infinie qu’on apperçoit
dans tous ces récits parmi les différens Peuples de
la Terre , quoique le fonds des vérités y soit généralement uniforme.
Les Disciples qui étoient admis à ces connois~
ssances , & à ces manifejîations , non seulement
ont pu ne pas tous les saisir avec la même intelligence , mais quelques-uns ont pu y joindre des
interprétations particulières & hazardées ; d’autres
confondre les choses emblématiques avec les types
qu’elles dévoient exprimer , & donner ensuite l’allégorie pour le fait même : oubliant que la similitude
des figues naturels & supërieurs avec les objets
sensibles , n’avoit lieu que relativement à leur
forme , &: à raison de notre affujettiffernent aux
loix inférieures & matérielles ; mais que cette
similitude ne peut jamais avoir lieu quant à leur
essence.
Quelques autres s’abandonnant à la dépravation , ont pu altérer à dessein les types & les
emblèmes , ou ne s’attacher dans toutes les merveilles auxquelles ils participoient , qu’aux objets
irréguliers désordonnés : & chacun d’eux proférant
234 Tableau
fessânt ensuite ces sciences ainsi rétrécies ou cor*
rompues , ont donné lieu à ces traditions absurdes , à cette multitude infinie de récits ridicules , impies & insensés , dont les différentes
Mythologies sont remplies ; & qui ne se concilient point avec les vérités fondamentales & primitives , parce que plusieurs de ces récits tiennent
si peu à la vraie source , qu’ils ne peuvent avoir
aucun rapport avec nous ; enfin , de là dérivent
principalement les différentes Sectes des Religions
des hommes , & toutes les branches de l’Idolâtrie,
Car s’il est confiant qu’il y a une idolâtrie où
l’on n’apperçoit que l’ignorance & le néant , il
y en a une qui tient évidemment à la dépravation ;
& qui conduit à de plus grands crimes encore que
ceux que le fanatisme & la superstition ont pu
engendrer sur la terre. Elles sont l’une & l’autre
une altération du culte vrai ; elles mettent égale-,
ment un Dieux faux à la place du Dieu réel. La
différence d’origine de ces deux espèces d’idolâtries , vient de ce que dans l’une , l’homme a
abusé de ses connoissances pour en former une
science coupable , & que dans l’autre , il a été
grossiérement instruit.
Mais toutes ces erreurs annoncent également
l’idée Sc la connoissance d’un Etre souverain ;
çar si l'idée d’un Dieu n’étoit pas analogue à
r^ptre
Naturel: 2
notre Nature , jamais ni les objets de nos
affecjons ienfibles , ni l'instruction même des
Agens supérieurs ne Pauroient fait naître , ni dans
l’efpric des iniHtuteurs , ni dans celui des autres
hommes. De même si un homme n’avoit jamais
connu fenfiblerrKnt aucun objet fqpc rieur &
digne de Tes hommages , il n’auroit pu enfanter
l’Idolâtrie souverainement criminelle , puisque ,
pour être vraiment Idolâtre , non seulement il
faut commencer par reconno'tre un Principe divin ,
fnais encore il faut l’avoir connu de manière à ne
pouvoir ignorer quhl lui est du un culte pur &
légitime.
Ainsi , lorsque nous nous remplirons d’admiration pour les beautés naturelles , de vénération pour des héros , de tendreiîe pour un ami ,
nous fonimes encore loin de l’idolâtrie , &: nous
n’attribuerions jamais à aucun Etre inférieur , ni
les noms , ni les titres qui appartiennent à la Divinité , si l’idée de la perfection suprême n’avoit
été antérieurement développée en nous , soit en
nature , soit par l’exemple , & l’instruction même
altérée de nos éducateurs &: de ceux qui nous
environnent.
Et même , lorsque nous nous oublions jusqu’à
divinifer des hommes ou des otjets purement
terrestres , ce n’est point eux que nous élevons
réellement à la qualité de Dieux , ils sont
trop
236 Tableau
trop foibles & trop infirmes pour nous induira
à une véritable idolâtrie : mais c’est la majesté de
notre Etre que nous faisons descendre du point
d’élévation où l’exemple & l’instruction l’avoient
portée , & que nous laissons reposer sur des objets
inférieurs ; c’est cet Etre qui sachant qu’il est
destiné à rendre hommage & à contempler la
Divinité suprême , s’abaisse vers les Etres qui sont
au défions d’elle , & les prend pour le terme de
son adoration.
C’est donc moins en divinifant les objets
sensibles , qu'en se matérialisant lui-même , que
l’homme s’est fait idolâtre. Ce n’est point par
des affections sensibles que l’homme s’est élevé
à l’idée de la Divinité , & à celle de ses Agens :
c’est: au contraire en ravalant cette idée sublime & naturelle , qu’il a perdu de vue les objets
supérieurs dont son essence le rapprochoit , pour
s’attacher à des Etres grossiers & périssables qui
n’en avoient ni la réalité ni les vertus. Car , je le
répété , si l’homme n’avoit eu primitivement la
preuve de Pexiftence de ces Etres supérieurs , s’il
ne l’eût transmise à ses semblables , ou par des
faits , ou par des traditions , aucun d’eux n’eût
jamais erré sur un principe dont ils n’auroient
point eu de connoissance ; & l’on peut regarder
comme une vérité confiante , que si un homme
dès l’enfance étp.it entièrement féparç des autres
hommes >
J7 A T U R E t: 237
L’imperfection attachée aux choses temporelles, prouve qu’elles ne sont ni égales ni coéternelles à Dieu , & démontre en même temps qu’elles
ne peuvent être permanentes comme lui ; car leur
nature impariaite ne tenant point de reffence de
Dieu , à laquelle seule appartient la perfection
& la Vie , doit pouvoir perdre la vie ou le
mouvement qu’elle a pu recevoir ; car le véritable droit que Dieu ait de ne pas cesser d’être ,
c’elt de n’avoir pas commencé.
Et , en effet , si la vie ou le mouvement étoit
essentiel à la matière , il n’auroit pas fallu ,
comme l’ont fait les plus fameux Philofcphes ,
demander } pour former un Monde , de la matière
& du mouvement ; pui'que d’après ce principe,
en obtenant l’une , ils auroient eu nécessairement
l’autre.
Si les hommes ont erré sur ces objets, c’est
qu’ils ont fermé les yeux sur les grandes loix des
Etres, & qu’ils ont méconnu jusqu’aux caractères
essentiels qui doivent , dans la peiaée de l’homme ,
séparer l’Univers & Dieu.
Dans l’ordre intel.ectucî , c’cft le supérieur qui
nourrit l’inférieur ; c’efè le Principe de toute
«xiftence qui entretient dans tous les Etresla vie
B 3
ii Tableau
qu’il leur a donnée ; c’est de la source première de
la vérité , que l’homme intellectuel reçoit journellement ses pensées , & la lumière qui l’éclaire.
Or ce Principe supérieur n’attendant sa vie , ni
son soutien } d’aucune de ses productions , recevant tout de lui-même , trouvant tout en luimême , est à jamais à l’abri de la privation , de
la disette & de la mort.
Au contraire , dans toutes les classes de l’ordre physique , c’est: l’inférieur qui nourrit & alimente le supérieur j le végétal , l’animal , le corps
matériel de l’homme , nous en fournissent les
preuves les plus évidentes. La Terre elle-même
n’entretient-elle pas son existence par le secours
de ses propres productions ? N’est-ce pas de leurs
débris qu’elle reçok ses engrais & ses alimens ?
Er les pluies , les rosées , les neiges qui la fertilisent ^ sont-elles autre chose que ses propres exhalaisons , qui retombent sur sa surface y après
avoir reçu dans l’atmosphère , les Vertus nécessaires pour opérer sa fécondation ?
C’est donc là l’image la plus frappante de son
impuissance , & la preuve la plus certaine de la
nécefhté de sa destruction ; car, ne pouvant conserver sa vertu génératrice & son existence , que
par le secours de ses propres productions , on ne
fauroit la croire impérissable , lans lui reconnoître , comme dans Dieu , la faculté essentielle &
Naturel. 2.3
sans limites d’engendrer ; & alors on ne verroit
jamais en elle & sur sa surface , ni ftcrilité , ni
sécheresse.
Mais la Terre donne journellement des témoignages qu’elle peut devenir stérile ; puifquc des
contrées entières se trouvent dénuées des plantes
& des productions qu’elles ont pofifédées autrefois avec abondance.
Or la terre pouvant tomber dans la stérilité,
& cependant ne pouvant être alimentée que par
ses propres fruits , de quoi se nourrira-t-elle
lorsqu’elle cessera d’en produire ? & comment
conservera-t-elle alors ses vertus &son existence ,
si l’existence d’aucun être ne peut se conserver
sans alimens ?
Pouvons -nous donc concevoir rien de plus
difforme , qu’un être dont la vie est fondée sur les
vicissitudes , la deflrudion & la mort ; qu’un
être qui , comme la Matière , comme le temps ,
comme le Saturne de la Fable , n’existe qu’en
se nourrissant de ses propres enfans ; qui ne peut
en conserver une partie , sans sacrifier l’autre • en
un mot, qui ne peut maintenir leur existence ,
qu’en leur faisant dévorer leurs propres frères?
C’elt ici le lieu d’observer les résultats de
toutes les recherches qui ont été faites sur Dieu
& sur la matière. Dans tons les temps on a
cherché à sayoir ce que c’est: que la matière , &c
B 4
24 Tableau
ïiommes, il lui seroit plutôt possible de recevoir
& de pratiquer le culte suprême , que de commencer par se créer une seule idole.
Ceux-mêmes qui ont adoré le Soleil , & ceux
qui voudroient en annoncer le culte comme le
plus naturel , parce que l’objet en est plus rapproché de nous , ne détruisent point le principe que
j’expose. Les Peuples qui ont exercé le culte du
Soleil , ne sont parvenus à cette idolâtrie , que par
une altération d’un culte plus sublime ; & il suffit
pour s’en convaincre de confronter leur antiquité
avec celles des Peuples qui ont adoré l’Etre invisible.
Ces traditions Chinoises annoncent un culte pur &
éclairé chez cette Nation , long-temps avant l’établissement du culte du Soleil chez aucune autre
Nation de la terre.
Quant à ceux qui prétendent justifier cette
idolâtrie matérielle , ils ferment les yeux sur la
nature de l’homme , ils ne voient pas même
qu’un semblable culte ne peut long-temps le
satisfaire ; parce que l’homme étant un Etre
assis , a besoin de prier , de concourir à Y œuvre
qu’il desire opérer , & que le Soleil remplit
régulièrement ses fonctions envers nous , fins
que nous agirions , & sans qu’il soit nécetfaire
que nous lui adreflions des prières j parce que
l’homme est destiné par son origine à exercer
une
£38 ¥ A B L E A tT
une fonflion sacrée , qui le met en correspondance avec son Principe ; enfin , parce que
l’homme , ainsi que tous les Etres ne peut se
plaire qu’avec des Etres dans lesquels il reconnoisse sa ressemblance , & que le So eil , touc
majestueux qu’il est: , n’a point une véritable similitude avec l’homme.
On a vu précédemment la nécessiré que les
Vertus supérieures , en se communiquant à l’homme
se soient présentées à lui fous une forme analogue
à la sienne , comme étant la plus expressive de
toutes les formes j & afin que les secours de ces
vertus ne fussent pas inutiles pour lui. C est: donc
fous de pareilles formes que les 5 âges & leurs
Disciples ont dû recevoir les principaux figues ,
& les re'sultats les plus essentiels de ces actes
purs & réguliers qu’ils employoient pour leur
propre inftruélion , & pour la propagation de la
/ * /
vente.
Les Emules , en transmettant aux différentes
Nations , les récits & les faits dont ils vouloient
communiquer la connoissance , les auront repréfcntés dans leurs discours par des expressions
& des tableaux analogues à ce qui leur avoit été
transmis à eux-mêmes ; & les Peuples quf’ils instruisoient voulant conserver la mémoire de tout
ce qu’ils entendoient , se sont tracé , peint & taillé
des
3v À T Û R É £J
ces monumens matériels que leurs descendans ont
fini par regarder comme la réalité de la choie
même que ces monumens étoient destinés à repré*
senter , tandis qu’ils n’en étoient que des copies <$c
des emblèmes.
Voilà pourquoi parmi les anciennes Divinités des Idolâtres matériels 6c ignorans , il en
est: plusieurs qui furent honorées fous des figures
corporelles humaines , & représentées par des
statues.
Mais il est: également vrai qu’avec tous ces
signes réguliers , & semblables à la forme humaine , les Sages 6c leurs Disciples ont dû recevoir des signes & des formes relatives & similaires
à tous les objets de la Nature , parce que les fiecours supérieurs ayant pour but de peindre aux
yeux de l’homme , son ancienne grandeur , ils lui
tepréfentoient successivement toutes les parties de
son domaine.
Les Disciples de ces Sages tranfrnirent à leurs
Nations cette nouvelle classe de connoissances ,
comme ils avoient fait de celles qui tenoient
essentiellement à la Nature supérieure de l’homme ; & les Peuples en ayant également confondu les signes avec les objets terrestres , il
n’est pas étonnant que les différens Peuples
de la terre , aient eu tant d’idoles informes &
monftrueuiçs , &; qu’ils aient pris pour objet de
leur-
/
^4<3 Tableau
leur culte des Astres , des Animaux , des Plantes £
des; Reptiles , & autres substances de la Nature.
Et vraiment si l’on réfléchit à quel point de
dégradation l’esprit de l’homme peut defeendre
par l’ignorance , & le peu de foin qu’il a de
Cultiver son intelligence ; si l’on considère ces
degrés si nombreux & si variés auxquels il peut
s’arrêter dans le désordre de ses idées s on aura
l’origine évidente de cette multi'ude d'idoles
distinguées entr’elles par des formes & des
pouvoirs si différens ; car dans toute l’étendue
du cercle des Etres , il n’en est aucun , vrai ou
faux , sur lequel l’homme ne soit le maître de
se reposer , & vers lequel il ne puisse diriger
son culte.
Ainsi il n’est pas étonnant de voir honorer matériellement sur la Terre , des Dieux de l’Empirée , des Dieux célestes , des Dieux terrestres ,
des Dieux aquatiques , ignés , végétatifs , reptiles , minéraux ; enfin , des Dieux infernaux même ,
& des Dieux du crime & de l’abomination ; parce
que l’homme a le droit de se porter vers tel objet
qu’il se voudra choisir , & d’y attacher l’honneur
& le refpcêl qu’il ne doit qu’à la Divinité suprême.
Mais s’il est: vrai que la forme de l'homme
soit la plus expressive de toutes les formes , sur
laquelle sont fondés tous les rapports , &
toutes
2v AT V R é il' à'4 t
ïdütes les relations , plus les lignes & les mohumens de l’idolâtrie en seront éloignés , plus
ils seront inférieurs & altérés. C'est donc en
comparant avec la régularité de notre forme
tout ce qui nous est représenté de sensible , que
nous pourrons juger , non seulement des difïerens degrés de l’idolâtrie matérielle des Peuples ,
mais aussi de ce qui tient , soit à une Idolâtrie
plus criminelle , soit au culte pur , actif , & légitime • parce que les correspondances de cette forme sont uni ver sel les;
Convenons à prêtent que la Mythologie , dans
ses récits les plus sensés & les plus réguliers en
apparence , doit être comme inexplicable pour
ceux qui n’ont pas pénétré dans la science de
l’homme & de la Nature. Ceux-mémes qui y
auroient pénétré , doivent encore trouver de grandes difficultés dans cette espèce d’étude; parce
que pour s’aiïurer de la justesse des rapports , il
faudrait en quelque forte passer en revue les
y ignés originels mêmes sur lesquels ils reposent.
Or les copies seules de pareils lignes ne suffisent
pas pour de telles vérifications , & il faut aller
Chercher les originaux dans les dépôts mêmes d’où
les premiers Ecrivains les ont tirés ; c’est-à-dire t
dans leurs re'servoirs naturels.
Ne soyons donc plus étonnés qu’un si grand
( O ) nombre,
241 T A B L E A 17
nombre cTObfeivateurs aient en vain consumé leur
temps , & employé leurs travaux à expliquer l’origine & le but des raditions mythologiques , pour
nous persuader de la vérité de leurs différens
systèmes , puisqu’ils n’ont pas eu pour base un
Principe général , ni de véritables lumières. Comment auroient-ils pu éclaircir l’obscurité de l’origine des fables & des Allégories , n’ayant pas une
juste idée de l’homme , & ne connoissant point ses
rapports primitifs & fondamentaux.
Mais on demandera peut-être pourquoi les
mêmes lumières , les mêmes (ignés , les mêmes
faits , étant toujours à la portée des hommes ,
le langage allégorique & les emblèmes ont
presque disparu aujourd’hui de dessus la Terre ?
J’ai déjà répondu en partie à cette question , en
exposant combien les traditions religieuses sont
plus anciennes que l’Hiifoire civile des Peuples ,
& en faisant voir pourquoi ces deux fortes de
traditions ont suivi un ordre inverse. Il suffira
donc de dire ici que les hommes aclucls jouissent moins généralement de ces grands Jecours
que dans l’origine ; & qu’ils sont sans doute en
cela plus coupables , puisque ces signes & ces
emblèmes sont toujours à leur portée & à leur
disposition ; d’ailleurs , lorsqu’ils en jouirent
aujourd’hui , ils sont tellement rapprochés des
réalités , qu’ils ne pensent plus même aux figures.
1 1.
N A T U R E Zo m
I 2,
C^UOIQUE l’origine &: le but des récits Mythologiques soient presque univerfeilenïent inconnus ; quoiqu’ils aient été si souvent altérés , ou
par l’ignorance des Traditeurs & des Emules , ou
par celle des Ecrivains & des Poètes , nous en
avons indiqué plusîeurs qui montrent des rapports évidens avec les vérités exposées dans cet
Ouvrage. Présentons-en quelques exemples , &
prenons - les dans les Fables Egyptiennes &:
Grecques.
Qui ne reconnoîtra dans Alcyonee , dans ce
Géant fameux qui secourut les Dieux contre Jupiter , qui fut jeté par Minerve hors du Globe
de la Lune où il s’étoit posté , & qui avoit la
vertu de se ressusciter ; qui n’y reconnoîtra ,
dis-je j l’ancien Prévaricateur i exclus de la présence du Principe suprême , réduit à l’horreur du
désordre , & enchaîné dans une enceinte t.'nébreufe , où des forces supérieures ne cessent de
le contraindre & de molester sa volonté toujours
rcnaifTante ?
On verra avec la même clarté l’histoire dé
CQ O l’homme
$44 T A B I E A U
l’homme criminel dans Prométhée • Sc celle deS
differens crimes de sa postérité , dans tous les
malheureux dont la Mythologie nous présente les
noms & les supplices.
Tel est Epimethée ouvrant la boîte de Pandore.
Nous remarquerons ici que Prométhée signifie
Voyant avant ou premier voyant , & Epimethée
voyant après ou fécond voyant ; expressions dont
nous tirerons dans la fuite d’autres rapports.
Tel est Ixion qui projette un commerce ineeftueux avec la femme de Jupiter son pere ,
&; qui , n’embrassant qu’une nuée , produisit les
Centaures , ou les monstres moitié hommes de
moitié chevaux ; par où notre nature mixte est évidemment représentée. Son supplice est une image
fidelle de celui de l’homme précipité aux extrémités
de la circonférence , autour de laquelle il circule ,
& où il ne rencontre que des ennemis furieux &
implacables.
Tel est Syfiphe révélant les secrets du Roi
son maître , & condamné à remonter toujours
un rocher énorme sur une montagne , d’où il
redefeend toujours , c’est-à-dire , à persévérer
dans ses entreprises audacieuses , pour être continuellement molesté en les voyant continuellement
renversées.
Telle est enfin l’allégorie des Danaïdes qui
tuent leurs maris , & qui , sans la ver tu eu se conduite
N A T V R E t. 245
duite d’Hypermneftre , auroient à jamais dégrade
le nombre parfait centenaire dont cette famille
étoit composée. Audi étant réduites à puiser de
l’eau sans relâche dans des vaisseaux sans fonds ,
elles nous font comprendre ce que peuvent les
Etres qui ont éloigné d’eux leurs Guides & leur
soutien , lequel efï figuré par le chef ou le mari de
ces filles criminelles.
Les yeux exercés entrevoient sans doute à tons
ces emblèmes , des rapports plus directs & plus
sensibles ; tels que le tableau de la marche des
Etres coupables qui , étant chacun condamnés
à un seul acle. , l’opèrent toujours de la même
manière ; qui , par cette monotone uniformité ,
se décelent eux-mêmes , & mettent l’homme
bien intentionné à couvert de leurs attaques :
comme nous l’éprouvons par les différentes paPJions qui nous obîèdent, lesquelles se présentent
toujours avec la même couleur , que chacune
avoit en commençant à nous poursuivre. Mais ces
notions n’étant pas à la portée du vulgaire, contentons - nous de remarquer dans le tableau de
Tantale , les peines auxquelles nous sommes assujettis : de voir dans le Chien à trois têtes , dans
les trois Fleuves des Enfers , dans les trois Parques , dans Içs trois Juges , les trois différent
genres de combats , de pâtiraens & de suspensions que nous avons à subir en raison dçs trois
( Q 3) Action
ï4 6 Tableau
Actions stipe'ricures dont nous sommes séparés , &
les trois degrés d’expiation que tout homme doit
monter avant de parvenir au terme de la réhabilitation.
Les Traditions mythologiques Grecques &
Egyptiennes ne se bornent point à nous présenter
les effets delà Justice des Dieux sur l’homme ÿ
elles nous peignent également les traits de leur
amour , en nous offrant , quoique fous des voiles ?
les rayons de leur propre lumière.
Il est vrai que par une fuite de notre malheuTeufe situation , cette lumière ne peut déployer
toute sa splendeur , parce que , répandant aussi
sa clarté sur les dangers & sur les maux donc
l’homme est entouré , il n’éprouveroit que l’horreur & l’effroi y s’il appercevoit à la fois tous les
ennemis qui l’environnent & tous les obstacles qu’il
doit combattre & surmonter.
Aulïï entre-t-il dans l’ordre de la Sagesse , qu’il
ne soit exposé que peu-à-peu aux Adverfoires formidables qui le poursuivent ; elle ne lui laisse ouvrir
les yeux qu’avec précaution & successivement ; elle
veille sur lui comme sur l’enfant qui frémiroit de
crainte & de terreur , si dans sa foiblesse il pouvoit
eonnoître la rigueur & la violence des élémens ,
ou des âge ns actifs qui se difpucent sa chétive
enveloppe.
Et
Nature l,
Et si l’on voit tant d’hommes être encore enfans
sur ces grands objets , c’est qu’il en est de ces faits
comme de ceux de la classe élémentaire , où des
milliers d'hommes recevant , pendant toute leur
vie matérielle , les a étions & les contr’aûions des
agens de la Nature , sont néanmoins disposés à
ne leur point reconnoître de loix ni de causes régulières , à défaut d’avoir observé leur marche ;
enfin , c’est que y par la foiblesse de leur intelligence , ils laifiTent paiïer devant eux tous ces
phénomènes sans les comprendre & sans en retirer
d’inftruftion.
Mais si la doctrine qui a été établie ci-devant
sur nos rapports avec notre Principe , est incontestable , nous ne pouvons plus méconnoître les
signes de l’amour vigilant de la Sagesse pour
l’homme , dans l’emblème de Minerve , fille de
Jupiter , couvrant ses favoris d’une Egide impénétrable ; dans cette efpcrance qui fut laines
à Epimethée , après qu’il eut ouvert la boîte
fatale ; dans les conseils que les Dieux donnèrent
à Pirrha sa fille & à son époux Deucalion , pour
repeupler la Terre , après que la race humaine eut
été détruite.
C’est par une fuite de ce même amour , que
la piété du Roi Athamas lui fit obtenir des
Dieux la toison d’or ; que le courage & la vertu
de Thésée lui méritèrent le fil d’Ariadne 5 qu’Or—
(Q 4) Pbe'«*
14$ Tableau
phée fixa la roue d’Ixion } que Jupiter fit pr£*
sent aux Naïades de la corne d’abondance , eu
échange de celle qui avoit été arrachée à leur
pere ; enfin , que les Dieux avoienc placé sur la
Terre un caducée , pour y faire régner l'ordre &
la paix y un trépied 7 pour y rendre leurs oracles ,
& des hommes choisis pour les prononcer : tous
ces symboles annoncent clairement l’intérêt que
la Divinité prend à l’homme , •& l’idée indefiructibîe qu’en ont eu ceux qui nous ont tracé ces
emblèmes.
On fait d*àvance ce que l’on doit penser de ce
fameux Hercule , dont les Interprètes de tous les
genres ont fait un type de leurs fyiiêmes : ses
nombreux travaux , opérés tous à l’avantage dp
l’espèce humaine , annoncent allez de quel modèle U est la figure emblématique : & sans détailler tous ses travaux , on doit sentir ce qu’il nous
enseigne , en tuant le vautour dont le malheureux
Prométhée croyoit devoir être éternellement dévoré ; en étouffant le Géant Anthée , qui avoit
fait yœu de bâtir à Neptune un temple avec des
crânes d’hommes ; & en se chargeant du poids
de la terre pour soulager Atlas , qui dans son
vrai lens étymologique signifie un Etre qui porte ,
un Etre obéré : or à qui ce sens-là convient-il
mieux qu’à l'homme accablé du poids de sa ré-
• gion terrestre & ténébrçufe ? Enfin il faut se souvenir
T U R E " I45
venir que pour récompenser Hercule de Tes glorieux travaux , les Dieux , après sa mort corporelle,
lui firent épeufer Hebé ou l'Eternelle Jennefle.
Les vérités physiques percent également au tra~
vers des emblèmes mythologiques. Argus est un
type actif de ce Principe vivant de la Nature , qui ne
ralentit jamais son action sur elle , qui la pénétre &
l’anime dans tous ses points , qui en entretient l’har^
monie , & qui veille par-tout pour empêcher Iç
désordre d’en approcher,
La Divinité , qui présidoit à la fois aux
Cicux , à la Terre & aux Enfers , annonçoit le
triple & quadruple lien qui unit routes les parties de
l’Univers ; lien dont la Lune est: pour nous le ligne
réel , parce qu’elle reçoit l’action quaternaire du
Soleil , parce que non seulement se trouvent rafTetnblées en elle , les vertus de tous les autres astres ,
mais encore parce qu’habitant les deux comme
eux , elle porte en outre son action direste sur la
terre & sur les eaux , qui sont l’emblème sensible
des abymes.
C’est sans doute en raison de cette grande
vertu que les Néoménies ou nouvelles Lunes furent si célébrées parles Anciens. Comme la Lune
étoit le char & l’organe des actions fupéricures à
elle , il n’écoit pas étonnant qu’on honorât Ion
retour par des réjouiftaqces. Et si les Anciens
n’avoient;
lfo T A B L E A T f
n’avoient considéré ce retour que par rapport à la
lumière élémentaire , ils n’auroient pas institué des
Fêtes pour le célébrer.
Au reste cet usage étoic d’autant plus naturel ,
que dans une Langue primitive , dont nous ne tarderons pas à nous occuper , les mots planète &
influence sont synonymes.
Enfin le fameux Caducée , séparant deux serpens qui se battent , est une image expressive &
naturelle de l’objet de l’existence de l’Univers ;
ce qui se répété dans les moindres productions
de la Nature , où Mercure maintient l’équilibre
entre l’eau & le feu , pour le soutien des corps ,
& afin que les loix des Etres étant à découvert aux
yeux des hommes , ils piaffent les lire sur tous les
objets qui les environnent. L’emblème du Caducée
que la Mythologie nous a transmis , est: donc un
champ inépuisable de connoissances & d’instructîon ; parce que les vérités les plus physiques peignent à l’homme les loix de son Etre intellectuel &c
le terme auquel il doit rendre pour recouvrer son
équilibre.
Ceci nous mene aux symboles & aux hiéroglyphes , qui par leurs rapports appartiennent ,
comme tous les autres emblèmes , aux Lignes des
pensées diverses dont nous avons reconnu que
l’homme est: susceptible ; & qui, dans les faits
fenfibies ,
Nature tT. 2.^ï
sensibles , doivent montrer à l’homme le vrai tableau de l’état de Ton Etre intellectuel.
Si l’homme a pu avoir ici - bas des preuves
sensibles de l’existence des Puissances suprêmes ;
si à plus forte raison il a pu en avoir de celle des
Puiiïances inférieures qui composent toute la
Nature , & sont comprises dans son Domaine ,
il y a donc , non seulement pour toutes les classes
intellectuelles , mais encore pour tous les Etres
physiques de la Nature géne'rale & particulière ,
des lignes analogues & fixes , qui dirigent
l’homme dans la carrière de son instruction J
autrement sa science seroit dénuée de base &c
d’appui.
Par conséquent les lignes & les hiéroglyphes
relatifs à la Nature physique , n’ont pu dépendre
de la convention arbitraire de l’homme , comme
le prétendent les personnes qui ne marchent
point par des Jèntiers solides , & qui se rendent
aveuglément aux premières opinions qu’on leur
présente.
Et la preuve que ces lignes sont indépendans
de nos conventions ; c’cfl qu’avec des lignes arbitraires , l’homme ne pourroit former que des hiéroglyphes morts & sans -vertu , & que dès-lors ils
seroient nuis & impuissans pour représenter la
Nature, où tout effc vivant.
Il faut donc que les objets naturels eux-
. mêmes
Ï?1 T A B L E A tf
mêmes fuient accompagnés de (ignés analogues , qui fervent d’indice à leur essence comme
à leurs propriétés •> & ne doutons pas que les
Sages n’aient été guidés par ce principe , lorsqu’ils ont appliqué des lignes & des caractères
distinctifs à toutes les substances , aux planètes ,
aux métaux , au feu , à l’eau , à tous les élémens.
Les hommes qui leur ont succédé , ont voulu sans
doute imiter leur exemple , lorsqu'ils ont fait rapporter différens figues & différens caractères à
pluficurs productions naturelles , telle que celles
dont la connoissance & l’étude sont l’objet de la
Mais il est confiant , qu’en supposant vrais les
caractères que ces hommes imitateurs ont employés,
ils ont marché en aveugles dans l’application qu'ils
en ont faite ; comme il est évident , lorsqu’ils ont
donné aux métaux , les noms vulgaires & les signes
composites de Planètes..
D’après cela on ne peut se dispenser de croire
que tout ce qu’on nous a transmis en ce genre ,
dans les Sciences , dans les Arts , dans les alphabets des Langues , peche non seulement dans
l’application , mais même eff altéré dans la si--
gure & dans la forme des çaracteres. Or de ces
(ignés & çaracteres qinfi défigurés , doivent résulter dans les sciences naturelles , les mêmes erreurs qui ont été faites sur les (ignés des Pyiffances
ÏÏ A T V R £ ï,'
ssances suprêmes , & dont l’abus , engendré par
l’ignorance , a donné nailTance à l’Idolâtrie Jur -
matérielle. Cette vérité nous servira dans un moment de flambeau , pour nous faire connoître
avec quelle défiance , on doit marcher dans les
sciences & dans les fyftémcs des hommes ; mais
il faut éclaircir ici une question sur les hyéroglyphes & l’écriture ; savoir , fl les Agnes hiéroglyphiques sont antérieurs aux Agnes de la parole &
du langage.
Des hommes célébrés ont approché du but *
en disant que toute écriture y tout signe étoit hiéroglyphique , c’est-à-dire , qu’il devoit porter avec
lui-même les indices de l’objet que l’on se proposait de présenter à l’intelligence ; & en effet ,
la parole même ne devient intelligible pour
l’homme qu’en lui devenant hyéroglyphique , & il
ne comprend les mots des Langues qu’après que
leur sens lui est devenu familier , par le Secours
des choses sensibles auxquelles ces mots correspondent.
Cependant cette décision , adoptée trop légèrement , entraîneroit la nécessité de regarder
comme une seule chose , les Agnes hiéroglyphiques & les Langues. Or l’on ne peut douter que
ces deux choses ne soient très-différentes , quoiqu’intimement liées j & s’il est permis d’employer
une
i
$54 Tableau
une comparaison , elles forment cnfemble un fruit
dont l’une est le suc , & l’autre l’écorce.
Enfin , l’on ne peut douter que si tous les signes
des langues sont hiéroglyphiques , comme tenant
aux propriétés essentielles du principe qu’ils expriment ; de même tous les objets quelconques >
indépendamment de ce qu’ils sont hiéroglyphiques par eux-mêmes , doivent encore ctre dépositaires d’un nom qui puisse passer dans le langage de l’homme , & servir de sujet & de guide à
son intelligence , quand l’objet n’est: plus fous ses
yeux.
Cette vérité est confirmée par l’expérience
générale des Peuples , qui tous ont deux manières de se communiquer leurs pensées ; Savoir ,
les objets mêmes , puis les mots qui y correspondent dans leurs Langues. Et si l’on disoit
que les objets intellectuels n’étant pas présens ,
les hommes ne devroient pas avoir de mots pour
les exprimer , je renverrois à ce que j'ai dit cidessus sur la nécessité de la présence fenfitle
des Vertus Suprêmes parmi les hommes : & même
l’objection tourneroit à l’avantage du Principe
que je défends ; puisque , dans l’état aCtuel de
l’homme , les mots étant comme enveloppés dans
les objets sensibles , si les hommes ont dans leurs
Langues des mots pour exprimer les objets intellectuels 7 c’est; une preuve évidente que les objets
N A T U R E Z'. 2')$
jets întessectuels ont été sensibles pour eux , ou
pour ceux qui leur en ont transmis les idées.
On peut donc résoudre ici la question proposée,’
en disant que dans l’ordre naturel & parfait , les
lignes hiéroglyphiques précédent universellement
les Langues \ que si l’on a reconnu avec raison
que les hommes , dans leur état de dégradation ,
ont eu des Langues avant d’avoir une écriture ÿ
cela confirme d’autant notre principe : car il ne
faut pas regarder les caractères de l’écriture actuelle & vulgaire , comme les hiéroglyphes primitifs , ni comme la source de la parole de l’homme , mais comme des lignes hiéroglyphiques secondaires destinés à réactionner l’intelligence &
la parole dans ceux à qui les hiéroglyphes mêmes
seroient communiqués ; & l’on ne fauroit douter
que ces lignes hiéroglyphiques inférieurs n’aient
cet emploi , si l’on observe que les muets se font
comprendre par leurs lignes , & que plusieurs
hommes écrivent des Langues qu’ils ne peuvent
ni parler , ni entendre.
Enfin , si l’on veut se convaincre que les
signes & hiéroglyphes primitifs sont antérieurs
aux langues , il sursit de voir que toutes nos paroles sont précédées intellectuellement en nous ,
par le tableau sensible de ce quq nous voulons
exprimer ; il suffit , à bien plus forte raison ?
d’observer que l’homme palfe la première partie
de
Tableau
de sa vie corporelle dans les entraves de
Fance , & dans les liens des organes matériels , avant
de parvenir à la jouissance de la parole.
Mais revenons aux lignes naturels des Puissances
inférieures qui agiiTent dans cet Univers , & reconnoissons de nouveau l’existence nécessaire de
ces lignes pour toutes les clalîes d’Etres , pour tous
les Régnés , pour toutes les Régions } parce que
tout est gouverné par cette loi irrévocable;
Comme chaque Peuple ? chaque homme , est
libre de s’appliquer à tel ou tel objet ■> chacun
aussi doit être pourvu plus abondamment des
lignes relatifs à l’objet dont il s’occupe : c’est
même un indice assuré pour reconnoître quelles
sont les Sciences qu’un Peuple cultive , & il ne
faut pas considérer long-temps les hiéroglyphes
des Egyptiens , pour voir qu’ils étoient moins
adonnés aux vraies Sciences qu’on ne le croit
vulgairement. Cette multitude de reptiles , d’oilèaux , d’animaux aquatiques qui y dominent ,
annonce assez qu’ils s’exerçoient particulièrement sur les cb ets élémentaires , & même sur
des objets encore plus inférieurs ; parce que l’eau
d’où tous ces animaux sont sortis , est par son
nombre , le vrai type d’une origine confuse &
désordonnée. Car si l’on prétendoit qu’ils n’eussent tiré ces hyéroglyphes que des objets les plus
qgmmuns dans leur pays aquatique , il suffiroit
&
ïï A T U R S il
<3e se rappeller ce que nous avons déjà dit sur
l’origine de l’Idolâtrie , qui n'est -qu’une altération du culte vrai , & qui a été néccfia’rement précédée par les lignes primitifs & hiéroglyphiques.
De meme , il y a des témoignages certains
pour s’assurer de l’ignorance d’une Nation ; c’est
lorsqu’elle n’a pas Récriture naturelle hiéroglyphique , & que ses monumens sont ornés de figures
arbitraires } nulles , & auxquelles elle ne prête
qu’un sens conventionnel & idéal ; on peut être
sur alors que les Savans les plus célébrés de cette
Nation , n’ont pas même la première idée du titre
dont on les honore , & que s’ils tiennent un rang
distingue dans l’opinion vulgaire 9 ils en occupent un tres-inférieur dans l’ordre vrai des connoissances.
Il est a propos de présenter ici quelques exem*.
pies de ces lignes naturels , qui doivent avoir des
rapports avec les objets temporels , & indiquer les
propriétés des Etres.
Si toutes les Nations de la Terre ont employé
le triangle dans leurs monumens hiéroglyphiques , peu en ont connu ou dévoilé les véritables
relations & le vrai sens. Celles qui l’ont donné
pour symbole du Ternaire sacré , auraient dû
montrer un symbole intermédiaire entre ce Type
( R ) suprême
açS Tableau
suprême & le ternaire corruptible ; parce que sans
cela , de l’Etre invisible & variable , à une figure
morte , telle qu’un triangle , la distance est trop
grande , pour qu’on puisse s’élever de l’une à l’autre : or le symbole intermédiaire est l’homme ,
comme on le verra dans la fuite.
Il faut donc considérer simplement le triangle
corruptible dans ses rapports temporels , & dèslors il devient l’emblème parfait des Principes de la
Nature élémentaire , qui sont au nombre de trois ;
il devient par conféqucnt l’emblème de tous les
corps individuels , puisqu’ils sont constitués par le
même nombre & les mêmes loix que la Nature
universelle : enfin , il est l’expression sensible de la
base fondamentale des choses ; & s’il est la première figure & la plus simple que l’homme puisse
produire ou concevoir , car la circonférence est
moins une figure que l’ensemble & le tableau général de toutes les aèfions & de toutes les figures , il
est sans doute l’image parlante de la loi particulière
que la Sagesse a suivie pour la production de ses
ouvrages matériels.
Avec des rapports aussi vastes , il n’cft pas étonnant que cette figure tienne un rang si distingué
parmi les hiéroglyphes des Nations.
Les Chymistes qui , dans leurs recherches , s’attachent à des parties séparées plutôt qu’à l’cnfemble,
Naturel". z<;ç
bîe , ont employé ce ligne dans leur Science :
mais au lieu de le considérer fous son vrai rapport , ils ne 1 ont établi que comme le ligne du
feu , ou du phlogiltique ; & quoique même , fous
ce point de vue ilole , il y eût eu encore une certaine justesse dans l’application , si les Chymistes
avoient fu nous dévoiler ce qui est contenu dans le
feu , il est clair que ne le sachant pas , ce ligne est:
comme mort entre leurs mains , & que sa signification devient arbitraire.
Quelques Chymistes ont cru voir le feu exprimé
par les faces triangulaires de la pyramide , & se
sont fondés sur ce que la première syllabe pyr en gree
signifie feu , & sur ce qu’il y avoit nombre de ces
pyramides chez les Egyptiens , qui célébraient le
culte du Soleil ou du feu , & de qui les Grecs tenoient la plupart de leurs connoissances. Mais si la
pyramide avoit des rapports avec le feu , ce ne ferait pas précisément par ses faces triangulaires 9
mais par 1a direction verticale , & par sa forme
qui va toujours en diminuant jusqu’à ce qu’elle arrive à un point insensible. Ce seroit-là où l’on trouverait les loix du feu ; parce qu’il monte toujours
verticalement , quand des causes étrangères ne gênent pas son action naturelle ; parce qu’il diminue
pour nous , à mesure qu’il s'élève , & qu’il finit ,
comme la pyramide , en devenant imperceptible à
nos sens. ,
( R a ) Les
160 Tableau
Les Chymistes ont fait les mêmes erreurs sur la
figure cruciale y qu’ils ont adoptée pour représenter l’acide universel. Ce signe correspondant au
centre même de la circonférence , puisqu’il est
formé par deux diamètres , est l’indice visible de
l’unité.
On fait que le feu est un par-tout , qu’il occupe le centre de tous les corps , & qu’il tend sans
cesse à se séparer des substances grossières avec
lesquelles il est combiné. La figure cruciale seroit
donc avec raison le véritable emblème du feu , &
non pas de l’acide : car quoique l’acide soit un feu f
comme il n’est jamais sans eau , il n’est pas un feu
pur ; ainsi le signe de la simplicité & de la pureté ne peut lui convenir.
Aussi les Anciens étoient si persuadés que cette
figure cruciale étoit l’emblème du feu , que les
Prêtres du Soleil chez les Egyptiens la portoient
sur leurs habits.
Enfin les Chymistes , en unifiant le triangle &
le signe crucial ? ont pris cet assemblage pour l’emblème du soufre ; parce qu’en effet le soufre étant
composé d’acide vitriolique & de phlogistique y les
signes admis pour représenter séparément l’acide &
le feu , peuvent être choisis pour représenter leur
ensemble.
Mais sans dire autre chose de ces conventions ,
sinon qu’elles nous instruisent peu , nous croyons
pouvoir
Naturel. 161
pouvoir découvrir dans ces deux signes , des rapports plus élevés & plus intéressans ; &: ce sera toujours l’homme qui en sera le type.
Le triangle , étant le symbole universel des
loix particulières qui ont produit les corps , doit
s’appliquer au corps de l’homme , quant à ses
principes constitutifs , comme à tous les autres
corps.
La figure cruciale étant l’emblème du feu , du
centre , du Principe , convient à l’Etre intelleèluel
de l’homme , puisqu’il tient directement au centre
du Principe supérieur & universel de toutes les
Puissances.
En réunifiant ces deux signes dans l’ordre
meme où les Chymistes les emploient , c’est - àdire , en plaçant le triangle au-dessùs-de la figure
cruciale
on a d’une manière évidente &
sensible , le tableau des deux substances opposées
qui nous composent , & en meme temps celui
de l’imperfection de notre état actuel , où l’Etre
pensant se trouve surmonté & comme enfével?
fous le poids de la forme corporelle ; tandis qu’étant destiné par sa nature à régner & à dominer
sur elle , cette forme devroit lui être absolument
subordonnée : & voilà comment toutes les loix
des Etres pourraient tourner à notre instruction.
(R 3) On
2.6l Tableau
On peut même trouver là une nouvelle preuve de
la nécertité des manifestations supérieures , pour
aider l’homme à se rétablir dans son ordre naturel ,
& afin que notre essence intellectuelle , étant remise dans son rang primitif & supérieur à la matière , l’édifice qui avoit été renversé suivant cette
figure
O
4^ ’
se trouvât relevé ainsi
$
On peut remarquer enfin que dans la décomposition des corps , leur feu principe , leur phlogistique échappe à tous les moyens corporels employés
pour le contenir. C’est nous retracer visiblement
la distance qui se trouve entre la matière &c
son Principe , & par analogie combien le Principe intellectuel de l’homme est étranger à son enveloppe.
Si des lignes naturels nous partons aux signes
symboliques , nous y découvrirons les mêmes lumières.
Les Mythologistes nous peignent l’Amour
armé de fléchés , & Minerve forçant du cerveau
de Jupiter. C’ert nous rappeller d’un côté que
routes les affections sensibles qui nous viennent
par les objets extérieurs , sont destructives ; & de
l’autre , que la sagesse , la prudence & toutes
les vertus ayant leur siège dans le germe intérieur
Naturel- *6%
rieur de l’homme , peuvent naître de lui , à l’imitation de l’Etre dont il est l’image de qui produit
tout : c’est - à - dire , que si l’homme intelleftuel
remplissoit sa destination primitive , & qu’il ne
laissât altérer aucune portion de sa substance
immatérielle , il vivroit moins de ce qu’il feroit
entrer dans lui-même , que de ce qu’il en laissïe—
roit émaner par les efforts de son desir & de sa
volonté. Principe juste , vrai, fécond, instructif,
dans lequel sont renfermés tous les secrets de
la feience & du bonheur. Mais ce qui rend aujourd’hui ff difficile pour l’homme , l’usage de
ce principe , c’est que l’application qu’il en doit
faire , est devenue double & divisée , en ce qu’ell®
doit se rapporter non-seulement aux objets d’intelligence & de raisonnement , dont toutes le*
opérations se passent dans la tête , mais encore à
toutes les affrétions vertueuses de deftr &c d’amour
pour la vérité , qui ont leur siège dans le cœur de
l’homme. Ainsi étant lié à deux centres éloignés
l’un de l’autre , son action est infiniment plus
pénible & plus incertaine que lorsqu’ils étoient
réunis ; d’autant que vu la distance immense qu
les sépare , leur communication peut souvent être
interceptée : & cependant s’ils n’agissent pas de
concert , ils ne produisent que des œuvres imparfaites.
Les Mythologistes nous peignent un Sphinx
a
164 Tableau
à la porte des Temples des Egyptiens , afin de
nous rappeller combien la lumière est aujourd’hui
enveloppée pour nous d’énigmes & d’obscurités.
Mais ils nous apprennent que cette lumière n’est
point inaccelfible , en nous transmettant l’emblème que le Sphinx représenta , lorsqu’il fut envoyé à Ihebes par la jalousie de Junon j car on
dit qu’GE’ipe , en expliquant l’énigme que la
Déesse faisoit proposer par son Envoyé , le réduisit à la nécelïïté de se donner la mort. Convenons
toutefois que c’est alfez mal-à-propos que dans
l’emblème le Sphinx en vient à cette extrémité ,
puisqu’CEdipe ne donnoit alors que l'explication de
l’homme animal & sensible , & qu’il y a en nous
un Etre infiniment supérieur , qui est le seul mot
par lequel on puisse véritablement expliquer toutes
les e’nigmes.
Ces mêmes Mythologistes nous montrent à
quel prix nous pouvons espérer d’atteindre à
cette lumière , lorsqu’iîs nous parlent de cette
pièce d’or que les Ombres donnoient à Caron
pour palier le fleuve. L’homme ne pourra jamais trouver accès dans les demeures de paix ,
qu il n’ait acquis, pendant son séjour ici-bas , allez
de richtjjes intellectuelles pour gagner & soumettre ceux qui défendent les enceintes de la lumière ; & n.ême il ne peut pendant son existence
sensible & matérielle , faire un seul pas vers la
vérité
Naturel. 26$
vérité , qu’il ne paie d’avance par f«s désirs &
son dévouement , le Guide fidelle qui doit le diriger dans la carrière.
Enfin les Mythologistes nous rappellent visiblement , &c en nature , la présence de ce Guide
auprès de l’homme , en nous peignant ce Palladium ou cette statue de Minerve qui descendit
du Ciel avec le secours d’Abatis , lorsqu’on bâtissoit à Troyes le Temple de cette Déesse. Us nous
montrent en meme temps quelle confiance nous
devons avoir en ce don supréme , puisqu’à l’exemple de Troyes , & d’après l’Oracle qui avoit
annoncé d’où dépendoit la conservation de cette
Ville , nous serons à jamais en fureté , tant que
nous ne laisserons pas les Ennemis pénétrer par
des souterrains dans le Temple , parvenir jusqu’à
Y Autel , & nous enlever notre» palladium.
Toutes les allégories qu’on vient de voir , fufififent pour nous convaincre qu’à commencer à
la première origine des choses temporelles , les
Traditions mythologiques présentent à l’homme
une foule d’images fidèles de tous les faits palTes ,
présens & futurs qui doivent l’intéresser ; qu’il
peut y voir l’histoire de l’Univers matériel &
immatériel; la sienne propre, c’est- ù-dire , le tableau de sa splendeur originelle, celui de sa dégradation y & celui des moyens qui ont été employés pour le réhabiliter dans ses droits.
Quant
1 66 Tableaî
Quant à ceux qui veulent borner à des faits
historiques , les traditions de la Mythologie , &
qui ne voient dans les anciennes Divinités , que
des Héros ou des personnages célébrés , nous
croyons qu’ils peuvent avoir raison sur quelques
points 5 mais il faut qu’ils avouent aussi que la
plupart de ces applications particulières , n’ont
été faites que postérieurement , & d’après des
traditions mythologiques déjà existantes ; en forte
qu’on ne peut s’empêcher de reconnoitre que la
Mythologie primitive fut hiéroglyphique & fymîbalique ; e’est-à-dire , qu’elle a renfermé les véîïtés les plus importantes pour l’homme ; & tellement nécessaires , qu’elles n’en existeroient pas
moins > quand ni les Fables , ni aucune espèce de
Tradition ne nous les auroit retracées.
Nous terminerons ici sur ces Traditions , pour
ne point ralentir notre marche , &. pour ne pa
hasarder des interprétations , qui trop profonde
pour être entendues généralement , paroîtroient
n’avoir pas toutes la même justesse , en ce qu’elles
n’auroient pas toutes la même évidence ; &: qui
par-là pourraient répandre des doutes & de la
défiance sur celles qui seroient les plus claires.
Mais les observations qu’on vient de voir, ne
se bornent point aux seules Traditions mythologiques Grecques & Egyptiennes : la Théogonie ,
la
Naturel. s.6j
on n’a pu le concevoir encore: il v a même de3
Langues rrès- lavantes qui n’ont point de mot pour
l'exprimer. Au contraire, parmi ceux qui ont pris
Dieu peur objet de leurs réflexions , il n’en est aucun qui ait pu dire ce qu’il n’étoit pas ; car il n’y a
point de dénominations positives , exprimant un
attribut réel ou une perfection ^ cui ne conviennent 1 cet Etre universel , puisqu’il est la première 1 are de tout ce qui est. Et si les hommes
lui donnent quelquefois des dénominations négatives, telles qu’ Immortel , Infini , Indépendant , nous verrons, en examinant leur véritable
sens , qu’elles expriment des attributs très-positifs , pui qu’en effet ces dénominations ne fervent
qu’à annoncer qu’il est exempt des fujettions
& des bornes de la matière.
Dans le Principe suprême , qui a ordonné la
production de cet Univers , & qui en maintient
l’existence ? tout est effentieliement ordre , paix ,
harmonie ; ainsi on ne doit pas lui attribuer la
confv/fion qui 'régné dans toutes les parties de
notre ténébreuse demeure; de ce dé, ordre ne peut
être que i effet d’une caule inférieure &: oppoiée à
c ■ IVn ipc. Cause inférieurè & corrompue, qui ne
peut mgi; que féj arcment & hors du Principe du
bien : car il èft encore plus certain qu’elle est:
r.ui’è St impuissante , relativement à la Cause
Naturel. 25
première , qu’il ne l’est qu’elle ne peut rien sur
l’essence même de l’Univers matériel.
Il est impossible que ces deux Caures
existent ensemble hors de la classe des choses
temporelles. Dès que la Cause inférieure a cessé
d’être conforme à la loi de la Cause supérieure ,
elle a perdu toute union & toute communication
avec elle; parce’ qu’alors la Cause supérieure,
Principe éternel de l’ordre & de l’harmonie , a
lailfé la Cause inférieure, oppolée à fou unité,
tomber d’elle-même dans l’obscurité de sa corruption , comme elle nous laisse tous les jours perdre volontairement de l’étendue de nos facultés,
& les resserrer , par nos propres ades , dans les
bornes des affections les plus viles , au point de
nous éloigner absolument des objets qui conviennent à notre nature.
Ainsi , loin que la naissance du mal , & la création de l’enceinte dans laquelle il a été renieimé ,
aient produit dans l’ordre vrai, un plus g; and
ensemble de choses , & ajouté à l’Immensité ,
elles n’ont fait que particularifer ce qui par
essence devoit être général ; que diviser des
actions qui dévoient ê re un’cs ; que contenir dans
un point ce qui avoir é:é fép-aié de l’universalité , & devoir circuler fats cesse dans toute
l’économie des Etres ; que fer.Jtlili fer enfin fous
dc-s (oimes matérielles ce qui exiiloit déjà en
Tableau
principe immatériel : car } si nous pouvions
anatomiler l’Univers, & écarter ses enveloppes
groflicres , nous en trouverions les germes &
les fibres principes disposés dans le même ordre où nous voyons que sont leurs fruits &
leurs productions ; & cet Univers 'invisible seroit
aussi diflind à notre intelligence , que l’Univers
matériel l’est aux yeux de notre corps. C’est:
là où les Observateurs se sont égarés , en confondant l’Univers invisible avec l’Univers vifibîe , & en annonçant le dernier, comme étant
fixe & vrai, ce qui n’appartient qu’à l’Univers
invisible & principe.
C’est ainsi que la cause inférieure eut pour
limites , le rempart sensible & insurmontable de
l’action invisible , vivifiante & pure du grand
Principe , devant laquelle toute corruption voit
anéantir ses efforts : & si la connoissance des
véritables loix des Etres a été quelquefois le prix
des études de ceux qui me îifent en ce moment ,
ils verront ici pourquoi la révolution solaire
forme une période annuelle d’environ 36 ^ jours;
car ils auroient droit de se défier des principes que
je leur expose , si les preuves ne pouvoient en
être sensiblement écrites fous leurs yeux.
Cette cause inférieure , exerçant son action dans
l’espace ténébreux où elle est réduite tout ce
qui y est contenu avec elle , sans exception , doit
Naturel. 2.7
la Cosmogonie & les Doêhines religieufcs des
anciens Peuples , ayant eu un Principe & un but
commun à toute l’espèce humaine , doivent nous
présenter les même tableaux & les mêmes vérités. En effet , ouvrons le Shaflah des Gentous ,
le Zend-à-Vesta des Parfis , l'Edda des Islandois, le Chou-King & l’Y-King des Chinois ; en
un mot , consultons les Traditions sacrées de
tous les Peuples de la Terre y nous ne craignons
pas d’assurer qu’on y reconnoîtra aisément
l’homme ancien , présent & futur , ainsi que l’exprefîion naturelle de ses besoins & de ses idées :
parce que l’homme étant un Etre de tous les
temps & de tous les lieux , ne peut avoir partout que les mêmes besoins &: les mêmes idées.
Parmi ces Traditions, prenons celles des Chinois pour exemple • car indépendamment de ce
que leur antiquité prévient en leur faveur , elles
présentent les rapports les plus frappans avec les
vérités fondamentales qui concernent l’ordre des
choses visibles & invisibles.
Elles parlent de la chute des premiers criminels , de la formation de l’Univers par les
Venus du grand Principe , par une Vie qui n'a
point reçu la vie. On y voit l’origine du genre
humain , l’état de l’homme dans l’innocence ,
jouissant des douceurs d’une habitation délicieuse , laquelle étoit arrosée par une fontaine
d'immortalité ,
2.68 Tableau
t ¥ immortalité , divisée en quatre sources mervtÏÏieiP
ses , que Von nommoit le chemin du Ciel , & d'où la
vie ejl sortie : tout étoit pour lui dans une parfaite
harmonie : toutes les faisons étoient réglées : rien ns
pouvoit être funeste , ni donner la mort : cet état se
nommoit la grande unité.
Elles enseignent que le desir immodéré de la
science perdit le genre humain ; qu' apres la dégradation de l'homme , les animaux , les oi féaux , les insectes & les serpens commencèrent à l'envi à lui faire
la guerre ; & que toute s les créatures furent ses ennemies. On ytrouve que l'innocence ayant été perdue ,
îa miséricorde parut.
On y reconnoît même des images sensibles des
voies de cette Sagesse , dans ce fameux Fou-h i
ou Pho-hi , dont la nailfance fabuleuse & figurée d’une manière extraordinaire , & qui palTe
pour avoir institué le culte dont il reste encore
des traces à la Chine. Il passe aussi pour avoir
inventé les Koua , qui sont les lignes hiéroglyphiques & les caractères de la première écriture
des Chinois , & qui présentent par leur sens des
rapports avec la Langue des Hébreux où le mot
Koua signifie également , il a annoncé y il a indiqué y & ces rapports sont d’autant plus fondés
que la Langue hébraïque peut à plus d’un titre
palier pour être^ le type des autres Langues.
Remarquons
Naturel. 2.69
Remarquons que ces Koua Chinois n’étoient
établis que sur les arrangemens & les divisions de
trois lignes fondamentales , dont les différentes
dispositions indiquoient tout ce que le Maître
vouloit enseigner à ses Disciples , c’est-à-dire ,
sans exception , tout ce qu’il est permis à l’homme
de connoître ; comme les trois élémens confîitutifs de l’Univers suffirent au Créateur pour multiplier à l’infini les images de ses pensées aux yeux,
qui savent les lire.
pho-hi fit connoître aussi à ce Peuple le Ki ,
mot que l’on rend sensiblement par le Jouffie du
1out-P uiJJ'ant , mais dont on retrouve encore des
traces plus expressives dans l’hébreu , par ce Ki
ou Kai , qui veut dire le Vivant , ou la force &
Tadion virtuelle du Principe universel qui donne
l’existence à tous les Etres.
D’après les connoi (Tances que Pho-hi est: censé
avoir transmises aux Chinois , on ne doit point
être surpris de lui voir tenir dans leurs Traditions
un rang si élevé , qu’elles ne craignent point de
lui attribuer la création du Ciel & de la Terre.
Si Ton demandoit pour quelle raison je donne
la Langue hébraïque comme le type des autres
Langues * je répondrois que c’est parce que la
Langue primitive dont elle dérive , n’est: plus parlée généralement dans ce bas Monde ; que Ton ne
peut regarder ccmme primitive une Langue sensible
y
ijo Tableau
sïble , fondée sur la forme , les loix”, les sons & les
aclions de tous les objets naturels , atendu que
la Langue de la pensée leur est étrangère : je répondrois que c’est parce que , dans quelque dialecte que l’on considère la Langue hébraïque ,
soit le Syriaque , soit l’Arabe , soit le Samaritain ,
soit le Chaldéen , elle offre des traces de tous les
principes que nous avons exposés ; parce que ses
racines sont presque généralement composées de
trois lettres , pour nous rappeller les trois racines
universelles de toutes choses • parce que toutes ses
racines sont des verbes & ne paroissent être des
noms qu’à ceux qui n’ont pas observé l’ordre & la
progression du langage fous son jour le plus lumineux ; parce qu’elle exprime toutes ses racines
par la troifiertâe personne , pour nous faire connoître d'abord celle des trois facultés suprêmes
qui est le plus près de nous ; parce qu’elle n’emploie que les temps passés le futurs , comme
n’étant affectée qu’aux choses temporelles & apparentes ou nulles , & non pas aux choses présentes le réelles : parce qu’enfin le langage n’a commencé à être conventionnel & à se corrompre ,
que quand il a employé ce temps présent , qui
ne peut convenir aux choses incertaines le passagères , le qui n’appartient qu’à l’Etre vrai &
fixe , dont l’action est: toujours présente , toujours
ce qu’elle a été , toujours ce qu’elle sera.
En
IV A T U R Et'. Tfl
En rapprochant le nom de pho-hi de la Langue hébraïque , avec laquelle toutes les Langues
de la Terre ont des rapports primitifs , nous
pourrions étendre nos idées relativement à ce
célébré Légillateur , sur lequel les savans Chinois eux-mêmes sont si partagés , qu’ils n’ont
point encore décidé si son existence est réelle ,
ou si elle n’est qu’allégorique.
Le mot Pho n’est pas éloigné du mot hébreu
Phe y qui veut dire la bouche ,* le mot hi est
encore plus près de l’affixe hébreu i , qui li*
à son nominatif, veut dire , de moi. Le mot
Pho-hi étant rapproché de l’Hébreu , pourroit
donc avoir quelques rapports avec cette expression la bouche de moi , ou ma bouche. Je dis Amplement quelques rapports y parce que ceux que
nous faisons entrevoir , ne sont pas directs & entiers ; & parce que l’Hébreu lui-même ne rend
pas ces mots , ma bouche , par phéï qui sembleroit devoir être l’expressïon naturelle y mais
par l’abréviation Phi
Soit donc que Pho-hi ait été l’un des Agens ,
ou l’une de ces Vertus subdivisées qui ont dû nécessairement se montrer dans le séjour de l’homme ,
soit qu’il n’ait été qu’un homme ordinaire ; il est
certain d’après les Traditions qui lui attribuent
la création du Ciel & de la Terre ; d’après les
sublimes connoissances dont sa Nation l'a reconnu
271 Tableaunu dépositaire ; d’après le sens même qu’une étymologie rapprochée nous fait découvrir dans son
nom , il est certain , dis-je , que la Chine a reçu
les traits de lumière les plus éclatans.
On ne peut douter , quant aux sciences naturelles , que les Chinois n’y aient été très-profonds , lorsqu’on voit les traces qui en sont restées , ioit dans leurs monumens agronomiques ,
soit dans leur système de musique. Cette science ,
la plus simple' & la plus puissante de toutes les
sciences temporelles , la seule qui embrasse d’une
manière active & sensible , toutes les loix des
Etres , la seule parmi les choses composées qui
soit afïujettie à une mesure égale & confiante ;
puisque les Astres eux-mémes , quoiqu’ayant des
périodes régulières , ont cependant tous une
marche dont les progrelîlons varient sans celle
par la loi commune qui les fait dépendre les uns
des autres.
Non seulement les Chinois ont été profonds
dans la science de la musique , ils ont encore
rendu hommage à sa sublimité , en l’appliquant
spécialement au culte religieux , & aux cérémonies par lesquelles ils honorent les mânes de
leurs ancêtres ; ils prétendoient meme qu’il falloir
que leurs Musiciens eussent des mœurs pures , &
fulTent pénétrés de l’amour de la sagesse , pour tirer
des sons réguliers de leurs inllrumens.
De
Naturel. *73
De leurs antiques & sublimes connoissances , les
Chinois ne possèdent plus que les monumens qui
les leur ont transmises : aussi est-il arrivé parmi eux
ce que nous avons pu voir chez toutes les Nations ;
c'est que les uns se sont prosternés devant ces monumens , sans les comprendre , & que les autres
les ont méprisés , ou pour mieux dire , la Nation
Chinoise a dirigé toutes ses vues du côté de la
morale , & peut-être d’une sage administration ,
mais dont les fruits ne s’élèvent pas au dessus du
bonheur politique. Ses Lettrés mêmes , qui chez
elle semblent faire la fonction des Dieux tutélaires , ont oublié leur institution primitive , & se
sont Comme ensevelis dans des recherches laboîieufes sur la véracité de leur histoire connue , sur
les Loix civiles , sur le Gouvernement , & principalement sur la connoissance littérale & typographique de leurs Livres.
Ces fameux Koua , qui leur sont annoncés
Comme renfermant toutes les sciences , n’obtienfient plus d’eux qu’un refpeét stérile ; & n’en connoissant plus l’usage , il les ont remplacés par
cette multitude effrayante de caractères , qui tiennent sans doute à l’expression sensible des lignes
& des faits intellectuels opérés sur la Terre ; mais
qu’ils bornent aujourd’hui à représenter les choses
apparentes , ne sachant plus les appliquer à la
Nature & aux loix des Etres ; & fous ce poiqt de
( S ) vue
274 Tableau
vue, ce sont autant de prisons qu’ils élèvent à leur
esprit. C’est ainsi que l’homme qui détourné un
instant les yeux de son Principe , finit par tout
corrompre ; & en vient à regarder comme fabuleux , ce dont il n’a plus l’intelligence & la
force d’âppercevoir la réalité.
C’est pour cette raison , que l’on ne peut confid érer avec trop de prudence & de discernement ,
les Traditions allégoriques , mythologiques ou
théogoniques , tant des Chinois , que des autres
Peuples de la terre , attendu que par ignorance
& par précipitation , ils ont tous confondu &
mélangé la plupart de leurs Traditions originelles , soit avec leur histoire civile & politique ,
soit avec leurs loix & leurs usages conventionnels , soit même avec les idées monstrueuses
d’une imagination grossière de déréglée , ce qui
a totalement défiguré pîufieurs de ces Traditions.
C’est donc par une profonde observation de
foî-meme & de toutes les loix des Etres , que
l’on pourra trouver dans le plus grand nombre
de ces récits , une confirmation évidente de ce que
nous avons dit ci-devant $ qu’il étoit necessaire
que les Vertus divines manifedafTent , pour que
l’homme dégradé pût se régénérer à leur alpeél , &
qu’il manifestât à foo tour la grandeur du modèle
Naturel 2 179
qui l’a chargé d’être son ligne , & de porter son
caraftere dans l’Univers. Avec cette précaution
active & vigilante , on y reconnoîtra aisément
que la Puissance suprême n’a pu d’abord se montrer aux hommes que fous une forte de subdivision ; que puisqu’ils étoient faits pour l’Unité,
cette subdivision doit les tenir dans un pâtiment
inévitable , & qu’elle doit leur faire sentir la rigueur des Décrets divins par la sévérité de la loi
qui l’accompagne , laquelle est désignée dans
les traditions & les allégories de tous les Peuples ,
par des traits de violence , de fureur , & de la
justice la plus rigoureuse.
Mais je peux pré1 en ter au Leéleur , un fil de
plus pour se conduire dansjce labyrinthe ; c’eli
de le prévenir que la même allégorie renfermant
des vérités de plusieurs ordres , il faut suivre ces
vérités selon leur progression naturelle ; qu’il
faut d’abord chercher dans l'allégorie , le sens le
plus voisin de la lettre , comme étant le plus
intelligible & le plus à notre portée ; & s’élever
ensuite au sens qui lui succède immédiatement :
par cette marche attentive & prudente , on parviendra à la connoissance du sens le plus sublime
qu’une Tradition puissîe renfermer. Si l’on n’observe point cet ordre ; si l’on omet quelque terme
de la progression , & qu’on veuille trop tôt en
expliquer les extrêmes , l’on n’y trouvera que confusion
Table au
fafvon , obscurité , contradictions , parce qu’eti
négligeant un sens intermédiaire y on se sera
privé du seul moyen qui pouvoit rendre ces
objets intelligibles. Passons aux Traditions des
Hébreux.
TABLEAU
x I
Nature l.
• «
TABLEAU
\
Naturel
des Rapports qui existent
entre D IEU ?
l’Homme 6c l’Univers.
Expliquer les choses par l’homme
& non l’homme par les choses.
Des Erreurs G- de la Vérité , par un Ph .. lNC...p. 9*
Seconde Partie.
A EDIMBOURG.
1782.
TABLEAU
Naturel
Des Rapports qui exigent entre DIEU ,
V Homme & VUnivers.
QüELQU’avaNTAGEUSES que soient les decouvertes que l’on peut faire dans les Livres hébreux ,
ils ne doivent pas être employés comme preuves
démonstratives des vérités qui concernent la nature de l’homme , & sa correspondance avec son
Principe •, car ces vérités subsistant par elles-mêmes , le témoignage des Livres ne doit jamais lem
fervirque de confirmation.
D’ailleurs les Livres des Hébreux , vu leur profondeur & la fécondité de la Langue dans laquelle
ils ont été écrits , se prêtent à un si grand nombre
de sens , qu’ils sont comme un champ de bataille r
où chaque Parti , chaque Secte trouve de quoi
s’attaquer & de quoi se défendre.
Voilà pourquoi ceux qui , sans autre secours
que les lumières vulgaires , plaident pour ou
Il Partie . ( A ) contre
2 Tableau
contre la sainteté de ces Livres, ne peuvent se
convaincre ni les uns , ni les autres , parce qu’ils ne
donnent point à leurs opinions une base naturelle
& qui leur soit commune , de façon que toutes
leurs objections leur sont réciproquement in(olubles.
Si les principes qui ont été exposés jusqu’ici ,
ne reposoient pas sur un appui solide , ce seroit
peu faire pour l’avancement de la science , que
de leur donner pour base , des Livres dont la
fanction n’étant pas généralement établie , laisseroient toujours des doutes sur l’authenticité dont
ils auroient besoin pour être les garans de la vérité. Mais ayant établi ces principes sur des fonde-*-
mens inébranlables , je me crois autorisé à mettre
en usage tout ce qui peut en étendre , ou en confirmer la certitude ; & les Livres hébreux paroissent
convenir à ce but.
Les Traditions y tant historiques qu’allégoriques des Hébreux , nous offrent les mêmes vérités que celles des autres Peuples. Elles annoncent
également la dégradation de l’homme , les efforts
qu’il doit faire pour effacer son ignorance , &
les secours que l’ordre suprême lui accorde , sans
relâche , afin d'accélérer son retour à la lumière.
On y trouve les mêmes signes des rapports
de l’homme à la Divinité j & de la Terre à toutes
les
fc'x t ir r É il ^
Ves tVtffances supérieures. On y trouve fc même
subdivision de ces Puissances relativement à l’homme. Tout y est: également , vengeance , rigueur j
tout n’y présente que la sévérité d’une JufHce , qui
ne relâche rien de ses droits.
Ainsi quoique ces Traditions n’offrent que des
objets sensibles & corporels ; quoiqu’elles ne mon*
trent , en quelque forte , que des vertus terrestres ,
& qu’elles ne semblent promettre à l’espérance, que
des biens passagers & des récompenses temporelles ;
on doit croire qu’elles ont le même but , & qu’elles contiennent la même doctrine } que les Traditions mythologiques.
On Je pensera avec d’autant plus de fondement *
que de nos jours on a découvert des rapports frappans entre plusieurs personnages de la Mythologie
Egyptienne &c ceux des Traditions hébraïques ,
dont celles-ci , par conséquent , sembleroient être
la première source. Et si nous avons apperçu l’histoire de l’homme , dans les principales Traditions
mythologiques , à plus forte raison , devons-nous
la reconnoître dans des faits qui paroissent avoir
été le type & le germe des plus célébrés de ces
Traditions.
D’ailleurs , on y voit réunis les faits aux dogènes , & X action à la doctrine j tandis que dans
toutes les autres Traditions , ces deux chose*
( A z ) sont
$ Tableau
sont presque toujours séparées. Les Traditions Mythologiques Egyptiennes & Grecques ne contiennent que des faits & fort peu de doctrine : les Livres théogoniques des Parfis , des Chinois , & de
tous les Peuples qui , dans un sens opposé , se sont
également éloignés de leur souche primitive , renferment plus de doctrine que de faits ; parce que
tous ces Peuples ont négligé la véritable science
de l’homme , qui doit s’égarer dans ses faits ,
quand il ne les réglé pas par la morale } & qui
ne se borne à moraliser que lorsqu’il ne fait pas
agir.
Mahomet , qui a écrit & pris naissance parmi
les defeendans des Hébreux , imite leurs Livres en
cette partie. Dans le Coran , la doctrine & les
faits historiques y paroissent alternativement ; &
quoique ce Livre , à quelques traits de lumière
près , ne soit qu’un recueil informe , rempli de
préceptes impuissans : quoiqu’il ne ramene point
les hommes à leur vraie nature , & qu’il avilisse
les moyens par lesquels la SageflTe suprême prépare leur régénération , il laisse assez connoître
qu’il est l’enfant naturel de l’enfant naturel du Judaïsme.
C’est même par son émanation du Judaïsme,
qu’il nous montre plus clairement son illégitimité ; parce que les choses réelles , & qui tendent
à un but vrai , se perfectionnent par le temps ,
au
Naturel. f
au lieu de se détériorer j & plus elles avancent
en âge , plus elles doivent faire éclater leur
beauté , leur grandeur , leur simplicité , ou pour
nieux dire , leur rapport avec les loix pures &
vivantes de ce Type premier , que tous les Etres
sont chargés de manifester chacun dans leur
classe.
Loin que le Mahométifme se présente fous cet
afpeél: , & qu’il soit plus parfait que l’Ifmaëlifme &
que le Judaïsme , il est infiniment au-dessous de
l’un & de l’autre. Il n’a ni les fcicnces divines des
Hébreux , ni les Jciences naturelles d’Ismaël : &
s’étant séparé de la force & de l’intelligence , il
n’a pu mettre à la place que les droits du glaive &
le régné des sens.
Si les Livres des Hébreux , malgré leurs expressions obscures , malgré leur singularité , ou
même l’atrocité de la plupart de leurs récits ,
nous annoncent d’autçes droits , d’autres pouvoirs j s’ils réunissent les faits à des dogmes plus
relatifs à notre Etre, & plus propres à nous rappeller les Vertus de notre Principe * s’ils nous
prélentent des tableaux plus expressifs de ce que
l’homme cherche , & de ce qu’il peut obtenir ;
enfin , si ces Livres n’offrent pas une seule idole
matérielle parlante , & qu’ils ne mettent en action que des animaux vivans , des hommes , ou
des Etres supérieurs , on doit leur donner un
(A3) rang
6 Tableau
rang diffingué parmi tous les Livres traditionnels,
qui nous sont connus.
Il n*est pas jusqu’au nom d 'Hébreu ( Ghibri ) qui
ne soit le véritable type de l’homme aéluel ; il
signifie passant , ou pajjagcr , pour indiquer à.
l’homme ce qu’est son séjour sur la Terre.
On trouve en effet dans ces Livres , des rapports
évidens avec les vérités les plus profondes , soit in-,
tellectuelles , soit sensibles.
Les produirions universelles y sont représen-i
$ées comme étant le fruit de ces facultés invisibles qui précèdent [tout acle quelconque. Le mot
JRofch signifiant le Principe , la tête , ou le séjour
de la pensée , peut signifier la pensée même
hereshit , qui est: le premier mot dn texte hébreu
peut donc se rendre aulfi - bien par ces mots 9
Dans la pensée , que par ceux-ci , Au commence -
ment , qui ne tombent que sur le temps. Ainsi ,
làns rejetter cette verfionj Au commencement Dieu
créa , &c. on pourroit lire intelleiTuellement , Dans,
la pensée Dieu créa , &c. on y trouveroit une vérité de plus.
Les produirions universelles y sont représentées comme étant le fruit de plusieurs agens , par
les exprelTions singulières Bara Elohim , les Dicux:
créa : image parlante de la vérité des choses premières., dans laquelle on voit à la fois un seul fait
&
Naturel. 7
& fïx agens concourant à le produire ; d’autant
que le mot Elohim offre six lettres dillindes dans
sa prononciation , & qu’il les porte en caractères
dans la version grecque de Sanchoniaton , quoiqu’il
n'en porte que cinq dans l’hébreu.
C’est: donc une idée foible & saillie que la
crainte de mettre des bornes à la toute-puilfance
du Principe universel de la vie , en lui reconnoilfant des agens secondaires qui opèrent pour lui
les choses périlfables , & qui les tiennent en action. pendant la durée qu’il leur prescrit ; car cette
puilïànce éclate d’autant plus , en ordonnant des
résultats qui sont pcnduellement exécutés , & i{
est des œuvres que sa grandeur & sa sublime
simplicité ne lui permettent pas d’exécuter ellemême.
Ceux qui ont voulu jetter du ridicule sur ces expreüïons extraordinaires , les Dieux créa , n’ont fait
que montrer qu’ils avoient peu de connoissance des
vérités naturelles.
Ils ont affecté de traduire par il fit , le mot
Bara , qui signifie également il produisit , il créa .
Ne nous lailïons pas tromper ; cette expressïon ,
il fit y annonceroit une coéternité de la matière
avec Dieu , qui n’auroit eu d’autre œuvre à faire
que de la modifier , pendant que cette coéternité n’appartient qu’au Principe immatériel de la
matière.
(A4) Les8
Tableau
Les produirions immatérielles sont représentées
dans ces Livres , comme servant de base & de
siège à l’Esprit de Dieu , qui , selon les Traductions vulgaires, étoit porté sur les eaux , c’est-àdire , sur les germes primitifs & invisibles de l’Univers , comme nous voyons que dans l'ordre de
l’Univers corporisé , l’eau est le germe primitif des
formes matérielles.
Au lieu de Yesprit de Dieu , les traduftions
auraient dû dire , l'aclion fécondante de ces
Age ns y Elohim , préposés à la production de ce
grand œuvre ; car dans l’hébreu les noms propres sont réels & essentiellement constitutifs. Or
le mot Rouach , qu’on a traduit par Esprit ,
n’est point de cette classe j il ne signifie que le
Jouffle y que X expiration ; lors donc qu’on l’applique aux émanations & avions supérieures , ce ne
peut être que par analogie au souffle des vents ,
à l’expiration des animaux , laquelle dans sa
classe est une forte d’émanation ; mais ni dans
l’un , ni dans l’autre exemple , cette forte d'émanation ne doit porter le nom de l’Etre même qui
en est le Principe; & il ne faut point confondre
l’aérion avec l’agent , si l’on veut marcher avec
justesse.
Rassemblons donc ici les trois tableaux contenus dans ces trois mots , Bereshit , Elohim ,
Rouach ; l’un nous présente la pensée suprême
concevant
N A T U R 1 Z. 9
concevant la production de l’univers ; le fécond ,
le nombre des agens , ou le plan actif de son
exécution ; le troisième , le moyen par lequel
cette exécution se réalise ; & nous reconnoîtrons
dans ces trois agens un rapport naturel avec les
trois facultés intellectuelles dont j’ai ci -devant
démontré l’existence dans l’homme.
Quant au développement sensible de ces productions universelles , on voit dans ces Livres qu’il
s’est opéré par un moyen semblable à celui que
l’homme emploie pour l’exécution de sa volonté ;
puisque , s’il ne parle , de quelque maniei e que ce
soit , à ceux qu’il veut faire agir , cette volonté
demeurera nulle & sans effet.
Enfin , ces productions universelles y sont représentées comme séparant les eaux inférieures
d’avec les eaux supérieures , les ténèbres d’avec
la lumière j par conséquent tel est le but de
leur existence , puisque telle est leur loi ; jpuifqu’aujourd’hui même , les moindres végétations
corporelles n’acquierent la vie & ne la conservent qu’en occupant une place intermédiaire entre le ténébreux séjour de leur formation & la
région d’où descend la lumière élémentaire.
Tableau sensible d’une plus inportante séparation , qui a été opérée par l’origine de l’Univers ? qui s’est répétée sur l’homme prévaricateur ,
îd Tableau
teur , sur toute sa postérité , & qui pour disparoître n’attend rien moins que le concours & le
complément de .Paélion de tout ce qui a reçu
I’existence.
Ce grand fait est même indiqué par, le mot
A reti y Terre , qui signifie également Région ,
Univers ; car il dérive du verbe Ra[at{ , il a
brisé , il a resserré 9 comprimé ’. Et l’on doit d’autant moins se défier de cette idée , que le mot
Aret{ a conservé dans la plupart de nos Langues modernes une similitude évidente avec sa
racine , tant pour la forme que pour le sens.
L’Allemand appelle la terre erd y l’Anglois }
hearth ; le Latin par inversion , terra , d’où le
François terre , arrêter , hart. Toutes expressions
où la forme & le sens primitif sont aisés à reconnoître j & voilà pourquoi la terre est appellée le
théâtre d’expiation.
Les loix de la Physique sont exposées dans
ces Livres avec une entière juftefTe, & la divi—
fion sénaire , fous laquelle l’Ecrivain présente
symboliquement par des jours y l’œuvre de la formation des choses temporelles , est conforme à
la Nature. C’est cette loi manifestée dans le rapport du rayon à la circonférence , par laquelle
l’Ecrivain a voulu nous apprendre que c’est un
nombre de six aélions réunies qui a concouru à
la
Naturel. il
la corporisation matérielle de l’Univers ; que ce
nombre de six actions doit par conséquent diriger toutes les choses sensibles , comme il a dirigé
leur origine $ qu’il doit se faire connoître non
seulement dans la direction des corps universels &
particuliers , mais même dans les temps qui leur
sont accordés pour leur existence.
Indépendamment du rapport métaphysique
sénaire du rayon à la circonférence , ces vérités
sont représentées dans la partie céleste , où six;
astres planétaires agirent & le meuvent fous
l’œil d’un septième astre qui est leur chef & leur
dominateur.
Elles le sont matériellement dans les six puififances simples de la méchanique , qui fervent de
mobiles fondamentaux à tous les mouvemens des
corps.
Elles le sont temporellement & intellectuellement dans la musique , qui ne peut avoir de mouvement régulier , sans que sa marche soit sénaire ;
car , quoique nous n’appercevions sensiblement
qu’une quinte entre la dominante & la tonique ,
il n’en est pas moins vrai que cette quinte renferme deux tierces très-distin£tes.
Enfin , elles le sont corporellement dans les six
globules lymphatiques & blancs , qui , selon les
Phylïologiftes , constituent chaque globule rouge
dfe notre sang.
U
12
Tableau
Les peuples de l’Orient , par lesquels toutes les
Sciences se sont communiquées dans l’Univers ,
nous offrent des faits qui viennent à l’appui du
principe que nous avançons : dans toutes leurs
mesures de temps , dans toutes leurs périodes , ils
procèdent par le nombre six , ou par ses multiples ; &- la fameuse période de six cens ans , connue de toute antiquité par ces nations primitives ,
est au dessus de toutes les périodes dont les Astronomes ont fait ensuite la découverte & l’emploi
en différens lieux de la Terre.
Enfin y les Peuples de l’Amérique avoient la
persuasion que l’Univers avoit été formé par six
hommes , qui , avant qu’il y eût une terre , étoient
portés dans l’air au gré des vents. D’où l’on peut
inférer que des rapports aussi exaffs , connus
de ces Nations si éloignées & si étrangères les
unes aux autres , n’auroient pas lieu , si en suivant
la division sénaire de la circonférence par le
rayon , elles n’avoient suivi la vraie mesure naturelle des choses créées. D’où on peut également
conclure que l’Ecrivain Hébreux ne nous a rien
transmis d’imaginaire , en nous représentant la
formation de l’Univers par les loix de ce même
nombre.
Ce nombre de six jours , qui ne peut être que
{ymbolique , puisque Dieu agissant au sommet de
l'angle y ne connoit point de temps j puisque nos
jours
Naturel*.
jours temporels ne se forment que par les révolutions du Soleil , & que selon l’Historien même , le
Soleil ne fut formé que le quatrième jour ; ce
nombre , dis - je , annonce par sa division en
deux ternaires , la loi d’action & de réaction
nécessaire pour Pexiftence & la production des
Etres corporels ; &c ce nombre est observé par
l’Ecrivain Hébreu.
Car il représente la terre , & tout ce qui tient à
elle , comme le premier ternaire ; puisque c’est au
troisième jour que toutes ces choses se trouvent
formées ; & il représente les astres y & tout ce qui
ne tient pas essentiellement à la terre , comme le
fécond ternaire dominant & réactionnant sur le
premier.
Ce n’est que dans ce fécond ternaire , que
tout Etre ayant vie prend naissance , & il n’est
pas indifférent de remarquer que le Soleil & la
Terre remplissent alors des fonctions semblables
à celles que nous leur voyons faire aujourd’hui;
puisque c’est par la chaleur de ce Soleil agissant
au quatrième jour sur la Terre formée le troisième , que tous les animaux reçurent Pexiftence r
loi qui se répété dans la réproduction de toutes les
espèces , par la jonction du mâle & de la femelle.
Ici la Physique nous arrête. Nous présentons
la production de l’Univers comme s’étant faite
sans
*4 T À B L E A tî
sans temps , & le globe terrestre offre des tfacësapparentes d’une formation lente & successive $
nous préséntons la naissance de l'Univers comme
un seul fait > & la surface de la terre est couverte
de nombre de substances qui semblent n’avoir pu
naître , & se consolider qu’à la fuite de plusieurs
sîecles ; enfin , la chronologie des Livres hébreux
donne au monde une antiquité médiocre , comparée à celle que paroissent lui attribuer les observations faites sur la Nature. Il faut examiner
ces difficultés.
Les Observateurs de la Nature enseignent
qu’une chaleur si extrême a accompagné l’origine
des choses , que l’Univers a été long-temps inhabitable après le moment de sa naifïànce.
Nous leurs demanderons d’abord si leur penfcé
ne répugne pas à cette progression tardive , à
cette suspension dans l’exécution des œuvres
d’une main puissante i qui par fâ nature ne peut
être un instant sans agir ; nous leur demanderons
en même temps quel but , quel objet remplira
cet intervalle qu’ils veulent admettre entre l’origine des choses & leur formation ; quelle deftinaiion ils supposéront à un Monde sans Habirans :
car nous montrer des œuvres sans but , sans objet i
c’est nous peindre dans son Auteur , un Etre dépourvu de sagesse ; & ce seroit abuser de la raison
que de l’employer à nous annoncer un tel Etre.
Ils
Naturel. ï j
Ils n’ont enfanté ces systèmes , qu’en s’appuyant
Sur les faits secondaires qui se trouvent fous leurs
yeux , tels que la réproduction actuelle des Etres
particuliers , qui ne s’opère que dans des espaces
de temps proportionnels à leur classe , & tels que
tes sédimens & les différentes couches de fubftan®
ces minérales , qui ne s’accumulent plus qu’à la Ion*
gueur des siecles.
Ces comparaisons les ont trompés ; ils n’ont
pas distingué les faits féconds y des faits premiers ,
les productions inférieures & passives , des produisions primordiales mues par une vivante activité.
C’est une loi confiante que plus les Etres sont
rapprochés du Principe primitif, plus leur force génératrice est puissante ; & cette puissance se montre non-seulement dans les qualités de la production , mais aussi dans la célérité avec laquelle elle
est engendrée ; parce que le Principe primitif étant
indépendant du temps , les Etres ne peuvent s’e%
lever vers lui , sans jouir , selon leur mesure & leur
nombre , de ses droits & de ses vertus. Et si l’on
en veut trouver la preuve dans l'homme même , il
suffit de comparer la lenteur de ses mouvemens
sensibles & corporels , avec la promptitude de son
Etre intellectuel , qui ne connoît ni temps , ni espace , & qui se transporte sur le champ en pensée
dans les lieux les plus éloignés.
Mais
\6 Tableau
Mais sans sortir de la classe phyftque , remarquons que plus la croissance des Etres est lente ,
plus le germe qui les produit est grossier. C’est
pour cela que les germes de tous les Etres particuliers de la Nature sont corporels & visibles , attendu que leurs productions ne se forment que par
une fuite de temps. Mais la création générale étant
le fruit d’un Principe & d’un germe , qui ne sont
point corporels , mais qui sont inviftbles , comme
les mobiles intérieurs qui nous dirigent dans tous
nos aCtes , cette création générale doit être née
sans temps.
On ne niera donc pas que les Principes qui ont
produit la Terre & l’Univers matériel , ne soient
supérieurs aux principes terrestres qui ont engendré les animaux & les plantes. En outre , les animaux & les végétaux ont dû avoir dans l’origine
une force , une vie supérieures à celles dont ils
jouissent aujourd’hui , puisque la Nature s’altere ,
comme toutes les choses corruptibles ; par conséquent les animaux & les végétaux actuels pourroient être regardés comme des fruits secondaires
relativement aux anciens , & â ceux que la terre
principe a engendré par la chaleur immense de
fcn feu central , de même que ces derniers sont
secondaires par rapport aux sources inviftbles &
supérieures qui ont constitué la Nature univerfellç.
! Naturel : 17
Dans l’ordre physique aCluel , nous pouvons
difficilement trouver des preuves de cette vérité :
tout y étant sécondaire , les différences entre
les réproductions & leur Principe , quoique
bien certaines , sont trop peu sensibles pour
trouver place dans des démonstrations rigoureuses ; & d’ailleurs , quand ces reproductions arrivent à leur dernier terme , elles reprennent le
sens inverse des productions primitives , parce
que le cercle doit se fermer. C'est pour cela que
le ver étant tombé dans l’état de chryfaîide , en
fort avec l’éclat du papillon , d’où doivent sortir
de nouveaux vers , & c’est; pour cela que tous les
mortels , en s’engloutissant dans les sombres horreurs de la terre , touchent de plus près aux rayons
purs de la lumière , que lorsqu’ils erroient sur
cette surface.
Mais si nous n’avons pas des preuves aCtuelles
& aflives de la différence des Principes premiers
& féconds , nous en avons au moins d’analogie.
Premièrement , dans plusieurs expériences remises à la disposition de ceux qui sachant dégager plus ou moins le feu principe , opèrent des
végétations matérielles en un temps plus court
que celui qu’emploie la Nature pour la reproduction des siennes. Secondement , dans la nubilité précoce des animaux qui habitent les cli-*
mats voisins de l’Equateur j enfin dans l’altéraII. partie. ( B ) tion
j8 Tableau
tion que la Nature éprouve à mesure qu’elle
s’éloigne de l'époque de sa formation , puisque
par les os énormes & les végétaux pétrifiés qui
nous restent de ces temps anciens , il est: confiant
que les premières productions ont dû être beaucoup plus fortes y plus vigoureuses que celles de
nos jours , & que même par l’épuisement de la
Nature , plusieurs espèces , soit aquatiques , foi»
terrestres , se sont perdues.
S’il est: évident que dans tous les genres , les
Principes secondaires sont inférieurs aux Principes primitifs , pourquoi donc les assimiler ?
pourquoi vouloir égaler des Agens si disproportionnés : & ceux qui prononcent d’après de
semblables calculs , ne sont-ils pas exposés à des
faux résultats.
La lenteur des reproductions journalières de la
Nature ne doit donc rien faire contre l'activité
des Agens qui ont dirigé l’origine des choses &
toutes les productions primordiales.
Quand les Observateurs veulent considérer
l’origine de ces substances calcaires qu’ils appercoivent sur toute la surface de la terre , elles
» '
présentent deux difficultés ; l’une relative à leur
énorme multitude , & l’autre aux temps qui
ont été nécessaires pour les consolider & les
convertir en pierres.
Mais
» Nature u
Maïs la même doctrine de cette grande chaîèur centrale , ne suffisoit-elle pas pour reToudre
ces questions , sans recourir à des explications qui
contrarient l'idée naturelle que nous avons de
l’activité du grand Etre , & qui ne peuvent être!
avouées de la raison , parce qu’elles ne lui présentent que des ouvrages sans but & sans objet?
Sans doute , la chaleur centrale a été plus
grande quelle ne Pest aujourd’hui ; mais il ne
faut pas croire qu’elle l'ait été au point de rendre
la terre inhabitable ; ce qui contredirait la fagclle
de ia Nature 6c l’objet de son existence. Il fùffit
qu elle l’ait été allez pour donner subitement
nailïance aux productions primitives , qui à leur
tour 1 auront pu donner à de nombreuses productions secondaires , dans un temps plus court qu’il
n en faut aujourd’hui pour lès mêmes faits.
C’est cette chaleur qui a pu promptement con«:
solider les minéraux , vitrifier les granits , les
grais , les jafpes , le porphyre , le roc vif , les
quartz ; en un mot , opérer toutes les vitrificatons
qui composent le sommet des montagnes & la
plupart des rochers. C’est cette chaleur qui a pu
•alciner aussi rapidement cette multitude de coquillages , d’où sont réfulrés les marbres , les
fpaths , les craies , les stalactites , & toutes les
productions qui peuvent se convertir en chaux.
C’elt cette même chaleur qui aurait pu lier à des
( B 2 ) substances
lù Tabiêat;
substances argilleufes , & à des terres calcaires j
ces énormes bancs de coquilles entières & parfaitement conservées , qui se rencontrent dans
plusieurs lieux de la Terre.
D’ailleurs on r.e peut se dispenser de reconnaître également l’action de l’eau dans ces grands
événemens : tout nous annonce qu’elle y a agi
avec autant de puissance que le feu ; car elle
confoîide encore tous les jours des bafaîtes , des
laves , & autant de substances vitrifiables , métalliques & calcaires qu’elle en dissout , comme
le feu en divise autant qu’il en confoîide & qu’il
en vitrifie. Enfin , si l’action du feu se démontre
encore fous nos yeux , en nous offrant des volcans jusqu’au milieu des mers , celle de l’eau
n’ed point sensible , en ce qu’elle opéré journellement des décompositions & des récompofitions terrestres. Car ce ne seroit pas avoir la première idée de la Nature , que de croire que le feu
y puisse agir sans l’eau , & l’eau sans le feu , puisqu’ils sont toujours contenus l’un dans l’autre , &
que sans leur combinaison inconnue aux hommes , la nature même ne seroit point , &: rien en elle
n’auroit de forme.
Si nous sommes convaincus que le feu a agi
dans les premiers temps de l’explosion de» choses
avec infiniment plus d’activité qu’il ne le fait aujourd’hui , & que cette diminution de chaleur soit
la
Naturel. 2.1
la cause de la ftcrilice aéluelle des Pôles , ôc de
la perte de plusieurs espèces d’animaux terrestres ,
nous devons porter de l’eau le meme jugement :
d’autant que nous la voyons sensiblement diminuer sur la terre , & que l’on a aussi des preuves
que des espèces d’animaux aquatiques se sont détruites.
Enfin , la terre elle-même eut son action à
remplir dans ces premiers temps ; & cette
action eut aussi plus d’intensité qu’elle n’en
peut avoir aujourd’hui : car si le feu est le
commencement &; la fin de l’élément , si l’eau est
le commencement & la fin de la corporation
la terre est le commencement & la fin de la
forme.
Les forces de ces élémens se balancent donc
l’une par l’autre ; &: c’est quand ils cesseront
d’être en équilibre que l’univers cessera d’exister.
Disons , en passant , que le feu étant le commencement & la fin de l’élément , tout annonce
que le feu terminera l’existence de l’Univers ,
comme c’est lui qui l’a commencée : & voici la
marche de cet agent , â la fois créateur & destructif. La terre s’affaisse depuis son origine vers son
feu central pour s’y réunir ; le ciel des Planètes
la fuit pour s’y réunir avec elle. Nous nous en
appercevons peu corporellement , parce que l’atmosphère est emporté avec toute la machine ;
(B 3 ) mais
iz Tableau