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de la Vérité.
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DES ERREURS
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de la Vérité ,
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LES HOMMES RAPPELLES
AU PRINCIPE UNIVERSEL
DE LA SCIENCE;
Ouvrage dans lequel, en faisant remarquer aux Observateurs
l'incertitude de leurs Recherches , & leurs Méprises continuelles, on leur indique la route qu'ils auroient dû
suivre y pour acquérir l'évidence Physique sur l'origine
du bien & du mal , sur l'Homme > sur la Nature maté~
rielle y la Nature immatérielle > & la Nature sacrée , sur
la base des Gouvernements politiques , sur l'Autorité des
Souverains y sur la Justice Civile & Criminelle y sur
les Sciences y les Langues y & les Arts.
Par un Ph In
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L'Ouvrage que j'offre aux hommes
n'est point un recueil de conjectures , ce
n'est point un système que je leur préfente , je crois leur faire un don plus
utile. Ce n'est pas néanmoins la Science
même que je viens leur apporter : je
sais trop que ce n'est pas de Phomme
que l'homme doit l'attendre t c'est feulement un rayon de leur propre flambeau
que je ranime devant eux , afin qu'il les
éclaire sur les idées fausses qu'on leur a
données de la Vérité , de même que sur
les armes foibles & dangereuses que des
mains mal sûres ont employées pour la
défendre.
J'ai été vivement affecté, je l'avoue,, en
jetant les yeux sur l'état actuel de la Science ; j'ai vu combien les méprises l'ont défigurée , j'ai vu le voile hideux dont on Ta
couverte , & pour l'intérêt de mes semblables , j'ai cru qu'il étoit de mon devoir
de l'arracher.
Sans doute que pour une telle entreprise,
il me faut plus que des ressources ordia naires ;
i # •*> > 1 1 «-
naires : mais , sans m 'expliquer sur celies
que j'emploie , il suffira de dire qu'elles
tiennent à la nature même des hommes ,
qu'elle: ont toujours été connues de quelques-uns d'entr'eux depuis l'origine des
choses 3 & qu'elles ne seront jamais retirées totalement de dessus la Terre, tant
qu'il y aura des Etres Pensants.
C'est- là où j'ai puUc f évidence & la
conviction des vérités dont la recherche
occupe tout l'Univers.
Après cet aveu , si l'on m'accusoit encore d'enseigner une Doctrine inconnue 7
on ne pourroit pas au moins me soupçonner d'en être l'inventeur , puisque si
elle tient à la nature des hommes , non
seulement elle ne vient pas de moi y mais
même il m'eût été impossible d'en établir
solidement aucune autre.
Et vraiment, si le Lecteur ne prononce
pas sur l'Ouvrage , avant d'en avoir apperçu l'ensemble & la liaison ; s'il se donne !e temps de sentir le poids &: l'enchaînement des principes que je lui expose ,
il conviendra qu'ils sont la vraie clef de
toutes les Allégories & des Fables Mystérieuses
♦-» 1 1 1 «*
rieuses de tous les Peuples , la fource première de toutes les espèces destitutions , le modèle même des Loix qui
dirigent l'Univers & qui constituent
tous les Etres ; c'est-à-dire , qu'ils servent
de base à tout ce qui existe & à tout
ce qui s'opère, soit dans l'homme & par la
main de l'homme , soit hors de l'homme
& indépendamment de sa volonté ; & que
par conséquent , hors de ces Principes p il
ne peut y avoir de véritable Science.
Delà il connoîtra plus facilement encore., pourquoi l'on voit parmi les hommes
une variété universelle de Dogmes & de
Systèmes > pourquoi l'on apperçoit cette
multitude innombrable de Sectes Philosophiques ^ Politiques & Religieuses, dont
chacune est aussi peu d'accord avec ellemême, qu'avec toutes les autres Sectes ;
pourquoi malgré les efforts que les Chefs
de ces différentes Sectes font tous les
jours pour se former une Doctrine stable
sur les points les plus importants , & pour
concilier les opinions particulières , ils ne
peuvent jamais y parvenir ; pourquoi ,.
n'offrant rien de fixe à leurs Disciples ,
a il non
4* I V «•
non seulement ils ne les persuadent
pas, mais ils les exposent même à se
défier de toute Science > pour n'en
avoir connu que d'imaginaires ou de vicieuses ; pourquoi enfin les Instituteurs &
les Observateurs montrent sans cesse à
découvert qu'ils n'ont ni la règle , ni la
preuve du vrai ; le Lecteur conclura ^
dis- je , que si les principes dont je traite ,
sont le seul fondement de toute vérité ,
c'est pour les avoir oubliés^ que toutes ces
erreurs dévorent la Terre, & qu'ainsi il
faut qu'on les y ait presque généralement méconnus , puisque l'ignorance &
l'incertitude y sont comme universelles.
Tels sont les objets sur lesquels l'homme qui cherche à connoître, pourra trouver ici à se former des idées plus saines
& plus conformes à la nature du germe
qu'il porte en lui-même.
Cependant , quoique la Lumière soit
faite pour tous les yeux , il est encore plus
certain que tous les yeux ne sont pas faits
pour la voir dans son éclat. C'est pour cela
que le petit nombre des hommes dépositaires des vérités que j'annonce, est voué
à
«-» V •«•
à la prudence & à la discrétion par les engagements les plus formels.
Aussi me suis-je promis d'user de beaucoup de réserve dans cet écrit , & de m'y
envelopper souvent d'un voile que les
yeux les moins ordinaires ne pourront
pas toujours percer, d autant que j'y parle
quelquefois de toute autre chose que de
ce dont je parois traiter.
Par la même raison y quoique je réunisse sous le même point de vue un nombre considérable de sujets différents , à
peine ai-je montré l'esquisse du vaste tableau que je pouvois offrir ; néanmoins
j'en dis assez pour donner à penser au
plus grand nombre > sans en excepter
ceux qui en fait de Science , jouissent
de la plus haute célébrité.
Mais n'ayant pour but que le bien de
l'homme en général , & sur-tout ne voulant point faire naître la discorde parmi
les individus , je n'attaque directement, ni
aucun des Dogmes reçus , ni aucune des
Institutions Politiques établies ; & même
dans mes remarques sur les Sciences & sur
les différents Systèmes, je me suis interdit
tout
-» V I «-
tout ce qui pourroit avoir le moindre rapport avec des objets trop particuliers.
De plus , j'ai cru ne devoir employer
aucune citation, parce que premièrement,
je fréquente peu les Bibliothèques, & que
les Livres que je consulte ne s y trouvent
pas ; en second lieu , parce que des vérités qui ne reposeroient que sur des témoignages , ne seroient plus des vérités.
Il est à propos , je pense , d'exposer ici
Tordre & le plan de cet Ouvrage. On y
verra d'abord quelques observations sur le
bien & le mal , pourquoi les Systèmes
modernes ont confondu l'un & l'autre > &
ont été forcés par-là d'en nier les différences. Un coup d'œii jeté rapidement sur
Thomme , éclaircira pleinement cette difficulté, & apprendra pourquoi il se trouve
encore dans la plus profonde ignorance y
non seulement sur ce qui l'environne, mais
encore sur sa véritable nature. Les distinctions qui se trouvent entre ses facultés, se
confirmeront par celles que nous ferons
remarquer même entre les facultés des
Etres inférieurs ; par-là nous démontrerons
l'universalité d'une double loi dans tout ce
qui
4* V 1 1 <<*
qui est scumîs au temps. La nécessité d'une troisième loi temporelle , sera encore
bien plus clairement prouvée en faisant
voir que la double loi est absolument dans
sa dépendance.
Les méprises qui ont été faites sur tous
ces objets , dévoileront clairement la
cause de l'obscurité , de la variété & de
l'incertitude qui se montrent dans tous
les ouvrages des hommes „ de même que
dans toutes les Institutions tant civiles
que sacrées , auxquelles ils sont enchaînés 5
ce qui apprendra quelle doit être la vraie
source de la Puissance Souveraine parmi
eux , & celle de tous les droits qui constituent leurs différents établissements. Nous
ferons les mêmes applications sur les principes reçus dans les hautes Sciences , &
principalement dans les Mathématiques ,
où l'origine &: la véritable cause des erreurs paroîtront avec évidence.
Enfin , nous rappellerons à l'homme
celui de ses attributs naturels3 qui le distingue le mieux des autres Etres , & qui est
îe plus propre à le rapprocher de toutes
les connoissances qui conviennent à sa
nature.
nature. Tous ces objets sont renfermés
dans sept divisions , lesquelles quoique
reposant toutes sur la même base , offrent
cependant chacune un sujet différent.
Si quelques-uns avoient peine à admettre les principes que je viens rappeller aux
hommes , comme leur embarras ne viendroit que de ce qu'ils auroient suivi leur
propre sens & non celui de l'Ouvrage ,
ils ne doivent pas attendre de moi d'autres
explications , d'autant que pour eux., elles
ne seroient pas plus claires que l'Ouvrage
même.
On s'appercevra facilement , en lisant
ces réflexions , que je me suis peu attaché
à la forme , & que j'ai négligé les avantages de la diction ; mais si le Lecteur est
de bonne foi , il conviendra que je m'en
suis encore trop occupé , car mon sujet
n'en avoir pas besoin.
DES
DES ERREURS
E T
de la Vérité >
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Les Hommes rappelles au Principe universel
de la Science.
ïE s T un spectacle bien affligeant , lorsqu*on
veut contempler l'homme , de le voir à la fois
tourmenté du désir de connoître , n apperce^
vaut les raisons de rien, & cependant ayant
l'audace & la témérité de vouloir en donner
à tout. Au lieu de considérer les ténèbres qui
l'entourent , & de commencer par en sonder la
profondeur ; il s'avance , non seulement comme
s'il étoit sûr de les dissiper , mais encore comme
s'il n'y avoit point d'obstacles entre la Science &
lui : bientôt même s'efforçant de créer une Vérité , il ose la mettre à la place de celle qu'il
devroit respecter en silence, & sur laquelle il
n'a presque aujourd'hui d'autre droit, que de la
désirer & de l'attendre.
A Et
1 De la Cause des Erreurs.
Et en effet, s'il est absolument séparé de la
Lumière, comment pourra-t-il seul allumer le
flambeau qui doit lui fervir de guide ? Comment pourra-t-il, par ses propres facultés,
produire une Science qui levé tous ses doutes ?
Ces lueurs & ces apparences de réalité qu'il croit
découvrir dans les prestiges de son imagination, ne s'évanouissent-elles pas au plus simple
examen ? & après avoir enfanté des fantômes
sans vie 6c sans consistance , ne se voit-il pas
forcé de les remplacer par de nouvelles illusions,
qui bientôt après ont le même sort , & le laissent plongé dans les plus affreuses incertitudes ?
Heureux , néanmoins , si sa foiblesse étoic
l'unique cause de ses méprises ! sa situation en
seroit beaucoup moins déplorable , car ne pouvant * par sa nature , trouver de repos que
dans la vérité, plus les épreuves seroient douloureuses, plus elles serviroient à le ramener
au seul but qui soit fait pour lui.
Mais ses erreurs prennent encore leur source
dans sa volonté déréglée ; on voit que loin
d'employer à son avantage le peu de forces qui
lui restent, il les dirige presque toujours contre
la Loi de son Etre : on voit , dis-je , que loin
d'être retenu par cette obscurité qui l'environne,
c'est de sa propre main qu'ils se met le bandeau
sur les yeux. Alors, n'entrevoyant plus la moindre clarté, le désespoir ou la frayeur l'entraînent ,
6c
De la Cause des Erreurs. j
& îl se jette lui - même dans des sentiers
dangereux qui l'éloignent à jamais de sa véritable route.
Ceft donc par ce mélange de fbiblesses &
d'imprudences que se perpétue l'ignorance de
l'homme ; telle est la fource de ses inconséquences continuelles; en sorte que, consumant
ses jours dans des efforts inutiles & vains , on
doit peu s'étonner que ses travaux ne produisent aucuns fruits , ou ne laissent après eux
que de l'amertume.
Toutefois lorsque je rappelle ici les écarts &
la marche inconsidérée de mes semblables , je
suis bien éloigné de vouloir les avilir à leurs
propres yeux ; le plus ardent de mes vœux , au
€ontraire, seroit qu'ils ne perdissent jamais de
vue la grandeur dont ils sont susceptibles. Puisseje au moins y contribuer en essayant de faire
évanouir devant eux les difficultés qui les arrêtent, en excitant leur courage, & en leur montrant la voie qui mené au but de leurs désirs î
Au premier coup d'œil que l'homme voudra
jeter sur lui-même , il n'aura pas de peine à
sentir, & à avouer qu'il doit y avoir pour lui
une Science ou une Loi évidente, puisqu'il yen
a une pour tous les Etres , quoiqu'elle ne soit pas
universellement dans tous les Etres , & puisque
même , au milieu de nos foiblesses , de notre
A 2 ignorance
4 De la VcritL
ignorance & de nos méprises , nous ne nous
occupons qu'à chercher la paix & la lumière.
Alors, quoique les efforts que l'homme faic
journellement pour atteindre au but de ses recherches, aient si rarement des succès, on ne doit
pas croire pour cela que ce but soit imaginaire ,
mais seulement que l'homme se trompe4 sur la
route qui y conduit, & qu'il est, par conséquent,
dans la plus grande des privations, puisqu'il ne
connaît pas même le chemin par lequel il doit
marcher.
On peut donc convenir dès à présent que le
malheur actuel de l'homme n'est pas d'ignorer
qu'il y a une vérité , mais de se méprendre sur
la nature de cette vérité ; car ceux-mêmes qui
ont prétendu la nier & la détruire , n'ont jamais
cru pouvoir y réussir sans avoir une autre vérité
à lui substituer. Et en effet , ils ont revêtu leurs
opinions chimériques, de la force, de l'immutabilité, de l'universalité, en un mot, de toutes
A
les propriétés d'un Etre réel & existant par soi ;
tant ils sentoient qu'une Vérité ne sauroir être
telle sans exister essentiellement , sans être
invariable & absolument indépendante, comme
ne tenant que d'elle-même la source de fon existence; puisque, si elle l'avoit reçue d'un autre
Principe, celui-ci pourroit la replonger dans
le néant ou l'inaction dont il l'auroit tirée.
Ainsi , ceux qui ont combattu la vérité , ont
prouvé
Du Bien & du Mal 5
prouvé par leurs propres systèmes qu'ils avoient
l'idée indestructible d'une Vérité. Répétons-le
donc , ce qui tourmente ici-bas la plupart des
hommes , c'est moins de savoir s'il y a une Vérité, que de savoir quelle est cette Vérité.
Mais ce qui trouble ce sentiment dans
l'homme , & obscurcit si souvent en lui les
rayons les plus vifs de cette lumière , c'e.st le
mélange continuel de bien & de mal , de clartés
& de ténèbres, d'harmonie & de désordres qu'il
apperçoit dans l'Univers & dans lui-même. Ce
contraste universel l'inquiète , & répand dans
ses idées une confusion qu'il a peine à démêler.
Affligé, autant que surpris, d'un si étrange
assemblage , s'il veut l'expliquer, il s'abandonne aux opinions les plus funestes , en sorte
que cessant bientôt de sentir cène même Vérité, il perd toute la confiance qu'il avoit en
elle. Le plus grand service qu'on pût lui rendre dans la pénible situation où il se trouve,
seroit donc de lui persuader qu'il peut connoître
la source & l'origine de ce désordre qui l'étonné^
& fur - tout de l'empêcher d'en rien conclure
contre cette Vérité qu*il avoue, qu'il aime, ôc
dont il ne peut se passer.
Il eft certain qu'en considérant les révolutions
& les contrariétés qu'éprouvent tous les Etres
de la Nature , les hommes ont dû avouer qu'elle
étoit sujette aux influences du bien & du mal, ce
A 3 qui
6 Du bon & du mauvais Principe.
qui les amenoit nécessairement à reconnoître
l'existence de deux Principes opposés. Rien , en
effet, de plus sage que cette observation, &
rien de plus juste que la conséquence qu'ils en
ont tirée. Pourquoi n'ont - ils pas été aussi
heureux lorsqu'ils ont tenté d'expliquer la
nature de ces deux Principes ? Pourquoi ontils donné à leur science une base trop étroite qui
les force de détruire eux-mêmes à tout instant ,
les systèmes qu'ils y veulent appuyer ?
C*eft qu'après avoir négligé les vrais moyens
qu'ils avoient de s'instruire , ils ont été assez inconsidérés pour prononcer d'eux-mêmes sur cet
objet sacré, comme si, loin du séjour de la lumière , l'homme pouvoit être assuré de ses
jugements. Aussi, après avoir admis les deux
Principes > ils n'ont pas su en reconnoître la
différence.
Tantôt ils leur ont accordé une égalité de
force & d'ancienneté qui les rendoit rivaux l'un
de l'autre , en les plaçant au même rang de
puissance & de grandeur.
Tantôt , à la vérité , ils ont annoncé le mal
comme étant inférieur au bien en tout genre ;
mais ils se sont contredits eux-mêmes lorsqu'ils
ont voulu s'étendre sur la nature de ce mal &sur
Son origine. Tantôt ils n'ont pas craint de placer
le mal & le bien dans un seul & même Principe ,
croyant honorer ce Principe en lui attribuant
une
Du bon & du mauvais Principe. 7
une puissance exclusive qui le rend auteur de
toutes choses sans exception, c'eft-à-dire, que
par-la ce Principe se trouve à la fois père & tyran,
détruisant à mesure qu'il élevé , méchant, injuste à force de grandeur , & devant par conséquent se punir lui-même pour le maintien de sa
propre justice.
A la fin , las de flotter dans ces incertitudes ,
sans pouvoir trouver une idée solide , quelquesuns ont pris le parti de nier l'un & l'autre Principe ; ils se sont efforcés de croire que tout marchoit sans ordre & sans loi , & ne pouvant expliquer ce que c'étoit que le bien & le mal , ils ont
dit qu'il n'y avoit ni bien ni mal.
Quand, sur cette assertion, on leur a demandé
quelle étoit donc l'origine de tous ces préceptes
universellement répandus sur la terre , de cette
voix intérieure & uniforme qui force , pour ainft
dire , tous les peuples à les adopter , & qui
même, au milieu de ses égarements, fait sentir
à i'hoinme qu'il a une destination bien supérieure
aux objets dont il s'occupe ; alors ces observateurs
continuant à s'aveugler , ont traité d'habitudes ,
les sentiments les plus naturels ; ils ont attribué
à l'organisation & à des loix méchaniques , la*,
pensée & toutes les facultés de Fhomme; de-lails ont prétendu, qu'en raison de sa foiblesse , les
grands événements physiques avoient dans tous.
les temps produit en lui la crainte & l'effroi;
A 4 qu'éprouvant
8 Fausse Doctrine sur les deux Principes,
qu'éprouvant sans cesse sur son débile individu
la supériorité des éléments & des Etres dont il
est entouré , il avoit imaginé qu'une certaine
puissance indéfinissable gouvernoit & bouleversoit , à son gré, la Nature ; d'où il s'étoit fait une
suite de principes chimériques de subordination
& d'ordre, de punitions & de récompenses r
que l'éducation & l'exemple avoient perpétués ,
mais avec des différences considérables, relatives
aux circonstances & aux climats.
Prenant ensuite pour preuve la variété continuelle des usages & des coutumes arbitraires
des peuples , la mauvaise foi & la rivalité des
Instituteurs , ainsi que le combat des opinions
humaines, fruit du doute 6c de l'ignorance, il
leur a été facile de démontrer que l'homme ne
trouvoit, en effet , autour de lui, qu'incertitudes
& contradictions , d'où ils se sont crus autorisés
à affirmer de nouveau qu'il n'y a rien de vrai ,
ce qui est dire que rien n'existe essentiellement ;
puisque, selon ce qui a déjà été exposé, l'existence & la vérité ne sont qu'une même chose.
Voilà cependant les moyens que ces Maîtres
imprudents ont employés pour annoncer leur doctrine & pour la justifier; voilà les sources empoisonnées d'où sont découlés sur la terre, tous les
fléaux qui affligent l'homme, & qui le tourmentent plus encore que ses misères naturelles.
Combien nous auroient - ils donc épargné
d'erreurs
Fausse Doctrine sur les deux Principes. 9
d'erreurs & de souffrances, si, loin de chercher
la vérité dans les apparences de la nature matérielle , ils se fussent déterminés à descendre en
eux-mêmes ; qu'ils eussent voulu expliquer les
choses par l'homme , & non l'homme par les
choses , & qu'armés de courage & de patience ,
ils eussent pourfuivi, dans le calme de leur imagination , la découverte de cette lumière que
nous desirons tous avec tant d'ardeur. Peut-être
n'eût-il pas été en leur pouvoir de la fixer du
premier coup d'œil ; mais frappés de l'éclat qui
l'environne , & employant toutes leurs facultés à
la contempler, ils n'eussent pas songé à prononcer d'avance sur sa nature , ni à vouloir la faire
connoître à leurs semblables , avant d'avoir pris
ses rayons pour guides.
Lorsque l'homme, après avoir résisté courageusement, parvient à surmonter tout ce qui
répugne à son être , il se trouve en paix avec
lui-même, & dès-lors il Test avec toute la nature.
Mais si, par négligence , ou lassé de combattre,
il laisse entrer en lui la plus légère étincelle d'un
feu étranger à sa propre essence , il souffre &
languit jusqu'à ce qu'il en soit entièrement délivré.
C'est ainsi que l'homme a reconnu d'une manière encore plus intime,qu il y avoit deux Principes différents , & comme il trouve avec l'un le
bonheur & la paix» & que l'autre est toujours
accompagné
i o De la différence des deux Principes.
accompagné de fatigues & de tourments, il les a
distingués sous les noms de Principe bon, & de
Principe mauvais.
Dès-lors , s'il eût voulu faire la même observation sur tous les Etres de l'univers, il lui auroit
été facile de fixer ses idées sur la nature du bien
& du mal , & de découvrir par ce moyen quel
est leur véritable origine. Disons donc que le
bien esc, pour chaque être , l'accomplissement
de sa propre loi , & le mal , ce qui s'y oppose.
Disons que chacun des Etres , n'ayant qu'une
seule loi, comme tenant tous à une Loi première
qui est une, le bien,ou l'accomplissement de cette
loi, doit être unique aussi, c'eft-à-dire, être
seul & exclusivement vrai , quoiqu'il embrasse
l'infinité des Etres.
Au contraire , le mal ne peut avoir aucune
convenance avec cette loi des Etres, puisqu'il la
combat; dès-lors il ne peut glus être compris
dans l'unité , puisqu'il tend à la dégrader, en
voulant former une autre unité. En un mot , il
est faux , puisqu'il ne peut pas exister feul; que
malgré lui la Loi des Etres existe en même temps
que lui , & qu'il ne peut jamais la détruire , lors
même qu'il en gêne ou qu'il en dérange l'ac^
complissement.
J'ai dit, qu'en s'approchant du bon Principe,
l'homme étoit, en effet, comblé de délices, &
par conséquent , au dessus de tous les maux ;
c'est
De la différence des deux Principes. 1 1
c'est qu'alors il est entier à fa jouissance, qu'il ne
peut avoir ni le sentiment, ni l'idée d'aucun autre Etre ; & qu ainsi , rien de ce qui vient du
mauvais Principe ne peut se mêler à sa joie , ce
qui prouve que l'homme est là dans son élément,
& que sa loi d'unité s'accomplit.
Mais s'il cherche un autre appui que celui
de cette loi qui lui eft propre , sa joie est d'abord
inquiète & timide; il ne jouit qu'en se reprochant sa jouissance , & se partageant un moment
entre le mal qui l'entraîne & le bien qu'il a
quitté , il éprouve sensiblement l'effet de deux
loix opposées , & il apprend par le mal-être qui
en résulte, qu'il n'y a point alors d'unité pour lui,
parce qu'il s'efl: écarté de sa loi. Bientôt , il est
vrai , cette jouissance incertaine se fortifie , &
même le domine entièrement ; mais loin d'en être
plus une & plus vraie, elle produit dans les facultés de l'homme un désordre d'autant plus déplorable , que l'action du mal étant stérile &
bornée , les transports de celui qui s'y livre, ne
font que l'amener plus promptement à un vuide
& à un abattement inévitable.
Voici donc la différence infinie qui se trouve
entre les deux Principes ; le bien tient de luimême toute sa puissance & toute sa valeur ; le
mal n'est rien, quand le bien règne. Le bien fait
disparoître , par sa présence , jusqu'à l'idée &
aux moindres traces du mal ; le mal, dans ses
plus
1 1 De la différence des deux Principes.
plus grands succès , eft toujours combattu &
importuné par la présence du bien. Le mal n'a
par lui-même aucune force, ni aucuns pouvoirs;
le bien en a d'universels qui sont indépendants,
& qui s'étendent jusques fur le mal même.
Ainsi , il est évident qu'on ne peut admettre
aucune égalité de puissance,ni d'ancienneté entre
ces deux Principes; car un Etre ne peut en
égaler un aurre en puissance, qu'il ne l'égale
aussi en ancienneté , puisque ce seroit toujours
une maroue de foiblesse & d'infériorité dans l'un
des deux Etres de n'avoir pu exister aussi-tot que
l'autre. Or, si antérieurement , & dans tous les
temps, le bien avoit coexisté avec le mal, ils n'auroient jamais pu acquérir aucune supériorité ,.
puisque, dans cette supposition, le mauvais Principe étant indépendant du bon, & ayant par conséquent le même pouvoir , ou ils n'aùroient eu
aucune action l'un sur l'autre , ou ils se seroient
mutuellement balancés & conrenus : ainsi , de
cette égalité de puissance, il seroit résulté une
inaction & une stérilité absolue dans ces deux
Etres , parce que leurs forces réciproques se
trouvant sans cesse égales & opposées , il leur
eût été impossible à l'un & à l'autre de rien
produire.
On ne dira pas que pour faire cesser cette inaction , un Principe supérieur à tous les deux aura
augmenté les forces du bon Principe , comme
étant
De la différence des deux Principes. î 3
étant plus analogue à sa nature ; car alors ce
Principe supérieur seroit lui-même le Principe
bon dont nous parlons. On fera donc forcé ,
par une -évidence frappante , de reconnoître
dans le Principe bon, une supériorité sans mesure ., une unité , une indivisibilité , avec lesquelles il a existé nécessairement avant tout ;
ce qui suffit pour démontrer pleinement que
le mal ne peut être venu qu'après le bien.
Fixer ainsi l'infériorité du mauvais principe,
& faire voir son opposition au Principe bon, c'est
prouver qu'il n'y a jamais eu , & qu'il n'y aura
jamais entre eux la moindr-e alliance , ni la
moindre affinité ; car pourroit-il entrer dans la
pensée , que le mal eût jamais été compris dans
l'essence & dans les facultés du bien , auquel il
est si diamétralement opposé ?
Mais cette conclusion nous conduit nécessairement à une autre, tout aussi importante , qui est
d.e nous faire sentir que ce bien , quelque puissant qu'il soit, ne peut coopérer en rien à la naissance & aux eîïecs du mal ; puisqu'il faudroit ,
ou qu'avant l'origine du mal , il y eût eu dans le
Principe bon quelque germe , ou faculté mauvaise ; & avancer cette opinion, ce seroit renouveller la confusion que les jugements & les imprudences des hommes ont répandu sur ces matières ; ou il faudroit que depuis la naissance du
mal, le bien eût pu avoir avec lui quelque commerce
14 Le Mal, résultat de la Liberté.
merce & quelque rapport, ce qui esc impossible
& contradictoire. Quelle est donc l'inconséquence de ceux qui, craignant de borner les
facultés du bon Principe , s'obstinent à enseigner une doctrine , si contraire à sa nature f
que de lui attribuer généralement tout ce qui
existe , même le mal & le désordre.
11 n'en faut pas davantage pour faire sentir la
distance incommensurable qui se trouve entre les
deux Principes , & pour connoître celui auquel
nous devons donner notre confiance. Puisque les
idées que je viens d'exposei\ne font que rappeller
les hommes à des sentiments naturels , & à une
science qui doit se trouver au fond de leur
cœur ; c'est , en même temps , faire naître en
eux l'espérance de découvrir de nouvelles lumières sur l'objet qui nous occupe ; car l'homme
étant le miroir de la vérité ; il en doit voir réfléchir , dans lui-même , tous les rayons ; & en
effet, si nous n'avions rien de plus à attendre que
ce que nous promettent les systèmes des hommes , je n'aurois pas pris la plume pour les
combattre.
Mais reconnoître l'existence de ce mauvais
Principe , considérer les effets de son pouvoir dans l'Univers & dans l'homme, ainsi
que les fausses conséquences que les observateurs en ont tirées , ce n'est pas dévoiler son
origine. Le mal existe , nous voyons tout autour
de
Origine du Mal. I f
de nous ses traces hideuses, quels que soient les
efforts qu'on a faits pour nier sa difformité.
Or, si ce mal ne vient point du bon Principe,
comment donc a-t-il pu naître f
Certes, c'est bien là pour l'homme la question
la plus importance & celle sur laquelle je desirerois de convaincre tous mes Lecteurs. Mais je ne
me suis point abusé sur le succès , & toutes certaines que soient les vérités que je vais annoncer, je ne serai point surpris de les voir rejetées
ou mal entendues par le plus grand nombre.
Quand l'homme, s'étant élevé vers le bien,
contracte l'habitude de s'y tenir invariable-
•ment attaché, il n'a pas même l'idée du mal;
c'est une vérité que nous avons établie, & que
nul Etre intelligent ne pourra raisonnablement
contester. S'il avoit constamment le courage &
la volonté de ne pas descendre de cette élévation
pour laquelle il est né , le mal ne seroit donc
jamais rien pour lui; & en effet, il n'en ressent
les dangereuses influences , qu'à proportion
qu'il s éloigne du bon Principe 5 en sorte qu'on
doit conclure de cette punition, qu'il fait alors
une action libre ; car s'il est impossible qu'un
.Etre non libre s'écarte par lui - même de la
Loi qui lui est imposée, il est aussi impossible
qu'il se rende coupable & qu'il soit puni ; ce que
nous ferons concevoir dans la suite en parlant
des souffrances des bêtes.
Enfin f
i6 Origine du Mal.
Enfin, la puissance & toutes les vertus , formant
l'essence du bon Principe , il est évident que la
sagesse & la justice en sont la règle & la loi , &
dès-lors c'est reconnoître que si l'homme souffre,
il doit avoir eu le pouvoir de ne pas souffrir.
Oui , si le Principe bon est essentiellement
juste & puissant, nos peines sont une preuve évidente de nos torts, & par conséquent de notre
liberté ; lors donc que nous voyons l'homme soumis à l'action du mal , nous pouvons assurer que
c'est librement qu'il s'y est exposé, & qu'il ne
tenoit qu'à lui de s'en défendre & de s'en tenir
éloigné; ainsi ne cherchons pas d'autre cause à
ses malheurs que celle de s'être écarté volontairement du bon Principe , avec lequel il auroit
sans cesse goûté la paix & le bonheur.
Appliquons le même raisonnement au mauvais Principe ; s'il s'oppose évidemment à l'accomplissement de la loi d'unité des Etres , soit
dans le sensible, soit dans l'intellectuel , il faut
qu'il soit lui-même dans une situation désordonnée. S'il n'entraîne après lui que l'amertume
& la confusion , il en est sans doute à la fois , &
l'objet & l'instrument ; ce qui nous fait dire
qu'il doit être livré sans relâche, au tourment &
à l'horreur qu'il répand autour de lui.
Or, il ne souffre que parce qu'il est éloigné du bon Principe ; car ce n'est que dès
l'instant qu'ils en sont séparés , que les Etres
sonc
Le Mal, résultât de la Liberté. 1 7
sont malheureux.Les souffrances du mauvais Pf in*
cipè ne peuvent donc être qu'une punition, parce
que la justice , étant universelle, doit agir sur
lui, comme elle agit fur l'homme ; mais, s'il
subit une punition , c'est donc librement qu'il
s'est écarté de la Loi qui devoit perpétuer son
bonheur ; c'est donc volontairement qu'il s'est
fendu mauvais. C'est ce qui nous engage à dire ,
que si l'Auteur du mal eût fait un usage légitime de sa liberté , il ne se seroit jamais séparé
fiu bon Principe , & le mal seroit encore à naître ;
par la même raison , si aujourd'hui il pouvoit employer sa volonté à son avantage , & la
diriger vers le bon Principe , il cesseroit d'être
mauvais , & le mai n'existeroit plus.
Ce ne sera jamais que par l'enchaînement
simple & naturel de toutes ces observations ,
que l'homme pourra parvenir à fixer ses idées
sur l'origine du mal ; car, si c'efien laissant déA,
générer sa volonté , que l'Etre intelligent &
libre acquiert la connoissance & le sentiment du
mal , on doit être assuré que le mal n'a pas d'autre principe , ni d'autre existence que la volonté
même de cet Etre libre ; que c'est par cette volonté seule , que le Principe , devenu mauvais ,
a donné originairement la naissance au mal , &
qu'il y persévère encore aujourd'hui : en yi mot,
que c'est par cette même volonté que l'homme a
acquis & acquiert tous les jours cette Science fuB neste
1 8 De la Liberté & de la Volonté.
neste du mal , par laquelle il s'enfonce dans les
ténèbres , tandis qu'il n'étoit né que pour le bien
& pour la lumière.
Si on a agité en vain tant de questions fur la
Liberté , & qu'on les ait si souvent terminées
par décider vaguement que l'homme n'en est
pas susceptible, c'est qu'on n'a pas observé la dépendance & les rapports de cette faculté de
l'homme avec sa volonté, & qu'on n'a pas su voir
que cette volonté étoit le seul agent qui pût conserver ou détruire la liberté ; c'est-à-dire, qu'on
cherche dans la liberté une faculté stable , invariable, qui fe manifefle en nous universellement
sans cesse, & de la même manière, qui ne puisse
ni diminuer ni croître , & que nous retrouvions
toujours à nos ordres, quel que soit l'usage que
nous en ayions fait. Mais comment concevoir
une faculté qui tienne à l'homme, & qui foit
cependant indépendante de sa volonté, tandis
que cette volonté constitue fon essence fondamentale ? Et ne conviendra-t-on pas qu'il faut
nécessairement , ou que la liberté n'appartienne
pas à l'homme , ou qu'il puisse influer sur elle,
par l'usage bon ou mauvais qu'il en fait, en
réglant plus ou moins bien sa volonté ?
Et en effet, lorsque les Observateurs veulent
étudier la liberté , ils nous font bien voir qu'elle
doit appartenir à l'homme , puisque c'est toujours dans l'homme, qu'ils sont obligés d'en
suivre
De la Liberté & de la Volonté. 19
suivre les traces & les caractères : mais s'ils continuent à la considérer , sans avoir égard à sa
volonté , n'est-ce pas exactement comme s'ils
vouloient lui trouver une faculté qui fût en lui ,
mais qui lui fût étrangère ; qui fût à lui , mais
sur laquelle il n'eût aucune influence , ni aucun
pouvoir ? Est-il rien de plus absurde & de plus
contradictoire ? Est-il étonnant qu'on ne trouve
rien en observant de cette manière , & sera-ce
jamais d'après des recherches aussi peu solides,
qu'on pourra prononcer sur notre propre nature ?
Si la jouissance de la Liberté ne dépendoit en
rien de l'usage de la volonté ; si l'homme ne pouvoit jamais l'altérer par ses foiblesses & ses
habitudes déréglées , je conviens qu'alors tous
les actes en seroient fixes & uniformes , &
qu'ainsi il n'y auroit point, comme il n'y auroic
jamais eu , de liberté pour lui.
Mais si cette faculté ne peut être telle que les
observateurs la conçoivent & voudroient l'exiger,
si sa force peut varier à tout instant, si elle peut
devenir nulle par l'inaction, de même que par un
exercice soutenu & par une pratique trop constante des mêmes actes , alors on ne peut nier
qu'elle ne soit à nous & dans nous , & que nous
n'ayions , par conséquent , le pouvoir de la
fortifier ou de l'aflfoiblir ; & cela , par les seuls
droits de notre Etre & par le privilège de notre
volonté , c'est-à-dire , selon l'emploi bon ou
B z mauvais
10 De la Liberté & de la Volonté.
mauvais que nous faisons volontairement des
loix qui nous sont imposées par notre nature.
Une autre erreur qui a fait proscrire la liberté
par ces observateurs, c'est qu'ils auroient voulu
se la prouver par l'action même qui en provient ;
en forte qu'il faudroit, pour les satisfaire,
qu'un acte pût à la fois, être & n'être pas , ce qui
étant évidemment impossible, ils en ont conclu que tout ce qui arrive a dû néceffairement
arriver, & par conséquent, qu'il n'y avoit point
de liberté. Mais ils auroient dû remarquer que
l'acte, 5c la volonté qui l'a conçu , ne peuvent
qu'être conformes & non pas opposés ; qu'une
puissance qui a produit son acte ne peut en arrêter l'effet ; qu'enfin , la liberté, prise même dans
l'acception vulgaire , ne consiste pas à pouvoir
faire le pour & le contre à la fois, mais à pouvoir
faire l'un & l'autre alternativement : or , quand
ce ne seroit que dans ce sens , l'homme prouveroit assez ce qu'on appelle communément sa liberté , puisqu'il fait visiblement le pour & le
contre dans ses différentes actions successives, &
A
qu'il est le seul Etre de la nature qui puisse ne
pas marcher toujours par la même route.
Mais ce seroit s'égarer étrangement que de
ne pas concevoir une autre idée de la liberté ;
car cette contradiction dans les actions d'un
Etre , prouve, il est vrai, qu'il y a du dérangement & de la confusion dans ses facultés , mais
ne
De la Liberté & de la Volonté, z i
ne prouve point du tout qu'il soit libre , puisqu'il
reste toujours à savoir , s'il se livre librement ou
non , tant au mal qu'au bien ; & c'est en partie
pour avoir mal défini la liberté , que ce point est
encore couvert des plus épaisses ténèbres pour
le commun des hommes.
Je dirai donc que la véritable faculté d'un
Être libre , eft de pouvoir par lui-même, se
maintenir dans la loi qui lui eft prescrite, & de
conserver sa force & son indépendance, en résistant volontairement aux obstacles & aux objets
qui tendent à l'empêcher d'agir conformément à
cette Loi ; ce qui entraîne nécessairement la
faculté d'y succomber , car il ne faut pour
cela que cesser de vouloir s'y opposer. Alors on
doit juger si , dans l'obscurité où nous sommes ,
nous pouvons nous flatter de toujours parvenir
au but avec la même facilité; si nous ne sentons
pas, au contraire, que la moindre de nos négligences augmente infiniment cette tâche , en
épaisissant le voile qui nous couvre : ensuite
portant la vue pour un moment sur l'homme
en général, nous découvrirons que si l'homme
peut dégrader & afFoiblir sa liberté à tous les
instants , de même l'espèce humaine est moins
libre actuellement qu'elle ne l'étoit dans ses
premiers jours , & à plus forte raison qu'elle ne
l'étoit avant de naître.
Ce n'est donc plus dans l'état actuel de
B £ l'homme
Il De la Liberté & de la Volonté.
l'homme, ni dans ses actes journaliers, que nous
devons prendre des lumières pour décider de sa
vraie liberté , puisque rien n'est plus rare que
d'en voir aujourd'hui des effets purs & entièrement indépendants des causes qui lui
sont étrangères ; mais ce seroit être plus
qu'insensé d'en conclure qu'elle ne fut jamais
au nombre de nos droits. Les chaînes d'un
esclave prouvent, je le sais, qu'il ne peut plus
agir selon toute l'étendue de ses forces naturelles , mais non pas qu'il ne l'a jamais pu ; au
contraire, elles annoncent qu'il le pourroit encore , s'il n'eût pas mérité d'être dans la servitude ; car , s'il ne lui étoit pas possible de
jamais recouvrer l'usage de ses forces , sa chaîne
ne seroit pour lui , ni une punition , ni une
honte.
En même temps , de ce que l'homme est si
difficilement , si obscurément & si rarement
libre aujourd'hui, on ne seroit pas plus raisonnable d'en inférer que ses actions soient indifférentes, & qu'il ne soit pas obligé de remplir la
mesure de bien qui lui est imposée même dans
cet état de servitude ; car la privation de sa liberté consiste en effet à ne pouvoir, par fes propres forces, obtenir la jouissance entière des
avantages renfermés dans le bien pour lequel
il a été fait , mais non à pouvoir s'approcher
du mal sans se rendre encore plus coupable ;
puisque
De la Liberté & de la Volonté. 23
puisque Ton verra que son corps matériel ne lui
a été prêté que pour faire continuellement la
comparaison du faux avec le vrai, & que jamais
l'insensibilité ou le conduit chaque jour sa négligence sur ce point, ne pourra détruire son
essence; ainsi , il suffit qu'il se soit éloigné une
fois de la lumière à laquelle il devoit s'attacher,
pour rendre la suite de ses écarts inexcusable,
& pour qu'il n'ait aucun droit de murmurer de
ses souffrances.
Mais, faut-il le dire, si les observateurs ont
tant balbutié sur la liberté de l'homme, c'est
qu'ils n'ont pas encore pris la première notion
de ce qu'est sa volonté : rien ne le prouve mieux
que leurs recherches continuelles pour savoir
comment elle agit: ne pouvant soupçonner que
son principe dût être en elle-même , ils l'ont
cherché dans des causes étrangères , & voyant ,
en effet , qu'elle étoit ici-bas si souvent entraînée
par des motifs apparents ou réels , ils ont conclu
qu'elle n'agissoit point par elle-même , & qu'elle
a voit toujours besoin d'une raison pour se déterminer. Mais si cela étoit , pourrions-nous
dire avoir une volonté , puisque , loin d'être
à nous , elle seroit toujours subordonnée aux
différentes causes qui agissent sans cesse sur
elle ? N'est-ce pas alors tourner dans le même
cercle, & renouveller la même erreur que nous
avons dissipée relativement à la liberté ? En un
B 4 mor5
24 De la Liberté & Je la Volonté.
mot, dire qu'il n'y a point de volonté sans motifs,
c'est dire que la liberté n'est plus une faculté
qui dépende de nous , & que nous n'avons jamais
été maîtres de la conserver. Or , raisonner
ainsi , c'est ignorer ce que c'est que la volonté
qi.i annonce précisément un Être agissant par
lui-même > & sans le secours d'aucun autre Etre.
Par conséquent , cette multitude d'objets &
de motifs étrangers qui nous séduisent & nous
déterminent si souvent aujourd'hui, ne prouve
pas que nous ne puissions vouloir sans eux , &
que nous ne soyons pas susceptibles de liberté,
mais seulement qu'ils peuvent prendre empire
sur notre volonté , & l'entraîner quand nous ne
nous y opposons pas. Car , avec de la bonne foi ,
on conviendra que ces causes extérieures nous
gênent & nous tyrannisent ; or, comment pourrions-nous le sentir & l'appercevoir , si nous
n'étions pas essentiellement faits pour agir par
nous-mêmes, & non par l'attrait de ces illusions?
Quant à la manière dont la volonté peut se
déterminer indépendamment des motifs & des
objets qui nous sont étrangers, autant cette
v.nté paroîtra certaine à quiconque voudra
oublier tout ce qui l'entoure, & regarder en
soi, autanr l'explication en est-elle un abyme
impénétrable pour l'homme & pour quelque
Ei re que ce soit , puisqu'il faudroit pour la donner, corporiser l'incorporel; ce seroit de toutes
les
De la Liberté & de la Volonté. % J
les recherches la plus nuisible à l'homme, & la
plus propre à le plonger dans l'ignorance &
dans l'abrutissement, parce qu'elle porte à faux,
& qu'elle use en vain toutes les facultés qui
sont en lui. Aussi, le peu de succès qu'ont eu
les observateurs sur cette matière, n'a servi
qu'à jeter dans le découragement ceux qui ont
eu l'imprudence de les suivre, & qui ont voulu
chercher auprès d'eux des lumières que leur fausse
marche avoit éloignées. Le Sage s'occupe à chercher la cause des choses qui en ont une , mais il est
trop prudent & trop éclairé pour en chercher à
celles qui n'en ont point , & la volonté naturelle
à l'homme est de ce nombre, car elle est cause
elle-même.
Par cettç raison, dès qu'il lui reste toujours
une volonté , & qu'elle ne peut se corrompre
que par le mauvais usage qu'il en fait , je continuerai à le regarder comme libre, quoiqu'étant
presque toujours asservi.
Ce n'est point pour l'homme aveugle , frivole
& sans désir ,<■ que j'expose de pareilles idées ;
comme il n a que ses yeux pour guides , il juge
les choses sur ce qu'elles sont, & non sur ce
qu'elles ont été ; ce seroit donc inutilement
que je lui présenterons des vérités de cette nature, puisqu'en les comparant avec ses idées ténébreuses, & avec les jugements de ses sens , il
n'y trouverait que des contradictions choquantes,
qui
16 De la Liberté & de la Volonté.
qui lui feroient nier également ce qu'il auroit
déjà conçu , & ce qu'on lui feroit concevoir de
nouveau , pour se livrer ensuite au désordre
de ses affections , & suivre la loi morte &
obscure de l'animal sans intelligence.
Mais l'homme , qui se sera assez estimé pour
chercher à se connoître , qui aura veillé sur ses
habitudes, & qui ayant déjà donné ses soins
à écarter le voile épais qui l'enveloppe , pourroit tirer quelques fruits de ces réflexions ; celuilà , dis-je , peut ouvrir ce livre , je le lui confie
de bon cœur , dans la vue de fortifier l'amour
qu'il a déjà pour le bien.
Cependant quels que soient ceux entre les
mains de qui cet écrit pourra tomber, je les
exhorte à ne pas chercher l'origine du mal ailleurs que dans cette source que j'ai indiquée ,
c'est-à-dire , dans la dépravation de la volonté
de l'Etre ou du Principe devenu mauvais. Je
ne craindrai point d'affirmer qu'en vain ils feroient des efforts pour trouver au mal une autre
cause ; car , s'il avoit une base plus fixe &
plus solide , il seroit éternel & invincible ,
comme le bien; si cet Etre dégradé pouvoit produire autre chose que des actes de volonté , s'il
pouvoit former des Etres réels & existants, il auroit la même puissance que le Principe bon; c'est
donc le néant de ses œuvres qui nous fait sentir sa foiblesse , & qui interdit absolument toute
comparaison
Ancien Etat du mauvais Principe. 1 7
comparaison entre lui & le bon Principe dont
il s'eft séparé.
Ce seroit être encore bien plus insensé , de
chercher l'origine du bien ailleurs que dans
le bien même; car après tout ce qu'on vient
de voir , si des Êtres dégradés , comme le mauvais Principe & l'homme , ont encore le droit
d'être la propre cause de leurs actions , comment
pourroit-on refuser cette propriété au bien , qui ,
comme tel , est la source infinie de toutes les
propriétés , le germe même & l'agent essentiel de tout ce qui est parfait ? Il faudroit donc
n'avoir pas le sens juste , pour aller chercher la
cause & l'origine du bien hors de lui , si elles
ne sont & ne peuvent être que dans lui.
J'en ai dit assez pour faire concevoir l'origine du mal ; cependant l'exposé que j'en ai
fait, m'oblige, premièrement, à donner quelques
notions sur la nature & l'état du mauvais Principe
avant sa corruption ; secondement , à prévenir
une difficulté qui pourroit arrêter ceux-mêmes
qui passent pour .les plus instruits sur ces objets ;
savoir , pourquoi l'Auteur du mal ne fait aucun
acte de liberté , pour se réconcilier avec le bon
Principe ; mais je ne m'arrêterai qu'un instant
sur ces deux objets , pour ne pas interrompre
ma marche , & pour ne pas trop m'écarter des
bornes qui me sont prescrites.
En annonçant que le Principe du mal s'étoit
rendu
2$ Ancien Etat du mauvais Principe.
rendu mauvais par le seul acte de sa volonté ,
j'ai donné à entendre qu'il étoit bon avant
d'enfanter cet acte. Or étoit-il alors égal à ce
Principe supérieur que nous avons reconnu
précédemment ? Non , sans doute ; il étoit bon ,
sans être son égal ; il lui étoit inférieur , sans
être mauvais; il étoit provenu de ce même
Principe supérieur , & dès-lors il ne pouvoit
l'égaler ni en force , ni en puissance ; mais il
A
étoit bon , parce que l'Etre qui l'avoic produit,
étoit la bonté & l'excellence même; enfin, il lui
étoit encore inférieur > parce que ne tenant pas
sa loi de lui-même , il avoit la faculté de faire ou
de ne pas faire ce qui lui étoit imposé par son
origine ; & par-là , il étoit exposé à s'écarter de
cette loi & à devenir mauvais , tandis que le
Principe supérieur, portant en lui-même sa
propre loi , est dans la nécessité de rester dans le
bien qui le constitue ,.sans pouvoir jamais tendre
à une autre fin.
Quant au second objet , j'ai donné à connoître
que si l'Auteur du mal usoit de sa liberté pour
se rapprocher du bon principe , il cesseroit
d'être mauvais & de souffrir , & que dès -lors il
n'y auroit plus de mal; mais on voit tous les
jours par ses œuvres qu'il est comme enchaîné à
sa volonté criminelle, en sorte qu'il n'en produit
pas un seul acte qui n'ait pour but de perpétuer
la confusion 5c le désordre.
C'est
Etat actuel du mauvais Principe. 29
C'est sur ce point que les fatalistes ont cru
triompher , prétendant que le mal porte en soi
la raison & la nécessité de son existence ; ils
jettent ainsi les hommes dans le découragement
& le désespoir , puisque , si le mal est nécessaire,
il est impossible , à jamais, d'éviter ses coups ,
& de conserver aucune espérance de cette paix
& de cette lumière qui fait l'objet de tous nos
désirs & de toutes nos recherches ; mais gardonsnous d'adopter ces erreurs , & détruisons les
conséquences dangereuses qui en sont les suites,
en exposant la véritable cause de la durée
du mal.
En descendant en nous-mêmes , il nous sera
aisé de sentir que c'est une des premières loix
de la Justice universelle, qu'il y ait toujours un
rapport exact entre la nature de la peine & celle
du crime, ce qui ne se peut qu'en assujettissant le
prévaricateur à des actes impuissants, semblables
à ceux qu'il a criminellement produits , & par
conséquent opposés à la loi dont il s'est écarté.
Voilà pourquoi i'Auceur du mal,s'écant corrompu
par le coupable usage de sa liberté , persévère
dans sa volonté mauvaise , de la même manière
qu'il l'a conçue , c'est - à - dire , qu'il ne cesse de
s'opposer aux actes & à la volonté du Principe
bon , & que , dans ces vains efforts , il éprouve
une continuité des mêmes souffrances , afin que,,
selon les loix de la justice , ce soit dans l'exercice
même
3 O Incompatibilité du bien & du mal.
même de son crime qu'il rencontre sa punition.
Mais ajoutons encore quelques réflexions sur
un sujet aussi important.
Si le bon Principe est l'unité essentielle , s'il
est la bonté,la pureté &la perfection même,il ne
peut souffrir en lui ni division, ni contradiction,
ni souillure; il est donc évident que l'Auteur du
mal dût en être entièrement séparé & rejeté par
le seul acte d'opposition de sa volonté à la
volonté du bon Principe ; en sorte que dès-lors
il ne pût lui rester qu'une puissance & une volonté
mauvaise , sans communication ni participation
du bien. Ennemi volontaire du bon Principe , &
de la règle unique , éternelle & invariable, quel
bien , quelle loi pouvoit-il y avoir en lui hors
de cette règle , puisqu'il est impossible qu'un
seul & même Etre soit à la fois bon & mauvais,
qu'il produise en même temps l'ordre & le
désordre , le pur & l'impur ? Il est donc aisé de
se convaincre, que sa séparation entière d'avec
le bon Principe , l'ayant nécessairement éloigné
de tout bien , il ne fut plus en état de connoître
& de produire rien de bon , & que désormais il
ne put sortir de sa volonté que des actes sans
règle & sans ordre , & une opposition absolue
au bien & à la vérité.
C'est ainsi qu'abymé dans ses propres
ténèbres , il n'est susceptible d'aucune lumière
& d'aucun retour au bon Principe; car, pour
qu'il
Des deux Etats de V Homme. 31
qu'il pût diriger ses désirs vers cette vraie
lumière , il faudroit auparavant que la connoissance lui en fût rendue , il faudroit qu'il pût
concevoir une bonne pensée ; & comment
trouveroit - elle accès en lui , si sa volonté &
toutes ses facultés sont tout-à-fait impures &
corrompues ? En un mot , dès qu'il n'a par luimême aucune correspondance avec le bien , Se
qu'il n'est en son pouvoir, ni de le connoîcre, ni
de le sentir , la faculté & la liberté d'y revenir
sont toujours sans effet pour lui, c'est ce qui rend
si horrible la privation à laquelle il se trouve
condamné.
La loi de la Justice s'exécute également sur
l'homme , quoique par des moyens différents ;
ainsi , elle nous fournira de même, des lumières
qui nous guideront dans les recherches que nous
aurons à faire sur lui.
Il n'y a personne de bonne foi > & dont la
raison ne soit pas obscurcie ou prévenue, qui ne
convienne que la vie corporelle de l'homme est
une privation & une souffrance presque continuelles. Ainsi , d'après les idées que nous avons
prises de la Justice , ce ne sera pas sans raison
que nous regarderons la durée de cette vie corporelle comme un temps de châtiment & d'expiation ; mais nous ne pouvons la regarder
comme telle , sans penser aussi - tôt qu'il doit y
avoir eu pour l'homme un état antérieur & préférable
32 Des deux Etats de V Homme.
rable à celui où il se trouve à présent , & nous
pouvons dire, qu'autant son état actuel est borné,
pénible , & semé de dégoûts, autant l'autre doit
avoir été illimité & rempli de délices. Chacune
de ses souffrances est un indice du bonheur qui
lui manque ; chacune de ses privations prouve
qu'il étoit fait pour la jouissance ; chacun de ses
assujettissements lui annonce une ancienne autorité ; en un mot , sentir aujourd'hui qu'il n'a
rien , c'est une preuve secrète qu'autrefois il
avoit tout.
Par le sentiment douloureux de l'affreuse situation où nous le voyons aujourd'hui , nous pouvons donc nous former l'idée de l'état heureux où
il a été précédemment. Il n'est pas à présent le
maître de ses pensées, & c'est un tourment pour
lui que d'avoir à attendre celles qu'il désire, & à
repousser celles qu'il craint ; de-là nous sentons
qu'il étoit fait pour disposer de ces mêmes pensées , & qu'il pouvoir les produire à son gré ,
d'où il est aisé de présumer les avantages inappréciables , attachés à un pareil pouvoir. Il
n'obtient actuellement quelque paix & quelque
tranquillité que par des efforts infinis & des
sacrifices pénibles , de - là nous concluons qu'il
étoit fait pour jouir perpétuellement & sans
travail , d'un état calme & heureux , & que le
séjour de la paix a été sa véritable demeure.
Ayant la faculté de tout voir & de tout connoître,
il
Des deux Etats de l'Homme. 3 j
U rampe néanmoins dans les ténèbres > mais
c'est en frémissant de son ignorance & de son
aveuglement ; n'est-ce pas une preuve certaine
que la lumière est son élément ? Enfin, son corps
est sujet à la destruction > & cette mort , dont il
est le seul Être qui ait l'idée dans la nature, esc
le pas le plus terrible de sa carrière corporelle ,
l'acte le plus humiliant pour lui , & celui qu'il
a le plus en horreur ; pourquoi cette loi , si sévère & si affreuse pour l'homme , ne nous feroitelle pas concevoir que son corps en avoit reçu
une infiniment plus glorieuse , & devoit jouir
de tous les droits de l'immortalité ?
Or d'où pouvoit provenir cet état sublime qui
rendoit l'homme si grand & si heureux , si ce
n'est de la connoissance intime & de la présence continuelle du bon Principe , puisque c'est
en lui seul que se trouve la source de toute puissance & de toute félicité ? Et pourquoi cet
homme languit-il à présent dans l'ignorance ,
dans la foiblesse & dans la misère , si ce n'est
parce qu'il est séparé de ce même Principe , qui
est la seule lumière & l'unique appui de tous
les Etres ?
C'est ici qu'en rappellant ce que j'ai dit plus
haut de la justice du premier Principe , & de
la liberté des Etres provenus de lui , nous sentirons parfaitement que si par une suite de son
crime , le Principe du mal subit encore les
G pâtiments
34 Des deux Eutts de V Homme.
pâtiments attachés à sa volonté rebelle, de même
les souffrances actuelles de l'homme ne sont que
des suites naturelles d'un premier égarement ;
de même aussi cet égarement n'a pu provenir
que de la liberté de l'homme , qui ayant conçu
une pensée contre la Loi suprême, y aura adhéré
par sa volonté.
D'après la connoissance des rapports , qui se
trouvent enrre le crime & les souffrances du
mauvais Principe , je pourrois , en suivant leur
analogie, faire présumer quelle est la nature du
crime de l'homme originel , par la nature de sa
peine. Je pourrois même, par ce moyen, appaiser
les murmures qui ne cessent de s'élever, sur ce
que nous sommes condamnés à participer à son
châtiment, quoique nous n'ayions point participé
à son crime. Mais ces vérités seroient méprisées
par la multitude , & goûtées d'un si petit nombre , que je croirois faire une faute en les exposant au grand jour. Je me contenterai donc de
mettre les lecteurs sur la voie , par un tableau
figuratif de l'état de l'homme dans sa gloire , &
des peines auxquelles il s'est exposé , depuis qu'il
en est dépouillé.
Il n'y a point d'origine qui surpasse la sienne ;
car il est plus ancien qu'aucun Etre de Nature, il
existoit avant la naissance du moindre des germes , & cependant il n'est venu au monde
qu'après eux. Mais ce qui l'élevoit bien au dessus
de
Etat primitif de F Homme. 3 y
de tous ces Etres , c'est qu'ils éroient soumis à
naître d'un père & d'une mère, au lieu que
l'homme n'avoit point de mère. D'ailleurs, leur
fonction étoit tout à-fait inférieure à la sienne ;
celle de l'homme étoit de toujours combattre
pour faire cesser le désordre & ramener tout à
Y Unité; celle de ces Etres étoit d'obéir à l'homme. Mais comme les combats que l'homme avoit
à faire, pouvoient être très-dangereux pour lui ,
il étoit revêtu d'une armure impénétrable , dont
il varioit l'usage à son gré , & dont il devoir
même former des copies égales <3c absolument
conformes à leur modèle.
En outre , il étoit muni d'une lance composée
de quatre métaux si bien amalgamés, que depuis
l'existence du monde , on n'a jamais pu les séparer. Cette lance avoit la propriété de brûler comme le feu même; de plus elle étoit si aiguë que
rien pour elle n'étoit impénétrable, & si active
qu'elle frappoit toujours en deux endroits à la
fois. Tous ces avantages joints à une infinité
d'autres dons que l'homme avoit reçus en
même temps, le rendoient vraiment fort &
redoutable.
Le Pays ou cet homme devoit combattre étoit
couvert d'une forêt formée de sept arbres , qui
avoient chacun seiçe racines 5c quatre cents quatrevingt-dix branches. Leurs fruits se renouvejlant
sans cesse, fournissoient à l'homme la plus exceiC z lente
3 6 Dégradation de V Homme.
lente nourriture , & czs arbres eux-mêmes lui
servoient de retranchement , & rendoienc son
Poste comme inaccessible.
C'est dans ce lieu de délices, le séjour du
bonheur de l'homme, & le trône de sa gloire,
qu'il auroit été à jamais heureux & invincible ;
parce qu'ayant reçu ordre d'en occuper le centre, il pouvoit de-là observer sans peine tout ce
qui se passoit autour de lui , & avoit ainsi l'avantage d'appercevoir toutes les ruses & toutes
les marches de ses adversaires , sans jamais en
être apperçu; aussi, pendant tout le temps qu'il
garda ce poste , il conserva sa supériorité naturelle, il jouit d'une paix & goûta une félicité
qui ne peuvent s'exprimer aux hommes d'à
présent ; mais dès qu'il s'en fut éloigné , il
cessa d'en être le maître , & un autre Agent
fut envoyé pour prendre sa place ; alors
l'homme après avoir été honteusement dépouillé
de tous ses droits, fut précipité dans la région
des pères & des mères , où il reste depuis
ce temps , dans la peine & l'affliction de se
voir mêlé & confondu avec tous les autres
Etres de la Nature.
Il n'est pas possible de concevoir un état
plus triste & plus déplorable que celui de
ce malheureux homme au moment de sa chute;
car non seulement il perdit aussitôt cette lance
formidable à laquelle nul obstacle ne résistoit ,
mais
Peine de l'Homme. 37
mais l'armure même dont il avoit été revêtu ,
disparut pour lui, & elle fut remplacée, pour un
temps, par une autre armure qui, n'étant point
impénétrable comme la première , devint pour
lui une source de dangers continuels, en sorte
qu'ayant toujours le même combat à soutenir ,
il fut infiniment plus exposé.
Cependant, en le punissant ainsi , son père
ne voulut pas lui ôte^tout espoir & l'abandonner entièrement à la rage de ses ennemis; touché de son' repentir 6c de sa honte , il lui promit qu'il pourroit, par ses efforts, recouvrer son
premier état ; mais que ce ne seroit qu'après
avoir obtenu d'être remis en possession de cette
lance qu'il avoit perdue, & qui avoit été confiés
à l'agent par lequel l'homme étoit remplacé,
dans le centre même qu'il venoit d'abandonner.
C'est donc à la recherche de cette arme incomparable , que les hommes ont dû s'occuper
depuis, & qu'ils doivent s'occuper tous les jours,
puisque c'est par elîe seule qu'ils peuvent rentrer dans leurs droits , 5c obtenir toutes les
faveurs qui leur furent. destinées.
Il ne faut pas non plus êcre étonné des ressources qui restèrent à l'homme après son crime ;
c'étoit la main d'un père qui le punissoit, & c'é~
toit aussi la tendresse d'un père qui veilloit sur
lui , lors même que sa Justice l'éloignoit de sa
présence» Car le lieu dont T homme est sorti >
C j esx
38 Voie dt sa réhabilitation*
est disposé avec tant de sagesse, qu'en retournant sur ses pas , par les mêmes routes qui
l'ont égaré , cet homme doit être sûr de regagner le point central de la forêt dans lequel
seul il peut jouir de quelque force 6c de quelque repos.
En effet , il s'est égaré en allant de quatre à
neuf, & jamais il ne pourra se retrouver qu'en
allant de neuf h. quatre. Au reste, il auroit tort
de se plaindre de cet assujettissement; telle est
la Loi imposée à tous les Etres qui habitent la
région des pères & des mères ; & puisque
l'homme y est descendu volontairement , il faut
bien qu'il en ressente toute la peine. Cette Loi
est terrible, je le sais, mais elle n'est rien comparée à la Loi du nombre cinquante-six , Loi
effrayante, épouvantable pour ceux qui s'y exposent, car ils ne pourront arriver à soixantequatre , qu'après l'avoir subie dans toute sa rigueur.
Telle est l'histoire allégorique de ce qu'étoit
l'homme dans son origine, & de ce qu'il est devenu en s'écartant de sa première Loi ; j'ai
tâché par ce tableau, de le conduire jusqu'à la
source de tons ses maux, & de lui indiquer ,
mystérieusement il est vrai , les moyens d'y remédier. Je dois ajouter que, quoique son crime &
celui du mauvais Principe soient également le
fruit de leur volonté mauvaise, il faut remarquer
néanmoins
Secours accordés à l'Homme. 3 9
néanmoins que l'un & l'autre de ces crimes sonc
de nature très-différente , & que par conséquent,
ils ne peuvent être assujettis à une égale punition,
m avoir les mêmes suites; parce que d'ailleurs
la Justice évalue jusqu'à la différence des lieux
où leurs crimes se sont commis. L'homme & le
Principe du mal ont donc continuellement leur
faute devant les yeux, mais tous deux n'ont pas
les mêmes secours , ni les mêmes consolations.
J'ai donné à entendre précédemment que le
Principe du mal ne peut par lui-même que persévérer dans sa volonté rébelle , jusqu'à ce que
la communication avec le bien lui soit rendue.
Mais l'homme, malgré sa condamnation, peut
appaiser la Justice même, se réconcilier avec
la vérité, & en goûter de temps en temps les
douceurs y comme si en quelque sorte, il n'en
étoit pas séparé.
Il est vrai de dire néanmoins que le crime de
l'un &de l'autre, ne se punit que par la privation,
& qu'il n'y a de différence, que dans la mesure de
ce châtiment. Il est bien plus certain encore que
cette privation est la peine la plus terrible, & la
seule qui puisse réellement subjuguer l'homme.
Car , on a eu grand tort de prétendre nous mener
à la Sagesse , par le tableau effrayant des peines
corporelles dans une vie à venir ; ce tableau n'e^c
rien, quand on ne les sent pas. Or, ces aveugles Maîtres ne pouvant nous faire connoître
C 4 qu'en
40 Travaux de l'Homme.
qu'en idée les tourments qu'ils imaginent, doivent nécessairement faire peu d'effet sur nous.
Si au moins ils eussent pris soin de peindre à
l'homme les remords qu il doit éprouver, quand
il est méchant , il leur eût été plus facile de le
toucher, parce qu'il nous est possible d'avoir
ici-bas le sentiment de cette douleur. Mais
combien nous eussent- ils rendus plus heureux, &
nous eussent-ils donné une idée plus digne de
notre Principe , s'ils eussent été assez sublimes
pour dire aux hommes , que ce Principe étant
amour , ne punit les hommes que par l'amour ,
mais en même temps que n'étant qu'amour, lorsqu'il leur ôte l'amour, il ne leur laisse plus rien.
C'est par-là qu'ils auroient éclairé & soutenu
les hommes, en leur faisant sentir que rien ne devroit plus les effrayer que de cesser d avoir l'amour de ce Principe , puisque dès-lors ils sont
dans le néant ; & certes ce néant que l'homme
peut éprouver à tout instant, si on le lui peignoit
dans toute son horreur, seroit pour lui, une idée
plus efficace & plus salutaire que celle de ces
éternelles tortures , auxquelles malgré la Doctrine de ces Ministres de sang , l'homme voie
toujours une fin, & jamais de commencement.
Les secours accordés à l'homme pour sa réhabilitation , quelque précieux qu'Us soient, tiennent ceoendant à des conditions très-rigoureuses.
Ec vraiment plus les droits qu'il a perdu sont
glorieux.
Travaux de l'Homme. 41
glorieux, plus il doit avoir à souffrir pour les
recouvrer ; enfin étant assujetti par son crime à
la loi du temps, il ne peut éviter d'en subir les
pénibles effets , parce que s'étant opposé luimême tous les obstacles que le temps renferme,
la loi veut qu'il ne puisse rien obtenir qu'à mesure qu'il les éprouve , & qu'il les surmonte.
C'est au moment de sa naissance corporelle p
qu'on voit commencer les peines qui l'attendent.
C'est alors qu'il montre toutes les marques delà
plus honteuse réprobation ; il naît comme un vil
insecte dans la corruption & dans la fange ; il naît
au milieu des souffrances & des cris de sa mère,
comme si c'étoit pour elle un opprobre de lui
donner le jour ; or quelle leçon n'est-ce pas pour
lui, de voir que de toutes les mères, la femme est
celle dont l'enfantement est le plus pénible & le
plus dangereux ! Mais à peine commence-t-il
lui-même à respirer, qu'il est couvert de larmes
& tourmenté par les maux les plus aigus. Les
premiers pas qu'il fait dans la vie , annoncent
donc qu'il n'y vient que pour souffrir, & qu'il
est vraiment le fils du crime & de la douleur.
Si l'homme , au contraire , n'eût point été
coupable , sa naissance auroit été le premier
sentiment du bonheur & de la paix. En voyant
la lumière , il en auroit célébré la splendeur par
de vifs transports , & par des tributs de louanges envers le Principe de sa félicité. Sans trouble
sur
4i Travaux de l "Homme.
sur la légitimité de son origine, sans inquiétude
sur la stabilité de son sorc , il en eût goûté
touses les délices, parce qu'il en auroit connu
sensiblement les avantages. O homme, verse des
larmes ameres sur l'énormité de ton crime , qui
a si horriblement changé ta condition ; frémis
sur le funeste arrêt qui condamne ta posrérité à
naître dans les tourments 5c dans l'humiliation,
tandis qu'elle ne devoit connoître que la gloire,
& un bonheur inaltérable.
Dès les premières années de son cours élémentaire, la situation de l'homme devient beaucoup
plus effrayante , parce qu'il n'a encore souffert
que dans son corps, au lieu qu'il va souffrir dans
sa pensée. De même que son enveloppe corporelle
a été jusques là en butte à la fougue des éléments,
avant d'avoir acquis la moindre des forces nécessaires pour se défendre; de même sa pensée va
être poursuivie dans un âge où n'ayant pas encore
exercé sa volonté, l'erreur peut le séduire plus aisément, porter par mille sentiers ses attaques jusqu'au germe, & corrompre l'arbre dans sa racine.
11 est certain que l'homme commence alors
une carrière si pénible & si périlleuse, que si les
secours ne suivoient pour lui la même progression, il succomberoit infailliblement ; mais la
même main qui lui a donné l'être , ne néglige
rien pour sa conservation ; à mesure qu'il
avance en âge , que les obstacles se multiplient
&
Double effet du Corps de V Homme. 4$
& s'opposent à l'exercice de ses facultés , à mesure aussi son enveloppe corporelle acquiert de la
consistance ; c'est-à-dire , que sa nouvelle armure
se fortifie <Sc devient plus puissante contre les
attaques de ses ennemis , jusqu'à ce qu'enfin le
temple intellectuel de l'homme étant élevé, cette
envelope devenue inutile, se détruise, laissant
l'édifice à découvert & hors de toute atteinte.
11 est donc évident que ce corps matériel que
nous portons, est l'organe de toutes nos soufTran*
ces; c'est donc lui qui formant des bornes épaisses à notre vue & à-toutes nos facultés , nous
tient en privation & en pâtiment ; je ne dois
donc plus dissimuler que la jonction de l'homme
à cette enveloppe grossière , est la peine même
à laquelle son crime l'a assujetti temporelîement,
puisque nous voyons lés horribles effets qu'il
en ressent depuisle moment où il en est revêtu,
jusqu'à celui eu il en est dépouillé; & que
c'est par-là que commencent & se perpétuent
les épreuves, sans lesquelles il ne peut rétablir
les rapports qu'il a voit autrefois avec la Lumière,
Mais malgré les ténèbres que ce corps matériel répand autour de nous , nous sommes
obligés d'avouer aussi qu'il nous sert de rempart & de sauve - garde contre les dangers
qui nous environnent, & que sans cette enveloppe , nous serions infiniment plus exposés.
Ce sont là, n'en doutons point, les idées que
les
44 Origine du Matérialisme.
les Sages en ont eu dans tous les temps. Leur
première occupation a été de se préserver sans
cesse des illusions que ce corps leur présentoit.
lis l'ont méprisé, parce qu'il est méprisable par
sa nature ; ils l'ont redouté par les funestes suites des attaques auxquelles il les exposoit, & ils
ont tous parfaitement connu qu'il étoit pour eux
la voie dé l'erreur & du mensonge.
Mais l'expérience leur a appris aussi que c'est
le canal par où arrivent, dans l'homme, les
connoissances & les lumières de la Vérité ; ils
ont senti, que puisqu'il nous sert d'enveloppe,
& que nous n'avons pas même la pensée à nous,
il faut bien que nos idées venant toutes du dehors , s'introduisent nécessairement par cette
enveloppe , & que nos sens corporels en soient
les premiers organes.
Or , c'est à ce sujet que l'homme par la promptitude & la légèreté de ses jugements , a commencé à se livrer à des erreurs funestes qui ont
produit dans son imagination les idées les plus
monstrueuses; c'est de - là , dis- je, que les
Matérialistes ont tiré cet humiliant système des
sensations qui rivale l'homme au dessous de la
bête, puisque celle-ci, ne recevant jamais à la fois
qu'une seule sorte d'impulsion, n'est pas susceptible de s'égarer, au lieu que l'homme étant placé
au milieu des contradictoires, pourroit, selon
cette opinion , se livrer en paix indifféremment
a
Système des Sensations. 45
à toutes les impressions dont il seroit affecté.
Mais d'après les lumières de justice que nous
avons déjà reconnues en lui , il ne se peut que
nous adoptions ces opinions avilissantes. Nous
avons démontré que l'homme , chargé de sa
conduite , est comptable de toutes ses actions ;
je me garderai bien à présent de lui laisser enlever un privilège aussi sublime , <3c qui l'élevé
si tore au dessus de toutes les Créatures.
Rien ne m'empêchera donc d'assurer à mes
semblables , que cette erreur est la ruse la plus
adroite & la plus dangereuse qui ait pu être
employée pour les arrêter dans leur marche , &
pour les égarer. Ce seroit pour un voyageur une
incertitude des plus désespérantes , de rencontrer deux routes opposées , sans connoître le
lieu où l'une & l'autre aboutiraient. Cependant , en observant le chemin qu'il auroit
déjà fait , se rappellant le point d'où il seroit
parti , & celui auquel il tend , il feroit peut-être
assez de combinaisons pour se déterminer &
pour choisir juste ; mais si quelqu'un se présentoit à lui , & lui disoit qu'il est très-inutile de
prendre tant de peines pour démêler la véritable
route , que celles qui s'offrent à ses yeux mènent
également au but , & qu'il peut suivre indifféremment l'une ou l'autre ; alors , la situation du
voyageur deviendroit bien plus fâcheuse & plus
embarrassante que lorsqu'il étoit réduit à prendre
4 6 Système des Sensations.
dre conseil de lui-même ; car enfin il lui seroit
impossible de se nier l'opposition qu'il verroit
entre ces deux routes ; & le premier sentiment
qui devroit alors naître en lui , seroit de se
défier des conseils qu'on lui donne , & de se
persuader qu'on veut lui tendre un piège.
Voilà cependant quelle est la position actuelle
de l'homme, relativement aux obscurités que les
Auteurs du système des sensations ont répandu
sur sa carrière. Lui annoncer qu'il n'a d'autres
loix que celles de ses sens , & qu'il ne peut
avoir d'aurre guide, c'est lui dire qu'en vain
chercheroir-il a faire un choix parmi les choses
qu'ils lui présentent, puisque ces sens eux-mêmes
sont sujets à varier dans leur action , & qu'ainsi
l'homme ne pouvant pas en diriger les mobiles >
essayeroit inutilement d'en diriger le cours <5c
les effets.
Mais , ainsi que le voyageur , l'homme ne
peut se refuser à sa propre conviction ; il voit
bien que les sens amènent tout en lui , mais en
même temps, il est forcé d'avouer que parmi les
choses qu'ils lui amènent , il y en a qu'il sent
être bonnes , comme il y en a qu'il sent être
mauvaises.
Quelle devroit donc être sa défiance contre
ceux qui le voudroient détourner de faire un
choix , en lui insinuant que toutes ces choses
sont indifférentes ou de même nature ? Ne devroit-il
Dangers de ce Système. 47
Vf oit-il pas en ressentir la plus vive indignation»
& se mettre en garde contre des maîtres aussi
dangereux ?
C'est cependant là , je le répète > la plus commune tentative qui se soit faite contre la pensée
de l'homme ; c'est en même temps la plus séduisante, & celle dont le Principe du mal tireroic
le plus d'avantage; parce que s'il pouvoit nourrir l'homme dans la persuasion qu'il n'y a point
de choix à faire parmi les choses qui l'environnent., il viendroit facilement à bout de faire
passer jusqu'à lui , l'horrible incertitude & le
désordre dans lequel il se trouve lui - même
plongé par la privation où il est de toute Loi.
Mais si la Justice veille toujours sur l'homme ,
il faut qu'il aie en lui les moyens de démêler les
stratagèmes de son ennemi , & de déconcerter ,
quand il le voudra , toutes ses entreprises ; sans
quoi il ne pourroîc être puni de s'y laisser
surprendre : ces moyens doivent être fondés
sur 5a propre nature, qui ne peut pas plus changer que la nature même du Principe dont il esc
provenu; ainsi sa propre essence étant incompatible avec le mensonge , lui fait connoître tôt
ou tard qu'on l'abuse , & le ramené naturellement à la Vérité.
J'emploierai donc ces mêmes moyens qui me
sont communs avec tous les hommes , pour leur
montrer le danger & l'absurdité de cette opinien
ennemie
48 Faculté innée dans l'Homme.
ennemie de leur bonheur , & qui n'est propre
qu'à les abymer dans le crime & dans le désespoir. J'ai suffisamment prouvé par nos souffrances, que nous érions libres ; ainsi je m'adresserai
aux Matérialistes , & je leur demanderai comment ils ont pu s'aveugler assez pour ne voir
dans l'homme qu'une machine ? Je voudrois au
moins qu'ils eussent eu la bonne foi d5y voir une
machine active , & ayant en elle - même son
Principe d'action , car si elle étoit purement
passive , elle recevroit tout & ne rendrpit rien,
/.lors, dès qu'elle manifeste quelque activité,
il faut quelle ait au moins en elle le pouvoir
de faire cette manifestation , & je ne crois pas
que personne prétende que ce pouvoir-là nous
vienne par les sensations. Je crois en même temps
que sans ce pouvoir inné dans l'homme , il lui
seroit impossible d'acquérir ni de conserver la
science d'aucune chose , ce qui s'observe sans
A
aucun doute sur les Etres privés de discernement. Il est donc clair que l'homme porte en lui
la semence de la lumière & des vérités dont il
offre si souvent les témoignages. Et faudroit-il
quelque chose de plus pour renverser ces principes téméraires par lesquels on a prétendu le
dégrader f
Je sais qu'à la première réflexion , on
pourra m'opposer que non seulement les bêtes ,
mais même tous les Etres corporels , rendent
aussi
De l'ancienne enveloppé de V Homme. 49
aussi une action extérieure , d'où il faudra
A
conclure que tous ces Etres ont aussi quelque
chose en eux, & ne sont pas de simples machines.
Alors , me demandera - t - on , quelle est la
différence de leur Principe d'action d'avec celui
qui est dans l'homme ? Cette différence sera
facilement apperçue de ceux qui voudront
l'observer avec attention , & mes Lecteurs
la reconnoîtront avec moi , en fixant un moment leur vue sur la cause de cette méprise»
Il y a des Etres qui ne sont qu'intelligents, il
y en a qui ne sont que sensibles ; l'homme est à
la fois l'un & l'autre. Voila le mot de l'énigme.
Ces différentes classes d'Etres ont chacune un
Principe d'action différent , l'homme seul les
réunit tous les deux ; & quiconque voudra ne
les pas confondre , sera sûr de trouver la
solution de toutes les difficultés.
Par son origine , l'homme jouissoit de tous les
droits d'un Etre intelligent, quoique cependant
il eût une enveloppe ; car , dans la région temporelle , il n'y a pas un seul être qui puisse s'en
passer. Et ici , l'ayant déjà fait assez entrevoir ,
j'avouerai bien que l'armure impénétrable
dont j'ai parlé précédemment , n'étoit autre
chose que cette première enveloppe de l'homme.
Mais pourquoi étoit-elle impénétrable ? C'est
qu'étant une & simple , à cause de la supériorité de sa nature , elle ne pouvoit nullement
D se
5 o De la nouvelle enveloppe de l'Homme!
se décomposer , & que la loi des assemblages
élémentaires n'avoit absolument aucune prise
sur elle.
Depuis sa chute , l'homme s'est trouvé revêtu
d'une enveloppe corruptible , parce qu'étant
composée , elle est sujette aux différentes actions du sensible , qui n'opèrent que successivement, & qui par conséquent se détruisent les
unes & les autres. Mais , par cet assujettissement au sensible , il n'a point perdu sa qualité
d'Etre intelligent ; en sorte qu'il est à la fois
grand & petit , mortel & immortel , toujours
libre dans l'intellectuel , mais lié dans le corporel par des loix indépendantes de sa volonté ; en
un mot, étant un assemblage de deux Natures ,
diamétralement opposées , il en démontre alternativement les effets > d'une manière si distincte,
qu'il est impossible de s'y tromper. Car , si
l'homme actuel n'avoit que des sens , ainsi que
les systèmes humains le voudroient établir , on
verroit toujours le même caractère dans toutes
ses actions , & ce seroit celui de ses sens ; c'està-dire , qu'à l'égal de la bête,, toutes les fois
qu'il seroit excité par ses besoins corporels ,
il tendroit avec effort , à les satisfaire , sans
jamais résister à aucunes de leurs impulsions ,
si ce n'est pour céder à une impulsion plus forte,
mais qui dès lors doit se considérer comme agissant seule , 5c qui naissant toujours du sensible,
agic
Deux Etres dans l 'Homme. 5 r
agit dans les sens, & tient toujours aux sens.
Pourquoi donc l'homme peut - il s'écarter
de la Loi des sens ? Pourquoi peut-il se refuser
à ce qu'ils lui demandent ? Pourquoi , pressé
par la fairn,est-il néanmoins le maître de refuser
les mets les plus exquis qu'on lui présente , de
se laisser tourmenter , dévorer , anéantir même
par le besoin , & cela à la vue de ce qui seroit
îe plus propre à le calmer ? Pourquoi , dis- je,
y a-t-il dans l'homme une volonté qu'il peut
mettre en opposition av£C ses sens , s'il n'y a
pas en lui plus d'un Etre ? Et deux actions si
contraires, quoique se montrant ensemble , peuvent-elles tenir à la même source ?
En vain on m'objecteroit , à présent , que
quand sa volonté agit ainsi , c'est qu'elle est déterminée par quelque motif; j'ai assez fait entendre , en parlant de la liberté , que la volonté de
l'homme étant cause elle-même , devôit avoir îe
privilège de se déterminer seule & sans motif >
autrement elle iie devroit pas porter le nom de
volonté. Mais en supposant que dans le cas dont
il s'agit, sa volonté se déterminât en effet par un
motif, l'existence des deux Natures de l'homme
n'en seroit pas moins évidente ; car il faudroit
toujours chercher ce motif ailleurs que dans
l'action de sqs sens , puisque sa volonté la contrarie; puisque, lors même que son corps cherche
toujours à exister & à vivre , il peut vouloir
D z le
ç 2 Le Sensible seul dans la Bête.
le laisser souffrir , s'épuiser & s'éteindre. Cette
double action de l'homme est donc une preuve
convaincante qu'il y a en lui plus d'un Principe.
A i *
Au contraire , les Etres qui ne sont que sensibles , ne peuvent jamais donner des marques
que de ce qu'ils sont. Il faut , il est vrai , qu'ils
aient le pouvoir de rendre & de manifester ce
que les sensations opèrent sur eux ; sans cela ,
tout ce qui leur seroit communiqué , seroit
comme nul , & ne produiroit aucun effet. Mais
je ne crains point d'errer, en assurant que les
plus belles affections des bêtes , leurs actions les
mieux ordonnées , ne s élèvent jamais au dessus
A
du sensible ; elles ont, comme tous les Etres de
la Nature , un individu à conserver, & elles reçoivent avec la vie , tous les pouvoirs nécessaires à cet objet, en raison des dangers auxquels
elles doivent être exposé.es , selon leur espèce ,
pendant le cours de leur durée , soit dans les
moyens de se procurer la nourriture , soit dans
les circonstances qui accompagnent leur reproduction, & dans tous les autres événements qui se
multiplient & varient suivant les différentes classes de ces Etres, ainsi que pour chaque individu.
Mais je demande si jamais on a apperçu dans les
bêtes quelqu'action qui n'eût pour unique but
leur bien-être corporel , & si elles ont jamais
rien manifesté qui fût le véritable indice de
l'intelligence.
Ce
De VEtre actif dans la Bête. 53
Ce qui trompe la plus grande partie des
hommes à cet égard , c'est de voir que parmi
les bêtes , il y en a plusieurs qui sont susceptibles d'être formées à des actes qui ne leur sont
point naturels ; elles apprennent , elles se ressouviennent , elles agissent même souvent en
conséquence de ce qu'elles ont appris, & de ce
que leur mémoire leur rappelle. Cette observation pourroit en effet nous arrêter, sans les principes que nous avons établis.
J'ai dit que àbs que les bêtes manifestaient
quelque chose au dehors , il falloit nécessairement qu'elles eussent un Principe intérieur Se
actif y sans lequel elles n'existeroient pas ; mais
ce Principe , je l'ai annoncé comme n'ayant
que le sensible pour guide , & la conservation
du corporel pour objet. C'est par ces deux
moyens que l'homme parvient à dresser la bête;
il la frappe , ou il lui donne à manger , & parlà il dirige , à sa volonté , le Principe actif de
l'animal , qui ne tendant qu'au maintien de son
Etre , se porte avec effort à des actes qu'il
n'auroit jamais pratiqué , sll eût été laissé
à sa propre Loi. L'homme , par la crainte , ou
par l'attrait de la nourriture, le presse &c
l'oblige à étendre & à augmenter son action ; il
est donc évident que ce Principe , étant actif Se
sensible , esc susceptible de recevoir des impressions ; s'il peut recevoir des impressions , il peut
D 3 aussi
54 Des habitudes dans la Bête.
aussi les conserver , car il suffit pour cela , que
la même impression se prolonge & continue son
action. Alors , recevoir des impressions & les
conserver , c'est prouver, en effet, que ranimai
est susceptible d'habitude.
Nous pouvons donc, sans danger , reconnoître que le Principe actif des bêtes est capable
d'acquérir l'habitude de différents actes par
l'industrie de l'homme ; car soit dans les actes
que la bête produit naturellement , soit dans
ceux auxquels elle est dressée , on ne voit aucune marche , ni aucune combinaison dans lesquelles le sensible ne soit pour tout & le mobile de tout ; alors donc , quelques merveilles
que la bête étale à mes yeux , je la trouverai
certainement très-admirable , mais mon admiraA
tion n'ira pas jusqu'à reconnoitre en elle un Etre
intelligent , pendant que je n'y vois qu'un Être
sensible; car enfin le sensible n'est pas intelligent.
Pour mieux sentir la* différence de l'Animal
avec l'Etre intelligent , faut-il considérer les
classes qui sont au dessous de ce même Animal ,
tels que le végétal & le minéral ? Dès que ces
classes inférieures opèrent des actes extérieurs ,
comme la croissance , la fructification , la génération & autres, nous ne pourrons douter qu'elles
n'aient, aussi bien que l'Animal , un Principe
actif , inné en elles , & d'où émanent toutes ces
différentes actions.
Néanmoins y
De l'Intellectuel & du Sensible. 5 5
Néanmoins, quoique nous appercevions en
elles une Loi vive , qui. tend avec force à son
accomplissement , nous ne leur avons jamais vu
produire les moindres signes de douleur , de
plaisir , de crainte, ni de désir, toutes affections
qui sont propres à l'Animal; de-lànous pouvons
dire, que de même qu'entre l'Animal & les
Etres inférieurs , il y a une différence considérable dans les Principes , quoiqu'ils aient les uns
& les autres la faculté végétative , de même
Thommeade commun avec 1' Animal un Principe actif, susceptible d'affections corporelles &
sensibles , mais il en est essentiellement distingué par son Principe intellectuel , qui anéantit
toute comparaison entre lui & la bête.
C'est donc uniquement pour avoir été séduit
par cet enchaînement univerfel , dans lequel un
Etre tient toujours à celui qui le fuit, & à celui
qui le précède, qu'on a confondu les différents
anneaux qui composent l'homme actuel , &
qu'on ne Ta pas cru différent de ce Principe inférieur & sensible , auquel il n'est attaché que
pour un temps.
Quelle confiance pouvons- nous avoir" alors aux
systèmes que l'imagination de l'homme a enfantés sur ces matières, quand nous les voyons poser
sur une base aussi évidemment fausse ? Et
quelle plus forte preuve pouvons-nous désirer,
que celle du sentiment & de l'expérience ?
D4 A
5 6 Manière de distinguer les trois Règnes.
A cette occasion , je vais entrer dans quelques détails sur la distinction & l'enchaînement des trois règnes de la nature, pour
tâcher de nous confirmer dans les principes que nous venons d'établir sur la différence des Etres , malgré leur affinité.
Je préviens néanmoins que ces discussions devroient être étrangères à l'homme , & que c'est
un malheur pour lui , d'avoir besoin de ces
preuves pour se connoître , & pour croire à sa
propre nature ; car elle porte en elle-même des
témoignages bien plus évidents que ceux qu'il
peut trouver dans sqs observations sur les objets
sensibles & matériels.
Les sciences humaines ne fournissent aucune
règle sûre pour classer régulièrement les trois
Règnes ; on n'y pourra jamais parvenir qu'en
suivant un ordre conforme à la Nature ; en ce
cas , il faut premièrement mettre au rang des
Animaux les Etres corporels qui portent en eux
toute l'étendue du Principe de leur fructification , qui par conséquent n'en ayant qu'un ,
n'ont pas besoin d'être adhérents à la terre P
pour le faire agir , mais prennent leur corporation par la chaleur de la femelle de leur
espèce , soit qu'ils l'acquièrent dans le sein
de cette même femelle , ou par le feu extérieur
qu'elle leur communique , comme il arrive pour
la fructification des ovipares , soit qu'ils l'acquièrent
Manière de distinguer les trois Règnes. 57
quierent par la chaleur du soleil , ou par celle de
tout autre feu.
Secondement , il faut placer au rang des Végétaux tout Etre qui , ayant son matras dans la
terre, fructifie ainsi par l'action de deux agents ,
& manifeste une production , soit au dehors ,
soit au dedans de cette même terre.
Enfin , on doit regarder comme Minéraux
tous les Etres , qui ont également leur matras
dans la terre , & y prennent leur croissance &
leur végétation, mais qui , provenant de l'action
de trois agents , ne peuvent donner aucun signe
de reproduction , parce qu'ils ne sont que passifs , & que les trois actions qui les constituent,
ne leur appartiennent pas en propre.
Ces règles , une fois établies , pour savoir si
un Etre est Végétal ou Animal , il faut voir s'il
tire sa substance des sucs de la terre , ou s'il se
nourrit de ses productions. S'il est attaché à la
terre , de manière qu'il meure , lorsqu'il en est
détaché , il n'est que Végétal. S'il n'est point
lié à cette même terre , quoiqu'il se nourrisse de
ses productions , il est Animal , quel qu'ait été
le moyen de sa corporisation.
La différence , je le sais , est infiniment plus
difficile à faire entre le Végétal & le Minéral ,
qu'entre le Végétal & l'Animal , parce qu'entre
les Plantes & les Minéraux, il y a une si grande
affinité , & ils ont tant de facultés qui leur sont
communes .
5 8 Progression Quaternaire universelle,
communes , qu'il n'est pas toujours aisé de les
démêler.
Cette difficulté vient de ce que la différence
des genres de tous les Etres corporels eft toujours en proportion géométrique Quaternaire.
Or dans l'ordre vrai des chofes , plus le degré
des puissances est élevé , plus la puissance est
affoiblie, parce qu'alors elle est plus éloignée de
la puissance première , d'où toutes les puissances subséquentes sont émanées. Ainsi , les premiers termes de la progression , étant plus voisins du terme radical , ont des propriétés plus
actives , d'où résultent par conséquent des
effets plus sensibles % & par-là plus faciles à distinguer : & cette force , dans les facultés , diminuant , à mesure que les termes de la progression se multiplient , il est clair que les résultats des derniers termes doivent n'avoir que
des nuances en quelque sorte imperceptibles.
Voilà pourquoi le Minéral est plus difficile à
distinguer du Végétal, que le Végétal de l'Animal ; car e'efl: dans le Minéral que se trouve le
dernier terme de la progression des choses
créées.
Il faut appliquer le même principe à tous
les Etres qui femblent intermédiaires entre
les différents règnes , & qui paroissent les lier ,
parce que la progression du nombre est continue , sans borne 6c sans aucune séparation ;
mais
Progression Quaternaire universelle. 59
mais , pour connoître parfaitement la puissance
d'un terme quelconque de la progression dont
il s'agit , il faudroit au moins connoître une
des racines , & c'est une des choses que l'homme
perdit , lorfqu'il fut privé de son premier état ;
en effet , il ne connoît aujourd'hui la racine
d'aucun nombre , puisqu'il ne connoît pas la première de toutes les racines , ce que l'on verra
par la suite.
Il faut également appliquer le principe de la
progression Quaternaire , aux Etres qui sont au
dessus de la Matière 7 parce qu'il s'y fait
appercevoir avec la même exactitude , &
d'une manière encore plus marquée , en ce
qu'ils sont moins éloignés du premier terme
de cette Progression ; mais peu de gens me
comprendroient dans l'application que j'en
pourrais faire à cette Classe , aussi mon dessein & mon devoir m'empêchent d'en parler
ouvertement.
Si l'homme avoit une Chymie , par laquelle
il pût, sans décomposer les corps, connoître
leurs vrais Principes , il verrait que le feu efl
le propre de l'Animal , l'eau le propre du Végétal, & la terre le propre du Minéral; alors
il aurait des signes encore plus certains pour
reconnoître la véritable nature à^s Etres , &
ne serait plus embarrassé ,■ pour discerner leur
Rang & leur Classe.
Je
60 Union des trois Eléments.
Je ne m'arrêie pas à lui faire observer que
ces trois Eléments , qui doivent servir de signes pour démêler les différents Règnes , ne
peuvent pas exister chacun séparément & indépendamment des deux autres ; je présume
que cette notion est assez commune pouf ne
devoir pas rappeller ici que dans l'Animal ,
quoique le feu y domine , l'eau & la terre y
doivent exister nécessairement, & ainsi des
deux autres Règnes, où le Principe dominant
est de toute nécessité accompagné des deux
autres Principes. Il n'y a pas , jusqu'au mercure même , sur qui cette observation ne s'applique avec la même justesse, quoique certains Alchymistes ne lui trouvent point de
feu ; mais ils devroient faire attention que
le mercure minéral n'a encore reçu que la
seconde opération, 6c qu'ainsi, quoiqu'il ait
en lui , comme tout Etre corporel , un feu
élémentaire, cependant ce feu n'est pas sensible , jusqu'à ce qu'un feu supérieur vienne
l'agiter , & c'est-là la troisième opération que
je démontrerai nécessaire pour compléter toute
corporisation ; voilà pourquoi le mercure, quoiqu'avec un feu élémentaire , est cependant le
corps de la nature le plus froid.
C'est , je le répète , uniquement pour défendre la nature de l'homme , que je me
suis laissé entraîner à tous ces détails. J'ai
voulu
Supériorité de t Homme. 61
voulu montrer à ceux qui l'avilissent , en le
confondant avec les bêtes , qu'ils tombent , à
son sujet , dans une méprise qui n'est pas
pardonnable , même sur les Erres purement
élémentaires , puisque d'un Règne à l'autre ,
nous trouvons des différences infinies , quoique
tous ces Règnes aient des parités & des- similitudes fondamentales.
Nous voyons que dans toutes les Classes ,
l'inférieure n'a rien de ce qui se manifeste
d'une manière particulière dans la supérieure.
Ainsi, dès que dans les Erres corporels , au
dessous de l'homme , nous n'avons apperçu aucune des marques de l'intelligence, nous ne pouvons lui refuser qu'il ne soit ici-bas le seul
favorisé de cet avantage sublime , quoique ,
par sa forme élémentaire , il se trouve assujetti
au sensible , & à toutes les affections matérielles de la bête.
Ceux donc qui ont essayé de dépouiller
l'homme de ses plus beaux droits , en se fondant sur son assujettissement & sa liaison à
l'Etre corporel qui l'enveloppe , n'ont présenté, pour preuve, qu'une vérité que nous
Teconnoissons comme eux , puisque nous savons tous qu'il ne reçoit aucune lumière que
par les sens. Mais , pour n'avoir pas porté
plus loin leur observation, ils sont restés dans
les ténèbres , & y ont entraîné la multitude.
Dan
6 1 De la Pensée de V Homme.
Dans la malheureufe condition de l'homme
actuel, aucune idée ne peut en effet se faire sentir
en lui, qu'elle ne soit entrée par les sens ; en sorte
qu'il faut convenir encore , que ne pouvant pas
toujours disposer des objets & des Etres qui
actionnent ses sens , il ne peut , par cette
raison , être responsable des idées qui naissent en lui ; de façon que reconnoissant ,
comme nous l'avons fait , un Principe bon
& un Principe mauvais , & par conséquent
un Principe de pensées bonnes & un Principe de pensées mauvaises, on ne doit pas être
surpris que l'homme se trouve exposé aux unes
& aux autres , sans pouvoir se dispenser de
les sentir.
C'est là ce qui a fait croire aux Observateurs que nos pensées & toutes nos facultés
intellectuelles n'avoient point d'autre origine
que nos sens. Mais , premièrement , ayant confondu en un seul les deux Etres qui composent l'homme d'aujourd'hui , n'ayant pas apperçu en lui ces deux actions opposées , qui
en manifestent si clairement les différents Principes , ils ne reconnoissent en lui qu'une seule
sorte de sens , & font vaguement dériver tout,
de sa faculté de sentir. Cependant , après tout
ce que nous avons dit , il n'y auroit qu'à ouvrir les yeux, pour convenir que l'homme actuel ayant en lui deux Etres différents à gouverner ,
Des Sens de V Homme. 63
verner , & que ne pouvant en effet connoître les besoins de l'un & de l'autre que par
la sensibilité , il falloit bien que cette faculté
fût double , puisqu'il étoit double lui-même ;
aussi quel sera l'homme assez aveugle , pour
ne pas trouver en lui une faculté sensible
relative à l'intellectuel , & une faculté sensible relative au corporel ? Et ne faut -il
pas convenir que cette distinction, prise dans
la Nature même , auroit éclairci toutes les méprises ? Je dois dire néanmoins, que dans cet
ouvrage , j'emploierai le plus souvent ces mots
de sens & de sensible , dans l'acception corporelle , & que lorsque je parlerai du sensible
intellectuel , ce sera de manière qu'on ne puisse
pas confondre l'un avec l'autre.
Secondement , sous quelque point de vue que
les Observateurs eussent considéré la faculté
sensible de l'homme , s'ils avoient mieux pesé
leur système, ils auroient vu que nos sens sont
bien, à la vérité, l'organe de nos pensées, mais
qu'ils n'en sont pas l'origine ; ce qui fait sans
doute une trop grande différence pour qu'on
soit excusable de ne ravoir pas apperçue.
Oui, telle est notre peine, qu'aucune pensée ne puisse nous parvenir immédiatement ,
& sans le secours de nos sens qui en sont
les organes nécessaires dans notre état actuel;
mais si nous avons reconnu dans l'homme un
Principe
6à\. Droits de V Homme sur sa Pensée*
Principe actif & intelligent qui le distingue si parfaitement des autres Etres , ce Principe doit avoir en lui-même ses propres facultés ; or la seule , dont l'usage nous soit
resté dans notre pénible situation , c'est cette
volonté innée en nous , dont l'homme a joui
pendant sa gloire & dont il jouit encore
après sa chute. Comme c'est par elle qu'il
s'est égaré , c'est par la force de cette volonté seule qu'il peut espérer d'être rétabli dans
ses premiers droits ; c'est elle qui le préserve
absolument des précipices où l'on veut le plonger , & de croire à ce néant auquel on voudroic
réduire sa nature : c'est par elle , en un mot,
que n'étant pas le maître d'empêcher que le
bien & le mal se communiquent jusqu'à lui ,
il est cependant responsable de l'usage qu'il
fait de cette volonté , par rapport à l'un &
à l'autre. Il ne peut faire qu'on ne lui offre ,
mais il peut choisir , & choisir bien ; & je
n'en donnerai pas, pour le moment, d'autres
preuves, sinon qu'il souffre, 6c qu'il est puni
quand il choisit mal.
Le Lecteur intelligent , pour qui j'écris ,
ne peut pas ignorer que la peine & les souffrances , dont je veux parler , sont d'une nature bien différente des maux passagers , corporels ou conventionnels, les seuls qui soient
connus de la multitude.
Toutes
Droits Je V Homme sur sa Pensée. 6ç
Toutes les attaques , que Ton a portées contre la dignité de l'homme , ne sont donc plus
d'aucune valeur pour nous , ou bien il faudroit renverser les premiers & les plus fermes fondements de la Justice que nous avons
posés précédemment, ainsi que les notions invariables que nous savons être communes à tous
les hommes , & qu'aucun Etre intelligent &
raisonnable ne pourra jamais révoquer en doute.
Je ne m'arrête point à examiner si dans
la conduite ordinaire de l'homme , sa volonté
attend toujours une raison décisive pour se déterminer , ou si elle est dirigée par l'attrait
seul du sentiment ; je la crois susceptible de
l'un & de l'autre mobile j & je dirai que
pour la régularité de sa marche, l'homme ne
doit exclure ni l'un ni l'autre de ces deux
moyens, car autant la réflexion sans le sentiment le rendroit froid & immobile , autant le sentiment sans la réflexion seroit sujet
a 1 égarer.
Mais, je le répète , ces questions sont étrangères à mon sujet , & je les crois abusives & infructueuses ; ainsi je laisse à la Métaphysique
de l'Ecole à chercher comment la volonté se
détermine & comment elle agit ; il suffit à
l'homme de reconnoître que c'est toujours librement, & que cette liberté est un malheur
de plus pour lui & la raison de toutes ses
E souffrances,
66 Grandeur de V Homme.
souffrances , quand il abandonne les Loix qui
doivent la diriger. Revenons à notre sujet.
Quoique nous ayons reconnu que tous les
Etres avoient nécessairement quelque chose en
eux, sans quoi ils n'auroient ni vie, ni existence , ni action , nous n'admettrons pas pour
cela qu'ils aient tous la même chose. Quoique cette Loi d'un Principe inné soit unique
& universelle , nous nous garderons bien de
dire que ces Principes soient égaux & agissent
uniformément dans tous les Etres , puisqu'au
contraire nos observations nous font connoître
une différence essentielle entre eux ; & sur-tout
entre les Principes innés dans les trois Règnes
matériels & le Principe sacré dont l'homme
est le seul favorisé parmi tous les Etres qui
composent cet Univers.
Car cette supériorité du Principe actif & intelligent de l'homme ne doit plus nous étonner , si nous nous rappelions la propriété de
cette progression Quaternaire qui fixe le rang
& les facultés des Etres , & qui ennoblit
leur essence, en raison de ce qu'ils sont plus
voisins du premier terme de la progression.
L'homme est la seconde Puissance de ce premier
terme générateur universel ; le Principe actif
de la matière n'est que le troisième ; en fautil davantage pour reconnoître que l'on ne peut
absolument admettre entr'eux aucune égalité.
La
Méprises sur l'Homme. 67
Là Source des systèmes injurieux à l'homme
vient donc de ce que leurs Auteurs n'ont paâ
distingué la nature de nos affections. D'un côté,
ils ont attribué à notre Etre intellectuel, lê§
mouvements de l'Etre sensible, & de loutre
ils ont confondu les actes de l'intelligence avec
des impulsions matérielles , bornées dans leurs
principes comme dans leurs effets. Il n'è^t pas
éronnaftt qu'ayant ainsi défiguré l'homme 3 ils
lui trouvent des ressemblances avec la bêtè,
& qu'ils ne lui trouvent que cela ; il n'est pas
étonnant , dis-je , que par ce moyen , étouffant dans lui toute notion , toute réflexion , loin
de Téclairer sur le bien & le mal , ils le tiennent sans cesse dans le doute & dans l'ignorance sur sa propre nature, puisqu'ils effacent
à ses yeux tes seules différences qui pourroient
l'en instruire.
Mais , après avoir enseigné , comme nous
l'avons fait, que l'homme étoit à la fois intelligent & sensible, nous devons observer que
ces deux facultés différentes doivent nécessairement s'annoncer en lui par des signes &
des moyens différents, & que les affections
qui leur sont particulières, n'étant nullement
les mêmes , ne peuvent en aucune manière se
présenter sous la même face.
Le principal objet de l'homme devroit donc
être d'observer continuellement la différence
E z injBnie
6 S Moyens d'éviter ces Méprises.
infinie qui se trouve enrre ces deux facultés
& entre les affections qui leur sont propres; &
comme elles sont unies dans presque toutes
ses actions , rien ne doit lui paroitre plus important que de distinguer avec précision ce
qui appartient à Tune ou à l'autre.
En effet, pendant le court intervalle de la
vie corporelle de l'homme , la faculté intellectuelle se trouvant jointe à la faculté sensible, ne peut absolument rien recevoir que
par le canal de cette faculté sensible ; & à
son tour, la faculté inférieure & sensible doit
toujours être dirigée par la justesse & la régularité de la faculté intelligente. On voit
par conséquent que dans une union aussi intime , si l'homme cesse de veiller un instant,
il ne démêlera plus ses deux natures, & dèslors il ne saura où trouver les témoignages
de l'ordre & du vrai.
De plus, chacune de ces facultés étant susceptible de recevoir en son particulier des impressions bonnes & des impressions mauvaises, l'homme est exposé, à chaque instant, à confondre non seulement le sensible avec l'intellectuel, mais encore ce qui peut être avantageux
ou nuisible à l'un ou à l'autre.
J'examinerai les suites & les effets de ce
danger arraché à la situation actuelle de
l'homme; je dévoilerai les méprises où sa négligence
Universalité de ces Méprises. 6$
gîigence à discerner ses différentes facultés
Ta entraîné , tant sur le Principe des choses, que sur les ouvrages de la Nature, &
sur ceux qui sont sortis de ses propres mains
& de son imagination; Sciences divines, intellectuelles & physiques , Devoirs civils &
naturels de l'homme , Arts, Législations , Etablissements & Institutions quelconques , tout
rentre dans l'objet dont je m'occupe. Je ne
crains point même de dire que je regarde cet
examen comme une obligation pour moi, parce
que, si l'ignorance & l'obscurité où nous sommes sur ces points importants , ne sont pas de
l'essence de l'homme , mais l'effet naturel de
ses premiers écarts & de tous ceux qui en
sont provenus, il est de son devoir de chercher à retourner vers la lumière qu'il a abandonnée , & si ces connois-sances etoient son
appanage avant sa chute , elles ne se sont
point absolument perdues pour lui, puisqu'elles découlent sans cesse de cette source inépuisable où il a pris naissance: en un mot,
si malgré l'état d'obscurité où il languit ,
l'homme peut toujours espérer d'appercevoir
la Vérité, & s'il ne lui faut pour cela que
des efforts & du courage , ce seroit la mépriser, que de ne pas faire tout ce qui est
en nous pour nous rapprocher d'elle.
L'usage continuel que je fais dans cet OuE 2 vrage.
jo Des Qualités Occultes.
vrage , des mots facultés , aaions , Causes , Principes , Agents y propriétés , Vertus, réveillera
Sans doute le mépris & ie dédain de mon siècle
pour les qualités occultes. Cependant il seroic
in:usre de donner ce nom à cette doctrine ,
uniquement parce qu'elle n'offre rien aux
sens. Ce qui est occulte pour les yeux du co ps ,
c'est ce qu'ils ne voient point;. ce qui est occulte
pour l'intelligence, c'est ce qu'elle ne conçoit
point; or, dans ce sens, je demande s'il esc
quelque chose de plus occulte pour les yeux &
pour l'intelligence , que les notions généralement reçues sur tous les objets que je viens
d'annoncer? Elles expliquent la Matière par la
Matière, elles expliquent l'homme par les sens^
elles expliquent l'Auteur des choses par la Nature élémentaire.
Ainsi les yeux du corps ne voyant que des
assemblages cherchent en vain les Principes
élémentaires qu'on leur annonce, & ne pouvant jamais Ls appercevoir , il est clair qu'on
les a trompés.
L'homme voit dans ses sens le jeu de ses
organes , mais il n'y reconnoît point son intelligence.
Fnfin la Nature visible présente aux yeux
l'ouvrage d'un grand Artiste, mais n'offrant
point à l'intelligence la raison des choses , elle
laisse ignorer la Justice du Maître, la tendresse
Des Qualités Occultes* 71
dresse du Père & tous les conseils du Souverain ; de façon qu'on ne peut nier que ces
explications ne soient absolument nulles &
sans vérité , puisqu'elles ont toujours besoin
d'être remplacées par de nouvelles explications.
Alors, si je ne m'attache qu'à éloigner de tous
ces objets les enveloppes qui ies obscurcissent , si je ne porte la pensée des hotatiiçs
que sur le vrai Principe en chaque chose, ma
marche est donc moins obscure que celle des
Observateurs ; & en effet , s'ils ont vraiment de
la répugnance pour les qualités occultes , ils
devroient commencer par changer de route;
car très-certainement il n'en est pas de plus
occulte & de plus ténébreuse que celle dans
laquelle ils voudroient nous entraîner.
K4
72 Source universelle des Erreurs.
1 Out ce que j'ai dit de l'homme , considère
dans son origine & dans sa première splendeur,
de sa volonté impure qui l'en a fait décheoir,
& de l'affligeante situation où il s'est plongé,
se trouve confirmé par les observations que
nous allons faire sur sa conduite & sur les
opinions qu'il enfante journellement.
On peut faire les mêmes Observations sur
la pureté originelle , la dégradation & les
tourments actuels du Principe qui s'est rendu
mauvais ; la marche de tous ces écarts est uniforme ; ; les premières erreurs , celles qui les
ont suivies & celles qui suivront ont eu &
auront perpétuellement les mêmes causes ; en
un mot , c'est toujours à la volonté mauvaise,
qu'il faut attribuer les faux pas de l'homme
& de tout autre Etre revêtu du privilège de
la Liberté; car , je l'ai déjà dit , pour démontrer que le principe d'une action quelconque
est légitime, il en faut considérer les suites;
si l'Etre esc malheureux, à coup sûr, il est
coupable, parce qu'il ne peut être malheureux,
s'il n'est libre.
On auroit pu , sans doute , m'arrêter à
cette proposition , en m'opposant les souffrances
Des Souffrances de la Bête. 73
frances de la bête , mais l'objection ne m'a
point échappé ; & comme je puis ici la résoudre sans interrompre mon su 'et , j'y vais travailler avant d'entrer en matière.
Je sais qu'en qualité d'Etre sensible, la bête
souffre , & qu'ainsi l'on peut en quelque sorte
la regarder comme malheureuse ; mais je prie
d'observer si le titre de malheureux n'appartiendroit pas avec plus de raison aux Etres,
qui connoissant qu'ils devroient être heureux
par leur nature , éprouvent intérieurement le
désespoir de ne l'être pas. Dans ce sens, il
ne pourroit convenir à la bête , qui est à sa
place ici-bas, & qui n'est pas faite pour un
autre bien-être que celui de ses sens ; lors donc
que ce bien-être est dérangé, elle souffre, sans
doute , comme Etre sensible , mais elle ne
voit rien au delà de ses souffrances ; elle
les supporte , elle travaille même à les faire
cesser , seulement par l'action de sa faculté
sensible , & sans avoir pu juger qu'il y ait
pour elle un autre état ; c'est-à-dire , qu'elle
n'a point ce qui fait le malheur de l'homme,
ce remords & cette nécessité de s'attribuer
comme lui , ses souffrances. Eh ! comment le
pourroit-elle? Elle n'agit point , on la fait agir.
Cependant il reste toujours à savoir pourquoi elle souffre , & pourquoi elle est privée
$1 souvent de ce bien-être sensible qui !a rendroit
74 Des Souffrances de la Bête.
droit heureuse à sa manière. Je pourrois ren-
.dre raison de cette difficulté , s'il m'étoit permis de m'étendre sur la liaison des choses , &
de faire voir jusqu'où le mal a gagné par les
écarts de l'homme ; mais c'est un point que
je ne ferai jamais qu'indiquer , & pour le
présent, il suffira de dire que la Terre ^n'est
plus vierge , ce qui l'expose elle & ses fruits,
à tous les maux: qu'entraîne la perte de la
Virginité.
Nous pouvons donc dire avec raison qu'il
ne peut y avoir d'Etre vraiment malheureux
que l'Etre libre, à quoi j'ajouterai que si c'est
librement que l'homme s'est plongé dans les
peines & dans les douleurs, cette même Liberté
lui impose l'obligation continuelle de travailler
à réparer son crime ; car plus il se négligera
sur ce point, plus il se rendra coupable , & par
conséquent plus il se rendra malheureux.
Reprenons notre sujet.
Pour nous guider dans l'important examen
que nous nous sommes proposé , & qui entre
essentiellement aujourd'hui dans la tâche de
l'homme , remarquons que la cause principale
de toutes nos erreurs dans les Sciences, est de
n'avoir pas observé une Loi de deux actions
distinctes qui se montre universellement dans
A
tous les litres de la Création y & jette souvent l'homme dans l'incertitude.
Nous
De la douhle Action. 75
Nous ne devons cependant pas être étonnés
de voir que chaque Etre ici-bas, soit assujetti à
cette double action , puisque nous avons
reconnu précédemment deux Natures trèsdisrinces ou deux Principes opposés dont le
pouvoir s'est manifesté dès le commencement
des choses , & se fait sentir continuellement
dans !a Création entière.
Or , de ces deux Principes, il ne peut y en
avoir qu'un qui soit réel & vraiment nécessaire,
attendu qu'après Un , nous ne connoissons plus
rien. Ainsi , le second Principe , quoique nécessitant l'action du premier dans la création , ne
peut certainement avoir ni poids , ni nombre,
ni mesure , puisque ces Loix appartiennent à
l'Essence même du premier Principe. L'un
stable, permanent, possède la vie en hii-même*
& par lui-même ; l'autre irrégulier & sans loix ,
n'a que des effets apparents & illusoires pour
l'intelligence qui voudroit s'y laisser tromper.
Ainsi , comme nous le laissons entrevoir , si
c'est une raison double qui a fait donner la naissance & la vie temporelle a l'Univers, il est indispensable que les corps particuliers suivent la
même Loi, & ne puissent, ni se reproduire, ni
subsister sans le secours d'une double action.
Toutefois , la raison double qui dirige les
corps & toute la matière , n'est pas la même que
cette raison double qui provient de l'opposition
des
y 6 De la double Action.
des deux Principes ; celle-ci est purement intellectuelle , & ne prend sa source que dans la
volonté contraire de ces deux Etres. Car, lorsque
l'un ou l'autre agit sur le sensible & sur le corporel , c'est toujours dans des vues intellectuelles,
c'est-à-dire, pour détruire l'action intellectuelle
qui lui est opposée. Il n'en est pas de même de
la double action qui assujettit la Nature ; elle
n est attachée qu'aux Etres corporels , pour servir tant à leur réproduction qu'à leur entretien ;
elle est pure en ce qu'elle est dirigée par une
troisième action qui la rend régulière ; en un
mot , c'est le moyen nécessaire établi par la
source de toutes les puissances pour la construction de tous ses ouvrages matériels.
Cependant, quoique dans cette raison double
attachée à tout ce qui est corporel ■ il n'y ait rien
d'impur, & que ni l'un ni l'autre terme n'en soit
mauvais , il y en a un néanmoins qui est fixe &
impérissable, l'autre n'est que passager & momentané , & par là même n'est pas réel pour
l'intelligence , quoique ses effets le soient pour
les yeux du corps.
Ce sera donc nous avancer beaucoup que de
parvenir à distinguer la nature & les résultats
de ces deux différents termes , ou de ces deux
différentes Loix qui soutiennent la création corporelle ; parce que si nous apprenons à reconnoître leur action dans toutes les choses temporelles ,
ce
Des Recherches sur la Nature. 77
ce sera un moyen de plus de la démêler dans
nous-mêmes. En effet, on ne conçoit pas combien les méprises qui se font journellement sur
notre Etre, tiennent de près à celles qui se font
sur les Êtres corporels & sur la Matière, & celui
qui auroit l'intelligence pour juger les corps ,
auroit bientôt celle qui lui est nécessaire pour
juger l'homme,
La première erreur qui se soit introduite en ce
genre , est d'avoir fait de la Nature matérielle,
une classe & une étude à part. Quoique les
hommes aient vu que cette branche étoit vivante
& active, ils Font regardée comme étant séparée
du tronc; & à force de s'arrêter à ce dangereux
examen , le tronc leur a paru à son tour si éloigné
de la branche, qu'ils n'ont plus senti le besoin
qu'il existât , ou du moins s'ils en ont reconnu
l'existence , ils n'ont vu en lui qu'un Etre isolé
dont la voix se perd dans l'éloignement , & qu'il
est même inutile d'entendre pour concevoir &
accomplir le cours & les Loix de cette Nature
matérielle.
Si nous nous bornions comme eux à considérer cette Nature en elle-même 6c comme agissant sans la médiation d'un Principe extérieur ,
nous pourrions bien, il est vrai> appercevoir ses
Loix sensibles & apparentes, mais nous ne pourrions pas dire que notre notion fut complette ,
puisqu'il nous resteroit toujours à connoître son
Principe
jS Des Rech:rckes sur la Nature.
Principe réel qui n'est visible qu'à l'intelligence,
par lequel tout ce qui existe est nécessairement
gouverné, & dont les Loix sensibles & apparentes ne sont que les résultats.
D'un autre côté, si pendant notre séjour
parmi les Êtres de cette Nature matérielle, nous
voulions les éloigner entièrement de nos recherches , pour nous efforcer d'atteindre à celle du
Principe invisible , nous aurions à craindre de
nous tenir trop élevés au dessus du sentier que
nous de/ons suivre, & par là de ne point parvenir au but de nos désirs , & de n'obtenir
qu'une partie des lumières qui nous sontdestinees.
Nous devons sentir les inconvénients de ces
deux excès ; ils sont tels , qu'en nous livrant à
l'un ou à l'autre , nous pouvons être assurés de
n'avoir aucune réussite', & si nous négligeons
l'une des deux Loix pour rechercher l'autre, nous
ne pourrons avoir de toutes les deux qu'une
fausse idée, parce que leur liaison actuelle est
indispensable, quoique n'ayant pas toujours été
manifestée ; enfin, vouloir aujourd'hui s'élever
au Principe premier, supérieur & invisible,
sans s'appuyer sur h Matière , c'est l'offenser
& le tenter ; & vouloir connoitre la Matière en
excluant ce Principe premier 5c les Vertus qu'il
emploie pour la soutenir, c'est la plus absurde
des impiétés.
Ce n'est pas que les hommes fce Soient destinés
a
De la Matière & de son .Principe* 79
à avoir un jour une parfaite connoissance du
Principe premier sans être obligés d'y joindre
l'étude de la Matière, de même que depuis leur
chute il y a eu un temps où. ils étoient entièrement assujettis à cette Loi de Matiere,sans qu'ils
pussent songer à l'existence du Principe premier. Mais pendant ce passage intermédiaire
qui nous est accordé, étant placés entre les deux
extrêmes , nous ne devons perdre de vue ni l'un
ni l'autre , si nous ne voulons pas nous égarer.
La seconde erreur , c'est que depuis que
l'homme est enchaîné dans la Région sensible, il
a cherché , à la vérité , le Principe de la Matière , parce qu'il ne peut douter qu'elle en aie
un ; mais comme dans cette recherche il a confondu les deux Loix, il a voulu que le Principe
de la Matière fut aussi palpable que la Matière
elle-même. ïl a voulu soumettre l'un & l'autre à
la mesure de ses yeux corporels.
Or , une mesure corporelle ne peut s'appliquer que sur l'Etendue : l'Etendue n'est qu'un
assemblage , & par conséquent un Etre composé;
& si l'homme s'ohstinoit à croire que le Principe
de l'Etendue ou de la Matière, est îa même chose
que la Matière, il faudrait donc que ce Principe
fût étendu & composé comme elle ; alors il est
vrai que les yeux de son corps en pourroient calculer les dimensions , toutefois selon les bornes
de ses facultés, & sans en être plus avancé. Car
pour
8o De la Matière & de son Principe,
pour mesurer juste , il faudroit qu'il eût une
base à ses mesures , & il n'en a point. Mais certes ,
nous sommes bien éloignés d'avoir une pareille
idée du Principe de la Matière, d'après celle que
nous avons d'un Principe en général.
Tous ceux qui ont voulu expliquer ce que
c'est qu'un Principe , n'ont pu s'empêcher de
dire qu'il doit être indivisible, incommensurable & absolument différent de ce que la Matière
présente à nos yeux. Les Mathématiciens mêmes
& les Géomètres , quoique n'agissant que par
leurs sens , & n'ayant que l'étendue pour
objet, viennent à l'appui de cette définition ;
car tout matériel qu'est ce point mathématique dont ils font la base de leur travail , ils
sont obligés de le revêtir de toutes les propriétés
de l'Etre immatériel ; sans cela , leur science
n'auroit pas encore de commencement.
Ainsi , un Etre indivisible & incommensurable, tel que nous sentons que doit se concevoir
tout Principe , qu'est-il autre chose pour nous
qu'un Être simple ? Et , certes , nous ne pouvons
douter que les apparences matérielles ne soient
au contraire divisibles & soumises à la mesure
sensible ; par conséquent, la Matière- n'est donc
point un Etre simple ; par conséquent , elle ne
peut donc être son Principe à elle-même ; il seroit donc absurde de vouloir confondre la Matière avec le Principe de la Matière.
Je
De la Divisibilité de ta Matière. 8 1
Je dois, à ce sujet > faire remarquer les obscurités où Cette fausse manière de considérer les
corps a entraîné la multitude. Le Vulgaire a cru
qu'en mutilant, divisant & subdivisant la Matière, il mutiioit, divisoit & subdivisoit en effet
le Principe & l'essence de la Matière; & croyant
que les bornes seules de ses organes corporels
l'empêchoient d'aller aussi loin que sa pensée
dans cette opération , il a imaginé que cette division étoit essentiellement possible au de-là de
ce qu'il pouvoir opérer lui-même , & il a cru que
la Matière étoit divisible à l'infini ; de-là , il Ta
regardée comme indestructible , & par conséquent, comme éternelle.
C'est absolument pour avoir confondu la Matière avec le Principe de la Matière , que ces
erreurs ont été presque universellement adoptées. En effet , diviser les formes de la Matière ,
ce n'est pas diviser son essence , ou, pour mieux
dire, désunir les parties diverses dont tous les
corps sont composés , ce n'est pas diviser , ce
n'est pas décomposer la Matière, parce que chacune des parties matérielles provenant de cette
division, demeure intacte dans son apparence
de Matière , par conséquent dans son essence ,
& dans le nombre des Principes qui constituent
toute la Matière.
Par quel étrange aveuglement l'homme a-t-il
donc pu croire qu'en diversifiant lès dimensions
F des
8 1 De la Divisibilité de la Matière.
des corps , il divisoic réellement la Matière ?
IN'cst-il pas aisé de voir que toutes les opérations
de rhomme en ce genre se bornent à transposer , à désunir ce qui étoit joint; & pour que sa
main pût décomposer la Matière, ne faudroit-il
pas que ce fût lui qui l'eût composée ?
Je ne vois donc ici que la foiblesse & les bornes des facultés de l'homme , qui est arrêté par
la force invincible des Principes de la Matière;
car nous savons qu'il peut varier à son gré les
figures & les formes corporelles , parce que ces
formes ne sont qu'un assemblage de particules
différentes, & n'ont par cette raison aucune des
propriétés de l'Unité; mais enfin, il n'y a pas
une seule de ces particules qu'il puisse anéantir^
parce que si le Principe qui les soutient n'est
point composé , il ne peut être sujet à aucune
division dans son essence ; & dans ce sens ,
non seulement la Matière n'est pas divisible à l'infini , selon l'idée commune , mais il
n'est pas même possible que la main de l'homme
commence ou opère sur elle la première & la
moindre des divisions ; nouvelle preuve pour
démontrer que ce Principe corporel est un
& simple , & par conséquent qu'il n'est point
Matière.
Ce que j'ai dit de la méthode des Mathématiciens, a dû faire sentir la différence qu'il y a
de leur marche à celle de la Nature. La Science
Mathématique
Bornes des Mathématiques* 8$
Mathématique n'offrant entre leurs mains qu'une
copie trompeuse de la vraie Science, n'a pour
base & pour résultats que des relations, sur lesquelles ayant une fois fixé leurs suppositions,
les conséquences se trouvent justes & convenables à l'objet qu'ils se proposent; en un mot,
les Mathématiciens ne peuvent pas s'égarer ,
parce qu'ils ne sortent pas de leur enceinte, &
qu'ils ne font que tourner sur un pivot; alors
tous leurs pas les ramènent au point d'où ils
sont partis. En effet, quelqu'élevé que soit leur
édifice , on voit qu'il est égal dans toutes ses
parties, & qu'il n'y a pas la moindre distinction
entre les matériaux qui servent de fondement,
& ceux dont ils bâtissent les plus hauts étages ;
aussi que nous apprennent-ils ?
La Nature , au contraire, ayant pour Principe un Etre vrai & infini, produit des faits qui
lui ressemblent , & quoique ces faits soient l'enveloppe dont elle se couvre à nos yeux, quoiqu'ils soient passagers , ils sont si multipliés , si
variés, si actifs, que nous voyons assez clairement que la source en doit être inépuisableMais on verra dans la suite de cet Ouvrage,
de plus amples observations sur la Science Mathématique , & sur l'emploi qu'on auroit dû en
faire pour parvenir à la connoissance de la Nature & de ce qui est au dessus.
Nous joindrons ici une autre vérité qui apF % puyera
8 4 Des Productions & Je leurs Principes.
puyera toutes celles que nous avons établies pou?
prouver combien la Matière est inférieure au
Principe qui lui sert de base & qui la produit.
Je prie d'abord les Observateurs d'examiner,
s'il n'est pas certain universellement , & dans
tout ordre de génération quelconque , que la
production ne peut jamais être égale à son Principe générateur. Cette vérité se réalise continuellement dans l'ordre des générations matérielles, quoiqu,'ensuite venant à croître, les fruits
& les productions de cette classe , égalent &
même surpassent en force & en grandeur l'individu qui les a engendrés ; parce que la classe
de ces individus étant soumise à la Loi du
temps , l'ancien individu dépérit en même temps
que son fruit s'avance vers le terme de sa croissance Se de sa perfection.
Mais dans le moment de la génération , ce
fruit est nécessairement inférieur à l'individu
d'où il est provenu , puisque c'est de lui qu'il
tient sa vie & son action.
Dans quelque classe que nous fassions nos
recherches , je ne crains point d'assurer que
nous trouverons l'application de cette vérité ;
d'où nous pouvons dire hardiment , que c'est
avec raison que nous l'avons annoncée comme
universelle; dès-lors il faudra convenir aussi
qu'elle est applicable à la Matière , relatirement à son Principe , parce que si nous
pouvons
Des Productions & de leurs Principes. 8 5
pouvons voir naître la Matière , nous ne pouvons nier qu'elle n'ait été engendrée ; & si elle a
été engendrée , elle est ainsi que tout les Etres,
inférieure à son Principe générateur.
C'est être déjà bien avancé que d'avoir reconnu la supériorité du Principe de la Matière
sur la Matière , & de sentir qu'ils ne peuvent
être tous deux de la même nature ; par-là nous
nous trouvons à couvert des jugements hasardés
qu'on a osé prononcer sur cet objet, & qui par
le crédit des Maîtres qui en ont été les organes , sont devenus comme autant de Loix pour
la plupart des hommes : par-là on est dispensé de croire comme eux , que la Matière est
éternelle & impérissable. En distinguant la
forme du Principe, nous saurons que l'une
peut varier sans cesse, pendant que l'autre reste
toujours le même, & on n'aura plus de peine à
reconnoître la fin & le dépérissement delà Matière dans la succession des faits & des Etres
que la Nature expose à nos yeux , tandis que le
Principe de cette Matière n'étant point Matière,
demeure inaltérable & indestructible.
Cette succession de faits , & ce renouvellement continuel aes Etres corporels, a entraîné
les Observateurs de la Nature dans d'autres opinions aussi fausses que les précédentes , & qui
les exposent aux mêmes inconséquences, Ils ont
vu les corps s'altérer> sç décomposer & dispaF 3 ... xohm
86 De la 'Reproduction des Formes.
roître de devant eux ; mais en même temps, ils
ont vu que ces corps étoientsans cesse remplacés
par d'autres corps ; alors ils ont cru que ceux-ci
étoient formés des débris des anciens corps , &
qu'étant dissous , les différentes parties dont
ils étoient composés , dévoient entrer à leur
tour , dans la composition des nouvelles formes ; de - là ils ont conclu que les formes
éprouvoient bien une mutation continuelle ,
mais que leur Matière fondamentale demeuroit
toujours la même.
Ensuite, ignorant la véritable cause de l'existence & de l'action de cette Matière , ils n'ont
pas vu pourquoi elle n auroit pas toujours été
en mouvement, & pourquoi elle n'y seroic pas
toujours, ce qui leur a fait décider de nouveau
qu'elle étoit éternelle.
Mais si , élevant les yeux d'un degré , ils
eussent reconnu les vrais Principes des corps ,
& qu'ils leur eussent atrribué la stabilité qu'ils
ont cru voir dans leur prétendue Matière fondamentale, nous n'aurions pas à leur reprocher cette
nouvelle méprise ; nous voyons comme eux les révolutions & les mutations des formes ; nous reconnoissons aussi que les Principes des corps sont indestructibles & impérissables; mais ayant montré, comme nous l'avons fait , que ces Principes
n'étoient point Matière, dire qu'ils sont impérissables , ce n'est pas dire que la Matière ne
périt point. C'est
Immutabilité de leurs Principes. 87
C'est ainsi qu'en distinguant les corps d'avec
leurs Principes , les Observateurs auroient évité
l'erreur dangereuse qu'ils s'efforcent en vain de
pallier, & qu'ils se seroient bien gardés d'attribuer l'éternité & l'immortalité à l'Etre matériel
qui frappe leurs sens. Je suis d'accord avec eux
sur la marche journalière de la Nature ; je vois
naître & périr toutes les formes , & je les vois
remplacées par d'autres formes ; mais je me garderai bien d'en conclure , comme eux, que cette
révolution n'ait point eu de commencement, &
qu'elle ne doive point avoir de fin , puisqu'elle
ne s'opère en effet , & ne se manifeste que sur
les corps qui sont passagers, & non sur leurs
Principes qui n'en reçoivent jamais la moindre
atteinte. Lorsqu'on aura bien conçu l'existence
& la stabilité de ces Principes , indépendamment & séparément des corps, il faudra bien
convenir qu'ils ont pu exister avant ces corps ,
& qu'ils pourront encore exister après eux.
Je ne joindrai pas à ce raisonnement des
preuves sur lesquelles on refuseroit de me croire,
mais elles sont de nature qu'il n'est pas plus en
mon pouvoir d'en douter que si j'eusse été présent à la formation des choses.
D'ailleurs la Loi numérique des Etres est un
témoignage irrévocable; Un existe & se conçoit
indépendamment des autres nombres ;& aprçs
les avoir vivifiés pendant le cours de la Décade ,
F4 il
88 Des Emanations de V Unité.
il les laisse derrière lui & revient à son Unité.
Les Principes des corps étant uns , peuvent
donc se concevoir seuls & séparés de toute forme
de matière , au lieu que les moindies particules
de cette matière ne peuvent subsister, ni se concevoir sans être soutenues & animées par leur
Principe ; de même que nous concevons TUnité
numérique, comme pouvant subsister à part des
autres nombres , quoique aucun des nombres
subséquents à l'Unité ne puisse trouver accès
dans notre entendement , si ce n'est comme l'émanation & le produit de cette unité.
En un mot, si nous voulons appliquer ici la
maxime fondamentale quia été établie ci-devant,
sur l'inégalité qui existe nécessairement entre
l'Etre générateur & sa production, nous verrons,
que si les Principes de la Matière sont indestructibles & éternels, il est impossible que la
Matière jouisse des mêmes privilèges.
Cependant cette assertion d'une inégalité nécessaire entre l'Etre générateur & sa production,
auroit pu laisser quelque inquiétude sur la nature de l'homme, qui ayant pris naissance dans
une source indestructible, devroit comme inférieur à son Principe , n'avoir pas le même avantage , '& être par conséquent susceptible de
destruction. Mais une simple réflexion dissipera
ce doute.
Quoique la Matière & l'homme aient également
Des Etres Secondaires. 89
ment leur Principe générateur, il s'en faut de
beaucoup qu'ils aient le même. Le Principe générateur de l'homme es. l'Unité; cette Unité possédant tour en soi , communique aussi à ses productions une existence totale & indépendante ;
en sorte qu'elle peut bien, comme chef & principe , étendre ou resserrer leurs facultés ; mais
elle ne peut pas leur donner la mort, parce que
ses ouvrages étant réels, ce qui est, ne peut pas
ne pas être.
Il n'en est pas ainsi de la Matière qui , étant
le produit d'un Principe secondaire, inférieur
& subordonné à un autre Principe, est toujours
dans la dépendance de l'un & de l'autre ; de
manière que le concours de leur action mutuelle
est absolument nécessaire pour la continuation
de son existence; car :1 est constant, que lorsque l'une des deux vient à cesser , les corps s'éteignent & disparoissent.
Or , la naissance & la fin de ces différentes
actions se manifeste assez clairement dans la
Nature corporelle , pour nous démontrer que la
Matière ne peut pas être durable. D'ailleurs ,
reconnoissant, comme nous le devons faire, que
l'action de l'Unité , ou du Principe premier, est
perpétuelle Se indivisible , nous ne pourrions
sans la plus grossière erreur , attribuer la même
perpétuité d'action aux Principes secondaires
qui enfantent la Matière* C'est pourquoi l'Auteur
90 De la Génération des Corps.
teur des choses ne peut pis faire que le Monde
soit éternel comme lui ; car ce ne seroit pas
rendre le Monde éternel que de lui faire succéder d'autres Mondes , comme ce sera toujours
en sa puissance, puisque chacun de ces Mondes
ne pouvant être que l'œuvre d'un Principe
secondaire , seroit dès - lors nécessairement
périssable.
Examinons actuellement un autre système
relatif à notre sujet. On a enseigné , qu'après la dissolution des Etres corporels , les débris de ces corps étoient employés à faire partie
de la substance des autres corps. Assurément ,
les Observateurs de la Nature se sont trompés dans cette doctrine, ainsi que dans les conséquences qu'ils en ont tirées. Car, dire que les
corps se forment les uns des autres , & ne sont
que divers assemblages successifs des mêmes
matériaux, c'est une erreur aussi grande que de
prétendre que la Matière est éternelle. Ils se
seroient bien gardés d'avancer de pareilles opinions , s'ils avoient pris plus de précautions
pour marcher sûrement dans la connoissance
de la Nature.
Les Principes universels de la Matière sont
des Etres simples ; chacun d'eux est un , ainsi
qu'il résulte de nos observations, & de l'idée
que nous avons donnée d'un Principe en général : les Principes innés de la moindre particule
De la Génération des Corps. cjr
cule de matière doivent donc avoir la même
propriété ; chacun d'eux sera donc un & simple , comme les Principes universels de cette
même Matière : il ne peut y avoir de différence entre ces deux sortes de Principes , que
dans la durée & dans la force de leur action, qui
est plus longue & plus étendue dans les Principes
universels que dans les Principes particuliers.
Or l'action propre d'un Principe simple est
nécessairement simple & unique elle-même ,
& ne peut avoir , par conséquent , qu'un seul
buta remplir Telle a en elle tout ce qu'il lui
faut pour l'entier accomplissement de sa Loi ;
enfin , elle n'est susceptible ni de mélange , ni
de division.
Celle du Principe universel matériel a donc
les mêmes facultés , & quoique les résultats
qui en proviennent, se multiplient, s'étendent & se subdivisent à l'infini , il est certain
que ce Principe universel n'a qu'un seul œuvre
à faire , & qu'un seul acte à opérer. Lorsque
son œuvre sera rempli , son action doit cesser ,
& être retirée par celui qui lui avoit ordonné
de la produire ; mais pendant toute la durée
du temps , il est assujetti à faire le même acte
& à manifester les mêmes effets.
Il en est ainsi des Principes innés des différents corps particuliers ; ils sont soumis à
la même Loi d'unité d'action , & lorsque la
durée
9* De la Génération des Corps'.
durée en est accomplie , elle leur esc également
retirée.
Alors , si chacun de ces Principes n'a qu'une
seule action , & qu'à la fin de cette action , ils
doivent tous rentrer dans leur source primitive , nous ne pouvons avec raison attendre
d'eux de nouvelles formes , & nous devons
conclure que les corps que nous voyons naître
successivement, tirent leur origine & leur substance d'autres Principes , que de ceux dont
nous avons vu l'action suspendue dans la dissolution des corps qu'ils a voient produits. Nous
sommes donc obligés de chercher ailleurs la
source d'où doivent naître ces nouveaux corps.
Mais où pourrons-nous mieux la trouver que
dans la force & l'activité de cette double Loi ,
qui constitue la Nature universelle corporelle ,
& qui se montre en même temps sous mille
faces différentes dans la production & les progrès des corps particuliers ?
Nous savons , en effet , que cette terre que
nous habitons , ne pourroit exister 5c se conserver , si elle n'avoit en elle un Principe végétatif qui lui est propre ; mais qu'il faut nécessairement qu'une cause extérieure, qui n'est
autre chose que le Feu Céleste ou Planétaire ,
réagisse sur ce Principe pour que son action se
manifeste.
Il en est de même des corps particuliers ;
chacun
De la Génération des Corps. 93
chacun de ces corps provient d'une semence ,
dans laquelle réside un Germe ou Principe
inné , dépositaire de toutes ses propriétés & de
tous les effets qu'il doit produire. Mais ce
Germe resteroit toujours dans l'inaction , & ne
pourroit manifester aucune de ses facultés , s'il
n'étoit aussi réactionné par une cause extérieure
ignée , dont la chaleur le met à portée d'agir
sur tous les Etres corporels qui l'environnent ±
lesquels , à leur tour , pénétrant son enveloppe , l'aiguillonnent > réchauffent , 5c le disposent à soutenir l'action de la cause extérieure,
pour la manifestation de ses propres fruits & de
ses propres Vertus.
Et en effet y la cause extérieure igfiée , opérant la réaction , auroit bientôt surmonté l'action des Principes individuels , & détruit leurs
propriétés , si ie secours des Etres alimentaires
ne venoit renouveiler leur force , & les mettre
en état de résister à la chaleur dévorante de
cette cause extérieure. C'est pour cela que si
l'on expose à la chaleur, des Germes privés
d'aliments, ils se consument dans leur berceau ,
sans avoir produit la moindre partie de leur
action ; c'est pour cela aussi que des Germes ,
qui ont été à portée de commencer le cours de
leur croissance , seroient encore plutôt consumés & détruits , s'ils venoient à manquer des
aliments qui leur sont nécessaires pour se défendre
94 &e la Génération des Corps*
fendre de l'activité continuelle de la réaction
ignée , parce qu'alors cette réaction , ayant
déjà pénétré jusqu'au germe , y peut d'autant
mieux déployer sa force destructive.
On voit par-là que les aliments , dont nous
parlons , sont eux-mêmes un second moyen de
réaction , que la Nature emploie pour l'entretien & la conservation de ses ouvrages; mais
on le verra encore mieux dans la suite.
Telle est donc cette double Loi universelle ,
qui préside à la naissance & aux progrès des
Etres corporels. Le concours de ces deux actions leur est absolument nécessaire , pour qu'ils
puissent vivre sensiblement à nos yeux ; savoir p
la première action innée en eux , ou l'action intérieure , & l'action seconde ou extérieure , qui
vient agiter & réactionner la première , &
jamais parmi les choses matérielles, un corps ne
s'est formé que par ce moyen.
Appliquons à la constitution de l'Univers ce
que nous avons dit de la Terre ; nous pouvons
le regarder comme un assemblage d'une multitude infinie de Germes & de Semences, qui toutes
ont en elles le Principe inné de leurs Loix & Propriétés , selon leur classe & selon leur espèce ,
mais qui attendent, pour engendrer & se reproduire au dehors , que quelque cause extérieure
vienne les aider & les disposer à la génération.
Ce seroit même là, où l'on trouveroit l'explication
d'un
De la Génération des Corps. <>ç
d'un Phénomène qui étonne la multitude , savoir , pourquoi on trouve des vers dans des
fruits sans piquure , & des animaux vivants
dans le cœur des pierres ; c'est , parce que les
uns & les autres placés par la Nature , ou parvenus par filtration dans ces sortes de matras ,
y ont trouvé , ou y ont reçu , par la même voie
de filtration , des sucs propres à opérer sur eux
la Loi nécessaire de réaction. Mais ne nous
éloignons pas de notre sujet.
Voyons donc à présent quelle part les corps
& les débris des corps peuvent avoir à la formation & à l'accroissement des autres corps;
ils peuvent augmenter les forces des Etres corporels , & les soutenir contre la réaction continuelle du Principe extérieur igné ; ils peuvent
même contribuer , par leur propre réaction , à
la manifestation des facultés des Germes , & en
faire opérer les propriétés. Mais ce serait aller
contre les Loix de la Nature , & méconnoître
l'essence d'un Principe en général , que de
croire qu'ils pourroient s'immiscer dans la substance de ces Germes. Ils peuvent , je le répète,
en être le soutien & l'aiguillon , mais jamais ils
ne feront portion de leur essence. Les observations suivantes en seront la preuve.
Nous avons établi précédemment que les Principes des corps ne sont point Matière , mais des
Etres simples ; qu'en cette qualité , ils doivent
avoir
9 6 De la Destruction des Corps.
avoir en eux tout ce qui est nécessaire à leur
existence , & qu'ils n'ont rien à emprunter des
autres Etres. Ils n'en emprunteroient pas même
le secours de ce<te réaction extérieure , dont
nous venons de parler , si par l'infériorité de
leur nature , ils n'étoient assujettis à la double
Loi qui régit tous les Etres élémentaires. Car
il y a une Nature , où cette double Loi n'est
pas connue , & où les Etres reçoivent la naissance sans le secours d'Etres secondaires, & par
les seules vertus de leur Principe générateur;
c'est celle par où l'homme a passé autrefois.
Mais , afin que notre marche soit plus sûre >
ne comptons pour rien la théorie, jusqu'à ce
que l'expérience vienne la justifier; & d'abord
observons ce qui se passe dans la destruction
des corps.
Cette destruction ne peut avoir lieu que par
la cessation de l'action du Principe inné , producteur de ces corps , puisque cette action est
leur véritable base & leur premier appui ; or ce
Principe ne peut cesser d'agir, que lorsque la
Loi qui l'asservissott à l'action , est suspendue ,
parce qu'alors étant délivré de ses chaînes , il se
sépare de ses productions & rentre dans sa source
originelle. Car tant que cette Loi opéreroit,
jamais l'enveloppe ne pourroit cesser d'être
sous sa forme naturelle & individuelle ; & si
cette forme est sujette à se décomposer, ce
ne
De la Destruction des Corps. 97
ne peut être que parce que la Loi de la
réaction étant retirée , le Principe inné dans
cette forme , & qui la fait exister , en liant
ensemble les trois éléments dont elle est
composée , se sépare de ces éléments , & les
abandonne à leurs propres Loix ; alors , ces
Loix étant opposées les unes aux autres , les
éléments qui s'y trouvent livrés , se combattent , se divisent , & se détruisent enfin tout-àfait à nos yeux.
C'est ainsi qu'insensiblement les corps meurent t disparoissent, & s'anéantissent. Je ne vois
donc plus dans un cadavre qu'une maîiere sans
.vie j privée du Principe inné qui en avoit produit & qui en soutenoit l'existence ; je ne vois
dans ces débris, que des parties qui sont encore
soutenues par la présence des acrions secondaires que le Principe inné avoit émanées dans cey
corps pendant la durée de sa propre action ; car
ces émanations secondaires sont répandues dans
les moindres particules corporelles, mais elles se
séparent elles-mêmes successivement de leurs
enveloppes particulières , après que leur Principe producteur a abandonné le corps entier ,
dont leur réunion formoit l'assemblage.
Qu'est-ce donc, qu'un corps privé de la vie
pourra dans le cours de sa dissolution , communiquer aux nouveaux corps , dont il seconde la
croissance ôcla formation ? Sera-ce le Principe
G dominant ?
5? 8 De la Destruction des Corps.
dominant? Mais il n'existe plus dans le cadavre , puisque ce n'est que par la retraite de ce
Principe , que le corps est devenu cadavre.
D'ailleurs chaque Germe, ayant son propre
Principe inné & dépositaire de toutes ses facultés , il n'a pas besoin de la réunion d'un autre
Principe. En un mot , deux Etres simples ne
pouvant jamais se réunir, ni confondre leur action ; leur assemblage , bien loin de concourir
à la vie des nouveaux corps , ne feroit qu'en
occasionner le désordre & la destruction , puisqu'il n'est pas possible de placer deux centres
dans une circonférence, sans la dénaturer.
Dira-t-on que les parties matérielles du corps
qui se dissout , se réunissent & passent dans
l'essence des Germes ? Mais nous venons de
voir , que chaque Germe est animé par un Principe , qui renferme en lui tout ce qui est nécessaire à son existence. D'ailleurs , ne voyonsnous pas toutes les parties du cadavre se dissoudre successivement , & ne pas laisser après
elles la moindre trace? Ne savons - nous pas
que cette dissolution particulière ne s'opère, que
parla séparation des émanations secondaires,
qui étoient demeurées dans le cadavre , & que
nous pouvons regarder chacune comme le centre
de la partie qu'elle occupoit ; mais alors nous ne
pourrons nous dispenser de reconnoître que les
corps , que les parties des corps , que tout l'Univers
De la Digestion* 99
Vers n'est qu'un assemblage de Centres, puisque nous voyons par gradation les corps se dis-»-
siper entièrement. Or, si tout est centre, & si
tous les centres disparoissent dans la dissolution , que restera-t-il d'un corps dissous , qui
puisse faire partie de l'existence & de la vie
des nouveaux corps ?
C'est donc une erreur, de croire que les Principes, soit généraux, soit particuliers, des Etres
corporels qui se dissolvent , aillent , après s'être
séparés de leur enveloppe > animer de nouvelles
formes , & que recommençant une nouvelle carrière , ils puissent vivre successivement plusieurs
fois. Si tout est simple, si tout est un dans la Nature & dans l'essence des Etres , il en doit être
de même de leur action , & chacun d'eux doit
avoir sa tâche particulière , simple & unique
comme lui , autrement il y auroit foiblesse dans
l'Auteur des choses, & confusion dans ses
ouvrages*
Mais , prenant la digestion animale pour
exemple, on m'objectera sans douté , que dans
îa dissolution des aliments qui se fait par cette
digestion, la plus grande quantité en passe dans
le sang , dans la limphe , & dans les autres fluides de l'individu , & que delà , se portant dans
toutes les parties du corps, l'anim.il en reçoit
l'entretien 5c la subsistance ; alors on me demandera comment il se pourroit , que ces aliments
G z #e
ioo De la Digestion.
ne fissent que fortifier Faction & la vie de l'animal qui les reçoit , sans, lui communiquer la
moindre partie d'eux-mêmes , & sans que le feu
inné en eux ne pénétrât le Principe & l'Essence
de cet individu , pour s'y unir & en accroître
l'existence.
Je réponds à cela , que très -certainement le
seul emploi des aliments est de soutenir la vie 6c
l'action de l'individu qui les a dévorés ; il ne peut
les recevoir comme des nouveaux Principes pour
lui , ni comme une augmentation de son Etre ,
xnais comme les agents d'une réaction qui lui
est nécessaire pour déployer ses forces & conserver son action temporelle ; & quoiqu'aucun
Etre corporel ne puisse se passer de cette réac-,
tion,il n'y en a point dans qui elle n'ait sa mesure ;
car il est constant , que si le Principe contenu
dans l'aliment pouvoit s'unir au Principe du
corps qui s'en nourrit , il n'y auroit plus de
mesure dans la Loi d'action , par laquelle ce
dernier auroit été constitué.
Nous le savons par expérience & par les
ravages que causent dans l'animal les crudités
& les viandes mal cuites & mal saignées ;
nous savons , dis -je, combien une réaction
trop vive est contraire à la vie corporelle ;
& nous ne pouvons nier que les Animaux
qui sont destinés par leur nature, à dévorer
d'autres Animaux, ne soient plus féroces &,
plus
De la Rèintêctration des Corps, iot
plus cruels , qu'ils n'aient, dis-je , un caractère plus avide & plus destructeur , que les
Animaux qui ne se nourrissent que de Végétaux. Cest que les premiers éprouvent une réaction excessive , en recevant avec les chairs
dont ils vivent , une grande quantité de Principes animaux secondaires , & qu'ils emploient
tous les efforts de l'action innée en eux , pour
opérer , avant le temps , la dissolution des
enveloppes de ces Principes; mais ceux-ci ne
se trouvant point alors dans leur menstrue naturelle , emploient aussi toute leur force pour
rompre ces chaînes étrangères , & retourner à
leur source primitive.
Pendant ce combat, l'individu éprouve une
effervescence qui l'agite & l'entraîne à des actes
désordonnés , & il ne peut être rendu à un état
/ plus tranquille , qu'après que l'enveloppe de
ces Principes secondaires est dissoute 5c qu'ils
ont rejoint leur Principe générateur.
C'est à ce sujet , que nous devons blâmer , en
passant , l'usage de la plupart des Nations, qui
ont cru hoi^orer les Morts , soit en conservant
leurs cadavres, soit en les consumant parle feu.
L'une & l'autre de ces pratiques est également
insensée & contraire à la Nature. Car la vraie
menstrue des corps, c'est la terre, & la main des
hommes n'ayant pu produire ces corps , elle ne
devoit pas tenter , ni d'en déterminer , ni d'en
G 3 prolonger
ici De la Femme.
prolonger la durée , laissant à chacun de leurs
Principes, le soin de suspendre son action , suivant sa Loi , & de se réunir dans son temps à
Sa source.
Je ne puis me dispenser non plus de m'arrêter
un moment sur cette Proposition , que la vraie
menstrm des corps cest la terre. C'est dans elle, en
effet, que doit se décomposer principalement le
corps de l'homme ; mais le corps de l'homme
prend sa forme dans le corps de la femme ; lorsqu'il se décompose, il ne fait donc que rendre à
la terre, ce qu'il a reçu du corps de la femme. La
terre est donc le vrai Principe du corps de la
femme, puisque les choses retournent toujours k
leur source, &ces deux Etres étant si analogues
l'un à l'autre, on ne peut nier que le corps de la
femme n'ait une origine terrestre ; nous rappellant enfuite qu'elle a été la première origine
corporelle de l'homme , nous verrions sensiblement pour quelle raison la femme lui est universellement inférieure.
Mais on s'est étrangement égaré, lorsqu'on a
cru pouvoir porter cette différence au delà de la
forme ou des facultés corporelles. La femme ,
quant au Principe intellectuel , a la même
source & la même origine que l'homme ;
car cet homme n'étant condamné qu'à la peine
& non à la mort , il falloit près de lui un Etre de
sa nature , & malheureux comme lui , qui par
ses
De la yépctation. io?
ses infirmités & sa privation , le rappellât à la sagesse , en retraçant continuellement à ses yeux
les suites ameres de ses égarements : d'ailleurs
Thomme n'est point le père de l'Etre intellectuel de ses productions , comme l'ont, enseigné des doctrines fausses oc d'autant plus
funestes , qu'elles se sont appuyées sur des
comparaisons prises dans la Matière , telles
que les intarissables émanat'ons du feu élémentaire ; mais dans tout ceci est un Mystère
que je ne croirai jamais assez enseveli. Reprenons la chaîne de nos observations.
Il y a un fait que les Naturalistes ne manqueront pas de m'opposer, c'est celui des liqueur^
colorées qu'ils font passer dans quelques plantes , parvenant ainsi à varier la couleur des,
fleurs, & même à changer absolument celle qui
leur appartenoit par la Nature. Ma réponse sera
simple , & tiendra à tout ce que j'ai dit sur la.
digestion..
Toute plante a son Principe inné comme les
autres corps ; les sucs , qui lui tiennent lieu d'aliments , ne peuvent rien ajouter à ce Principe;
mais ils lui servent de défense contre la réaction
de la cause extérieure ignée qui sans eux surmonterait & consumeroit bientôt, par sa chaleur^
les forces 6c l'action des Principes individuels.
Alors on doit sentir , par le nombre infini des.
différentes substances qui peuvent servir d'aliG 4. m.ents-;
104 De la Végétation,
ments aux Etres corporels , à quelle variété de
réaction ils sont exposés. Il est vrai qu'il n'y en a
qu'une seule qui soit réellement propre à chaque espèce : mais la Nature des choses périssables , comme les corps , & les révolutions continuelles auxquelles ils sont soumis , les exposent
à en recevoir d'étrangères , qui affaiblissent ,
qui contraignent leurs facuhés , & même qui
les détruisent tout-à-fait, quoique le Principe
de l'Etre soit indestructible.
Ces réactions sont opérées, comme on le sait,
par des Etres secondaires , qui sont aussi dépositaires d'un Principe qui leur est propre.
Ce Principe ne peut opérer de réaction , soie
par lui-même , soit par les Principes particuliers émanés de lui, qu'ils ne soient tous revêtus de leur enveloppe corporelle , puisque tous
les Etres simples ne sont ici-bas qu'à cette condition. Il est donc certain que l'enveloppe de
ces Principes secondaires passe , ainsi qu'eux ,
dans la masse corporelle des Plantes & des Animaux, pour leur servir d'aliment, & pour les aider à résister à l'action de la cause extérieure
ignée. Il est certain qu'ils y portent aussi leur
couleur & toutes leurs propriétés. Mais , quoiqu'ils passent dans ces différents individus ,
nous ne pourrons jamais admettre qu'ils s'y confondent, & qu'ils fassent partie de leur substance.
Pour
Des Aliments. IOÇ
Pour que ces enveloppes alimentaires parvinssent à s'unir avec la substance de l'individu qui
s'en empare , il faudroit que leurs Principes
pussent réciproquement se confondre. Mais nous
avons vu que ces Principes, étant des Etres simples , la réunion en est impossible , & puisque
les enveloppes n'ont de propriétés que par leur
Principe, la réunion des enveloppes est donc
impossible aussi. Les aliments sont donc toujours des substances étrangères , quoique nécessaires à l'Etre qui les reçoit, car on sait qu'ils ne
lui sont profitables , qu'autant qu'il en opère la
dissolution.
Je pense qu'on n'aura pas de peine à convenir qu'il ne peut y avoir aucune espèce de mélange , avant que cette dissolution soit commencée : or si la dissolution ne peut s'opérer %
sans avoir été précédée de la retraite des Principes innés , si elle n'est en elle-même que division & destruction , comment se feroit-il que
l'individu qui opère cette destruction, pût être
confondu avec l'enveloppe même qu'il détruit ?
En effet , si les aliments & les Principes
qu'ils renferment , pouvoient se confondre avec
la substance & les Principes des Etres qu'ils
réactionnent, ils pourroient également leur être
substitués, & en prendre la place ; alors il seroit
facile de dénaturer entièrement les individus &
les espèces ; il se pourroit qu'ayant changé une
foi
106 Des Aliments.
fois la classe & la nature d'un Ecre , on en fît
autant sur toutes les classes qui existent , d'où
provienJroit une confusion générale , qui empêcheroit que nous fussions jamais sûrs du rang
& de la place que les Etres doivent occuper
dans l'ordre des choses.
Aussi la Loi , par laquelle la Nature a constitué ses productions , se refuse-t-elle absolument
à ces tentatives chimériques ; elle adonné à chacun des Etres corporels un Principe inné particulier , qui peut étendre , & qui étend souvent
son action au-delà de la mesure ordinaire , par
le secours des réactions forcées , & d'un matras
plus favorable, mais qui ne peut jamais perdre ,
ni changer son essence. Ce Principe , étant le
producteur <3c le père de son enveloppe, ne peut
s'en séparer , que l'enveloppe n'entre aussi - tôt
en dissolution , & ne se détruise insensiblement ;
& il est de toute impossibilité , qu'un autre
Principe ou un autre Père, vienne habiter cette
enveloppe , & lui servir de soutien , car dans
la Nature corporelle , il n'y a point d'adultères , ni de Fils adoptifs , attendu qu'il n'y a
rien de libre.
Chaque Etre simple ou Principe a donc son
existence à part , & par conséquent , une action & des facultés individuelles , qui sont aussi
incommunicables que son existence.
Qu'on ne m'objecte point } que dans le mélange
Du Mélange des Corps. 107
lange des liqueurs & des corps susceptibles de
se lier , on apperçoic des effets uns & simples ,
donc aucun de ces corps n'étoit capable en particulier; car je ne^craindrai point d'assurer, que
dans ces amalgames, l'action & la réaction des
divers Principes les uns sur les autres ne produisent des résultats uns & simples qu'en apparence , & à cause de la foiblesse de nos organes ,
& que ces résultats sont , en effet , combinés 5c
produits par l'action propre & particulière à
chacun des Principes rassemblés.
Si c'est un mélange de divers corps , qui ne
soient susceptibles ni d'action , ni de réaction
Sensible les uns sur les autres , mais ayant chacun à eux leur propriété particulière de couleur,
saveur , ou autre; il résulte de leur assemblage
une troisième propriété , qui n'est réellement
qu'un produit apparent des deux premières ,
lesquelles se trouvent mêlées & combinées , mais
point du tout unies & confondues. Car on ne me
niera pas que dans ce fait, les Principes & leurs
enveloppes restent parfaitement distincts & séparés , & qu'il n'y a que la foiblesse de nos sens
qui puisse nous empêcher d'appercevoir séparément les actions propres & particulières à chacun de ces corps. On ne voit donc autre chose
ici qu'une multitude de corps de même espèce ,
entassés ou rassemblés avec une multitude de
corps d'espèce différente , mais conservant toujours
io8 Du Mélange des Corps.
jours leur existence, leurs facultés, «Se leur
action propre & individuelle.
Si c'est un corps solide jeté dans un fluide
qui lui soit analogue , le fluide en surmonte
la force oc les propriétés, il en détache les parties,
il les divise, il détruit leur solidité apparente
& sensible , il le dissout & paroît s'en emparer.
Par le moyen de cette dissolution , le fluide
nous présente, en effet, des résultats, qu'il étoit
impossible de découvrir séparément dans l'une
ou l'autre des substances qui ont formé l'assemblage. Mais pourra-t-on en conclure qu'il s'y
fasse aucun mélange des Principes , & n'es:-
il pas certain qu'il n'y a là qu'une simple
extension de l'action du Principe dominant sûr
celle du Principe inférieur ; extension qui
diminue & cesse même , lorsque le Principe
supérieur en force a actionné une quantité suffisante des corps qu'on a exposés à son action ,
& y a consumé tout le pouvoir qui étoit 'en lui ?
Si c'est un corps solide qui s'empare d'un
fluide, & qui l'absorbe; ou deux fluides , qui
par leur mélange , produisent des corps solides
ou des amalgames indissolubles en apparence ;
enfin, si ce sont des corps , qui d'abord ne présentoient en particulier ni force, ni propriétés,
mais qui , par leur assemblage , produisent des
effets surprenants , des flammes ardentes , des
feux , des bruits , des couleurs vives & brillantes ;
Du Mélange des Corps. 109
tes; pourroit-on jamais démontrer qu'il y aie
dans aucun de ces faits , réunion , confusion ou
communication d'un Principe avec un autre
Principe ? Puisque , si la force du Principe dominant n'a fait que suspendre l'action du Principe le plus foible, sans en détruire l'enveloppe,
alors il se peut que l'Art parvienne encore à les
séparer , & à les remettre l'un & l'autre en leur
premier état; ce qui est une preuve invincible
de la Vérité que je viens d'établir.
Si , toujours sans détruire les enveloppes , le
Principe supérieur en forces n'a fait que diviser
des assemblages , & si rendant les parties constituantes de ces masses à leur liberté & à leur
ténuité naturelle , il les a seulement repoussées
parl'évaporation, alors les Principes individuels
de même nature , qui étoient auparavant rassemblés, se trouvent , il est vrai, dispersés ça &
là , sur la terre Se dans les airs , mais sans avoir
rien communiqué , ni perdu de leurs facultés ,
de leur substance , ou de leur action.
Mais , si au contraire le Principe dominant
a par sa force & sa puissance décomposé l'enveloppe même du Principe inférieur ; s'il l'a dissoute & détruite , alors l'action du Principe inférieur est anéantie , & bien loin qu'en terminant ainsi sa carrière , ce Principe ait pu s'unir,
ou communiquer son action au Principe dominant , c'est que dans ce fait , l'action même du
Principe
1 1 o Des Semences Trcrmineuse$.
Principe dominant se trouve bornée à sa première activité , si elle n'a été altérée , ou épuisée, sans retour, par sa propre victoire.
Enfin, la confusion & la continuité d'action
du même Principe dans différentes formes successives, ne se trouve pas davantage dans la
naissance des vers & autres insectes quiparoissenc
à la putréfaction des cadavres; le Principe de
l'existence de ces animalcules est égalemenr
dans leur propre semence : car nos corps , comme tous ceux de la Création , sont l'assemblage
d'une multitude infinie de germes destructeurs ,
& de semences vermineuses qui n'attendent ,
pour se produire & pour engendrer , qu'une
réaction & des circonstances convenables.
Tant que nos corps subsistent dans la plénitude de leur vie & de leur action, le Principe
dominant qui les dirige tenant toute l'enveloppe
dans l'équilibre , en empêche la dissolution , &
contient Faction de ces germes destructeursMais , quand ce Principe dominant vient à
abandonner cette enveloppe, alors les Principes
secondaires n'ayant plus de lien, se séparent
naturellement & laissent le champ ouvert à tous
ces animalcules ; ils aident même à leur naissance & à leur accroissement, par une réaction
& une chaleur propre à leur faire percer leur
enveloppe séminale.
Alors , les débris du cadavre servent de pâture
Ifniiè faction dans les Principes, i r i
ture à ces insectes , & passent en eux comme les
aliments passent par la digestion dans tous les
corps vivants ; dans les uns & dans les autres ,
même dissolution , même emploi des Principes
innés ; mais , ni dans les uns, ni dans les autres,
le Principe du corps dissous ne passe dans le
corps vivant pour ranimer; car, je l'ai assez
établi, chaque Etre a la vie en soi , & n'a besoin
que d'une cause extérieure , pour mettre en
action <3c soutenir son propre principe.
Il est donc évident que , dans les actes les
plus cachés des Etres corporels , tels que la formation , la naissance , l'accroissement & la dissolution , les Principes ne se mélangent & ne se
confondent jamais avec les Principes»
Les aliments ne sont donc que des moyens de
réaction propres à garantir les corps vivants de
l'excès de l'action ignée qui dévore & dissout
successivement ces Etres alimentaires , comme
elle dissoudroit sans eux le corps vivant lui*
même. Ainsi ils ne sont pas, comme le croient
les Observateurs & la multitude après eux , des
matériaux dont l'Etre qui se forme doive être
composé, puisque cet Etre a tout en lui avec la
vie, que les Etres alimentaires étant dissous
n'ont plus rien ; & que ce qui pourroit leur rester se perd continuellement à mesure que leS'
Principes particuliers se séparent de leur enveloppe, & vont se réunir à leur source originelle.
Ainsi,
1 1 2 Faux Système sur la Matière.
Ainsi, cette mutation apparente des formes:
ne doit plus nous séduire , jusqu'à nous faire
croire que les mêmes Principes recommencent
une nouvelle vie; mais nous resterons persuadés
que les nouvelles formes que nous voyons sans
cesse naître & se reproduire sous nos yeux, ne
sont que les effets , les résultats & les fruits de
nouveaux Principes qui n'avoient point encore
agi ; & nous aurons sûrement de l'Auteur des
choses, l'idée qui lui convient, lorsque nous dirons que tout étant simple, tout étant neuf dans
ses ouvrages , tout doit y paroître pour la première fois.
C'est par de telles vérités que nous démontrons de nouveau, combien l'opinion de l'éternité
de la Matière est contraire aux loixde la Nature.
Car, non seulement ce ne sont pas les mêmes
Principes innés qui demeurent continuellement
chargés de la reproduction successive des corps;
mais il est certain qu'un Principe quelconque
ne peut avoir qu'une seule action, & par conséquent, qu'un seul cours. Or, il est assez visible
que le cours des Etres particuliers qui composent
la Matière est borné, puisqu'il n'y a pas un instant où nous n'en appercevions la fin , & que le
temps n'est sensible que par leur continuelle
destruction.
Mais il ne faut plus être étonnés des erreurs
qui ont régné jusqu'à présent sur cet objet, & si
nous
Faux Système sur la Matière. 1 1 3
nous adoptions les opinions dont elles sont les
suites , il n'y auroit point de termes à nos égarements. Les Observateurs, ayant à peine fait un
pas pour distinguer la Matière d'avec le Principe qui soutient & engendre cette Matière ,
donnent à l'une ce qui n'appartient qu'à l'autre.
Ils regardent leur Matière. première , comme
étant toujours & essentiellement la même ,
recevant seulement & Sans cesse une multitude
de formes différentes; ainsi , la confondant avec
son Principe agent, intérieur, inné, ils nous disent que n'y ayant qu'une seule Essence dans
la Matière , il ne peut y avoir qu'une seule action universelle dans cette. Matière; & que,
par conséquent, la Matière est permanente &
indestructible.
Je les prie d'approfondir ce que j*aL*dit au
commencement de cet Ouvrage , sur l'origine
& la nature du bien & du mal. J'ai fait voir
qu'il répugne à tout homme de Sens, d'admettre
que des propriétés différentes aient la même
source. Appliquons donc ceci aux différentes
propriétés que la Matière manifeste à nos yeux,
& voyons s'il est vrai qu'il n'y ait qu'une seule
essence matérielle.
Je demande si l'action du feu est semblable à
celle de l'eau; si l'eau agit comme la terre , &
si nous ne voyons pas dans ces éléments des propriétés non seulement différentes, mais même
H . tout1 1 4 Diversité des Essences Matérielles.
tout-à-fait opposées; cependant ces éléments,
quoiqu'étant plusieurs, sont vraiment la base &
le fondement de toutes les enveloppes matérielles. Il nous est donc impossible d'adopter avec
les Observateurs , qu'il n'y ait qu'une seule
essence dans les corps , lorsque nous voyons leurs
propriétés se montrer si différemment ; loin donc,
ainn qu'ils le prétendent, que la même Matière
sait continuellement employée dans la successive révolution des formes, il n'en est seulement pas deux, dans lesquelles on puisse raisonnablement l'admettre.
Je ne cesserai donc de répéter que l'essence
des corps n'est point unique, comme ils le
croient ; que toutes les formes sont le résultat
de leurs Principes innés, qui ne peuvent manifester leur action que sous la Loi générale de
trois éléments , essentiellement différents par
leur nature ; qu'un résultat de cette espèce ne
peut être considéré comme un Principe , attendu
que n'étant point un , il est exposé à varier , &
il dépend de l'action plus ou moins forte
de l'un ou l'autre de ces éléments ; qu'ainsi la
Matière ne peut être stable & permanente , ni
passer successivement d'un corps à l'autre , mais
que ces corps proviennent tous de l'acnon d'un
Principe nouveau & par conséquent différent.
En un mot , cette différence de tous les Principes innés est assez sensible, si l'on observe que
toutes
Diversité des Essences Matérielles, i i f
toutes les classes & tous les Règnes delà Nature
corporelle sont marqués par des caractères frappants & distinctifs : si Ton observe , dis - je>
l'opposition qui règne entre la plupart des
classes & des espèces ; c'est là ce qui fera convenir que ces Principes innés & agents des divers corps , sont nécessairement différents. Car,
pour que le Principe agent , intérieur & inné
des corps fût le seul, ou le même, dans toute la
Nature, il faudroit qu'il agir par-tout, & qu'il
reparût continuellement & d'une manière uniforme dans les divers corps.
Mais , après avoir reconnu cette différence
individuelle des Principes, rappelions - nous
avec quelle précision & quelle exactitude
chacun d'eux opère l'action particulière qui
lui est imposée, & nous compléterons par-là
l'idée que nous avons déjà donnée de ces
Principes des Etres corporels , en disant qu'ils
ne peuvent point être un assemblage , comme
les essences de la matière , mais qu'ils sont
des Etres simples , dépositaires de leur Loi
& de toutes leurs facultés ; des Etres dépositaires d'une seule action , comme tout Etre
simple; c'est-à-dire, des Etres indestructibles , mais dont l'action sensible doit finir , &
finit à tout instant , parce qu'ils ne sont préposés
que pour agir dans le temps, & pour composer
le temps.
Hz Je
1 1 6 Du Système des Développements.
Je n'ai plus qu'une légère remarque à faire
aux Observateurs de la Nature sur un mot
qu'ils emploient , en traitant des corps. Ils
en annoncent la naissance & l'accroissement
sous le nom de développement. Nous ne pouvons
leur passer cette expression ; parce que, s'il
étoit vrai que les corps ne lissent que se développer , il faudroit qu'ils fussent entiers dans
leurs germes ou dans leurs Principes. Or, si ces
corps étoient essentiellement 5c réellement contenus-dans les Principes, ils en feroient disparoître leur qualité primitive d'Erré simple; alors
ils ne seroient plus indivisibles , ni par conséquent revêtus de l'immortalité , ou il faudroit
pour la conserver aux Principes , la conserver
aussi aux Etres corporels qui y seroient renfermés ; ce seroit accorder ce que nous avons nié
jusqu'à présent, & contredire grossièrement ce
que nous avons établi.
Si les Observateurs ne veulent pas s'exposer
aux conséquences les plus absurdes , il faut donc
qu'ils s'accoutument à ne point regarder la
croissance des Etres corporels comme un développement , mais comme l'œuvre & l'opération du Principe inné , producteur des essences
matérielles qui les dispose & les conforme selon
la Loi particulière qu'il porte avec lui. Je sais
que ceux à qui je m'adresse, sont bien loin de
soupçonner une pareille doctrine, 6c qu'ils seront
Du Système des Développements. 1 1 *f
ront peu disposés à l'admettre ; car rien n'est
plus oppose à leurs pensées & à la manière
dont ils ont envisagé la Nature jusqu'à présent;
cependant je leur présente ces Vérités avec confiance , & dans la conviction où je suis qu'ils
n'en peuvent mettre aucune autre à la place.
Je ne sais pas même comment , en admettant la croissance de l'Etre corporel par le développement , ils ont pu s'arrêter un moment k
l'idée que j'ai combattue plus haut, sur le passage & la réunion des parties différentes d'un
corps dans un autre corps ; car , si le germe
ne fait que se développer , il faut donc qu'il aie
en lui toutes ses parties ; or , s'il a toutes ses parties , pourquoi auroit-il besoin des parties d'un
autre corps pour se former ?
Mais, qu'on ne craie pas pouvoir tourner
l'argument contre moi , 6c dire que si je nie que
toutes les parties dont la formation est nécessaire à la corporisation complette d'un Etre matériel , soient contenues dans son germe , c'est
convenir qu'il doit recevoir du dehors les matériaux de son accroissement 5 ce qui seroit sans
doute très-contraire aux Vérités que j'ai tâché
d'exposer sur la Nature. Cette Nature est vivante
par-tout , elle a en elle le mobile de tous ses
faits , sans avoir besoin que les germes renferment en eux l'assemblage abrégé de toutes les
parties qui doivent un jour leur servir d'enveH 3 l.oppe*
1 1 8 Du Système des Développements*
loppe. Il ne leur faut que la faculté de les produire , & ils l'ont. Dès-lors , s'ils ont cette faculté , tous les autres expédients qu'on a inventés pour expliquer la croissance & la formation
des Etres corporels , deviennent superflus ; car
les Observateurs n'y avoient eu recours qu'après
avoir méconnu dans la Matière, le Principe inné
de sa vie & de son action , & qu'après avoir
ainsi imaginé qu'elle étoit essentiellement morte
& stérile. Un mot de plus achèvera de proscrire
entièrement cette idée de développement des
Etres corporels ; c'est que s'il avoit lieu , il n'y
auroit point de monstres , puisque tout auroit
été créé régulier ; & que s'il n'y avoit qu'un développement , l'Auteur des choses n'auroit plus
rien à faire. Or nous sommes loin de croire qu'il
puisse, ni lui , ni tout ce qu'il a produit , demeurer dans l'inaction.
Je bornerai là mes observations sur la manière
défectueuse dont les hommes ont considéré l'essence de la nature corporelle ; j'ose croire que
s'ils veulent méditer ce que je leur ai annoncé ,
ils avoueront que c'est pour n'avoir pas distingué la Matière d'avec son Principe, qu'ils se sont
si souvent égarés ; & d'après ce que je viens de
dire sur la formation des Etres , la mutation continuelle des formes , la distinction des essences
d'avec leur Principe inné , les propriétés & la
, simplicité de ce Principe , tant dans le particulier
Récapitulation. 1 1 $
lier que dans l'universel , & sur l'unité de son
action qui n'est ordonnée que pour un temps ,
ils conviendront que les Principes des différents
Etres corporels ne se confondent point , ni ne
se communiquent point , par la raison qu'ils
sont indivisibles; qu'étant indivisibles, ils ne
peuvent jamais se dissoudre; qu'ils sont distincts
entr'eux , tant par la nature particulière de leur
action , que par le terme de sa durée ; ce qui
s'annonce par la destruction des éléments qui
composent la Matière ; qu'il résulte de-là une
inlînité de combinaisons corporelles successives,
d'où les Observateurs ont trop légèrement conclu
que les corps se succédant sans cesse, la matière
qui leur sert de base est impérissable. Car , loin
de la regarder comme éternelle, ils doivent convenir avec nous, qu'il n'y a pas un seul instant
où elle ne se détruise , puisque dans elle une action fait toujours place à l'autre. Ils ne se flatteront plus alors , comme les Àlchymistes , d'une
revivi/fication continuelle qui les mette eux &
tous les corps à l'abri de la dissolution ; car, si
l'existence àes corps n'a qu'une durée limitée ,
ce terme une fois arrivé, il seroît impossible de
retarder leur destruction , sans y joindre un
nouveau Principe , à celui qui est prêt à s'en
séparer ; or nous avons vu que ceci ne pouvoit
arriver dans l'ordre même naturel des choses ;
les hommes croiroient-ils donc leurs- pouvoirs
H 4 supérieurs
i 20 Enchaînement des Erreurs.
supérieurs à la Nature & aux Loix qui constituent les Etres ?
Ainsi , ayant appris à distinguer la Matière
d'avec le Principe qui l'engendre, & ayant reconnu les différentes actions qui se manifestent dans cette Matière , ils ne croiront plus à
toutes ces identités chimériques qui leur ont fait
insensiblement tout confondre , même le bien 5c
le mal. Portons actuellement notre vue sur des
objets plus élevés.
3
S*Il éroit possible qu'une Erreur ne fût pas
toujours la source d'une infinité d'autres Erreurs ,
je serois peu sensible à celles que je viens de
combattre , concernant le Principe & les Loix
de la Matière ; car la connoissance de ces objets
n'c tant pas d'une grande importance , de pareilles
méprises ne peuvent pas être bien dangereuses
par elles-mêmes. Mais, dans l'état des choses,
ces Erreurs se tiennenr entr'elles comme les Vérités ; & de même que nos preuves contre les
faux raisonnements des hommes se sont mutuellement servies d'appui , de même leurs opinions
sur les corps , & les fragiles conséquences qu'ils
en
Enchaînement des Erreurs. 121
en ont tirées, ont en effet pour eux , les suites
les plus funestes , parce qu'elles sont essentiellement liées avec des choses d'un ordre supérieur.
Après avoir confondu dans les corps particuliers, la Matière avec le Principe de la Matière,
les hommes , égarés au premier pas , n'ont plus
été en état , ni de découvrir la véritable essence
de cette Matière , ni de discerner le Principe
qui la soutient & qui lui donne l'action & la
vie ; ayant ainsi assimilé les deux natures qui
constituent toute la région élémentaire , ils n'ont
pas eu l'idée de chercher s'il y en avoit une
différente & supérieure.
En effet , nous avons vu qu'ils se sont exposés
à cette vicieuse alternative , ou de donner au
Principe les bornes & les sujétions de la Matière, ou de donner à la Matière les droits & les
propriétés du Principe. Dès-lors le Principe des
corps & les parties grossières qui les constituent,
n'étant pour eux qu'une seule & unique chose;
ils sont facilement parvenus , en raisonnant de
la même manière , à confondre aussi ces corps
& leur Principe , avec des Etres d'une Nature
indépendante de la Matière.
Aiusi , d'échelons en échelons , ils ont bientôt
établi une égalité universelle entre tous les
Etres , en sorte qu'il faudrait admettre avec
eux, ou que la Matière est elle-même la cause de
tout ce qui s'opère , ou que la cause qui fait
opérer
m Enchaînement des Erreurs.
opérer la Matière n'est pas plus intelligente que
les Principes que nous avons reconnu dans cetre
Matière ; ce qui revient absolument au même.
Car , donner à la Matière , comme ils le font ,
des propriétés aussi étendues , c'est annoncer
qu'elle a tout en elle ; or , si elle a tout en elle ,
quelle nécessité y a-t-il qu'un Etre intelligent
veille sur elle & la dirige , puisqu'elle peut se
diriger elle-même ? Alors, que seroit-ce donc
que cet Etre intelligent, si les hommes lui refusent la connoissance & l'action sur cette MaNtiere ? Et lui ôter ce pouvoir, ne seroit-ce pas
lui ôter l'intelligence, puisqu'il y auroit quelque chose au dessous de lui , qui lui seroit inconnu , & qu'il ne pourroit concevoir.
Voilà le cercle étroit dans lequel des hommes
imprudents voudroient renfermer nos connoissances & nos lumières.
Je sais que la plupart d'entr'eux ont apperçu
les suites dangereuses de leurs principes , & que
s'ils s'y laissent entraîner , c'est moins par conviction & par goût, que par défaut de précautions, mais ils n'en sont pas moins blâmables de
s'être exposés à ces inconséquences. L'homme
est à tout moment susceptible de s'égarer, surtout quand il veut seul porter la vue sur des
objets dont son exil obscurcit en lui la connoissance. Néanmoins , malgré sa privation y il
y a des Erreurs qu'il est coupable de ne pas
éviter.
Enchaînement des Erreurs. nj
éviter. Celles dont il s'agit sont de ce nombre ,
& avec un peu de bonne foi & les principes que
nous avons établis , il est impossible que les
Auteurs de pareils systèmes leur trouvent
encore quelque vraisemblance.
Je pourrois m'en tenir à ce que j'ai déjà dit
sur la différence des Etres sensibles & des
Etres intelligents , & aux preuves que j'ai données que les plus rares facultés d'un Etre corporel, ne peuvent pas l'élever au-delà du sensible , ainsi que je l'ai fait remarquer dans les
Animaux , qui tiennent le premier rang parmi
les trois Règnes de la Nature ; confrontant
ensuite les mouvements & la marche des Animaux , avec les facultés d'un autre ordre que
nous avons découvertes si évidemment dans
l'homme , nous ne pourrions plus douter désormais que cet homme ne soit un Etre
intelligent ; nous ne pourrions nier également qu'il n'y ait d'autres Etres doués de cette
faculté d'intelligence , puisque nous avons vu
que dans l'état ou l'homme Se trouve à présent,
il n'a rien à lui , & qu'il est obligé d'attendre
tout du dehors, jusqu'à la moindre de ses pensées.
De plus > nous rappellant que parmi les pensées qui lui sont communiquées , il ne peut se
dispenser d'avouer qu'il n'y en ait qui répugnent à sa nature, & d'autres qui y sont analogues , en sorte qu'il ne sauroit raisonnablement
les
124 Droits des Etres intelligents.
les atribuer à un seul & même Principe , nous
aurions déjà suffisamment prouve l'existence de
deux Principes extérieurs à l'homme, & par
conséquent, extérieurs à la Matière, puisqu'elle
est infiniment au dessous de lui.
Alors , je le répète , on ne pourrçit refuser
l'intelligence à ces deux Principes opposés, puis-
" que dans l'état de réprobation que nous subissons , ils sont les seuls par qui nous puissions
sentir notre intelligence. Or , s'ils sont intelligents , il faut qu'ils connoissent & conçoivent
tout ce qui est au dessous d'eux ; car sans cela ils
ne jouiroient pas de la moindre des facultés de
l'intelligence ; s'ils connoissent & conçoivent ce
qui estau dessous d'eux, il ne se peut que, comme
Etres actifs y ils ne s'en occupent , soit pour détruire , si c'est le Principe mauvais ; soit pour
conserver , si c'est l'Etre bon.
Par-là nous pourrions démontrer aisément
que la Matière ne va pas toute seule. Mais
c'est dans elle-même qu'il en faut chercher les
preuves, pour dissuader ceux qui lui ont attribué
une activité essentielle à sa Nature.
Nous avons établi les Principes de la Matière,
tant généraux que particuliers , comme renfermant en eux la vie & les facultés corporelles qui
en doivent provenir. Nous avons ajouté que ,
malgré cette propriété indestructible & innée
dans ces Principes , ils ne pourroienr jamais rien
produire ,
Du Principe du Mouvement. 125
produire > s'ils n'étoient réactionnés & réchauffés par les Principes ignés extérieurs, destinés à
mettre en action leurs facultés , & cela en vertu
de cette double Loi qui assujettit tout Etre
corporel , & qui préside à toutes les actions & à
toutes les générations de la Matière.
Cest déjà sans doute une marque de foiblesse
& d'assujettissement dans le Principe de l'Etre
corporel , d'avoir la vie en soi > & de ne pouvoir de soi-même la mettre en action. Cependant
nous ne pouvons douter que ce Principe de vie
inné dans le germe de tout Etre corporel , ne soit
au dessus des Principes ignés extérieurs > qui
n'emploient sur lui qu'une simple réaction secondaire , sans pouvoir lui rien communiquer d'essentiel à son existence. Alors , si ces Principes
ignés sont inférieurs au Principe de vie qu'ils
viennent réactionner, ils peuvent encore moins
que lui , se mettre d'eux-mêmes en action.
Ce seroit en vain qu'on parcourroit le cercle de la révolution des Etres corporels, pour y
trouver le premier Principe de cette action ; 5c
si l'on finissoit par dire que ces Etres se réactionnant mutuellement , n'ont pas besoin d'une autre cause pour produire ce qui est en eux > on seroit obligé d'admettre , que d'abord le premier
mouvement auroit été communiqué à ce cercle
dans lequel ils sont renfermés ; car les Principes
les plus actifs parmi les Principes corporels , ne
pouvant
ii£ Du Principe du Mouvement.
pouvant rien , sans la réaction d'un autre Principe , comment ceux qui leur sont inférieurs
pourroient-ils se passer de cette réaction ? On
voit par-là, qu'à quelque point du cercle qu'on
fasse commencer la première action , il est de
toute nécessité que cette action commence.
Je demande donc aux Observateurs de bonne
foi , s'ils conçoivent à présent que ce commencement d'action puisse se trouver dans la Matière , & appartenir à sa Nature ; & si au contraire , elle ne leur démontre pas physiquement
sa dépendance originelle par cette Loi irrévocable , qui soumet le Principe de sa réproduction
journalière , au concours & à l'action d'un autre
Principe.
Ils doivent d'autant moins douter de cette
Vérité i que les moyens qu'ils emploient pour la
détruire , sont , au contraire , ce qui sert le
mieux à l'étayer. Qu'on mette , disent-ils , telles
& telles matières ensemble , &ony appercevra
bientôt de la fermentation, de la putréfaction &
une production : mais si ces matières pouvoient
seules se rapprocher les unes des autres , seroit-il nécessaire de les mettre ensemble ? Alors,
si ces manipulations particulières ne peuvent
avoir lieu, sans le secours d'une main étrangère,
l'universel ne sera-t-il pas dans le même cas ,
puisque sa nature n'étant pas différente de celle
de toutes les parties de la Matière, il n'a rien de
plus
Mobile de la Nature. i 27
plus quelles , & ne peur se conduire par une
autre Loi ?
Ainsi , je crois pouvoir annoncer la nécessité
d'une Cause intelligente & active par elle-même , qui ait communiqué la première action
à la Matière , comme elle la lui communique
continuellement dans les actes successifs de sa
reproduction & de sa croissance, & dans tous
les effets qu'elle manifeste à nos yeux. Non seulement on ne peut concevoir que cette Matière
ne tienne pas son origine d'une Cause qui soit
hors d'elle, mais on voit que même aujourd'hui , il faut nécessairement qu'il y ait une
cause qui dirige sans cesse toutes les actions de
cette Matière , & qu'il n'y a pas un seul instant
où elle pût vivre & se soutenir , si elle étoit
abandonnée à elle-même , & privée de ses Principes de réaction,
Enfin , s'il a fallu une Cause pour donner la
première action à la Matière , s'il faut encore
& toujours le concours de cette Cause pour
entretenir la Matière , il n'est plus possible
de se former l'idée de cette Matière , sans
avoir à la fois celle de sa Cause, qui seule la
fait être ce qu'elle est , & sans laquelle elle ne
peut pas avoir un moment d'existence : & de
même que je ne puis concevoir la forme d'un
corps, sans le Principe inné qui l'a produite , de
même je ne puis concevoir l'activité des Corps
&
1 1 8 Mobile de la Nature.
& de la Matière sans une cause physique , mais
immatérielle , active & intelligente à la fois ,
supérieure aux Principes corporels, & qui leur
donne ce mouvement & cette action que je vois
en eux, mais que je sais ne pas leur appartenir
essentiellement.
Ceci peut suffire pour expliquer tous les Phénomènes réguliers de la Nature , où reconnoisSant pour chef & pour guide, une Cause supérieure , à qui nous ne pouvons refuser l'intelligence , nous regarderons Tordre & l'exactitude
qui régnent dans l'Univers, comme un effet &
une suite naturelle de l'intelligence de cette
même Cause.
Alors , rien ne nous étonnera plus dans cette
Nature , toutes ses opérations & même la destruction des Etres , nous paroîtront simples &
conformes k sa Loi , parce que la mort n'est
point un néant, mais une action, & que le
temps qui compose cette Nature , n'est qu'un
assemblage & une succession d'actions , tantôt
créatrices <3c tantôt destructrices. En un mot *
nous devons nous attendre à trouver par-touc
dans l'Univers , le caractère & les témoignages
de la Sagesse qui l'a construit & qui le soutient.
. Mais , autant cette Vérité se fait sentir à la
pensée de l'homme , autant il est frappé des
désastres & de la confusion qu'il apperçoit si
souvent dans la Nature ; à qui donc attribuer
ce
Des Désordres de la Nature. 129
ce contraste ? Sera-ce à cette Cause active & in*
telligente , qui est le véricable Principe de la
perfection des choses corporelles ? Il n'est pas
possible de s'arrêter un instant à cette idée; &
il répugne absolument de penser que cette Cause
puissante agisse à la fois pour elle-même & contr'elle-même.
Que ce spectacle difforme ne lui enlevé donc
aucun de nos hommages , & n'affjiblisse point
notre vénération pour elle. Après ce qu'on a vu
sur la double Loi intellectuelle, c'est-à-dire,
sur l'opposition des deux Principes , nous devons savoir à qui on peut attribuer les maux &
les désordres de la Nature , quoique ce ne soie
pas encore ici le lieu de parler des motifs qui les
font opérer.
Mais la puérile défiance de ces Vérités est un
des obstacles qui a le plus retardé les progrès
de nos connoissances <5c de la lumière ; c'est la
principale cause des Erreurs , où les idées des
hommes les ont entraînés sur ces objets , & de
l'incertitude de tous les raisonnements qu'ils ont
fait pour expliquer la Nature des choses.
S'ils se fussent mieux appliqués à considérer
les deux divers Principes qu'ils étoient forcés de
reconnoître , ils auroient apperçu la différence
& l'opposition de leurs facultés & de leurs
actions , ils auroient vu que le Mal est absolument étranger au Principe du bien ; agissant par
I son
130 Cause distincte de la Matière.
son propre pouvoir sur les productions temporelles de ce Principe, avec lesquelles il est emprisonné , mais n'ayant aucune action réelle
sur le bien même , qui plane au dessus de
tous les Etres , soutient ceux qui par leur
n uure , ne peuvent se soutenir eux-mêmes ,
& laisse agir & se défendre ceux à qui il
a accordé le privilège de la Liberté. Ils auroient vu , dis- je, que quoique la Sagesse ait disposé les choses , de manière que le mal soit souvent l'occasion du bien , cela n'empêche pas que
dans le moment où cernai agit, il ne soit mal, &
que dès-lors on ne puisse en aucune façon attribuer son action au Principe du Bien.
Ce seroitdonc lace qui pourroit aider encore
à nous convaincre de la fragilité des systèmes des
hommes , & nous confirmer dans les principes
où nous sommes , que ce n'est qu'en distinguant
la véritable nature & les véritables Propriétés
des différents Etres , qu'on peut parvenir à s'en
former une idée juste ; mais il esc temps de retourner à notre sujet.
Si les observations que nous venons de faire
- sur les Loix qui dirigent la formation des corps,
nous ont fait découvrir la nécessité d'une Cause
supérieure & intelligente ; si nous avons vu que
les deux agents inférieurs, savoir, le Principe
premier , inné dans les germes , & le Principe
secondaire , opérant la réaction , ne sont pas
suffisants
Cause distincte de la Matière. î 3 î
Suffisants par eux-mêmes, pour produire la moin*
dre corponsation ; c'est la Nature même & la
Raison qui nous enseignent ces vérités, & il
n'est plus permis d'en douter.
Je dois néanmoins fortifier cette doctrine par
une observation simple , qui lui donnera beaucoup plus de poids & d'autorité ; je ferai donc
remarquer que la cause active , supérieure >
universelle , temporelle , intelligente , ayant
en cette qualité la connoissance & la direction des Etres inférieurs , a sur eux une influence qui s'augmentera sans doute infiniment
à nos yeux , si nous observons que c'est par
son action que tous les Etres corporels ont pris
originairement leur forme > & que c'est aussi
par cette action qu'ils s'entretiennent & se reproduisent , comme ils s'entretiendront & se
reproduiront par elle pendant toute la durée
du temps.
Les facultés d'un Etre si puissant doivent siU
rement s'étendre à toutes les œuvres qu'il dirige ,
il doit être tel qu'il puisse veiller à tout , présider
à tout , c'est-à-dire , embrasser toutes les parties
de son ouvrage.
Nous devons donc présumer qu'il a lui-même
dirigé la production de la substance qui sert de
fondement aux corps , comme il a dirigé ensuite
la corporation de cette même substance ; .& que
son pouvoir & son intelligence s'étendent k
1 2 l'essence
i 3 1 Des Causes temporelles.
l'essence des corps , ainsi qu'aux actions qui
les ont formés. Simple dans sa Nature &
dans son action , comme tous les Etres simples , ses facultés doivent se montrer par- tout
sous le même caractère , & quoiqu'il y ait une
distinction entre la production des germes de la
Matière & la corporisation des formes qui en
sont provenues , il ne se peut cependant que la
Loi qui a dirigé l'une & l'autre, soit différente,
autrement il y auroit diversité d'action ; ce qui
répugne absolument à tout ce que nous avons
observé.
Car nous avons indiqué précédemment, que
les essences ou les éléments dont les corps sont
universellement composés , étoient au nombre
de trois , c'est par le nombre de trois que s'est
manifestée la Loi qui a dirigé la production des
éléments ; il faut donc que ce soit aussi par le
nombre de trois que se manifeste la Loi qui a dirigé & qui dirige la corporisation de ces mêmes
éléments. C'est la nécessité de l'action simple
dans un Etre simple, qui commence à nous faire
sentir cette analogie; mais, quand l'uniformité
de cette Loi se trouve confirmée par le plus
sévère examen, & par le fait même, alors elle
devient pour nous une réalité.
Ce seroit, en effet, profaner l'idée qu'on doit
avoir de la Cause intelligente , que de ne pas
reconnoître son action évidente sur des Etres qui
ne
Des Causes temporelles. 13}
11e peuvent pas s'en passer un instant. Car, confondre cette Cause intelligente avec les causes
inférieures de tous les actes & de tous les produits corporels , c'est la même chose que de
l'exclure ; alors , c'est donc véritablement remettre la Matière à la seule direction de ces
causes ou de ces actions inférieures.
Or nous avons vu que ces causes &. ces actions
inférieures étoient réduites au nombre de dcux>
savoir celle innée dans tous les germes , & celle
provenant de l'agent second , qui est employé
nécessairement dans tout acte de réproduction
corporelle. Alors , qu'on examine de nouveau si
j'ai eu tort de dire qu'il seroit impossible d'obtenir aucune production par ces deux causes remises à elles-mêmes.
Si elles sont égales , elles seront dans l'inaction ; s'il y en a une supérieure à i'autre , la supérieure surmontera l'inférieure , & la rendra
nulle ; alors il n'y en au roi t qu'une qui pourroit
agir.
Mais nous savons avec toute l'évidence possible, qu'une seule cause ne peut suffire pour la
formation d'aucun Etre corporel , & qu'outre
l'Action ou le Principe inné dans tous les germes,
il faut nécessairement, & sans qu'on puisse jamais
s'en passer , une action secondaire qui en fasse
opérer la production ; de même qu'il faut que
cette cause secondaire les actionne pendant
1 5 toute
134 Des Causes temporelles.
toute leur durée. Nous savons , dis - je , que
sans le concours de ces deux causes ou de ces
deux actions, il est impossible qu'aucun Etre corporel reçoive la naissance & la ccrpcrisation , &
qu'jl conserve la vie : cependant nous voyons
clairement , que si ces deux causes étoient remises à leur propre action , rien ne se feroit,
puisque Tune surmontant l'autre , derneureroit
seule.
N'est-ce pas alors le fait même qui m'apprend
la nécessité de cette troisième cause , dont la
présence & l'intelligence servent à diriger ces
deux causes inférieures, à maintenir entr'elles
l'équilibre & le concours mutuel, sur lesquels la
Loi de la Nature corporelle est établie.
Il me suffira donc de rappeller ce que j'ai dit
ci-dessus. J'ai établi qu'il y avoit une Loi
par laquelle tous les Principes des corps étoient
soumis à la réaction d'autres Corps ou Principes
secondaires ; n'étoit-ce pas déjà mettre les Observateurs à portée de reconnoître les deux
agents distincts , employés à la corporisation
de tout Etre de forme ? J'ai montré ensuite ,
que sans une cause supérieure & intelligente,
ces deux agents inférieurs ne pourroient pas
produire la moindre des corporations , puisqu'il leur faut une action première , & que
nous n'avons pu la trouver en eux.
La nécessité d'un agent supérieur dans le
temporel
Du Ternaire universel. i 3 5
temnorcl est donc ainsi démontrée ; & tout nous
enseignant qu'il y a une cause physique , immatérielle & intelligente , qui préside à tous les .
Faits que nous présente la Matière , ia réunion
de toutes ces preuves doit opérer en nous la plus
ferme conviction. Revenons au nombre ternaire
par lequel cette cause a manifesté sa Loi dans
les Eléments.
Je sais qu'on ne s'accordera pas d'abord avec
moi sur ce que j'ai enseigné que les Eléments
n'étoient qu'au nombre de trois , tandis qu'on en
reconnoit quatre universellement. On aura été
surpris de m'entendre parler de la Terre, de Y Eau
ôcdu Feu, sans que j'aie rien dit de Y Air, Je dois
donc expliquer pourquoi il ne faut admettre , en
effet , que trois Eléments > & pourquoi l'air n'en
est point un.
La Nature indique qu'il n'y a que trois dimensions dans les corps ; qu'il n'y a que trois
divisions possibles dans tout Etre étendu ; qu'il
n'y a que trois figures dans la Géométrie ;
qu'il n'y a que trois facultés innées dans que!-
qu'Etre que ce soit; qu'il n'y a que trois. Mondes temporels ; qu'il n'y a que trois degrés d'expiation pour i'homme , ou trois Grades dans la
vraie F. M. ; en un mot , que sous quelque face
qu'on envisage les choses créées , il est impossible d'y trouver rien au dessus de trois.
Or } cette Loi > se montrant universellement
I 4 avec
1^6 Du Ternaire universel.
avec tant d'exactitude , pourquoi ne seroitelle pas la même d^ns le nombre des Eléments
qui sonr le fondement des corps? Et pourquoi
se seroit-elle fait connoître dans les résultats de
ces Eléments , si eux-mêmes n'y avoient pas été
assujettis ? Il faut donc le dire , c'est la fragilité
des corps qui indique celle de leur base , & qui
s'oppose à ce qu'on leur donne quatre Eléments pour essence ; car , s'ils étoient formés de
quatre Éléments , ils seroient indestructibles, &
le monde seroit éternel; au lieu que n'étant formés que de trois, ils n'ont point d'existence permanente, parce qu'ils n'ont point en eux l'Unité ;
ce qui sera très-clair pour ceux qui connoissenc
les véritables Loix des nombres.
Ainsi , ayant démontré précédemment l'état
d'imperfection & de caducité de la Matière ,
c'est une nécessité de trouver cette même caducité dans les substances qui la composent , &
une preuve que son nombre ne peut pas être
parfait, puisqu'elle ne Test pas elle-même.
Je ne puis me dispenser de m'arrêter un moment , & de prévenir ici les alarmes que mes
expressions pourroient répandre dans plusieurs
esprits. J'annonce le nombre trois comme fragile & périssable : alors , que deviendra donc
ce Ternaire si universellement révéré , qu'il y
a eu des Nations qui n'ont jamais compté audelà de ce nombre ?
J*
Du Ternaire universel. 137
Je déclare que personne ne respecte plus que
moi ce Ternaire sacré ; je sais que sans lui, rien
ne seroit de ce que l'homme voit & de ce qu'il
connoîr ; je proteste que je crois qu'il a existé
éternellement & qu'il existera à jamais , & il
n'y a aucune de mes pensées qui ne me le
prouve ; c'est même là où je prendrai ma réponse à l'objection présente , & j'ose dire à mes
semblables que, malgré toute la vénération qu'ils
portent à ce Ternaire, l'idée qu'ils en ont, est
encore au dessous de celle qu'ils en devroienc
avoir ; je les engage à être très-réservés dans
leurs jugements sur cet objet. Enfin , il est trèsvrai qu'il y a trois en un , mais il ne peut y avoir
un en trois , sans que celui qui seroit tel ne fût
sujet à la mort. Ainsi mon Principe ne détruit
rien , & j e puis sans danger reconnoître la défectuosité de la Matière , fondée sur la défectuosité de son nombre.
J'engage encore plus ceux qui me liront à
faire une distinction absolue entre le Ternaire
sacré , & le Ternaire des actions employées aux
choses sensibles & temporelles ; il est certain
que le Ternaire employé dans les choses sensibles n'a pris naissance , n'existe , & n'est soutenu que par le Ternaire supérieur ; mais ,
comme leurs facultés & leurs actions sont évidemment distinctes, il ne seroit pas possible de
concevoir comment ce Ternaire est indivisible
&
138 De l'Air.
& au dessus du temps , lorsqu'on en voudroit
juger par celui qui est dans le temps ; & comme
celui-ci est le seul qu'il nous soit permis de connoître ici-bas , je ne dis presque rien de l'autre
dans cec ouvrage.
Voilà pourquoi il scroic contraire à mon intention qu'on inférât quelque chose de mon exposé , & qu'on en fit la moindre application sur
le plus sublime objet de mes hommages , à
moins que ce ne fût pour constater d'autant plus
la supériorité & l'indivisibilité de ce Ternaire
sacré. Revenons aux Eléments.
J'ai enseigné que FAir n'étoit pas au nombre
des Eléments , parce qu'on ne peut , en effet ,
regarder comme Elément particulier, ce fluide
grossier que nous respirons , qui enfle ou resserre les corps , selon qu'il est plus eu moins
chargé d'eau ou de feu.
11 y a sans doute dans ce fluide un Principe
que nous devons appeller , Air. Mais il est incomparablement plus actif & plus puissant , que
les Eléments grossiers & terrestres dont les corps
sont composés ; ce qui se confirme par mille expériences. Cet Air est une production du lHeu ,
non de ce Feu matériel que nous connoissons ?
mais du Feu qui a produit le Feu & toutes les
choses sensibles. L'Air , en un mot , est absolument nécessaire pour l'entretien & la vie de
tous les corps élémentaires > il ne subsistera
pas
De F Air. 139
pas plus long - temps qu'eux ; mais n'étant
point Matière , comme eux , on ne peut le regarder comme Elément, & par conséquent, il
esc vrai de dire qu'il ne peut entrer dans la composition de ces mêmes corps.
Quelle sera donc sa destination dans la Nature ? Nous ne craindrons pas de dire qu'il
n'est préposé que pour communiquer aux
Etres corporels les forces & les vertus de
ce Feu qui les a produits. Il est le char de
la vie des Eléments , & ce n'est que par son
secours qu'ils peuvent recevoir le soutien de
leur existence ; car sans lui toutes les circonférences rentreroient dans le centre d'où elles
sont sorties.
Mais en même temps qu'il coopère le plus à
l'entretien des corps , il faut remarquer qu'il est
aussi l'agent principal de leur destruction > &
cette Loi universelle de la Nature ne doit plus
nous étonner , puisque la double action qui
constitue l'Univers corporel , nous apprend
qu'une de ces actions ne peut jamais y dominer
qu'au détriment de l'autre.
C'est pour cela que lorsque les Etres corporels ne jouissent pas de toutes leurs vertus particulières , il est très-nécessaire de les préserver de l'Air , si Ton veut les conserver. C'est
pour cela que Ton couvre très-soigneusement
toutes les blessures & toutes les plaies /parmi
lesquelles
140 De V Air.
lesquelles il s'en trouve quelquefois, auxquelles
il ne faut d'autres remèdes que de les garantir
de l'action de l'Air ; c'est pour cela aussi que les
Animaux de toute espèce se mettent à couvert
pendant le sommeil , parce qu'alors l'Air agiroit plus fortement sur eux , que pendant la
veille , où ils ont toutes leurs forces pour résister à ses attaques , & n'en retirer que les avantages nécessaires à leur conservation.
Si , outre ces propriétés de l'Air , on veut voir
encore mieux sa supériorité sur les Eléments, il
suffira d'observer que , lorsque l'on parvient, autant qu'il est possible, à le séparer des corps , il
conserve toujours sa force & son élasticité, quelques violentes & quelques longues que soient les
opérations qu'on peut faire sur lui ; dès-lors on
doit le reconnoître comme inaltérable ; ce qui
ne convient à aucun des autres Eléments , qui
tombent tous en dissolution , lorsqu'ils sont séparés les uns des autres ; c'est donc , par toutes
ces raisons réunies , que nous devons le placer
au dessus des Eléments y & ne pas le confondre
avec eux.
Cependant Ton pourroit ici me faire une
objection ; quoique je ne place point l'Air
au nombre des Eléments, je l'attache néanmoins
à l'entretien des corps, & je ne lui donne pas plus
de durée qu'à eu;: ;cela fait donc nécessairement
un Principe de plus dans h constitution^ des
Êtres
De VAir. 141
Êtres corporels ; ils ne seront donc plus Ternaires,
comme je l'ai annoncé. Examinant ensuite l'analogie que j'ai établie entre la Loi de la constitution des corps & le nombre des agents qui
en font opérer la corporisation , on pourroit
en conclure que je suis forcé d'augmenter aussi
le nombre de ces agents.
Sans doute. Il existe une Cause au dessus des
trois causes temporelles dont j'ai parlé , puisque c'est elle qui les dirige, & qui leur communique leur action. Mais cette Cause qui domine
sur les trois autres , ne se fait connoître qu'en
les manifestant à nos yeux. Elle se renferme dans
un sanctuaire impénétrable à tous les Etres assujettis au temporel, & sa demeure , ainsi que ses
actions , étant absolument hors du sensible ,
nous ne pouvons la compter avec les trois causes employées aux actions de la corporisation de
la Matière & à toute autre action temporelle.
C'est cette même raison qui nous empêcheroit
encore d'admettre l'Air au nombre des Eléments,
quoique les Eléments & les Corps qu'ils engendrent ne puissent vivre un instant sans lui ; car ,
quoique son action soit nécessaire pour l'entretien des Corps , cependant il n'est pas soumis
à la vue corporelle , comme le sont les Corps
& les Eléments. Enfin , dans la décomposition
des Corps , nous trouvons visiblement l'Eau , la
Terre & le Feu , & quoique nous sachions indubitablement
14 * Division du Corps Humain.
dubirabiement que l'Air y existe , nous ne Yy
pouvons jamais voir , parce que son action es:
d'un autre ordre & d'une autre classe.
Ainsi on trouve toujours une parfaite analogie entre les trois actions nécessaires à l'Existence des Corps & h nombre des trois Eléments constitutifs ; puisque l'Air est dans l'ordre des Eléments , ce que la Cause première
,& dominante est dans l'ordre des actions temporelles qui opèrent la corporisarien ; 6c de même
que cette Cause n'est point confondue avec les
trois actions dont il s'agit, quoiqu'elle les dirige ; de même l'Air n'est point confondu avec
les trois Eléments , quoiqu'il les vivifie. Nous
sommes donc bien fondés à admettre la nécessité de ces trois actions , comme nous ne pouvons
nous dispenser de reconnoître les trois Eléments.
Je vais à ce sujet entrer dans quelques détails
sur les rapports universels de ces trois Eléments
avec les Corps & les facultés des Corps ; ce qui
nous mettra sur la voie de faire des découvertes
d'un autre genre , & de nous confirmer dans la
certitude de tous les principes que j'expose.
La distinction généralement reçue parmi les
Anatomistes , est celle qui divise le Corps humain en trois parties, savoir , la Tête , la Poitrine & le bas Ventre. Sans doute, que c'est la
Nature même qui les a dirigés dans cette division , & que par un instinct secret, ils justifient
euxDivision du Corps Humain. 143
•eux-mêmes ce que j'ai à dire sur le nombre,
ainsi que sur les différentes actions des trois
différents Principes élémentaires.
Premièrement , nous trouvons que c'est dans
le bas Ventre que sont contenus & travailles les
Principes séminaux , qui doivent servir à la reproduction corporelle de l'homme. Or, comme
on sait que l'action du mercure est la base de
toute forme matérielle quelconque, il est aisé de
voir que le Ventre inférieur ou le bas Ventre ,
nous offre vraiment l'image de l'action de l'Elément mercuriel.
Secondement , la Poitrine renferme le cœuf
ou le foyer du sang, c'est-à-dire, le Principe
de la vie ou de l'action des Corps. Mais on sait
aussi, que le feu ou le soufre est le Principe de
toute végétation & de toute production corporelle ; le rapport de la Poitrine ou du second
Ventre , à l'Elément sulfureux , se trouve donc
par-là assez clairement indiqué.
Quant à la troisième division , ou la Tête ;
elle contient la source & la substance primitive
des nerfs , qui dans les Corps animaux sont les
organes de la sensibilité ;mais il^st connu que
la propriété dtr set est également de rendre
tout sensible ; il est donc clair qu'il y a une
parfaite analogie entre leurs facultés , &
qu'ainsi la Tête a un rapport incontestable
avec le troisième Elément* ou le sel ; ce qui
convient
144 division du Corps Humain.
convient parfaitement avec ce que les Physiologistes nous enseignent sur le siège & la
source du fluide nerveux.
Cependant quelque justes que soient ces divisions , & quelque certains qu'en soient les
rapports avec les trois Eléments , il faudroit
avoir la vue bien bornée pour n'y appercevoir
-que cela. Car, outre cette faculté, attachée à la
Tête, de porter en elle le Principe & l'agent de
la sensibilité, ne pourroit-on pas voir qu'elle est
douée de tous les organes par lesquels l'Animal
peut distinguer les obje:s qui lui sont salutaires
ou nuisibles , & qu'ainsi elle est chargée spécialement de veiller à la conservation de l'individu ?
Ne pourroit-on pas voir que dans la Poitrine ,
outre le foyer du sang , on y trouve encore le récipient de l'eau , ou ces viscères spongieux qui
ramassent l'humidité aérienne , & la communiquent au feu ou au sang pour en tempérer la
chaleur ?
Alors , sans avoir besoin de recourir à la
Tête pour découvrir nos trois Eléments , on les
appercevroit clairement tous trois dans les deux
Ventres inférieurs ; pour la Tête , quoiqu'élémentaire elle-même , cependant , tant par les
organes dont elle est douée , que par le rang
qu'elle occupe , elle se trouveroit dominer sur
eux , occuper le centre du triangle , & le maintenir en équilibre ;•& par-là , on éviteroit cette
erreur
Division du Corps humain. 14 j
erreur générale , par laquelle on confond le supérieur avec l'inférieur, & l'actif avec le passif,
puisque la distinction en est écrite clairement
jusques sur la Matière. Mais ces objets sont
trop élevés, pour être entièrement exposés aux
yeux de la multitude»
Voilà ce que l'Anatomie n'a pas envisagé f
parc^ qu'étant isolée par l'homme , comme toutes les autres Sciences , ceux qui la professent
ont cru pouvoir considérer séparément les Gorps
& les parties des Corps, & ils se sont persuadés
que les divisions qu'ils imaginoient n'avoient
aucun rapport avec des Principes d'un ordre
supérieur.
Cependant c'étoit dans la division que je
viens de montrer , qu'ils eussent 'trouvé une
image sensible du Quaternaire, c'est-à-dire ^
de ce nombre sans lequel on ne peut rien connoître , puisque , selon qu'on le verra dans la
suite , il est l'emblème universel de la perfection*
Mais je n'en dirai pas davantage pour le
présent sur ce nombre , pour ne pas trop rn'écarter de mon sujet, je me contenterai de l'avoir
fait entrevoir , & je vais exposer d'autres Vérités relatives à l'arrangement des différents
Principes élémentaires dans le Gorps de
l'homme, ainsi que dans tous les autres Corps.
Lorsque les Observateurs ont désiré avec
tant d'ardeur de connoitre l'origine des choses ,
k a
\ ^6 U Homme, miroir de la Science.
il étoit inutile qu'ils allassent chercher au dehors & loin d'eux / il falloit jeter les yeux sur
eux - mêmes , les Loix de leur propre Corps
leur eussent indiqué celles qui ont donné la
naissance a tout ce qui l'a reçue ; ils auroient vu
que l'action opposée , qui se passe dans la Poitrine entre le soufre & le sel , ou le feu & l'eau ,
soutient la vie du Corps , & que si l'un ou
l'autre de ces agents vient à manquer, le Corps
cesse de vivre.
Appliquant ensuite cette observation à tour
ce qui existe corporellement , ils auroient reconnu que ces deux Principes font de même par
leur opposition & leur combat , la vie & la révolution corporelle de toute la Nature ; il n'en
faut pas davantage pour s'instruire ; l'homme a
dans lui tous les moyens , ainsi que toutes les
preuves de la Science , & il n'auroit besoin que
de s'examiner lui-même , pour savoir comment
les choses ont pris leur origine.
Mais on remarquera qu'il est absolument nécessaire que deux agents , aussi ennemis l'un de
l'autre, aient un Médiateur qui serve de barrière à leur action , & qui les empêche réciproquement de se surmonter, puisque dès-lors tout
finiroit ; ce Médiateur, c'est le Principe rnercuriel , la base de toute corporisation \ & avec lequel les deux autres Principes concourent au même but, c'est lui qui, étant répandu par-tout avec
eux.
Harmonie des Eléments. 147
eux , les oblige par-tout à agir selon l'ordre
prescrit , c'est-à dire , à opérer & à entretenir
les formes.
C'est-la cette harmonie par laquelle les Corps
des Animaux éprouvent, sans souffrir , l'action
de Feau par les poulinons > & l'action du feu par
le sang , parce que la Loi , dont le mercure esc
dépositaire , préside à toutes ces actions , & en
mesure l'étendue.
Par cette même harmonie la Terre reçoit l'action des fluides par sa surface , & l'action du
feu par son centre , & cela , sans en éprouver de
dérangements , puisque c'est la même Loi qui
ia dirige.
Je n'ai pas besoin de répéter , que dans ces
deux exemples, la vraie propriété du fluide est de
modérer l'ardeur du feu , qui sans cela sortiroic
de ses limites , comme il paroît dans toutes les
effervescences du sang des Animaux , & dans
toutes les éruptions du feu terrestre. Car on sent
que si ces différents feux n'étoient tempérés par
un fluide , qui pénètre jusqu'au centre même p
ils ne connoîtroient point de bornes à leur action , & embraseroient successivement tous les
Corps & la Terre entière*
C'est pour cela que l'Animal respire, &
que la terre est sujette au flux & reflux de
sa partie Aquatique ; parce que par la respiration , l'Animal reçoit un fluide qui humecte
K z sou
148 Méprises des Observateurs»
son sang, indépendamment de celui qu'il reçoit
àes aliments & des boissons ; & que par le flux
& reflux , la terre reçoit dans toutes ses parties l'humide & le sel nécessaire pour arroser
son soufre , ou son Principe de Végétation.
Je ne parle point de la manière dont les
plantes & les minéraux reçoivent leur humide ;
dès qu'ils sont attachés à la terre, il est naturel qu'ils se nourrissent des aliments, &
de la digestion de leur mère ; car même pour
les arroser , où prendroit-on de l'eau qui ne
fût pas à elle ?
Laissons nos lecteurs faire ici des comparaisons avec tout ce qu'ils ont vu sur la cause
active & intelligente; laissons - les observer,
que si . tout part de la même main , il est
à présumer que la loi intellectuelle & la loi
corporelle ont la même marche , chacune dans
leur classe & dans l'action qui leur est propre.
Laissons-les découvrir enfin que si par-tout il
y a du Volatil , par-tout il faut du Fixe pour
le contenir. Pour nous , continuons à montrer
pourquoi de si belles analogies sont presque
toujours oubliées par les Observateurs.
C'est que loin d'avoir discerné des Agents
& des Loix de deux classes différentes , ils
n'ont pas même discerné, comme nous l'avons
vu , les Agents & les Loix différentes dans
la même classe 3 c'est qu'en séparant tout , &
examinant
Des Loix de la Nature* 149
examinant chaque objet à part , ils les ont vu
seuls & isolés , & n'ont pas été assez sages
& assez intelligents , pour soupçonner les rapports qu'ils avoient avec d'autres objets.
Si , par exemple , ils sont encore à la recherche d'une explication satisfaisante sur le
flux & reflux dont je viens de parler , c'est
uniquement parce qu'ils sont toujours dans
cette funeste habitude de diviser les sciences,
& de considérer chaque Etre séparément.
Car s'ils n'avoient pas destitué la Matière
de son Principe , en la confondant avec lui ;
s'ils n'avoient pas éloigné de ce même Principe une Loi supérieure, active & intelligente ,
temporelle & physique , qui doit en régler
toute la marche , ils auroient vu qu'aucun
Etre corporel ne pouvant s'en passer , la Terre
y étoit assujettie comme tous- les corps; ils
auroient vu que c'étoit sur cette Terre que
s'opéroit en nature cette double loi indispensable pour l'existence de tout Etre corporisé
matériellement.
Mais de ces deux loix , nous avons vu
l'une résider essentiellement dans le Principe
corporel de tout Etre de forme, soit -général , soit particulier , & la seconde provenir
du dehors ; il faut doiîc que cette seconde loi
soit extérieure à la Terre , ainsi qu'à tous les
autres corps , quoiqu'elle soit absolument né-
|£ 3 cessaire
150 Des Loix de la Nature.
cessaire à son existence , comme elle Test a
la leur.
Nous reconnoîtrons donc ici , comme dans
le double mouvement du cœur de l'homme
animal , la présence de deux Agents liés violemment l'un à l'autre, dirigés par une cause
physique supérieure , & manifestant chacun
à leur tour leur action sensible aux yeux corporels. On sait que cette manifestation a lieu
dans les quadratures de la Lune , temps auquel l'action ignée Solaire , se fait sentir sur
la partie saline universelle.
Quoique nous ne puissions connoître ces
deux Agents que par leur action sensible,
comme nous ne connoissons les Principes des
corps , que par leur production corporelle ou
leur enveloppe , nous serions inexcusables de
douter de leur pouvoir , puisque leurs effQts le
démontrent d'une manière aussi irrévocable.
Ainsi ce phénomène du flux & reflux n'est
qu'un effet en grand de cette double loi , a
laquelle tout ce qui est corps de matière est
nécessairement assujetti.
J'ajouterai que puisque nous voyons tant de
régularité dans la marche & dans tous les
actes de la Nature , & que nous sentons en
même temps que les Etres corporels qui la
composent > ne sont pas susceptibles d'intelligence , il faut qu'il y ait pour eux dans
le
/
Routes de la Science. 151
ïe temporel , une main puissante & éclairée
qui les dirige, main active placée au dessus
d'eux par un Principe Vrai comme elle , par
conséquent indestructible , vivant par soi , &
que la loi qui émane de l'un & de l'autre ,
soit la règle & la mesure de toutes les loix
qui s'opèrent dans la Nature corporelle.
Je sais que toutes évidentes que soient ces
vérités, dès qu'elles sont hors des sens, elles
trouveront difficilement accès auprès des Observateurs de mon temps , parce que s'étant ensevelis dans le sensible , ils ont perdu le tact
de ce qui ne Test pas.
Néanmoins , comme la route qu'ils prennent, les éclaire sans doute beaucoup moins
que celle que je leur indique , je ne cesserai de les engager à chercher plutôt la raison
des choses sensibles dans le Principe , que
de chercher le Principe dans les choses sensibles ; car s'ils cherchent un Principe Vrai
& réel , comment le trouver dans l'apparence?
S'ils cherchent un Principe immatériel , comment le trouver dans un corps ? S'ils cherchent un Principe indestructible , comment
le trouver dans un assemblage? En un mot,
s'ils cherchent un Principe vivant par soi ,
comment le trouver dans un Etre qui n'a
qu'une vie dépendante, laquelle doit cesser
aussi-tôt que son acte passager sera rempli?
K 4. Mais
iji Du Mercure.
Mais je n'aurois qu'une seule chose à dire
à ceux qui poursuivroient encore une recherche aussi chimérique : s'ils veulent absolument que leurs sens comprennent, qu'ils commencent donc par trouver des sens qui parlent , car c'est le seul moyen de leur faire
avoir de l'intelligence.
Cette preuve deviendra dans la suite un
principe fondamental , & c'est elle qui fera
concevoir aux hommes le véritable moyen de
parvenir aux connoissances qui doivent être
le seul objet de leurs désirs ; mais en attendant , ne négligeons pas de jeter les yeux sur
les différentes parties de la Nature, qui pourront le mieux persuader aux Observateurs , la
certitude des différentes loix que nous leur
exposons ; c'est là oïi ils se convaincront euxmêmes de la Vérité des Causes qui sont au
dessus de leurs sens , puisqu'ils en verront la
marche écrite d'une manière si palpable dans
les choses sensibles.
Le Mercure , ainsi que je l'ai dit plus haut,
sert universellement de médiateur au feu &
à l'eau , qui comme ennemis irréconciliables,
ne pourraient jamais agir de concert sans un
Principe intermédiaire, parce que ce Principe intermédiaire participant de la nature
de l'un & de l'autre , les rapproche en même
temps qu'il les sépare , & fait ainsi tourner
toutesi
Du Mercure. 155
toutes leurs propriétés à l'avantage des Etres
corporels.
Aussi dans la Nature , il y a , comme dans
les corps particuliers , un Mercure aérien qui
sépare le feu provenant de la partie terrestre , d'avec le fluide qui doit se répandre sur
la Terre, parce qu'avant que ce fluide y parvienne, le Mercure aérien le purifie, & le
dispose à ne communiquer à la Terre que des
propriétés salutaires , ce qui produit la qualité bienfaisante de la rosée' , & sa supériorité
sur le serein & sur le brouillard , qui ne sont
que des fluides mal épurés.
C'est donc en raison de cette propriété
universelle, que le Mercure tient dans tous les
corps , le milieu entre les deux Principes opposés , le feu & l'eau , faj6ant en cela dans la
formation & la composition des corps , ce que
la Cause active & intelligente fait dans tout
ce qui existe , lors qu'elle maintient l'équilibre
entre les deux loix d'action & de réaction
qui constituent tout l'Univers.
Tant que le Mercure occupe cette place ,
le bien-être de l'individu est assuré , parce
que cet élément tempère la communication du
feu avec l'eau; quand au contraire ces deux
derniers Principes peuvent surmonter ou
rompre leur barrière , & qu'ils se joignent ,
c'est alors qu'ils se combattent avec toute la
force
154 &u Tonnerre.
force qui est dans leur nature , & qu'ils produisent les plus grands désordres , ôc les plus
grands dérangements dans l'individu dont ils
formoient l'assemblage ; parce que dans le
choc de ces deux agents , il faut toujours que
l'un des deux surmonte l'autre , & détruise
par-là l'équilibre.
Le Tonnerre est pour nous l'image la plus
parfaite de cette Vérité. On sait qu'il se
forme des exhalaisons salines & sulfureuses
de là Terre , lesquelles étant tirées de leur
séjour naturel par l'action du Soleil , de même
que poussées au dehors par le feu terrestre ,
s'élèvent dans les airs , où le Mercure aérien
s'en empare & les enveloppe à peu près comme
le charbon amalgame & enveloppe le soufre
& le salpêtre dans, la poudre artificielle.
Ici, ce Mercure aérien ne se place point
entre les deux Principes qui forment l'exhalaison , parce qu'il seroit trop actif pour y séjourner , & qu'étant d'une classe supérieure
à la leur, ils ne peuvent pas ensemble constituer
un corps. Mais il les enveloppe & les renferme
par sa tendance naturelle à la forme sphérique
& circulaire , & par la propriété inhérente en
lui , de tout lier, de tout embrasser.
En même temps , il- a une autre faculté
très-remarquable, c'est celle de se diviser d'une
manière incompréhensible , de façon qu'il n'y
a
Du Tonnerre. ijç
a pas jusqu'au plus petit globule de ces exhalaisons sulfureuses & salines , qui n'en rencontre une quantité suffisante pour lui servir
d'enveloppe, & c'est l'amas de tous ces globules
qui forme les nuages, ou le matras des foudres.
Or , dans cette formation , nous ne pouvons
nous dispenser de reconnoître nos deux agents
très parfaitement distincts , savoir , le sel & le
soufre , & en outre l'image de l'agent supérieur, ou ce Mercure aérien qui lie les deux
autres. Nous voyons donc déjà clairement la
nécessité de toutes ces différentes substances,
pour coopérer à un assemblage quelconque , &
c'est la Matière seule qui nous la fait connoître.
Mais il ne suffit pas de trouver là les vrais
signes de tous les Principes qui ont été établis sur les loix universelles des Etres , il faut
les trouver encore dans les différentes actions,
& dans la diversité des résultats qui proviennent des mêlantes de ces substances élémentaircs.
Ne considérons pour le moment les nuages
où se forme la foudre, que comme l'union
de deux sortes de vapeurs, les unes terrestres, les autres aériennes; or, très - certainement si aucun autre agent ne les échauffait , & ne les faisoit fermenter , jamais nous
n'y verrions d'explosion. Il est donc de toute
nécessité d'admettre encore une chaleur extérieure
156 Du Tonnerre.
lieure qui se communique aux deux substances renfermées dans l'enveloppe mercurielle , & qui divise avec éclat tous les globules
salins & sulfureux, renfermés dans ces nuages ;
cette chaleur extérieure est un témoignage
sensible de tous les Principes que nous avons
poses précédemment , & dont nos lecteurs
feront aisément ici l'application.
Mais pour la leur rendre encore plus facile , il ne sera pas inutile d'examiner les
différentes propriérés du sel & du soufre dans
l'explosion de la foudre , parce que nous pourrons par-là donner quelques idées sur les deux
Loix principales de la Nature , d'autant que le
sel & Je soufre sont les organes & les instruments de ces deux Loix.
La chaleur extérieure agit , ainsi qu'on l'a
vu , sur la masse des matières qui composent la foudre ; elle en dissout l'enveloppe mercurielle , qui par sa nature est susceptible
d'une division considérable ; alors elle communique jusqu'aux deux substances intérieures,
& enflamme la partie sulfureuse, qui pousse &
écarte avec force la partie saline, dont la jonction avec elle étoit contraire à sa véritable loi,
& formoit une maladie dans la Nature.
Dans cette explosion , le Mercure se trouve
si prodigieusement divisé , que tout ce qu'il
contenoit rentre en liberté; quant à lui , après
avoir
Du Tonnerre. IÇ7
avoir reçu cette entière dissolution , il tombe
avec le fluide sur la surface terrestre , & c'est
pour cela que l'eau de pluie a plus de propriétés que les autres eaux , parce qu'elle est
plus chargée de Mercure , & que ce Mercure est infiniment plus pur que le Mercure
terrestre.
Toute la révolution s'opère donc sur les deux
autres substances , c'est-à-dire , sur celles qui
dans la Nature corporelle sont les signes des
deux Loix & des deux Principes incorporels.
Aussi c'est sur les différents mélanges de ces
deux substances que sont appuyés tous les effets
que nous voyons produire au tonnerre.
On sait en effet , que le feu étant le Principe de toute action élémentaire , ramasse les
vapeurs terrestres & célestes, dont se forme la
foudre ; c'est lui aussi qui les fait fermenter ,
& qui ensuite en opère la dissolution; c'est donc
au feu que l'on doit attribuer l'origine , ainsi
que l'explosion de la foudre.
Quant au bruit qui provient de l'explosion
de la foudre , on ne peut l'attribuer qu'au
choc de la partie saline sur les colonnes
d'air, parce que le feu par lui-même ne peut
rendre aucun bruit, ce que l'on voit aisément ,
quand il agit en Liberté ; & , quoique le feu
soit le Principe de toute action élémentaire ,
cependant aucune de ces actions ne seroit sensible
158 Du Tonnerre.
ble dans la Nature sans le sel ; couleur , saveur ,
odeur, son, magnétisme, électricité, lumière,
tout se montre & paroît par lui ; c'est pour cela
que nous ne pouvons douter qu'il ne soit aussi
l'instrument du bruit du tonnerre , d'autant que
plus la foudre est chargée de parties salines, plus
ses coups & ses éclats sont violents.
Nous ne pouvons douter aussi que le sel n'influe sur la couleur des éclairs , qui est beaucoup
plus blanche quand il y domine , que lorsque
c'est le soufre qui l'emporte.
Enfin, il est si vrai que le sel est l'instrument
de tous les effets sensibles , que la foudre esc
beaucoup plus dangereuse quand elle abonde
en sels , parce que son explosion étant plus violente à proportion, opère des chocs plus rudes
& des ravages plus effrayants.
D'ailleurs , cette explosion par l'abondance du
sel, se fait presque toujours dans la partie inférieure du nuage, comme étant la plus grossière,
la moins exposée à la chaleur , & par conséquent , la plus susceptible d'être congelée; ce
qui produit les grêles.
Au contraire , lorsque la foudre abonde en
soufre , son bruit n'est pas aigu , ni brusque; ses
éclairs sont de couleur rouge , & son explosion
parvient rarement à communiquer jusqu'à nous
ses effets, parce qu'elle se fait alors communément par en haut, vu la faiblesse du nuage dans
cette
Du Tonnerre. i j 9
cette partie, & la propriété naturelle au feu,
qui est de monter.
Voilà pourquoi il est reçu que le tonnerre
tombe à tous les coups , quoique cependant nous
n'en ayions pas toujours la preuve oculaire.
Voilà pourquoi aussi la connoissance des matières dont la foudre est chargée, doit apprendre
sur quelles parties de la Terre elle peut tomber,
parce qu'elle tend toujours vers les matières qui
lui sont analogues ; sans que cependant on
puisse déterminer pour cela ; quel est le point
fixe où elle tombera , parce qu'il faudroit connoître entièrement sa direction , & que dans le
choc & l'opposition de toutes ces matières différentes, la direction change à tous les instants.
C'est donc là où nous voyons clairement l'effet de la double action de la Nature. Cependant tous ces différents chocs , si confus en apparence, nous offrent, lorsqu'ils sont observés de
près , ainsi que toutes les autres actions corporelles , la Loi fixe d'une cause qui les dirige , &
c'est dans cette tendance des matières de la
foudre , vers les matières analogues , que cette
cause nous manifeste principalement sa puissance & sa propriété.
En effet , si la direction delà foudre étoitvers
une partie de la surface terrestre, d'où elle pût
perdre sa communication avec les colonnes
aériennes chargées des mêmes matières , elle
finiroit
i£o Du Tonnerre.
finiroit & s'éteindroit à l'endroit de sa chute ,
lorsque toute sa matière seroit consumée. C'est
pour cette raison que la foudre ne se relevé
jamais , quand elle tombe dans des eaux profondes , parce qu'alors la libre communication
avec l'Air lui est interdite , & qu'elle ne trouve
point là de matières qui lui conviennent.
Mais , quand sa direction la conduit à des
colonnes d'air , chargées de matières qui lui sont
analogues, elle les enfile & les suit, en augmentant plus ou moins ses forces, selon qu'elle trouve
plus ou moins à se nourrir. Ainsi elle peut , au
moyen de toutes ces colonnes dont est composé
l'Atmosphère, parcourir très-promptement. différentes routes , & même les plus opposées les
unes aux autres ; ainsi elle doit se détourner ,
quand elle trouve des matières qui lui sont contraires , ou un lieu dont l'Air n'auroit point
d'issue , parce que cet Air étant impénétrable ,
lui oppose une résistance invincible ; en un mot,
elle ne doit s'arrêter que quand elle ne rencontre plus de ces matières dont elle puisse s'alimenter ; & lorsqu'elle semble être au moment de cesser son cours , si elle en rencontre de nouvelles , elle reprend des forces , &
produit de nouveaux effets.
Voilà ce qui rend sa marche si irréguliere en
apparence, & généralement si incompréhensible ; cependant , dans cetce irrégularité même ,
on
Du Tonnerre. \6i
on ne peut nier qu'il n'existe une Loi, puisque
tous les Principes qu'on a vus ci-devan% nous
renseignent , & que tous les résultats nous le
prouvent ; il n'y a donc pas un seul moment où
cette Nature soit livrée à elle-même , & où elle
puisse faire un pas, sans la cause préposée pour
la gouverner.
Je n'ai plus qu'un mot à dire sur le sujet que
je viens de traiter. L'on a cru communément
que celui qui verroit l'éclair n'auroit rien à
craindre de la foudre. Voyons jusqu'à quel
point il faut ajouter foi à cette idée.
S'il n'y avoirqu'une seule colonne dans l'Air
& qu'une seule explosion de la foudre , il est sûr
que celui qui auroit vu l'éclair n'auroit rien à
craindre du coup qui accompagne cet éclair ,
parce que le Temps céleste est si prompt qu'il
ne peut êtreapperçu sur la Terre.
Mais , comme les colonnes aériennes , chargées de matières analogues à la foudre , sont
en grand nombre , l'on peut avoir évité l'explosion de la première , & n'être pas à couvert de
l'explosion de la seconde , ni de toutes celles
qui successivement seront enflammées après
l'éclair apperçu , puisque la foudre peut prolonger son cours , autant qu'elle rencontrera
de ces colonnes propres à l'alimenter.
Alors, un homme qui auroit eu le temps de
voir l'éclair , auroit tort de se croire en sûreté
JL pour
161 Préservatif contre le Tonnerre.
pour cela , jusqu à ce que la chaîne de toutes
les explosions qui doivent se faire dans le coup
actuel , soit parcourue.
Cependant il n'est pas moins vrai que cette
opinion a un fondement réel , & qu'il y a une
face sous laquelle on ne peut pas la contester.
Car, de même qu'il n'y a point d'éclair sans explosion , de même , & à plus forte raison, n'y at-il point d'explosion sans éclair ; or, dès que
l'intervalle entre l'un & l'autre, est presque nul,
qu'un homme soit frappé à la première explosion ou à la dernière , il est constant qu'il ne
pourra jamais avoir vu l'éclair de celle des explosions dont le coup le frappe.
Ce sont-là ces observations naturelles , qui
routes frivoles qu'elles soient en elles-mêmes ,
m'ont paru cependant les plus propres à peindre
aux yeux de l'homme, l'universalité du Principe
auquel il doit s'attacher , s'il veut connoître ;
j'ajouterai seulement qu'après tout ce que j'ai
exposé au Lecteur , il lui sera aisé de sentir
quel est le moyen de se préserver du tonnerre.
Ce seroit de rompre les colonnes d'air dans tous
les senSv, c'est-à-dire , celles qui sont horizontales, comme celles qui sont perpendiculaires , 6c
de chasser aux extrémités, la direction delà foudre , parce qu'alors , en se tenant au centre , on
ne peut pas craindre qu'elle en approche.
Je n'en dirai pas la raison, ce seroit m'écarter
Rapport des Eléments à l'Homme. 165
carter de mon devoir ; je la laisserai donc découvrir à mes Lecteurs; mais je les prierai
de réfléchir sur ce qu'ils viennent de lire des
différentes propriétés & actions des Eléments ,
ainsi que des Loix qui les dirigent, lors même de la plus grande confusion apparente ;
ils en concluront sans doute , que quoiqu'ils
ne puissent appercevoir les causes & les
agents dépositaires de ces Loix , il leur est
impossible d'en nier l'Existence. Poursuivons
notre carrière, & prouvons par l'homme même
la réalité des Causes supérieures , ou distinctes
du sensible.
Les détails qui ont précédés , sur l'analogie
des trois Eléments avec les trois différentes
parties du corps de l'homme , sont susceptibles
par rapport à lui-même, d'explications d'un
ordre bien plus digne de lui , & qui doivent
l'intéresser davantage en ce qu'elles sont directement relatives à son Etre , & qu'elles lui
montreront la différence de ses facultés sensibles & de ses facultés intellectuelles , ou
si l'on veut , de ses facultés passives & de
ses facultés actives.
Les ténèbres où les hommes sont généralement sur ces objets , n'ont pas peu contribué à toutes les Erreurs que nous leur avons
vu faire sur leur propre nature , & c'est pour
n'avoir pas apperçu les disparités les plus frapL z pantes 9
164 Erreurs principales.
pantes , qu'ils n'ont pas encore les premières
notions de leur Etre.
Car la vraie raison pour laquelle ils se sont
crus semblables aux bêtes , c'est , n'en doutons
point, qu'ils n'ont pas discerné leurs diverses
facultés. Ainsi , ayant confondu les facultés de
la Matière , avec celles de l'intelligence , ils
n'ont reconnu dans l'homme qu'un seul Etre ,
& dès-lors , qu'un seul Principe & que la
même Essence dans tout ce qui existe ; de
façon que pour eux l'homme , les bêtes , les
pierres, toute la Nature ne présente que les
mêmes Etres , distincts seulement par leur organisation & par leurs formés.
Je ne répéterai pas ici ce qui a été die
au commencement de cet Ouvrage , sur la différence des actions innées dans les Etres %
de même que sur la différence de toute Matière & de son Principe , d'où l'on a pu con~
noître très-clairement , quelle a été l'Erreur
de ceux qui ont confondu toutes ces choses.
Mais je commencerai par prier mes Lecteurs
d'observer avec des yeux attentifs , ce qui
' se passe dans les bêtes, auxquelles convient,
aussi bien qu'à l'homme animal , la division
de la forme en trois parties distinctes , &
de voir si chacune de ces trois divisions ne
pourroit pas nous indiquer réellement des
facultés différentes , quoiqu'appartenantes au
même
Du Poids, du Nombre & de la Mesure. 1 6ç
même Etre , & quoiqu'ayant toutes le matériel
pour objet & pour fin.
Qui ne sait, en effet, que tout est constitué par poids , par nombre & par mesure ?
or le poids n'est pas le nombre , le nombre
n'est pas la mesure , 6c la mesure n'est ni l'un
ni l'autre , &, qu'il me soit permis de le dire,
le nombre est ce qui enfante l'action , la mesure
est ce qui la règle , & le poids est ce qui l'opère.
Mais ces trois mots , quoiqu'applicables universellement, ne doivent pas sans doute 3 signifier la même chose, dans l'Animal & dans l'Homme intellectuel ; néanmoins il faut que si les
trois parties des corps animaux sont constituées par ces trois Principes, nous en trouvions sur elles l'application.
Aussi , c'est par le moyen des organes de
la tête , que l'Animal met en jeu le Principe
de ses actions ; ce qui fait qu'on doit appliquer le nombre à cette partie.
Le cœur , ou le sang, éprouve une sensation
plus ou moins forte , en raison de la force
plus ou moins grande , & de la constitution
de l'individu ; or , c'est l'étendue de cette sensation qui détermine l'étendue de l'action dans
le sensible ; c'est donc pour cela que la mesure peut convenir à la seconde division du
corps animal.
Enfin, les intestins opèrent cette même acL.J lion,
1 6^ Du Poids , du Nombre & de la Mesure.
tion , qui dans l'Animal , selon la Loi paisible de la Nature, doit se borner à la digestion des aliments dans l'estomac, & à la fermentation des semences reproductives dans les
reins. C'est pour cette raison que le poids doit
se rapporter à cette troisième parcie , qui avec
les deux autres , constituent essentiellement
tout Animal.
Puisqu'il est certain que nous ne pouvons
nous dispenser de sentir la nature différente
de ces trois sortes d'actions, nous devons re~
connoître nécessairement une différence essentielle entre les facultés qui les manifestent. Cependant nous ne pouvons nier que ces différentes facultés ne résident dans le même Etre;
nous sommes donc obligés d'avouer , que quoique cet Etre ne forme qu'un seul individu ,
il est évident néanmoins , que dans lui tout
n'est pas égal , que la faculté qui végète n'est
pas celle qui le rend sensible; que celle qui
le rend sensible, n'est pas celle qui lui fait opérer & exécuter ses actions en raison de sa
sensibilité , & que chacun de ces actes porte
avec lui un caractère particulier.
Appliquons à l'homme la même observation,
& nous pourrons alors le préserver de la confusion horrible dans laquelle on prétend l'entraîner. Car , si l'on apperçoit que dans lui le
poids 9 le nombre & la mesure représentent des
facultés
Différentes actions dans C Animal. 167
facultés non seulement différentes entr'elles ,
mais même encore infiniment supérieures à celles que ces trois Loix npus ont démontré
dans la Matière, nous pourrons en conclure légitimement que l'Etre qui sera doué de ces facultés , sera très-différent de l'Etre corporel, &
alors on ne seroit plus excusable de confondre
l'un avec l'autre.
On conviendra sûrement sans peine, que quant
aux fonctions corporelles, les trois distinctions
que nous avons faites se peuvent appliquer au
corps de l'homme, comme à tout autre Animal , parce qu'il est Animal en cette partie. Il peut , comme les Animaux , manifester par le secours des organes de la tête, ses
facultés & ses fonctions Animales. Il éprouve ,
comme eux, ses sensations dans le cœur, &
comme eux il éprouve dans le ventre inférieur, les effets auxquels les Loix corporelles assujettissent tous les Animaux pour leur soutien & pour leur réproduction.
Ainsi, dans ce sens, le poids, le nombre
& la mesure lui appartiennent aussi essentiellement & de la même manière, qu'à tout autre
Animal.
Mais il n'est plus possible de douter que
ces trois signes n'aient dans l'homme des effets
dont toutes les propriétés de la Matière n'offrent pas la moindre trace,
L 4 Car ,,
1 68 Différentes actions dans VlntelkctueL
Car, premièrement, quoique nous soyions
convenus que toutes les pe cées de l'hcmme
actuel ne lui venoient que du dehors, on ne
peut nier cependant que Tac e intérieur & le
sentiment de cette pensée, ne se passent au dedans & indépendamment des sens corporelsOr c'est donc dans ces actes intérieurs que nous
trouverons parfaitement l'expression de ces trois
signes , le poids , le nombre & la mesure, , d'où,
proviennent ensuite tous les actes sensibles auxquels l'homme se détermine en conséquence de
sa Liberté.
Le premier de ces signes est le nombre, que
nous appliquons à la pensée, comme le Principe & le sujet sans lequel aucun des actes
subséquents n'auroit lieu.
Après cecte pensée , nous trouvons dans
l'homme une volonté bonne ou mauvaife , &
qui fait seule la règle de sa conduite & de
sa conformité à la justice ; aussi rien ne nous
paroît mieux convenir à cette volonté que le
second si^ne , ou la mesure.
Ln troisième lieu , de cette pensée & de
cette volonté , il résulte un acte qui leur est
conforme , & c'est à cet acte pris comme résu'tat, que Ton doit appliquer le troisième
si.^ne ou le poids ; cet acte néanmoins fe passe
dans l'intérieur , comme la pensée & la volonté ; il est vrai qu'il enfante à son tour un
acte
Des deux Natures de l'Homme. 1 69
acte sensible, qui doit faire répéter aux yeux
du corps , l'ordre & la marche de tout ce qui
■s'est passé dans l'intelligence ; mais comme
la liaison de cet acte intérieur à cet acte sensible qui en provient, est le vrai mystère de
l'homme , je ne pourrois m'y arrêter plus
longtemps sans indiscrétion & sans danger s
& si j'en parle dans la suit?, lorsque je traiterai des langues, ce ne pourra jamais être
qu'avec réserve.
Ce'a n'empêche pas qu'on ne reconnoisse
avec moi dans l'homme intérieur ou intellectuel , le poids , le nombre & la mesure ,
images des loix par lesquelles tout est constitué, & alors quoique nous ayions aussi reconnu ces trois signes dans la Bête, nous nous
garderons bien de faire aucune comparaison
enrr'elle & l'Homme, puisque dans la Bête,
ils n'opèrent uniquement & ne peuvent opérer que sur les sens, au lieu que dans THomme , ils opèrent sur ses sens & sur son intelligence , mais d'une manière particulière à chacune de ces facultés , & relativement au rang
qu'elles occupent Tune par rapport à l'autre.
Si Ton persistoit à nier ces deux facultés
dans l'Homme , je ne demanderois à ceux qui
les contestent , que de jeter les yeux sur
eux-mêmes , ils y verroient que les différentes
parties de leurs corps où elles se manifestent ,
sont
170 Des deux Natures universelles.
sont un indice frappant de la différence de ces
facultés.
Quand l'Homme veut considérer quelque
objet de raisonnement , qu'il se propose la
solution de quelque difficulté , n'est-ce pas dans
la tête que se fait tout le travail ?
Quand au contraire , il éprouve des sentiments de quelque nature qu'ils soient , & quel
qu'en soit l'objet , ou intellectuel , ou sensible,
n'est-ce pas dans le cœur que se fait connoître
tout le mouvement , toute l'agitation , toutes
les sensations de joie , de plaisir , de peine ,
de crainte, d'amour, & toutes les affections
dont nous sommes susceptibles ?
Ne sentons - nous pas aussi , combien les
actes qui se passent dans chacune de ces parties, sont opposés , & que s'ils n'étoient rapprochés par un lien supérieur , ils seroient par
eux-mêmes irréconciliables ?
C'est donc là cette différence manifeste qui
doit de nouveau convaincre l'homme qu'il y
a en lui plus d'une nature.
Or si l'homme , malgré son état de réprobation, trouve encore en lui une nature supérieure à sa nature sensible & corporelle , pourquoi n'en voudroit-il pas admettre une semblable dans le sensible universel , mais également distincte & supérieure à l'Univers, quoique préposée pa rticuliérement pour le gouverner.
C'est
Siège de V Ame corporelle. 171
C'est aussi là où nous apprendrons ce que
nous devons penser d'une question qui inquiète
communément les hommes ; savoir, dans quelle
partie du corps le Principe actif, ou l'ame ,
est placé , & quel est le lieu qui lui est fixé
pour être le siège de toutes ses opérations.
Dans les Etres corporels <Sc sensibles , le
Principe actif est dans le sang, qui, comme feu,
est la source de la vie corporelle ; alors d'après
ce qui a été dit , en parlant des différentes facultés des Etres , nous ne pouvons nier que son
siège principal ne soie dans le cœur , d'où il
étend son action dans toutes les parties du
corps.
Qu'on ne soit plus arrêté par la difficulté
de ceux qui ont dit que si l'ame corporelle
éioit dans le sang, elle se diviseroit , & s'échapperoit en partie, lorsque l'animal perdroic
du sang ; car elle affoiblit seulement par-là son
action, en ce qu'elle perd les moyens de l'exercer ; mais elle n'en souffre en elle même aucune altération, puisqu'étant simple, elle est
nécessairement indivisible.
Ce que nous appelions , la mort des corps,
n'est donc autre chose que la fin totale de
cette action qui se trouve privée de ses véhicules
secondaires , comme dans les épuisements ; ou
trop contrainte , comme dans les maladies d'humeurs ; ou enfin trop libre, & par-là étant interceptée
17* Siège de V Ame intellectuelle.
ceptée ou interrompue , comme dans les blessures qui attaquent les parties indispensablement nécessaires à la vie du corps.
Quoique j'annonce que la vie, ou l'ame corporelle, réside dans le sang, néanmoins je dois
en passant , faire remarquer que le sang est
insensible ; observation qui pourra faire connoitre aux hommes la différence qu'il y a entre
les facultés de la Matière , & les facultés du
Principe de la Matière , & qui les empêchera
de confondre deux Etres aussi distincts.
L'homme étant semblable aux animaux par
fa vie corporelle & sensible , tout ce que l'on
vient de voir sur le Principe actif animal ,
peut lui convenir quant à cette partie seulement. Mais quant à son Principe intellectuel,
comme il n'étoit point fait pour habiter la
Matière , c'est une des plus grandes méprises
que les hommes aient faites , que de lui chercher son berceau dans la Matière , & de vouloir lui assigner une demeure fixe , & un lien
pris parmi des assemblages corporels, comme si
une portion de matière impure & périssable pouvoit servir de barrière à un Etre de cette nature.
Il est bien plus évident qu'en qualité d'Être
immatériel , ce n'est qu'avec un Etre immatériel qu'il peut avoir de la liaison & de l'affinité , & l'on conçoit qu'avec tout autre Etre
la communication seroit impraticable.
Aussi
Liaison de V Intellectuel au Sensible. 173
Aussi c'est sur le Principe immatériel corporel de l'homme , & non sur aucune portion
de sa matière, que repose son Principe intellectuel : c'est là qu'il est lié pour un temps
par la main supérieure qui l'y a condamné ;
mais par sa nature, il domine sur le Principe
corporel , comme le Principe corporel domine
sur le corps, & nous n'en devons plus douter,
en ce que c'est dans la partie supérieure ,
ou dans la tête , que nous avons montré cidevant qu'il manifestoit toutes ses facultés;
en un mot , il se sert de ce Principe pour l'exécution sensible de ces mêmes facultés ; ^c tel
est le moyen de discerner clairement le siège
& l'emploi des deux différents Principes de
l'homme.
Cependant , quoique par sa Nature & par
sa place , le Principe corporel soit inférieur ,
c'est par sa liaison avec lui que l'homme éprouve
dans son Etre intelleecuel tant de souffrances,
tant d'inquiétudes , tant de privations , & cette
terrible obscurité qui lui fait enfanter tant d'Erreurs. C'est par cette liaison qu'il est forcé de
subir l'action des sens de ce Principe corporel , dont l'entremise lui est aujourd'hui absolument nécessaire , pour obtenir la jouissance
des véritables affections qui sont faites pour lui.
Mais, comme cette voie est variable & incertaine, 6c qu'elle ne rend pas toujours la
lumière
174 Des Difformités & des Maladies \
lumière dans toute sa clarté, l'homme n'en retire pas les avantages & les satisfactions donc
sa nature le rendroit susceptible.
Delà vient que les dérangements , soit naturels , soit accidentels , que le Principe sensible & corporel peut éprouver , sont très-nuisibles au Principe intellectuel , en ce qu'ils
affoiblisscnt à la fois, <5c l'instrument de ses
actions , & l'organe de ses affections.
Ces faits ont paru si favorables aux Matérialistes, qu'ils ont cru pouvoir les donner
comme un appui solide à leur système , c'està-dire., qu'ayant fondé les facultés intellectuelles de l'homme sur sa constitution corporelle, ils les ont fait dépendre absolument du
bon ou du mauvais état, où son corps pouvoit être selon le cours variable de la Nature.
Mais après tout ce qu'on a vu sur la Liberté de l'homme , & sur la différence des
A
deux Etres qui le composent , ces objections
n'ont plus aucune valeur; l'homme n'est point
tenu à la jouissance entière de toutes les facultés qui pourroient appartenir à sa nature
intellectuelle, puisque , parleur origine même,
tous les hommes n'en reçoivent pas la même mesure, & puisque mille événements indépendants de leur volonté, peuvent déranger
à tout instant, leur constitution corporelle > mais
il est coupable lorsqu'il laisse dépérir par sa
faute
Des Difformités & des Maladies. 17c
faute les facultés qui lui sont accordées. Tous
ne sont pas nés pour avoir le même Domaine ,
mais tous répondent de l'emploi de celui qui
leur est échu.
Ainsi , quelque dérangement , quelque ir~
régularité qu'un homme éprouve dans sa constitution corporelle & dans ses facultés intellectuelles , ne le croyons pas pour cela à Fabri
de la Justice , parce que, quelque petit que soit
le nombre ôc la valeur des facultés qui lui restent, il en devra toujours compte,. & il n'y a
que l'homme dans la folie , de qui la vraie
Justice ne puisse rien exiger, parce qu'alors cette
Justice le tient elle-même sous son fléau.
Ne croyons pas non plus avec nos adversaires que ces dérangements & ces irrégularités corporelles, n'aient d'autre Principe que
la Loi aveugle par laquelle ils prétendent
expliquer la Nature. Nous montrerons par la
suite combien la conduite de l'homme, dans
sa vie corporelle , s'étend jusques sur sa postérité ; nous montrerons en outre dans son lieu,
quelles sont les immenses facultés du Principe ou de cette cause temporelle, attachée
de toute nécessité à la direction de l'Univers,
Ainsi, en réfléchissant sur la nature de cette
cause temporelle universelle , qui non seulement préside essentiellement aux corps , mais
qui devroit même aussi être toujours la boussole
17 <> Des Difformités & des Maladies.
sole des actions des hommes , il sera facile de
voir si rien dans cette région corporelle peut
arriver qui n'ait un motif & un but.
Nous croirons bien plutôt que toutes ces difformités, tous ces accidents auxquels nous sommes exposés, tant dans notre Etre corporel,
que dans notre Etre intellectuel ,' ont incontestablement un principe ; mais que nous ne
le connoissons pas toujours , p.»rce qu'on le
cherche dans la Loi morte de la Matière,
au lieu de le chercher dans les Loix de la
Justice , dans l'abus de notre volonté , ou dans
les égarements de nos Ancêtres.
Je laisse l'homme aveugle & léger , murmurer sur cette Justice, qui étend la punition des égarements des pères sur leur postérité. Je ne lui apporterai point pour preuve
cette Loi physique , par laquelle une source
impure communique son impureté à ses productions , parce que cette Loi si connue , esc
faus;e & abusive, lorsqu'on l'applique à ce qui
n'est pas corps. Il verroit encore moins que
si cette Justice peut affliger les Enfants par les
Pères , elle peut aussi blanchir & laver les Pères
par les Enfants ; ce qui devroit suffire pour suspendre tous nos Jugements sur elle , tant que
nous ne serons pas admis à son Conseil.
Ce coup d'œil prudent , juste & salutaire , est une des récompenses de la Sagesse
même *
Effets de V Amputation. \*jy
même ; comment le donneroit-elle donc à ceux
qui croient pouvoir se passer de sa lumière ^
& qui se persuadent n'avoir pas besoin d'autre guide que leurs propres sens, & les notions
grossières de la multitude ?
La question que je viens de traiter sur le
lieu que l'ame occupe dans le corps , me mené
naturellement à une autre toute aussi intéressante sur le Principe corporel, & qui occupe
également les Observateurs ; c'est de savoir
pourquoi lorsqu'un homme est privé , par accident , de l'un de ses membres , il éprouve
pendant quelque temps des sensations qui lui
semblent être dans le membre dont il ne jouk
plus*
Si Tarne ou le Principe Corporel étoit divisible, comme il faudroit l'inférer des opinions
des Matérialistes , il est certain qu'après l'am^
putation d'un membre, jamais un homme ne
pourroit souffrir dans cette partie, parce que
les portions du Principe corporel , qui auroient été séparées en même temps que le membre amputé , ne conservant plus de liaison avec
leur source , s'éteindroient d'elles-mêmes , &
ne pourroient plus donner aucun témoignage
de sensibilité»
C'est encore moins dans ce membre amputé que nous devons chercher le Principe
de cette sensibilité , puisqu'au contraire , dès
M l'instant
î 78 Effets de F jdmputation*
l'instant de sa séparation, il n'est plus rien
pour le corps dont il est séparé.
C'est donc uniquement dans le Principe corporel lui - même , que nous pourrons trouver
la cause du fait dont il s'agit, & nous rappellant toutes les Vérités que nous avons établies , nous dirons que dans l'assemblage de
l'homme actuel , de même que son Principe
corporel sert d'instrument & d'organe aux facultés de son Etre intellectuel, de même son
corps sert d'organe & d'instrument aux facultés de son Principe corporel.
Nous avons vu que si ce Principe corporel éprouvoit des dérangements dans les organes principaux du corps, qui sont fondamentalement nécessaires à l'exercice des facultés intellectuelles , il pouvoit arriver que le
Principe intellectuel en souffrît ; mais on ne
croira pas , je l'espère , que cette souffrance
puisse aller jusqu'à altérer l'Essence de ce
Principe intellectuel , ni à le diviser d'aucune
manière ; on sait que par sa nature d'Etre
simple il demeure toujours le même ; tout ce
qu'on lui voit éprouver alors , c'est un dérangement dans ses facultés , & cela , parce que
l'organe qui devoit lui servir à les exercer
& à lui faire parvenir la réaction intellectuelle
extérieure dont il ne peut se passer , n'étant
point dans son état de perfection , l'action de
ces
Effets de U Amputation. 179
ces facultés intellectuelles devient nulle , ou
reflue sur l'Etre intellectuel lui - même.
Dans le premier cas , c'est - à - dire , lorsque l'action des facultés devient nulle , l'Etre
intellectuel ne démontre que la privaâon; ce
qui est le commencement de l'imbécillité &
de la démence , mais il n'y a point de peine alors , aussi est-il reconnu que la folie ne
fait point souffrir.
Dans le second cas , c'est - à - dire , lorsque cette action reflue sur le Principe , il
montre de la confusion , du désordre , & un
mal - être qui est une véritable souffrance intellectuelle , parce que ce Principe , qui ne
tend qu'à exercer son action , se trouve borné
& resserré dans l'emploi de ses facultés.
Il en est absolument de même pour la souffrance corporelle dans le cas de la privation
d'un membre. Le corps doit servir d'organe
au Principe corporel qui l'anime ; si ce corps
reçoit quelque mutilation considérable , il esc
certain que l'organe étant tronqué , le Principe corporel ne peut plus faire exécuter ses
facultés dans toute leur étendue , parce que
l'action de la faculté qui avoit besoin du
membre amputé pour avoir son effet , ne
trouvant plus d'agent qui corresponde avec
elle, devient nulle, ou reflue sur elle-même ; c'est alors qu'elle occasionne une conM z fusion
180 Effets de Y Amputation.
fusion & des douleurs très - sensibles dans le
Principe corporel d'où elle est émanée , d'autant que l'amputation d'un membre donne
entrée à des actions extérieures & destructives y qui repoussent avec encore plus de
promptitude l'action du Principe corporel , &
la font retourner vers son centre.
Malgré cette souffrance , nous ne devons
donc point admettre de démembrement dans
le Principe corporel, ni dans aucune sorte de
Principes , & nous reconnoîtrons simplement
que tout Etre corporel ayant besoin d'organes
pour faire exécuter son action , doit souffrir
quand ces organes sont dérangés , parce qu'alors ils ne peuvent pas rendre l'effet qui leur
est propre.
Il n'est pas tout - à - fait inutile de remarquer que ceci ne peut avoir lieu que sur les
quatre membres extérieurs , ou sur les quatre correspondances du corps ; car des trois
parties principales qui composent le buste , aucune ne peut être supprimée sans que le corps
ne périsse.
Reprenons en peu de mots les divers objets
que je viens de traiter. J'ai fait voir par les
différentes propriétés des Eléments , plusieurs
actions différentes dans la composition des corps ;
j'ai fait voir qu'outre les deux actions opposées
& innées dans ces corps, il y avoit une Loi
supérieure
Des trots Actions temporelles. 1 8 r
Supérieure par laquelle elles étoient régies ,
même dans leurs plus grands chocs & dans leur
plus grande confusion ; j'ai fait voir ensuite que
cette Loi supérieure se trouvoit même aujourd'hui dans l'homme, en qui elle étoit distincte du
sensible, quoiqu'étant attachée au sensible; nous
ne pouvons donc plus nier qu'il n'y ait trois
actions nécessairement employées à la conduite des choses temporelles, en similitude des
trois Eléments dont les corps sont composés.
De ces trois actions ordonnées par la première Cause, pour diriger la formation des Etres
corporels , l'une est cette Cause temporelle , intelligente & active qui détermine l'action du
Principe inné dans les germes , par le moyen
d'une action secondaire, ou d'une réaction sans
laquelle nous avons reconnu qu'il ne se feroit
aucune réproduction; & sans doute, tout ce que
Ton a vu, a fait sentir assez clairement Inexistence
& la nécessité de cette Cause intelligente , dont
l'action supérieure doit diriger les deux actions
inférieures.
Comment se fait-il donc que les hommes
l'aient méconnu , & qu'ils aient cru pouvoir
marcher sans elle dans la connoissance de la
Nature ? On en voit maintenant la raison.
C'est qu'ils ont dénaturé les nombres qui constituent ces actions, comme ils ont dénaturé
ceux qui constituent les Eléments ; car d'un
M 3 côté,,
182 Source de l'Ignorance!
côté, dans ce qui est trois, ils n'ont reconnu
que deux : de l'autre, ils ont cru voir quatre,
dans ce qui n'est que trois ; c'est - à - dire ,
qu'en considérant les deux actions passives des
corps , ils ont perdu de vue la Cause active &
intelligente, en sorte qu'ils ont assimilé & confondu l'action & les facultés de cette cause avec
celles des deux actions inférieures, comme ils
ont assimilé la faculté passive des trois Eléments
à la faculté active de l'air, qui est un des plus
forts Principes de leur réaction. Dès lors ces
nombres érant ainsi défigurés , les Observateurs
n'ont plus apperçu le rapport qui se trouvoit
entre le ternaire des Eléments & le ternaire des
actions qui opèrent la corporisation universelle
& particulière.
Ce rapport leur ayant échappé, & étant ainsi
devenu nul pour eux, ils n'ont plus senti la nécessité & la supériorité de cette action de la
cause intelligente sur les deux actions inférieures qui servent de base à toute production corporelle ; ils ont pris les unes pour les autres ,
toutes ces causes & ces actions différentes , ou
plutôt ils n'en ont fait qu'une.
Et comment auroient-ils pu se préserver de
cette erreur , puisqu'ils avoient commencé par
confondre la Matière avec le Principe de la
Matière, & que donnant à cette Matière toutes
les propriétés de son Principe , il ne leur en a pas
coûté
Nécessité d'une troisième Cause. 183
coûté davantage de lui attribuer aussi toutes les
propriétés & les actions des Causes supérieures
qui sont indispensablernent nécessaires à son
existence.
Mais on doit voir à présent, que méconnoitre
la puissance & la nécessité d'une troisième
cause, c'est se priver du seul appui qui reste
aux hommes pour expliquer la marche delà Nature ; c'est lui donner d'autres Loix que celles
qu'elle a reçues; c'est lui attribuer ce qui n'est
pas en elle; en un mot, c'est admettre, ce qui
non seulement n'est pas vraisemblable , mais ce
qui est hors de toute possibilité.
Aussi , qui ignore ce que les hommes ont mis
en place de cette Cause indispensable ? qui ne
sait les puériles raisonnements qu'ils ont employés pour expliquer sans elle les Loix de la
Matière , & pour asseoir le système de PUnivers ? Aveugles sur l'origine des choses , sur
l'objet de la Création, sur sa durée, sur son action , toutes les explications qu'ils en ont données , sont le langage du doute & de l'incertitude , & toute leur doctrine est moins une
Science qu'une question continuelle.
Lorsque, par la seule force de leur raison, ils
ont pu faire eux-mêmes ces observations , & appercevoir le besoin indispensable d'un Principe
qui serve de guide à la Nature ; ou ils ont cherché
ce Principe dans l'Être premier lui-même,<Sc n'ont
M 4 pas
184 Du Hasard.
pas craint de le ravaler à nos yeux , en ne séparant point son action de celles des choses sensibles ; ou ils s'en sont tenus à un sentiment léger sur la nécessité d'un agent intermédiaire entre cet Etre premier <3c la Matière, & ne se
donnant pas le temps de considérer quelle pouvoit être cette cause intermédiaire , ils l'ont désignée confusément sous le nom de cause aveugle , fatalité , hasard & autres expressions, qui
étant destituées de vie & d'action , ne pourvoient jamais qu'augmenter les ténèbres ou
l'homme est plongé aujourd'hui.
Ils n'ont pas vu qu'ils étoient eux-mêmes la
source de toutes ces obscurités; que ce hasard
enfin étoit engendré par la seule volonté de
l'homme, & n'avoit lieu que dans son ignorance ;
car il ne peut nier que les loix qui constituent tous les Etres , devroient avoir des effets
invariables & une influence universelle ; mais
quand il en dérange l'accomplissement dans
les classes soumises à son pouvoir, ou quand il
s'aveugle lui-même , il ne voit plus ces loix
indestructibles , & dès lors il conclut qu'elles
n'existent pas.
Cependant , ce ne sera jamais dans les actes
& dans les oeuvres de la Caufe première qu'il
pourroit admettre le hasard , puisque cette
cause étant la source unique & intarissable
çle toutes les loix 6c de toutes les perfections ,
u
Du Hasard. 185
il faut que Tordre qui règne autour d'elle
soit invariable comme sa propre essence.
Ce ne seroit pas plus dans les œuvres de
la Cause temporelle intelligente , que ce hasard
pourroit se concevoir , parce qu'étant chargée
spécialement de l'œuvre temporel de la Cause
première , il est impossible que cet œuvre ne
tende sans cesse à son but, & ne surmonte
tous les obstacles.
Ce ne peut donc être que dans les faits
particuliers de la Nature corporelle , ainsi que
dans les actes de la volonté de l'homme que
nous pouvons cesser de voir de la régularité , &
des résultats toujours infaillibles & toujours
prévus. Mais si l'homme n'oublioit jamais
combien ces faits particuliers & sa volonté
sont intimement liés , s'il avoit toujours présent à la pensée qu'il a été établi pour régner sur
lui-même & sur la région sensible , il conviendrait qu'en remplissant sa destination ,
non seulement il pourroit découvrir ces loix
universelles qui gouvernent les régions supérieures , & qu'il a si souvent méconnues ;
mais même il sentiroit que le pouvoir de ces
loix à jamais impérissables , s'étendroit jusques
sur son Etre , ainsi que sur les faits particuliers de sa région ténébreuse, c'est-à-dire,
qu'il n'y auroit plus de hasard pour lui , ni
pour aucun des faits de la Nature*
Alors 0
iS6 Du Hasard.
Alors , quand il appercevroit du dérangement dans les actes particuliers de cette Nature , ou quand il ignoreroit les causes qui
les font opérer, & les règles qui les dirigent,
il ne pourroit plus attribuer ce désordre &
cette ignorance, qu'à sa négligence & à l'usage
faux de sa volonté qui n'aura pas employé tous
ses droits, ou qui en aura fait valoir de criminels.
Mais pour acquérir l'intelligence de ces vérités , il faut avoir plus de confiance que n'en
ont les observateurs dans la grandeur de
l'homme & dans la puissance de sa volonté ,
il faut croire que s'il est au dessus des Etres
qui l'environnent , ses vices, comme ses vertus
doivent avoir un rapport & une influence
nécessaire sur tout son Empire.
Convenons donc que l'ignorance & la volonté déréglée de l'homme , sont les seules
causes de ces doutes où nous le voyons flotter tous les jours. C'est ainsi qu'ayant laissé
effacer en lui l'idée d'un ordre & d'une loi
qui embrasse tout , il leur a substitué la première chimère que lui a présenté son imagination ; car dans son aveuglement même il
cherche toujours un mobile à la Nature ; c'est
ainsi qu'il renouvelle sans cesse cette coupable
erreur, par laquelle, après avoir volontairement
semé l'incertitude & le hasard autour de lui ,
il
Du Hasard. 187
il est assez injuste & assez malheureux que de
les imputer à son Principe.
Ceux même qui n'ont pas nié que les choses
corporelles ont eu un commencement, ne leur
ont pas donné d'autre cause que le hasard; ne
sachant pas qu'il y eût une raison première à
leur existence , ou ne présumant pas même
qu'une cause hors d'elles , eût pu s'en occuper
assez pour la faire opérer : & cependant ,
convaincus que cette existence avoit commencé,
ils ont renfermé tout à la fois dans les seules
propriétés des corps, la vertu active & innée
en eux qui les anime , & la Loi supérieure
qui leur a ordonné de naître.
Ils ont suivi le même ordre dans l'explication qu'ils ont donnée de la Loi qui soutient
l'existence de ces mêmes Etres corporels ; 6c
cela devoit être ainsi. Après en avoir établi l'origine sur une base imaginaire & fausse , il
falloit bien que le reste de l'œuvre y fût conforme ; ainsi selon eux, les corps vivent par
eux-mêmes, comme c'est par eux-mêmes qu'ils
sont nés.
Quant à ceux qui prétendent que la Matière
A
& les Etres corporels ont toujours existé, leur
erreur est infiniment plus grossière & plus outrageante pour la Vérité. Ces deux Doctrines ont
également méconnu la Loi & la raison première
des choses , mais l'une a seulement enseigné
qu'on
188 Du Hasard.
qu'on pouvoir se passer d'une cause active 5c
intelligente pour expliquer leur origine, l'autre
a avili cette Cause , en lui égalant le Principe
actif des Etres corporels , & en ne la croyant
pas supérieure, ni plus ancienne que la Matière.
Les Observateurs ne s'en sont pas tenus là ; car
après avoir posé des Principes aussi obscurs sur la
marche & la nature des choses, après s'être renfermés dans un cercle aussi étroit, ils se sont vus
comme forcés d'y ramener tous les phénomènes &
tous les événements que nous voyons arriver dans
l'Univers. C'est , selon eux, un Etre sans intelligence & sans but , qui a tout fait , & qui fait
tout continuellement ; & comme il n'y a que
deux causes qui soient les instruments de ce qui
s'opère , dès qu'ils ont trouvé ces deux causes
dans les Etres corporels, ils se sont crus dispensés d'en chercher une supérieure.
Il est heureux que la Nature ne se soumette point à la pensée des hommes ; toute aveugle qu'il la supposent, elle les laisse raisonner ,
& elle agit. C'est même à la fois un bonheur
innapréciable pour eux, & le plus beau caractère de la grandeur de l'Etre physique & temporel qui les gouverne , que la marche de cette
Nature soit aussi ferme & aussi intrépide; car
étant impénétrable aux systèmes des hommes ,
& leur en démontrant la foiblesse par sa constance à suivre sa Loi, elle les forcera peut-être un
jour
De la troisième Cause. 189
jour d'avouer leurs erreurs , de quitter les sentiers obscurs ou ils se traînent , & de chercher
la Vérité dans une source plus lumineuse.
Mais pour prévenir l'inquiétude de mes semblables, qui pourroient croire que cette Cause active & intelligente dont je leur parle, est un Etre
chimérique & imaginaire , je leur dirai qu'il
y a des hommes qui l'ont connue physiquement,
& que tous la connoîtroient de même , s'ils mettaient leur confiance en elle , & qu'ils prissent
plus de soin d'épurer & de fortifier leur volonté*
Je dois avertir cependant que je ne prends
pas ce mot Physique , dans l'acception vulgaire
qui n'attribue de réalité & d'existence qu'aux
objets palpables aux sens matériels. Les moindres réflexions sur tout ce qui est contenu dans
cet Ouvrage , suffiront pour faire voir combien
on est éloigné de savoir le sens du mot Physique,
quand on l'applique aux apparences matériellesAvant de passer à un autre sujet, je m'arrêterai un moment pour applanir une difficulté
qui pourroit naître , quoique je l'aie déjà résolue en quelque sorte. J'ai annoncé , dans le commencement de cet Ouvrage, l'existence de deux
Principes opposés qui se combattent l'un &
l'autre , & quoique j'aie assez démontré l'infériorité du mauvais Principe à l'égard du Principe bon , il se pourroit que d'après les observations qu'on vient de voir sur la nature corporelle ,
oa
i $o Remarque sur les deux Principes.
on crût ces deux Principes nécessaires à l'existence l'un de l'autre , comme on a vu que les
deux causes inférieures renfermées dans les
Etres corporels, écoient absolument nécessaires
pour leur faire opérer une production.
Pour éviter cette méprise, il suffira de se rappeller que j'ai annoncé que tout produit , tout
œuvre, tout résultat dans la Nature corporelle,
ainsi que dans toute autre classe , étoit toujours
inférieur à son Principe générateur. Cette infériorité assujettit la nature corporelle à ne pouvoir se reproduire , sans l'action de ces deux
causes que nous avons reconnues en elle , &
qui annoncent sa foiblesse & sa dépendance.
Or, si cette création temporelle tire son origine du Principe supérieur & bon , comme nous
n'en pouvons pas douter, ce Principe doit montrer sa supériorité en tout , & l'un de ses attributs principaux , c'est d'avoir absolument tout
en lui, excepté le mal, & de n'avoir besoin
que de lui-même & de ses propres facultés pour
opérer toutes ses productions. Quel sera donc
alors l'état du mauvais Principe , si ce n'est de
servir à manifester la grandeur & la puissance
du Principe bon , que tous les efforts de ce
Principe mauvais ne pourront jamais ébranler.
Ainsi il n'est plus possible de dire que le mauvais Principe ait été & soit universellement nécessaire à l'existence 5c à la manifestation des
facultés
Enchaînement des Vérités* 191
facultés du bon Principe ; quoique comme in*
fluant sur l'existence du temps, ce mauvais Principe soit nécessaire pour occasionner la naissance
de toutes les manifestations temporelles ; car
comme il y a des manifestations qui ne sont
point dans le temps , & que le Principe mauvais
ne peut sortir du temporel , il est bien clair
que le Principe bon agit sans lui ; ce que l'on
verra plus en détail dans la suite»
Que les hommes apprennent donc ici à distinguer de nouveautés Loix & les facultés du Principe unique , universellement bon , & vivant
par lui-même, d'avec celles de l'Etre inférieur
matériel qui ne tient rien de soi , & qui ne peut
vivre que par des secours extérieurs.
Je crois avoir fait entrevoir suffisamment
à mes semblables , le peu de fondement des
opinions humaines sur tous les points dont je
me suis occupé jufqu'à présent. Après les avoir
mis sur la voie pour leur apprendre à distinguer
les corps d'avec le Principe inné dans ces corps ;
après avoir fixé leurs yeux sur la simplicité ,
l'unité & l'immatérialité de ce Principe indivisible , incommunicable , qui ne souffre aucun
mélange , & qui demeure toujours le même ,
quoique la forme qu'il produit & dont il s'enveloppe soit soumise à une continuelle variation,
ils pourront reconnoître avec évidence que la
Matière étant dans une dépendance incontestable ,
I5?i Enchaînement des Vérités.
testable, & cependant agissant par des loiX
régulières , les deux causes inférieures qui
opèrent sa reproduction & tous les actes de
son existence, ne peuvent absolument se
passer de l'action d'une Cause supérieure &
intelligente , qui les commande pour les faire
agir , & qui les dirige pour les faire agir
avec succès.
Par conséquent ils avoueront que les deux
causes inférieures doivent être soumises aux
loix de la Cause supérieure & intelligente f
pour que les temps & l'uniformité soient observés dans tous leurs actes ; pour que les
résultats de toutes leurs différentes actions ne
soient pas nuls , informes , 6c incertains , &
pour que nous puissions nous rendre raison de
Tordre qui y règne universellement.
Ils n'auront pas de peine à convenir ensuite que cette Cause supérieure n'étant assujettie à aucune des loix de la Matière , quoiqu'elle soit préposée pour la conduire , en doit
être entièrement distincte ; que le moyen de parvenir à la connoissance de l'une & de l'autre ,
est de les prendre chacune dans sa classe ;
d'en étudier les facultés particulières ; de
les rapprocher dans le même tableau , mais
pour en démêler les différences & non pour
les confondre ; de faire cette distinction sur
tous les autres Etres de la Nature , & sur ses
moindres
Enchaînement des Ventes. 193
moindres parties , où les yeux du corps & de
l'intelligence nous apprennent qu'il y a toujours deux Etres ensemble , & que c'est la
violence qui les a réunis ; mais cependant de
ne jamais perdre de vue que ce lien ne les
unit l'un à l'autre que pour un temps ; &
de ne pas regarder cette union. comme ayant
toujours existé, & comme devant exister à
jamais , puisqu'au contraire nous la voyons
cesser tous les jours. ,J
Ce sont toutes ces observations qui fendront l'homme prudent & sage, & qui l'empêcheront de s'abandonner en insensé dans
des sentiers inconnus , d'où il ne peut se tirer
qu'en rétrogradant , ou en se livrant au désespoir, lorsqu'il sent qu'il est trop avancé &
que le temps lui manque. Cest-là ce qui lui
fera éviter l'écu^il où la plupart des hommes sont entraînés , lorsqu'étant seuls & dans
les ténèbres , ils osent prononcer sur leur propre nature & sur celle de la Vérité. Nous
verrons dans ce qui va suivre, les fréquentes
chûtes , qui en ont été, & qui en*sont tous les
jours les suites. Nous verrons que la plupart de
leurs souffrances ont pris là leur source, de même que c'est pour être déchus de leur premier
état de splendeur , qu'ils sont exposés aujourd'hui à s'enfoncer de plus en plus dans l'opprobre & dans la misère.
N 4
i^4 Tableau allégorique.
T-i
OUelques hommes élevés dans l'ignorance
& dans la paresse , étant parvenus à l'âge
mûr , entreprirent de parcourir un grand
Royaume ; mais comme ils n'étoient conduits
que par une vaine curiosité , ils firent peu d'efforts pour connoître les vrais moyens par lesquels ce pays étoit gouverné. Ils n'avoient ni
assez de courage , ni assez de crédit pour
s'introduire chez les Grands de TEtat , qui auroient pu leur découvrir les ressorts cachés
du Gouvernement ; ainsi ils se contentèrent d'errer de villes en villes, <3c d'y promener leurs regards incertains dans les places & les lieux
publics, où voyant le peuple tumultueusement
assemblé , & comme abandonné à lui-même ,
ils ne prirent aucune idée de Tordre & de
la sagesse des loix qui veilloient secrètement
à la sûreté & au bonheur des habitants : ils
crurent que tous les citoyens également oisifs,
y vivoient dans une entière indépendance.
En effet, ce qu'ils avoient apperçu , ne présentoit ni règle, ni loi, à leur esprit peu éclairé;
en sorte que ne consultant que leurs yeux ,
ils
Tableau allégorique. i$f
ils furent bien éloignés de connoître que deâ
hommes supérieurs par leur rang & par leurs
pouvoirs y gouvernoient cette multitude qui
s'agitoit confusément devant eux ; ils se persuadèrent que n'y ayant point de Loix dans le
pays qu'ils parcouroient , il n'y avoit point
de chef; ou que s'il y en avoit un , il étoic
sans autorité & sans action.
Flattés de cette indépendance , & ne prévoyant aucune suite dangereuse à leurs actions ,
ils les regardèrent bientôt comme arbitraires
<8c indifférentes , & crurent pouvoir s'abandonner à leurs caprices ; mais ils ne tardèrent pas à être les victimes de leur Erreur
& de leurs Jugements inconsidérés ; car les
vigilants Administrateurs de l'Etat, instruits
de leurs désordres , les privèrent de la Liberté , & les resserrèrent si étroitement qu'ils
languirent dans la plus profonde obscurité, san$
savoir si jamais la lumière leur seroit rendue.
Voilà exactement quelle a été la conduite &
le sort de ceux qui ont osé par eux-mêmes juger de l'Homme & de la Nature ; toujours occupés d'études inutiles & frivoles , leur vue s'est
rétrecie par l'habitude , & ne pouvant parcourir toute l'étendue de la carrière , ils se sont arrêtés aux apparences des objets; en sorte que
bornant là leurs regards , ils ont ignoré , ou nié
tout ce qu'ils n'ont pu appercevoir. Ils n'ont vu
N i dans
19 6 Imprudences des Observateurs.
dans les corps que leurs enveloppes, & ils les
orr transformées en Principes. Ils n'ont vu dans
les Loix de ces corps que deux actions , ou
deux causes inférieures , & ils se sont hâtés de
rejeter la Cause supérieure active & intelligente , dont ils avoient confondu les opérations
avec celles des deux autres causes.
Ensuite, se croyant bien assurés de leurs
conséquences , ils ont fait du tout un Etre matériel hypothétique, sur lequel ils ont eu l'imprudence de mesurer tous les Etres de la Nature
qu'ils avoient entièrement défigurée ; & c'est
d'après ce modèle , ainsi mutilé , qu'ils ont
osé dessiner l'Homme.
Et vraiment , on ne peut plus douter qu'ils
n'aient fait à son égard , les mêmes méprises
qu'ils avoient faites auparavant sur toute la
Nature. Non seulement ils n'ont pas mieux:
distingué dans son corps, que dans hs autres Etres corporels , le Principe d'avec l'apparence ou l'enveloppe, & n'en ont pas mieux
connu , ni suivi la marche & les Loix ; mais ,
après avoir pris le change sur ce point, ils ont
encore confondu cette enveloppe corporelle de
l'homme avec s>n Etre intellectuel & pensant,
comme ils avoient confondu le Principe inné
dans tous les corps , avec la cause active & intelligente qui les dirige.
Ainsi, n'ayant pas démêlé d'abord la C*use
supérieure ^
Danger des Erreurs sur l'Homme. 197
supérieure, d'avec les ficulcés innées cLns l'Etre
corporel ; *yant ensuite c^nfo/idu les facultés des
deux différents Etres qui composent Th. mime
d'aujourl'lui , il leur a été impossible d'y reconnoître l'action de cette même Cause active & intelligente , qui en même temps qu'elle
communique tous les pouvoirs à la Nature,
djnne à l'homme pir son intelligence, toutes
les n .tions da bien qu'il a perdu. C'est pourtant avec cet e ignorance, que non seulement
ils ont é é assez téméraires pour prononcer
sur l'Essence & la Nature de l'homme, mais
encore, qu'ils ont voulu expliquer tous les contrastes qu'il présence, & établir la base de
ses œuvres.
Quand l'homme ne s'est trompé que sur la
Nature élémentaire, nous avons vu que ses
Erreurs n'avoient que des légères suites ; car ses
opinions ne pouvant influer sur la marche des
Etres , leurs Loix invariables s'exécutent sans
cesse avec la même précision , quoique l'homme
en ait dénaturé & méconnu le Principe. Mais
il n'en sera jamais ainsi de ses méprises sur
lui-même , & elles lui seront toujours inévitablement funestes , parce qu'étant dépositaire de sa propre Loi , il ne peut se méprendre sur elle , ni l'oublier , qu'il n'agisse directement contre lui-même , & qu'il ne se fasse
un préjudicç manifeste; en un mot, s'il
N j est
15)8 Danger des Erreurs sur V Homme.
est vrai qu'il soit heureux , lorsqu'il reconnoît & suit les Loix de son Principe , ses
maux & ses souffrances sont une preuve évideryfe de ses Erreurs & des faux pas qui en
ont été les suites.
Voyons donc ce qui résultera de cet Etre
ainsi défiguré , & s'il pourra se soutenir , étant
privé de son principal appui ?
Il nous sera facile de présumer les conséquences de cet examen , si nous nous rappelIons ce que nous avons dit de l'état où seroit la Nature , laissée à l'action passive des
deux Etres inférieurs , qui sont nécessaires dans
toute reproduction corporelle. Ces deux Etres ,
on le sait, n'étant que passifs , ne peuvent
jamais rien produire par eux-mêmes , si la
cause active & intelligente ne leur donne l'ordre & le pouvoir d'opérer ce qu'ils ont en eux*
Or , s'il étoit possible de supposer dans ces
agents inférieurs une volonté , en leur laissant toujours la même impuissance , il est évident que s'ils prétendoient mettre cette volonté en action, sans le concours de la Cause
active dont ils dépendent nécessairement , leurs
œuvres seroient informes , & n'annonceroient
qu'une confusion choquante.
Maintenant, ce que nous ne pourrions pas
dire de ces agents inférieurs , qui sont dépourvus de volonté, appliquons - le à l'homme
qui
Danger des Erreurs sur V Homme. 1 99
qui en a une à lui, & apprenons à mieux découvrir encore les malheureux effets des erreurs
que nous nous sommes proposés de combattre.
L'homme est à présent composé de deux
Etres, l'un sensible, l'autre intelligent. Nous
avons laissé entendre que dans son origine
il n'étoit pas sujet à cet assemblage , & que
jouissant des prérogatives de l'Etre simple , ,
il avoit tout en lui , & n'avoit besoin de rien
pour se soutenir, puisque tout étoit renfermé
dans les dons précieux qu'il tenoit de son
Principe.
Nous avons fait voir ensuite quelles étoient
les conditions sévères & irrévocables auxquelles la Justice avoit attaché la réhabilitation
de l'homme criminel par le faux usage de sa
volonté ; nous avons vu , dis - je , quels sont
les écueils affreux & sans nombre, dont il est
sans cesse menacé , en habitant la région sensible qui est si contraire à sa véritable nature. En
même temps nous avons reconnu que le corps
qu'il porte à présent , étant de la même classe
que les choses sensibles , forme en effet autour de lui un voile ténébreux , qui cache à sa
vue la vraie lumière , & qui est tout à la fois
la source continuelle de ses illusions & l'instrument de ses nouveaux crimes.
Dans son origine , l'homme avoit donc pour
Loi de régner sur la région sensible , comme
N4 il
200 Danger des Erreurs sur l'Homme.
il le doit encore aujourd'hui ; mais , comme
il étoit alors doué d'une force incomparable ,
& qu'il n'a voit aucune entrave , tous les obstacles disparoissoient devant lui.
Aujourd'hui , il n'a plus à beaucoup près
les mêmes forces , ni la même Liberté , & cependant il est infiniment plus près du danger , de façon que dans le combat qu'il a maintenant à soutenir , on ne peut exprimer le désavantage auquel il est exposé.
Oui , telle est l'affreuse situation de l'homme
actuel. Lorsque l'Arrêt foudroyant eut été prononcé contre lui , il ne lui resta de tous les dons
qu'il avoit reçus , qu'une ombre de Liberté ,
c'est-à-dire , une volonté presque toujours sans
force & sans empire. Tout autre pouvoir lui
fut ôté , & sa réunion avec un Etre sensible
le réduisit à n'être plus qu'un assemblage de
deux causes inférieures, en similitude de celles
qui régissent tous les corps.
Je dis en similitude & non en égalité , parce
que l'objet des deux natures de l'homme est plus
noble , & leurs propriétés bien différentes ; mais,
quant à l'acte & à l'exercice de leurs facultés ,
elles subissent l'une & l'autre absolument la
même Loi , & les deux causes inférieures qui
composent l'homme d'aujourd'hui , n'ont pas ,
pour ainsi dire , plus de force par elles-mêmes ,
que les deux causes inférieures corporelles.
L'homme >
Danger des Erreurs sur P Homme, loi
L'homme , il est vrai-, en qualité d'Etre intellectuel , a toujours sur les Etres corporels
l'avantage de sentir un besoin qui leur est inconnu ; mais il ne peut pas mieux qu'eux s'en
procurer seul le soulagement : il ne peut pas
mieux par lui-même vivifier ses facultés intellectuelles , qu'ils n'ont pu animer leur Etre ;
c'est-à-dire , qu'il ne peut pas mieux qu'eux se
passer de la cause active & intelligente , sans
laquelle rien de ce qui est dans le temps ne
peut agir efficacement.
Quels fruits l'homme pourroit-il donc produire aujourd'hui , si dans l'impuissance que
nous lui connoissons , il croyoit n'avoir d'autre Loi que sa propre volonté , & s'il entreprenoit de marcher sans être guidé par cette
Cause active & intelligente dont il dépend malgré lui , & de laquelle il doit tout attendre ,
ainsi que les Etres corporels parmi lesquels
il est si tristement confondu ?
Il est certain qu'alors ses propres œuvres
n'auroient aucune valeur , ni aucune force ,
puisqu'elles seroient destituées du seul appui
qui puisse les soutenir ; & les deux causes
inférieures dont il se trouve actuellement composé , se combattant sans cesse en lui , ne
feroient que l'agiter , & l'abymer dans la plus
fâcheuse incertitudç.
Semblable aux deux lignes d'un angle quelconque y
201 Danger des Erreurs sur î Homme*.
conque , qui peuvent bien se mouvoir chacune en sens contraire , s'écarter , se rapprocher, se confondre , & se placer l'une sur l'autre , mais qui ne peuvent jamais produire aucune espèce de figure , si Ton n'y joint une
troisième ligne ; car cette troisième ligne est
le moyen nécessaire qui fixe l'instabilité des
deux premières, qui détermine leur position,
qui les distingue sensiblement l'une de l'autre , qui constitue enfin une figure , & sans
contredit la plus féconde de toutes les figures.
Voilà cependant quelles sont journellement
les fausses tentatives de l'homme , c'est de
travailler à une œuvre impossible , c'est-àdire, de vouloir fonner une ligure avec deux
lignes , en se concentrant dans l'action des
deux causes inférieures qui composent aujourd'hui sa nature , & en s'efiforçant continuellement d'exclure cette Cause supérieure , active & intelligente , dont il ne peut
absolument se passer. Ainsi , malgré l'évidence du besoin qu'il en a, il va se jetaiK
loin d'elle , d'illusions en illusions , sans pouvoir jamais trouver le point qui doit le fixer ,
parce qu'il n'y a point d'oeuvre parfaite sans
le concours de ce troisième Principe ; & si
l'on en veut savoir la raison , c'est que dès
l'instant qu'on est à trois , on est à quatre.
Réfléchissant alors sur l'incertitude affreuse
où
Des diverses Institutions. 203
oïi il se trouve , il esc étonné du désordre qui
accompagne tous ses pas, & bientôt il nie
l'Existence de ce Principe d'ordre & de paix
qu'il a méconnu par négligence ou par mauvaise foi.
Mais quelquefois aussi, entraîné par la force
de la Vérité , il murmure contre ce même
Principe qu'il avoit d'abord rejeté , & parlà nous démontre lui-même la certitude de
tout ce que nous avons dit sur les variations
& les inconséquences de tout Etre, dont les
facultés ne sont pas réunies & fixées par leur
lien naturel.
Loin de croire que toutes les méprises de
l'homme portent la moindre atteinte à cetre
Cause dont il s'éloigne , nous devons être actuellement assez instruits sur sa nature, pour
savoir qu'il souffre seul de ses égarements ; puisqu'en qualité d'Etre libre , il est le seul qui
puisse être coupable ; nous devons savoir que
lorsque cette Cause inaltérable dans ses facultés , comme dans son Essence , étend ses
rayons jusqu'à l'homme, ils le purifient & n'en
sont point souillés.
Nous allons donc poursuivre notre marche ,
& éclaircir les difficultés qui arrêtent les Observateurs , quand ils veulent seuls & sans
guide , jeter les yeux sur toutes les institutions
204 Source des fausses Observations»
tions de la Terre , soit celles que les homme; ont établies eux-mêmes, soit celles à qui
ils attribuent une origine plus relevée. C'est
bien là où ces hommes aveugles , ne sacha. t
pas démêler ce qu'il y a d'arbitraire, & ce qu'il
y a de réel , ont fait de l'un & de l'autre
un monstrueux assemblage , capable d'obscurcir les notions les plus lumineuses. C'est aussi *
n'en doutons point, un des objets les plus intéressants pour l'homme , & dans lequel il
lui importe essentiellement de ne point faire
de méprises, puisque c'est là où il doit apprendre à régler les facultés qui le composent.
Examinons pourquoi, par les observations
que les hommes ont faites sur les différentes pratiques, usages, coutumes, loix , religions , cultes,
qui ont dans tous les temps varié chez les différentes Nations , ils ont été induits à penser qu'il
n'y avoit rien de vrai, & que tout étant arbitraire & convention» el parmi les hommes, ce seroit une illusion -d'admettre des devoirs à remplir, & quelque ordre naturel & essentiel qui
dût leur servir de flambeau.
S'il étoit vrai que tout fût conventionnel,
comme ils le prérendent , ils auroient raison
d'en tirer cette conséquence, parce qu'alors , n'y
ayant pour eux aucune distinction entre le bien
& le mal, tous leurs pas deviendroient indifférents , & personne ne seroit fondé à les rappelle*
Source des fausses Observations. 20 J
1er à des règles de conduite. Mai; si la méprise
vient de ce que les Observateurs n'ont pas démêlé dans rhomme les deux: facultés qui le
constituent; s'ils ont confondu dans lui l'intellectuel & le sensible , & qu'ils aient appliqué au
premier toutes les variations & les disparues
auxquelles le second se trouve assujetti ; s'ils
ont mis le complément à ces erreurs , en confondant même la Cause active & intelligente
avec les facultés particulières de l'homme , pourrions-nous donner quelque croyance à une doctrine aussi peu approfondie, & aussi fausse ?
Telle est cependant la marche qu'ils ont suivie;
c'est-à-dire, qu'ils n'ont presque jamais porté
leur vue au delà du sensible; or, cette faculté
sensible étant bornée , & privée du pouvoir nécessaire pour se diriger elle même, ne présentera jamais que des preuves réitérées de variété,
de dépendance & d'incertitude ; c'est donc par
elle uniquement, & par elle remise à sa propre
Loi, que doivent s'introduire toutes les différences que nous pouvons remarquer ici-bas.
En effet, toutes les branches de Tordre civil
& politique qui réunit les différents Peuples,
ont-elles d'autre bat que la Matière? La partie
morale même de tous leurs établissements s'eleve-t-elle au delà de cet ordre humain & visible ? 11 n'y a pas jusqu'à leurs institutions Ls
plus vertueuses qu'ils n'aient réduites d'euxijiêmes
to6 De r Institution Religieuse.
mêmes à des règles sensibles, & à des Loix extérieures , parce que dans toutes ces choses ,
les Instituteurs ayant marché seuls & sans guide, c'est l'unique terme où ils aient pu porter
leurs pas.
La faculté intellectuelle de l'homme n'est
donc absolument pour lien dans de pareils faits,
& moins encore dans les observations dont ils
ont été si souvent l'objet. Ainsi nous devons bien
nous garder d'adoprer les jugements qui en sont
provenus, avant d'avoir examiné jusqu'où s'éten-*
dent leurs conséquences , & s'ils sont applicables
à tout. Car sans cela, il nous seroit impossible de
les admettre , puisqu'une Vérité doit être universelle.
Commençons par observer l'Institution la plus
respectée & la plus universellement répandue
chez tous les Peuples, celle qu'ils regardent avec
raison comme ne devant pas être l'ouvrage de
leurs mains. Il est bien clair , par le zèle avec
lequel toute la terre s'occupe kde cet objet sacré ,
que tous les hommes en ont en eux l'image <3c
l'idée. Nous appercevons chez toutes les Nations une uniformité entière sur le Principe
fondamental de la Religion ; toutes reconnoissent un Etre supérieur , toutes reconnoissent
qu'il faut le prier , toutes le prient ; toutes sentent la nécessité d'une forme à leur prière , toutes lui en ont donné une ; & jamais la volonté
de
Des fausses Religions. 207
de rhomme n'a pu anéantir cette vérité, ni en
mettre d'autres à la place.
Cependant les soins que les différents Peuples
se donnent pour honorer le premier Etre , nous
présentent, comme toutes les autres institutions,
des différences & des changements successifs &
arbitraires, dans la pratique comme dans la théorie; ensorte que parmi toutes les Religions, on
n'en connoît pas deux qui l'honorent de la même
manière. Or , je le demande , cette différence
pourroit-elle avoir lieu , si les hommes avoient
pris le même guide , & qu'ils n'eussent pas
perdu de vue la seule lumière qui pouvoit les
éclairer, & les concilier ? Et cette lumière estelle autre chose que cette Cause active & supérieure qui devroit tenir l'équilibre entre leur
facultés sensibles & intellectuelles , & sans laquelle il leur est impossible de faire un seul
pas avec justesse?
C'est donc elle qui doit nourrir dans l'homme
l'idée primitive d'un Etre unique & universel ,
ainsi que la connoissance des Loix auxquelles cet Etre assujettit la conduite des hommes envers lui , lorsqu'il leur permet de l'approcher. C'est donc en s'éloignant de cette lumière,
que l'homme demeure livré à ses propres facultés , & alors ces facultés même s'affoiblissent ,
& s'effacent presque entièrement en lui ; l'obscurité les recouvre d'un voile si épais, que sans
le
zo8 Des fausses Religions.
le secours d'une main bienfaisante , il ne poufroit jamais s'en délivrer.
Et cependant, quoique l'homme soit alors
abandonné à lui-même , il est toujours obligé
de voyager. C'est ce qui fait, qu'au milieu de cette
terrible ignorance , étant toujours tourmenté de
l'idée & du besoin de cet Etre , dont il sent qu'il
est séparé , il tourne vers lui des yeux incertains,
& l'honore selon sa pensée ; & quoiqu'il ne
sache plus si l'hommage qu'il offre, est vraiment
celui que cet Etre exige , il préfère d'en rendre
un tel qu'il le conçoit , à la secrète inquiétude
& au regret de n'en point rendre du tout.
Tel est , en partie , le Principe qui a formé
les fausses Religions, & qui a défiguré celle que
toute la Terre auroit dû suivre ; alors pourronsnous être surpris de voir si peu d'uniformité
dans les usages pieux de l'homme & dans son
culte ; de lui voir produire toutes ces contradictions , toutes ces pratiques opposées , tous ces
rites qui se combattent , & qui en effet , ne présentent rien de vrai à la pensée. N'est-ce
pas là où l'imagination de l'homme n'ayant plus
de frein, tout est l'ouvrage de son caprice &
de son aveugle volonté ? N'est-ce pas là, par
conséquent , où tout doit paroître indifférent
à la raison , puisqu'elle ne voit plus de rapports entre le Culte , & l'Etre auquel les Instituteurs &z leurs partisans veulent l'appliquer >
Mais
Des fausses Religions. £09
Mais je demande si la plupart de ces différences , & même de ces contrariétés palpables,
tombent sur autre chose que sur ce qui est soumis aux yeux corporels de l'homme , c'est-à-dire ,
sur le sensible. Alors , que pourroit-on en conclure contre le Principe , dont elles ne s'occupent même pas ? Ce Principe ne seroit-il pas
tout aussi inaltérable & aussi intact, quand la
pensée ténébreuse de l'homme introduiroit des
variétés jusques dans la théorie & dans les dogmes ; puisque , tant que l'homme n'est pas
éclairé de son seul flambeau , & soutenu de
son seul appui, il ne peut pas avoir plus de
certitude de la pureté de sa doctrine , que de
la justesse de ses actions ; & enfin , de quelque
nature que soient ses erreurs , pourront-elles
jamais rien contre la Vérité?
Si l'erreur poursuit les Observateurs & les
rend aveugles , c'est donc toujours faute de distinguer l'homme ainsi démembré, & qui n'emploie qu'une partie de lui-même , d'avec l'homme qui se sert de toutes sqs facultés ; c'est
faute de distinguer la source défigurée d'où
l'homme tire ses productions informes , d'avec
celle ou il auroit dû puiser , qu'on nous l'annonce comme incapable de rien connoître de
fixe & d'assuré»
Voyons néanmoins jusqu'où le pouvoir particulier de l'homme peut s'étendre , lorsqu'il est
O remis
z i o Ventes indépendantes de l'Homme.
remis à lui-même ; ne lui accordons que les droits
qui lui appartiennent , & examinons s'il n'y a
rien au-delà de ce qu'il fait 6c dç ce qu'il connoît.
Premièrement , nous gavons vu , que malgré
tous leurs raisonnements sur la Nature , les
hommes étoient obligés de se soumettre à ses
Loix ; nous avons assez fait connoître que les
Loix de cette Nature étoient fixes & invariables,
quoique par une suite des deux actions qui sont
dans l'Univers , leur accomplissement fût souvent dérangé.
Voilà donc déjà une vérité sur laquelle tout
l'arbitraire de l'homme n'a pas la moindre prise.
Il n'est plus temps de m'objecter ces sensations,
ces impressions de toute espèce , que font les
différents corps sur nos sens , & qui varient
dans chaque individu, d'où la multitude s'est
crue fondée à nier qu'il y eût quelque règle dans
la Créature. Nous avons prévenu l'objection en
annonçant que la Nature ne pouvoit agir que
par relation.
Nous pourrions encore fortifier ce principe,
en disant que cette Loi de relation n'est pas plus
soumise à l'arbitraire de l'homme que la Nature
elle-même , & que nous ne sommes pas les
maîtres d'en changer en rien les effets ; car les
détourner & les prévenir, ce n'est point du tout
les changer , c'est au contraire confirmer d'autant plus leur stabilité.
Nous
mérites indépendantes de F Homme, z 1 1
Nous savons donc déjà avec évidence , qu'il
est dans la Nature corporelle, une Puissance supérieure à l'homme, & qui l'assujettit à ses Loix;
nous ne pouvons plus douter de son existence ,
quoique les soins que l'homme a pris pour connoître & expliquer cette Puissance, lui aient
si rarement fait obtenir des lumières & des
succès satisfaisants.
Secondement , rappelions - nous comment
nous avons démontré la foiblesse & l'infirmité de la Nature , relativement aux Principes
d'où elle a tiré son origine, & d'où elle tire
journellement sa subsistance & sa réaction, nous
verrons alors que si l'homme est soumis à cette
Nature , à plus forte raison le sera-t il aux
Principes supérieurs qui la dirigent & qui la
soutiennent; & quoiqu'il ait aussi peu conçu
leur puissance que celle de la Nature, sa propre
raison l'empêcheroit d'en nier l'existence, quand
son sentiment ne viendrait pas à l'appui.
Que produira donc tout ce qu'il pourra faire ,
imaginer, dire , instituer contre les Loix de ces
Principes supérieurs ? loin qu'ils en soient le
plus légèrement altérés , ils ne font que montrer
davantage leur force & leur puissance , en laissant l'homme qui s'en éloigne , livré à ses propres doutes & aux incertitudes de son imagination, & en l'assujettissant à ramper tant qu'il
voudra les méconnokre.
Qz II
2 j i Vérités indépendantes de FHommel
Il ne faut rien de plus que ces observations
pour prouver l'insuffisance de l'homme qui ne
prend que le sensible pour règle & pour guide ;
car, si l'impuissance que nous remarquons dans
la Nature corporelle , nous empêche absolument de lui attribuer les faits qu'elle opère : si
l'homme par sa propre raison peut parvenir à
sentir la nécessité indispensable du concours
d'une Cause active , sans laquelle les Etres
corporels n'auroient aucune action visible, il
n'a donc besoin que de lui-même pour avouer
l'existence de cette Cause active & intelligente,
& pour parvenir delà à la Cause première &
unique, qui a produit hors d'elle toutes les causes
temporelles destinées à l'accomplissement de
ses œuvres , <3c à l'exécution de ses volontés.
J'ai annoncé cette Cause active & intelligente
comme ayant une action universelle , tant sur
la Nature corporelle que sur la Nature pensante.
C'est, en effet, la première des causes temporelles , & celle sans laquelle aucun des Etres
existants dans le temps, ne peut subsister; elle
agit sur eux par la Loi même de son essence, &
par les droits que lui en donne sa destination
dans l'Univers. Aussi, soit que les Etres qui
habitent cet Univers la conçoivent ou non >
il n'en est pas un seul qui n'en reçoive des
secours , & puisqu'elle est active & intelligente P il faut que les Etres pensants participent
Ventes indépendantes de l'Homme. 1 1 3
cipent à ses faveurs , comme les Etres qui ne
le sont pas.
Voilà donc pourquoi j'ai dit que tous les
Peuples de la terre avoient reconnu nécessairement un Etre supérieur. Ils n'ont pas fait
toutes les distinctions que je viens d'établir entre les différentes causes ; ils n'ont pas distingué cette Cause active &inteliigente,de la Cause
première qui est absolument séparée du sensible
& du temps ; souvent même ils l'ont confondue
avec les causes inférieures de la Création, auxquelles ils ont quelquefois adressé leurs hommages ; aussi n'ont-ils pas reçu de leur culte les
secours qu'ils auroient pu en attendre , si leur
marche eût été plus éclairée. Mais ce sujet nous
meneroit beaucoup trop loin.
Bornons-nous donc à faire observer que l'action de cette Cause active & intelligente, ayant
été universelle, l'homme a dû , par le sentiment
& par la réflexion , parvenir à en reconnoître la
nécessité; & de quelque manière qu'il Tait envisagée, il n'a pu se tromper que sur la véritable nature de "cette Cause , mais jamais sur
son existence.
L'homme s'étant fait cet aveu, n'a pu se
dispenser de poursuivre sa marche ; son sentiment & ses propres réflexions l'ont dirigé
dans le second pas , comme ils l'avoient fait
dans le premier 1 quoique se conduisant encore
O 3 pax
2i4 Vérités indépendantes de l'Homme.
par lui-même dans ce nouveau sentier, il n'ait
pas pu y trouver plus de certitude, ni des lumières plus évidentes.
Mais enfin, quelles qu'aient été ses découvertes,
après avoir reconnu une Cause supérieure dans
la Nature, après avoir même reconnu qu'elle étoit
supérieure à sa pensée, il n'a pu s'empêcher d'avouer qu'il devoit y avoir des Loix par lesquelles elle agissoit sur ce qui lui étoit soumis, &
que si les Etres qui dévoient tout attendre d'elle
ne remplissoient pas ces Loix, ils ne pouvoient
espérer aucune lumière , aucune vie , aucun
soutien.
Il étoit entraîné à ces conséquences , par ses
observations sur la marche de la Nature corporelle même , à laquelle il est attaché ; il
voyoit, par exemple , que s'il en transgressoit
les Loix , pour les temps & les procédés de la culture , la terre ne lui rendoit que des productions
imparfaites & mal saines ; il voyoit que s'il n'observoit l'ordre des Saisons , & une précision
exacte dans toutes ses combinaisons, les résultats
en étoient sans fruit & sans succès. C'est là
ce qui Tinstruisoit sensiblement que cette Nature corporelle étoit dirigée par des Loix, & que
ces Loix tenoient essentiellement à la Cause active & intelligente , dont tous les hommes sentent la nécessité.
Faisant ensuite la même réflexion par rapport
a
De ta diversité des Religions. 1 1 j
à son Etre pensant , il a bien senti que ne pouvant rien sans la Cause première, il étoit de son
intérêt, de mettre tous ses soins à se la rendre
favorable ; il a conçu que puisque cette Cause
pouvoit veiller mr lui & s'intéresser à son
propre bien , elle devoit avoir établi des moyens
pour le préserver du mal ; que par conséquent,
les actes qui écoient avantageux aux hommes ,
dévoient plaire à cette Cause, & que ceux qui
pouvoient leur nuire , n'étoicnt point conformes
à sa Loi, qui est de rendre heureux tous les Etres,
qu'ainsi ils ne pouvoient mieux faire que d'agir
toujours selon son désir & sa volonté.
Mais l'homme ne pouvant seul approfondir si
le culte qu'il irnaginoit , a voit un rapport certain, tant avec lui-même , qu'avec l'Etre premier
qu'il vouloit honorer, chacun acloptoit à son gré
les moyens qu'il croyoit les plus propres à se le
rendre favorable, & tous les Peuples , qui ne st
sont conduits que par eux-mêmes danslarechcr
che de cette institution , ont établi celle que leur
imagination , ou quelque circonstance particulière avoient fiit naître dans leur pensée.
Voilà la raison pour laquelle toutes les Nations de la terre ont été divisées , soit dans les
cérémonies de leur culte, soir dans l'idée & l'image qu'elles se sont formée de celui qui doit
être l'objet de ce culte. Voilà aussi pourquoi,
malgré leur division sur les formalités de ce
O 4 même
1 1 6 Du Zèle sans Lumière.
même culte , elles sont toutes d'accord sur la
nécessité d'en rendre un; & cela, parce que toutes ont connu l'existence d'un Etre supérieur , &
que toutes ont senti le besoin & le désir de l'avoir pour appui.
Si les hommes ainsi livrés à eux-mêmes ,
avoient pu apporter autant de vertu & de bonne
foi que de zèle, dans ces établissements , chacun
d'eux eût suivi en paix le culte qu'il auroit adopté, sans déprimer ceux où il auroit apperçu des
différences. Mais comme le zèle sans lumière
ne mené que plus promptement à l'erreur , ils
ont donné exclusivement la préférence à leur
ouvrage ; le même principe qui les avoit fait
marcher seuls pour s'établir un culte , les a conduits à regarder ce culte comme le seul véritable;
ils ont cru en remplir encore mieux les devoirs ,
en n'en laissant subsister aucun autre; ils se sont
fait un mérite auprès de leur idole , de se combattre & de se persécuter mutuellement, parce
que dans leurs vues ténébreuses, ils avoient joint
leur propre cause à la sienne , & il n'y a presque
pas eu de Nation qui n'ait cru honorer l'Etre
supérieur , en proscrivant les cultes différents de
celui qu'elle avoit choisi.
C'est là, comme on le sait, une des principales causes des guerres , soit générales , soit
particulières , & des désordres que l'on voit
tous les jours troubler les diverses classes qui
composent
Du Zèle sans Lumière. 217
composent les Corps politiques, & même renverser les Empires les mieux affermis , quoiqu'il
y ait en eux une infinité d'autres causes de
division assez connues & trop futiles pour
que je m'occupe d'en faire, ni rénumération ,
ni l'examen dans cet Ouvrage.
Or, toutes ces erreurs & tous ces crimes que
les hommes ont fait au nom de leur Religion,
viennent-ils d'une autre source que de ce qu'ils
se sont mis à la place de la main éclairée qui
devoit les conduire , & qu'ils ont cru être guidés
par un Principe vrai , pendant qu'ils ne l'étoient
que par eux-mêmes.
Il faut donc conclure d'abord de ce qui
vient de précéder, que tous les hommes, par
l'unique secoufs de leurs réflexions, & par la
voix de leur sentiment intérieur , n'ont pu s'empêcher de reconnoître l'existence d'un Etre supérieur quelconque , de même que la nécessité
d'un culte envers lui; c'est une idée que l'homme
ne peut effacer entièrement en lui-même, quoiqu'elle s'obscurcisse si souvent dans le plus
grand nombre.
Et certes, nous devons en être peu surpris ,
puisqu'il y en a qui ont laissé s'éteindre en eux
l'idée même de leur Etre, & en qui les facultés
intérieures se sont tellement affoiblies , qu'ils se
Sont crus mortels & périssables.
Mais il faut conclure également que si cette
idée
il S Du Mobile de V Homme.
idée de l'existence d'un Etre supérieur & de la
nécesské d'un culte, est dans l'essence de l'homme , c'est aussi le dernier terme où il puisse
parvenir tout seul ici-bas: ce sont là les uniques
fruits qui puissent provenir de sa faculté sen~
sible, & de sa faculté intellectuelle livrées à
leurs propres efforts. Ce sentiment est un germe
fondamental dans l'homme ; mais si aucune
puissance ne vient réactionner ce germe , il
lie peut rien manifester de solide , & à coup
sûr ses productions n'auront aucune consistance, de même que les germes des Etres corporels demeureroient sans action & sans production, si une Cause active & intelligente n'en
dirigeoit la réaction & généralement tous les
actes qui les concernent.
Nous nous persuaderons bien plus encore
de la vérité de cène pensée, quand nous réfléchirons sur la nature & les propriétés de
la Cause intelligente & active ; elle est distincte de la Cause première, elle en est le
premier agent , elle ne donne point' les germes aux Etres corporels , mais elle les anime ;
elle ne donne point les facultés intellectuelles
<5c sensibles à l'homme , mais elle les dirige
& les éclaire. En un mot, étant la première,
<5v la souveraine de toutes les Causes temporelles , elle est chargée seule de les conduire ,
5c il n'y en a pas une qui puisse se passer de
soa
Du Mobile de l9 Homme. 219
Son secours , & qui ne lui soit assujettie.
Si c'est donc par elle exclusivement que
les choses se manifestent , rien sans elle ne
pourra devenir sensible ; or, ne pouvant icibas connaître que par le sensible , comment y
réussirons - nous , si cette même Cause active
& intelligente n'agit pas elle-même avec nous ,
& n'opère pas ce qu'elle seule peut opérer dans
l'Univers ?
Nous voyons donc alors quelle est la nécessité absolue que les deux facultés de l'homme
soient toujours guidées & soutenues par cette
Cause temporelle, universelle ; elle ne donnera
point à l'homme l'idée de l'Etre premier dont
elle est la première Cause agissante , mais
elle fera connoître à l'homme les facultés de
cet Etre premier , en les manifestant par des
productions sensibles ; elle ne donnera pas non
plus à l'homme l'idée d'un culte envers cet
- Etre premier 3 mais elle éclaircira ses idées
sur CQt objet , & en lui rendant sensibles les
facultés de cet Etre premier , elle lui rendra
également sensibles les moyens sûrs de l'honorer.
C'est là que je vois cesser tous les doutes de l'homme , & toutes les variations qui
en sont les suites : cette Cause active & intelligente étant préposée pour actionner &
diriger tout , ne peut manquer de concilier
tout , lorsque son pouvoir sera employé ; & le
seul
220 De P Unité dans le Culte.
seul & unique moyen que l'homme ait de ne
se pas tromper, c'est de ne l'exclure d'aucun
de ses actes , d'aucune de ses institutions , d'aucun de ses établissements , comme elle n'est exclue d'aucun des actes réguliers de la Nature. Alors l'homme sera sûr de connoître
les vrais rapports de ce qu'il cherche ; il n'y
aura plus de disparité entre les Religions des
Peuples , puisqu'ils auront tous la même lumière; il n'y aura plus entr'eux de difficultés sur
les dogmes , ni sur le culte , puisqu'ils connoîtront la raison première des choses ; en un
mot , tout sera d'accord , parce que chacun
marchera selon la véritable Loi.
Nous ne pouvons donc plus douter que la
raison de toutes ces différences que les nations nous offrent dans leurs dogmes & dans
leur culte , ne vienne de ce que dans leurs
institutions , elles ne se sont pas appuyées de
cette Cause active & intelligente qui seule devoit les conduire, & qui pouvoit seule les réunir ; nous ne pouvons plus douter , dis -je,
que sa Lumière ne soit le seul point de ralliement ; que hors d'elle il n'y ait d'autre espoir que l'erreur & la souffrance , & que ce
ne soit à elle à qui convienne essentiellement
& par nature , cette vérité invincible que
hors le centre il n'y a rien de fixe.
On ne me soupçonnera pas, je l'espère,
d'après
De F Unité dans le Culte. 2ZI
d'après cet exposé , de vouloir établir l'égalité & l'indifférence entre les divers cultes qui
sont en usage parmi les Peuples de la terre , &
bien moins encore de vouloir enseigner l'inutilité d'un culte. Au contraire , j'annonce qu'il
n'y a pas un Peuple qui n'en ait senti la nécessité , j'annonce encore que ce culte doic
exister aussi long - temps qu'il y aura des
hommes sur la terre ; mais que tant qu'ils
ne seront pas soutenus par un appui qui leur
soit commun , il est inévitable qu'ils soient
divisés, & par conséquent , il sera impossible qu'ils atteignent le but qu'ils se proposent. Ainsi , non seulement je maintiens la nécessité d'un culte , mais je fais voir encore
plus clairement la nécessité d'un seul culte ,
puisque c'est un seul Chef, ou une seule Cause
qui doit le diriger.
On ne doit pas non plus me demander actuellement, quel est celui de tous les cultes éta-
.blis, qui est le véritable culte; le principe
que je viens de poser doit servir de réponse
à toutes les questions sur cet objet. Le culte
qui sera dirigé par cette Cause active & intelligente, sera nécessairement juste & bon :
le culte où elle ne présidera pas , sera certainement nul ou mauvais : voilà la règle. C'est
à ceux qui , parmi les différentes nations , son t
chargés d'instruire les hommes & de les conduire
2 21 Incertitude de V Homme.
duire dans la carrière , à confronter leurs statuts & leur marche avec la Loi que nous leur
présentons; notre but n'est pas de juger les
cultes établis , mais d'en mettre les Chefs <Sc
les Ministres en état de se juger eux-mêmes.
Je dois m'attendre à une objection toute
naturelle , relativement à cette Cause active
& intelligente que j'ai fait connoître comme
Chef principal & unique de tout ce qui doit
s'opérer généralement dans l'Univers. Les hommes peuvent bien convenir de la nécessité de
l'action de cette Cause sur les Etres corporels;
ils ne peuvent pas même douter qu'elle n'aie
lieu , par la régularité & l'uniformité des résultats qui en proviennent : mais , me dirat-on, quand même ils en viendroient à convenir aussi de la nécessité de l'action de cette
Cause , pour diriger toute la conduite des
hommes , quels moyens auroient - ils pour
savoir quand elle y préside ou non ? Car leurs
dogmes & leurs établissements en ce genre,
n'ayant pas la moindre uniformité , il leur faut
absolument une autre Loi que celle de l'opinion , pour s'assurer qu'ils sont dans le vrai
chemin.
C'est ici que l'homme montre sa foiblesse
& son impuissance , & c'est en même temps
par-là qu'il donne d'autant plus de force à ce
que nous avons dit; car, si l'homme pouvoit
par
Règle de V Homme. 225
par lui - même choisir 6c fixer son culte , le
pouvoir de la Cause active & intelligente ,
que je reconnois comme indispensable , deviendroit alors superflu pour cet objet.
Si cependant cette Cause active & intelligente ne pouvoit jamais être connue sensiblement par l'homme, il ne pourroit jamais être
sûr d'avoir trouvé la meilleure route , & de
posséder le véritable culte, puisque c'est cette
Cause qui doit tout opérer , 6c tout manifester ; il faut donc que l'homme puisse avoir la
certitude dont nous parlons , 6c* que ce ne soit
pas l'homme qui la lui donne ; il faut que
cette Cause elle-même offre clairement à l'intelligence ôc aux yeux de l'homme, les témoignages de son approbation ; il faut enfin , si
l'homme peut être trompé par les hommes ,
qu'il ait des moyens de ne se pas tromper
lui-même, 6c qu'il ait sous la main des ressources d'où il puisse attendre des secours
évidents.
Les Principes que j'ai si souvent établis,
nous prouvent assez la certitude de ce que
j'avance. N'avons-nous pas déjà reconnu plusieurs fois que l'homme étoit libre ? Comme
tel , n'est - il pas responsable des effets bons
ou mauvais qui doivent résulter de son choix
parmi les pensées bonnes ou mauvaises qui lui
parviennent? En seroit - il responsable, s'il
n'avoit
2 24 Règle de V Homme.
n'avoit en lui la faculté de les démêler sans
erreur ? Nous voyons donc que de tous les
actes qu'il enfante , il n'en est aucun qu'il ne
soit tenu essentiellement de confronter avec sa
règle , & que , tant qu'il n'en verra pas la
conformité avec cette régie , il ne sera absolument sûr de rien.
Or , quelle peut être cette règle , sinon l'aveu
& l'adhésion de la Cause active & intelligente,
qui étant préposée pour diriger tous les Etres
soumis au temps , doit visiblement mettre l'équilibre entre les différentes facultés de l'homme,
comme elle le met parmi les différentes actions
des Etres corporels , ou de la Matière.
Car , si elle est préposée pour diriger les facultés de l'homme , à plus forte raison doit- elle
en diriger les actions ? Et , parmi ces actions ,
certes , la moins indifférente est celle par laquelle il doit observer fidellcment les Loix qui
peuvent lui concilier le Principe premier , & le
rapprocher de cet Etre auquel il sent universellement qu'il doit des hommages. Et- , si la Cause
active & intelligente est le soutien infaillible qui
doitétayer l'homme dans tous ses pas , si elle est
la lumière sûre qui doit diriger tous les actes de
son Etre pensant , il est de toute nécessité que
ce guide universel vienne présider à l'institution
du culte de l'homme , comme à toutes ses autres actions , & qu'il y préside d'une manière qui
mette
Règle de l'Homme. itj
mette sa voix & son témoignage à l'abri de
toute incertitude.
La question n'est pas encore résolue, je le
sais ; & dire quelle est la nécessité que la Cause
active & intelligente fixe elle-même les Loix de
nos hommages envers le premier Principe , ce
n'est pas prouver qu'elle le fasse. Mais , après
avoir annoncé d'où l'homme devoit tirer cette
preuve, on ne peut plus attendre d'autres indications de ma part. Je ne citerai pas même ma
propre & personnelle expérience , quelque confiance que j'y doive apporter. Il y a eu un temps
où je n'aurois ajouté aucune foi à des vérités
que je pourrois certifier aujourd'hui. Je serois
donc injuste & inconséquent de vouloir commander à la persuasion de mes Lecteurs ; non p
je ne crains pas de le répéter , je désire sincèrement qu'aucun d'eux ne me croie sur ma parole ,
parce que, comme homme, je n'ai point de
droits à la confiance de mes semblables ; mais je
serois au comble de ma joie, si chacun d'eux
pouvoit prendre une assez grande idée de luimême & delà Cause qui veille sur lui, pour espérer que par sa persévérance & ses efforts , il
lui seroit possible de s'assurer de la vérité.
Je sais que par des vues sages & hors de la
portée du vulgaire /les Chefs & les Ministres de
presque toutes les Religions en ont annoncé les
dogmes avec prudence, & sur-tout avec une
P réserve
2i6 Des Dogmes Mystérieux.
réserve qu'on ne peut assez louer; pénétrés sans
douce de la sublimité de leurs fonctions, ils ont
senti combien la multitude devoit en rester
éloignée , & c'est sûrement pour cela , qu'étant
dépositaires de la clef de la Science, ils ont
mieux aimé amener les Peuples à avoir pour elle
une vénération ténébreuse , que d'en exposer les
secrets à la profanation.
S'il est vrai que ce soient là leurs motifs , je
ne peux les blâmer. L'ombre & le silence sont les
asyles que la vérité préfère; & ceux qui la possèdent, ne peuvent prendre trop de précautions
pour la conserver dans sa pureté ; mais ne puisje leur représenter qu'ils auroient dû craindre
aussi de l'empêcher de se répandre , qu'ils sont
préposés peur la faire fructifier , pour veiller à
sa défense, & non pour l'ensevelir ; enfin, que
la renfermer avec trop de soin , c'est peut-être lui
faire manquer son but, qui est de s'étendre & de
triompher ?
Je croifois donc qu'ils auroient agi très-sagement > s'ils avoient approfondi davantage ce mot
Mystère , dont ils ont fait un rempart à leurs
Religions. Ils pouvoient bien étendre des voiles
sur les points importants , en annoncer le développement comme le prix du travail & d£ la
constance , & éprouver par-là leurs prosélytes ,
en exerçant à la fois leur intelligence & leur
zèle ; mais ils ne dévoient pas rendre ces découvertes
Des Dogmes Mystérieux. nj
couvertes si impraticables que l'Univers en fût
découragé ; ils ne dévoient pas rendre inutiles
les plus belles facultés de l'Etre pensant, qui
ayant pris naissance dans le séjour de la lumière , écoit déjà assez malheureux de ne plus
habiter auprès d'elle , sans qu'on lui ôtât encore l'espérance de l'appercevoir ici-bas ; en un
mot , j'aurois à leur place, annoncé un Mystère
comme une vérité voilée , & non comme une
vérité impénétrable , & j'ai le bonheur d'avoir
la preuve que cette définition auroit mieux valu.
Rien ne m'empêchera donc de persévérer
dans les principes que je m'efforce de rappeller
aux hommes , & d'assurer à mes semblables que
non seulement la Cause active & intelligente
doit nécessairement les diriger dans tous leurs
actes , & par conséquent dans ceux qui ont rapport au culte , mais encore , qu'il est en leur pouvoir de s'en assurer par eux - mêmes , & cela
d*une manière qui ne leur laisse point de doutes.
En effet , il ne faut qu'observer la conduite
des différentes Nations , pour appercevoir qu'elles ont toutes regardé leur culte comme étant
fondé sur la base que je viens d'établir. Ne
sait-on pas avec quelle ardeur elles ont défendu
leurs cérémonies & leurs dogmes religieux ?
Chacune d'elle n'a-t-elle pas soutenu sa Rel -
gion y avec autant de zèle & d'intrépidité, que si
elle eût eu la certitude que la vérité même l'avoir
établie ? V z Que;
228 Des Dogmes Mystérieux.
Que dis-je , ce nom de vérité n'est-il pas le
rempart de toutes les Sectes & de toutes les
Opinions? N'a-t-on pas vu les Ministres mêmes
des plus grandes abominations, s'envelopper de
ce nom sacré, sachant bien que par-là ils en
imposeroient plus sûrement aux peuples ? Pourquoi donc cette marche seroit-elle si universelle , si le Principe n'en étoit pas dans l'homme ?
Pourquoi, même dans ses faux pas, chercheroit-il
à s'appuyer d'un nom qui en impose , s'il ne
connoissoit pas intérieurement que ce nom est
puissant , & qu'il en a besoin ? & en même
temps , pourquoi annonceroit-il que ses pas sont
dirigés par la vérité , s'il ne sentoit pas qu'ils le
peuvent être ?
Nous croyons ces observations suffisantes %
pour convaincre nos Lecteurs de la nécessité &
de la possibilité du concours d'une Cause active
& intelligente dans toutes les actions des hommes , & principalement dans la connoissance &
la pratique des Loix qui doivent diriger leurs
hommages envers le premier Etre, que nul d'entr'eux ne peut avoir méconnu de bonne foi.
Ainsi , dès que par leur nature > la Loi leur
est imposée de ne jamais marcher sans cet appui,
& que d'après tous les Principes qu'on vient
de voir , il leur est possible de l'obtenir , il est
clair qu'ils erreront sans cesse , & seront exposés à toutes sortes de dangers , lorsqu'ils voudront
De l'Extérieur des Religions. 229
dront agir par eux-mêmes. Alors ils seront bien
plus condamnables encore de s'annoncer aux autres hommes , comme étant guidés par cette
vraie lumière , quand ils n'en auront pas la
certitude.
Mais, quelles que soient à ce sujet leurs Erreurs
ou leur mauvaise foi, quelques bizarreries qu'ils
puissent introduire dans leurs institutions religieuses , nous devons a'ssez reconnoître à présent , comme je l'ai déjà dit , qu'on n'en peut
pas conclure qu'il n'y ait ni règle , ni vérité
pour l'homme. Nous devons voir bien plutôt >
que les méprises des hommes en ce genre, ne
peuvent tomber sur d'autres objets , que sur
l'extérieur & le sensible de leurs Religions , &
qu'étant inférieurs 5c absolument subordonnés
à l'Etre premier , toutes les opinions & toutes
les contradictions qu'ils pourront enfanter , ne
lui porteront jamais la moindre atteinte.
C'est-dà la première conséquence que Ton
doit inférer de tout ce qu'on vient de lire sur la
diversité des Religions & des cultes. Par-là
l'homme- sage & accoutumé à percer l'enveloppe des choses , ne doit plus se laisser séduire
par la variété des établissements de cette espèce,
ni être ébranlé par les contradictions universelles des hommes sur cet objet. Il doit voir
actuellement quelle en est la source, & ne pas
douter que si l'homme parte en lai l'idée du
P 5 premier
23O De la Morale.
premier Etre , il doit aussi avoir un moyen
fixe & uniforme de lui témoigner qu'il le connoît & qu'il lui rend hommage , moyen qui
doit être un & aussi inaltérable que cet Etre
même , quoique les hommes se méprennent
chaque jour sur la nature de l'un & de l'autre.
C'est là en même temps ou nous pouvons
voir le peu de confiance que méritent ceux qui
prétendent prouver une Religion par la Morale ,
& combien ils sont dignes du peu de succès
qu'ils ont ordinairement. Car la Morale , quoiqu'étant un des premiers devoirs de l'homme
actuel , n'a pas toujours été enseignée par des
Maîtres assez éclairés pour l'appliquer juste ;
elle a presque toujours été bornée au sensible
corporel , & dès-lors elle a dû varier selon les
lieux, & selon les différentes habitudes dans lesquelles l'homme aura fait consister sa vertu :
d'ailleurs cette Morale n'étant jamais que l'accessoire de la Religion, lors même qu'elle est le
plus perfectionnée , la vouloir employer pour
preuve , c'est annoncer à la fois , & qu'on ne
connoît pas les véritables preuves , & qu'il y
en a nécessairement qui portent ce titre.
Je ne crois pas inutile, non plus , de faire observer que c'est par-là que pèchent les Doctrines
modernes , qui réduisent toutes les Loix de
l'homme à la Morale , & toute sa Religion à âcs
actes d'humanité, ou au soulagement des malheureux
De F ancienneté de la Religion. 231
reux dans l'ordre matériel, c'est à-dire , à cette
vertu si naturelle & si peu remarquable , dont
mon siècle essaie d'étayer ses systèmes, & qui
concentrant l'homme dans des œuvres purement
passives, n'est plus qu'un voile à l'ignorance , &
perd tout son prix aux yeux du Sage. Cette
vertu est sans doute au nombre de nos obligations , & personne ne doit la négliger sous aucun prétexte ; mais on ne borneroit pas exclusivement tous nos devoirs , à des actes temporels
& sensibles , si on ne s'écoit pas persuadé que
les choses sensibles & l'homme sont du même
rang & de la même nature.
Après le résultat que nous venons d'appercevoir , nous devons en attendre un second , qui
peut nous aider à combattre & à renverser une
autre erreur, à laquelle les Observateurs se sont
laissés entraîner sur le même sujet, & qui tient
naturellement à la même source.
En effet , si selon eux, la connoissance d'un
Etre supérieur , objet d'un culte , ainsi que
celle de la nécessité de ce culte, n'étoient point
innées dans l'homme, il s'ensuivroit que l'origine & la naissance des institutions religieuses
seroient tout-à-fait indécises; il seroit alors d'une
difficulté insurmontable de savoir de quelle manière, ou dans quel temps, elles auroient été imaginées , parce qu'alors les hommes n'ayant pour
règle & pour Loi que les révolutions continuelles
P 4 à®
2 3 1 De V ancienneté de la Religion.
de la Nature , ou les impulsions de leur caprice & de leur volonté , chaque instant auroit
pu être l'époque d'une nouvelle Religion ,
comme chaque instant auroit pu anéantir les
plus anciennes , & successivement détruire toutes celles qui sont en honneur sur la terre.
Dans cette supposition , il seroit très-certain
que les institutions dont nous parlons , n'étant
plus que l'ouviage de la foiblesse ou de l'intérêt , non seulement l'homme vrai pourroit les
mépriser , mais même il devroit employer ses
efforts , pour en effacer jusqu'à la moindre
trace dans lui-même & dans tousses semblables.
Mais , après avoir assuré tous nos principes,
en les fondant , comme nous l'avons fait ,
sur la nature de l'homme , après avoir reconnu l'universalité d'une base fondamentale à
toutes les Religions des peuples , on devroic
être suffisamment persuade que ce sentiment naît
avec l'homme , & dès-lors toute difficulté devroit
cesser sur l'origine de cette idée d'un Etre supérieur & du culte qui lui est dû.
On ne verroit plus dans l'accord & la conformité des idées des Peuples sur ces deux points >
que les fruits naturels de ce germe indestructible , inné dans tous les hommes , & qui leur a
parlé dans tous les temps, quoique nous ne puissions nier les usages bizarres & faux qu'ils en ont
presque toujours faits s on en peut dite autant des
Loix
De F affinité des Etres pensants. 235
Loix uniformes qu'ils devroient tous observer
dans leur culte; car , quoique par une funeste
suite de leur Liberté, ils éloignent & méconnoissent presque continuellement la Cause physique
supérieure, préposée pour diriger ce culte, ainsi
que toutes leurs autres actions , on verroit bientôt qu'ils n'ont jamais été privés de la faculté de
la sentir & de l'entendre, puisque dès -lors
qu'ils sont liés au temps , cette Cause active &
intelligente , qui veille essentiellement sur le
temps , n'a jamais pu les perdre de vue , comme
eux-mêmes auroient encore cet avantage à son
égard , s'ils n'çtoient les premiers à la fuir & à
l'abandonner.
Si nous voulons nous convaincre encore mieux
des rapports qui se trouvent entre l'homme &
ces vérités lumineuses , dont nous l'annonçons
comme dépositaire , nous n'avons qu'à réfléchir
sur la nature de la pensée; nous verrons bientôt
qu'étant simple , unique & immuable , il ne
peut y avoir qu'une seule espèce d'Etres qui en
soient susceptibles 5 parce que rien n'est commun parmi des Etres de différente nature ;
nous verrons que si l'homme a en lui cette idée
primitive d'un Etre supérieur, & d'une Cause
active & intelligente qui exécute ses volontés, il
doit être de la même Essence que cet Etre supérieur <Sc que la Cause qui correspond de l'un k
l'autre ; nous verrons , dis- je , que la pensée leur
doit
1 34 De l'affinité des Etres pensants.
doit être commune, tandis que tous les Etres
qui ne pourront recevoir aucune communication
de cette pensée, ni en donner le moindre témoignage, seront exclus nécessairement de la classe
de ceux dont nous parlons.
Et c'est bien par-là que l'homme pourroit
acquérir des lumières sur lui-même, en apprenant à se distinguer de tous les Etres passifs &
corporels qui l'environnent. Car, quelqu'eflbrt
qu'il emploie pour se faire entendre de quelqu'un
d'eux, sur les principes de la justice, sur la connoissance d'un Etre supérieur & des autres
objets qui sont du ressort de sa pensée, il n'appcrcevra dans cet Etre corporel & sensible aucun signe , aucune démonstration qui lui annonce qu'il en ait été entendu. Tout ce qu'il
pourra obtenir, & non encore de tous les animaux , c'est de leur faire concevoir & exécuter
les actes de sa volonté, sans toutefois qu'ils en
comprennent la raison; encore faudroit-il, pour
la perfection de ce commerce, que l'homme pût
se rappeller leur langage naturel dont il a perdu
la connoissance; car les moyens factices dont il
se sert aujourd'hui pour y suppléer, ne sont que
des preuves de son impuissance , & ne servent
qu'à lui montrer que la grandeur ne consiste pas
dans l'industrie, mais dans la force & dans l'autorité.
Lorsque l'homme au contraire , cessant de
fixer
De l'affinité, des Etres pensants. 25 f
fixer les yeux sur les Etres sensibles & corporels,
les ramené sur son Etre propre, & que dans le
dessein -de le connoître, il fait usage avec soin
de sa faculté intellectuelle; sa vue acquiert une
étendue immense, il conçoit & touche, pour
ainsi dire , des rayons de lumière qu'il sent bien
être hors de lui , mais dont il sent aussi toute
l'analogie avec lui-même; des idées neuves descendent dans lui , mais il est surpris , tout en les
admirant, de ne les point trouver étrangères. Or,
y verroit-il tant de rapports avec lui-même , si
leur source & la sienne n'étoient pas semblables?
Se trouveroit-il si à Taise & si satisfait, à la vue des
lueurs de vérité qui se communiquent à lui, si leur
Principe & le sien n'avoient pas la même essence?
C'est là ce qui nous fait reconnoître que la pensée de l'homme étant semblable à celle de l'Etre
premier, & à celle de la Cause active & intelligente, il doit y avoir eu entre eux une correspondance parfaite dès le moment de l'existence
de l'homme. Alors, si, c'est vraiment sur cette
affinité nécessaire entre tout Etre pensant, que
sont fondées toutes les Loix qui doivent diriger
l'homme, tant dans la connoissance de l'Etre supérieur, que dans celle du culte qu'il doit lui
rendre, nous pouvons voir à présent, avec évidence , quelle a dû être l'origine de la Religion
parmi les hommes , & si elle n'est pas aussi ancienne qu'eux-mêmes.
Cependant ,
i $6 Différence entre les Etres immatériels*
Cependant , la similitude que je viens de
faire entrevoir entre tous les Etres qui sont
doués de la pensée, exige que je fasse remarquer en ce moment, une distinction importante
qui échappe à la plus grande partie des hommes , ce qui les retient dans d'épaisses ténèbres,
& les expose aux méprises les moins excusables.
En effet , s'ils accordent la pensée à un Etre
immatériel , tel que l'homme , & qu'on leur
avoue, comme je l'ai fait, que le Principe de la
Matière est immatériel, ils voudront aussi que
ce Principe ait la pensée , & ne concevront pas
que l'on puisse la lui refuser.
D'un autre côté , si je refuse la pensée au
Principe immatériel de la Matière , ils ne sauront plus s'ils ne doivent pas la refuser aussi au
Principe immatériel de l'homme, parce qu'ils
ne voient dans ces deux différents Etres immatériels, qu'une même nature, & par conséquent,
que les mêmes propriétés. Mais c'est toujours la
même erreur qui les abuse ; c'est toujours pour
ne vouloir pas démêler deux natures aussi distinctes , qu'ils se laissent aller aux plus.grands
écarts sur cet objet. Rappelions - les donc aux
premiers Principes sur lesquels nous nous sommes déjà appuyés.
Tous les Etres immatériels proviennent médiatement ou immédiatement , de la même source,
& cependant ils ne sont pas égaux. Nous ne pouvons
Différence entre les Etres pensants. 237
vons douter de cette inégalité des Etres , puis*
que l'homme, qui est un Etre immatériel, reconxioît nécessairement au dessus de lui , des Etres
immatériels auxquels il doit des hommages &
des soins assidus, comme étant dans leur dépendance ; il reconnoît que quoiqu'il soit semblable
à ces Etres immatériels , par sa nature immatérielle & par sa pensée , cependant il est infiniment inférieur à eux , en ce qu'il peut perdre
l'usage de ses facultés & s'égarer , au lieu que
les Etres qui le dominent sont à couvert de ce
funeste danger.
De même , le Principe de la Matière est immatériel & indestructible comme le Principe
immatériel de l'homme , mais ce qui met entre
eux une distinction hors de tout rapport , c'est
que l'un a la pensée & que l'autre ne l'a point ,
& cela parce que , comme je viens de le dire ,
l'Etre immatériel de l'homme provient immédiatement de la source des Etres , au lieu que l'Etre
immatériel de la Matière n'en provient que mé~
diatement.
Je ne crois pas faire d'indiscrétion en avouant
que c'est un nombre qui les distingue , ce qui
sera expliqué ci-après. Je crois en même temps
rendre un service essentiel à mes semblables , en
les engageant à croire à des Etres immatériels
qui ne pensent point. Car plusieurs Observateurs de mon temps ont cru n'être plus Matérialistes,
238 Différence entre les Etres pensants.
listes, dès qu'ils ont pu parvenir à admettre &
reconnoître comme moi, un Principe immatériel
dans la Matière. Mais le Matérialisme consistet-il uniquement à n'avoir pas une connoissance
parfaite, ni une idée juste de la Matière & de son
Principe; & le vrai Matérialiste n'est-il pas plutôt, & ne sera-t-il pas toujours celui qui mettra
dans la même classe & au même rang, le Principe immatériel de l'homme intellectuel , & le
Principe immatériel de la Matière.
Je ne puis donc trop recommander de ne pas
confondre les vraies notions que nous portons
en nous sur ces objets , & de croire à des Etres
immatériels qui ne pensent point ; c'est une distinction & une vérité qui doit résoudre toutes
les difficultés qu'on a élevées sur cet objet.
Si cependant il restoit encore des doutes suf
la "Pensée, que j'ai présentée comme devant être
commune & uniforme dans tous les Etres distincts de la Matière & du sensible , & que ,
pour appuyer ceé doutes, on objectât cette différence si remarquable parmi les facultés intellectuelles des hommes , que chacun d'eux paroît n'être pas en ce genre partagé plus également que dans les facultés corporelles & sensibles; je conviendrois avec ceux qui auroienc
cette incertitude , qu'en effet , à juger d'après
la différence universelle que Ton apperçoit
dans les facultés intellectuelles des hommes , il
paroit
Différence entre les Etres pensants. 239
paroit difficile à croire qu'ils puissent tous avoir
une égale idée de leur Etre , ainsi que du culte
auquel ils sont tenus envers lui.
Mais nous n'avons jamais prétendu que le*
Idées de tous , fussent égales sur cet objet, il
nous suffit qu'elles soient semblables. Il n'est pas
nécessaire , il n'est pas même possible que tous
les hommes sentent également leur Principe ,
mais il est constant que tous le sentent, & qu'il
n'y en a aucun qui n'en ait une idée quelconque.
Cet aveu est tout ce que nous souhaitons de leur
part, & c'est à la Cause active & intelligente à
faire le reste.
Ce ne sera point trop m'écarter de mon sujet,
que de m'arrêter un instant sur la différence
naturelle que nous appercevons dans les facultés intellectuelles de l'homme , & il sera utile
d'apprendre à connoître ce qu'elles auroient été
dans son origine première , s'il se fût maintenu
dans sa gloire , & ce qu'elles sont aujourd'hui
qu'il en est descendu.
Quand même l'homme auroit conservé tous les
avantages de son premier état , il est certain que
les facultés intellectuelles de chacun des hommes
de sa postérité auroient annoncé des différences ,
parce que ces facultés étant toutes le signe du
Principe premier dont ils émanent, & ce Principe
étant toujours neuf, quoique toujours le même ,
les signes qui le représentent , doivent manifester
240 Différence entre les Etres pensants.
fester par eux-mêmes sa nouveauté continuelle,
& faire connoître par-là d'autant plus sa fécondité. Mais , loin que ces différences eussent
produit une imperfection , ni causé des peines
& des humiliations parmi les hommes , aucun
d'eux ne s'en fut seulement apperçu ; trop
occupés à jouir, ils n'auroient pas eu le loisir de comparer , & quoique les mesures
de leurs facultés n'eussent pas été égales , elles
auroient chacune satisfait abondamment ceux à
qui elles auroient été réparties.
Dans l'état actuel de l'homme, au contraire ,
outre ces mêmes inégalités originelles qui ont
toujours lieu , il est sujet à celles qui proviennent des Loix delà région sensible qu'il habite;
ce qui rend bien plus pénible encore l'exercice
de ses facultés premières , & en multiplie à
l'infini les différences. Cependant , n'étant point
condamné à la mort , ou à la privation perpé^
nielle de ces mêmes facultés premières , la
région élémentaire ne fait que lui présenter
un obstacle de plus , & il a toujours l'obligation indispensable de travailler à la surmonter;
enfin aujourd'hui , comme dans son premier
état , la mesure de ses dons seroit suffisante ,
s'il avoit toujours la ferme résolution de les employer à son profit.
Mais qui ne sait que loin de tirer avantage
de ces obstacles, & de les faire tourner à sa
gloire,
Différence entre les Etres pensants. 141
gloire » l'homme les augmente encore par l'usage
faux de sa volonté , par les générations irrégulieres , par l'ignorance où il s'enfonce tous les
jours sur les choses qui lui conviennent, ou qui
lui sont contraires , ainsi que par une multitude
d'autres causes qui occasionnent sans cesse le
dépérissement de ces mêmes facultés , & qui les
dénaturent au point de les rendre presque méconnoissables.
Aussi , dans cet état de dégradation ou
l'homme se laisse entraîner , il perd la véritable notion des privilèges qui lui appartiennent ,
son cœur se vuide , & ne connoissant plus ses
vraies jouissances , il se rabaisse , & ne s'estime
plus que sur des différences conventionnelles,
qui n'existent que dans sa volonté déréglée ,
mais auxquelles il s'attache avec d'autant plus
d'ardeur , qu'ayant laissé échapper son seul appui , il n'a plus rien qui le soutienne.
Cependant , malgré ces différences originelles , multipliées encore , soit par les écueils de
la région sensible , soit par les vicieuses habitudes des hommes , pourrons-nous jamais dire
que l'homme ait changé de nature , pendant
que nous avons vu que les Etres corporels mêmes
ne sauraient en changer , malgré la multitude
des révolutions , auxquelles leur propre Loi &
la main de l'homme peuvent les assujettir ?
Or , s'il est de la nature & de l'essence des
Q, . hommes
141 Tribut imposé à V Homme.
hommes d'avouer un Etre supérieur , & de sentir qu'étant attachés à la région sensible , il
doit y avoir un moyen sensible de lui faire parvenir leurs hommages, il est certain que , malgré tous leurs égarements, la Loi ne sauroit jamais varier pour eux. Ils pourront rendre leur
tâche plus longue & plus difficile, comme ils le
font en effet tous les jours par leur aveuglement
5c leur imprudence , mais ils ne se dispenseront
jamais de l'obligation de la remplir. Soit que
l'un se trouve plus chargé q'ue l'autre par sa
nature, soit qu'il le devienne par sa propre
faute, il faudra néanmoins que le tribut de chacun se paie , & ce tribut n'est autre chose , de
la part de l'homme , que le sentiment, l'aveu &
le juste emploi des facultés qui le constituent.
Alors , quelque défiguré que soit l'homme ,
nous devons toujours trouver en lui sa Loi première, puisque sa nature est toujours la même ;
nous devons toujours le trouver semblable à
l'Etre qui lui communique la pensée, puisque
cette pensée ne peut correspondre qu'entre des
Etres de même nature ; nous devons , dis-je ,
le reconnoître comme inséparablement lié à
l'idée de son Principe, & à celle des devoirs qui
l'attachent à lui , puisqu'étant convenus que ces
idées sont universelles parmi les hommes ,
nous n'avons pas pu nier qu'elles ne naissent
& qu'elles ne vivent perpétuellement avec eux.
C'est
Erreur sur l origine de la Religion. 143
C'est pour cela que nous avons porté jusqu'à
l'origine même de l'homme , l'époque de la
naissance de sa Religion.
Quel cas pouvons-nous faire alors des opi*
nions imprudentes & insensées , qui ont fait naître cette institution sacrée, delà crainte & de la
timidité des hommes ? Comment de pareille*
foiblesses leur pourroient-elles donner une idéô
aussi sublime que celle d'un guide qui peut les
éclairer & les soutenir à tous leurs pas, si le
germe n'en étoit pas dans leur sein ? Et > puis*
qu'ils portent ce germe en eux-mêmes , pour->
quoi lui chercher une autre origine ?
Non, sans doute , on ne dira plus que les effrayantes révolutions de la Nature auront donné naissance à cette idée dans l'homme. Tout
au plus , auroient-elles été un âes moyens propres à ranimer dans lui les facultés précieuses
qui s'y sont si souvent assoupies; mais jamais
elles ne lui auront communiqué le germede ces fa*
cultes, puisque ce n'est que par là qu'il est homme.
Bien moins encore , lui auroient-elles donné
toutes les lumières & toutes les connoissances
nécessaires à l'entier accomplissement des devoirs relatifs à sa Religion & à son culte , puisqu'en même temps que l'homme sent qie ces
lumières lui manquent , il sent qu'il ne peut les
tenir que d'une Cause intelligente , qui étant
au dessus de lui , est à plus forte raison au
Q.2 dessus
2 44 Erreur sur l'origine de la Religion.
dessus de la Nature matérielle. Or, si l'homme,
malgré sa misère & sa privation, est encore par
son essence au dessus de cette même Nature
matérielle, quels sont donc les secours 6c les lumiei es qu'il en pourroit attendre ?
On voit par-là quels médiocres fruits toutes
les révolutions de la Région élémentaire ont pu
produire dans l'homme , & combien il seroit
déraisonnable d'y chercher la source de ses vertus & de sa grandeur.
* Ce n'est pas, comme je viens de le dire, que
les terribles événements auxquels la Nature élémentaire est exposée, n'aient servi souvent à réveiller les facultés intellectuelles engourdies dans
l'homme , en le rappellant à la fois à l'idée de
l'Ere premier, & à la nécessité de l'honorer.
Je veux même que dans la fâcheuse situation
ou il s'est trouvé fréquemment , & qui a dû devenir encore plus affreuse par l'ignorance à laquelle il" s'est presque toujours abandonné, il aie
choisi parmi les objets épars autour de lui , ceux
qui lui ont paru les plus puissants, & qu'il leur ait
adressé des vœux pour en obtenir des secours
contre les malheurs qui le menaçoient,; je veux
qu'ayant ainsi fait choix de ses Dieux, il leur ait
encore rendu un culte sensible & qu'il leur ait
offert d es sacri fices ; je veux que la même méprise
ayant eu lieu diversement en différentes parties
de la Terre, selon que l'homme y aura été plus ou
moins
Erreur sur V origine delà Religion. 24 c
moins efifnyé, c'ait été là une des causes qui ont
produit la variété qui se trouve entre toutes les
Religions.
Que pourroit-on statuer d'après cela qui fût
contraire au principe que je défends? Ne voiton pas quel a été le mobile de ces Institutions ;
xie voit-on pas quel en est le frivole objet? Ne
voit-on pas enfin queceux-mêmes qui les ont établies, ne pouvant se cacher l'infirmité de leurs
Idoles, ont cherché à les étayer en en multipliant le nombre , que souvent ils les ont répudiées pour les remplacer ensuite à leur gré,
& qu'ils ont montré la même inconstance dans
le choix ' des moyens qu'ils àvoient employéspour se les rendre favorables. Or, si c'étoit une
lumière fixe qui les eût dirigés , ils séroient.
eux & leurs œuvres à couvert de toutes ces
contradictions.
Il est donc évident que ceux qui ont observe
de pareils faits , en ont porté beaucoup trop loin'
les conséquences. De ce que la crainte & la su-1
perstition ont fait naître des iristitutionsReligieuses en différents lieux, ou , ce qui* est encore plus
vrai, ont introduit des variétés dans les Religions déjà établies, il ne seroit pas juste de conclure que telle a été la source de toutes les Religions > & que c'est là où l'homme a puisé les
principes & les notions qui lui sont communes
universellement avec ses semblables. Mais il n'est:
Qj pas
i^6 Erreur sur V origine de la Religion^
pas absolument impossible de montrer encore
plus clairement la cause de cet:e erreur, & de la
mettre entièrement à découvert.
N'ai-je pas annoncé l'homme comme étant
un assemblage de facultés sensibles & de facultés
intellectuelles? n'a-t-on pis dû concevoir par-là
que ses facultés sensibles lui é anr communes
avec les bêtes, il devenoit dès -lors susceptible
d'habitudes comme elles ; mais aussi que ces
habitudes , tenant toutes au sensible , ne pou~
voient naître que par le secours des causes 6c des
moyens sensibles.
N'a-t-on pas dû concevoir, au contraire , que
les facultés intellectuelles de l'homme étant
^*un ordre supérieur aux causes sensibles, ne
jibuvoient pas être commandées par ces causes
sensibles, & qu'il leur falloit, pour les mouvoir
<8c les animer, la réaction d'une cause & d'un
a^ent d'un autre ordre, c'est-à-dire, qui fût
de la même nature que l'Etre intellectuel de
l'homme.
C'est donc là que se trouve la solution du problême ; il falloit distinguer les œuvres sensibles
de l'homme d'avec ses idées premières qui
n'appartiennent qu'à son Etre intellectuel; il
falloit voir que le climat, la température & tous
les accidents plus ou moins considérables de la
Rature matérielle & sensible pouvoit bien opérer sur les mœurs, les habitudes & les actions
extérieures
Erreur sur V origine Je la Religion. 1 47
extérieures de l'homme , qu'ils pouvoienc
même par la liaison de l'homme au sensible ,
opérer passivement sur ses facultés intellectuelles ; mais que le concours de toutes les révolutions élémentaires quelconques ne lui donneroient jamais la moindre idée dune Cause
supérieure, ni des points fondamentaux que
nous avons découverts en lui; puisqu'en un mot
toutes les causes que nous examinons dans ce
moment , étant par leur nature , dans l'ordre
sensible, ne peuvent opérer activement que sur
le sensible , & jamais ainsi sur l'intellectuel.
Alors nous ne verrions dans tous ces fruits
de lafoiblesse & de la crainte de l'homme, qu'un
usage faux & une application insensée de r *
facultés intellectuelles; mais nous n'y verrk,. >
jamais leur origine. Car si lors même que
ces facultés intellectuelles agissent sur le sensible , elles le font simplement mouvoir, & ne
le créent pas, quoiqu'elles lui soient supérieures ; à plus forte raison le sensible leur étant
inférieur, elles en pourront être affectées, lorsqu'il agira sur elles , mais elles n'en recevront
jamais la naissance & la vie.
Nous rentrons donc de nouveau dans notre principe, qui a été de placer l'existence de
la Religion au premier moment de L'existence
de l'homme.
Si , après de semblables démonstrations, ceux
Q4 qui
148 Germe intellectuel de F Homme.
qui ont avancé l'opinion contraire, persistaient
encore à la soutenir , & à vouloir que l'homme
eût trouvé dans des causes inférieures & sensibles , la source des notions & de toutes les lumières dont nous annonçons qu'il porte le germe
en lui-même; nous n'aurions, pour renverser absolument leur système, qu'une seule chose à leur
demander : savoir, pourquoi , si selon eux , les
révolutions de la Nature matérielle ont donné
aux hommes une Religion, les Bêres n'ont-elles
pas aussi la leur; car elles ont été présentes ,
comme les hommes , à toutes ces révolutions.
Cessons donc de nous arrêter à une pareille
opinion , & attachons - nous plutôt à reconnoître tout le prix du germe qui a été placé
dans nous - mêmes ; attachons - nous à sentir
que si ce germe précieux doit nous rendre des
fruits sans nombre , quand il aura reçu sa culturc naturelle; il ne pourra aussi annoncer que
la confusion & le désordre quand il recevra
des cultures étrangères. Enfin, n'attribuons qu'à
ces fausses cultures , les incertitudes que l'homme a montrées dans tous les pas qu'il a faits
sans son guide.
Mais je pressens la curiosité de mes Lecteurs
sur cette culture naturelle, sur les effets invariables de la Cause active & intelligente que
j'ai reconnue comme la lumière indispensable
de l'homme ', en un mot > sur cette Religion &
ce
Première Religion de l'Homme. 1 49
ce culte unique, qui d'après les principes que
j'ai exposés , rameneroienc tous les cultes à la
même Loi.
Quoique j'aie annoncé que ce n'étoit point
de la main de son semblable , que l'homme devoit attendre les preuves & les témoignages certains de ces vérités ; il peut au moins en recevoir
le tableau, & je me propose de le lui présenter.
Je ne lui cacherai cependant pas tous les efforts
que je me fais à moi-même pour l'entreprendre.
Je ne jette point les yeux sur la science, que je
ne sois couvert de honte , en voyant tout ce que
l'homme a perdu , & je voudrois que rien de
moi ne sût ce que je sais , car je ne trouve rien
en moi qui en soit digne ; c'est pour cette raison
que je ne puis jamais m'exprimer sur ces objets
que par des symboles.
La Religion de l'homme dans son premier
état , étoit soumise à un culte , comme elle l'est
encore aujourd'hui, quoique la forme en fut différente ; la principale Loi de cet homme étoit
de porter continuellement sa vue depuis Y Orient
jusqu'à Y Occident , & depuis le Nord jusqu'au
Midi ; c'est-à-dire, de déterminer les latitudes
& les longitudes dans toutes les parties de l'Univers.
C'est par là qu'il avoit une connoissance parfaite de tout ce qui s'y passoit, qu'il purgeoit
de malfaiteurs tout son empire, qu'il assuroit
ijo Seconde Religion de V Homme.
roit la route aux voyageurs bien intentionnés,
& qu'il établissent Tordre & la paix dans tous les
Etats soumis à sa domination ; par-là aussi, il
manifestent pleinement la puissance & la gloire
de la Cause première qui i'avoit chargé de ces
sublimes fonctions, & c'étoit lui rendre les hommages les plus dignes d'elle , & les seuls capables de l'honorer & de lui plaire ; car étant
Une par essence, elle n'a jamais eu d'autre
objet que de faire régner son Unité , c'est-àdire , de faire le bonheur de tous les Etres.
Cependant , si l'homme n'eût pas été secondé
dans l'exercice de l'emploi immense qui lui étoit
confié, il n'auroit pu seul en embrasser toutes les
parties : aussi avoit-il autour de lui des Ministres fidèles qui exécutoient ses ordres avec précision & célérité : il pensoit , ses Ministres lisoient
ses volontés , & les écrivoient avec des caractères si nets & si expressifs qu'ils étoient à couvert de toute équivoque.
La première Religion de l'homme étant invariable, il est, malgré sa chute, assujetti aux mêmes devoirs; mais comme il a changé de climat,
il a fallu aussi qu'il changeât de Loi pour se diriger dans l'exercice de sa Religion.
Or , ce changement n'est autre chose que de
s'être soumis à la nécessité d'employer des moyens sensibles pour un culte qui ne devoit jamais
les connoître. Néanmoins comme ces moyens
se
I
Seconde Religion de V Homme, i f i
se présentent naturellement à lui , il n'a que très*
peu de soins à se donner pour les chercher , mais
beaucoup plus, il est vrai, pour les faire valoir
& s'en servir avec succès.
Premièrement, il ne peut faire un pas sans
rencontrer son Autel; & cet Autel est toujours
garni de Lampes qui ne s'éteignent point , &
qui subsisteront aussi long-temps que l'Autel
même.
En second lieu , il porte toujours V encens avec
lui , en sorte qu'à tous les instants îi peut se livrer aux actes de sa Religion.
Mais avec tous ces avantages, il est effrayant
de songer combien l'homme est encore éloigné
de son terme, combien il a de tentatives à faire
avant de parvenir au point de pouvoir remplir
entièrement ses premiers devoirs ; & même encore quand il y seroit parvenu , resteroit-il toujours dans une sujétion irrévocable & qui lui
feroit sentir jusqu'à la fin la rigueur de sa condamnation.
Cette sujétion est de ne pouvoir absolument rien de lui-même, & d'être toujours dans
la dépendance de cette Cause active & intelligente qui peut seule le remettre sur la voie
quand il s'égare ; qui peut seule l'y soutenir ,
& qui doit diriger aujourd'hui tous ses pas , en
sorte que sans elle non seulement il ne peut rien
connoître , mais qu'il ne peut pas même tirer le
moindre
£ 5 1 De la Lecture & Je l'Ecriture.
moindre fruit de ses connaissances & de ses propres facultés.
En ourre , ce n'est plus comme pendant sa
gloire où il lisoit jusqu'aux pensées les p'us intimes de ses Supérieurs & de ses Sujets , & où
ilpouvoit, en conséquence, commercer avec
eux selon sa volonté. Mais dans l'horrible expiation à laquelle il s'es: exposé , il ne peu: se flatter de rétablir ce commerce qu'il ne commerce
par apprendre à écrire ; heureux ensuite s'il se
trouve dans le cas d'apprendre à lirey car il y a
bien des hommes , & même des plus célèbres par
leurs connoîssances , qui passent leur vie sans
avoir jamais lu.
Ce n'est pas que quelques-uns n'aient lu sans
avoir jamais écrit ; mais ce sont là des privilèges ■
particuliers , & la Loi générale est de commencer par écrire ; au lieu que l'homme , dans son
premier état , pouvoir à son gré s'occuper continuellement à la lecture. Or, comme l'expiation
de l'homme doit se passer dans le temps, c'est
cette Loi du temps qui l'assujettit à une gradation pénible & indispensable dans le recouvrement de ses droits & de ses connoissances , tandis que dans sa première origine, rien ne se faisoit attendre, & que chacune de ses facultés répondant toujours a ses besoins, agissoit sur le
champ selon son désir.
Ces avantages inexprimables étoient attachés
a
Du Livre de V Homme. 253
à la possession & à l'intelligence d'un Livre sans
prix, qui étoit au nombre des dons que l'homme
avoic reçus avec la naissance. Quoique ce Livre
ne contînt que dix feuilles, il renfermoit toutes
les lumières & toutes les Sciences de ce qui a été ,
de ce qui est & de ce qui sera; & le pouvoir de
l'homme étoit si étendu alors , qu'il avoit la faculté de lire à la fois dans les dix feuilles du Livre & de l'embrasser d'un coupd'œil.
Lors de sa dégradation, le même Livre lui
est bien resté , mais il a été privé de la faculté
de pouvoir y lire aussi facilement , & il ne
peut plus en connoîcre toutes les feuilles que
l'une après l'autre. Cependant il ne sera jamais entièrement rétabli dans ses droits qu'il ne
lésait toutes étudiées; car, quoique chacune de
ces dix feuilles contienne une connoissance particulière & qui lui soit propre, elles sont néanmoins tellement liées , qu'il est impossible d'en
posséder une parfaitement , sans être parvenu à
les connoître toutes ; & quoique j'aie dit que
l'homme ne pouvoit plus les lire que successivement , aucun de sqs pas ne seroit assuré , s'il
ne les avoit parcourues en entier , & principalement la quatrième , qui sert de point de ralliement à toutes les autres.
C'est une vérité sur laquelle les hommes ont
peu fixé leur attention , c'est cependant celle qu'il
leur étoit infiniment nécessaire d'observer & de
connoitre ;
1 5 4 Du Livre de V Homme.
connoître : cir ils missent tous le Livre à h
main ; 5c si l'étude & l'intelligence de ce Livre
Sont précisément la tâche qu'ils ont à remplir ,
on peut juger de quel intérêt il est pour eux de
n'y pas faire de méprise.
Mais leur négligence sur cet objet a été portée a un point extrême ; il n'en est presque
pas parmi eux qui aient remarqué cette union
essentielle des dix feuilles du Livre , par laquelle elles sont absolument inséparables. Les
uns se sont arrêtés à la moitié de ce Livre ,
d'autres à la troisième feuille, d'autres à la première; ce qui a produit les Athées, les Matérialistes & les Déistes ; quelques-uns en ont bien
apperçu la liaison , mais ils n'ont pas saisi la
distinction importante qu'il y avoir k faire entre
chacune de ces feuilles , & les trouvant liées ,
ils les ont crues égales & de la même nature.
Qu'en est-il arrivé ? C'est que se bornant à
l'endroit du Livre qu'ils n'avoient pas eu le
courage de passer, & s'appuyant sur ce qu'ils
ne parîoient cependant que d'après le Livre,
ils ont prétendu qu'ils le pnssédoient tout entier, & se croyant par-là infaillibles dans leur
doctrine , ils ont fait tous leurs efforts pour le
persuader. Mais ces vérités isolées , ne recevant
aucune nourriture , ont bientôt dépéri entre
les mains de ceux qui les avoient ainsi séparées,
& il n'est plus resté à ces hommes imprudents
qu'un
Du Livre de l'Homme. 255
qu'un vain phantome de Science , qu'ils ne pouvoient donner comme un corps solide , ni comme un Etre vrai, sans avoir recours à l'imposture.
C'est de-là précisément d'où sont sorties toutes les erreurs que nous aurons à examiner dans
la suite de ce Traité, ainsi que toutes celles que
nous avons déjà relevées sur les deux Principes
opposés, sur la nature & les Loix des Etres
corporels , sur les différentes facultés de l'homme ,
sur les principes & l'origine de sa Religion
& de son culte.
On verra ci-après sur cjuelle partie du Livre
sont tombées principalement les méprises \ mais,
avant d'en venir là , nous compterons l'idée
qu'on doit avoir de ce Livre incomparable ,
en donnant le détail des différentes Sciences
& des différentes propriétés , dont chacune de
ses feuilles renfermoit la connoissance.
La première traitoit du Principe universel ,
ou du Centre , d'où émanent continuellement
tous les Centres.
La seconde , de la Cause occasionnelle de
l'Univers ; de la double Loi corporelle qui le
soutient ; de la double Loi intellectuelle , agissant dans le temps ; de la double nature de
l'homme, & généralement de tout ce qui esc
composé & formé de deux actions.
La troisième , de la base des Corps ; de tous
les résultats & des productions de tous les Genres ,
2 5 6 Du Livre de V Homme.
res , & c'est là que se trouve le nombre des
Etres immatériels qui ne pensent point.
La quatrième , de tout ce qui est actif; du
Principe de toutes les Langues , soit temporelles , soit hors du temps,; de la Religion & du
culte de l'homme , & c'est-là que se trouve le
nombre des Etres immatériels qui pensent.
La cinquième , de l'Idolâtrie & de la putréfaction.
La sixième, des Loix de la formation du
Monde temporel, & de la division naturelle
du Cercle par le rayon.
La septième , de la cause des Vents & des
Marées ; de l'Echelle géographique de l'homme ;
de sa vraie Science & de la source de ses productions intellectuelles ou sensibles.
La huitième , du nombre temporel de celui
qui est le .seul appui , la seule force & le seul
espoir de l'homme, c'est-à-dire, de cet Etre
réel & physique , qui a deux noms & quatre
nombres , en tant qu'il est à la fois actif & intelligent , & que son action s'étend sur les quatre
Mondes. Elle traitoit aussi de la Justice & de
tous les pouvoirs légiflatifs ; ce qui comprend
les droits des Souverains , & l'autorité des Généraux & des Juges.
La neuvième , de la formation de l'homme
corporel dans le sein de la femme , & de la décomposition du triangle universel 6c particulier.
La
Du Livre Je l'Homme. i^j
La dixième enfin étoit la voie & le complément des neuf précédentes Cétoit sans doute
la plus essentielle , & celle sans laquelle toutes
les autres ne seroient pas connues , parce qu'en
les disposant toutes dix en circonférence , selon
leur ordre numérique , elle se trouve avoir le
plus d'affinité avec la première, dont tout émane;
6c si Ton veut juger de son importance , que
Ton sache que c'est par elle que l'Auteur des
choses est invincible., parce que c'est une barrière qui le défend de toutes parts , & que nul
Etre ne peut passer»
Ainsi , comme Ton voit renfermées dans
cette énumération , toutes les connoissances 011
l'homme peut aspirer, & les Loix qui lui sont
imposées, il est clair qu'il ne possédera jamais
aucune Science , ni qu'il ne pourra jamais remplir aucun de ses vrais devoirs , sans aller puiser dans cette source ; nous savons aussi actuellement quelle est la main qui doit l'y conduire p
& que si par lui-même il ne sau oit faire un
pas vers cette source féconde , il peut être sûr
d'y parvenir , en oubliant sa volonté, & laissant
agir celle de la Cause active & intelligente qui
doit seule agir pour lui*
Félicitons-le donc de pouvoir encore trouver
un tel appui dans sa misère ; que son cœur
se remplisse d'espérance , en voyant qu'il peut
même aujourd'hui découvrir sans erreur , dans
R ce
258 Du Livre de l'Homme.
ce précieux Livre , l'essence & les propriétés
des Etres , la raison des choses , les Loix
certaines & invariables de sa Religion & du
culte qu'il doit nécessairement rendre à l'Etre
premier ; c'est-à-dire, qu'étant à la fois intellectuel & sensible, & n'y ayant rien qui ne soit
l'un ou l'autre , il doit connoître les rapports de
lui - même avec tout ce qui existe.
Car , si ce Livre n'a que dix feuilles , & que
cependant il contienne tout , rien ne peut exister , sans appartenir par sa Nature à l'une des
dix feuilles. Or, il n'y a pas un Etre qui n'indique
lui-même quelle est sa classe & à laquelle des
dix feuilles il appartient. Chaque Etre nous offre
donc par-là les moyens de nous instruire de tout
ce qui le concerne. Mais , pour se diriger dans
ces connoissances , il faut savoir distingue^ les
Loix vraies & simples qui constituent la nature
des Etres , d'avec celles que les hommes supposent & leur substituent tous les jours.
Venons à cette partie du Livre , dont j'ai annoncé que l'on avoit le plus abusé. C'est cette
quatrième feuille qui a été reconnue comme
ayant le plus de rapport avec l'homme , en ce
que c'est là où étoient écrits ses devoirs & les
véritables Loix de son Etre pensant , de même
que les préceptes de sa Religion & de son
culte.
En effet , en suivant avec exactitude , avec
constance
Erreurs sur le Livre de l'Homme. 259
constance & avec une intention pure , tous les
points qui y étoient clairement énoncés , il jpouvoit obtenir des secours de la main même qui
Tavoit puni , s'élever au dessus de cette Région
corrompue , dans laquelle il est relégué par
condamnation , & retrouver des traces de cette
ancienne autorité , en vertu de laquelle il déterminoit autrefois les latitudes & les longitudes pour le maintien de Tordre universel.
Mais , comme c'est à cette quatrième feuille
qu étoient attachés de si puissantes ressources ,
c'est aussi , comme nous l'avons dit , sur cette
partie du Livre , que ses erreurs dévoient être
les plus importantes ; & en effet si l'homme n'en
eût point négligé les avantages , tout seroit encore heureux & en paix sur la Terre.
La première de ces erreurs a été de transposer cette quatrième feuille , & d'y substituer la
cinquième, ou celle qui traite de l'idolâtrie ;
parce qu'alors l'homme défigurant les Loix de
sa Religion , ne pouvoit en retirer les mêmes
fruits , ni les mêmes secours que s'il eût persévéré dans le vrai culte. Au contraire , ne recevant que les ténèbres pour récompense , il s'y
ensevelissoit au point de ne plus même désirer
la lumière.
Telle fut la marche de ce Principe , donc
nous avons dit au commencement de cet Ouvrage , qu'il s'étoit fait mauvais par sa propre
R2 volonté;
7,6 o Erreurs sur te Livre de V Homme.
volonté; telle a été celle du premier homme , Sç
telle a été celle de plusieurs de ses descendants,
sur-tout parmi les Nations qui prennent leur
Orient au Sud de la Terre.
C'est là cette erreur ou ce crime , qui ne se
pardonne point , & qui , au contraire , subie
indispensablement les punitions les plus rigoureuses ; mais la multitude des hommes est à
couvert de ces égarements ; car ce n'est qu'en
marchant que l'on tombe , & le plus grand nombre ne marche point ; cependant , comment
avancer sans marcher ?
La seconde erreur est d'avoir pris une idée
grossière des propriétés attachées à cette quatrième feuille, & d'avoir cru pouvoir les appliquer à tout ; car , en les attribuant à des objets auxquels elles ne pouvoient convenir, il
étoit impossible de rien trouver.
Aussi , qui ne sait quel est le peu de succès
de ceux qui fondent la Matière sur quatre Eléments , qui n'osent refuser la pensée aux bêtes ,
qui s'efforcent de faire quadrer le calcul Solaire
avec le calcul Lunaire , qui cherchent la longitude sur la Terre & la quadrature du cercle ;
en un mot , qui tentent tous les jours une infinité de découvertes de cette nature , & dans
lesquelles ils n'ont jamais de résultats satisfaisants , comme nous continuerons à le faire
voir dans la suite de ce Traité ? Mais , cette erreur
Erreurs sur le Livre de f Homme. 16 1
reur notant pas dirigée directement contre le
Principe universel , ceux qui la suivent, n'en
sont punis que par l'ignorance , & elle ne demande point d'expiation.
Il y en a une troisième, par laquelle, avec
cette même ignorance , l'homme s'est cru trèslégèrement en possession des avantages sacrés que cette quatrième feuille pourroit en
effet lui communiquer ; dans cette idée , il a répandu parmi ses semblables les notions incertaines qu'il s'est faites de la Vérité , & a tourné
sur lui les yeux des Peuples, qui ne dévoient
les porter que vers le premier Etre, vers la Cause
Physique active & intelligente, & vers ceux
qui par leurs travaux & leurs Vertus avoient obtenu le droit de la représenter sur la Terre.
Cette erreur , sans être aussi funeste que la
première , est cependant infiniment plus dangereuse que la seconde , parce qu'elle donne aux
hommes une idée fausse & puérile de l'Auteur
des choses, & des sentiers qui mènent à lui;
parce qu'enfin chacun de ceux qui ont eu l'imprudence & l'audace de s'annoncer ainsi , a
pour ainsi dire ,. établi autant de Systèmes , autant de dogmes & autant de Religions. Or ,
ces établissements déjà peu solides par euxmêmes , & par le vice de leur Institution, n'ont
pu manquer d'éprouver encore des altérations,
de façon qu'étant obscurs & ténébreux, dès le
R 3 moment
l6i Origine de la diversité des Religions.
moment de leur origine, ils ont par la longueur
des temps, découvert pleinement leur difformité.
Joignons donc les énormes abus qui ont été
faits des connoissances renfermées dans la quatrième feuille de ce Livre dont nous naissons
tous dépositaires ; joignons la confusion qui en
est provenue , à tout ce que nous avons observé
sur l'ignorance, la crainte & la foiblesse des
hommes ; & laissant là les symboles , nous aurons l'explication & l'origine de cette multitude
de Religions & de cultes en usage parmi les
dations.
Nous ne pourrons que les mépriser, sans doute,
en appercevant cette variété qui les défigure, &
cette opposition mutuelle qui en découvre la
fausseté; mais lorsque nous ne perdrons pas de vue
que ces différences & ces bizarreries n'ont jamais
pu tomber que sur le sensible ; lorsque nous
nous rappellerons que l'homme par sa pensée ,
étant l'image & la similitude du premier Etre
pensant, apporte avec lui toutes ses Loix, nous reconnoîtrons alors que sa Religion naît également
avec lui-même ; que loin qu'elle ait été en lui une
suite de l'exemple , du caprice , de l'ignorance,
6c de la frayeur qu'ont pu lui inspirer les catastrophes de la Nature , ce sont , au contraire ,
toutes ces causes qui l'ont si souvent défigurée ,
Se ont amené l'homme au point de se défier
même du seul remède qu'il eût à ses maux. Nous
reconnoîtrons
Origine de la diversité des Religions. 16$
reconnoîtrons bien mieux encore qu'il est le seul
qui souffre de ses variations & de ses foiblesses;
que la source de son Existence & la voie qui lui
est accordée pour y parvenir , n'en seront jamais
moins pures , & qu'il sera toujours sûr de trouver un point de réunion qui lui soit commun
avec ses semblables , quand il portera les yeux
vers cette source, & vers la seule lumière qui
doit l'y conduire.
Telles sont les idées que nous devons avoi r de la
véritable Religion de l'homme, & de toutes celles
qui ont usurpé ce nom sur la terre. Maintenant
cherchons la cause des erreurs que les Observateurs ont faites dans la Politique; car, après avoir
considéré l'homme en lui-même, & relativement
à son Principe, il paroît très-important de le considérer dans ses relations avec ses semblables.
R4
64 Incertitude des Politiques,
Jun envisageant l'homme sous les rapports politiques, il présentera deux points de vue comme
dans les observations précédentes: le premier,
celui de ce qu'il pourroit & devrait être dans Tétât de société ; le second, celui de ce qu'il est dans
ce même état. Or , c'est en étudiant avec soin ce
qu'il devroit être dans l'état de société , que
nous apprendrons à mieux juger de ce qu'il
est aujourd'hui. Cette confrontation est. sans
aucun doute , le seul moyen de pouvoir développer clairement les mystères qui voilent encore l'origine des sociétés , d'asseoir les droits
des Souverains , & de poser les règles d'administration par lesquelles les Empires pourraient &
devraient se soutenir & se gouverner.
Le plus grand embarras qu'aient éprouvé les
Politiques qui ont le mieux cherché à suivre la
marche de la Nature, a été de concilier toutes
les Institutions sociales avec les principes de justice & d'égalité qu'ils apperçoivent en eux.
Dès qu'on leur a fait voir que l'homme étoic
libre , ils l'ont cru fait pour l'indépendance , &
dès lors ils ont jugé que tout assujettissement
étoit contraire à sa véritable essence.
Ainsi
Incertitude des Politiques. 265
Ainsi dans le vrai , selon eux, tout Gouvernement seroit un vice , & l'homme ne devroit avoir
d'autre chef que lui-même.
Cependant ce vice prétendu de la dépendance
de l'homme & de l'autorité qui l'as ujettit , subsistant généralement sous leurs yeux, ils n'ont
pu résister à la curiosité de lui chercher une origine & une cause; c'est là où leur imagination
prenant la chose même pour le Principe , s'est
livrée à tous ses écarts , & où les Observateurs
ont montré autant d'insuffisance que lorsqu'ils
ont voulu expliquer l'origine du mal.
Ils ont prétendu que l'adresse & la force
avoient mis l'autorité dans les mains de ceux qui
commandoientaux hommes ; & que la Puissance
souveraine n'étoit fondée que sur la foiblesse
de ceux qui s'étoient laissé subjuguer. Delà, ce
droit invalide n'ayant aucune consistance, est,
comme on le voit, sujet à vaciller, & à tomber
successivement dans toutes les mains qui auront
la force & les talents nécessaires pour s'en emparer.
D'autres se sont plus à détailler les moyens
violents ou adroits, qui, selon eux, ont présidé
à la naissance des Etats ; & en cela ils n'ont fait
que présenter le même système plus étendu;
tels sont les vains raisonnements de ceux qui ont
donné pour mobile de ces établissements, les besoins 6c la férocité des premiers hommes, 5c ont
dit
l66 Incertitude des Politiques.
dit que vivant en chasseurs & dans les forêts,
ces hommes effrénés faisoient des incursions
sur ceux qui s'étoient livrés à l'agriculture & aux
soins des troupeaux , & cela dans la vue d'en
détourner à leur profit tous les avantages ; qu'ensuite pour se maintenir dans cet état d'autorité
que la violence avoit formé , & qui devenoitune
véritable oppression , les usurpateurs furent
forcés d'établir des loix & des peines , & que
c'est ainsi que le plus adroit, le plus hardi & le
plus ingénieux parvint à demeurer le maître , &
à assurer son despotisme.
Mais on voit que ce ne put être là la première société , puisqu'on suppose déjà des
agriculteurs & des bergers. Cependant voilà
quelle est à peu près la principale opinion de
ceux des Politiques qui ont décidé que jamais
un Principe de justice & d'équité n'a pu faire la
base des Gouvernements , & c'est à cette conclusion qu'ils ont ramenés tous leurs systèmes ,
& les observations dont ils les ont appuyés.
Quelques-uns ont cru remédier à cette injustice en établissant toute société sur le commun
accord & la volonté unanime des individus
qui la composent, & qui ne pouvant chacun en
particulier, supporter les suites dangereuses de
la liberté & de l'indépendance naturelle de leurs
semblables , se sont vus forcés de remettre entre
les mains d'un seul ou d'un petit nombre, les
droits
De V Association forcée. 267
droits de leur état de nature, & de s'engager à
concourir eux-mêmes par la réunion de leurs
forces,à maintenir l'autorité de ceux qu'ils avoient
choisis pour chefs.
Alors cette cession étant volontaire , il n'y a
plus d'injustice , disent-ils, dans l'autorité qui
en émane. Fixant ensuite par le même acte d'association les pouvoirs du Souverain , ainsi que
les privilèges des Sujets, voilà les Corps politiques tout formés , & il n'y aura plus de différence entr'eux que dans les moyens particuliers
d'administration , qui peuvent varier selon les
temps & les occurrences.
Cette opinion est celle qui paroîtroit la plus
judicieuse, & qui rempliroit le mieux l'idée naturelle qu'on veut nous donner de la justice des
Gouvernements , où les personnes & les biens
sont sous la protection du Souverain , & où ce
Souverain ne devant avoir pour but que le bien
commun , n'est occupé qu'à soutenir la Loi qui
doit le procurer.
Dans l'association forcée, au contraire, on ne
voit que l'image d'une atrocité révoltante , où
les Sujets sont autant de victimes, & où le Tyran
rapporte à lui seul tous les avantages de la société dont il s'est rendu maître. Je n'arrêterai
donc pas ma vue plus long-temps sur cette
espèce de gouvernement, quoiqu'elle ne soit
pas sans exemple ; mais n'y voyant aucune
trace
2 68 De V Association volontaire.
trace de justice , ni de raison , elle ne peut se
concilier avec aucun des vrais principes naturels de l'homme ; autrement il faudroit dire
qu'une bande de voleurs forme aussi un Corps
politique.
Il ne suffit pas cependant qu'on nous ait présenté l'idée d'une association volontaire ; il ne
suffit pas même qu'on puisse trouver dans la
forme des Gouvernements qui en seroient provenus , plus de jégularité que dans tous ceux
que la violence a pu faire naître ; il faut encore
examiner avec soin , si cette association volontaire est possible, & si cet édifice n'est pas tout
3tussi imaginaire que celui de l'association forcée.
Il faut examiner de plus si dans le cas où cette
convention seroit possible , l'homme a pu légitimement prendre sur lui de la former.
C'est d'après cet examen que les Politiques
pourront juger de la validité des Droits qui ont
fondé les Sociétés ; & si nous les trouvons évidemment défectueux , on appercevra bientôt ,
en découvrant par où ils pèchent, quels sont
ceux qu'il faut nécessairement leur substituer.
Il n'est pas nécessaire de réfléchir long-temps
pour sentir combien l'association volontaire de
tout un Peuple est difficile à concevoir. Pour que
les voix fussent unanimes , il faudroit que la manière d'envisager les motifs & les conditions du
nouvel engagement , le fut aussi ; c'est ce qui
n'a
De £ Association volontaire. 169
n'a jamais eu & n'aura jamais lieu dans une
Région & dans des choses qui n'ont que le
sensible pour base & pour objet , parce que
Ion ne doit plus douter que tout est relatif dans
le sensible , & qu'en lui il n'y a rien de fixe.
Outre qu'il faudroit supprimer dans chacun
des Membres, l'ambition d'être le Chef, ou d'appartenir au Chef, il faudroit encore le concours
d'une infinité d'opinions, qui ne s'est jamais rencontré parmi les hommes , tant sur la forme la
plus avantageuse du Gouvernement , que sur
l'intérêt général & particulier, & sur la multitude des objets qui doivent composer les Articles du Contrat.
De plus longues observations seroient donc
inutiles , pour nous faire reconnoître qu'un Etat
social , formé librement de la part de tous les
individus , est absolument hors de toute vraisemblance , & pour avouer qu'il est impossible
qu'il y en ait jamais eu de semblable.
Mais admettons-en la possibilité , supposons
ce concours unanime de toutes les voix , & que
la forme , ainsi que les Loix qui appartiendront
au Gouvernement dont il s'agit , aient été fixées
d'un commun accord ; il reste encore à demander si l'homme a le droit de prendre un pareil
engagement , & s'il seroit raisonnable de se
reposer sur ceux qu'il auroit formés.
Après la connoissance que l'on a dû acquérir
zjo De l'Association volontaire.
rir de l'homme , par tout ce qu'on a vu à son
sujet, il est aisé de pressentir qu'un pareil droit
ne put jamais lui être accordé , & que cet Acte
seroit nul & superflu. Premièrement, rappelions-nous cette boussole invariable que nous
avons reconnue pour son guide , ayons toujours
devant les yeux que tous les pas qu'il pourroit
faire sans elle, seroient incertains , puisque sans
elle l'homme n'a point de lumière , <3ç qu'elle esc
préposée par son Essence même à le conduire
& à présider sur toutes ses actions.
Alors donc , si sans l'aveu de cette Cause qui
veille sur lui , l'homme prenoit un engagement
d'une aussi grande importance que celui de se
soumettre à un autre homme, il devroit d'abord
douter que sa démarche fût conforme à sa propre Loi , & , par conséquent , qu'elle fût propre à le rendre heureux ; ce qui suffiroit pour
l'arrêter , pour peu qu'il écoutât la prudence.
Réfléchissant ensuite avec plus de soin sur
sa conduite , ne reconnoîtroit-il pas que non
seulement il s'est exposé à se tromper , mais
même qu'il a attaqué directement tous les principes de la Justice , en transférant à d'autres
hommes des droits dont il ne peut pas légitimement disposer, & qu'il sait résider essentiellement dans la main qui doit tout faire pour lui ?
Secondement , cet engagement seroit vague
& déraisonnable , parce que , s'il est vrai que
cette
De ïy Association volontaire. 271
cette Cause dont nous parlons , doive être universellement le guide de l'homme , & qu'elle
en ait tous les pouvoirs , il est absolument inutile de chercher à employer une autre main. A
plus forte raison, dirons-nous la même chose de
Phomme , considéré à la manière des Politiques ; c'est , selon eux , l'impuissance de l'homme
& la difficulté qu'il éprouve à supporter l'état
de Nature, qui l'engage à se donner des Chefs &;
des Protecteurs. En effet , si cet homme avoit
la force de se soutenir , il n'auroit pas besoin
d'appuis étrangers; mais enfin, s'il n'a plus cette
force , si c'est après l'avoir perdue qu'il veut
en revêtir un autre homme , que lui donne-t-il
donc , <3c où trouver ce qui fait la matière du
Contrat ?
L'association volontaire n'est donc pas réellement plus juste ni plus sensée , qu'elle n'est
praticable; puisque par cet Acte, il faudroit que
l'homme attachât à un autre homme un droit
dont lui-même n'a pas la propriété, celui de
disposer de soi; & puisque, s'il transfère un
droit qu'il n'a pas , il fait une convention absolument nulle , <3c que ni le Chef, ni les Sujets ,
ne peuvent faire valoir , attendu qu'elle n'a pu
les lier ni les uns ni les autres.
Ainsi , reprenant tout ce que nous venons de
dire , si l'association forcée est évidemment une
atrocité , si l'association volontaire est impossible,
271 Fausse conclusion des Politiques.
ble , & en même temps opposée à la Justice &
à la raison , où trouverons-nous donc les vrais
Principes des Gouvernements ? Car , enfin , il
est des Etats qui les ont connus & qui les suivent.
C'est , comme je l'ai dit , à cette recherche
que les Politiques consument tous leurs efforts ;
& si ce que nous venons de voir est exactement
tout ce qu'ils ont trouvé sur cette matière, nous
pouvons assurer avec raison qu'ils n'ont pas encore faitles premiers pas.~vers leur Science.
Il y a bien en eux une voix secrète qui les porte à convenir , que quelle qu'ait été la cause de
l'association d'un Corps politique , le Chef se
trouve essentiellement dépositaire d'une suprême
autorité , & d'une puissance qui par elle-même
doit lui subordonner tous ses sujets ; ils reconnoissent , dis-je , dans les Souverains une force
supérieure qui inspire naturellement pour eux
le respect & l'obéissance.
C'est aussi ce que je me fais gloire de professer hautement avec les Politiques ; mais, comme
ils n'ont pu démêler d'où cette supériorité devoit provenir , ils ne s'en sont pas formé une
idée nette, & alors les applications qu'ils en ont
voulu faire , ne leur ont offert que des faussetés
ou des contradictions.
Aussi la plupart d'entr'eux , peu satisfaits de
leurs découvertes , & ne trouvant aucun moyen
d'expliquer l'homme en société , ont recouru à
leur
De la Sociabilité de V Homme. 27 J t
leur première id.ee> & se sont réduits à dire
qu'il ne devroit pas être en société ; mais on
verra très-certainement que cette conjecture
n'est pas mieux fondée que celles qu'ils ont formées sur les moyens d'association , & qu'elle esc
plutôt une preuve évidente de leur incertitude
& de la précipitation de leurs Jugements.
Il ne faut que jeter un moment les yeux sur
l'homme , pour décider cette question. Sa vie
n'est-elle pas une chaîne de dépendances continuelles ? L'acte même de son entrée dans la vie
corporelle ne porte-t-il pas le caractère de l'assujettissement où il va être condamné pendant son
cours ? N'a-t-il pas besoin pour naître qu'une
cause extérieure vienne féconder son germe 3 &
lui donner une réaction sans laquelle il ne vivroic
pas ? Et n'est-ce pas là cette humiliante sujétion
qui lui est commune avec tous les Etres de la
Nature ?
Dès qu'il a reçu le jour , cette dépendance devient encore plus sensible , en ce que les yeux
corporels des hommes en sont témoins. C'est
alors que dans une impuissance absolue , & une
foiblesse vraiment honteuse , l'homme a besoin ,
pour ne pas mourir , que des Etres de son espèce
lui donnent des secours & àes soins sans nombre ,
jusqu'à ce que parvenu à l'âge de pouvoir se passer d'eux quant aux besoins de son corps , il soit
rendu à lui-même, & jouisse de tous les avanS tages
fi 174 De la Sociabilité de V Homme.
Ijiges & de toutes les forces de son Etre corporel.
Mais telle est la nature de l'homme & la sagesse de l'œil qui veille sur lui , qu'avant de
parvenir à ce terme d'indépendance corporelle ,
il éprouve un besoin d'un autre genre , & qui le
lie encore plus étroitement à la main qui a soutenu son enfance; c'est celui de son Etre intellectuel , lequel commençant à sentir sa privation ,
s'agite & se livre aveuglément à tout ce qui peut
lui rendre le repos.
Dans cet âge, encore* infirme , il s'adresse
naturellement à tout ce qui l'entoure , & surtout à ceux qui soulageant chaque jour ses
besoins corporels , semblent devoir être de droit,
les premiers dépositaires de sa confiance. C'est
à eux qu'il demande à chaque pas la science
de lui-même , & ce n'est que d'eux , en effet ,
qu'il devroic l'attendre ; car c'est à eux à le
diriger, à le soutenir, à l'éclairer, selon son
âgre , à l'armer d'avance contre Y Erreur & à
le préparer au combat ; en un mot , c'est à eux à
faire sur son Etre intellectuel ce qu'ils ont fait
sur son corps dans un temps où il éprouvoit les
douleurs 5 sans avoir la force ni de les supporter,
ni de s'en garantir. Voilà , n'en doutons point , la
vraie source de la société parmi les hommes , &
en même temps le tableau où l'homme peut
apprendre quel est le premier de ses devoirs
quand il se fait Père*
Pourquoi
De la Sociabilité Je l'Homme. 27c
Pourquoi ne trouverons-nous rien de semblable parmi les bêtes , c'est qu'elles ne sont pas de
nature à connoître de pareils besoins ; c'est
que la bête, ne se dirigeant que par le sensible ,
quand ce besoin ne lui parle plus , elle ne connoîc
plus rien ; c'est que l'affection corporelle , étant
la mesure de toutes ses facultés, lorsque cette
affection est satisfaite > il n'y a plus pour elle de
sensibilité, ni de désir; aussi n'y a-t~il point
pour elle de lien social.
On ne doit pas me citer i'exemgle de l'attachement de quelques Animaux , soit entr'eux, soit
pour l'homme; nous ne parlons inique delà
marche , & des mouvements naturels des Etres ;
& tous les exemples qu'on pourrait nous opposer seroient sûrement le fruit de l'habitude,, qui ,
comme nous l'avons dit ailleurs , peut convenir & se trouver dans la bête , en qualité d'Etre
sensible.
On ne doit pas me citer non plus ces peuplades de certains Animaux qui vivent «Se voyagent
ensemble , soit sur terre , soitr dans l'eau , soit
dans l'air ; ce n'est que le besoin particulier &
sensible qui les rassemble ; & il y a si peu de véritable attachement entr'eux , que l'un peut périr
& disparaître sans q ue les autres s'en apperçoivent.
Nous voyons donc déjà par ces observations
sur les premiers temps de notre existence matérielle , que l'homme n'est pas né pour vivre isolé.
S 2 Nous
176 De la Sociabilité de l'Homme*
Nous voyons qu'après que sa dépendance corpa*
relie a cessé , il lui reste un lien infiniment plus
fort , en. ce qu'il est relatif à son Etre propre ;
nous voyons , dis- je , que par un intérêt inséparable de son état actuel, il recherchera toujours ses semblables, & que s'ils ne le trompoienc
jamais , ou qu'il ne fût pas déjà corrompu , il ne
penseroit point à s'éloigner d'eux , lors même
que son corps n'auroit plus besoin de leur»
secours.
C'est donc mal-à-propos qu'on a cherché la
source delà sociabilité dans les seuls besoins sensibles & dans ce moyen puissant par lequel la Nature rapproche l'homme des Etres de son espèce,
pour en opérer la reproduction ; car , comme
c'est par-là qu'il est semblable à la bête, &
que cependant la bête ne vit point en état de société; ce moyen seul ne suffiroit pas pour établir
celle de l'homme. Aussi , je ne m'occupe que des
facultés qui le distinguent, & par lesquelles il est
porté à lier avec ses semblables un commerce
d'actions morales , d'où doit dériver toute association pour être juste.
Quand , dans un âge plus avancé , les facultés intellectuelles de l'homme commencent à
l'élever au dessus de ce qu'il voit , & qu'il parvient à appercevoir quelques lueurs au milieu des
ténèbres où nous sommes plongés , c'est alors
qu'un nouvel ordre de choses naît pour lui ; non
seulement
De la Sociabilité de F Homme. 277
seulement tout l'intéresse , mais combien cet intérêt ne doit-il pas s'accroître pour ceux qui lui
auront fait goûter le bonheur d'être homme, de
même que pour ceux à qui il pourroit le faire
goûter à son tour ?
A mesure qu'il marche dans la carrière de la
vie , ce lien social se fortifie encore par l'extension que reçoivent ses vues & ses pensées ;
enfin , au déclin de ses jours , ses forces venant
à dégénérer, il retombe corporellement dans
cet état de foiblesse qui avoit accompagné
son enfance , il devient pour la seconde fois l'objet de la pitié des autres hommes , & rentre de
nouveau sous leur dépendance , jusqu'à ce que
la Loi commune à tous les corps achevé de s'accomplir sur le sien & vienne en terminer le cours.
Que faut-il de plus pour convenir que l'hcmm^
n'étoit pas destiné à passer ses jours seul & san&
aucun lien social ?
On voit aussi que dans cette simple société
naturelle , il y a toujours des Etres qui donnent
& d'autres qui reçoivent ; qu'il y a toujours de
la supériorité & de la dépendance , c'est-à-dire A
qu'il y a le vrai modèle de ce que doit être la société politique.
C'est là cependant ce que ceux qui ont traité
de ces objets n'avoient pas considéré , lorsqu'ils
ont dit que l'état de Société étoit contraire à la
Nature ^ & que ne trouyant pas de moyen de
S 5 justifier
278 Source des Erreurs Politiques.
justifier cette Société , ni de la concilier avec
leurs principes de Droit naturel , ils ont pris la
résolution de la proscrire.
Pour nous , qui sentons l'indispensable nécessité de la liaison & de la fréquentation mutuelle
des hommes , nous ne serons point arrêtés parla
fausseté <3c l'injustice de quelques-uns des liens
qui les ont mis souvent en Corps social ; nous
serons très-persuadés même que les hommes ne
seroient pas nés , comme ils le sont , avec ces
besoins réciproques , <5c avec ces facultés qui
leur promettent tant d'avantages , s'il n'y avoit
pas aussi des moyens légitimes de les mettre
en valeur, & d'en retirer tous les fruits dont elles
sont susceptibles.
Or, l'usage de ces moyens , ne pouvant avoir
lieu que dans le commerce mutuel des individus,
& ce commerce , vu l'état actuel de l'homme ,
étant sujet à des inconvénients sans nombre, nous
ne rejetterons pas pour cela les Corps politiques ,
nous ne ferons qu'indiquer une base plus solide
que celle qu'on leur a donnée jusqu'à ce jour ,
&des principes plus satisfaisants.
Mais on doit voir actuellement que les ténèbres où les Politiques se sont enveloppés sur ce
point , ont la même source que ceux qui couvrent encore aujourd'hui les Observateurs de la
Nature ; c'est pour avoir, comme eux , confondu
le Principe avec son enveloppe , la force conventionnelle
Du premier empire de V Homme. 279
Ventionnelle de l'homme avec sa véritable force, qu'ils ont tout obscurci & tout défigure.
De plus , nous avons vu le peu de fruits
qu'ont produit toutes ces observations sur la Nature par lesquelles on a voulu la séparer d'une
Cause active & intelligente, dont le concours &
le pouvoir ont été démontrés d'une nécessité
absolue.
Nous saurons donc que la marche des Politiques étant semblable , doit être également infructueuse ; ils ont cherché dans l'hoiwne isolé
les principes des Gouvernements, & ils ne les y
ont pas plus trouvés, que les Observateurs n'ont
trouvés dans la Matière la source de ses effets
& de tous ses résultats.
Ainsi , de même qu'une circonférence sans
centre ne peut pas se concevoir, de même aucune de ces Sciences ne peut marcher sans son
appui; c'est pourquoi tous ces systèmes ne peuvent se soutenir , & tombent sans autre cause
que celle de leur propre débilité.
Si par son origine première , l'homme étoit
destiné à être chef & à commander, ainsi eue
nous l'avons assez clairement établi , quelle idée
devons-nous nous former de son Empire dans
ce premier état, & sur quels Etres appliqueronsnous son autorité? Sera-ce sur ses égaux ? mais
dans tout ce qui existe & dans tout ce que nous
pouvons concevoir j rien ne nous donne TexemS 4 jpfe
i2o Du premier empire de l'Homme:
pie d'une pareille Loi , tout nous dit au contraire
qu'il ne sauroit y avoir d'autorité que sur des
Etres inférieurs , & que ce mot & autorité porte
nécessairement avec lui-même l'idée de la supériorité ?
Sans nous arrêter donc plus long-temps à examiner sur quels Etres s'étendoient alors les droits
de l'homme , il nous suffit de reconnoître que ce
ne pouvoit être sur ses semblables. Si cet homme
fût resté dans ce premier état, il est donc certain que jamais il n'auroit régné sur des hommes , & que la Société politique n'auroit jamais
existé pour lui , parce qu'il n'y auroit point eu
pour lui de liens sensibles , ni de privation
intellectuelle , que son seul objet auroit été
d'exercer pleinement ses facultés , & non
comme aujourd'hui d'en opérer péniblement
la réhabilitation.
Lorsque l'homme se trouva déchu de cette
splendeur , & qu'il fut condamné à la malheureuse condition où il est réduit à présent , ses
premiers droits ne furent point abolis , ils ne
furent que suspendus , & il lui est toujours resté
le pouvoir de travailler & de parvenir par ses
efforts à les remettre dans leur première valeur.
Il pourroit donc même aujourd'hui gouverner
comme dans son origine , & cela , sans avoir
ses semblables pour sujets. Mais cet empire dont nous parlons, l'homme ne le peut
recouvrer
Du nouvel empire de F Homme. 281
recouvrer & en jouir que par les mêmes titres qui l'ont rendu maître autrefois , & ce n'est
absolument qu'en portant son ancien Sceptre,
qu'il parviendra à reprendre avec fondement le
nom de Roi. Ce fut là sa condition première ,
& celle à laquelle il peut encore prétendre par
l'essence invariable de sa nature ; en un mot ,
telle est son ancienne autorité, dans laquelle ,
nous le répétons, les droits d'un homme sur un
autre homme n'étoient pas connus , parce qu'il
étoit hors de toute possibilité que ces droits
existassent entre des Etres égaux , dans leur état
de gloire & de perfection.
Or , dans l'état d'expiation que l'homme subit aujourd'hui , non seulement il est à portée
de recouvrer les anciens pouvoirs dont tous les
hommes auroient joui, sans que leurs sujets fussent pris parmi leur espèce , mais il peut acquérir encore un autre droit dont il n'avoit pas
la connoissance dans son premier état; c'est
celui d'exercer une véritable autorité sur d'autres hommes ; & voici d'où ce pouvoir esc
provenu.
Dans cet état de réprobation où l'homme est
condamné à ramper, & où il n'apperçok que le
voile & l'ombre de la vraie lumière, il conserve plus ou moins le souvenir de sa gloire , il
nourrit plus ou moins le désir d'y remonter , le
tout en raison de l'usage libre de ses facultés intellectuelles ,
28 1 Du nouvel empire de l'Homme.
tellectuelles, en raison des travaux qui lui sont
préparés par la justice, & de l'emploi qu'il doit
avoir dans Y œuvre.
Les uns se laissent subjuguer, & succombent
aux écueils semés sans nombre dans ce cloaque
élémentaire, les autres ont le courage & le bonheur de les éviter.
On doit donc dire que celui qui s'en préservera le mieux, aura le moins laissé défigurer
l'idée de son Principe, & se sera le moins éloigné de son premier état. Or, si les autres hommes n'ont pas fait les mêmes efforts, qu'ils
n'aient pas les mêmes succès , ni les mêmes
dons; il es: clair que celui qui aura tous ces
avantages sur eux, doit leur être supérieur,
& les gouverner.
Premièrement il leur sera supérieur par le
fait même , parce qu'il y aura entr'eux & lui
une différence réelle fondée sur des facultés &
des pouvoirs dont la valeur sera évidente ; il le
sera en outre par nécessité, parce que les autres
hommes s'étant moins exercés , & n'ayant pas
recueilli les mêmes fruits , auront vraiment besoin de lui, comme étant dans l'indigence & dans
l'obscurcissement de leur propres facultés.
S'il est un homme en qui cet obscurcissement
aille jusqu'à la dépravation , celui qui se sera préservé de l'un & de l'autre,devient son maître non
seulement par le fait & par nécessité , mais encore
Du Pouvoir Souverain. 18 j
core par devoir. Il doit s'emparer de lui, & ne
lui laisser aucune liberté dans sqs actions , tant
pour satisfaire aux loix de son Principe, que
pour la sûreté & l'exemple de la Société ; il doit
enfin exercer sur lui tous les droits de l'esclavage
& de la servitude ; droits aussi justes & aussi
réeîs dans ce cas-ci , qu'inexplicables & nuls
dans toute autre circonstance.
Voilà donc quelle est la véritable origine de
l'empire temporel de l'homme sur ses semblables , comme les liens de sa nature corporelle
ont été l'origine de la première société.
Cet empire toutefois , loin de contraindre &
de gêner la société naturelle , doit être regardé
comme en étant le plus ferme appui, & le moyen
le plus sûr par lequel elle puisse se soutenir, soit
contre les crimes de ses membres , soit contre
les attaques de tous ses ennemis.
Celui qui s'en trouve revêtu , ne pouvant être
heureux qu'autant qu'il se soutient dans les
vertus qui le lui ont fait acquérir , cherche pour
son propre intérêt à faire le bonheur de ses sujets. Et qu'on ne croie pas que cette occupation
doive être vaine & sans fruit ; car l'homme dont
nous offrons ici l'idée , ne peut être tel sans
avoir en lui tous les moyens de se conduire avec
certitude, & sans que ses recherches ne lui rendent des résultats évidents.
En effet, la lumière qui éclairoit l'homme dans
son
284 &* la Dignité des Rois.
son premier état , étant une source inépuisable!
de facultés & de vertus , plus il peut s'en rapprocher , plus il doit étendre son empire sur les
hommes qui s'en éloignent , & aussi plus il doit
connoître ce qui peut maintenir Tordre parmi
eux , & assurer la solidité de l'Etat.
Par le secours de cette lumière, il doit pouvoir embrasser, & soigner avec succès toutes
les parties du Gouvernement , connoître évir
demment les vrais principes des Loix & de
la Justice , les règles de la discipline militaire , les droits des Particuliers & les siens ,
ainsi que cette multitude de ressorts qui sont
les mobiles de l'Administration.
Il doit même pouvoir porter ses vues & étendre son autorité jusque sur ces parties de l'Administration , qui n'en font pas aujourd'hui
l'objet principal dans la plupart des Gouvernements , mais qui , dans celui dont nous parlons , en doivent être le plus ferme lien , savoir, la Religion & la guérison des maladies*
Enfin, il n'est pas jusqu'aux Arts, soit d'agrément , soit d'utilité , dont il ne puisse diriger la marche & indiquer le véritable goût.
Car le flambeau qu'il est assez heureux d'avpir
à la main, répandant une lumière universelle,
doit l'éclairer sur tous ces objets , & lui en
laisser voir la liaison.
Ce tableau, tout chimérique qu'il doit paroitre,
De la Dignité des Rois. 28 j
roître , n'a cependant rien qui ne soit conforme
à l'idée que nous nous trouverons avoir des
Rois , quand nous la voudrons approfondir.
En réfléchissant sur le respect que nous leur
portons , ne verrons-nous pas que nous les regardons comme devant être l'image & les représentants d'une main Supérieure, & comme
tels susceptibles de plus de vertus , de force ^
de lumière & de sagesse que les autres hommes ? N'est-ce pas avec une sorte de regret
que nous les voyons exposés aux foiblesses de
l'humanité ? Et ne semblerioas-nous pas désirer qu'ils ne se fissent jamais connoître que par
des actes grands & sublimes comme la main
qui est censée les avoir placés tous sur le Trône ?
Que dis-je , n'est-ce pas sous cette autorité
sacrée qu'ils s'annoncent , & qu'ils font valoir
tous leurs droits ? Quoique nous n'ayions
pas la certitude qu'ils agissent par elle , n'estce pas de ce que nous en sentons la possibilité , que naît cette espèce d'effroi qui résulte de leur puissance , & cette vénération
qu'ils nous inspirent ?
Tout ceci nous indique donc que leur première origine est supérieure aux pouvoirs & à
la volonté des hommes , & doit nous confirme^
dans l'idée que j'ai présentée , que leur source
est au dessus de celles que la Politique leur a
cherché.
Quant
2 86 De la Science des Rois.
Quant à ces facultés & à ces vertus innombrables que nous avons montrées, comme devant
se trouver dans les Rois qui auroient recouvré
leur ancienne lumière ; ce sont encore les
Chefs des Sociétés établies qui nous les annoncent, puisqu'ils agissent comme ayant la jouissance de tout ce que nous sentons devoir être
en eux.
Leur nom n'est-il pas le sceau de toutes les
puissances qu'ils versent dans leur Empire ?
Généraux , Magistrats , Princes , tous les Ordres de l'Etat ne tiennent-ils pas d'eux leur autorité , & lorsque cette même autorité se transmet de main en main jusqu'aux derniers rameaux de l'arbre social , n'est-ce pas toujours
en vertu de la première émanation ? Ne faut-il
pas même toujours leur attache pour l'exercice
des talents utiles , & quelquefois pour celui des
talents qui ne sont qu'agréables ?
Dans tous ces cas , les Souverains nous
donnent eux-mêmes un signe évident qu'ils 0
sont comme le centre & la source, d'où doivent sortir tous les privilèges & tous les pouvoirs qu'ils communiquent ? Car l'acte même
de cette communication , & les formalités
qui l'accompagnent, montrent toujours qu'ils
sont , ou qu'ils peuvent être dirigés dans leur
choix par une lumière sûre , & qu'ils sont éclairés sur la capacité des sujets à qui ils confient
une
De la Science des Rois. 287
une partie de leurs droits. Et même ces précautions de leur part , ainsi que les décisions
qui en résultent, supposent non seulement leur
capacité personnelle y mais encore elles en sonc
comme autant de témoignages.
Car toutes les informations que les Souverains font prendre dans les différents cas qui se
présentent, <5c l'adhésion qu'ils apportent aux lumières & aux décisions de leurs différents Tri*
bunaux, ne doivent point être regardées comme
des suites de leur ignorance sur les différentes
matières soumises à leur Législation. Ce n'est
point qu'ils soient censés ne pouvoir connoître
tout par eux-mêmes , au contraire , on ne peut
se dispenser de le supposer , puisque ce sont
eux mêmes qui créent ces jurisdictions. Mais
c'est que faisant dans le temporel les fonctions
d'un Etre vrai & infini , ils sont chargés %
comme lui , de l'action totale & infinie , &
sont , comme lui , dans la nécessité indispensable de ne pouvoir opérer les actions bornées &
particulières , que par leurs attributs & par les
agents de leurs facultés.
Si nous entrions dans le détail de tous les
ressorts qui agissent & soutiennent les Gouvernements politiques, nous en ferions la même
application aux facultés des Chefs qui les dirigent ; l'exercice de la Justice , tant civile que
criminelle , quoique se faisant par d'autres
mains
288 De la Légitimité des Souverains*
mains que les leurs , mais toujours par leur au.
torité , annonceroit assez clairement qu'ils
pourroient avoir les moyens de découvrir les
droits & les fautes de leurs Sujets , & de fixer
avec certitude l'étendue & le soutien des uns ,
en même temps que la réparation des autres.
Le soin qu'ils prennent de veiller à la conservation des Loix du Gouvernement, à la pureté
des mœurs, au maintien des Dogmes & des
pratiques de la Religion , à la perfection des
Sciences & des Arts , tout cela , dis-je , nous
rappelleroit qu'il doit être en eux une lumière
féconde qui s'étend à tout , & par conséquent
qui connoît tout.
Nous ne nous écartons donc point de la Vérité, en attribuant à l'homme revêtu de tous les
privilèges de son premier état , les avantages
dont les Rois nous retracent si sensiblement
l'image, & nous pouvons dire avec raison qu'ils
nous instruisent par - là , de ce que l'homme
pourroit & devroit être , même au milieu de !a
Région impure qu'il habite aujourd'hui.
Je ne me dissimule pas cependant , la multitude d'objections que doit faire naître ce
point de vue sous lequel je viens de présenter
les Rois , & en général tous les Chefs des Sociétés. Accoutumés, comme sont les hommes,
à expliquer les choses par elles-mêmes , & non
par leur principe , il doit être nouveau pour
eux
Des Gouvernements légitimes. 289
eux cTapperccvoir , à tous leurs droits & à toutes leurs puissances , une source qui n'est plus à
eux, mais qui néanmoins est si analogue avec eux.
Aussi étant peu faits à ces principes, ils corn*
menceront par me demander quelle preuve les
Nations pourront avoir de la légitimité de leurs
Chefs , & sur quoi elles pourront juger que ceux
qui en occupent la place, ne les ont point abusées.
Je ne crains pas de me trop avancer, en disant que les témoignages en seront évidents,
soit pour les Chefs, soit pour les Sujets, qui
auront su faire un juste & utile usage de leurs
facultés intellectuelles , & je renvoie pour cet
article , à ce que j'ai dit précédemment sur les
témoignages d'une Religion vraie. La même réponse peut servir à l'objection présente , parce
que l'Institution sacrée & l'Institution politique ne devroient avoir que le même but , le
même guide & la même Loi ; aussi devroientelles toujours être dans la même main , & lorsqu'elles se sont séparées , elles ont perdu de
vue l'une & l'autre , leur véritable esprit , qui
consiste dans une parfaite intelligence & dans
l'union.
La seconde question qu'on pourra me faire ,
c'est de savoir , si en admettant la possibilité
d'un Gouvernement , tel que celui que je viens
de représenter , on peut en trouver des exemples sur la Terre.
T Je
290 Des Gouvernements légitimes.
Je ne serois pas cru , sans douce , si je voulois persuader que tous les Gouvernements établis sont conformes au modèle qu'on vient de
voir , parce qu'en effet le plus grand nombre
en est très-éloigné : mais je prie mes semblables, d être bien convaincus que les vrais Souverains, ainsi que les légitimes Gouvernements,
ne sont pas des Etres imaginaires, qu'il y en a eu
de tout temps , qu'il y en a actuellement , &
qu'il y en aura toujours , parce que cela entre
dans l'Ordre universel, parce qu'enfin cela tient
au Grand Œuvre, qui est autre choseque laPierre
philosophale.
Une troisième difficulté, qui se présentera
naturellement d'après les principes qui ont été
établis , c'est d'y avoir vu que tout homme par
sa nature, peut espérer de recouvrer la lumière qu'il a perdue , & cependant que je reconnaisse des Souverains parmi les hommes ;
car , si chaque homme parvient au terme de
sa réhabilitation , quels seront les Chefs ? Tous
les hommes ne seront-ils pas égaux , ne serontils pas tous des Rois?
Cette difficulté ne peut plus subsister , après
ce que j'ai dit sur les obstacles qui arrêtent
si souvent l'homme dans sa carrière , & qui ,
multipliés encore par ses imprudences & l'usage
faux de sa volonté , sont de sa part , si rare-»
ment , & si inégalement surmontés.
On
De £ Institution Militahè. £$t
On pourroit même rappeller ici ce que j'ai
dit sur les différences naturelles des facultés
intellectuelles des hommes , où Ton a pu remarquer , qu'en ne les comparant même que
sous ce point de vue , il resteroit toujours une
inégalité entr'eux , mais inégalité qui ne leur
Seroit point pénible , & qui ne les humilieroit pas > parce que leur grandeur seroit réelle
dans chacun d'eux , & non pas relative , comme celle qui n'est que conventionnelle &
arbitraire.
C'est ce qui nous est représenté en quelque
sorte dans les loix de l'institution Militaire ,
celui de tous les ouvrages des hommes qui nous
peigne le plus fidellement l'état premier , &
qui , comme tel, est le plus noble de tous leurs
Etablissements ; quoique n'ayant pas une base
plus vraie , ni plus solide que leurs autres œuvres, il ne doive tenir aux yeux de l'homme
sensé, que le premier rang dans l'ordre des préjugés; mais, je le répète, il est si noble, il
eijgage à Tant de vertus , qu'on oublie presque qu'il auroit besoin d'être vrai.
Ainsi , regardant cette institution , comme
celle qui s'applique le mieux au Principe de
l'homme, nous remarquerons que tous les Membres qui composent un corps Militaire, sont
censés revêtus & doués chacuft des facultés
particulières qui sont propres à leur grade. Ils
T 2 sont
291 De C Institution Militaire.
sont censés, chacun dans leur classe, avoir atteint
ôc rempli le but qui leur est assigné.
Cependant , quoique ces Membres soient tous
inégaux , il n'y a point de difformité dans leur
assemblage , ni d'humiliation pour les individus, parce que le devoir de chacun est fixe,
& que là il n'est pas honteux d'être inférieur
aux autres Membres du même Corps , mais seulement d'être inférieur à son Grade.
En même temps , ces corps Militaires , étant
composés de Membres inégaux, ne peuvent jamais demeurer un moment sans Chef, puisqu'il y aura toujours un de ces Membres qui
sera supérieur à l'autre.
Si ces Corps n'étoient pas l'ouvrage de la
main de l'homme , les différences & la supériorité de leurs Membres seroient fixes , & ce
seroit la qualité & le prix réel du sujet qui
serviroient de règle. Mais , lorsque le Législateur n'est pas conduit par sa vraie lumière,
& que cependant il a toujours à agir , il y
suppiée en établissant une valeur & un mérite plus faciles à connoître, & qui n'ont besoin que du secours des yeux corporels pour
être déterminés. C'est l'ancienneté , qui , après
la différence des Grades , fixe les droits dans
les corps Militaires , & n'y eût - il que deux
Soldats dans un Poste , la Loi veut que le plus
ancien commande l'autre.
Cette
De F Inégalité des Hommes. 293
Cette Loi , toute factice qu'elle soit , n'estelle pas un indice de la justesse du principe que j'ai exposé , & en supposant tous
les hommes en possession de leurs Privilèges ,
comme il' n'y auroit jamais une entière égalité
entr'eux , ne pourroit-on pas croire qu'ils
auroient toujours des Rois ?
Ce seroit néanmoins la plus grande des absurdités, que de prendre cette comparaison à la
lettre ; les corps Militaires , n'étant que l'ouvrage de l'homme , ne peuvent avoir que des
différences conventionnelles, aussi laie fupérieur
& l'inférieur sont par leur nature de la même
espèce , & malgré ces distinctions si imposantes, tout s'y ressemble au fond, puisque ce
sont toujours des hommes dans la privation.
Mais dans TOrdre naturel , si chaque homme
parvenoit au dernier degré de sa puissance ,
chaque homme alors seroit un Roi. Or, de
même que les Rois de la Terre ne reconnoîssent pas les autres Rois pour leurs Maîtres , &
que , par conséquent , ils ne sont point sujets
les uns des autres ; de même, dans le cas dont
il s'agit , si tous les hommes étoient pleinement
réhabilités dans leurs droits , les Maîtres & les
Sujets des hommes ne pourroient pas se trouver
parmi des hommes, & ils seroient tous Souverains dans leur Empire. Mais, je le répète, ce
n'est pas dans l'état actuel des choses, que tes
T 3 hommes.
2^4 De V Inégalité des Hommes.
hommes parviendront tous à ce degré de grandeur & de perfection , qui lçs rendroit indépendants les uns des autres ; ainsi , depuis que cet
état de réprobation subsiste , s'ils ont toujours
eu des Chefs pris parmi eux, il faut s'attendre
qu'ils en auront toujours , & cela est mêmç
indispensable, jusqu'à ce que ce temps de
punition soit entièrement accompli.
C'est donc avec confiance que j'établis sur la
réhabilitation d'un homme dans son Principe ,
l'origine de son autorité sur ses semblables ,
celle de sa puissance , & de tous les titres de
la Souveraineté politique.
Je ne crains pas même d'assurer que c'est le
seul & unique moyen d'expliquer tous les
droits , & de concilier la multitude d'opinions différentes que les Politiques ont enfantées
sur cette matière ; parce que , pour reconnoître
une supériorité dans un Etre , sur les Etres de la
même classe , cç n'est pas dans ce en quoi il
leur ressemble qu'il faut la chercher , mais dans
ce en quoi il peut en être distingué.
Or , par leur nature actuelle , les hommes
étant condamnés à la privation, se ressemblent
tous absolument par cet endroit , à quelques
nuances près ; ce n'est donc qu'en s'efforçant de
faire disparoître cette privation , qu'ils peuvent espérer d'établir des différences réelles
çjtfr'eux,
Du Flambeau des Gouvernements. 295
Je crois aussi ne pas pouvoir offrir à mes
semblables , un tableau plus satisfaisant , que
celui de cette Société que nous avons vue établie précédemment sur les besoins corporels de
l'homme , & sur le désir qu'il a de connoître ;
& lui donner un Chef tel que je viens de
le peindre, c'est complétera confirmer l'idée
naturelle que nous portons tous secrètement en
nous , de l'homme social & du principe des
Gouvernements.
En effet, nous n'y verrions régner qu'un ordre & une activité universelle , qui formeroient
un tissu de délices & de joie pour tous les
Membres du Corps politique ; nous verrions
que leurs maux corporels mêmes eussent trouvé
là des adoucissements; parce que, selon que je
l'ai indiqué , la lumière qui eût dirigé l'association, enauroit embrassé & éclairé toutes les parties. Alors, c'eût été au milieu des choses périssables , nous présenter l'image la plus grande &
l'idée la plus juste de la perfection ; c'eût été
rappeller cet heureux âge qu'on a dit n'exister
que dans l'imagination des Poètes , parce que,
nous en étant éloignés & n'en çonnoissant plus
la douceur , nous avons eu la foiblesse de croire
que , puisqu'il avoit passé pour nous , il devoit
avoir cessé d'être.
En même temps , si telle est la Loi qui deyroit lier & gouverner les hommes ; si c'est ta
T4 le
i<)6 De la Soumission aux Souverains!
le seul flambeau qui puisse, sans injustice , les
réunir en corps, il est donc certain, qu'en
l'abandonnant , ils ne peuvent s'attendre qu'à
l'ignorance, &à toutes les misères inévitables
pour ceux qui errent dans l'obscurité.
Alors, si par l'examen que Ton va voir des
Gouvernements reçus , il se trouve dans eux des
difformités , on pourra conclure avec raison
qu'elles ne subsistent que par Téloignement de
cette même lumière , & parce que ceux qui
ont fondé les Corps politiques n'en ont pas
connu les principes , ou que leurs successeurs en
ont laissé altérer la pureté.
Mais , avant d'entreprendre cet important
examen , je dois tranquilliser les Gouvernements ombrageux , qui pourroient s'alarmer de
mes sentiments , & craindre , qu'en dévoilant
leur défectuosité, j'anéantisse le respect qui
leur est dû; &, quoique j'aie déjà montré,
dans quelques endroits du sujet qui m'occupe
actuellement , ma vénération pour la personne
des Souverains , autant que pour leur caractère , il est convenable de réitérer ici cette protestation , afin de bien persuader à tous ceux
qui liront cet Ouvrage , que je né respire que
l'ordre & la paix, que je fais à tous les Sujets
un devoir indispensable de la soumission à
leurs Chefs , & que je condamne sans réserve
toute insubordination & toute révolte , comme
étant
De la Soumission aux Souverains. 297
étant diamétralement contraires aux principes
que je me suis proposé d'établir.
On ne pourra se dispenser d'ajouter foi à
cette authentique déclaration , lorsqu'on voudra
se rappeller ce que j'ai établi précédemment sur
la Loi qui doit ici-bas diriger l'homme dans
toute sa conduite. N'ai-je pas montré que l'enchaînement de ses souffrances n'étoit qu'une
suite du faux usage de sa volonté ; que l'usage
de cette volonté n'étoit devenu faux que
quand l'homme avoit abandonné son guide ,
& que , par conséquent , s'il avoit la même
imprudence aujourd'hui , il ne feroit par-là
que perpétuer ses crimes & augmenter d'autant ses malheurs ?
Je condamne absolument la rébellion , dans
le cas même où l'injustice du Chef <5c du Gouvernement seroit à son comble , & où ni l'un
ni l'autre ne conserveroit aucunes traces des
pouvoirs qui les constituent; parce que , toute
inique, toute révoltante que pourroit être une
pareille Administration , j'ai fait voir que
ce n'est point le Sujet qui a établisses Loix politiques & ses Chefs , ainsi ce n'est point à lui à
les renverser.
Mais il faut en donner des raisons plus sensibles encore ; si le mal n'est que dans l'Administration, & que le Chef se soit conservé dans cette
force 6c ces droits incontestables que nous lui
supposons
i$$ De la Soumission aux Souverains.
supposons, comme étant le fruit de son travail &
des exercices qu'il aura faits , il aura en lui toutes les facultés nécessaires, pour démêler le vice
du Gouvernement & pour y remédier , sans que
le Sujet soit dans le cas d'y porter la main.
Si le vice est en même temps, dans le Gouvernement & dans le Chef, mais que le Sujet ait
su s'en préserver, en remplissant cette obligation
commune à tous les hommes de ne jamais s'écarter de la Loi invariable qui doit les conduire,
celui-ci saura se mettre à couvert des vexations,
sans employer la violence ; ou bien il saura reconnoître si ce n'est point d'une main supérieure que part le fléau , alors il se gardera d'en,
murmurer , ni de s'opposer à la Justice.
Enfin , si le vice étoit à la fois dans le Chef,
dans l'Administration & dans le Sujet , alors il
ne faudroit plus me demander ce qu'il y auroit
à faire ; car ce ne seroit plus un Gouvernement,
ce seroit un brigandage ; or , pour les brigandages, il n'y a, pas de Loix.
Il seroit même inutile d'annoncer aux hommes dans un pareil désordre, que plus ils s'y
livreront , plus ils s'attireront de souffrances &
d'afflictions ; que l'intérêt de leur vrai bonheur
leur défendra toujours de repousser l'injustice
par l'injustice , & que les maux les poursuivront , tant qu'ils ne s'efforceront pas de plier
leur pensée & leur volonté à leur règle naturelle.
De la Soumission aux Souverains. 299
relie. Ces discours ne trouveroient aucun accès
dans cette confusion tumultueuse ; car ils sont
le langage de la raison, & l'Etre livré à luimême ne raisonne point.
Qu'on ne m'objecte pas de nouveau, cette difficulté de savoir à quels signes chacun pourra
discerner si les choses sont ou non dans l'ordre,
& quand on devra agir ou s'arrêter. J'ai assez fait
entendre que tout homme étoit né pour avoir la
certitude de la légitimité de ses actions, qu'elle
est indispensable pour fixer la moralité de toute
sa conduite, & qu'ainsi tant que cette preuve
lui manque, il s'expose s'il fait un pas.
D'après cela, l'on peut juger si je permets à
l'homme la moindre imprudence , & à plus forte
raison le moindre acte de violence & d'autorité
privée.
Je crois donc que cet aveu de ma part peut
rassurer les Souverains sur les principes qui me
conduisent; ils n'y verront jamais qu'un attachement inviolable pour leur personne, & que le
plus sublime respect pour le rang sacré qu'ils
occupent ; ils y verront que même s'il y avoit
parmi eux des usurpateurs & des tyrans, leurs
Sujets n'auroient aucun prétexte légitime , pour
leur porter la moindre atteinte.
Si des Rois lisoient jamais cet écrit, ils ne se
persuaderoient pas , je pense , que par cette
§oumi$sion que je leur voue, j'augmente en rien
leurs
300 Des Obligations des Rois.
leurs pouvoirs, 5c que je les dispense de cette
obligation où ils sont comme hommes, d'assujettir leur marche à la règle commune qui devroit
nous diriger tous.
Au contraire , si ce n'est que par l'intime
connoissance qu'ils sont censés avoir de cette
règle, & par leur fidélité à l'observer qu'ils ont
dû porter Ip titre de Rois, leur rendre le droit
de s'en écarter , ce seroit favoriser l'imposture ,
& insulter au nom même qui nous les fait
honorer.
Ainsi , si le sujet n'a pas le droit de venger
une injustice de leur part, ils doivent savoir
qu'ils ont encore moins celui d'en commettre ;
parce qu'en qualité d'hommes, le Souverain &
le Sujet ont la même Loi ; que l'Etat politique
ne change rien à leur nature d'Etres pensants ;
qu'il n'est qu'une charge de plus pour tous les
deux, & que l'un & l'autre ne peuvent & ne
doivent rien faire par eux-mêmes ?
J'ai pensé qu'il étoit à propos de faire cette
formelle déclaration avant d'entrer dans l'examen des Corps politiques , & je crois actuellement pouvoir suivre mon dessein sans inquiétude , parce que tout défectueux que paroîtroient les Gouvernements, je ne peux plus être
soupçonné de travailler à leur ruine ; puisqu'au contraire tout ce que j'aurois à ambitionner , ce seroit de leur faire goûter les seuls
moyens
De l'Instabilité des Gouvernements. 301
moyens qui soient évidemment propres à leur
bonheur & à leur perfection.
En premier lieu, ce qui doit faire p ésumer
que la plupart des Gouvernements n'ont point
eu pour base le principe que j'ai établi ci-devant; savoir , la réhabilitation des Souverains
dans leur lumière primitive, c'est que presque
tous les Corps politiques qui ont existé sur la
terre, ont passé.
Cette simple observation ne nous permet
gueres d'être persuadés qu'ils eussent un fondement réel , & que la Loi qui lesavoit constitués,
fût la véritable ; car cette Loi dont je parle
ayant, par sa nature, une force vivante & invincible , tout ce qu'elle auroit lié devroit être indissoluble, tant que ceux qui auroient été préposés pour en être les ministres, ne l'auroient
pas abandonnée.
Il faut donc , ou qu'elle ait été méconnue dans
l'origine des Gouvernements dont il s'agit , ou
qu'elle ait été négligée dans les temps qui ont
suivi leur institution, parce que sans cela ils
subsisteroient encore.
Et certainement, ceci ne répugne point à l'idée
que nous portons tous en nous, de la stabilité des
effets d'une pareille Loi ; selon les notions de vérité qui sont dans l'homme , ce qui est ne passe
point, & la durée est pour nous la preuve de
la
301 De l' Instabilité des Gouvernements.
la réalité des choses. Lors donc que les hommes
se sont accoutumés à regarder les Gouvernements comme passagers & sujets aux vicissitudes, c'est qu'ils les ont mis au rang de toutes les
institutions humaines, qui n'ayant que leurs caprices, & leur imagination déréglée pour appui,
peuvent vaciller dans leurs mains, & être anéanties par un autre caprice.
Néanmoins , & par une contradiction intolérable, ils ont exigé notre respect pour ces sortes
d'établissements dont eux-mêmes reconnoissent
la caducité.
N'est-il pas certain alors que dans leur aveuglement même, le Principe leur parloit encore ,
& qu'ils sentoient que toutes vicieuses & toutes
fragiles que fussent leurs Institutions sociales ,
elles en représentoient une qui ne devoit avoir
aucun de ces défauts}
Ceci seroit suffisant pour appuyer ce que j'ai
avancé sur la Loi fixe qui doit présider à toute
Association ; mais , sans doute , malgré l'idée
que nous avons tous d'une pareille Loi , on hésitera toujours à y ajouter foi , parce qu'ayant vu
disparoître tous les Empires , il devient comme
évident qu'ils ne peuvent pas être durables , &
on aura peine à croire qu'il y en ait qui n'aient
point passé.
C'est cependant une des vérités que je puisse
le mieux affirmer, & je ne m'avance point trop,
en
Des Gouvernements stables. 3 o j
en certifiant à mes semblables, qu'il y a des Gouvernements qui se soutiennent depuis que l'homme est sur la terre, & qui subsisteront jusqu'à
la fin du temps; & cela, par les mêmes raisons
qui m'ont fait dire qu'ici-bas il y avoit toujours
eu, & qu'il y auroic toujours des Gouvernements
légitimes.
Je n'ai donc point eu tort de faire entendre
que si les Corps politiques qui ont disparu de
dessus la terre , avoient été fondés sur un Principe vrai , ils seroient encore en vigueur ; que
ceux qui subsistent aujourd'hui, passeront infailliblement , s'ils n'ont un pareil principe pour
base , & que s'ils s'en étoient écartés , le meilleur moyen qu'ils eussent de se soutenir, ce seroit de s'en rapprocher.
Par la durée dont j'annonce qu'un Gouvernement est susceptible, il est clair que je n'entends parler que d'une durée temporelle , puis*
qu'ils ne sont établis que dans le temps. Mais
quoiqu'ils dussent finir avec les choses , ce seroit toujours jouir de la plénitude de leur action,
que de la porter jusqu'à ce terme ; 5c c'est-la ce
qu'ils pourroient espérer, s'ils savoient s'appuyer
de leur Principe.
Je ne m'arrêterai point à citer pour preuve,
cet orgueil avec lequel les Gouvernements vantent leur -ancienneté , ni les soins qu'ils se donnent pour reculer leur origine; je ne rappellerai
point
304 JDes Gouvernements stables.
point non plus, les précautions qu'ils prennent
pour leur conservation 2c pour leur durée , ni
tous ces établissements qu'ils forment sans cesse,
dans des vues éloignées , & dont les fruits ne
peuvent être recueillis qu'après des siècles ; on
voit que ce seroient là autant d'indices secrets
de la persuasion ou ils sont qu'ils devroient être
permanents.
Alors donc , je le répète , dès que nous voyons
s'éteindre un Etat, nous pouvons présumer sans
crainte, que sa naissance n'a pas été légitime, où
que les Souverains qui l'ont gouverné successivement, n'ont pas tous cherché à se conduire par
la lumière de ce flambeau naturel que nous
leur rappelions comme devant être le guide
de l'homme & le leur.
Par la raison contraire, il ne seroit pas encore temps de prononcer sur les Gouvernements actuels , si nous n'avions que ce seul
motif pour diriger nos jugements , parce
que , tant que nous les verrions subsister ,
nous pourrions les supposer conformes au
Principe qui devroit les constituer tous , &
ce ne seroit que leur destruction qui nous
découvriroit s'ils sont défectueux.
Mais il est d'autres points de vue sous lesquels nous avons encore à les considérer, &
qui peuvent nous aider à nous instruire de
leurs défauts & de leurs irrégularités.
Le
De la Différence des Gouvernements. 305
Le second vice que nous ne pouvons nous
dissimuler dans les Gouvernements admis ,
c'est qu'ils sont différents les uns des autres : Or , si c'étoit un Principe vrai qui les
eût formés , ce Principe étant unique & toujours le même , se seroit manifesté par-touc
de la même manière , & tous les Gouvernements qu'il auroit produit seroient semblables. Ainsi , dès qu'il y a de la disparité entr'eux, nous ne pouvons plus admettre l'Unité
de leur Principe , & très certainement il doit
y en avoir parmi eux qui soient illégalement
établis.
Je ne m'arrête point à ces différences locales p
qui étant amenées par les circonstances & par le
cours continuel des choses , doivent journellement se faire sentir dans l'administration,.
Comme la marche de cette administration doic
être réglée elle-même par le Principe constitutif universel , loin que les différences qu'elle
admettra, selon les temps & les lieux , le puissent altérer , elles nous montreront bien plutôt sa sagesse & sa fécondité»
Je ne dois donc compter dans ce momentci que les différences fondamentales , qui
tiennent à la constitution de l'Etat.
De ce nombre sont les différentes for-»
mes de Gouvernement , dont je n'envisagerai
que les deux principales , parce que toutes
V les
306 Delà Différence des Gouvernements.
les autres y tiennent plus ou moins; savoir,
celle où la suprême puissance est dans une
seule main , & celle où elle est à la fois dans
plusieurs.
Si de ces deux sortes de Gouvernements l'on
suppose que Tune est conforme au Principe,
il est bien à présumer que l'autre y est opposée ; car l'une & l'autre étant si différences , ne peuvent pas raisonnablement avoir la
même base , ni la même origine.
Je ne puis , par conséquent , admettre cette
opinion généralement reçue , qui détermine la
forme d'un Gouvernement d'après sa situation ,
son étendue & d'autres considérations de cette
nature , par lesquelles on prétend fixer Tespece
de Législation la plus convenable à chaque
Peuple ou à chaque Contrée.
Selon cette règle, ce seroit dans les Causes
secondaires que se trouveroit absolument la raison constitutive d'un Etat , & c'est ce qui répugne entièrement à l'idée que j'ai déjà donnée de cette Cause ou de ce Principe constitutif. Car, comme Principe, il doit dominer par-tout, diriger tout. Etant lumineux , il
peut , il est vrai , s'accommoder aux circonstances que je viens de citer, mais il ne doit
jamais plier devant elles au point de se dénaturer , & de produire des effets contradictoires. En un mot , ce seroit renouveller l'erreur
Du Gouvernement d'un seul. 3 07
reur que nous avons dévoilée en parlant de la
Religion ; c'est-à-dire , que ce seroit chercher
dans l'action & les Loix des choses sensibles ,
la source d'un Principe vrai , pendant que ce
sont elles qui l'éloignent & qui le défigurent.
Ainsi je persiste à soutenir que des deux formes de Gouvernements, dont je viens de parler,
il y en a nécessairement une qui doit être vicieuse.
Si l'on me pressoit absolument de me décider sur celle qui mérite la préférence , quoique mon plan soit plutôt de poser les Principes , que de donner mon avis , je ne pourrois me dispenser d'avouer que le Gouvernement d'un seul , est sans contredit , le plus
naturel , le plus simple & le plus analogue
aux véritables Loix , que j'ai exposées précédemment comme étant essentielles à l'homme.
C'est en effet, dans lui-même & dans le
flambeau qui l'accompagne > que l'homme doit
puiser ses conseils & toutes ses lumières ; si cet
homme est Roi , ses devoirs comme homme, ne
changent pas , ils ne font que s'étendre. Ainsi ,
dans ce rang élevé , ayant toujours le même
oeuvre à faire , il a aussi toujours les mêmes
secours à espérer.
Ce n'est donc point dans les autres Membres de son Etat , qu'il doit chercher ses guides , & s'il est homme , il saura se suffire à
lui-même. Toutes les mains qui seront néV 2 cessairem^nt
508 Du Gouvernement d'un seul.
cessairemenc employées dans l'Administration ,
quoiqu'étant l'image du Chef, chacune dans
leur classe, n'auront pour objet que de le seconder, & nullement de l'instruire & de l'éclairer , puisque nous avons reconnu en lui la source
des immenses pouvoirs qui se répandent dans
tout son Empire*
Donc , si nous concevons qu'un homme puisse
réunir en lui ces privilèges , il seroit très-inutile qu'il y eût à la fois plusieurs hommes à
la tête d'un Gouvernement , puisqu'un seul peut
alors la même chose que tous les autres.
Ainsi, quelques avantages qu'on voulût trouver
dans le Gouvernement de plusieurs, je ne pourrois regarder cette forme comme la plus parfaite , parce qu'il y auroit un défaut qui seroit la superfluité , & que dans l'idée que nous
portons en nous d'un Gouvernement vrai , il
ne doit point s'y trouver de défauts.
Cependant , quoique je donne la préférence
au Gouvernement d'un seul , je ne décide point
encore que tous ceux qui ont cette forme soient
vrais , selon toute la régularité du principe.
Car enfin , même parmi les Gouvernements
d'un seul, il se trouve encore des différences
infinies.
Dans les uns , le Chef n'a presque aucune
autorité; dans les autres, il en a une absolue;
dans d'autres , il tient le milieu entre la dépendance
De la Rivalité des Gouvernements. 309
pendance & le despotisme; rien n'est fixe , rien
n'est stable en ce genre. C'est pour cela qu'il
est très-probable , que ce n'est pas encore par
cette Loi invariable , dont nous nous occupons
qu'ont été dirigés tous les Gouvernements où la
puissance est dans une seule main , & qu'ainsi
nous ne devons pas les adopter tous.
Mais le troisième, & en même temps le plus
puissant motif, qui doit" nous tenir en suspens sur la légitimité de toutes les Institutions sociales de la Terre , tant celles où il
n'y a qu'un Chef, que celles qui en ont plusieurs , c'est qu'elles sont universellement ennemies les unes des autres ; or , très-certainement cette inimitié n'auroit pas lieu, si le même
Principe eût présidé à toutes ces Associations ,
& qu'il en dirigeât continuellement la marche. Car l'objet de ce Principe étant l'ordre,
tant en général , qu'en particulier , tous les
Etablissements auxquels il auroit présidé, n'auroient eu sans doute que ce même but ; &
loin que ce but eût été de s'envahir les uns
& les autres y il eût été , au contraire , de se
soutenir mutuellement contre le vice naturel
& commun qui prépare sans cesse leur destruction.
Lors donc que je les vois employer réciproquement leurs forces les Uns contre les autres,
& s'écarter si grossièrement de leur objet y je
V 3 dois
3 i o Du Droit de la Guerre.
dois présumer , sans crainte , que dans le nombre de ces Gouvernements , il ne se peut qu'il
n'y en ait d'irréguliers & de vicieux.
Les Politiques , je le sais , emploient tous
leurs efforts pour pallier cette difformité. Ils
considèrent les Institutions sociales comme formées à l'instar des ouvrages de la Nature ;
ensuite oubliant que sur-tout entre leurs mains ,
la copie ne peut jamais être égale à son modèle, ils transportent & attribuent à ces Corps
factices la même vie, la même faculté & les
mêmes pouvoirs que ceux dont les Etres corporels de la Nature sont revêtus , ils leur prêtent
la même activité , la même force, le même droit
de se conserver , & par conséquent , celui de
repousser également les attaques , & de combattre leurs ennemis.
C'est par-là qu'ils justifient la guerre entre les Nations , & la multitude des Loix établies pour la sûreté, tant intérieure qu'extérieure des Etats.
Mais les Législateurs eux - mêmes ne peuvent pas se dissimuler la foiblesse 6c la défectuosité des moyens qu'ils emploient pour
le maintien de ces droits, & pour la conservation des Corps politiques ; ils voient évidemment que si le Principe actif qu'ils supposent dans leur Ouvrage, étoit vivant , il animeroit sans violence , & conserveront sans détruire,
Des vrais Ennemis de l'Homme* 3 1 1
truire, ainsi que le Principe actif des Corps
naturels.
Or , dès qu'il arrive absolument tout le contraire , dès que les Loix quelconques des Gouvernements n'ont de force que pour anéantir ,
& qu'elles ne créent rien , le Chef ne trouve
plus une véritable puissance dans l'instrument
dont il se sert, & il ne peut se nier à luimême , que le Principe qui lui a fait composer sa Loi , ne l'ait trompé.
Alors., je demande quelle peut être cette
erreur , si ce n'est de s'être abusé lui-même
sur le genre de combat qu'il avoit à faire ;
d'avoir eu la foiblesse de croire que ses ennemis étoient des hommes , & formoient
les Corps politiques ; qu'ainsi c'étoit contre ces
Corps , qu'il devoit tourner toutes ses forces
& toute sa vigilance. Or, comme cette idée
est une des plus funestes suites des ténèbres
où l'homme est plongé, il n'est pas étonnant
que les droits qu'elle a fait établir soient également faux , & dès-lors qu'ils ne puissent rient
produire.
On ne doit point être surpris de me voir
annoncer que l'homme ne peut avoir les hommes pour ses véritables ennemis ; & que par la
Loi de sa nature , il n'a vraiment rien à craindre
de leur part ; parce qu'en effet , comme on a reconnu qu'ils ne sauroient par eux-mêmes, devenir
V4 Supérieure
3 1 1 Des vrais Ennemis de V Homme*
Supérieurs les uns des autres , & qu'ils sont
tous dans la même foiblesse & la même privation , il est certain que dans cet état, ils
n'ont aucun avantage réel sur leur semblable ; & s'ils essayoient de faire usage contre
lui des avantages corporels qui seroient en
eux , comme l'adresse , l'agilité ou la force ,
celui qui seroit l'objet de leurs attaques , parviendroit sans doute à s'en préserver , en
se laissant conduire par la Loi première &
universelle , que j'ai présentée à chaque instant dans cet Ouvrage , comme étant le guide
indispensable de l'homme.
Si , au contraire , c'étoit en vertu des facultés de cette même Loi , & par la puissance
du Principe qui l'a prescrite, que l'homme
trouvât réellement des Supérieurs \ comme ceux
qui auroient ces pouvoirs ne les emploieraient
que pour son propre bien & pour son vrai bonheur , il est clair qu'il n'auroit rien à craindre de leur part, & qu'il auroit tort de les
regarder comme ses ennemis.
C'est donc par foiblesse & par ignorance,
que l'homme est timide avec ses semblables;
c'est pour avoir mal saisi le but de son origine , & l'objet de sa destination sur la Terre ;
& si , comme nous l'avons observé , l'on voit ,
entre les différents Gouvernements , une jalouse & avide inimitié , nous devons croire
que
Des trois Vices des Gouvernements. 315
que cette erreur n'a pas eu une autre source ,
ni un autre principe , & que par conséquent,
la lumière qui a présidé à leur association n'a
pas tous les droits qu'elle auroit à notre confiance , si elle eût été aussi pure qu'elle auroit
dA 1)A
u letre.
Indépendamment des vices d'administration
dont nous parlerons ensuite , nous observerons
donc ici trois vices essentiels , savoir , l'instabilité , la disparité & la haine , qui se montrent clairement parmi les Gouvernements
reçus, considérés en eux-mêmes & dans leurs
rapports respectifs ; sur cela seul, je serois en
droit d'assurer que ces associations se sont formées par la main de l'homme , & sans le secours
de la Loi supérieure qui doit leur donner la
sanction , & que cette sanction ayant été négligée , les Gouvernements , qui ne peuvent tous
se soutenir que par elle, ont dégénéré de
leur premier état.
Mais comme je me suis imposé la Loi de
ne prononcer sur aucun , je ne porterai point
encore ici mon Jugement , d'autant que chacun de ces Gouvernements pourroit trouver
des objections à faire pour se défendre de
l'inculpation. Si ceux qui se sont éteints ont été
faux , ceux qui subsistent peuvent ne pas l'être ;
si parmi ceux.- ci j'ai remarqué une différence
presque universelle , d'où j'ai conclu qu'il y
en
3 1 4 De F Administration.
en avoit nécessairement de mauvais , je n'ai
condamné, & même encore en général , que
le Gouvernement de plusieurs, ainsi les Gouvernements d'un seul n'ont point été compris dans ce jugement.
Enfin , si je trouve même entre les Gouvernements d'un seul , une haine marquée , ou
pour parler plus décemment , une rivalité générale , chacun d'eux pourroit opposer qu'il est
dépositaire de ces droits réels qui devroient
présider à toute Société , & alors qu'il est de
son devoir de se tenir en garde contre les
autres Etats.
Ce sont toutes ces raisons réunies , qui m'empêcheront toujours de donner mon sentiment
sur aucun des Corps Politiques actuels ; mais ,
comme mon dessein est en même temps , de
les mettre tous dans le cas de pouvoir se juger
eux-mêmes , je vais leur offrir d'autres observations qui les aideront à diriger leurs jugements sur ce qu'ils sont & sur ce qu'ils devroient être.
C'est sur leur administration que je vais actuellement jeter la vue, parce que pour qu'un
Gouvernement soit conforme au Principe vrai ,
son administration doit se conduire par des Loix
certaines & dictées par la vraie Justice ; si au
contraire, elle se trouve injuste & fausse, ce
$ei# aux Gouvernements qui l'emploient , à en
tirer
I
Du Droit Public. 3 1 Ç
tirer les conséquences sur la légitimité du Prin-*
cipe & du mobile auxquels ils doivent leur naissance.
L'Administration des Corps politiques a deux
choses principales à régler ; premièrement les
droits de l'Etat & de chacun des membres , ce
qui fait l'objet du Droit public & de la Justice civile ; secondement , elle a à veiller à la sûreté de la Société tant générale que particulière,
ce qui fait l'objet de la Guerre , de la Police &
de la Justice criminelle. Chacune de ces branches ayant des Loix pour se diriger , il ne faut
pour nous assurer de leur justesse, qu'examiner
si ces Loix émanent directement du Principe
vrai , ou si elles sont établies par l'homme seul
& privé de son guide. Commençons par le Droit
public.
Je n'en examinerai qu'un seul article, parce
qu'il suffira pour indiquer l'obscurité ou cette
partie de l'Administration est encore plongée ;
c'est celui des échanges que les Souverains font
souvent entr'eux, de différentes parties de leurs
Etats , selon leur convenance.
Je demande, en effet, si après qu'un Sujet a
prêté , ou est censé avoir prêté serment de fidélité à un Souverain , celui-ci a le droit de l'en
délier , & cela même malgré tous les avantages qui peuvent en résulter pour l'Etat. L'usage
où sojjt les Souverains de ne pas prendre l'aveu
des
3 \6 Des Echanges & des Usurpations*.
des Habicans des contrées qu'ils échangent,
n'annonce-t-il pas que l'ancien serment n'a pas
été libre , & que le nouveau ne le sera pas davantage. Or , cette conduite peut- elle jamais
être conforme aux idées que les Législateurs
eux-mêmes veulent nous donner d'un Gouvernement légitime ?
Dans celui dont j'ai annoncé la Vérité &
l'Existence indestructible , ces échanges sont
également en usage, & ceux qui se pratiquent
parmi les Gouvernements reçus , n'en sont que
l'image , parce que l'homme ne peut rien inventer ; mais les formalités en sont différentes , &
dictées par des motifs qui en rendent tous les
actes équitables ; c'est-à-dire , que l'échange y
est libre & volontaire de part & d'autre , qu'on
n'y regarde pas les hommes comme attachés
au sol , & faisant partie du Domaine ; en un
mot, qu'on ne confond pas leur nature avec
celle des possessions temporelles.
Je n'ose parler ici de ces illustres usurpations
par lesquelles les différents Gouvernements prétendent acquérir un droit de propriété sur des
Nations paisibles & ignorées , ou même sur
des Contrées voisines & sans défense , par cela
seul qu'ils manifestent contre elles leur force &
leur cupidité. Il est vrai que tout se faisant
par réaction dans l'Univers , la Justice a souvent
laissé armer des Peuples pour la punition des
Peuples
De la Loi Civile. 317
Peuples criminels: mais en servant réciproquement de Ministres à sa vengeance , ils n'ont fait
qu'augmenter leurs propres crimes & leur propre souillure , & ces horribles envahissements
dont nous avons sous les yeux tant d'affreux
exemples , ont peut-être été moins funestes à
ceux qui en ont été les victimes , qu'à ceux qui
les ont opérés. Venons à l'examen de la Loi civile.
Je suppose tous les droits de propriété établis,
je suppose le partage de la terre fait légitimement parmi les hommes , ainsi qu'il a eu lieu
dans l'origine , par des moyens que l'ignorance
feroit regarder aujourd'hui comme imaginaires.
Alors, quand l'avarice, la mauvaise foi , l'incertitude même viendront à produire des contestations , qui pourra les terminer ? Qui pourra
assurer des droits menacés par l'injustice , & réhabiliter ceux qui auroient dépéri ? Qui pourra
suivre la filiation des héritages & des mutations,
depuis le premier partage jusqu'au moment
de la contestation f Et cependant , comment
remédier à tant de difficultés , sans avoir la connoissance évidente delà légitimité de ces droits,
& sans pouvoir à coup sûr désigner le véritable
propriétaire ? Comment juger sans avoir cette
certitude , & comment oser prononcer sans être
sûr que l'on ne couronne pas une usurpation ?
Or , personne n'osera nier que cette incertitude
3 1 8 De la Prescription.
tude ne soit comme universelle , d'où nous
conclurons hardiment que la Justice civile esc
souvent imprudente dans ses décisions.
Mais voici où elle est bien plus condamnable
encore , & où elle montre à découvert sa témérité ; c'est lorsque dans l'extrême embarras où
elle se trouve fréquemment, de reconnoître l'origine des différents droits & des différentes propriétés, elle fixe une borne à ses recherches, en
assignant un temps pendant lequel toute possession paisible devient légitime, ce qu'elle appelle
Prescription ; car je demande, dans le cas où
la possession seroit mal acquise , s'il est un
temps qui puisse effacer une injustice.
Il est donc évident que la Loi civile agit
d'elle-même en ce moment, il est évident que
c'est elle qui crée la Justice , pendant qu'elle ne
doit que l'exécuter, & qu'elle répète par-là cette
erreur universelle par laquelle l'homme confond
toujours les choses avec leur Principe.
Il suffiroit peut-être de me borner à ce seul
exemple sur la Justice civile , quoiqu'elle pût
m'en offrir plusieurs autres qui déposeroient
également contre elle , tels que ces variétés ,
ces contradictions où elle est exposée à tous les
pas, & qui l'obligent à se désavouer elle-même
dans mille occasions.
J'ajouterai seulement qu'il eft une circonstance où elle découvre tout-à-fait son imprudence
De V Adultère. 319
«lence & son aveuglement , & où le principe de
Justice qui devroit toujours diriger sa marche,
est blessé bien plus grièvement que lorsqu'elle
porte des jugements hasardés sur de simples
possessions. C'est lorsque pour d'autres causes
que pour l'adultère , elle prononce la séparation
des personnes liées par le mariage. En effet ,
l'adultère est le seul motif sur lequel elle puisse
légitimement désunir les époux, parce que c'est
la seule contravention qui blesse directement
l'alliance , & que par cela seul elle est rompue,
puisque c'étoit sur cette union sans partage
qu'elle étoit fondée. Ainsi lorsque la Loi civile
se laisse guider par d'autres considérations ,
elle annonce , sans aucun doute , qu'elle n'a pas
la première idée d'un pareil engagement.
Je ne peux donc me dispenser d'avouer combien la marche de la Loi civile est défectueuse,
tant dans ce qui regarde la personne des membres delà Société, que dans ce qui regarde tous
leurs droits de propriété ; ce qui m'empêche absolument de regarder cette Loi comme conforme
au Principe qui devroit avoir dirigé l'association,
& me force à reconnoître ici la main de l'homme
au lieu de cette main supérieure & éclairée qui
devroit tout faire en sa place.
Je m'en tiendrai là sur la première partie de
l'Administration des Corps politiques , mais
avant de passer à la seconde, je crois à propos
de
320 De V Adultère.
de dire un mot sur Y Adultère que nous avons
annoncé comme étant la seule cause légitime de
la dissolution des Mariages.
\J Adultère est le crime du premier homme ,
quoiqu'avant qu'il le commît, il n'y eût point de
femmes. Depuis qu'il y en a , l'écueil qui le conduisit à son premier crime, subsiste toujours, &
en outre les hommes sont exposés à l'Adultère
de la chair. De façon que ce dernier Adultère
ne peut avoir lieu sans être précédé du premier.
Ce que je dis deviendra sensible , si Ton conçoit que le premier Adultère ne s'est commis
que parce que l'homme s'est écarté de la Loi
qui lui avoit été prescrite , & qu'il en a suivi
une toute opposée ; or , l'Adultère corporel répète absolument la même chose , puisque le
Mariage , pouvant être dirigé par une Loi pure , ne doit pas être l'ouvrage de l'homme plus
que ses autres actions ; puisque cet homme ne
devant pas avoir formé lui-même son lien , n'a
pas en lui le droit de le pouvoir rompre ; puisqu'enfin se livrer à l'Adultère , c'est révoquer
de sa propre autorité la volonté de la Cause
universelle temporelle , qui est censée avoir
conclu l'engagement , & en écouter une qu'elle
n'a point approuvée. Ainsi , la volonté de
l'homme précédant toujours ses actions , il ne
peut s'oublier dans ses actes corporels , sans
s'être auparavant oublié dans sa volonté, de
façon
De t Adultéré. ^it
façon qu'en Se livrant aujourd'hui à l'Adultère de
la chair, au lieu d'un crime, il en commet deux.
Si celui qui lira ceci, est intelligent, il pourra
bien démêler dans l'adultère de la chair , quelques indices plus clairs de l'adultère commis
par l'homme avant qu'il fût soumis à la Loi
des Eléments. Mais autant je désire qu'on y
parvienne , autant mes obligations m'interdisent le moindre éclaircissement sur ce point ;
& d'ailleurs pour mon propre bien, j'aime mieux
rougir du crime de l'homme , que d'en parler.
Tout ce que j'ai à dire , c'est que s'il est
quelques hommes à qui l'adultère ait paru indifférent , ce n'est sûrement qu'à ceux qui ont
été assez aveugles pour être Matérialistes. Car
en effet, si l'homme n'avoit que des sens, il
n'y auroit point d'adultère pour lui , puisque la Loi des sens n'étant pas fixe , mais relative , tout pour eux doit être égal. Mais ,
comme il a de plus une faculté qui doit mesurer même les actions de ses sens , faculté
qui se fait connoître jusques dans le choix
& la: délicatesse dont il assaisonne ses plaisirs corrompus , on voit si l'homme peut de
bonne foi se persuader l'indifférence de pareils Actes.
Ainsi, loin d'adopter- cette opinion dépravée ,i j'emploierai tous mes efforts pour la combattre. J'assurerai hautement que le premier
X adultère
3*t De F Adultère.
adulcere a été la cause de la privation & de
l'ignorance ou l'homme esc encore plongé ,
& que c'est là ce qui a changé son état de lumière & de splendeur en un état de ténèbres
& d'ignominie.
Le second adultère , outre qu'il rend encore plus rigoureux le premier Arrêt , expose
l'homme temporellement à des désordres inexprimables , à des souffrances cruelles , & à des
malheurs dont il ignore souvent la principale source , & qu'il est bien éloigné de
soupçonner si près dé lui ; ce qui n'empêche
pas cependant qu'ils ne puissent avoir une multitude d'autres causes.
C'est encore dans cet adultère corporel que
l'homme pourroit aisément se former l'idée des
maux qu'il prépare aux fruits de ses crimes ,
en réfléchissant que cette Cause temporelle universelle , ou cette volonté supérieure ne préside pas à des assemblages qu'elle n'a pas approuvés , ni à plus forte raison à ceux qu'elle
condamne ; que si sa présence est nécessaire
à tout ce qui existe temporellement , soit sensible , soit intellectuel , l'homme destitue sa
postérité de ce soutien > quand il l'engendre
d'après une volonté illégitime ; & que par
conséquent , il expose cette postérité à des pâtiments inouis , & au dépérissement terrible
lie toutes les facultés de son Etre.
Mais
Des espèces d'Hommes irrègulieres. 313
Lorsque les Observateurs ont voulu , au contraire , prendre leurs exemples dans les Sociétés policées , où le respect du lien conjugal &
la pudeur ne sont presque jamais que l'effet de
l'éducation , ils se sont encore trompés dans
leurs jugements, parce que ces Sociétés n'éclairant pas l'homme sur les droits de sa véritable nature , y suppléent par des instructions
& des sentiments factices , que le temps , les
lieux, le genre dévie , font disparoître; aussi*
en ôtant de ces Sociétés policées , les dehors
de décence reçue, ou une attache plus ou moins
forte aux principes de la première éducation ,
on n'y erouveroit peut-être pas réellement plus
de pudeur que parmi les Nations les plus grossières ; mais cela ne prouvera jamais rien contre la vraie Loi de l'homme , parce que dans
ces deux exemples , les Peuples dont il est question en sont également éloignés , les uns par
défaut de culture & les autres par dépravation ;
en sorte qu'aucuns d'eux ne sont dans leur état
naturel.
Pour résoudre la difficulté , il falloit donc
remonter jusqu'à cet état naturel de l'homme ;
alors on auroit vu que la forme corporelle étant
l'Etre le plus disproportionné avec l'homme inX 5 intellectuel*
N'oublions pas, je le répète, que le second
crime de l'homme ou l'adultère corporel, ne
prend sa source que dans le premier adultère,
ou celui delà volonté, par lequel l'homme a
suivi dans son œuvre une Loi corrompue , au
lieu de la Loi pure qui lui étoit imposée. Car ,
si l'homme peut commettre aujourd'hui l'adultère avec la femme , il peut encore plus ,
comme dans l'origine , commettre un adultère sans la femme, c'est-à-dire, un adultère
intellectuel ; puisqu'après la première Cause
temporelle , rien dans le temps n'est plus puissant que la volonté de l'homme , & puisqu'elle
a des pouvoirs, lors même qu'elle est impure
6c criminelle , en similitude du Principe qui
s'est fait mauvais.
Que l'on examine ensuite, si l'homme qui se
trouverait êcre l'auteur de tous les désordres que
nous venons d'exposer , devrait jamais être
heureux & en paix , & s'il pourrait se cacher à
lui-même qu'il doit encore plus de tributs à la
Justice , que sa malheureuse postérité.
Ceux qui croiraient remédier à tous ces maux»
en rendant nuls les résultats de leurs crimes, ne
prétendront jamais de bonne foi , faire adopter cette opinion dépravée ; & ils ne peuvent
douter, au contraire, que ce ne soit tourner
X 4 eoatr'eux.
3 1 8 Des deux Adultères.
contr'eux le fléau tout entier , tandis que leur
postérité l'auroit pu partager avec eux. En outre , c'est donner à ce même fléau une extension sans mesure , puisque par cet Acte criminel , joint aux adultères corporel & intellectuel ,
de toutes les Loix qui forment l'Essence de
l'homme , il n'y en a pas une qui ne soit violée.
Je ne pourrois sans indiscrétion m'étendre
davantage sur cet objet : les Vérités profondes
ne conviennent pas à tous les yeux; mais , quoique je n'expose pas aux hommes la Raison première de toutes les Loix de la Sagesse, ils n'en
sont pas moins tenus de les observer , parce
qu'elles sont sensibles , & que l'homme peut
connoître tout ce qui est sensible. De plus,
quoiqu'il soit aussi reçu parmi eux que la Génération est un mystère, il n'en est pas moins
vrai qu'elle a dans l'homme une Loi & un ordre
inconnus à la brute , & que les droits qui y sont
attachés sont les plus beaux témoignages de sa
grandeur , comme aussi la source de sa condamnation & de sa misère.
Laissons nos Lecteurs méditer sur ce point,
& passons à la seconde partie de l'Administration sociale , savoir , celle qui veille à la sûreté
extérieure & intérieure de l'Etat.
Nous avons vu que cette seconde partie ayant
deux objets , avoit aussi deux sortes de Loix
pour
De V Administration Criminelle. 329
pour se diriger ; les premières , chargées de
veiller au dehors, forment les Loix de la guerre,
& les droits politiques des Nations. Mais ,
comme j'ai fait voir que la manière d'être des
Peuples , & l'habitude où ils sont de se considérer respectivement comme ennemis > étoient
fausses, je ne peux pas avoir plus de confiance
dans les Loix qu'ils se sont faites sur ces objets.
On sera facilement d'accord avec moi , si
l'on examine ces incertitudes continuelles , où
l'on voit errer les Politiques qui veulent chercher parmi les choses humaines , une base à
leurs Etablissements. Comme ils ne connoissent
pour principe des Gouvernements que la force ou la convention ; comme ils ne tendent
qu'à se passer de leur unique point d'appui ;
comme ils veulent ouvrir , & que cependant
ils s'obstinent à ne vouloir point se servir de
la seule clef avec laquelle ils pourroient y parvenir , leurs recherches restent absolument sans
fruits. C'est pour cela que je ne m'étendrai
pas au-delà de ce que j'ai déjà dit sur ce sujet.
Ce ne sera donc que sur la seconde espèce
de Loix, ou sur celles qui s'occupent de la
sûreté intérieure de l'Etat, que se dirigeront mes
observations , c'est - à - dire , sur cette partie
de l'Administration qui concerne la Police &
les Loix criminelles; je réunis même ces deux
branches sous un seul point de vue , parce
que
3 3 à Du Droit i\ Punir.
que , malgré la différence des objets qu'elles
embrassent, elles ont chacune pour but le maintien de Tordre, & la réparation des délits ; ce
qui leur donne à Tune & à l'autre la même
origine , & les fait également dériver du droit
de punir.
Mais dans l'examen que j'en vais faire , mon
dessein sera toujours le même que dans tout le
cours de cet Ouvrage , & je continuerai de
chercher dans tout , si les choses sont ou non
conformes à leur Principe , afin que chacun
en tire les conséquences , & s'instruise par luimême, plutôt que par mes propres Jugements.
J'examinerai donc ici dans quelle main le
droit de punir doit principalement résider , &
ensuite de quelle manière celui qui en sera revêtu devra légitimement y procéder ; car , sans
tous ces éclaircissements , ce seroit être étrangement téméraire que de prendre le glaive , puisqu'il pourroit également tomber sur 1 innocent
& sur le coupable , & que quand même il n'y auroit pas cet inconvénient à craindre, & qu'il fût
possible que les coups ne tombassent jamais que
sur des criminels , il resteroit encore incertain de
savoir si celui qui frappe en a le droit.
S'il est un Principe supérieur , unique 5c universellement bon , comme tous mes efforts ont
tendu jusqu'à présent à l'établir ; s'il est un
Principe mauvais dont j'ai aussi démontré l'existence*
Du Droit de Punir. 331
tence , qui travaille sans cesse à s'opposer à
l'action de ce Principe bon, il est comme inévitable que dans cette classe intellectuelle , il n'y
ait des crimes.
Or , la Justice étant un des attributs essentiels
de ce Principe bon , les crimes ne peuvent soutenir un seul instant sa présence , & la peine en
est aussi prompte qu'indispensable ; c'est là ce
qui prouve la nécessité absolue de punir , dans
ce Principe bon.
L'homme , dans sa première origine , éprouva
physiquement cette Vérité, & il fut solennellement revêtu de ce droit de punir ; c'est même là
ce qui faisoit sa ressemblance avec son Principe ; & c'est aussi en vertu de cette ressemblance que sa Justice étoit exacte & sûre ; que
ses droits étoient réels , éclairés, & n'auroienc
jamais été altérés , s'il avoit voulu les conserver ; c'est alors , dis- je , qu'il avoit véritablement
le droit de vie & de mort sur les malfaiteurs de
son Empire.
Mais rappelions-nous bien que ce n'étoit point
sur ses semblables qu'il auroit pu l'exercer , parce que , dans la Région qu'il habitoit alors, il
ne peut y avoir de Sujets parmi des Etres semblables.
Lorsqu'en dégénérant de cet état glorieux , il
a été précipité dans l'état de nature , d'où résulte l'état de Société , & bientôt celui de cor-»
ruption 9
3 3 2 Du Droit de Vie & de Mort.
ruption , il s'est trouvé dans un nouvel ordre de
choses, où il a eu à craindre & à punir de nouveaux crimes. Mais , de même qu'aucun homme
dans l'état actuel, ne peut avoir une juste autorité sur ses semblables , sans avoir par ses efforts
recouvré les facultés qu'il a perdues ; de même, quelque soit cette autorité , elle ne peut
faire découvrir en lui le droit de punir corpoTellement ses semblables, ni le droit de vie &
de mort sur des hommes ; puisque ce droit de
vie & de mort corporelle , il ne l'avoir pas
même pendant sa gloire, sur les Sujets soumis à
sa Domination.
Il faudroit pour cela , que par sa chute , son
empire se fût étendu, & qu'il eût acquis de nouveaux Sujets. Mais , loin qu'il en ait augmenté
le nombre , nous voyons au contraire , qu'il a
perdu l'autorité qu'il avoit sur les anciens ;
nous voyons même que la seule espèce de supériorité qu'il puisse acquérir sur ses semblables ,
c'est celle de les redresser , quand ils s'égarent ;
de les arrêter y quand ils se livrent au crime , ou
bien plutôt celle de les soutenir , en les rapprochant, par son exemple & par ses vertus,
de l'état dont ils n'ont plus la jouissance ; &
non celle de pouvoir par lui-même, exercer sur
eux un empire que leur propre nature désavoue.
Ce seroit donc en vain que nous chercherions
aujourd'hui en lui, les titres d'un Législateur &
d'un
Source du Droit de Punir. 333
d'un Juge. Cependant: , selon les Loix de la Vérité , rien ne doit rester impuni , & il est inévitable que la Justice n'ait universellement son
cours, avec l'exactitude la plus précise, tant dans
l'état sensible, que dans l'état intellectuel. Alors,
si l'homme par sa chute , loin d'acquérir de
nouveaux droits , s'est laissé dépouiller de ceux
qu'il avoit , il faut absolument trouver ailleurs
que dans lui, ceux dont il a besoin pour se conduire dans cet état social auquel il est à présent lié.
Et, où pourrons-nous mieux les découvrir que
dans cette même Cause temporelle & physique
qui a pris la place de l'homme, par ordre du premier Principe? N'est-ce pas elle, en effet, qui
a été substituée au rang que l'homme a perdu
par sa faute. , n'est-ce pas elle dont la destination & l'emploi ont été d'empêcher que l'ennemi ne demeurât maître de l'Empire donc,
l'homme avoit été chassé ? En un mot , n'est-ce
pas elle qui est préposée pour servir de fanal à
l'homme , 5c pour l'éclairer dans tous ses pas ?
C'est donc par elle seule que doit s'opérer
aujourd'hui, & l'œuvre que l'homme avoit à faire
anciennement , & celui qu?il s'est imposé luimême, en venant habiter un lieu qui n'avoir pas
été créé pour lui.
Voilà ce qui peut seul expliquer & justifier la
marche des Loix criminelles de l'homme. La Société
33 4 Source du Droit de Punir.
ciété où il vit nécessairement 6c à laquelle il est
destiné, fait naître des crimes ; il n'a en lui
ni le droit, ni la force de les arrêter ; il faut
donc absolument que quelqu'autre cause le
fasse pour lui, car les droits de la Justice sont
irrévocables.
Cependant, cette Cause étant au dessus des
choses sensibles, quoiqu'elle les dirige & qu'elle
y préside; & les punitions de l'homme en
société devant être sensibles comme le sont se$
crimes , il faut qu'elle emploie des moyens
Sensibles pour manifester ses décisions , de même que pour faire exécuter ses jugements.
C'est la voix de l'homme qu'elle emploie pour
cette fonction , quand toutefois il s'en est rendu
digne; c'est lui qu'elle charge d'annoncer la Justice à ses semblables , 5c de la leur faire observer*
Ainsi , loin que l'homme soit par son essence le
dépositaire du glaive vengeur des crimes , ses
fonctions mêmes annoncent que ce droit de punir réside dans une autre main dont il ne doit
être que l'organe.
On voit aussi quels avantages infinis résulteroient pour le Juge qui auroit obtenu d'être vraiment l'organe de cette Cause intelligente , temporelle , universelle ; il trouveroit dans elle
une lumière sûre qui lui feroit discerner sans
erreur l'innocent d'avec le coupable ; par là il
scroit à couvert des injustices, il seroit sûr de
mesurer
Source du Droit de Punir. 33c
mesurer les peines aux délits, & de ne pas se
charger lui-même de crimes, en travaillant à
réparer ceux des autres hommes.
Cet inestimable avantage , quelqu'inconnu
qu'il soit parmi les hommes en générai , n'offre
cependant rien qui doive étonner, ni qui surpasse tous ceux dont j'ai fait voir jusqu'à présent , que l'homme étoit susceptible ; ils proviennent tous des facultés de cette Cause active
& intelligente, destinée à établir l'ordre dans l'U*>
nivers , parmi tous les Etres des deux natures -,
& si par son moyen , l'homme peut s'assurer de
la nécessité , & de la vérité de sa Religion & de
son culte; s'il peut acquérir des droits incontestables qui l'élevent & qui l'établissent légitimement au dessus de ses semblables ; il peut sans
doute espérer les mêmes secours pour l' Administration sûre de la Justice civile ou criminelle,
dans la Société confiée à ses soins.
D'ailleurs , tout ce que j'ai avancé, se trouve
figuré & indiqué par ce qui s'observe vulgairement dans la Justice criminelle. Le Juge n'est-il
pas censé s'oublier lui-même, pour devenir le
simple agent & l'organe de la Loi ? Cette Loi,
quoiqu'humaine , n'est-elle pas sacrée pour lui ?
Ne prend-il pas tous les moyens qu'il connoît
pour éclairer sa conduite & ses Jugements , &
pour proportionner, autant que la Loi le permet,
la punition au crime; ou plutôt n'est-ce pas le
plus
336 Des Témoins.
plus souvent cette Loi même qui en est la mesure ; & quand le Juge l'observe , ne se persuadet-il pas avoir agi selon la Justice.
Ce seroit donc l'homme lui-même qui nous
instruiroit de la réalité de ce Principe, quand
d'ailleurs nous n'en aurions pas la persuasion
la plus intime.
Mais en même temps , il nous paroît encore
plus manifeste,que la Justice criminelle en usage
parmi les Nations , n'est en effet que la ligure
de celle qui appartient au Principe dont nous
parlons ; & que ne le prenant point pour appui,
elle marche dans les ténèbres, comme toutes les
autres institutions humaines, d'où résulte dans
ses effets une chaîne affreuse d'iniquités , & de
véritables assassinats.
En effet , cette obligation imposée au Juge de
s'oublier lui-même & son propre témoignage,
pour n'écouter que la voix des témoins , annonce
bien, à la vérité, qu'il y a des témoins qui ne
mentent pas , & que c'est leur déposition qui
devroit le diriger. Mais aussi , comme ces témoins ne doivent pas être susceptibles de corruption, il est bien évident que la Loi a tort de
ne les chercher que parmi des hommes, dont elle
peut craindre & l'ignorance & la mauvaise foi ,
parce qu'alors c'est s'exposer à prendre le mensonge pour preuve, & se rendre tout-à-fait inexcusable, puisque ce n'est qu'envers un témoin
sûr
Du Pouvoir humain. 337
sûr & vrai, que le Juge doit s'oublier lui-même,
& se transformer en un simple instrument ; puisqu'enfin la Loi fausse sur laquelle il croit pouvoir s'appuyer , ne se chargera jamais de ses
erreurs , ni de ses crimes.
C'est donc pour cela qu'aux yeux du Juge
même , le plus important de ses devoirs est de
chercher à démêler la vérité, dans la déposition
d^s témoins ; or , comment pourra-t-il y réussir
sans le secours de cette lumière que je lui indique comme son seul guide en qualité d'homme ,
& comme devant l'accompagner à tous les instants ?
N'est-ce donc pas déjà un vice énorme dans
les Loix criminelles, que de n'avoir pas eu cette
lumière pour principe ; & ce défaut n'expose-t-il
pas le Juge aux plus grands abus ? Mais examinons ceux qui résulteront de la puissance même
que la Loi humaine s'attribue ?
Lorsque les hommes ont dit que la Loi politique se chargeoit de la vengeance des Particuliers, à qui elle défendoit alors de se faire justice par eux mêmes , il est certain qu'ils lui ont
donné par-là des privilèges qui ne pourront jamais lui convenir tant quelle sera réduite à ellemême.
. Je conviens néanmoins que cette Loi politique , qui peut*en quelque façon mesurer ses
coups , renferme une sorte d'avantage , en ce
Y que
338 Du Pouvoir humain.
que sa vengeance ne sera pas toujours illimitée,
comme celle des individus pourroit l'être.
Mais premièrement , elle peut se tromper sur
les coupables , & un homme ne se trompe pas
aussi facilement sur son propre adversaire.
Secondement, si cette vengeance particulière,
quelque admissible qu'elle fût dans le cas 011
l'homme ne seroit doué que de la nature sensible , est cependant entièrement étrangère à sa
nature intellectuelle ; si cette nature intellectuelle non seulement n'a jamais eu le droit de
punir corporellement, mais même se trouve aujourd'hui dépouillée de toute espèce d'autorité,
& ne peut en aucune façon exercer la Justice,
jusqu'à ce qu'elle ait recouvré son état d'origine,
il est bien certain que la Loi politique qui ne
sera pas guidée par une autre lumière, commettra les mêmes injustices sous un autre nom.
Car , si un homme me nuit en quelque
genre que ce soit, il est coupable selon les Loix
de toute Justice ; si de moi-même , je le frappe ,
que je répande son sang, ou que je le tue, je manque comme lui, aux Loix de ma vraie nature, &
à celles de la Cause intelligente & physique qui
doit me guider. Lors donc que la Loi politique
toute seule , prendra ma place pour la punition
de mon ennemi , elle prendra la place d'un homme de sang.
En vain on m'objecteroit à présent, que par la
convention
Du Pouvoir humain. 33^
convention sociale, chaque Citoyen s'est soumis^
en cas de prévarication , aux peines portées par
les différentes Loix criminelles; car, ainsi qu'on
l'a vu, si les hommes n'ont pas pu légitimement
établir les Corps politiques, par le seul effet de
leur convention ; un Citoyen ne pourra pas plus
transmettre ksts Concitoyens le droit de le punir ; puisque sa vraie nature ne le lui a pas donné , & puisque le contrat qu'il est censé avoir
fait avec eux , ne peut étendre l'essence qui
constitue l'homme.
Dira-t-on que cet acte de vengeance politique, ne se considère plus comme étant opéré par
l'homme, mais par la Loi? Je répondrai toujours que cette Loi politique, destituée de son
flambeau , n'est qu'une pure volonté humaine à
qui, même l'unanimité des suffrages ne donne
pas un pouvoir de plus. Dès-lors, si c'est un crime
pour l'homme d'agir par violence , & de son
propre mouvement ; si c'est un crime pour lui de
répandre le sang , la volonté réuhie de tous les
hommes de la terre , ne pourroit jamais l'effacer»
Pour éviter cet écueil , les Politiques ont cru
ne pouvoir mieux faire que d'envisager un criminel comme traître , & comme tel , ennemi du
Corps social ; alors le plaçant comme dans un
état de guerre, sa mort leur paroît légitime p
parce que les Corps politiques étant formés, selon
•ux 9 à l'image de l'homme, doivent aussi veiller
Y z coi^me
340 Du Pouvoir humain.
comme lui, à leur propre conservation. Ainsi, d'après ces principes, l'autorité souveraine a droit de
disposer de toutes ses forces contre les malfaiteurs qui menacent l'Etat, soit en lui-même, soit
dans ses membres.
Mais premièrement, on verra sans peine le vice
de cette comparaison, quand on observera que
dans un combat d'homme à homme , c'est vraiment l'homme qui se bat , au lieu que dans la
Guerre entre les Nations, on ne peut pas dire
que ce sont les Gouvernements qui combattent,
attendu que ce ne sont que des Etres moraux,
dont Faction Physique est imaginaire.
Secondement , outre que j'ai fait voir que la
Guerre entre les Nations ne s'occupoit pas de
son véritable objet , son but même n'est pas de
détruire des hommes , mais bien plutôt de les
empêcher de nuire : jamais on n'y devroit tuer
un ennemi que lorsqu'il est impossible de le
soumettre ; & parmi les Guerriers , il sera toujours plus glorieux de vaincre une Nation , que
de l'anéantir.
Or , certainement l'avantage d'un Royaume
entier contre un coupable , est assez manifeste,
pour que le droit & la gloire de le tuer, disparoissent.
D'ailleurs , ce qui prouve que ce prétendu
droit ne ressemble en rien au droit de la Guerre,
c'est que la la vie de chaque Soldat est en danger ,
&
Du Pouvoir humain. 341
& la mort de chaque ennemi est incertaine; au
lieu qu'ici un appareil inique accompagne les
exécutions. Cent hommes s'arment, s'assemblent,
& vont de sang froid exterminer un de leurs
semblables, à qui ils ne laissent pas même l'usage
de ses forces; & l'on veut que le simple pouvoir
humain soit légitime , lui qu'on peut tromper,
tous les jours ; lui qui prononce si souvent des
sentences injustes ; lui enfin , qu'une volonté
corrompue peut convertir en un instrument
d'assassin.
Non, l'homme a sans doute en lui d'autres règles; s'il sert quelquefois d'organe à la Loi supérieure pour en prononcer les oracles, & pour
disposer de la vie des hommes, c'est par un droit
respectable pour lui , & qui en même temps peut
lui apprendre à diriger sa marche sur la justice
& sur l'équité.
Veut-on mieux encore juger de son incompétence actuelle , il ne faut pour cela que réfléchir
sur ses anciens droits. Pendant sa gloire il avoit
pleinement le droit de vie & de mort incorporelle, parce que jouissant alors de la vie même,
il pouvoit à son gré la communiquer à ses sujets,
ou la leur retirer, quand la prudence le lui faisoit
juger nécessaire ; & comme ce n'étoit que par
sa présence qu'ils pouvoient vivre , il avoit aussi,
seulement en se séparant d'eux , le pouvoir
de les faire mourir,
Y 3 Aujourd'hui A
342 Du Pouvoir humain.
Aujourd'hui, il n'i plus que par étincelles
cette vie première, & encore n'est-ce plus envers
ses anciens sujets , mais envers ses semblables
qu'il peut parvenir à en faire usage.
Quant à ce droit de vie & de mort corporelle,
qui fait l'objet de la question présente , nous
pouvons assurer qu'il appartient encore moins à
l'homme considér é en lui-même & pris dans
son état actuel. Car, peut-il se dire jouissant &
dispensateur de cette vie corporelle qui lui est
donnée, & qu'il partage avec toute son espèce ?
Ses semblables ont-ils besoin de son secours pour
respirer & pour vivre corporellement ? Sa volonté, toutes ses forces même suffiront-elles pour
leur conserver l'existence, & n'est-il pas obligé
à tout moment, de voir la Loi de nature agir
cruellement sur eux, sans qu'il puisse en arrêter le cours ?
De même , a-t-il en lui un pouvoir & une force
inhérente qui puissent généralement leur ôter la
vie selon son gré ? Lorsque sa volonté corrompue le porte à y penser , quelle distance n'y
a-t-il pas entre cette pensée & le crime qui la
doit suivre? Quels obstacles, quels tremblements entre le projet & l'exécution ? Et ne voiton pas que les soins qu'il prend pour disposer
ses attaques , ne répondent presque jamais
pleinement à ses vues?
Nous dirons donc avec vérité , que par les
Loix
Du Droit cT Execution. 343
Loix simples de son Etre corporel , l'homme
doit trouver par-tout de la résistance; ce qui
prouve que cet Etre corporel ne lui donne
aucun droit.'
Et en effet , n'avons-nous pas vu assez clairement que l'Etre corporel n'avoit qu'une vie secondaire, qui étoit dans la dépendance d'un autre Principe ; par conséquent , n'est-il pas évident que tout Etre qui n'auroit rien de plus, seroit également dépendant , & dès-lors auroit la
même impuissance ?
Ce ne seroit donc pas , je le répète , dans
l'homme corporel , pris en lui-même > que nous
pourrions reconnoître ce droit essentiel de vie
Se de mort qui constate une véritable autorité ,
Se tout ceci ne servira qu'à confirmer ce qui a
été établi sur la source , ou l'homme doit aujourd'hui puiser un pareil droit.
Ce sera encore moins dans lui que nous
trouverons le droit d'exécution ; puisque , s'il
n'empîoyoit la violence & des forces étrangères,
il seroit rare qu'il pût venir à bout de faire périr un malfaiteur 9 à moins d'avoir recours à
la Trahison ou à la ruse , 5c ces moyens seroient
bien éloignés d'annoncer un vrai pouvoir dans
l'homme.
Cependant l'exécution des Loix criminelles
est absolument nécessaire pour que la Justice ne
soit pas inutile ; bien plus > je prétends qu'elle
Y 4 est
344 &u Droit d'Exécutioni
est inévitable. Ainsi , puisque ce droit ne peut
nous appartenir , il faudra encore le remettre ,
ainsi que le droit de juger , dans la main qui doit
nous servir de guide. C'est elle qui donnera une
vraie force à Y arme naturelle de l'homme , & qui
le mettra daos le cas de faire exécuter les Décrets de la Justice , sans attirer sur lui des condamnations.
Tels sont du moins les moyens que les vrais
Législateurs ont mis en usage , quoiqu'ils ne
nous les fassent connoître que par des Symboles
& des Allégories. Peut-être même employèrentils la main de leurs semblables , pour opérer
en apparence la punition des criminels , pour
frapper par des figures sensibles les yeux grossiers des Peuples qu'ils gouvernoient , & pour
couvrir d'un voile les ressorts secrets qui dirigeoient l'exécution.
Je parle ainsi avec d'autant plus d'assurance ,
que l'on a vu ces Législateurs se servir du même
voile, dans le simple exposé de leurs Loix civiles
& sociales. Quoiqu'elles fussent l'Ouvrage d'une
main sûre & supérieure , ils se sont attachés à
ne parler qu'aux sens , pour ne point profaner
leur Science,
Mais , quant à leurs Loix criminelles , ils en
ont peint le tableau sensible avec une extrême
sévérité , pour faire sentir aux Peuples qui leur
étoient soumis , toute la rigueur de la véritable
Justice *
Du Rapport des Peines aux Crimes. 347
Justice, & pour leur faire concevoir que le moirw
dre des Actes réfractaires à la Loi , ne pouvoit
demeurer impuni. C'est dans cette vue, que quelques-uns d'eux ont mis des punitions jusques sûr
les bêtejs.
Toutes ces observations nous apprennent de
nouveau , que l'homme ne peut trouver dans
lui , ni le droit de condamner son semblable ,
ni celui d'en exécuter la condamnation.
Mais , quand ce droit seroit réellement de
l'essence des hommes qui gouvernent , ou qui
sont employés au maintien de la Justice criminelle dans les Gouvernements , ainsi qu'ils en
sont tous persuadés, il resteroit toujours à décider une question bien plus difficile encore , ce seroit de savoir comment ils trouveront une règle
sûre pour diriger leurs Jugements, & pour appliquer les peines avec justesse , en les proportionnant exactement à l'étendue & à la nature des
crimes; toutes choses sur lesquelles la Justice
criminelle est aveugle , incertaine , & n'a presque jamais pour guide que le préjugé régnant ,
le génie , ou la volonté du Législateur.
Il est des Gouvernements , qui , sentant leur
profonde ignorance , ont eu la bonne foi
d'en convenir , & ont sollicité les conseils des
hommes éclairés sur ces matières. Je loue
leur zèle d'avoir pris sur eux de faire de pareilles
démarches ; mais je ne crains point de leur assurer
3 46 Du Rapport des Peines aux Crimes.
rer qu'en vain en espéreront-ils des lumières satisfaisantes , tant qu'ils n'iront les chercher que
dans l'opinion & l'intelligence de l'homme , &
qu'ils ne se sentiront pas le courage , ni la résolution d'aller eux-mêmes les puiser dans leur
vraie source.
Car les plus célèbres des Politiques & des Jurisconsultes n'ont point encore éclairci cette difficulté ; ils ont pris les Gouvernements tels qu'ils
étoient ; ils ont admis, comme le Vulgaire , que
la base en étoit réelle , & que la science & le
droit de punir étoient dans l'homme ; ensuite ils
se sont épuisés en recherches pour asseoir un
Edifice solide sur ce fondement ; mais , comme
on ne peut plus douter qu'ils ne bâtissent sur
une supposition , il est clair que les Gouvernements qur veulent s'instruire, doivent s'adresser
à d'autres Maîtres.
Je ne décide donc point quelles sont les peines qui conviennent à chaque crime, je prétends , au contraire , qu'il n'est pas possible à
l'homme de jamais rien statuer d'absolument
fixe sur ces objets , parce que n'y ayant pas deux
crimes égaux , si la même peine est prononcée ,
il en résulte certainement une injustice.
Mais la simple raison de l'homme doit au
moins lui enseigner à ne chercher la punition du
coupable, que dans l'objet & l'ordre qui ont été
blessés , & à ne pas les prendre dans une autre
classe j
Des Codes Criminels. 347
classe, laquelle n'ayant point de rapport avec le
sujet du délit , se trouverait blessée à son tour ,
sans que le délit en fût réparé.
Voilà pourquoi la Justice humaine est si foible & si horriblement défectueuse , en ce que
tantôt son pouvoir est nul , comme dans le suicide & dans les crimes qui lui sont cachés v
tantôt ce pouvoir n'agit qu'en violant l'analogie qui devroit la guider sans cesse , comme
il arrive dans toutes les peines corporelles, qu'elle
prononce pour des crimes qui n'attaquent point
les personnes , & qui ne tombent que sur les
possessions.
Lors même qu'elle paroît observer le plus
cette analogie , & qu'elle semble à cet égard
conserver une sorte de lumière , cette Justice
humaine est encore infiniment fautive , en ce
qu'elle n'a qu'un très-petit nombre de punitions
à infliger dans chaque classe, pendant que dans
chacune de ces classes, les crimes sont sans nombre & toujours différents.
Voilà aussi pourquoi les Loix criminelles écrites sont un des plus grands vices des Etats, parce que ce sont des Loix mortes , & qui demeurent
toujours les mêmes, tandis que le crime croît &
se renouvelle à tous les instants. Le talion en est
presque entièrement banni, & en effet, elles n'en
peuvent presque jamais remplir humainement
toutes les clauses , soit qu'elles ne connoissent pas
toujours
348 Des Tortures.
toujours toutes les circonstances des crimes , soit
que quand même elles les connoîtroient , elles
ne soient pas assez fécondes par elles-mêmes ,
pour produire toujours le véritable remède à des
maux si multipliés.
Alors , que sont donc ces Codes criminels, si
nous n'y trouvons pas ce talion , la seule Loi
pénale qui soit juste , la seule qui puisse régler
sûrement la marche de l'homme , <5c qui , par
conséquent , ne pouvant venir de lui , est nécessairement l'ouvrage d'une main puissante , dont
l'intelligence sait mesurer les peines, & les étendre ou les resserrer selon le besoin ?
Je ne m'arrête point à cet usage barbare , par
lequel les Nations ne se contentent pas de condamner un homme aveuglément, mais emploient
encore sur lui les tortures pour en exprimer
la Vérité. Rien n'annonce plus la foiblesse &
l'obscurité où languit le Législateur, puisque,
s'il jbuissoit de ses véritables droits , il n'auroit
pas besoin de ces moyens faux & cruels , qui
servent de guides à ses Jugements ; puisqu'en
un mot la même lumière , qui l'autoriseroit à
juger son semblable , à faire exécuter ses condamnations , & qui l'instruiroit de la nature des
peines qu'il doit infliger, ne le laisseroit pas non
plus dans l'erreur sur le genre des crimes , ni
sur les noms des coupables & des complices.
Mais ce qui nous découvre clairement l'impuissance
Aveuglement des Législateurs. 349
puissance & l'aveuglement des Législateurs ,
c'est de voir qu'ils n'infligent de peines capitales, qu'aux crimes qui tombent sur le sensible &
sur le temporel ; tandis qu'il s'en commet une
multitude autour d'eux, qui tombent sur des
objets bien plus importants, <3c qui échappent tous
les jours à leur vue. Je parle de ces idées monstrueuses qui font de l'homme un Etre de Matière; de ces Doctrines corrompues & désespérantes
qui lui ôtent jusqu'au sentiment de l'ordre & du
bonheur ; en un mot, de ces Systèmes infects, qui
portant la putréfaction jusques dans son propre
germe, 1 étouffent ou le rendent absolument pestilentiel, & font que le Souverain n'a plus à régner
que sur de viles machines, ou sur des brigands.
C'est assez s'étendre sur la défectuosité de
l'Administration ; bornons-nous actuellement à
rappeller à ceux qui commandent & à ceux qui
jugent , quelles sont les injustices auxquelles ils
s'exposent, quand ils agissent dans l'incertitude,
& sans être assurés de la légitimité de leur
marche.
Le premier de ces inconvénients est de courir
le risque de condamner un innocent. Or les
maux qui en résultent sont de nature à ne pouvoir jamais s'évaluer par l'homme, parce qu'ils
dépendent en grande partie du tort plus ou
moins considérable , que doit en éprouver le
condamné, par rapport aux fruits qu'il auroit pu
recueillir
3 5 o Des faux Jugements.
recueillir de ses facultés intellectuelles, s'il fûc
resté plus long-temps sur la Terre ; & par rapport à l'impression décourageante que doit faire
sur lui, un supplice infamant, cruel & inattendu ;
comment le Juge pourroit-il donc jamai$ estimer l'étendue de tous ces maux, s'il n'acquéroit
un jour le sentiment amer de ses imprudences
& de ses écarts ? Et cependant , comment pourroit-il satisfaire à la Justice , s'il n'en subissoic
rigoureusement l'expiation ?
Le second inconvénient est celui d'infliger à
un coupable, une autre peine que celle qui étoic
applicable à son crime. Dans ce cas, voici la
chaîne des maux que le Juge imprudent prépare ,
soit à sa victime, soit à lui-même.
Premièrement, le supplice auquel il la condamne , ne la dispense en rien de celui que la
vraie Justice lui a assigné. Bien plus , il ne fait
que le rendre plus assuré, puisque, sans cette
condamnation précipitée , peut-être la vraie Justice eût-elle laissé au coupable le temps d'expier
sa faute par des remords , & que toute rigoureuse qu'elle est , elle eût réduit son tribut à
des repentirs.
Secondement , si le Jugement léger & aveugle de l'homme, ôte le temps du repentir au criminel , l'atrocité de l'exécution lui en ôte la
force, & l'expose à perdre dans le désespoir une
vie précieuse, dont un usage plus juste 6c un sacrilice
Des faux Jugements. 351
crifice fait à temps , auroient pu effacer tous ses
crimes ; de façon que c'est lui faire encourir deux
peines pour une , & dont la première , loin de
rien expier , peut au contraire, lui faire multiplier ses iniquités , & rendre par-là la seconde
■peine plus inévitable.
Lors donc que le Juge voudra se considérer
de près , il ne pourra se dispenser de s'imputer
la première de ces peines , qui ne diffère d'un
assassinat que par la forme ; ensuite il sera
obligé de s'imputer aussi toutes les conséquences funestes , que nous venons de voir naître de
sa témérité & de son injustice. Qu'il réfléchisse
alors sur sa situation , & qu'il voie s'il doit être
en paix avec lui-même.
Quittons ces scènes d'horreur , & employons
plutôt tous nos efforts à rappeller les Souverains
& les Juges, à la connoissance de leur véritable
Loi , & à la confiance dans cette lumière destinée à être le flambeau de l'homme ; persuadonsleur que s'ils étoient purs, ils feroient plus trembler les malfaiteurs , par leur présence & par
leur nom , que par les gibets & les échaffauds ;
persuadons-leur que ce seroit le seul & unique
moyen de dissiper tous ces nuages que nous
avons apperçus sur l'origine de leur Souveraineté , sur les causes de l'Association des Etats
politiques, & sur les Loix de l'Administration civile & criminelle de leurs Gouvernements ; engageons-les
3 y i Droits des vrais Souverains.
gageons-les enfin à jeter sans cesse les yeux sur
le Principe que nous leur avons offert comme la
seule boussole de leur conduite, & la seule mesure de tous leurs pouvoirs.
Pour augmenter l'idée que les Souverains en
doivent prendre, montrons-leur à présent, que
ce même Principe dont ils devroient attendre
tant de secours, pourroit aussi leur communiquer
ce don puissant que j'ai placé précédemment au
nombre de leurs privilèges , celui de guérir les
maladies.
Si cette Cause universelle temporelle , préposée pour diriger l'homme & tous les Etres qui
habitent dans le temps , est à la fois active & intelligente , il est certain qu'il n'y a aucune partie
des sciences & des connoissances qu'elle n'embrasse ; cela suffit pour faire voir ce que devroit
en espérer celui qui seroit dirigé par elle.
Ainsi ce n'est point être dans l'erreur, de dire
qu'un Souverain qui auroit cette lumière pour
guide, connoîtroit les vrais Principes des Corps,
ou ces trois Eléments fondamentaux , dont nous
avons traité au commencement de cet Ouvrage;
qu'il distingueroit dans quelle proportion leur
action se manifeste dans les différents Corps ,
selon l'âge , le sexe , le climat , & autres considérations naturelles ; qu'il concevroit la propriété
particulière de chacun de ces Eléments , ainsi
que
De la Guéri s on des Maladies. 3 5 5
que le rapport qui doit toujours régner entr'eux;
& que quand ce rapport scroit dérangé ou détruit, quand les Principes élémentaires tendroient à se surmonter les uns & les autres , ou
à se séparer , il verroit prompcement & sans
erreur , le moyen de rétablir Tordre,
C'est pour cela, que la Médecine se doit réduire à cette règle simple , unique , & par conséquent universelle : rassembler ce qui est divisé, & diviser ce qui est rassemblé. Mais à
quels désordres & à quelles profanations , cette
règle puisée dans la nature même des choses >
n'est-elle pas exposée en passant par la main des
hommes ; puisque le moindre degré de différence
dans les moyens qu'ils emploient > & dans l'action des remèdes, produit des effets si contraire»
à ceux qu'ils devraient en attendre ; puisque le
mélange de ces Principes fondamentaux , qui
sont réduits au nombre de trois , change cependant, & se multiplie de tant de manières , que
des yeux ordinaires ne pourroient jamais en suivre toutes les variétés ; & puisque, dans ces sortes de combinaisons , le même Principe parvient
souvent à avoir des propriétés différentes , selon
l'espèce de réaction qu'il éprouve.
Car tout en reconnoissant un feu universellement répandu , comme les deux autres Eléments,
cependant on sait que le feu intérieur crée , que
le feu supérieur féconde, & que le feu inférieur
Z consume»
354 Trois Eléments , trois Maladies*
consume. On en peut dire autant des sels , l'intérieur excite la fermentation , le supérieur conserve, & l'inférieur ronge. Le mercure même,
quoique sa propriété générale soit d'occttper un
rang intermédiaire entre les deux Principes ennemis dent je viens de parler, & par ce moyen
d'établir la paix entr'eux; cependant ce mercure,
dis-je , les rassemble dans mille circonstances ,
& les renfermant dans le même cercle , il devient ainsi la source des plus grands désordres
élémentaires , & offre en même temps l'image
du désordre universel.
Quels soins, quelles précautions ne faut -il
donc pas pour démêler la nature & les effets de
ces différents principes, qui parleur mélange, se
diversifient encore plus que par leurs propriétés
naturelles? Mais malgré cette multitude infinie
de différences qui peuvent s'observer dans les
révolutions des Etres corporels , un œil éclairé
tel que doit être celui d'un Souverain , ne perdra jamais sa règle de vue ; il ramènera toujours
ces différences à trois espèces, en raison des trois
principes fondamentaux d'où elles émanent , &
par conséquent, il ne reconnoitra que trois maladies ; & même il saura que ces trois maladies
doivent avoir des signes aussi marqués & aussi
distincts, que les trois principes fondamentaux
le sont eux-mêmes dans leur action, <5c dans
leur propriété primitive.
Ces
Maladies de là Peau. 355
Ces trois espèces de maladies concernent chacune, une des substances principales dont le corps
animal est composé; c'est-à-dire, le sang, l'os &
la chair, trois parties qui sont relatives à l'un des
trois Eléments dont elles proviennent. Ce sera
donc par les mêmes Eléments qu'elles pourront
recevoir leur guérison : ainsi, la chair se guérira
par le sel, le sang par le soufre, & les os par le
mercure ; le tout avec les préparations & les terril
peraments convenables.
On sait, par exemple, que les Maladies de la
chair & de la peau, proviennent de l'épaississement & de la corruption des sécrétions salines
dans les vaisseaux capillaires 9 011 elles peuvent
être fixées par la trop vive & trop subite action
de Tair , de même que par la trop foible action
du sang. Il qsi donc naturel d'opposer à ces liqueurs stagnantes & corrompues , un sel qui les
divise sans répercuter; qui les corrode & les ronge dans leur foyer , sans les faire rentrer dans
la masse du sang, auquel elles communiqueroient
leur propre putréfaction. Mais quoique ce sel soit
le plus commun de ceux que produit la Nature %
il faut convenir cependant qu'il est encore, pour
ainsi dire, inconnu à la Médecine humaine, ce
qui fait qu'elle est si peu avancée dans la guérison de ces sortes de maladies.
Secondement, dans la maladie des os, le mercure doit être employé avec beaucoup de modeZ 2 ration ,
y y 6 Maladies des Os & du-Sanv.
ration, parce qu'il lie & resserre trop les deux
autres principes qui soutiennent la vie de tous
les corps, & c'est par les entraves qu'il donne
principalement au soufre, qu'il est le destructeur
de toute végétation, tant terrestre qu'animale. La
prudence exigeroit donc souvent, que l'on laissât
simplement agir le mercure inné dans le corps
de l'homme , parce que l'action de ce mercure
se conciliant avec celle du sang , ne croît pas
plus qu'elle , & la contient assez pour qu'elle ne
s'aftoiblisse & rnc s'évapore pas, mais non assez
pour l'étouffer & pour réteindre. Aussi, la Nature nous donne-t-elle à ce sujet la leçon la plus
claire & la plus instructive , en réparant les fractures des os par sa propre vertu , & sans le secours d'aucun mercure étranger.
Quant aux maladies du sang , le soufre doit
s'y employer avec infiniment plus de ménagements encore, parce que les corps étant beaucoup
plus volatils que fixes, augmenter leur action
sulfureuse & ignée, ce seroit les exposer à se vo-"
latiliser encore plus; l'homme vraiment instruit
n'appliqueroit donc jamais ce remède qu'avec,
la plus grande sobriété , d'autant qu'il sauroit
que quand l'humide radical est altéré , l'humide grossier ne peut jamais seul le réparer,
& c'est pour cela qu'il y joindroit l'humide radical même , en l'allant puiser dans la source, qui
n'est pas toute entière dans la moelle des os.
Et,'
De la Pharmacie. 357
Et, soit dit en passant, c'est-là la raison de
la fréquente insuffisance & du danger de la
Pharmacie, qui recherchant avec tant d'empressement les principes volatils des corps médicinaux, néglige trop l'usage des principes fixes,
dontle besoin est tellement universel , qu'il seroit
exclusif, si l'homme étoit sage. Aussi, qui ne sait
que cette Pharmacie détruit plutôt qu'elle ne conserve; qu'elle agite & brûle au lieu de ranimer,
& que quand au contraire , elle se propose de
calmer, elle ne sait y procéder que par des absorbants & par des poisons ?
On voit donc à quoi se borneroit la. Médecine
entre les. mains d'un homme qui se seroit rétar
Jbli dans les droits de son origine ; il donneroir
lui-même une activité salutaire à tous les remèdes, & rendroit par-là les guérisons infaillibles,
quand toutefois la Cause active , dont il seroit
l'organe , n'auroit pas l'ordre d'en disposer
autrement.
Il se seroit. bien gardé d'employer dans cette
digne <Sc utile Science, les calculs matériels de la
Mathématique humaine , qui n'opérant jamais
que sur des résultats , sont nuls ou dangereux
dans la Médecine , dont i'objet est d'obérer sur
les principes mêmes qui agissent dans les corps.
Par cette même raison, il ne se fut pas attaché
à des formules , qui dans l'art de guérir , sont là
çaême chose que les Codes criminels dans l'ÂdZ 5 mi nist ration?'
358 Des Privilèges des Souverains.
ministration des Etats; puisque de toutes les maladies, n'y en ayant jamais deux qui présentent
absolument les mêmes nuances, il est impossible
que le même remède ne nuise à Tune oui Tautre.
Mais comme en qualité de Souverain , cet
homme auroit connu les vertus des Etres corporels, il en auroit aussi connu le dérangement ,
& dès lors il eût été à l'abri de Terreur sur
l'application du remède; Or , qu'on n'oublie
jpas que pour en venir là , l'homme ne doit pas
prendre la Matière pour le Principe de la Matière, car nous avons vu que c'étoit là la principale cause de son ignorance.
Qu'on ne croie pas non plus que ce pouvoir
inestimable soit hors de la portée de l'homme;
il entre au contraire, au nombre des Loix qui lui
sont données , relativement à la tâche qu'il a à
remplir pendant son passage sur la terre , puisque si c'est par son enveloppe corporelle, que
se dirigent sur lui les attaques, il faut qu'il ne
soit pas entièrement privé des moyens de les
sentir & de les repousser ; ainsi % dès que l'usage
de ce privilège peut être commun à tous les hommes, à plus forte raison devroit-il être particulièrement le propretés Souverains, dont la véritable destination est, autant qu'ils le peuvent ,
de préserver leurs Sujets , des maux de toute espèce , & de les défendre dans le sensible ,
comme dans l'intellectuel.
Alors
Des Privilèges des Souverains. 3 5 9
Alors donc , si ce privilège ne leur est pas plus
connu que tous leurs autres droits , c'est une
raison de plus pour eux de sentir , s'ils ont été
rnis à la tête des hommes par le Principe dont je
leur ai montré la puissance, & qui est absolument nécessaire pour la régularité de toutes
leurs démarches. C'est, dis-je , un moyen de plus
que je leur offre pour se juger eux-mêmes.
Qu'ils joignent donc les observations que je
viens de faire sur l'art de guérir , à toutes celles
que j'ai faites avec eux sur les vices de l'administration politique , civile & criminelle des
Etats ; sur les vices des Gouvernements mêmes ,
qui nous ont dévoilé ceux de leur Association;
ainsi que sur la source 011 les chefs doivent puiser leurs différents droits ; ensuite qu'ils décident
s'ils reconnoissent en eux les traces de cette lumière qui est censée les avoir constitués tous ,
& ne les pas quitter un instant; car ce n'est que
par-la qu'ils pourront être assurés de la légitimité de leur puissance, & de la justesse des institutions auxquelles ils président.
Néanmoins , répétons en ce moment avec
autant de fermeté que de franchise , qu'un Sujet
qui apperçoit toutes ces défectuosités dans un
État, & qui voyant les Souverains eux-mêmes
si fort au dessous de ce qu'ils devroient être, se
croiroit délié du moindre de ses devoirs envers
eux , & de la soumission à leurs décrets, dès lors
Z 4 s'écarterait:
360 Des Privilèges des Souverains.
s'écarteroit sensiblement de sa Loi , 6c marcheroit directement contre tous les principes que
nous établissons.
Que tout homme se persuade au contraire ,
que la Justice ne lui imputera jamais que ses
propres fautes ; qu'ainsi, un Sujet ne feroit
qu'augmenter les désordres , en prétendant s'y
opposer & les combattre, puisque ce seroit marcher par la volonté de l'homme , & que la volonté de l'homme ne mené qu'au crime.
Je croirai donc que malgré toutes les applications que les Souverains pourroient se faire
à eux-mêmes de tout ce que je trace à leurs
yeux , ils ne devront jamais m'imputer d'avoir
établi des principes contraires à leur autorité,
tandis que mon seul désir seroit de les persuader qu'Us en peuvent avoir une invincible & inébranlable.
Pour suivre l'enchaînement de nos Observations , nous allons passer à l'examen des erreurs
qui ont été faites sur les hautes Sciences , parce
que les principes de ces Sciences tenant à la
même source que les Loix Politiques & Religieuses , leur connoissance doit également entrer au nombre des droits de l'homme.
Des Principes Mathématiques. 36 1
J'examinerai principalement ici la Science
Mathématique , comme étant celle à laquelle
toutes les hautes Sciences sont liées , & comme
tenant le premier rang parmi les objets du raisonnement ou de la faculté intellectuelle de
l'homme; & d'abord, pour rassurer ceux que le
nom de Mathématiques pourroit arrêter , je les
préviendrai que non seulement il n'est pas nécessaire d'être avancé dans cette Science , pour
me suivre dans les observations dont elle sera le
sujet , mais même qu'à peine est-il besoin pour
cela, d'en avoir les plus légères notions, & que
la manière dont j'en traite , peut convenir à tous
les Lecteurs.
Cette science nous offrira sans doute, des preuves encore plus frappantes des Principes qui ont
été avancés précédemment , de même que des
erreurs auxquelles elle a donné lieu , lorsque les
hommes se sont livrés en aveugles aux jugements
de leurs sens.
Et ceci doit paroître naturel , parce que les
Principes mathématiques, sans être matériels,
étant cependant la vraie Loi du sensible, les
Géomètres sont a la vérité toujours les maîtres
de
$6l Des Axiomes.
de raisonner de la nature de ces Principes à leur
manière ; mais > quand ils viennent à l'application des idées qu'ils s'en sont formées , il faut nécessairement qu'ils avouent leurs méprises , parce qu'alors ce n'est plus eux qui mènent le Principe , mais c'est le Principe qui les mené ; ainsi
rien ne sera plus propre à faire discerner le vrai
d'avec le faux , qu'un examen exact de la marche
qu'ils ont suivie, & des conséquences qui en résulteroient , si nous l'adoptions.
Je commencerai par faire observer que rien
n'est démontré en Mathématique , s'il n'est ramené à un axiome , parce qu'il n'y a que cela de
vrai ; je prierai en même temps de remarquer
pour quelle raison les axiomes sont vrais ; c'est
qu'ils sont indépendants du sensible ou de la Matière , & qu'ils sont purement intellectuels } ce
qui peut déjà confirmer toutceque j'ai dit sur la
route qu'il faut prendre pour arriver à la Vérité,
& en même temps rassurer les Observateurs sut
cç qui n'est pas soumis à leur vue corporelle.
Il est donc clair que si les Géomètres n'eussent
pas perdu de vue les axiomes , ils ne se seroient
jamais égarés dans leurs raisonnements , puisque les axiomes sont attachés à l'Essence mémo
des Principes intellectuels , & par-là reposent
sur la certitude la plus évidente.
La production corporelle & sensible, qui s'est
faite d'après ces Loix intellectuelles , est sans
doute
Des Axiomes. 363
cloute parfaitement régulière , prise dans sa
classe , en ce qu'elle est exactement conforme à
l'ordre de ce Principe intellectuel , ou aux axiomes qui en dirigent par-tout l'existence & l'exécution. Cependant, comme la perfection de cette
production corporelle n'est que dépendante , ou
relative^au Principe qui l'a engendrée , ce n'esf
pas dans cette production que peut en résider la
règle & la source.
Ce ne seroit donc qu'en comparant continuellement cette production sensible avec les axiomes , ou avec les Loix du Principe intellectuel ,
que l'on pourroit juger de sa régularité , ce ne
seroit , dis- je , que par ce moyen qu'on parviendroit à en démontrer la justesse.
Mais , si cette règle est la seule vraie , si en
même temps elle est purement intellectuelle ,
comment les hommes peuvent-ils donc espérer
d'y suppléer par une règle prise dans le sensible ? Comment peuvent-ils se flatter de remplacer un Erre vrai, par un Etre conventionnel &
supposé ?
Comment douter cependant que ce ne soit là ou
tendent tous les efforts des Géomètres , puisque
nous verrons qu'après avoir établi les axiomes,
qui sont les fondements de toutes les Vérités
qu'ils veulent nous apprendre , ils ne nous proposent pour nous enseigner à évaluer l'étendue ,
qu'une mesure prise dans cette même étendue ,
ou
3^4 Des Axiomes.
ou des nombres arbitraires qui ont toujours besoin eux-mêmes d'une mesure sensible pour se
réaliser à nos yeux corporels ?
Alors doit-on s'en tenir à une telle démonstration , & regarder dépareilles preuves comme
évidentes ? Puisque la mesure réside toujours
dans le Principe où la production sensible a pris
naissance, cczzz production sensible & passive
peut-elle se servir à elle-même de mesure & de
preuve ? Et y a-t-ii d'autres Etres que ceux qui
ne sont pas créés, ou les Etres vrais, qui puissent
se prouver par eux-mêmes ?
Loin de contester l'évidence des Principes
intellectuels mathématiques, ou des axiomes,
nous devons déjà reconnoître la foible idée
que les Géomètres en ont prise , & le peu
d'usage qu'ils en ont fait pour parvenir à la
science de l'étendue & des autres propriétés de
la Matière ; nous devons dire que s'ils ne connoissent rien sur cet objet, c'est pour être tombés
dans la même méprise que les Observareurs ont
faite sur tous les autres sujets que. j'ai passés en
revue ; c'est-à-dire , qu ils ont séparé l'étendue
de son vrai Principe , ou plutôt qu'ils ont cherché ce Principe en elle, qu'ils l'ont confondu
avec elle, & qu'ils n'ont pas vu que c'étoient
deux choses distinctes, queiqu indispensablemcnt
rassemblées pour constituer l'existence de la
Matière.
Pour
De V Etendue. 365
Pour rendre ceci encore plus palpable , il esc
à propos de fixer nos idées sur la nature de retendue. L'étendue est, ainsi que toutes les autres propriétés des corps , une production du Principe
générateur de la Matière , selon les Loix & Tordre qui sont prescrits à ce Principe inférieur par
le Principe supérieur qui le dirige. Dans ce sens ,
l'étendue n'étant plus qu'une production secondaire , ne peut avoir les mêmes avantages que les
Etres compris dans la classe des productions premières ; ceux-ci ont en eux-mêmes leurs Loix fixes ;
toutes leurs propriétés sont invariables , parce
qu'elles sont unies à leur Essence ; c'est là , en un
mot , où le poids , le nombre & la mesure, sont
tellement réglés , qu'ils ne peuvent pas plus être
altérés que l'Etre même ne peut être détruit.
Mais , quant aux propriétés des Corps , ou
des Etres secondaires , nous avons vu assez amplement qu'il n'en devoit pas être ainsi , puisque n'ayant absolument pour nos sens aucune
propriété fixe , ils ne sauroient jamais avoir de
valeur à nos yeux , que par comparaison avec
les Etres de leur même classe.
Si cela est , l'étendue des Corps n'est donc pas
déterminée pour nous avec plus de certitude , que
leurs autres propriétés. Lors donc que pour nous
faire connoître la valeur de cette étendue , on se
servira d'une mesure qui sera prise dans cette
même étendue x cette mesure que l'on emploiera
sera
$66 De la Mesure de V Etendue.
sera sujette au même inconvénient que l'objet que
Ton voudra mesurer, c'est-à-dire, que son étendue ne sera pas plus sûrement déterminée ; de
façon qu'il nous faudra encore chercher la mesure de cette mesure ; car quelques moyens que
nous voulions employer , nous verrons clairement que ce ne sera jamais dans cette étendue où
nous découvrirons sa vraie mesure, & par conséquent, qu'il faudra toujours recourir au Principe qui a engendré l'étendue, & toutes les propriétés de la Matière.
C'est donc là ce qui démontre complètement
l'insuffisance de la marche des Géomètres, lorsqu'ils prétendent fixer la vraie mesure des Etres
corporels. Il est vrai , & j'en suis convenu ,
qu'ils attachent des nombres à cette mesure
étendue & sensible à laquelle ils ont recours.
Mais non seulement les nombres dont ils se servent ne Sont eux-mêmes que relatifs & conventionnels, non seulement l'homme est libre d'en
varier les rapports & de s'établir telle échelle
qu'il jugera à propos, mais encore cette échelle ,
quelqu'utile qu'elle soit pour mesurer en général toutes les étendues d'une espèce, ne conviendra point du tout pour mesurer les étendues
d'une autre espèce, & les hommes sont encore
à trouver une base fixe , invariable & universelle , à laquelle puissent se rapporter toutes les
espèces d'étendues quelconques.
Voilà
Nature de la Circonférence. $6j
Voilà d'où vient l'embarras que les Géomètres éprouvent , lorsqu'ils veulent mesurer des
courbes , parce que la mesure dont ils se servent
ayant été faite pour la ligne droite, ne s'accom*
mode qu'à cette sorte de ligne, & offre des difficultés insurmontables , quand on veut l'appliquer à la ligne circulaire , ainsi qu'à toute autre courbe qui en dérive.
Je dis que cette mesure offre alors des difficultés insurmontables ; car , quoique les Géomètres aient tranché le nœud, en nous donnant
la ligne circulaire comme un assemblage de lignes droites infiniment petites , ils auroient
tort de croire avoir résolu la question par-là ,
puisque jamais une fausseté n'a pu rien résoudre.
Or, je ne puis me dispenser de regarder
cette définition comme fausse, puisqu'elle combat directement l'idée qu'eux-mêmes & la Nature nous donnent d'une circonférence, qui n'est
autre chose qu'une ligne dont tous les points
sont également éloignés d'un centre commun ;
& je ne sais même comment les Géomètres peuvent raisonnablement se reposer sur deux propositions aussi contradictoires; car enfin, si la
circonférence n'est qu'un assemblage de lignes
droites , quelqu'infiniment petites qu'on les
suppose , jamais tous les points de cette circonférence ne seront également éloignés du centre,
puisque?
368 Des deux sortes de Lignes.
puisque ces lignes droites elles mêmes seront
composées de plusieurs points , parmi lesquels
ceux des extrémités & ceux intermédiaires ne
seront sûrement pas à la même distance du
centre ; alors le centre ne leur sera plus commun,
alors la circonférence ne sera plus une circonférence.
C'est donc vouloir réunir les contraires , c'est
vouloir traiter comme n'ayant que la même nature, deux choses qui sont d'une nature très-opposée , c'est, je le répète , vouloir soumettre au
même nombre deux sortes d'Etres , qui étant
différents l'un de l'autre , doivent sans doute se
calculer différemment.
Il faut donc l'avouer, c'est ici que les hommes
nous montrent le plus clairement leur penchant
naturel à tout confondre , & à ne voir dans les
Etres de classes différentes qu'une uniformité
trompeuse , par le moyen de laquelle ils tâchent
d'assimiler les choses qui se répugnent le plus.
Car il est impossible de rien concevoir qui soit
plus opposé , plus contraire l'un à l'autre, en un
mot , plus contradictoire que la ligne droite 5c la
ligne circulaire.
Outre les preuves morales qui se trouvent, soit
dans les rapports de la ligne droite avec la régularité & la perfection de l'unité; soit dans ceux
de la ligne circulaire avec l'impuissance & la
confusion attachées à la multiplicité dont cette
ligne
Des deux sortes de Lignes. 3 6<)
ligne circulaire est l'image, je puis encore en
donner des raisons d'autant plus convaincantes,
qu'elles seront prises dans les principes intellectuels, les seuls que l'on doive admettre comme
réels, & faisant Loi dans la recherche de la nature des choses ; les seuls , dis-je , qui soient
inébranlables comme les axiomes.
J'avertirai néanmoins que ces vérités ne seront pas claires pour le commun des hommes,
& bien moins encore pour ceux qui n'auront
marché jusqu'à ce jour, que d'après les faux principes que je combats ; le premier pas qu'il y auroit donc à faire pour me comprendre, ce seroit
d'étudier les choses dans leur source même , &
non dans les notions que l'imagination & les jugements précipités en ont données.
Mais je sais combien peu d'hommes sont capables d'en avoir le courage ; & quand je le
supposerois pour un grand nombre , je devrois
supposer aussi,que peu d'entr'eux parviendroient
à un plein succès, tant les premières sources de
la Science ont été infectées d'erreur & de poison.
Si j'ai fait pressentir que tout avoit son nombre dans la Nature, si c'est par-là que tous les
Etres quelconques sont aisés à distinguer les uns
des autres , puisque toutes leurs propriétés ne
sauroient être que des résultats conformes aux
Loix renfermées dans leur nombre ; il est constant que la ligne droite 5c la ligne courbe étant
A a de
370 Des deux sortes de Lignes.
de nature différente, ainsi que je l'ai déjà indiqué, doivent avoir chacune leur nombre particulier , qui désigne leur différente nature , &
nous empêche de les égaler dans notre pensée,
en les prenant indifféremment Tune pour l'autre.
Quand on ne réfiéchiroit qu'un instant sur les
fonctions & les propriétés de ces deux sortes de
lignes , cela suffiroit pour qu'on dût se convaincre de la réalité de ce que je viens de dire. Quel
çst l'objet de la ligne droite , n'est-ce pas de
perpétuer à l'infini les productions du point
dont elle émane? N'est-ce pas comme perpendiculaire, de régler la base & l'assiette de tous les
Etres , <Sc de leur tracer a chacun leurs Loix ?
Au contraire, la ligne circulaire ne bornet-elle pas à tous ses points, les productions delà
ligne droite ? par conséquent, ne tend-elle pas
continuellement à la détruire, & ne peut-elle
pas être regardée en quelque sorte comme son
ennemie? Alors, comment seroit-il donc possible que deux choses si opposées dans leur marche, & qui ont des propriétés si différentes, ne
fussent pas distinguées dans leur nombre ,
comme elles le sont dans leur action ?
Si l'on eût fait plutôt cette importante observation , on eût épargné des peines & des travaux infinis , à tous ceux qui s'occupent de la
Science Mathématique, en ce qu'on les eût empêché de chercher, comme ils le font, une mesure
Nombre de chaque sorte de Lignes. 371;
sure commune à deux sortes de lignes qui n'au-»
ront jamais rien de commun entre elles.
C'est donc après avoir reconnu cette différence essentielle, qui les distingue dans leur figure, dans leur emploi & dans leurs propriétés,
que je ne dois pas craindre d'affirmer que leur
nombre, est également différent.
Si Ton me pressoit de m'expliquer plus clairement, & d'indiquer quel est le nombre que j'attribue à chacune de ces lignes en particulier;
j'avouerois , sans peine , que la ligne droite
porte le nombre quatre, & la ligne circulaire, le
nombre neuf : 5c j'oserois assurer qu'il n'y ai pas
d'autre moyen de parvenir à les connoître ; car
l'étendue plus ou moins grande de ces lignes,
ne changera rien au nombre que je leur attribue en particulier , & elles conserveront
toujours le même nombre chacune dans leur
classe , à quelque étendue qu'on les prolonge.
Je sais, je le répète, que ceci pourra bien n'être pas entendu , tant la Matière a fait de progrès dans l'intelligence de mes semblables. Il en
est donc , qui malgré la clarté de ma proposition , pourroient en inférer faussement qu'une
grande & une petite ligne ayant, selon moi , le
même nombre , doivent par conséquent être
égales.
Mais, pour prévenir ce paradoxe, j'ajouterai
qu'une grande, comme une petite ligne, ne sont
A a 2 chacune
3 7 * Nombre de chaque sorte de Lignes.
chacune que le résultat de leur Loi & de leur
nombre; & qu'ainsi, quoique Tune & l'autre aient
toujours, dans la même classe , la même Loi &
le même nombre , cette Loi & ce nombre agissent toujours diversement dans chacune d'elles ;
c'est-à-dire, avec plus ou moins de force, d'activité ou de durée ; d'où l'on voit que le résultat
qui en proviendra, doit exprimer aux yeux toutes ces différences sensibles , quoique le Principe
qui varie son action , soit lui-même invariable.
C'est-là , n'en doutons pas , ce qui peut seul
expliquer la différence universelle de tous les
Etres des deux natures, tant de ceux qui dans
l'une ou l'autre, occupent des classes différentes,
que de ceux qui sont de la même classe & de la
même espèce ; c'est-là ce qui peut faire comprendre comment tous les individus d'une même
classe sont différents , quoiqu'ils aient la même
Loi , la même source & le même nombre.
C'est par-là aussi que sont anéantis les nombres conventionnels & arbitraires, que les Géomètres emploient dans leurs mesures sensibles; <5c
véritablement les inconvénients où cette mesure
les entraîne, nous en font voir clairement les
défectuosités. Car, vouloir choisir la mesure de
rétendue, dans l'étendue , c'est s'exposer à être
obligé de tronquer cette mesure, ou de la prolonger , lorsque l'étendue sur laquelle on Ta
assise vient à recevoir des variations ; & comme
ces
Du Calcul de V Infinie 373
ces variations n'arrivent pas toujours juste sous
des nombres multiples, ou sous-multiples de la
mesure donnée ; qu'elles peuvent tomber sur des
parties dénombres qui ne soient pas des entiers,
par rapport au nombre principal, il faut nécessairement que la mesure donnée subisse. la même
mutilation ; il faut enfin admettre ce que les calculateurs appellent des fractions d'unité , comme
si jamais un Etre simple , ou une unité pouvoit
se diviser.
Si les Mathématiciens se fussent attachés à
cette dernière réflexion , ils auroient pris une
plus juste idée d'un savant calcul qu'ils ont inventé : savoir, celui de ï infini. Ils auroient vu
qu'ils ne pouvoient jamais trouver V infiniment
grand dans la Matière qui est bornée à trois
Eléments , mais bien dans les nombres qui sont
les puissances de tout ce qui existe, & qui vraiment n'ont de bornes , ni dans notre pensée ,
ni dans leur essence. Au contraire, ils auroient
reconnu qu'ils ne pouvoient trouver le calcul
de ï infiniment petit que dans la Matière, dont
la division indéfinie des molécules se conçoit
toujours possible, quoique nos sens ne puissent
pas toujours l'opérer ; mais ils n'eussent jamais
cherché cette sorte d'infini dans les nombres,
puisque l'unité étant indivisible , elle est le premier terme des Etres , & n'admet aucun nombreavant elle*
A a } Rica
374 Des Mesures conventionnelles.
Rien n'est donc moins conforme au Principe
vrai , que cette mesure conventionnelle que
l'homme s'est établie dans ses procédés géométriques , & par conséquent , rien n'est moins
propre à l'avancer dans les connoissances qui
lui sont absolument nécessaires.
Le secours d'une telle mesure est , je le sais ,
de la plus grande utilité, dans les détails matériels du commerce de la vie sociale & corporelle
de l'homme; aussi je ne prétends pas qu'il soit
blâmable de l'appliquer à cet emploi ; tout ce
que je lui demanderois , ce seroit de ne pas avoir
l'imprudence de la porter jusques dans ses recherches sur les Vérités naturelles , parce que
dans ce genre, elle ne peut que le tromper;
que les erreurs, même les plus simples , sont ici
de la plus importante conséquence , & que toutes les Vérités étant liées , il n'y en a pas une
qui puisse recevoir la moindre atteinte, sans la
communiquer à toutes les autres.
Les nombres quatre & neuf, que j'annonce
comme appartenant essentiellement , l'un à la ligne droite & l'autre à la ligne courbe , n'ont pas
l'inconvénient qu'on vient de remarquer dans la
méthode arbitraire; puisque ces nombres restene
toujours intacts , quoique leur faculté s'étende
ou se resserre dans toutes les variations dont
l'étendue est susceptible ; aussi , dans la réalité
des choses , n'y a-t-il jamais de fraction dans un
Etre,
Des Mesures conventionnelles. 37c
Etre , & si nous nous rappelions ce qui a été dit
précédemment sur la nature des Principes des
Etres corporels , nous verrons que puisqu'ils sont
indivisibles en qualité d'Etres simples , les nombres qui ne font que les représenter & les rendre
sensibles , doivent jouir de la même propriété.
Mais , je le répète encore , tout ceci est hors du
sensible & de la Matière , ainsi , je ne me flatte
pas qu'un grand nombre m'entende. C'est pour
cela que je m'attends qu'on reviendra encore à la
charge, 6c qu'on me demandera comment il sera
possible d'évaluer les différentes étendues du
même ordre , si je donne sans exception à toutes
les lignes droites, le nombre quatre, & à toutes les
lignes circulaires & courbes, le nombre neuf. On
me demandera , dis-je , à quel signe on pourra
connoître fixement les différentes manières dont
le même nombre agit sur des étendues inégales ,
& comment il faudra s'y prendre pour déterminer avec justesse , une étendue quelconque.
Il m'est inutile de chercher une autre réponse
que celle que j'ai déjà faite sur cet objet. Je dirai donc que si celui qui me fait cette question ,
n'a en vue de connoître l'étendue que pour son
propre usage corporel, & pour ses besoins ou ses
goûts sensibles, comme il n'y a rien en ce genre
qui ne soit relatif, les mesures conventionnelles &
relatives sont suffisantes ; parce que , par le seul
secours des sens^ on peut porter la régularité
A a 4 jusque
376 Des Mesures conventionnelles.
jusqu'au point de rendre Terreur inappréciable
aux sens.
Mais, s'il s'agit de connoître plus que cette
valeur relative & d'approximation , si Ton demande à trouver la valeur fixe & réelle de l'étendue ; comme cette valeur est en raison de l'action de son nombre , & que le nombre n'est pas
Matière , il est aisé de voir si c'est dans l'étendue
matérielle, qu'on peut trouver la règle que l'on
désire, & si nous avons eu tort de dire que la
vraie mesure de l'étendue ne sauroit être connue
par les sens corporels : alors , si ce n'est point
dans les sens corporels que cette mesure se peut
trouver, il ne faudra pas réfléchir long-temps
pour juger où elle doit être , puisque nous
n'avons cessé de représenter qu'il n'y avoit dans
tout ce qui existe , que du sensible & de l'intellectuel.
Nous voyons donc dès-lors ce que les Géomètres ont à nous apprendre , & quelles sont
les erreurs dont ils bercent notre intelligence , en
ne lui offrant que des mesures prises dans le sensible, & par conséquent relatives , pendant
qu'elle conçoit qu'il y en a de vraies <5c qu'elle
est faite pour les connoître.
Nous voyons en même temps reparoître ici
cette Vérité universelle qui fait l'objet de cet Ouvrage , savoir , que c'est dans le Principe seul
des choses, qu'il est possible d'en évaluer juste les
propriétés y
De la vraie Mesure. 377
propriétés , & que quelque difficulté qu'il y ait
à savoir y lire , il est incontestable que ce Principe réglant tout , mesurant tout , dès qu'on
l'éloigné , on ne trouvera rien.
Je dois ajouter néanmoins, que quoiqu'il soit
possible par le secours de ce Principe, de parvenir à juger sûrement de la mesure de l'étendue ,
puisque c'est lui-même qui la dirige , ce seroit
une vraie profanation de l'employer à des combinaisons matérielles , car il peut nous faire découvrir des Vérités plus importantes que celles
qui n'auroient de rapport qu'à la Matière; & les
sens» comme nous l'avons dit, sont suffisants pour
diriger l'homme dans les choses sensibles. Nous
voyons même que les Etres au dessous de
l'homme , n'ont pas d'autre Loi , & que leurs
sens suffisent à leurs besoins ; ainsi , pour cet objet
purement relatif, la Mathématique vraie & juste,
en un mot, la Mathématique intellectuelle seroit
non seulement superflue , mais même elle ne
seroit pas comprise.
Quelle plus grande inconséquence n'est-ce
donc pas de vouloir assujettir & subordonner
cette Mathématique invariable & lumineuse, à
celle des sens, qui est si bornée &si obscure ; de
vouloir que celle-ci tienne lieu de l'autre ; enfin ,
de vouloir que ce soit le sensible qui serve de
règle & de guide à l'intellectuel ?
( Nous nç faisons là cependant que montrer de
nouveau
378 De la vraie Mesure.
nouveau l'inconvénient auquel les Géomètres se
sont exposés ; car, en che.chant à l'étendue une
mesure sensible , & nous la donnant comme
réelle , ils n'ont pas vu qu'elle étoit variable
comme l'étendue même , & que loin de diriger la
Matière, elle étoit elle-même dans la dépendance de cette Matière , puisqu'elle en suivoit
nécessairement le cours & tous les résultats de
relation.
Alors , dès que les nombres quatre & neuf, que
j'ai avoué être la mesure des deux sortes de lignes
possibles , sont entièrement à couvert de cette sujétion ; je ne dois pas craindre d'errer , en leur
donnant toute ma confiance, & en les annonçant,
ainsi que je l'ai fait , comme la vraie mesure ,
chacun dans leur classe.
J'avouerai qu'il m'est dur de ne pouvoir exposer ces Vérités, sans sentir combien elles sont humiliantes pour les Géomètres , puisque , par les
efforts qu'ils font journellement pour confondre
ces deux mesures , ils nous obligent à dire que
même les plus célèbres d'entr'eux ne savent pas
encore la différence d'une ligne droite à une ligne
courbe , ainsi qu'on le verra ci-après plus en
détail.
Mais l'erreur que Ton vient d'appercevoir
n'est pas la seule qu'ils aient faite sur l'étendue;
non seulement c'est dans elle qu'ils ont cherché
sa mesure, comme nous l'avons fait observer,
mais
Du Mouvement. 379
mais même ils y ont encore cherché la source du
mouvement. N'osant jamais s'élever au dessus
de cette ténébreuse matière qui les environne ,
ils ont cru pouvoir fixer une espace & une borne
au principe de ce mouvement, de façon que,
selon ce système, il n'est plus possible, hors de
cette borne, de rien concevoir d'actif & qui se
meuve.
S'ils ne se sont pas faits encore une idée plus
juste du mouvement, n'est-ce pas toujours par
la même méprise qui leur fait confondre les choses les plus distinctes, n'est-ce pas parce qu'ils
ne cherchent que dans l'étendue, au lieu de chercher dans son Principe?
Car cette étendue n'ayant que des propriétés
relatives , ou des abstractions , il lui est impossible de rien offrir de fixe , & d'assez stable pour
que l'intelligence de l'homme s'y repose d'une
manière satisfaisante ; & vouloir trouver dans
elle la source de son mouvement, c'est répéter
toutes ces tentatives insuffisantes qui ont été déjà
renversées , & vouloir soumettre le Principe à sa
production , pendant que selon l'ordre naturel
& vrai des choses , l'œuvre fut toujours au dessous de son Principe générateur.
C'est donc dans le Principe immatériel de
tous les Etres , soit intellectuels, soit corporels ,
que réside essentiellement la source du mouvement qui se trouve en chacun d'eux. C'est par
l'action
380 Du Mouvement.
l'action de ce Principe, que se manifestent toutes
leurs facultés , selon leur rang & leur emploi
personnel , c'est-à-dire, intellectuelles dans Tordre intellectuel, & sensibles dans l'ordre sensible.
Or , si la seule action du Principe des Etres
corporels est le mouvement , si c'est par-là seul
qu'ils croissent , qu'ils se nourrissent ; enfin ,
qu'ils manifestent & rendent sensibles & apparentes toutes leurs propriétés, &par conséquent
l'étendue même , comment peut-on donc faire
dépendre ce mouvement de l'étendue ou de la
Matière , puisqu'au contraire c'est l'étendue
ou la Matière, qui vient de lui ? Comment peuton dire que ce mouvement appartienne essentiellement à la Matière, pendant que c'est la
Matière qui appartient essentiellement au mouvement ?
Il est incontestable que la Matière n'existe
que par le mouvement ; car nous voyons que
quand les corps sont privés de celui qui leur est
accordé pour un temps , ils se dissolvent & disparoissent insensiblement. Il est tout aussi certain par cette même observation, que le mouvement qui donne la vie aux corps , ne leur
appartient point en propre , puisque nous le
voyons cesser dans eux, avant qu'ils aient cessé
d'être sensibles à nos yeux ; de même que nous
ne pouvons douter qu'ils ne soient absolument
dans
Du Mouvement. 381
dans sa dépendance , puisque la cessation de
ce mouvement: esc le premier acte de leur destruction.
D'ailleurs , rappelions - nous cette Loi de
réaction universelle à laquelle tous les Etres
corporels sont assujettis , & reconnoissons que
si les Principes immatériels des Etres corporels , sont eux - mêmes soumis à la réaction
d'un autre Principe , à plus forte raison les
résultats sensibles de ces Principes , tels que
l'étendue & autres , doivent nécessairement
éprouver cette sujétion.
Concluons donc , que si tout disparoit à mesure que le mouvement se retire , il est évident
que l'étendue n'existe que par le mouvement ,
ce qui est bien différent de dire que le mouvement est à l'étendue & dans l'étendue.
Cependant , de cette assertion que c'est le
mouvement qui fait l'étendue 9 on pourroit inférer que le mouvement étant de l'Essence des
Principes immatériels , que nous devons reconnoître à présent comme indestructibles , il est impossible que ce mouvement n'existe pas toujours,
& par conséquent , que l'étendue ou la Matière
ne soit éternelle ; ce qui nous replongeroit dans
ces précipices ténébreux, dont j'ai pris tant de
soin de préserver mes Lecteurs ; car , je le sais ,
on pourroit m'objecter qu'on ne peut pas concevoir de.mouYemen: sans étendue.
Cette
382, Des deux sortes de Mouvements.
Cette dernière proposition est vraie dans Tordre sensible , où l'on ne peut concevoir de mouvement qni ne produise l'étendue, ou qui ne se
fasse dans l'étendue ; mais , quoique les Principes
qui enfantent le mouvement dans Tordre sensible, soient immatériels, ce seroit être dans Terreur que d'admettre leur action comme nécessaire & comme éternelle , puisque nous avons
vu qu'ils n'étoient que des Etres secondaires ,
n'ayant qu'une action particulière & non pas infinie , & qu'ils étoient absolument dans la dépendance d'une Cause active & intelligente, qui
leur communiquent cette action pour un temps ,
comme elle la leur retiroit , selon Tordre & la
Loi de la Cause première.
Bien plus, c'est dans cet ordre sensible même,
où nous pouvons trouver des preuves d'un mouvement sans étendue ; quoique dans cette région sensible, il se fasse toujours dans l'étendue.
Pour cet effet, remarquons qu'en raison de cette
double Loi universelle qui régit la Nature corporelle , il se trouve deux sortes de mouvements
dans tous les Corps.
Premièrement , celui de leur croissance , ou
l'action même qui manifeste & soutient leur
Existence sensible.
En second lieu , celui de leur tendance vers
la Terre, qui est leur Centre commun ; tendance
qui se fait connoître , tant dans la chute des
Corps ,
Des deux sortes de Mouvements. 383
Corps , que dans la pression que leur propre pesanteur fait sur eux-mêmes, ou sur la surface
terrestre.
Ces deux mouvements sont directement opposés l'un à l'autre. Aussi le second de ces mouvements, ou la tendance des Corps vers leur Centre terrestre , quoiqu'il ne puisse se faire que
dans l'étendue, ne produit cependant pas d'étendue, comme le premier mouvement, ou celui de
la croissance <5c de l'existence de ces mêmes
Corps.
Au contraire , l'un tend à détruire ce que l'autre produit; puisque , si les Etres corporels pouvoient se réunir à leur Centre , ils seroient dèslors sans action , sans manifestation sensible, en
un mot sans mouvement , & par conséquent
sans étendue ; puisqu'il est certain que tous ces
effets n'ont lieu que parce que les Etres qui les
produisent sont séparés de leur Centre.
Or , si de ces deux mouvements , dont l'un
produit l'étendue , comme nous l'avons dit , il y
en a un qui la détruit, celui-là au moins ne
devra pas se regarder comme appartenant à
l'étendue , quoiqu'il n'ait lieu que dans l'étendue ; ce seroit donc là où l'on apprendroit à résoudre cette objection , qu'on ne peut concevoir
de mouvement sans étendue , & à ne plus croire
généralement que le mouvement soit de l'Essence de toutes les classes d'Etres immatériels,
puisque
384 Du Mouvement immatériel.
puisque ceux de la classe sensible n'en sont dépositaires que pour un temps.
Fortifions encore cette vérité , qu'il peut y
avoir du mouvement sans étendue. N'avonsnous pas admis qu'il ne sauroit y avoir que des
Etres sensibles & des Etres intellectuels ; si
c'est la classe de ces derniers qui régit l'autre ,
& qui lui fait donner ce mouvement producteur
des choses sensibles , c'est elle qui par Essence,
doit être la véritable source du mouvement ;
comme telle , elle est d'un autre ordre que la
classe aQS Principes immatériels corporels qui
lui sont subordonnés ; il doit donc y avoir dans
cette classe, une action & des résultats qui soient
comme elle , distincts & indépendants du sensible, c'est-à-dire, dans lesquels le sensible ne
soit pour rien.
Ainsi , puisque le sensible n'est pour rien
dans toutes les actions qui appartiennent à la
Cause première, & dans tous les résultats immatériels qui en proviennent ; s'il ne fait qu'en recevoir la vie passive qui le soutient pendant la
durée du temps ; si enfin tous les effets sensibles ,
pendant le temps actuel de leur existence même ,
sont absolument sans aucune influence sur la
classe purement intellectuelle , à plus forte raison cette classe a-t-elle pu agir avant l'existence
des choses sensibles , & peut agir après leur disparition , puisque le moment où ces choses sensibles
Du Mouvement immatériel. 385
blés auront vécu, n'aura pas même dérangé
d'un instant, l'action de la Cause première.
Alors , quoique dans le sensible , le mouvement & l'étendue soient nécessairement liés l'un
à l'autre , cela n'empêche point que dans la
classe supérieure , il ne doive y avoir éternellement un mouvement ou une action, quand même
rien de sensible ne seroit existant , & dans ce
sens on peut dire avec certitude , que quoiqu'on
ne puisse concevoir d'étendue sans mouvement ,
il est cependant incontestable qu'on peut concevoir du mouvement sans étendue, puisque le
Principe du mouvement , soit sensible , soit intellectuel , est hors de l'étendue.
Réunissant ensuite toutes ces observations ,
on doit voir s'il est possible de jamais attribuer
avec raison aucun mouvement à l'étendue,
comme en faisant l'Essence nécessaire , & si
l'homme ne s'égare pas , lorsqu'il en cherche là
le principe & la connoissance.
J'ai dit en général que le mouvement n'étoit
autre chose que l'effet de l'action , ou plutôt l'action même , puisqu'ils sont inséparables. J'ai reconnu en outre , que dans les choses sensibles, il
y avoit deux sortes de mouvements ou d'actions
opposées , savoir, la croissance & la décroissance , ou la force qui éloigne les corps de leur
Centre , & leur propre Loi qui tend à les en
rapprocher. Mais, comme le dernier de ces
B b mouvements
3 86 Du Nombre du Mouvement.
mouvements ne fait que revenir sur les traces de
l'autre , dans le même temps, & selon la même *
Loi, dins l'ordre inverse, nous ne craignons point
d'errer, en les annonçant comme provenant tous
les deux du même nombre ; & le moindre dçs
Géomètres sait que ce nombre est quatre.
Qui ne sait, en effet, que tous les mouvements & toutes les révolutions possibles des
corps, se font en Progression géométrique quaternaire , soit ascendante, soit descendante ?
Qui ne sait que ce nombre quatre est la Loi universelle du cours des Astres , celle de la Méchanique, de la Pyrotechnie, celle, en un mot, de
tout ce qui se meut dans la Région corporelle,
soit naturellement , soit par la main des hommes ?
Et véritablement , si la vie agit sans interruption , & que son action soit toujours nouyelle ; c'est-a-dire , si elle croît ou décroît sans
cesse dans les Etres corporels & sujets à la destrucrion , quelle autre Loi que celle de la Propression géométrique ascendante ou descendante sauroit convenir à la Nature ?
En effet , Li Progression arithmétique en est
entièrement bannie, parce qu'elle esr stérile &
qu elle ne peut ^mbrasrer que des fai;s bornés ou
de^ résultats toujours égaux & toujours uniformes. Aussi les hommes ne dev;oient-ils jamais
l'appliquer qu'à des objets morts , à des divisions fixes , ou à des assemblages immobiles ; &
quand
Du Nombre de F Etendue. 387
quand ils ont voulu l'employer pour désigner les
actions simples & vivantes de la Nature, comme
celles de l'Air , celles qui produisent la chaleur
& le froid, & toutes les autres causes des révolutions de l'Atmosphère , leurs résultats ou leurs
divisions , ont été très-vicieuses , en ce qu'elles
ont donné à la multitude, une idée fausse du
Principe de vie ou d'action corporelle , dont lamesure n'étant point sensible , ne peut , sans la
plus grossière méprise , se tracer sur la Matière.
Nous n'induirons donc personne en erreur %
en donnant la Progression géométrique quaternaire , comme étant le principe de la vie des
Etres , ou en assurant que le nombre de toute
action est quatre y quelqu'inconnu que soit ce
langage.
Mais ce que nous n'avons point encore fixé*,
c'est de savoir quel est le nombre de l'étendue.
Il faut donc le dire, c'est ce même nombre neuf
> qui a été appliqué ci-devant à la ligne circulaire. Oui , la ligne circulaire & l'étendue onc
un tel rapport , elles sont tellement inséparables , qu'elles portent absolument le même
nombre, qui est neuf.
Si elles ont le même nombre , elles ont nécessairement la même mesure & le mêm* poids;
car ces trois principes marchant toujours d'accord , l'un ne peut être déterminé , qu'il ne dé*
termine également les deux autres.
¥>b z Effectivement,
3 S3 De la Ligne Circulaire.
Effectivement , quelque nouveau que cela
doive paroitre , je ne puis me dispenser d'avouer
que rétendue & laligne.circulaire ne sont qu'une
même chose ; c'est-à-dire , qu'il n'y a d'étendue
que par la ligne circulaire , & réciproquement
qu'il n'y a que la ligne circulaire qui soit corporelle & sensible ; c'est-à dire , enfin, que la Nature matérielle & étendue ne peut être formée
que de lignes qui ne sont pas droites , ou , ce
qui est la même chose , qu'il n'y a pas une seule
ligne droite dans la Nature , comme on le verra
ci-après.
Je n'ai qu'un mot à dire avant d'en venir là ,
qui est que si les Observateurs eussent examiné
ceci de plus près , ils auroient résolu depuis
long-temps une question qui n'est pas encore
clairement décidée parmi eux , savoir, si la génération & la reproduction se font par des œufs,
ou par des vers-ou Animaux spermatiques ; ils
auroient vu que rien n'étant sans enveloppe icibas, 6c toute enveloppe, ou toute étendue, étant
circulaire , tout est ver dans la Nature , parce
que tout est œuf; & réciproquement tout est
œuf, parce que tout est ver. Je reviens à mon
sujet.
Il ne suffit pas, je le sais , d'avoir exclus de
la Nature, la ligne droite, il faut exposer les
raisons qui m'y déterminent.
Premièrement , si nous suivons l'origine de
toutes
De la Ligne Circulaire. 389
toutes les choses sensibles & matérielles , nous
ne pourrons nier que le Principe des Etres corporels ne soit le Feu , mais que leur corporation ne vienne de l'Eau , & qu'ainsi les Corp*
ne commencent par le fluide.
En second lieu , nous ne pourrons nier aussi
que ce fluide ne soit le principe qui opère la
dissolution des Corps , & qu'ensuite le Feu n'en
opère la réintégration , puisqu'une des plus belles Loix de la Vérité est que l'ordre direct 5c
l'ordre inverse aient un cours uniforme en sens
contraire..
Mais tout fluide n'est qu'un assemblage de
particules sphériques ; & c'est même la forme
sphérique de ces particules qui donne au fluide
la propriété qu'il a de s'étendre & de circuler.
Alors, si les Corps prennent là leur naissance ,
il est donc constant qu'ils doivent conserver
dans leur état de perfection, la même forme qu'ils
ont reçue à leur origine , comme ils la représentent encore dans leur dissolution en particules
fluides & sphériques ; & par cette raison les
Corps dbivent se considérer comme un assemblage de ces mêmes globules sphériques , mars
qui ont pris de la consistance, en proportion de
ce que leur Feu a plus ou moins desséché la
partie grossière de leur humide. A quelque degré que l'on porte cet assemblage de globules
sphériques', irl est donc évident que le résultat
B b 3 se»
3 po De la Ligne Circulaire.
sera toujours sphérique & circulaire comme son
principe.
Veut-on se convaincre matériellement de ce
-que j avance ? Que l'on fixe avec attention les
corps dont les dimensions nous paroissent -droites , observons les surfaces les plus unies ; chacun
saie qu'on n'y pourra découvrir qu'inégalités ,
qu'élév irions & qu'enfoncements ; chacun sait ,
dis -je , ou don savoir que les surfaces des Corps ,
vues de près , n'offrent aux yeux qu'une multitude de sillons.
Mais ces sillons eux-mêmes ne sont composés
que de ces inégalités , & ceci à l'infini , & tant
que nos yeux ou les instruments dont nous les
aidons pourront s'étendre , nous ne verrons jamais , soit dans les surfaces des Corps , soit dani
les sillons qu'elles nous présentent , qu'une réunion de plusieurs particules sphériques qui ne se
touchent que par un point de leur surface.
Qu'on examine donc alors s'il est possible d'y
admettre de ligne droite.
Qu'on ne m'objecte pas cet intervalle qui
existe entre deux points donnés , & entre lesquels on peut supposer une ligne droite qui corresponde de l'un à l'autre.
Premièrement , ces deux points , ainsi séparés , ne sont plus censés faire corps ensemble.
Ainsi la ligne droite qu'on supposeroit entr'eux,
seroit purement dans la pensée , & ne pourroic
pas
De la Ligne Droite. 39*
pas être conçue comme corporelle 5c sensible.
Secondement , cet intervalle , qui les sépare ,
est lui-même rempli de particules mercurielles
aériennes , qui étant sphériques, comme celles
des autres Corps, ne pourroient jamais se toucher que par leur surface ; ainsi cet intervalle
seroit corps , & par cette raison sujet aux mêmes
inégalités que les Corps; ce qui s'accorde entièrement avec ce qui a été dit précédemment
sur les principes de la Matière, qui, malgré
leur union , ne sauroient jamais se confondre.
N'y ayant donc aucune continuité dans les
corps , tout y étant successif & interrompu , il
est impossible dans aucun sens d'y supposer &
d'y reconnoître de lignes droites.
Outre les raisons que nous venons de voir , il
en est d'autres qui viennent à l'appui , & qui
confirment l'évidence de ce Principe. Je me
suis décidé à convenir que le nombre quatre
étoit le nombre de la ligne droite ; j'ai vu depuis , de concert avec tous les Observateurs ,
que le nombre quatre étoit aussi celui qui dirigeoit toute espèce de mouvement quelconque;
il y a donc une grande analogie entre le principe du mouvement & la ligne droite , puisque
nous leur voyons porter le même nombre , puisque d'ailleurs nous avons reconnu que dans ce
mouvement résidoit la source & l'action deschoses corporelles 6c sensibles , & qu'en même
Bb 4 temps.
39* De la Ligne Droite.
temps nous avons vu que la ligne droite étok
l'emblème de l'infinité & de la continuité des
productions du point dont elle émane.
Or j'ai assez démontré que le mouvement ,
quoique produisant les choses corporelles &
sensibles , ou l'étendue , ne sauroit cependant
jamais appartenir en propre à cette même étendue , ni en dépendre ; alors donc , si la ligne
droite a le même nombre que ce mouvement ,
elle doit avoir la même Loi & la même propriété ; c'est-à-dire, que quoiqu'elle dirige les
choses corporelles & étendues , jamais elle ne
pourra se mélanger avec elles, ni s'y confondre
& devenir sensible , puisque le principe ne peut
se confondre avec sa production.
Ce sont toutes ces raisons réunies , qui doivent empêcher de jamais admettre de ligne
droite dans la Nature corporelle.
Rappelions donc ici tous nos principes ; le
nombre quatre est celui du mouvement , c'est celui de la ligne droite , en un mot, c'est le nombre de tout ce qui n'est pas corporel & sensible.
Le nombre neuf est celui de l'étendue & de la
ligne circulaire , qui constitue universellement
l'étendue, c'est-à-dire, qu'il est le nombre des
corps & de toutes les parties des corps \ car il
faut absolument regarder la ligne circulaire
comme la production nécessaire du mouvement
qui se fait dans le temps.
Ce
De la Quadrature du Cercle. 39 3
Ce sont là les deux seules & uniques Loix
que nous puissions reconnoitre , & avec elles
nous pouvons sans doute embrasser tout ce qui
existe , puisqu'il n'y a rien qui ne soit, ou dans
l'étendue, ou hors de l'étendue , qui ne soit passif ou actif, résultat ou Principe, passager ou
immuable, corporel ou incorporel, périssable
ou indestructible.
Prenant donc ces deux Loix pour guides ,
nous reviendrons à la manière dont nous avons
vu que les Géomètres avoient considéré les
deux seules sortes de lignes possibles, la droite &
la courbe ; & nous jugerons s'il est vrai que le
cercle soit , comme ils le prétendent , un assemblage de lignes droites 3 puisqu'au contraire , il
n'y a pas de ligne droite , prise dans le corporel , qui ne soit un assemblage de lignes courbes.
C'est pourtant, faute d'avoir discerné les différents nombres de ces deux différentes lignes ,
que depuis son exil l'homme cherche à les concilier , ou ce qui est la même chose, tâche de
découvrir ce que l'on nomme la quadrature du
cercle ; car , avant sa chute , connoissant la nature des Etres , il ne se seroit pas consumé en
efforts inutiles , & ne se seroit pas livré a la recherche d'une découverte dont il eût évidemment connu l'impossibilité ; il n'eût été ni assez
aveugle, ni assez imprudent , pour vouloir rapprocher des principes ausisi différents que ceux
de
394 &e ^a Quadrature du Cercle.
de la ligne droite & de ta ligne courbe ; en un
mot, il ne fûc jamais venu à sa pensée de
croire pouvoir changer la nature des Etres , &
de faire en sore que naïf valût quatre, ou que
quatre valût neuf-, ce qui est à la lettre l'objet
de l'éiude & de l'occupation des Gec mètres.
Qu'on essaie en efibt de concilier ces deux
nombres, comment y pas viendra-c-on ; commen: adap er ae*f&vet quatre , comment diviser
neuf par quatre , ou , ce qui est la mène cl ose ,
partager neuf en quatre parties sans y admettre
de fractions, qui, selon ce qu'on a vu, ne peuvent
se trouver dans les Principes naturels des choses , quoiqu'elles puissent s'opérer sur leurs résultats, qui, ne sont que des assemblages ? Car,
après avoir trouvé deux pour quotient , ne nous
resteroit-il pas toujours une Unité , qu'il fau*
droit diviser également par ce même nombre
quatre ?
Nous voyons donc que cette quadrature est
impraticable en figure , ou dans le corporel &
le sensible , & qu'elle ne sauroit jamais avoir
lieu qu'en nombre 5c immatériellemcnt ; c'est-àdire , en admettant le Centre qui est corporel &
Quaternaire , comme on en sera convaincu dans
peu. Je laisse donc à penser à présent si cette
quadrature est admissible , de la manière dont
les hommes s'en occupent ; si l'impcssibilité
n'en est pas évidemment démontrée , & si alors
jnous
De la Longitude. 39 Ç
fious devons être étonnés qu'on n'ait encore rien
trouvé sur cet objec ; car , en fait de Vérité ,
une approximation, ou rien, c'est la même chose.
Il en faut dire autant de la longitude , qu'un
si grand nombre d'hommes cherche sur la surface terrestre avec tant d'émulation ; & pour
en juger , il sera suffisant d'observer la différence qui existe entre la longitude & la latitude.
La latitude est horizontale & va du Sud au
Nord. Or, comme ce Sud n'est désigné par
aucun des points imaginaires , inventés par les
Astronomes pour nous expliquer l'Univers, mais
très-certainement par le Soleil, dont le Midi
vertical varie , en s'élevant ou en s'abaissant
chaque jour par rapport au jour précédent , il
Suit que cette latitude est nécessairement circulaire & variable , & comme telle , elle porte le
nombre neuf d'après tous les principes qui viennent d'être établis.
Au contraire , la longitude est perpendiculaire , & vient de l'Est qui est toujours au même
point d'élévation , quoique cet Est se montre
chaque jour à différents points de l'horizon.
Ainsi la longitude étant fixe & toujours la
même, est l'image réelle de la ligne droite, &
par conséquent porte le nombre quatre. Or nous
venons de voir l'incompatibilité des deux nombres quatre & neuf; comment est-il donc possible de trouver le perpendiculaire dans l'horizontal,
396 De l& Longitude.
tal, comment assimiler le supérieur à l'inférieur, comment enfin découvrir l'Est sur la surface terrestre , puisqu'il n'est pas dans sa
Région ?
Quand j'ai dit que l'Est étoit fixe , on a bien
vu que je ne parlois pas de celui que donne le
lever du Soleil , puisqu'il change tous les jours*
D'ailleurs l'espèce de longitude , que le Soleil
donne de cette manière > n'est toujours qu'horizontale par rapport à nous , comme la latitude p
& par cela seul très-défectueuse.
Mais je parle du véritable Est dont le lever
du Soleil n'est que le signe indicatif, & qui se
manifeste visiblement & plus juste dans l'à-plomb
& la perpendiculaire ; de cet Est r qui par son
nombre quatre , peut seul embrasser tout l'espace , puisqu'en se joignant au nombre neuf ou
celui de l'étendue , c'est-à-dire , unissant l'actif
au passif, il forme le nombre treize, qui est le
nombre de la Nature.
Il n'est donc pas plus possible de trouver
cette longitude sur la Terre, que de concilier la
ligne droite avec la ligne courbe , & que de
trouver la mesure de l'étendue & le mouvement,
dans l'étendue; nouvelle preuve de la vérité des
principes que nous avons exposés.
Nous devons appliquer encore cette Loi à une
autre observation , & dire que c'est par la raison de cette même différence du nombre quatn
au
Du Calcul Solaire & Lunaire. 397
au nombre neuf y qu'on n'a pu jusqu'à présent
& qu'on ne pourra jamais faire quadrer juste le
calcul Lunaire avec le calcul Solaire. Car la
Lune est neuvaire , comme étant attachée à la
Terre qui n'a que des courbes en latitude ; le
Soleil , au contraire, quoique désignant la latitude par le Sud , est néanmoins dans son Est
terrestre, ou dans le lieu de son lever, l'image du
principe de la longitude, ou de la ligne droite ,
& comme tel il est quaternaire. D'ailleurs il est
clairement distinct de la région de la Terre , a
laquelle il communique la réaction nécessaire à
sa faculté végétative , nouvel indice de son
activité quaternaire ; en un mot > son quaternaire se manifeste sur la Lune même par les
quatre phases que nous appercevons sur elle , &
qui se déterminent par ses différentes positions ,
par rapport au Soleil dont elle reçoit la lumière.
Ainsi appliquant à cet exemple le principe
qui nous occupe pour le présent , on verra
clairement pourquoi le calcul Solaire & le calcul Lunaire sont incompatibles , & que le
vrai moyen de parvenir à la connoissance des
choses , est de commencer par ne pas les confondre , mais de les suivre & de les examiner
chacune selon le nombre & les Loix qui leur
sont propres.
Que ne m'est- il permis de m'étendre plus au
long , sur ce nombre neuf que j'attribue à la
Lune *
398 Du Calcul Solaire & Lunaire.
Lune , & par conséquent à la Terre donc elle esc
le Satellite ? Je montrerois par le nombre de
cette Terre, quel est son emploi &sa destination
dans TUnivers ; cela pourroit même nous donner des indices sur la véritable forme quelle
porte, & répandre encore plus de jour sur le système actuel qui ne l'admet pas comme immobile, mais , au contraire, comme parcourant un
très-grand orbite.
Car les Astronomes se sont peut-être un peu
trop pressés dans leurs jugements ; & avanc de
donner toute leur confiane à leurs observations,
ils auroient dû examiner lequel parmi les Etres
corporels doit agir le plus, ou de celui qui
donne la réaction, ou de celui qui la reçoit ; si le
feu n'est pas le plus mobile des Eléments , &
le sang plus agile que les corps dans lesquels
il circule ; ils auroient dû penser que la Terre,
quoique n'occupant pas le centre des orbites
des Astres , pouvoit cependant leur servir de
Récipient, & dès- lors devant recevoir & attendre leurs influences , sans être forcée d'ajouter
une seconde action corporelle, à l'action végétative qui lui est propre , <Sc dont ces Astres sont
privés.
Enfin les plus simples expériences sur le
Cône, leur auroient prouvé la vraie forme de la
Terre ; & nous pourrions leur offrir , dans la
destination de cette même Terre , dans le rang
qu'elle
Des Systèmes Astronomiques. 35)9
qu'elle occupe parmi les Etres créés , & dans
les propriétés de la perpendiculaire ou de la
ligne droite , des difficultés insurmontables , &
que leurs systèmes ne pourroient résoudre.
Il arriveroit peut-être aussi que ces difficultés
ne seroient pas senties , parce que l'Astronomie s'est isolée comme toutes les Sciences oïi
Thomme a mis la main , qu'elle a considéré
la Terre , ainsi que chacun des corps célestes,
comme des Etres distincts , & sans liaison les
uns aux autres; en un mot, parce que l'homme
a agi là aussi inconsidérément que dans tout le
reste , c'est-à-dire, qu'il n'a point porté la vue
sur le principe de l'existence de tous ces corps ,
sur celui de leurs Loix & de leur destination ,
& que par cette raison il ne connoît pas encore
quel en est le premier objet.
Bien plus, c'est par un motif louable en apparence , qu'il a cherché à ravaler la Terre,
en la comparant à l'immensité & à la grandeur des Astres; il a eu la foibîesse de croire que cette Terre n'étant qu'un point dans
l'Univers, méritoit peu l'attention de la première Cause ; qu'il seroit contre la vraisemblance que cette Terre fût au contraire ce
qu'il y a de plus précieux dans la création ,
& que tout ce qui existe autour ou au dessus
d'elle , lui vînt apporter son tribut ; comme si
c'étoit sur une mesure sensible, que l'Auteur des
choses
400 De la Terre.
choses dût évaluer ses Ouvrages , & que leur
prix ne fût pas plutôt dans la noblesse de leur
emploi & dans leurs propriétés , que dans la
grandeur de l'espace & de l'étendue qu'ils
occupent.
C'est peut-être cette fausse combinaison qui
aura conduit l'homme à cette autre combinaison plus fausse encore , par laquelle il affecte
de ne se pas croire digne lui-même des regards
de son Auteur ; il a cru n'écouter que l'humilité , en refusant d'admettre que cette Terre
même, & tout ce que l'Univers contient n'étoient
faits que pour lui; il a feint de craindre de trop
écouter son orgueil , en se livrant à cette pensée.
Mais il n'a pas craint l'indolence & la lâcheté
qui suivent nécessairement de cette feinte modestie ; & si l'homme évite de se regarder aujourd'hui comme devant être le Roi de l'Univers , c'est qu'il n'a pas le courage de travailler
à en recouvrer les Titres , que les devoirs lui en
paroissent trop fatiguants , & qu'il craint moins
de renoncer à son état & à tous ses droits, que
d'entreprendre de les remettre dans leur valeur.
Cependant , s'il vouloit un instant s'observer
lui-même , il verroit bientôt qu'il devroit mettre
son humilité, à avouer qu'il est avec raison au
dessous de son rang, mais non à se croire d'une
nature à n'avoir jamais pu l'occuper , ni à ne
pouvoir jamais y rentrer.
Que
De la Pluralité des Mondes. 40 1
Que ne puis-je donc , je le répète , me livrer
à tout ce que j'aurois à dire sur ces matières ?
Que ne puis-je montrer les rapports qui se trouvent entre cette Terre & le corps de l'homme»
qui est formé de la même substance , puisqu'il
en est provenu ? Si mon plan me le permettoit ,
je prendrois dans leur analogie incontestable ,
le témoignage de l'uniformité de leurs Loix ,
& de leurs proportions, d'où il seroit aisé de voir
qu'ils ont l'un & l'autre le même but à remplir.
Ce seroit même là, où l'on appréndroit pourquoi j'ai enseigné au commencement de cet
Ouvrage , que l'homme étoit si fort intéressé à
maintenir son corps en bon état ; parce que s'il
est fait à l'image de la Terre, 6c que la Terre soie
le fondement de la création corporelle , il ne
peut-conserver sa ressemblance avec elle , qu'en
résistant comme elle aux forces qui la combattent continuellement. On y verroit aussi que
cette Terre lui doit être respectable comme sa
mere,& qu'étant, après la Cause intelligente
& l'homme , le plus puissant des Etres de la
Nature temporelle, elle est elle-même la preuve
qu'il n'existe pas d'autres Mondes corporels que
celui qui nous est visible.
Car cette opinion de la pluralité des Mondes,
est encore prise dans la même source de toutes
les erreurs humaines ; c'est pour vouloir tout séparer , tout démembrer , que l'homme suppose
C c une
40i De la Pluralité des Mondes.
une multitude d'autres Univers, dont les Etoiles
sont les Soleils , 6c qui n'ont pas plus de correspondance entr'eux, qu'avec le Monde que nous
habitons ; comme si cette existence à part étoic
compatible avec l'idée que nous avons de
l'Unité , & comme si , en qualité d'Etre intellectuel , dans le cas que ces Mondes supposés
existassent, l'homme n'en auroit pas la connoissance.
Alors , s'il peut 5c doit avoir la connoissance
de tout ce qui existe, il faut nécessairement que
xien ne soit isolé , & que tout se tienne ; puisque
c'est avec un seul & même principe que l'homme
embrasse tout, & qu'il ne le pourroit avec ce
féal 6c même principe , si tous les Etres créés
corporellement n'étoient pas semblables enrr'eux Ôc de la même nature.
Oui , sans doute , il y a plusieurs Mondes,
puisque le plus petit des Etres en est un , mais
tous tiennent à la même chaîne; 6c comme l'homme a le droit de porter la main jusqu'au premier
anneau de cette chaîne, il ne sauroit en approcher, qu'il ne touche à la fois tous les Mondes.
On verreit de plus dans le tableau des propriétés de la Terre , que pour le bien - erre de
l'homme, soit sensible, soit intellectuel, elle
est une source féconde 6c inépuisable ; qu'elle
rassemble toutes les proportions, tant numériques que de figure; qu'elle est le premier point
d'appui
Du Nombre Neuvaire. 40 j
d'appui que l'homme a rencontré dans sa
chute , & qu'en cela il ne sauroit trop en priser
l'imporcance , puisque sans elle il seroit tombé
beaucoup plus bas.
Que seroit-ce donc si j'osois parler du Principe
qui l'anime , & en qui résident toutes les facultés de végétation & autres vertus que je pourrois
exposer ? C'est bien alors que les hommes apprendroient à avoir de la vénération pour elle ,
qu'ils s'occuperoient davantage de sa Culture p
& qu'ils la regarderoient comme l'entrée de la
route qu'ils ont à parcourir pour retourner au
lieu qui leur a donné la naissance.
Mais je n'en ai peut-être déjà que trop dit
sur ces objets , & si j'allois plus loin , je craindrois d'usurper des droits qui ne m'appartiennent pas. Je reviens donc aux nombres quatre Se
neuf y que j'ai annoncés comme étant propres T
l'un à la ligne droite , & l'autre à la ligne
courbe ; comme étant aussi l'un le nombre du
mouvement , ou dç l'action , & l'autre celui de
l'étendue; car il se pourroit que ces nombres
parussent supposés & imaginaires.
Il est à propos que je fasse voir pour quelle
raison je les emploie > & pourquoi je prétends
qu'ils conviennent chacun naturellement aux
lignes auxquelles je les ai attribués ; commençoas par le nombre neuf, ou celui de la ligne
circulaire & de l'étendue.
Ce 2 Sans
404 Du Nombre Neuvalre.
Sans doute , qu'il ne répugnera à personne
de considérer une circonférence comme un
zéro ; car quelle figure peut plus que le zéro
ressembler à une circonférence ? Il répugnera
moins encore d'en regarder le centre comme
une Unité , puisqu'il est impossible que pour
une circonférence , il y ait plus d'un centre ;
tout le monde sait aussi qu'une Unité jointe à
un zéro donne dix, en cette sorte 10. Ainsi nous
pouvons envisager le cercle entier, comme faisant dix ou 10 , c'est-à-dire le centre avec
la circonférence.
Mais nous pouvons également regarder le
cercle entier , comme un Etre corporel dont la
circonférence est la forme ou le corps , & dont
le centre est le Principe immatériel. Or nous
avons vu avec assez de détail, qu'on ne devoit
jamais confondre ce Principe immatériel avec
la forme corporelle & étendue ; que quoique ce
soit sur leur union qu'est fondée l'existence de
la Matière, cependant c'étoit une erreur impar^
donnabîe de les prendre pour le même Etre , &
que l'intelligence de l'homme pouvoit toujours
les séparer.
Alors , séparer ce Principe de sa forme corporelle , n'est-ce pas la même chose que de séparer le centre de sa circonférence , & par
conséquent la même chose que d'ôter l'unité 1
du denaire 10. Mais , si on ôte une unité du
denaire
Du Nombre Neuvaire. 40 ç
denaîre 10 , il est bien certain qu'il ne restera
plus que neuf en nombre; cependant il nous restera en figure le zéro, o , ou la ligne circulaire,
ou enfin la circonférence. Que Ton voie donc
à présent, si le nombre neuf& la circonférence
ne se conviennent pas l'un à l'autre , & si nous
avons eu tort de donner ce nombre ncufii toute
étendue , puisque nous avons prouvé que toute
étendue étoit circulaire.
Que l'on voie aussi , d'après le rapport existant entre le zéro, qui est comme nul par luimême, & le nombre naïf, ou celui de l'étendue,
si l'on auroit dû blâmer si légèrement ceux qui
ont prétendu que la Matière n étoit qu'apparenre.
Je sais que la plupart des Géomètres , regardant le nombre des caractères d'Arithmétique , comme dépendant de la convention de
l'homme , prendront peu de confiance à la démonstration présente ; je sais même qu'il en est
parmi eux qui ont essayé de porter jusqu'à
vingt, le nombre de ces caractères, pour faciliter
les opérations du calcul.
Mais, premièrement, si plusieurs Nations ont
des caractères d'Arithmétique , qui ne proviennent que de leur convention , les caractères
Arabes doivent en être exceptés, parce qu'ils
sont fondés sur les Loix & la nature des choses,
sensibles, qui aussi- bien que les choses intelC c 3 lectuelles M
4oS Du Nombre Neuvairc.
lectuelles , ont des signes numériques qui letfr
sont propres.
Secondement , comme les Géomètres ignorent entièrement les Loix & les propriétés des
Nombres , ils n'ont pas vu qu'en les multipliant
au delà de dix, ils dénaturoient tout, & vouloient donner aux Etres un Principe qui n'étoic
pas simple , & qui n'offroit point d'Unité ; ils
n'ont pas vu que l'Unité étant universelle , la
somme de tous les Nombres devoit principalement nous retracer son image, afin que se montrant aussi réelle & aussi inaltérable dans ses
productions que dans son Essence , cette Unité
eût à nos hommages des droits invincibles , &
que l'homme fût inexcusable , s'il venoit à les
méconnoître. Ils n'ont pas vu , dis- je, que le
nombre dix étoit celui qui portoit le plus parfaitement cette empreinte , & qu'ainsi la volonté de l'homme ne pourroit jamais étendre au
delà de dix, les signes des Nombres ou des Loix
de l'Unité.
Aussi l'expérience a pleinement confirmé ce
principe , & les moyens qu'on avoit pris pour
le combattre, sont demeurés sans aucun succès.
Je puis donc entreprendre sa défense , & attribuant le nombre un ou l'Unité, au centre, attribuer le nombre neuf à la circonférence ou à
l'étendue.
Je ne rappellerai point ici ce que j'ai dit de
l'union
De la Division du Cercle. 407
l'union des trois Eléments fondamentaux , qui
se trouvent toujours tous les trois ensemble dans
chacune des trois parties des corps ; par où
Ton trouvera facilement un rapport certain du
Nombre neuf* la Matière, ou à l'étendue circulaire ; je ne dirai rien non plus de la formation
du cube , soit algébrique , soit arithmétique , qui , lorsque les facteurs n'ont que deux
rermes , ne peut avoir lieu que p^j: neuf opérations , puisque parmi les dix, qu'on y devroit
compter à la rigueur, la seconde & la troisième»
ne sont qu'une répétition l'une de l'autre , &
dès-lors doivent se considérer comme ne faisant
qu'un. *
Mais j'appuierai le principe que j'ai établi,
de quelques observations sur la nature & la division du cercle ; car il est faux de dire que ce
sont les Géomètres qui Font divisé en trois
cents soixante degrés , comme étant la division
la plus commode, & celle qui se prêtoit le plus
facilement à toutes les opérations du calcul.
Cette division du cercle en trois cents soixante degrés, n'est point du tout arbitraire ; c'estr
la Nature même qui nous la donne, puisque le
cercle n'est composé que de triangles , & qu'il
y a six de ces triangles équilatéraux, dans toute
l'étendue de ce même cercle.
Qu'on suive donc , si Ton a des yeux, Tordre
naturel de ces nombres , qu'on y joigne le proC c 4 doit
40 8 De la Division du Cercle.
duit qui est la circonférence ou le zéro , 8c
qu'on voie si ce sont les hommes qui ont établi
ces divisions.
Faut - il exposer moi - même Tordre naturel de ces nombres ? Toute production quelconque est ternaire , trois. Il y a six de ces
productions parfaites dans un cercle , ou six
triangles équilatéraux , six. Enfin la circonférence elle-mê$ne complète l'œuvre , & donne
neufoa zéro , o. Si l'on veut donc réduire en
chiffres tous ces Nombres, nous aurons premièrement 9 , secondement 6 , & enfin o, lesquels
réunis donneront 360.
Qu'on fasse ensuite telles multiplications
qu'on voudra, sur les Nombres que nous venons
de reconnoître comme constituant le cercle ;
alors , comme tous les résultats en seront neuvaires , on ne doutera plus de l'universalité du
nombre neuf dans la Matière.
On ne doutera pas non plus de l'impuissance
de ce nombre , quaird on réfléchira qu'avec
quelque nombre qu'on le joigne , il n'en altère
jamais la nature ; ce qui , pour ceux qui en
auront la clef , sera une preuve frappante de
ce que nous avons dit , que la forme ou l'enveloppe pouvoit varier , sans que son Principe immatériel cessât d'être immuable &
indestructible.
C'est par ces observations simples & naturelles ,
Du Cercle Artificiel. 409
les , que Ton peut parvenir à appercevoir l'évidence du principe que j'expose. C'est-là en
même temps , un des moyens qui peuvent indiquer aux hommes , comment on doit procéder
pour lire dans la nature des Etres ; car toutes
leurs Loi?: sont écrites sur leur enveloppe , dans
leur marche , & dans les différentes révolutions
où leur cours les assujettit.
Par exemple , c'est pour n'avoir pas distingué la circonférence naturelle d'avec la circonférence artificielle , qu'est venue l'erreur
que j'ai relevée plus haut sur la manière donc
on avoit considéré la circonférence jusqu'à
présent, c'est-à-dire, comme un assemblage
d'une infinité de points réunis par des lignes
droites. Il est vrai que la circonférence que
l'homme décrit à l'aide du compas , ne peut
se former que successivement ; & dans ce sens
on peut la regarder comme l'assemblage de
plusieurs points , qui n'étant marqués que l'un
après l'autre , ne sont pas censés avoir entr'eux
d'adhérence ou de continuité ; ce qui fait que
l'imagination y a supposé des lignes droites
pour les rassembler.
Mais outre que j'ai fait voir en son lieu ,qué
même dans ces cas-là , la ligne de réunion que
l'on admettroit ne seroit pas droite , puisque
sensiblement il n'y en a point qui le soit , il ne
faut qu'examiner la formation du cercle naturel.
410 Du Cercle Naturel.
rel, pour reconnoître la fausseté des définitions
qu'on nous donne généralement de la ligne circulaire.
Le cercle naturel croît à la fois, & dans tous
les sens ; il occupe & remplit toutes les parties
de sa circonférence , car ce n'est que dans Tordre sensible & par les yeux de notre Matière ,
que nous appercevons des inégalités nécessaires dans les formes, corporelles , parce qu'elles
ne sont que des assemblages; au lieu que par
les yeux de notre faculté intellectuelle , nous
voyons par-tout la même force & la même
puissance , & nous n'appercevons plus ces inégalités, parce que nous sentons que l'action du
Principe doit être pleine & uniforme ; sans cela
il seroit lui-même exposé : & soit dit en passant,
c'est là ce qui fait tomber toutes ces disputes
scholastiques & puériles surlevuide; les yeux
bornés du corps de l'homme doivent en trouver
à tous les pas , parce qu'ils ne peuvent lire que
dans l'étendue; sa pensée n'en conçoit nulle part,
parce qu'elle lit dans le Principe , qu'elle voit
que ce Principe agit par-tout, qu'il remplit
nécessairement tout , puisque la résistance doit
être universelle comme la pression.
On ne peut donc comparer en rien le cercle
naturel avec le cercle artificiel, puisque le cercle naturel se crée tout ensemble , par la seule
explosion de son centre ; au lieu que le cercle
artificiel
Du Nombre Quaternaire. 4 1 1
artificiel ne commence que par la fin qui est le
triangle ; car tout le monde sait , ou doit savoir , que le compas dont on tient une des pointes immobile , ne peut faire avec l'autre un seul
pas , sans présenter un triangle.
Venons actuellement aux raisons pour- lesquelles le Nombre quatre est celui de la ligne
droite.
Je dirai avant tout , que je n'emploie pas
ici ce mot de ligne droite, dans le sens qu'il a, selon Iç langage reçu , par lequel on exprime
cette étendue qui paroît avoir à nos yeux le
même alignement; & en effet , ayant démontré
qu'il n'y avoit point de ligne droite dans la Nature sensible , je ne pourrois adopter l'opinion
vulgaire à cet égard , sans tenir une marche
contradictoire avec tout ce que j'ai établi. Je regarderai donc seulement la ligne droite comme
Principe, 6c comme telle , étant distinguée de
l'étendue.
N'avons-nous pas vu que le cercle naturel croissoit en même temps dans tous les sens , & que le
centre jetoit à la fois hors de lui-même la multitude innombrable & intarissable de ses rayons ?
Chacun de ces rayons n'est- il pas regardé comme
une ligne droite dans le sens matériel ? Et véritablement, par sa rectitude apparente & par la
faculté qu'il a de pouvoir se prolonger à l'infini ,
il est l'image réelle du Principe Générateur , qui
produit
4îi Du Nombre Quaternaire.
produit sans cesse hors de lui , & qui ne s'écarte
jamais de sa Loi.
Nous avons vu en outre, que le cercle n'étoit
lui- même qu'un assemblage de triangles , puisque nous n'avons reconnu par-tout que trois
principes dans les corps , & que le cercle est
co-ps. Or, si ce rayon , si cette ligne droite en
apparence , si enfin l'action de ce Principe générateur ne peut se manifester que par une production rernaire, nous n'aurions qu'à réunir le
nombre de l'unité du centre , ou de ce Principe générateur , au nombre ternaire de sa
production, avec laquelle il est lié pendant
l'existence de l'Etre corporel , & nous aurions déjà un indice du quaternaire que nous cherchons
dans la ligne droite , sdon l'idée que nous en
avons donnée.
Mais pour qu'on ne croie pas que nous confondons actuellement ce que nous avons distingué avec tant de soin, savoir , le centre qui est
immatériel , avec la production, ou le triangle
qui est matériel & sensible, il faut qu'on se rappelle ce qui a été dit sur les Principes de la Matière. J'ai fait voir assez clairement que quoiqu'ils produisent la Matière , ils sont cependant immatériels eux-mêmes; alors, pris
comme tels , il est facile- de concevoir une liaison
intime du centre , ou du Principe générateur ,
avec les Principes secondaires ; & comme les
trois
Du Nombre Quaternaire 413
trois côtés du triangle , ainsi que les trois dimensions des formes, nous ont indiqué sensible»
ment , que ces Principes secondaires ne sont
qu'au nombre de trois , leur union avec le centre nous offre l'idée la plus parfaite de notre
quaternaire immatériel.
De plus , comme cette manifestation quaternaire n'a lieu que par l'émanation du rayon
hors de son centre ; quç ce rayon , qui se prolonge toujours en ligne droite , est l'organe &
l'action du Principe central ; que la ligne courbe $
au contraire , ne produit rien ; & qu'elle borne
toujours l'action & la production de la ligne
droite ou du rayon ; nous ne pouvons résister à
cette évidence , & nous appliquons sans crainte
le nombre quatre à la ligne droite ou au rayon
qui la représente , puisque c'est la ligne droite
& le rayon seul qui peuvent nous donner laconnoissance de ce Nombre.
Voilà la route par laquelle l'homme peut
parvenir à distinguer la forme & l'enveloppe
corporelle des Etres, d'avec leurs Principes immatériels, & par-là se faire une idée assez juste
de leurs différents nombres , pour éviter la confusion & marcher avec assurance dans le sentier
des observations; voilà, dis-je , le moyen de
trouver cette Quadrature dont nous avons parlé,
& qui ne se pourra jamais découvrir que par
le nombre du centre,
II
414 &u Nombre Quaternaire.
11 est si vrai, en effet, que cette ligne droite,
ou ce Quaternaire , est la source & l'organe de
tout ce qui est corporel & sensible , que c'est au
nombre quatre & au quarré , que la Géométrie
ramené tout ce qu'elle veut mesurer ; car elle ne
considère tous les triangles qu'elle établit dans
cette vue , que comme division & moitié de ce
même quarré ; or ce quarré n'est-il pas formé
par quatre lignes , & par quatre lignes qui sont
regardées comme droites , ou semblables au
rayon , & par conséquent quaternaires comme
lui?
Faut-il donc quelque chose de plus , pour
démontrer que par leur procédé même , les
Géomètres prouvent ce que je leur avance ?
C'est-à-dire , que le Nomhrc qui produit les
Etres, est le même qui leur sert de mesure ; &
ainsi , que la vraie mesure des Etres ne peut se
trouver que dans leur Principe , & non pas dans
leur enveloppe & dans l'étendue ; puisqu'au
contraire, tout ce qui est enveloppe, tout ce qui
est étendue , ne peut s'évaluer avec précision
qu'en se rapprochant du centre , & de ce
Nombre Quaternaire , que nous nommons le
Principe Générateur.
On ne songera pas , je l'espère , à m'objecter
que toutes les figures , nommées /ectilignes en
Géométrie, étant bornées par des lignes censées
droites , portent également le Quaternaire , &
qu'ainsi
Du Nombre Quaternaire. 41 5
qu'ainsi je ne devrois pas me borner au
quarré, pour indiquer la mesure quaternaire;
ce qui sembleroit contredire la simplicité &
l'unité du principe annoncé»
Quand le fait ne seroit pas pour moi , quand
il seroit faux que les Géomètres, ainsi que je
viens de le dire , ramenassent au quarré, tout
ce qu'ils veulent mesurer, il suffiroit, de ce
que nous venons de dire sur ce quaternaire immatériel , pour convenir que toutes les choses
sensibles provenant de lui , doivent conserver
sensiblement sur elles la marque de cette origine
quaternaire ; or ce quaternaire étant absolument le seul Principe Générateur des choses
sensibles , étant le seul Nombre à qui cette propriété de production soit essentielle , il est également indispensable qu'il n'y aie parmi les choses sensibles qu'une seule figure qui nous l'indique , & cette figure, on l'a dit, c'est le
quarré.
Et comment cette vérité ne se montreroitelle pas pour nous parmi les choses sensibles ,
puisque nous la trouvons indiquée clairement
& d'une manière incontestable, dans la Loi numérique , c'est-à-dire , dans ce que l'homme possède ici-bas de plus intellectuel & de plus sûr ?
Comment , dis-je , pourrions-nous trouver plus
d'une mesure quaternaire , ou ce qui est la
même chose, plus d'un quarré, dqjis les Figures
sensibles
4 1 6 Du Nombre Quaternaire.
sensibles & corporelles qui font l'objet de la
Géométrie , puisque dans cette Loi numérique,
ou de calcul, dont nous venons de parler , il esc
impossible de trouver plus d'un nombre quarré ?
Je sais que ceci doit étonner , & quelqu'incontestable que soit cette proposition , elle paroîtra nouvelle sans doute; car il est généralement reçu qu'un quarré numérique est le produit d'un Nombre quelconque, multiplié par luimême , & Ton ae met pas même en question
que tous les Nombres n'aient cettje propriété.
Mais , puisque l'analogie que nous avons
découverte dans toutes les classes entre les Principes & leurs productions , ne suffit pas encore
pour dessiller les yeux sur ce point ; puisque ,
malgré l'unité du quarré parmi toutes les figures sensibles que l'homme peut tracer , les
Géomètres se Sont persuadés qu'il peut y avoir
plus d'un quarré numérique ; je vais entrer
dans d'autres détails qui confirmeront la vérité
de ce que je viens d'avancer.
Le quarré en figure est très-certainement le
quadruple de sa base ; & s'il n'est que l'image
sensible du quarré intellectuel & numérique,
d'où il provient , il faut absolument que ce
quarré numérique & intellectuel soit le type &
le modèle de l'autre; c'est-à-dire, que de
même que le quarré en figure est le quadruple
de sa base , de même le quarré numérique <3c
intellectuel
De la Racine Quarrêe. 417
intellectuel doit être le quadruple de sa racine.
Or je puis certifier à tous les hommes , & ils
le peuvent connoître comme moi , qu'il n'y a
qu'un seul Nombre qui soit le quadruple de
sa racine. Je me dispenserai même , autant
que je le pourrai , de le leur indiquer positivement , soit parce qu'il est trop facile à
trouver , soit parce que ce sont des Vérités que
je n'expose qu'à regret*
Mais, me dira-ton, si je n'admets qu'un
seul quarré numérique , comment faudra-t-il
donc considérer les produits de tous les autres
nombres multipliés par eux-mêmes ? Car enfin , s'il n'y a qu'un seul quarré numérique , il
ne peut aussi y avoir qu'une seule racine quarrêe parmi tous les nombres ; & cependant il
n'est pas un seul nombre qui ne puisse se multiplier par lui-même : alors , tous les nombres
pouvant se multiplier par eux - mêmes , que
seront - ils donc , s'ils ne sont pas des racines
quarrées ?
Je conviens que tout nombre quelconque
peut se multiplier par lui-même , & par conséquent qu'il n'en est point qui ne puisse se
regarder comme racine; je fais de plus avec
le moindre des calculateurs qu'il n'est pas de
racine qui ne soit moyenne proportionelle
entre son produit & l'unité ; mais pour que
tous ces nombres fussent des racines quarrées ,
Dd il
4! 8 De la Racine Quarrée.
H faudroi.t qu'ils fusent tous en rapport de
quatre avec l'unité ; or parmi cette multitude
de différentes racines dont la quantité ne peut
jamais être fixée , attendu que les nombres
sont sans bornes , il n'y a absolument qu'un
Seul nombre ou qu'une seule racine, qui soit
dans ce rapport de quatre avec l'unité ; il
est donc chir que le Nombre qui se trouve
avoir ce rapport, est le seul qui mérite essentiellement le nom de racine quarrée ; &
|otf:es les autres racines se trouvant avoir des
rapports différents avec l'unité , pourront prendre des noms tirés de ces différents rapports,
mais elles ne devront jamais prendre le nom
4e racines quarrées, puisque leur rapport
$vec l'unité ne sera jamais quaternaire.
Par la même raison , quoique toutes les
racines étant multipliées par elles-mêmes ,
rendent un produit; cependant puisque route
jrâicine est moyenne proportionnelle entre son
produit & l'unité , il faut de toute nécessité
que ce produit lui - même soit à sa racine ce
que sa racine est à l'unité; alors s'il n'est
qu'une seule racine qui soit dans le rapport
de quatre avec l'unité , ou qui foit quarrée ,
il est incontestable qu'il ne peut y avoir non
plus qu'un seul produit qui soit dans le rapport de quatre avec sa racine , & par conséquent qu'il ne peut y avoir qu'un seul quarré.
Tous
De la Racine Quarrée* 419
Tous les autres produits n'étant point dans ce
rapport quaternaire avec leur racine, ne devronc
donc pas Se considérer comme des quarrés >
mais ils porteront les noms de leurs différents
rapports avec leur racine , comme les racines
qui ne sont pas quarrées , portent les noms de
leurs différents rapports avec l'unité.
En un mot , s'il étoit vrai que toutes les
racines fussent des racines quarrées , toutes
les racines en raison double , donneroient
certainement des quarrés qui feroient doubles
les uns des autres, & Ton sait qu'en nom*
bre cela est absolument impossible ; voilà
pourquoi nous n'admettons qu'un seul quarré ,
&; qu'une seule racine quarrée. C'est donc
pour n'avoir pas pris une idée assez juste
d'une racine quarrée , que les Géomètres en
ont attribué les propriétés à tous les nombres *
tandis qu'elles ne convenoient exaëtemenç
qu'à un seul nombre*
Il faut remarquer néanmoins que la différence qui se trouve entre cette seule Racine
quarrée & toutes les autres racines , de même
qu'entre le seul produit quarré admissible &
tous les autres produits numériques , ne pro-r
vient que de la qualité des facteurs , d'où
elle se répand sur les résultats qui en proviennent. Dans le fait , c'est toujours le quaterr
fiaire qui dirige toutes ces opérations quelD d z conques 1
4io De la Racine Quarrie.
conques ; ou, pour parler plus clairement, dans
toute espèce de multiplication, nous trouverons
toujours , premièrement l'unité ; fecondement
le premier facteur ; troisièmement le second
facteur , & enfin le résultat , ou le produit qui
provient de l'action mutuelle des deux facteurs.
Et quand je dis , dans toute espèce de multiplication ; c'est que ceci se trouve vrai , non
seulement dans tous les produits auxquels nous
connoissons deux Racines ou deux facteurs ,
comme dans la multiplication de deux différents nombres l'un par l'autre ; mais aussi
dans tous les produits où nous ne connoissons
qu'une seule racine , parce que cette racine
se multipliant par elle-même, nous offre toujours distinctement nos deux facteurs.
C'est donc là ce qui nous repréfente avec
une nouvelle évidence , le pouvoir réel de ce
nombre quatre , Principe de toute production,
& générateur universel , de même que les vertus de cette ligne droite qui en est l'image
& l'action.
C'est-là aussi où nous trouvons une nouvelle preuve de la distinction des choses sensibles & des choses intellectuelles, ainsi que
de tout ce qui a été dit sur leur différent nombre. y puisque d^ns toutes les multiplications
numériques , nous connoissons sensiblement
trois choses , favoir les deux facteurs & le produitj
Des Décimales! 411
duît, au lieu que nous ne connoissons qu'inteilecruellement l'unité à laquelle elles ont
rapport , & que cette unité n'entre jamais dan?
l'opération des choses compostes.
Nous voyons donc alors pourquoi nous
avons reconnu ce quaternaire comme étant à la
fois le Principe & la mesure fixe de tous les Erres,
& pourquoi tout produit quelconque , soit l'étendue , soit toutes les différentes propriétés
de cette étendue , sont engendrées ôc dirigées
par ce quaternaire.
Les Géomètres eux-mêmes nous confirment
tous les avantages qui ont été attribués jusqu'ici au quaternaire, & cela par les divisions;
qu'ils emploient sur le rayon pour évaluer fon
rapport avec la circonférence? Ils ont soin de
le diviser dans le plus grand nombre de parties qu'il leur est possible , afin de rendre l'approximation moins défectueuse. Mais dans toutes les divisions qu'ils mettent en ufage , il
est important d'observer qu'ils emploient toujours les décimales. Ort par un calcul que nous
n'exposerons pas ici , quoiqu'il soit assez connu,
on ne peut nier qu'une décimale ,. & le quaternaire n'aient des rapports incontestables, puisqu'ils ont tous deux le privilège de correspondre
& d'appartenir à l'unité. En se servant des décimales , les Géomètres marchent donc encore
par le quaternaire»
D d 1 Je
42 L Des Décimales.
Je sais qu'à la rigueur on pourroit diviser
le rayon par d'autres Nombres que par les décimales ; je sais même que ces décimales ne
rendent jamais des résultats justes , comme la
division du cercle en trois cents soixante degrés y d'où l'on pourroit inférer que ni les décimales , ni le quaternaire avec lequel elles
sont unies d'une manière inséparable, ne sont
pas la vraie mesure.
Mais il faut observer que la division du
cercle en trois cents soixante degrés , est par*
faitemenc exacte, parce qu'elle tombe sur le vrai
nombre de toutes les formes ; au lieu que la
division décimale exprimant le nombre du Principe immatériel de ces mêmes formes , ne peut
se trouver juste en nature fensible , sur le rayon
corporel, ni sur aucune espèce de Matière.
Cela n'empêche pas que de toutes les divisions que l'homme pouvoit choisir , les décimales ne soient celle qui l'approche le plus
du point qu'il désire ; on peut dire même qu'en
cela , comme dans bien d'autres circonstances ,
il a été conduit sans le savoir, par la loi & le
Principe des choses ; que son choix est une
suite de la lumière naturelle qui est en lui ,
& qui tend toujours à l'amener au Vrai , & que
le moyen qu'il a pris , tout nul & tout inutilie
qu'il foit pour lui , en ce qu'il veut le faire qua*-
drer avec l'étendue & avec la Matière , est
néanmoins
Du Quatre inteltettuet. 4.1%
néanmoins le meilleur qu'il aireit à prendre
en ce genre.
Ainsi, malgré le peu de succès que l'homme à
retiré de ses efforts , on sera toujours obligé de
convenir que la division qu'il a faite du tdyon
en parues décimales , confirme ce que j'ai dit
sur l'universalité de la mesure quaternaire.
Quelque réserve que je me sois promis,
après tout ce que j'ai dévoilé touchant le nombre quatre & touchant la racine quarfée , il
n'est aucuns de mes le&eurs qui ne jugent qiië
l'un & l'autre ne soient les Mêmes y ainsi il ne
seroit plus temps de le dissimuler; & mêm£
raétant avancé jusques -là , je me trouve comme engagé à leur avouer qu'efl vain cfeercheroient-its la source des sciences & dés lumières ailleurs que dafts cette Racine qtëarrée,
& dans le quarré unique qui en résulte.
Et véritablement s'il est possible à ceux qui
liront cet écrit , de saisir par eux-mêmes la
liaison de tout ce que j'expose à leurs yeux, & dé
prendre Une idée convenable du quarré numérique & intellectuel que je leur présente , je
suis en quelque sorte obligé de convenir de la
vérité & de ne plus leur refuser uni aveu qu'ils
m'arrachent.
Je vais donc présenter préalablement , autant
que la prudence & la discrétion me le permettront, quelques-unes des propriétés de ce qïiam
D à 4 umaire9
4*4 Effets de la Circonférence.
ternaire , & pour me rendre plus intelligible, je
le considérerai comme le quarré sensible & corporel qui en est la figure & la production , c'està-dire comme ayant quatre côtés visibles &
distincts.
En examinant chacun de ces quatre côtés
séparément , on pourra se convaincre que le
quarré dont il s'agit , est vraiment la seule route
qui puisse mener l'homme à l'intelligence de
tout ce qui est contenu dans l'Univers, de
même que c'est le seul appui qui doive le
soutenir contre toutes les tempêtes qu'il est obligé d'essuyer pendant son voyage dans le tempsMais pour mieux sentir les avantages infinis attachés à ce quarré , rappelions-nous ce
qui en a été dit en le comparant avec la circonférence ; nous y apprendrons que la circonférence est faite pour borner & s'opposer à
l'action du centre ou du quarré, & qu'ils réagissent mutuellement l'un sur l'autre, que par
conséquent elle arrête les rayons de la lumière,
au lieu que le quarré étant par lui-même le
Principe de cette lumière , son véritable objet
est d'éclairer; en un mot, que la circonférence
retient l'homme dans des liens & dans une
prison , tandis que le quarré lui est donné
pour s'en .délivrer.
C'est en effet l'infériorité de cette circonférence qui fait tous les malheurs de l'homme >
parce
Effets de la Circonférence. 42 Ç
parce qu'il ne peut en parcourir tous les points
que successivement, ce qui lui fait sentir dans
toute son étendue la peine du temps pour laquelle il n'étoit pas fait ; au lieu que le quant
comme correspondant avec l'unité, ne l'assujettit point à cette Loi , puisqu'à l'image de son
Principe , son action est entière & sans interruption.
Il faut cependant avouer que la Justice même
a favorisé l'homme jusques dans les punitions
qu'elle lui a infligées , & que cette circonférence qui lui a été donnée pour le borner &
"lui faire expier ses premiers égarements, ne
le laisse pas sans espoir & sans consolation ;
car au moyen de cette circonférence, l'homme
peut parcourir tout l'Univers & revenir au point
d'où il est parti , sans être obligé de se retourner , c'est-à-dire, sans perdre de vue le centre.
C'est même là pour lui l'exercice le plus utile
& le plus salutaire, comme on voit que lorsqu'on veut aimanter une lame de fer , il faut
après chaque frottement , la ramener à l'aiman
en lui faisant faire un circuit , sans cela elle
perdroit la vertu qu'elle vient de recevoir.
Néanmoins , malgré cette propriété de la circonférence , il n'y a nulle comparaison à en faire
avec le quarré, puisque celui-ci instruit l'homme directement des vertus du centre , & que sans
quitter sa place , cet homme peut par ce moyen
atteindre
426 Supériorité du Quarré.
atteindre & embrasser les mêmes choses que
par le secours de la circonférence, il ne sauroit connoître sans en parcourir tous les points.
Enfin celui qui est tombé dans la circonférence, tourne autour du centre, parce qu'il s'est
écarté de l'action de ce centre ou du rayon qtii
est droit , & il tourne toujours , parce que
l'action bonne est universelle , & qu'il la trouve
par-tout sur son chemin & en opposition ; au
lieu que celui qui tient au centre , ou au
quarré qui en est l'image & le nombre, est
toujours fixe & toujours le même.
Il est inutile, sans doute, de pousser plus loin
cette comparaison allégorique , parce que je ne
doute pas , que dans ce que je viens de dire, des
yeux intelligents ne fassent bien des découvertes.
Ce n'est donc pas sans raison que j'ai pu
annoncer ce quarré, comme étant Supérieur à
tout, puisque n'y ayant absolument que deux
sortes de lignes, la droite & la courbe ; tout ce
qui ne tient pas à la Ligne droite , ou ati
quarré , est nécessairement circulaire 5c dèslors temporel & périssable.
C'est donc en vertu de cette supériorité universelle , que j'ai dû faire pressentir à l'homme
les avantages infinis qu'il pourroit trouver dan$
ce quarré , ou ce nombre quaternaire , Sur lequel
je me suis proposé de donner quelques détails
préliminaires à mes Lecteurs.
Nous
Mesure de la Circonférence. 427
Nous les prions de se souvenir que le quatre
généralement connu , n'est que l'image & la
figure du quarré numérique & intellectuel ; ils
concevront sans doute aussi , que nous ne nous
proposons de leur parler que du quarré numérique intellectuel qui agit sur le temps & qui dirige le temps ; & que celui-là même est la preuve
qu'il fexiste un autre quarré hors du temps , mais
dont la connoissance entière nous est interdite >
jusqu'à ce que nous soyions nous-mêmes hors
de la prison temporelle ; & c'est pour cela que
je n'ai pas dû parler des termes delà Progression quaternaire , qui s'élèvent au dessus des
Causes agissant dans le temps.
D'après cela , pour faire concevoir comment
ce quarré contient tout , & mené à la connoissance de tout , observons qu'en Mathématique
ce sont les quatre angles droits qui mesurent toute
la circonférence ; & comme ces quatre angles désignent chacun une Région particulière , il est
clair que le quarré embrasse l'Est , l'Ouest , le
Nord & le Sud ; or , si dans tout ce qui existe >
soit sensible , soit intellectuel , nous ne saurions
jamais trouver que ces quatre Régions > que
pourrons-nom; donc concevoir au-delà? Et quand
nous les aurons parcourues dans une Classe , ne
devrons - nous pas nous regarder comme certains qu'il ne nous restera plus rièft de cette
Classe , a connaître ?
C'est
428 De la Mesure par le Temps.
Ce1* pourquoi , celui qui auroit observé avec
soin & avec persévérance les quatre points Cardinaux de la Création corporelle , n auroit plus
rien à apprendre en Astronomie , & il pourroit se flatter de posséder à fond le Système de
l'Univers , ainsi que le véritable arrangement
des corps Célestes ; c'est-à-dire , qu'il auroit la
connoissance de la propriété des Etoiles fixes ,
de l'Anneau de Saturne, des Temps & des Saisons convenables à Y Agriculture , & des deux
Causes que peuvent avoir les Eclipses ; car c'est
pour n'avoir jamais voulu reconnoître qu'une
Loi matérielle & visible dans ces Eclipses, que
les Observateurs ont nié celles qui sont provenues d'une autre source , & dans un temps différent du temps indiqué par l'ordre sensible.
Quant à l'ordre des mouvements des Astres ,
l'homme pourroit également en avoir une connoissance certaine , par un examen réfléchi des
quatre divisions qui complètent leur cours temporel; car le Temps est celle des mesures sensibles qui est la moins sujette à erreur , & c'est
pour cette raison que le Temps étant la vraie
mesure du cours des Astres, on sent qu'il m'est
plus aisé d'estimer juste leurs retours périodiques
par le calcul du Temps , que d'évaluer avec
précision la longueur de mon bras, par les mesures conventionnelles prises dans l'étendue ;
puisque celles-ci n'ont point de base fixe, ni
déterminée
Des Révolutions de la Nature. 429
déterminée par la Nature sensible ; c'est pour
cela qu'une multitude de Nations mesurent
l'espace même & les distances itinéraires, paç
la durée ou par le temps.
Par le secours de ce même quarré , l'homme
parviendroit à se délivrer des ténèbres épaisses
qui couvrent encore tous les yeux sur l'ancienneté , l'origine & la formation des choses ; il
pourroit même éclaircir toutes les disputes relatives à la naissance de notre Globe , & à toutes
les révolutions qui sont écrites sur sa surface 9
& dont les traces peuvent aussi-bien représenter
les suites & les effets de la première explosion ,
que ceux des révolutions postérieures & successives , que l'Univers éprouve continuellement
depuis son origine.
Et en effet , ces révolutions se sont toujours
produites par les forces Physiques , quoiqu'elles
aient été permises par la Cause première, & exécutées sous les yeux de la Cause temporelle
supérieure , par la continuelle contr action du
mauvais Principe, à qui d'immenses pouvoirs
ont souvent été accordés sur le sensible pour la
purification de l'intellectuel ; car , s'il le faut
dire, cette purification de l'intellectuel est la
seule voie qui mené au vrai grand Œuvre , ou
au rétablissement de YUnite ; or , comment cette
purification peut-elle avoir lieu , sans son contraire ou sans sa réaction , puisqu'elle doit
se
43 o Des Révolutions de la Nature.
se faire dans le temps , & que dans le temps
aucune action ne peut avoir lieu sans le secours
d'une réaction.
Ce qui éclaireroit l'homme là-dessus , c'est
qu'en observant les quatre Régions dont nous
parlons , il verroit qu'il y en a une qui dirige ,
une qui reçoit, & deux qui réagissent; de-là il
verroit que les désastres dont la Terre offre universellement les vestiges, appartiennent nécessairement à l'action de deux Régions actives
opposées , savoir, de celle où règne le Feu, & de
celle ou règne l'Eau. Alors il n'atcribueroit plus
les effets dont ses yeux sont témoins tous les jours,
à l'Elément seul qui paroît les produire , parce
qu'il reconnoîtroit que ces révolutions sont le
résultat du combat continuel de ces deux ennemis , dans lequel l'avantage demeure tantôt à
l'un & tantôt à l'autre ; mais aussi dans lequel
l'un des deux ne peut être vainqueur , sans que
le lieu de la Terre où s'est passé le combat n'en
çouffre à proportion , & n'en reçoive des altérations & des changements.
Voilà pourquoi rien de ce que nous voyons
sur la Terre np doit nous étonner , parce que ,
quand même les révolutions journalières , que
nous ne pouvons nier , n'auroient pas lieu , ces
deux Eléments ont néanmoins commencé d'agir
en opposition , dès le moment de l'origine des
choses temporelles.
Voilà
Des Révolutions de la Nature. 431
Voilà pourquoi aussi nous devons être sûrj
que chaque instant produit des révolutions nouivelles , parce que l'action de ces deu# Elément?
l'un sur l'autre, est & sem continuelle jusqu'à la
dissolution générale. Ainsi tous ces prodiges
qui surprennent si fort les Naturalistes, disparaissent ; toutes ces irrégularités , toutes ces
dévastations qui s'opèrent sous nos yeux , de
même que celles dont les resteç & les débris annoncent l'ancienneté, ne sont plus difficiles à expliquer , & se concilient parfaitement avec tout
ce que Ton a vu sur les Principes innés des Etres,
sur leurs actions différentes & opposées les unes
aux autres, enfin sur les Suites funestes de la
contr action universelle»
Mais tous ces Phénomènes paroîtront bien
moins étonnants encore , quand nous nous rap*
pellerons que ces deux Eléments opposés, ou
ces deux agents , ou cette double Loi universelle dans la Matière, sont toujours dans la dépendance de la Cause active & intelligente qui
en fait le centre & le lien , & qui peut à son gré
actionner l'un ou l'autre des divers Agents
qui lui sont soumis , & même les livrer à une
action inférieure & mauvaise.
Nous avons donc un moyen de plus de savoir
d'où ont pu provenir , dans les grandes révolutions, ces excès prodigieux de l'Eau sur le Feu,
4>u du Feu sur l'Eau ; car il faut simplement son*-
ger
43 * Des Révolutions de la Nature.
ger à la Cause active & intelligente, & reconnoître que , lorsque les Principes de ces Eléments ne sont plus dans leurs bornes naturelles ,
c'est qu'elle abandonne , ou qu'elle actionne
l'un plus que l'autre par sa propre vertu , pour
l'accomplissement des Décrets & de la Justice
de la Cause première , & pour laisser agir , ou
pour arrêter la trop grande contraction du
Principe mauvais qui lui est opposé.
On voit donc par-là que pour savoir les raisons de la marche que cette Cause tient dans
l'Univers , c'est dans sa Nature intelligente &
dans tout ce qui lui ressemble qu'il faut les
chercher ; car , comme elle est à la fois active
& intelligente , c'est son activité qui fait produire les effets sensibles , en communiquant ses
diverses actions & réactions à tous les Etres
temporels > mais c'est sa faculté intelligente
seule qui peut en donner l'explication , attendu
que c'est à ce seul titre qu'elle est admise au
Conseil ; ainsi il n'y aura jamais aucun résultat
satisfaisant pour ceux qui ne chercheront cette
explication que dans la Matière.
Que l'on applique ceci à tout ce qui a été dit
sur la manière de chercher en tout la vérité
des choses , & l'on verra si les principes qui
nous conduisent ne sont pas universels.
Outre les lumières que la connoissance du
quarré peut donner, sur la constitution des Etres
corporels ,
Cours temporel des Etres. 4}$
corporels , sur l'harmonie établie entr'eux , de
même que sur les causes de leur destruction ; il
embrasse encore les quatre degrés distincts
auxquels leur cours particulier les assujettit, &
qui nous sont clairement désignés par les quatre Saisons ; car , qui ne sait les différentes propriétés attachées à chacune de ces Saisons ? Qui
ne sait que tous les Etres corporels , ne pouvant
recevoir la naissance que par la réunion de
deux actions inférieures , il faut premièrement
& avant tout, que cqs deux actions se conviennent & s'accordent mutuellement ; ce que l'on
peut appeller V Adoption.
Or , c'est à l'Automne que cet acte d'adoption est attribué , parce qu'alors les Etres, par
la Loi de leur Principe immatériel , jettent hors
d'eux les germes qui doivent servir à leur reproduction ; & cette Loi ne commence d'agir que quand ces germes se trouvent placés
dans leur matrice naturelle. C'est là le premier
degré de leur cours , degré sur lequel la réflexion & l'intelligence découvriront facilement
une infinité de choses que je ne dois pas dire.
Quand les germes sont ainsi adoptés par leur
matrice , les deux actions concourant ensemble,
forment ce que nous devons appeller la conception , qui selon la Loi de cette même nature corporelle , est indispensable pour la génération
des Etres de matière. Ce second degré de leur
£ e cours
434 •Cours temporel des Etres.
cours se passe pendant l'Hiver, dont l'influence
ménageant leur force en les tenant dans le repos , & ramassant tout leur feu dans le même
-foyer, opère sut eux une réaction violente qui
leur fait faire effort, & les rend plus propres à
se lier & à se communiquer réciproquement
leurs vertus.
Le troisième degré de leur cours a lieu pendant le Printemps , & nous pouvons regarder
cet acre comme celui de la végétation ou de la
corporrsatio'n ; premièrement parce qu'il est le
troisième , & que nous avons assez montré que
le nombre trois étoit consacré à tout résultat
soit corporel, soit incorporel > en second lieu,
parce que les influences salines de l'hiver venant
à cesser après avoir rempli leur Loi , qui étoit
de réactionner non seulement les Principes des
germes généTateurs , mais même ceux de leurs
productions , les uns & les autres font usage
de leur faculté & de leur propriété naturelle en
manifestant au dehors tout ce qu'ils ont en
"eux. Aussi , c'est dans cette saison du Printemps
que commencent à paroître les fruits de cette
propriété végétative, & que nous les voyons
sortir du sein où ils ont pris la naissance.
Enfin l'Eté complète tout l'ouvrage ; c'est
alors que toutes ces productions, sortant de la
matrice où elles avoient été formées, reçoivent
pleinement l'action du Soleil qui les porte à leur
maturité,
Cours temporel des Etres. 43 c
maturité, & c'est là le quatrième degré du cours
de tous les Etres corporels terrestres.
On sent cependant qu'il faut en excepter la
plupart des animaux , qui malgré qu'ils soient
assujettis aux quatre degrés que je viens de reconnoître dans le cours particulier de tous les
Etres corporels , ne suivent pas néanmoins toujours pour leur génération & leur croissance ,
la Loi & la durée ordinaire des saisons ; & cette
exception ne doit pas étonner à leur égard ,
parce que n'étant pas inhérents à la Terre, quoiqu'ils viennent d'elle , il est certain que leur
Loi ne doit pas être semblable à celle des Etres
de végétation attachés à cette même Terre.
Il ne faudroit pas non plus rejeter le Principe
de l'universalité quaternaire, parce qu'on verroit
que même parmi les Etres de végétation , les
uns n'attendent pas la révolution entière des
quatre saisons pour compléter leur cours , &
que d'autres ne parviennent à ce complément
qu'après plusieurs révolutions Solaires annuelles.
Cette différence vient de ce que les uns ont besoin d'une moindre réaction, & les autres d'une
plus considérable pour agir & pour opérer leur
œuvre particulier. Mais ces quatre degrés ou
ces quatre actes que je viens de remarquer , ne
leur conviennent pas moins, & s'accomplissent
toujours avec une parfaite exactitude dans les
Etres les plus précoces , comme dans ceux qui
E e 2 sont
43 6 Epoque de l'Univers.
sont les plus tardifs, parce que selon ce qu'on a
vu sur le nombre quatre par rapport à l'étendue,
il est celui qui mesure tout, & qui porte son action par-tout, quoiqu'il ne porte pas par-tout
une action égale , & qu'il la proportionne universellement à la différente narure des Etres.
Ce que l'on, vi.ent devoir sur les propriétés attachées aux quatre saisons , ne répandroit - il
pas quelque lumière sur l'époque où l'Univers a
pu prendre naissance. Il est vrai que ceci ne peut
regarder que ceux qui accordent une origine à
l'Univers, car pouf ceux qui ont été ou assez
aveugles ou d'assez mauvaise foi, pour ne pas lui
en reconnoître une, cette recherche devient superflue. Cependant , persuadé que ceux-là mêmes auroient profité de ce que je leur dirois à ce
sujet ; je vais, autant qu'il me sera permis , lever
un coin du voile devant leurs yeux.
Si, dans l'origine du monde, on considère
seulement le premier instant de l'apparence de
sa corporisation, il est certain qu'en se guidant
selon l'ordre des saisons, on seroit tenté de l'attribuer au Printemps, parce qu'effectivement
c'est le moment de la végétation.
Mais si l'on portoit la vue un peu plus haut,
& qu'on examinât tous les actes qui ont dû précéder cecte corporisation visible , il faudroit nécessairement placer l'origine du germe du monde
à une autre saison que celle du Printemps. Car
l'on
Epoque de l'Univers. 437
Ion seroic obligé de convenir que la marche actuelle de la Nature universelle, étant la même
qu'au moment de sa naissance , l'adoption de
ses Principes constitutifs a dû se faire alors pour
elle, dans les mêmes circonstances & dans le même temps où nous voyons que se fait aujourd'hui
l'adoption des Principes particuliers qui perpétuent son cours & son existence; c'est-à-dire,
que cette adoption primitive a dû commencer
dans l'Automne.
C'est, en effet, lorsque les Etres perdent la
chaleur du Soleil , c'est lorsque cet Astre se retire d'eux , qu'ils se rapprochent & se recherchent, pour suppléer à son absence en se communiquant leur propre chaleur; & c'est là, comme on l'a vu , le premier acte de ce qui doit: se
passer corporellement parmi les Etres particuliers de la Nature. Il doit donc en être de même
pour l'universel; c'est lorsque le Soleil a cessé
d'être sensible à ceux qu'il avoit échauffés jusques-là, que les choses corporelles ont fait le premier pas vers l'existence , 6c que la Nature a
commencé.
Par la même analogie on pourroit présumer
dans quelle saison cette Nature doit se décomposer & cesser d'exister; c'est-à-dire, qu'en suivant la Loi de son cours actuel , on devroit
croire que c'est dans l'Eté , que cet Univers acquerra le complément des quatre actes de son
E e 5 coufss
$$$ Epoque de PUniversl
cours universel , que ce complément étant arrive,
il terminera là sa carrière, & que se détachant
delà branche , à l'image des fruits, il cessera
d'être, & disparoitra totalement pendant que
l'arbre auquel il étoit attaché, demeurera stable
à jamais.
Ce que je viens de dire a pour base une Loi
généralement reconnue. qui est que les choses finissent toujours par où elles ont commencé. Cependant je le répète , quoique les quatre actes
du cours temporel s^accomplissent dans chacun
des Etres , il n'en est pas cependant en qui cette
Loi ne s'opère dans des temps différents.
Alors, si ce cours varie du végétal à l'animal,
si même dans chacune de ces deux classes, il s'opère si diversement , tant sur les différentes espèces que sur les différents individus, à plus forte
raison doit-il être plus difficile d'en fixer les
Loix.& la durée en jugeant du particulier à
l'universel. Ainsi , rien n'est plus loin de ma
pensée que de vouloir déterminer une saison
temporelle pour ces grandes époques. Et dans le
vrai, ces questions sont entièrement superflues
pour l'homme , d'autant que par le flambeau
qu'il porte en lui-même, il peut acquérir sur ces
objets des lumières plus utiles , plus sûres &
plus importantes que celles qui ne tombent que
sur les périodes des Etres passagers.
Je prie également qu'on ne me taxe pas de
contradiction
Des Cotes du Quarre. 439
contradiction ou d'inadvertance , si Ton m'a entendu parler du Soleil avant l'existence des choses corporelles; je n'oublie pas que le Soleil que
nous voyons , a pris naissance comme tous les
corps, & avec tous les corps; mais je sais aussi
qu'il y a un autre Soleil très-physique dont celui-ci n'est que la figure , & sous les yeux duquel
tous les actes de la naissance & de la formation
de la Nature se sont opérés , comme la révolution journalière & annuelle des Etres particuliers s'opère à l'aspect & par les Loix de notre
Soleil corporel & sensible.
Ainsi , pour l'intérêt de ceux qui liront
ceci , je les exhorte à être assez réservés pour ne
pas me juger avant de m'avoir compris; & s'ils;
veulent me comprendre , il faut qu'ils, portent
souvent leur vue plus loin que ce que je dis; car,
soie par devoir , soit par prudence , j'ai laissé
beaucoup à désirer.
Après avoir montré en général plusieurs des
propriétés du quarré , que j'annonce toujours
comme seul & unique > j'exposerai brièvement
quelques-unes de celles qui sont attachées k
chacun de ses côtés, me réservant de traiter de
cet emblème universel d'une manière un peu
plus étendue, dans la division qui suivra celle-ci*
Le premier de ces côtés, comme base, fondement, ou racine des trois autres côtés, est l'image de l'Etre premier , unique , universel , qui
• E e 4 s'est
440 Des Côtés du Quarrc.
s'est manifesté dans le temps, & dans toutes les
productions sensibles, mais qui étant sa cause
à lui-même & là source de tout Principe , a sa
demeure à part du sensible & du temps ; & pour
reconnoître ce que j'ai déjà dit plusieurs fois;
savoir, combien les productions sensibles, quoique venant de lui, sont peu nécessaires à son
existence, il ne faut qu'observer quel est le
nombre qui lui convient , il n'y a personne qui
ne sache que c'est l'Unité.
Quelqu'opération que l'on fas^e sur ce nombre pris en lui-même ; c'est-à-dire, qu'on le
multiplie, qu'on l'élevé à telle puissance que
l'imagination pourra concevoir ; que l'on cherche successivement la racine de toutes ces puissances, ce sera toujours ce même nombre d'unité
qui demeurera par-tout pour résultat, de façon
que ce nombre un étant à la fois sa racine , son
quarré & toutes ses puissances, existe nécessairement par lui & indépendamment de tout autre Etre.
Je ne parle point de la division, parce que
cette opération de calcul ne peut avoir lieu que
sur des assemblages, & jamais sur un nombre
simple comme l'unité , ce qui confirme ce que
j'ai die sur la nullité des fractions.
Je ne par»e point non plus de l'opération de
l'addition , parce qu'il est clair qu'elle ne peut
également avoir lieu que dans les choses composées,
Des Côtés du Quarrê. 441
sées , & qu'un Etre qui a tout en soi ne peut
recevoir la jonction d'aucun autre Etre , ce qui
sert de preuve à tout ce qui a été dit ci-devant
sur la Matière , où rien de ce qui est employé à
la croissance & à la nutrition des Etres corporels,
ne se mêle avec leurs Principes.
Mais je parle de la multiplication, ou élévation de puissances , ainsi que de l'extraction des
racines, parce que l'une est l'image de la propriété productrice, innée dans tout Etre simple,
& l'autre celle de la correspondance de tout
Etre simple avec ses productions , puisque
c'est par cette correspondance que s'opère la
réintégration.
C'est-là ce qui doit nous aider à nous confirmer que ce premier côté du quarré, ce nombre
Un, ou la Cause première de laquelle il est le
caractéristique, produit tout par elle , ne reçoit
rien que d'elle, ou qui ne soit à elle.
Le second côté est celui qui appartient à cette
Cause active & intelligence que j'ai présentée
dans le cours de cet Ouvrage , comme tenant le
premier rang parmi les causes temporelles , &
qui , par sa faculté active, dirige le cours de la
Nature & des Etres corporels , de même que
par sa faculté intelligente, elle dirige tous les
pas de l'homme qui lui est semblable en qualité
d'Etre intellectuel.
Nous attribuons à cette Cause le second côué
du
44 * Des Côtes du Quarré.
du quarré , parce que de même que ce second
côté est k plus voisin de la racine ; de même
la Cause active & intelligente paroît immédiatement après l'Etre premier qui existe hors des
choses temporelles. Alors , si nous la mettons
en parallèle avec le second côté du quarré,
nous devons donc aussi lui donner un double
nombre; & nous voyons que nous ne saunons
appliquer ce double nombre à aucun Etre
avec plus de justesse qu'à cette Cause, puisqu'elle nous l'indique elle-même , tant par son
rang secondaire, que par la double propriété
dont elle est en possession.
Et dans le fait, il est si vrai que cette Cause
active & intelligente est le premier agent de
tout ce qui est temporel & sensible , qu'ici rien
n'auroit jamais existé sans son secours, & pour
ainsi dire, sans avoir commencé par elle.
Le quarré lui-même ne nous en offre-t-il
pas la preuve? Le second de ses côtés, que
nous examinons pour le moment , n'est-il pas le
premier degré & le premier pas vers la manifestation des puissances de sa racine ? En un
mot, n'est-il pas l'image de cette ligne droite ,
qui est la première production du point , «5c
sans laquelle il n'y auroit jamais eu ni surface
ni solide ?
Nous trouvons donc déjà dans le quarré,
deux points des plus importants pour l'homme ,
savoir ^
Des Cous du Quarré. 443
savoir , la connoissance de la Cause première
universelle , & celle de la Cause seconde qui la
représente dans les choses sensibles , & qui esc
son premier Agent temporel.
Je me suis assez étendu , en son lieu, sur les
attributs immenses qui appartiennent à cette
Cause seconde , active & intelligente , pour
pouvoir me dispenser de les rappeller ici ; & si
l'on veut avoir d'elle l'idée qui lui convient , il
suffira de ne jamais oublier qu'elle est l'image
de la Cause première , & chargée de tous ses
pouvoirs pour tour ce qui se passe dans le
Temps ; c'est ce qu'on pourra concevoir de plus
vrai à son sujet ; c'est en même temps ce qui
apprendra à l'homme , si après elle il est aucun
Etre dans le Temps , en qui il puisse mieux
placer sa confiance, jéël
Le troisième côté ou quarré esc celui qui
désigne tous les résultats quelconques , c'est-àdire , tant ceux qui sont corporels & sensibles,
que ceux qui sont immatériels & horrs du
Temps \ car , de même qu'il y a un Quarré affecté au Temps , & un Quarré indépendant du
Temps , de même il y a des résultats attachés à
l'un & à l'autre de ces deux Quarrés , parce
que chacun d'eux a le pouvoir de manifester
des productions ; & comme les productions qui
se manifestent dans l'une & l'autre Classe, sont
toujours au nombre de trois , c'est pour cela
que
444 Des Côtes du Quarré.
que nous les appliquons au troisième coté du
quarré.
Ceci s'accorde parfaitement avec ce que Ton
a vu sur les productions corporelles, qui toutes
sont l'assemblage de trois Eléments ; tout ce
qu'il y a à observer , c'est la distinction considérable , qui malgré la similitude du Nombre , se trouve entre les productions temporelles & celles qui ne le sont pas ; celles-ci provenant directement de la Cause première, sont
des Erres simples comme elle , & ont par conséquent une existence absolue que rien ne peut
anéantir ; les autres n'étant enfantés que par
une Cause secondaire, ne peuvent avoir les
mêmes privilèges que les premières , mais doivent nécessairement se ressentir de l'infériorité
de leur Principe ; aussi leur existence n'est-elle
que passagère , & elles ne subsistent pas par
elles-mêmes , comme les Etres qui ont de la
réalité.
C'est là ce que le troisième côté du quarré
nous fait connoître évidemment ; car , si le second nous a donné la ligne , le troisième nous
donnera la surface ; & puisque le nombre trois
est en même temps le nombre de la surface &
le nombre des Corps , il est donc clair que les
Corps ne sont composés que de surfaces , c'està-dire , de substances qui ne sont que l'enveloppe ou l'apparence extérieure de l'Etre , mais
auxquelles
Des Côtés du Quarrê. 445
auxquelles n'appartiennent , ni la solidité , ni
la vie.
Et en effet , la dernière opération , indiquée
par la Géométrie humaine , pour composer le
solide , n'est que la répétition de celles qui ont
précédé , c'est-à-dire , de celles qui ont formé
la ligne & la surface ; car la profondeur que
cette troisième & dernière opération engendre \
n'est autre chose que la direction verticale de
plusieurs lignes réunies , & toute la différence
qui s'y trouve , c'est que dans les opérations
précédentes la direction des lignes n'étoit qu'horizontale ; ainsi cette profondeur est toujours
le produit de la ligne , & comme telle , elle
ne peut être autre chose qu'un assemblage de
surfaces.
Veut-on , puisque l'occasion s'en présente ,
apprendre encore à évaluer plus juste ce que
sont les Corps ? Pour cet effet , on n'a qu'à suivre l'ordre inverse de celui de leur formation,
Les solides se trouveront composés de surfaces ,
les surfaces de lignes, les lignes de points,
c'est-à-dire , de Principes qui n'ont ni longueur 9 ni largeur , ni profondeur ; en un mot ,
qui n'ont aucune des dimensions de la Matière,
ainsi que je l'ai amplement exposé lorsque j'ai
eu lieu d'en parler.
Qu'on ramené donc ainsi les Corps à leur
source & à leur Essence primitive , & qu'on
voie
446 Des Côtés du Quarré.
voie par-là l'idée que l'on doit avoir de la
Matière.
Enfin , le quatrième côté du quarré , comme
répétant le Nombre quaternaire, par lequel
tout a pris son origine , nous offre le Nombre de
tout ce qui est Centre ou Principe, dans quelque
classe que ce soit ; mais, comme nous avons
assez parlé du Principe universel qui est hors du
Temps , & que ce quarré dont nous traitons
actuellement , a simplement le temporel pour
objet , on ne doit entendre par son quatrième
côté , que les différents Principes agissants dans
la classe temporelle , c'est-à-dire , tant ceux
qui jouissent des facultés intellectuelles , que
ceux qui sont bornés aux facultés sensibles &
corporelles ; & même , quant aux Principes
immatériels des Etres corporels , sur lesquels
nous nous sommes étendus aussi longuement
qu'il nous a été permis de le faire , nous ne
rappellerons ici ni leurs différentes propriétés ,
ni leur action innée , ni la nécessité d'une seconde action pour faire opérer la première , ni
en un mot , toutes ces observations qui ont été
faites sur les Loix & le cours de la Nature
matérielle.
Nous nous contenterons de faire remarquer,
que le rapport qui peut se trouver entre ces
Principes corporels & le quatrième côté du
quarré , est une nouvelle preuve qu'en qualité
de
Des Côtés du Quarté. 447
<îe quaternaires ou de centres , ils sont des
Etres simples, distincts de la Matière & dèsiors indestructibles , quoique leurs productions
sensibles , qui ne sont que des assemblages ,
soient sujettes par leur nature à se décomposer.
C'est donc seulement sur les Principes immatériels intellectuels , que nous devons actuellement fixer notre attention , & parmi ces Principes , il n'en est aucun sur qui nous puissions
attacher notre vue plus à propos que sur l'homme
en ce moment ; puisque c'est lui qui a été le
principal objet de cet écrit ; puisque c'est en
lui que devroient résider essentiellement toutes
les vertus renfermées dans cet important Quarré
dont nous nous occupons ; puisqu'enfin , ce
Quarré n'a jamais été tracé que pour l'homme ,
<3c qu'il est la véritable source des sciences &
xles lumières dont cet homme a été malheureu-
-sement dépouillé.
Ce seroit donc en contemplant avec soin le
quatrième côté de ce quarré , que l'homme
apprendroit véritablement à en évaluer le prix
& les avantages. Ce seroit là en même temps
où il verroit à découvert les Erreurs , par lesquelles les hommes ont obscurci le fondement
& l'objet même des Mathématiques ; combien ils
se trompent, quand ils substituent auxLoix simples de cette sublime Science , leurs décisions
fautives & incertaines , & combien ils se nuisent.
448 Des Cotes du Quarré.
sent à eux-mêmes , quand ils la bornent à l'examen des Faits matériels de la Nature , tandis
qu'en en faisant un autre usage , ils en pourraient retirer des fruits si précieux.
Mais on sait que l'homme ne peut plus aujourd'hui observer ce quarré sous le même
point de vue qu'il le faisoit autrefois , & que
parmi les quatre différentes classes qui y sont
contenues , il n'occupe plus que la plus médiocre & la plus obscure , au lieu que dans son
origine il occupoit la première & la plus
lumineuse.
C'étoit alors que puisant les connoissances
dans leur source même , & se rapprochant ,
sans fatigue & sans travail , du Principe qui
lui avoit donné l'être , il jouissoit d'une paix &
d'une félicité sans bornes , parce qu'il étoit
dans son Elément. C'est par ce même moyen
qu'il pouvoit avec avantage & avec sûreté diriger sa marche dans toute la Nature, parce
qu'ayant empire sur les trois classes inférieures
du quarré temporel , il pouvoit les diriger , à
son gré , sans être épouvanté ni arrêté par aucun obsracle; c'est, dis-je, par les propriétés
attachées à cette place éminente , qu'il avoit
une notion certaine de tous les Erres qui composent cette Nature corporelle . & pour lors il
n'étoit pas expose au danger de confondre sa
propre Essence avec la leur.
Au
Du Quarré temporel. 449
Au contraire , relégué aujourd'hui à la dernière des classes du Qiiarré temporel , il se
trouve à l'extrémité de cette même Nature corporelle qui lui étoit soumise autrefois , & donc
il n'auroit jamais dû éprouver ni la résistance ,
ni la rigueur. Il n'a plus cet avantage inappréciable, dont il jouissoit dans toute son étendue,
lorsque placé entre le Quarré temporel & celui
qui est hors du Temps , il pouvoit à la fois lire
dans l'un & dans l'autre. Au lieu de cette lumière dont il auroit pu ne jamais se séparer , il
n'apperçoit plus autour de lui qu'une affreuse
obscurité , qui l'expose à toutes les souffrances
auxquelles il est sujet dans son corps, & à toutes les méprises auxquelles il est entraîné dans
sa pensée , par le faux usage de sa volonté & par
l'abus de toutes ses facultés intellectuelles.
Il n'est donc que trop vrai qu'il est impossible à l'homme d'atteindre aujourd'hui sans secours les connoissances renfermées dans le
Quarré dont nous traitons, puisqu'il ne se présente plus à lui sous la face qui peut seule le
lui rendre intelligible.
Mais , je l'ai promis, je ne veux pas décourager l'homme ; je voudrois , au contraire, allumer en lui une espérance qui ne s'éteignît:
jamais ; je voudrois verser des consolations sur
sa misère , en l'engageant à la comparer avec
les moyens qu'il a près de lui pour s'en délivrer.
Ff Je
45 o Ressources de V Homme.
Je vais donc actuellement fixer sa vue sur un
attribut incorruptible qu'il possédoit pleinement dans son origine , & dont la jouissance
non seulement ne lui est pas totalement interdite aujourd'hui, mais qui est même un droit
auquel il peut prétendre , & qui lui offre la
seule voie & le seul moyen de recouvrer cette
place importante dont nous venons de parler.
Rien ne paroîtra moins imaginaire que ce
que j'avance , quand on réfléchira que même
dans sa privation , l'homme possède encore les
facultés du désir & de la volonté ; qu'ainsi ayant
des facultés , il lui faut des attributs pour les
manifester , puisque la Cause première ellemême est soumise, ainsi que tout ce qui tient à
son Essence, à la nécessité de ne pouvoir riea
manifester sans le secours de ses attributs.
Il est vrai que les facultés de ce Principe
premier étant aussi infinies que les Nombres ,
les attributs qui leur répondent doivent être
également sans limites ; car non seulement ce
Principe premier manifeste des productions
hors du temps , pour lesquelles il emploie des
attributs inhérents en lui , & qui ne sont distincts entr'eux que par leurs différentes propriétés ; mais il manifeste encore des productions
dans le temps , & pour lesquelles , outre le
secours de ces attributs inséparables d'avec luimême , il lui a fallu de plus des attributs hors
de
Ressources de l'Homme. 451
de lui , venant de lui , agissant par lui , & qui
ne fussent pas lui ; ce qui constitue la Loi des
Etres temporels , & explique la double action
de l'Univers.
Mais,quoique les manifestations que l'homme
a à faire ne soient nullement comparables à
celles de la Cause première , on ne peut néanmoins lui contester les facultés que nous venons
de reconnaître en lui , ainsi que le besoin indispensable d'attributs analogues à ces facultés ,
pour pouvoir les mettre en valeur ; & puisque
ces attributs sont les mêmes que ceux par lesquels
il a prouvé autrefois sa grandeur , nous verrons
qu'il en devroit attendre aujourd'hui les mêmes
secours, s'il avoit une volonté constante d'en
faire usage , & qu'il leur donnât toute sa
confiance.
Ff 2 7
4$i Attributs de l'Homme.
7
CEs attributs au dessus de tout prix , & dans
lesquels se trouve la seule ressource de l'homme,
sont renfermés dans la connoissance des langues , c'est-à-dire , dans cette faculté commune
à toute l'espèce humaine de communiquer ses
pensées ; faculté que toutes les Nations ont en
^ffet cultivée, mais d'une manière peu profitable pour elles, parce qu'elles ne l'ont pas appliquée à son véritable objet.
Nous voyons évidemment que les avantages
attachés à la faculté de parler , sont les droits
réels de l'homme , puisque par leur moyen il
commerce avec ses semblables , & qu'il leur
rend sensibles toutes ses pensées & toutes ses
affections. C'est même là ce qui seul peut vraiment répondre à ses désirs sur cet objet j car
tous les signes qu'on a employés pour suppléer
à la parole dans ceux qui en sont privés , soit
par nature , soit par accident , ne remplissent
ce but que très-imparfaitement.
Cela se borne chez eux ordinairement à des
négations & à des affirmations, toutes choses qui
ne sont que la suite d'une question; & si Ton ne
les interroge , ils ne peuvent d'eux-mêmes nous
faire
Des Langues factices. 453
faire concevoir une pensée, à moins, ce qui
revient au même, que l'objet n'en soie sous leurs
yeux, & que par le tact ou autres signes démonstratifs , ils ne nous fassent comprendre
l'application qu'ils en veulent faire.
Ceux qui ont poussé l'industrie plus loin , ne
peuvent être entendus que des Maîtres qui les
ont enseignés , ou de toute autre personne qui
seroit instruite de la convention ; mais alors ,
quoique ce soit bien là une espèce de langage ,
cependant nous ne pouvons jamais dire que ce
soit une véritable Langue , puisque premièrement elle n'est pas commune à tous les hommes,
& en second lieu , qu'elle peçhe fortement par
l'expression , en ce qu'elle est privée des avantages inappréciables qui s,e trouvent dans la
prononciation.
Ce ne sera donc Jamais là , ni dans aucune
des Langues factices, que se trouveront lesvrais
attributs de l'homme , parce que tout y étant
conventionnel & arbitraire, & variant sans
cesse r n'annonce pas une véritable propriété.
D'après cet exposé , nous pouvons déjà concevoir quelle doit être la nature des Langues ;
car j'ai dit qu'elles doivent être, communes à
tous les hommes ; or , comment peuvent-elles
être communes à tous les hommes , si elles n'ont
pas toutes les mêmes signes ; ce qui est dire
proprement qu'il ne doit y avoir qu'une Langue.
Ffj Je
454 &e l'Unité dans les Langues.
Je ne donnerai point pour peuve de ce que
j'avance ici, cette avidité avec laquelle les hommes cherchent à acquérir la pluralité des Langues , & cette sorte d'admiration que nous
avons pour ceux qui en connoissent un grand
nombre , quoique cette avidité & cette admiration , toutes fausses qu'elles soient > offrent un
indice de notre tendance vers l'universalité ou
vers l'Unité.
Je ne dirai pas non plus avec quelle prédilection les Nations différentes regardent leur
Langue particulière , & combien chaque Peuple est jaloux de la sienne.
Bien moins encore parlerai- je de l'usage
établi entre quelques Souverains de ne s'écrire
que dans une Langue morte , & commune entr'eux pour les correspondances d'apparat, parce que non seulement cet usage n'est pas général , mais encore qu'il tient à un motif trop frivole , pour pouvoir être de quelque poids dans
la matière que je traite.
C'est donc dans l'homme même qu'il faut
trouver la raison & la preuve qu'il est fait pour
n'avoir qu'une Langue , & dès-lors on pourra
reconnoître par quelle Erreur on est venu à nier
cette Vérité , & à dire que les Langues n'étant
que l'effet de l'habitude & de la convention , il
est inévitable qu'elles ne varient comme toutes
les choses de U Terre ; ce qui a fait croire aux
Observateurs
De la Langue intellectuelle. 455
Observateurs qu'il peut y en avoir à la fois plusieurs , également vraies, quoique différences
les unes des autres.
Pour marcher avec quelque certitude dans
cette carrière , je les engagerai à considérer s'ils
ne reconnoissent pas en eux deux sortes de Langues ; l'une sensible , démonstrative , & par le
moyen de laquelle ils communiquent avec leurs
semblables ; l'autre , intérieure , muette , &
qui cependant précède toujours celle qu'ils
manifestent au dehors , 5c en est vraiment comme la mère.
Je leur demanderai ensuite d'examiner la
nature de cette Langue intérieure & secrète ;
de voir si elle est autre chose que la voix 6c
l'expression d'un Principe extérieur à eux, mais
qui grave en eux sa pensée , & qui réalise ce qui
se passe en lui.
Or , d'après la connoissance que nous avons
prise de ce Principe, on peut savoir que tous les
hommes devant être dirigés par lui , il ne devroit se trouver dans tous qu'une marche uniforme , que le même but & la même Loi , malgré la variété innombrable des pensées bonnes
qui peuvent leur être communiquées par cette
voie.
Mais , puisque cette marche devroit être si
uniforme , puisque cette expression secrète
devroit être la même par-tout , il est certain
F f 4 qj»
4j6 De la Langue intellectuelle.
que les hommes , qui n'auroient pas laissé dénaturer en eux les traces de cette Langue intérieure , l'entendroient tous très-parfaitement ;
car ils y trouveroient par-tout une conformité
avec ce qu'ils sentent en eux , ils y verroient
la similitude & la représentation de leurs
idées mêmes , ils y apprendroient que hors
celles qui leur viennent du Principe du mai ,
il n'y en a point qui leur soient étrangères ;
enfin , ils se convaineroient d'une manière
frappante de la parité universelle de l'Etre intellectuel qui les constitue.
C'est là où ils reconnoîtroient clairement que
la vraie Langue intellectuelle de l'homme étant
par-tout la même , est essentiellement une ;
qu'elle ne pourra jamais varier , & qu'il ne peut
en exister deux, sans que l'une ne soit combattue & détruite par l'autre.
Alors , ainsi que nous l'avons vu , dès que la
langue extérieure & sensible n'est que le produit de la langue intérieure & secrète ; si cette
langue secrète étoit toujours conforme au Principe qui doit la diriger; qu'elle fût toujours
une & toujours la même, elle produiroit universellement la même expression sensible & extérieure ; par conséquent, quoique nous soyions obligés
d'employer aujourd'hui des organes matériels,
nous aurions encore une langue commune , &
qui seroit intelligible à tous les hommes.
Quand
De la Langue sensible. 457
Quand est-ce donc que les langues sensibles
ont pu varier parmi eux? Quand est-ce qu'ils ont
apperçu de la disparité dans la manière dont ils
secommuniquoient leurs idées? N'est-ce pas lorsque cette expression secrète & intérieure a commencé à varier elle-même , n'est-ce pas lorsque
le langage intellectuel de l'homme s'est obscurci, & n'a plus été l'ouvrage d'une main pure;
alors n'ayant plus sa lumière près de lui , il a
reçu sans examen la première idée qui s'est offerte à son Etre intellectuel, & n'a plus senti la
liaison, ni la correspondance de ce qu'il recevoir,
avec le Principe vrai dont il devoit tout obtenir.
Alors enfin, remis à lui-même, sa volonté &
son imagination ont été ses seules ressources ; &
il a suivi par besoin comme par ignorance toutes
les productions que ces faux guides lui ont présentées.
C'est par-là que l'expression sensible a été totalement altérée, parce que l'homme ne voyant
plus les choses dans leur nature , leur a donné
des noms qui venoient de lui , & qui n'étant
plus analogues à ces mêmes choses , ne pouvoient
plus les désigner, comme leurs noms naturels le
faisoient sans équivoque.
Que quelques hommes seulement aient suivi
cette route erronée , & si peu susceptible d'uniformité, alors chacun aura sûrement donné aux
mêmes choses des noms différents , ce qui répété
par
45 8 De la Langue sensible.
par un grand nombre , & perpétué de plus en plus
dans la succession des temps , doit, à la vérité,
nous offrir le spectacle le plus variable & le plus
bisarre. Ne doutons pas que ce ne soit là l'origine de la différence & de la division des langues, & d'après tout ce que j'en ai dit , qqand
je n'en aurois pas d'autres preuves, ceci seroit plus que suffisant pour nous convaincre
que les hommes sont prodigieusement éloignés
de leur Principe. Car, je le répète , s'ils étoient
tous guidés par ce Principe, leur langue intellectuelle seroit la même; & par conséquent,
leurs langues sensibles & extérieures n'auroient
que les mêmes signes & les mêmes idiomes.
On ne me contestera pas, je l'espère, ce que
je viens de dire, sur les noms naturels & significatifs des Etres : quoique dans les différentes
langues en usage sur la terre , les noms ne nous
offrent rien d'uniforme , cependant nous sommes
obligés de croire qu'elles devroient n'employer
que des noms qui indiquassent universellement
oc clairement les choses ; par cette raison ces
langues si différentes les unes des autres ne sauroient raisonnablement passer pour de véritables langues; & d'ailleurs chacune de ces langues considérée en elle-même , toute fausse
qu'elle soit, nous offrira clairement la preuve
de ce que j'avance.
Les mors que chacune de ces langues emploie t
De la Langue sensible. 459
ploie, quoiqu'étant conventionnels, ne seront-ils
pas pour tous ceux qui seront instruits de cette
convention, un signe certain des Etres qu'ils représentent? Ne voyons-nous pas même le penchant naturel que nous avons tous pour exprimer les choses par les signes ou les mots qui nous
paroissent.le plus analogues ? Et ne goûtons-nous
pas un plaisir secret mêlé d'admiration, quand
on nous offre des signes, des expressions & des
figures qui nous rapprochent le plus de la Nature des objets qu'on veut nous présenter, & qui
nous les font le mieux concevoir ?
Que faisons-nous donc en ceci que répéter la
marche de la Vérité même, qui a établi une langue commune entre toutes ses productions , &
qui leur ayant donné à chacune un nom propre
& lié à leur essence , les a mis à couvert de
toute équivoque entre elles? N'en préserveroitelle pas par le même moyen les hommes , qui
ayant tous pour tâche de rétablir leur liaison
avec ses ouvrages, auroient su travailler & parvenir à en connoître les véritables noms ?
Nous ne pouvons donc nier que dans notre
difformité même & dans notre privation , nous
ne nous tracions des emblèmes expressifs de la
Loi des Etres , <5c que l'usage faux que nous
faisons du langage ne nous annonce l'emploi
plus juste & plus satisfaisant que nous en pourrions faire , sans sortir pour cela de la Nature ,
&
460 De V Origine des Langues.
& seulement en n'oubliant pas la source où ce
langage devroit prendre son origine.
Il est donc vrai que si les Observateurs eussent
remonté jusqu'à cette expression secrète & intérieure que le Principe intellectuel fait dans nous,
avant de se manifester au dehors , c'eût été là
qu'ils auroient trouvé l'origine de la langue sensible, comme en étant le vrai Principe , & non
pas dans les Causes fragiles & impuissantes qui
se bornent à opérer leur Loi particulière, & qui
ne peuvent rien produire de plus. Ils n'eussent
pas cherché à expliquer par de simples Loix de
Matière, des faits d'un ordre supérieur, qui ont
subsisté avant le temps, qui subsisteront après le
temps & sans interruption , indépendamment de
la Matière. Ce n'est plus l'organisation , ce n'est
plus une découverte des premiers hommes , qui
passant d'âge en âge , s'est perpétuée jusqu'à
nos jours parmi l'espèce humaine , par le moyen
de l'exemple & de l'instruction ; mais , ainsi
que nous le verrons , c'est le véritable attribut
de l'homme , & quoiqu'il en ait été dépouillé
depuis qu'il s'est élevé contre sa Loi , il lui en
est resté des vestiges qui pourroient le ramener
jusqu'à sa source , s'il avoit le courage de les
suivre pas à pas 5c de s'y attacher fortement.
Je sais que parmi mes semblables ce point est
un des plus contestés ; que non seulement ils
sont incertains quelle a pu être la première
langue
Expériences sur des Enfants. 461
langue des hommes , mais même qu'à force de
varier là-dessus , ils ont pu venir à croire que
l'homme n'en avoic point la source en lui, &
cela , parce qu'ils ne le voient pas parler naturellement , quand il est abandonné à lui-même
dès son enfance.
Mais ne verront-ils jamais en quoi pèche leur
observation ? Ne savent-ils pas que dans l'état
de privation ou l'homme se trouve aujourd'hui,
il est condamné à ne rien opérer , même par
ses facultés intellectuelles , sans le secours
d'une réaction extérieure , qui les mette en jeu
& en action; & qu'ainsi, priver l'homme de
cette Loi , c'est absolument lui ôter toutes les
ressources que la Justice lui avoit accordées , &
le mettre dans le cas de laisser étouffer ses facultés , sans qu'elles produisent le moindre fruit.
Cependant on ne peut nier que ce ne soit là
la marche des Observateurs , par ces expériences réitérées qu'ils ont faites sur des enfants
pour découvrir, en s'abstenant de parler devant
eux , quelle seroit leur langue naturelle. Quand
ils ont vu ensuite que ces enfants ne faisoient
aucun usage de la parole, ou qu'ils ne rendoient
que des sons confus , ils ont interprêté le tout à
leur gré , & ont bâti des opinions sur des faits
qu'ils avoient arrangés eux-mêmes. Mais n'est-ii
pas évident que la Nature sensible & la Loi
intellectuelle appellent également l'homme à
vivre
461 Expériences sur des Enfants.
vivre en société? Or, pourquoi l'homme Se
trouve-t-il ainsi placé au milieu de ses semblables qui sont censés avoir fait leur réhabilitation , si ce n'est pour y recevoir tous les secours
dont il a besoin , pour ranimer à son tour ses
facultés ensevelies , & pouvoir les exercer à son
profit ?
C'est donc agir directement contre ces deux
Loix & contre l'homme , que de le priver des
secours qu'il devoit en attendre ; c'est être peu
sensé que de le juger, après lui avoir ôté tous
les moyens d'acquérir l'usage des facultés qu'on
lui conteste , & dont on cherche à le croire incapable. Il vaudroit autant placer un germe sur
une pierre, & nier ensuite que ce germe dût
porter des fruits.
Mais, sans aller plus loin , s'il est évident que
quand l'homme est privé des secours qui lui sont
indispensablement nécessaires, il ne peut produire aucune langue fixe , & que cependant il
y a des langues parmi les hommes ; où pourra -
c-on donc trouver l'origine de ce langage universel , & ne faudra-t-il pas convenir que celui
qui a pu l'enseigner le premier , a dû le recevoir d'ailleurs que de la main des hommes ?
11 y a, je le sais, une espèce de langage naturel & uniforme , que les Observateurs s'accordent assez généralement à reconnoître dans
l'homme , c'est celui par lequel il désigne ses
affections
Du Langage des Etres sensibles. 46 $
affections de plaisir & de douleur ; ce qui annonce en lui une sorte de sons appropriés à cet
usage.
Mais il est bien clair que ce langage , si c'en
est un y n'a que les sensations corporelles pour
guide & pour objet ; & la preuve la plus convaincante que nous en ayons , c'est qu'il se trouve
également dans les bêtes , dont la plupart
manifestent au dehors leurs sensations par des
mouvements & même par des sons caractérisés.
Toutefois cette espèce de langage doit peu
nous étonner dans l'animal, si nous nous rappelions les principes établis ci- dessus. Le Principe corporel de l'animal n'est-il pas immatériel , puisqu'il ne peut y avoir aucun Principe
qui ne le soit ? Comme tel , ne doit-il pas avoir
des facultés , & s'il a des facultés, ne doit-il pas
avoir des moyens de les manifester ? Mais
aussi , les moyens donc chaque Etre en particulier peut avoir l'usage , doivent toujours être en
raison de ses facultés ; car , s'il n'y avoit pas là
une mesure comme dans tout le reste , ce seroit
une irrégularité , & dans les Loix des Etres
nous ne saurions jamais en admettre.
C'est donc par cette mesure que l'on doit
évaluer l'espèce de langage par lequel les bêtes
démontrent leurs facultés ; puisque étant bornées
à sentir , il ne leur a fallu que les moyens de
iaire connoître qu elles sentoienr, & elles les ont.
Les
4^4 Du Langage des Etres sensibles*
Les Etres qui n'ont d'autres facultés que celles de la végétation , démontrent aussi clairement cette faculté de végétation par le fait même , mais ils ne démontrent que cela.
Ainsi , quoique la bête ait des sensations , &
qu'elle les exprime ; quoique dans l'état actuel
des choses ces sensations soient de deux sortes ,
l'une bonne & l'autre mauvaise , & que la bête
les désigne toutes deux en montrant quand
elle a de la joie , ou quand elle souffre, on ne
peut se dispenser de borner à ce seul objet son
langage & tous les signes démonstratifs qui en
font partie ; & jamais on ne pourra regarder
cette manière de s'exprimer comme une vraie
langue , puisqu'une langue a pour but d'exprimer les pensées , que les pensées sont le propre
des Principes intellectuels , & que j'ai assez
clairement démontré que le Principe de la bête
n'est point intellectuel, quoiqu'il soit immatériel.
Si nous sommes fondés à ne point regarder
comme une langue réelle les démonstrations
par lesquelles la bête fait connoître ses sensations ; alors , quoique l'homme , comme animal , ait aussi ces sensations & les moyens de
les manifester, nous n'admettrons jamais la
moindre comparaison , entre ce langage borné
& obscur , & celui dont la Nature intellectuelle
des hommes les rend susceptibles.
Ce seroit sans doute une étude intéressante &
instructive,
Rapport du Langage aux Facultés. 465
instructive , que d'observer dans toute la Nature, cette mesure qui se trouve entre les facultés des Etres & les moyens qui leur ont été accordés pour les exprimer. Nous y verrions ,
qu'à proportion qu'ils sont éloignés par leur nature , du premier anneau de la chaîne , leurs
facultés sont moins étendues. Nous verrions
en même temps que les moyens qu'ils ont de
les faire connoître , suivent avec exactitude
cette progression , & dans ce sens nous pourrions accorder une sorte de langage jusqu'aux
moindres des Etres créés, puisque ce langage ne
seroit autre chose que l'expression de leurs facultés , & cette uniformité sans laquelle il ne
pourroit y avoir ni commerce , ni correspondance , ni affinité entre les Etres de la même
classe.
Il faudrait néanmoins dans cet examen avoir
la plus grande attention de prendre tous les
Etres chacun dans leur classe , & de ne pas attribuer à l'une ce qui n'appartient qu'à l'autre ;
il ne faudrait pas attribuer au minéral toutes
les facultés des plantes, ni la même manière
de les manifester; non plus qu'attribuer à la
plante ce que l'on auroit observé dans l'animal ; bien moins encore faudroit-il attribuer à
ces Etres inférieurs , & qui n'ont qu'une action
passagère , tout ce que nous venons de découvrir dans l'homme. -Sans cela , ce seroit retomG g ber
466 De la Langue universelle.
ber dans cette horrible confusion des langues,
le principe de toutes nos Erreurs & la vraie
cause de notre ignorance , en ce que dès-lors la
nature de tous les Etres seroit défigurée pour
nous.
Mais , comme ce point seroit peut-être d'une
trop grande étendue pour mon Ouvrage , je
me contente de l'indiquer, & je le laisse à traiter
à ceux qui auront la modestie de se borner à des
sujets isolés , & moins vastes que celui qui
m'occupe.
Je reviens donc à cette langue véritable &
originelle, la ressource la plus précieuse de l'homme. J'annonce de nouveau, que comme Etre immatériel & intellectuel , il a dû recevoir avec sa
première existence, des facultés d'un ordre supérieur , & par conséquent les attributs nécessaires pour les manifester ; que ces attributs ne
sont autre chose que la connoissance d'une
langue commune à tous les Etres pensants ;
que cette langue universelle devoit leur être
dictée par un seul & même Principe , dont
elle est le véritable signe ; que l'homme n'ayant
plus en entier ces premières facultés , puisque
nous avons vu qu'il n'avoit pas même la pensée
à lui , les attributs qui les accompagnoient, lui
ont aussi été enlevés , & que c'est pour cela
que nous ne lui voyons plus cette langue fixe
& invariable.
Mais
De la Langue universelle. 467
Mais nous devons répéter aussi qu'il n'a pas
perdu l'espérance de la recouvrer 9 & qu'avec
du courage & des efforts f il peut toujours prétendre à rentrer dans ses premiers droits,
S'il m'étoit permis d'en citer des preuves , je
ferois voir que la terre en est remplie , & que
depuis que le monde existe , il y a une langue
qui ne s'est jamais perdue , & qui ne se perdra
pas même après le monde , quoiqu'alors elle
doive être simplifiée ; je ferois voir que des
hommes de toutes Nations en ont eu connoissance; que quelques-uns séparés par des siècles , de même que des contemporains , quoiqu'à des distances considérables , se sont entendus par le moyen de cette langue universelle &
impérissable.
On apprendrait par cette langue comment les
vrais Législateurs se sont instruits des Loix &
des principes , par lesquels se sont conduits dans
tous les temps les hommes qui ont possédé la
Justice y & comment en réglant leur marche sur
ces modèles, ils ont eu la certitude que leurs pas
étoient réguliers. On y verroit aussi les vrais
principes militaires dont les grands Généraux
ont acquis la connoissance , & qu'ils ont employée avec tant de succès dans les combats.
Elle donneroit la clef de tous les calculs , la
connoissance de la construction & de la décomposition des Etres , de même que de leur reinG g z tégration,
468 De la Langue universelle.
tégration. Elle feroit connoître les vertus du
Nord , la cause de la déviation de la boussole ,
la terre* vierge , objet du désir des aspirants à
la Philosophie occulte. Enfin , sans entrer ici
dans un plus grand détail de ses avantages , je
ne crains point d'assurer que ceux qu'elle peut
procurer sont sans nombre, & qu'il n'est pas un
Etre sur lequel son pouvoir & son flambeau ne
s'étendent.
Mais , outre que je ne pourrois m'ouvrir davantage sur cet objet , sans manquer à ma promesse & à mes devoirs, il seroit très-inutile que
j'en parlasse plus clairement , parce que mes
paroles seroient perdues pour ceux qui n'ont pas
tourné leur vue de ce côté , & le nombre en est
comme infini.
Quant à ceux qui sont dans le chemin de la
science , ce que j'ai dit leur suffira , sans qu'il
soit nécessaire de lever pour eux un autre coin
du voile.
Tout ce que je puis donc faire pour montrer
la correspondance universelle des principes que
j'ai établis , c'est de prier mes Lecteurs de se
ressouvenir de ce livre de dix feuilles , donné à
l'homme dans sa première origine , & qu'il a gardé même depuis sa seconde naissance, mais dont
on lui a ôté l'intelligence & la véritable Clef; je les
prie encore d'examiner les rapports qu'ils pourront appercevoir entre les propriétés de ce livre &
celles
De rEcriture & de la Parole. 469
celles de la langue fixe & unique , de voir s'il
n'y a pas entr'elles une très - grande affinité ,
& de tâcher de les expliquer les unes par les
autres ; car c'est effectivement là où se trouveroit
la clef de la science, & si le livre en question renferme toutes les connoissances , ainsi qu'on l'a
vu dans son lieu, la langue dont nous parlons en
est le véritable Alphabet.
C'est avec la même précaution que je dois
parler d'un autre point qui tient essentiellement
à celui que je viens de traiter , savoir , des
moyens par lesquels cette langue se manifeste.
Ce n'est sans doute que de deux manières ,
comme toutes les langues , savoir , par l'expression verbale & par les caractères ou l'écriture ;
l'une venant à notre connoissanca par le sens.de
Fouie , & l'autre par le sens de la vue , les seuls
de nos sens qui soient attachés à des actes
intellectuels : mais dans l'homme seulement;
car, quoique la bête ait aussi ces deux sens,
ils ne peuvent avoir dans elle qu'une destination & une fin matérielle & sensible , puisqu'elle n'a point d'intelligence ; aussi , l'ouie &
la vue dans l'animal n'ont pour objet , comme
tous ses autres sens , que la conservation de l'individu corporel ; ce qui fait que les bêtes n'ont
ni parole , ni écriture.
11 est donc vrai que c'est par ces deux
moyens que l'homme parvient à la connoissance
Gg j de
47 ô De ll Ecriture & de la Parole.
de tant de choses élevées , & cette langue emploie réellement le secours des sens de l'homme
pour lai faire concevoir sa précision , sa force
& sa justesse.
Et comment cela pourroit-il être autrement,
puisqu'il ne peut rien recevoir que par ses sens ,
puisque même dans son premier état, l'homme
avoit des sens par où tout s'opéroit comme aujourd'hui, avec cette différence qu'ils n'étoient
pas susceptibles de varier dans leurs effets, comme les sens corporels de sa Matière, qui ne lui
offrent qu'incertitude, & sont les principaux
instruments de ses erreurs ?
D'ailleurs , comment pourroit-il parvenir à
entendre les hommes qui l'auroient précédés, ou
qui vivroient éloignés de lui , si ce n'est par
le secours de l'Ecriture ? Il faut convenir cependant que ces mêmes hommes, ou passés, ou
éloignés, peuvent avoir des Interprètes ou des
Commentateurs , qui instruits comme eux des
vrais principes de la langue dont nous parlons,
en fassent usage dans la conversation , & rapprochent par-là & les temps & les distances.
C'est même là une des plus grandes satisfactions que la langue vraie puisse procurer, parce
que cette voix est infiniment plus instructive ;
mais c'est aussi la plus rare , & parmi les hommes le talent de l'écriture est beaucoup plus
commun que celui de la parole.
La
D.e l'Ecriture & de la Parole. 471
La raison de ceci , c'est que dans la condition
actuelle, nous ne pouvons monter que par gradation; & en effet, par rapport à toutes les langues; le sens de la vue est au dessous de celui
de l'ouie, parce que c'est par l'ouie que l'homme
reçoit en nature , au moyen de la parole , l'explication vivante , ou l'intellectuel d'une langue, au
lieu que l'Ecriture ne fait que l'indiquer, en n'offrant aux yeux qu'une expression morte & des
objets matériels.
Quoi qu'il en soit, par le moyen de la parole
& de l'écriture , qui sont propres à la vraie
langue, l'homme peut s'instruire de tout ce qui
a rapport aux choses les plus anciennes ; car personne n'a parlé , ni écrit autant que les premiers
hommes, quoiqu'aujourd'hui il se fasse infiniment plus de Livres qu'autrefois. Il est vrai que
parmi les Anciens & les Modernes, il y en a plusieurs qui ont défiguré cette Ecriture & ce langage , mais l'homme peut connoître ceux qui
ont fait ces funestes méprises, & par-là il verroic
clairement l'origine de toutes les langues de la
Terre , comment eHes se sont écartées de la langue première , & la liaison que ces écarts ont
eu avec les ténèbres & l'ignorance des Nations,
ce qui les a précipitées dans des abymes de
misères dont elles ont murmuré > au lieu de se
les attribuer.
'Il apprendroit aussi comment la main qui
G -g 4 frappait
47 l Dz V Ecriture & de la Parole.
frappoit ainsi ces Nations, n'avoir en vue que de
les punir 6c non de les livrer à jamais au désespoir; puisque sa justice étant satisfaite, elle leur
a rendu leur première langue , & même avec
plus d'étendue qu'auparavant , afin que non
seulement elles pussent réparer leurs désordres,
mais qu'elles eussent-même les moyens de s'en
préserver à l'avenir.
Je ne tarirois point s'il m'étoit permis d'étendre plus loin le tableau des avantages infinis
renfermés dans les différents moyens que cette
langue emploie, soit pour l'oreille , soit pour les
yeux. Néanmoins , si l'on conçoit qu'elle demande pour prix le sacrifice entier de la volonté
de l'homme ; si elle n'est intelligible qu'à ceux
qui se sonô oubliés eux-mêmes pour laisser agir
pleinement sur eux la Loi de la Cause active &
intelligente qui doit gouverner l'homme comme
tout l'Univers ; on doit voir si elle peut être connue d'un grand nombre. Cependant, cette langue n'est pas un instant sass agir, soit par le
discours, soit par l'écriture?; mais l'homme ne
s'occupe qu'à se fermer l'oreille , & il cherche
de l'écriture dans les Livres ; comment la vr^ie
langue serdit-elle donc intelligible pour lui ? u
Un attribut tel que celui dont je viens de
donner le tableau , ne peut sans doute souffrir de
comparaison avec aucun autre. C'est pour cela
que je me suis cru fondé à l'annoncer comme
seul
De F uniformité des Langues. 473
seul & unique, & indépendant de toutes les variations auxquelles les hommes peuvent s'abandonner sur cet objet.
Mais il ne suffit pas d'avoir prouvé la nécessité d'un pareil langage dans les Etres intellectuels pour l'expression de leurs facultés ; il ne
suffit pas même d'en avoir assuré l'existence, en
annonçant que c'étoit là où tous les vrais Législateurs & autres hommes célèbres avoient puisé
leurs principes , leurs Loix & les ressorts de
toutes leurs grandes actions; il faut encore en
prouver la réalité dans l'homme même , afin
qu'il n'ait plus aucun doute sur ce point; il faut
lui montrer que la multitude des langues qui
sont en usage parmi ses semblables , n'ont varié
que sur l'expression sensible , tant dans le langage que dans l'écriture , mais que quant au
Principe , il n'y en a pas une qui s'en soit écartée , qu'elles suivent toutes la même marche,
qu'il leur est absolument impossible d'en tenir
une autre ; en un mot , que toutes les Nations de
la Terre n'ont qu'une même langue, quoiqu'il y
en air à peine deux qui s'entendent.
On ne peut nier , en effet , qu'une langue
quelqu'imparfaite qu'elle puisse être , ne soit
dirigée par une Grammaire. Or , cette Grammaire n étant autre chose qu'un résultat de
Tordre inhérent à nos facultés intellectuelles , tient de si près à leur langue intérieure,
474 &e I<* Grammaire*
rieure, qu on peut les regarder comme inséparables.
C'est donc cette Grammaire qui est la règle
invariable du langage parmi toutes les Nations.
C'est là cette Loi à laquelle elles sont nécessairement soumises , lors même qu'elles font le
plus mauvais usage de leurs facultés intellectuelles, ou de leur langue intérieure & secrète ;
car cette Grammaire ne servant qu'à diriger
l'expression de nos idées, ne juge point si elles
sont ou non conformes au seul Principe qui doit
les vivifier ; sa fonction n'est que de rendre
cette expression régulière ; & c'est ce qui ne
peut jamais manquer d'arriver , puisque, lorsque la Grammaire agit , elle est toujours juste,
ou elle ne dit rien.
Je n'emploierai pour preuve, que ce qui entre
dans la composition du discours , ou ce qui est
connu vulgairement sous le nom de parties d'oraifon. Parmi ces parties du discours , les unes
sont fixes, fondamentales & indispensables pour
compléter l'expression d'une pensée , & elles
sont au nombre de trois. Les autres ne sont que
des accessoires; aussi le nombre n'en est-il pas
généralement déterminé.
Les crois parties fondamentales du discours,
& sans lesquelles il est de toute impossibilité de
rendre une pensée , sont le nom ou le pronom
acrifs, le verbe qui exprime la manière d'exister,
ainsi
De la Grammaire. 475
ainsi que les actions des Etres , enfin le nom ou
le pronom passif qui est le sujet ou le produit
de l'action. Que tout homme examine cette proposition avec la rigueur qu'il jugera à propos
d'y employer, il verra toujours qu'un discours
quelconque ne peut avoir lieu sans représenter
une action , qu'une action ne peut se concevoir
si elle n'est conduite par un agent qui l'opère ,
& suivie de l'effet qui en est, en doit , ou en peut
être le résultat; que si Ton supprime l'une ou
l'autre de ces trois parties , nous ne pouvons
prendre de la pensée une notion complète , &
qu'alors nous sentons qu'il manque quelque
chose à l'ordre qu'exige notre intelligence.
En effet, un nom ou un substantif seul, ne dit
absolument rien s'il n'est accompagné d'un
agent qui opère sur lui & d'un verbe qui désigne de quelle manière cet agent opère sur ce
nom & en dispose. Retranchez l'un ou l'autre de
ces trois signes, le discours n'offrira plus qu'une
idée tronquée & dont notre intelligence attendra
toujours le complément, au lieu qu'avec ces trois
signes seuls nous pouvons compléter une pensée,
parce que nous pouvons y représenter l'agent,
l'action , & le produit ou le sujet.
11 est donc certain que cette Loi de la Grammaire est invariable, & que dans quelque langue que l'on choisisse un exemple , on le trouvera conforme au principe qui? je viens de poser,
puisque
47 6 D* la Grammaire.
puisque c'est celui de la Nature même , & des
Loix établies par essence dans les facultés intellectuelles de l'homme.
Qu'on réfléchisse à présent sur tout ce que
j'ai dit du poids , du nombre & de la mesure ;
qu'on voie si ces Loix ne comprennent pas
l'homme dans leur empire avec tout ce qui est
en lui, & tout ce qui provient de lui ; qu'on se
rappelle encore ce que j'ai dit de ce fameux Ternaire dont j'ai annoncé l'universalité ; qu'on examine s'il y a quelqu'objet qu'il n'embrasse pas,
& qu'on apprenne alors à prendre une idée plus
noble qu'on ne l'a fait jusqu'à présent, de l'Etre
qui malgré sa dégradation , peut porter sa
vue jusques là ; qui peut rapprocher de lui de
pareilles connoissances , & saisir un ensemble
aussi étendu.
On pourroit cependant m'opposer qu'il est
des cas où les trois parties que je reconnois comme fondamentales dans le discours , ne sont pas
toutes exprimées ; que souvent il n'y en a que
deux , quelquefois qu'une, & même quelquefois
point du tout , comme dans une négation ou
affirmation. Mais cette objection tombera d'ellemême, quand on observera que dans tous ces
cas, le nombre des trois parties fondamentales
conserve toujours son pouvoir , & que sa Loi
y subsiste toujours , parce que celles des parties du discours qui ne seront pas exprimées ,
ne
De la Grammaire. 477
ne seront que sous-entendues , qu'elles tiendront toujours leur rang , & que même ce ne
sera que par leur liaison tacite avec elles , que
les autres produiront leur effet.
Et véritablement , quand je ne répondrois à
une question que par un monosyllabe , ce
monosyllabe offriroit toujours l'image du Principe ternaire , car il annonceroit toujours de
ma part une action quelconque relative à l'objet
_iju'on m'a présence , & c'est dans la question
même que se trouveroient exprimées les parties
du discours qui seroient sous-entendues dans ma
réponse. Je n'en donnerai point d'exemple, chacun pouvant s'en former aisément.
Ainsi , je vois donc par-tout avec la plus
grande évidence les trois signes de l'agent, de
l'action & du produit ; & cet ordre étant commun
à tous les Etres pensants, je ne crains point de
dire que quand ils le voudroient , ils ne poudroient s'en écarter.
Je ne parle point de l'ordre dans lequel ces
trois signes devroient être arrangés pour être en
conformité avec l'ordre des facultés qu'ils représentent; cet ordre a été sans doute interverti, en
passant par la main des hommes, & presque
toutes les langues des Nations varient là-dessus.
Mais la vraie langue étant unique , l'arrangement de ces signes n'eût pas été sujet à tous ces
contrastes } si l'homme eût su la conserver.
Il
478 De la Grammaire.
11 ne faut pas croire cependant que même
dans la vraie langue, ces trois signes eussent
toujours été disposés dans le même ordre où
ils le sont dans nos facultés intellectuelles ; car
ces signes n'en sont que l'expression sensible, &
je suis convenu que le sensible ne pouvoit jamais
avoir la même marche que l'intellectuel ; c'est-àdire , que la production ne pouvoit jamais être
susceptible des mêmes loix que son Principe
générateur.
Mais la supériorité qu'elle eût eu sur toutes les
autres langues, c'est que son expression sensible
n'auroit jamais varié , & que cette expression
eût suivi, sans la moindre altération , Tordre &
les Loix qui sont propres & particulières à son
essence. Cette langue eût eu de plus , ainsi qu'on
l'a déjà vu , l'avantage d'être à couvert de toute
équivoque , & d'avoir toujours la même signification, parce qu'elle tient à la nature des choses,
& que la nature des choses est invariable.
Parmi les trois signes fondamentaux auxquels
toute expression de nos pensées est assujettie , il
en est un qui mérite par préférence notre attention, & sur lequel nous allons jeter un moment
les yeux ; c'est celui qui lie les deux autres , qui
est l'image de l'action parmi nos facultés intellectuelles, & l'image du Mercure parmi les principes corporels ; en un mot , c'est celui qu'on
nomme le Vcrbt parmi les Grammairiens.
11
Du Verbe.* 479
Il ne faut donc pas oublier que s'il est l'image
de l'action , c'est sur lui que tout l'œuvre sensible est appuyé ; & que puisque la propriété
de l'action est de tout faire , celle de son signe
ou de son image est de représenter & d'indiquer
tout ce qui se fait.
Aussi , qu'on réfléchisse sur les propriétés de
ce signe dans la composition du discours; qu'on .
voie que plus il est fort & expressif, plus les résultats qui en proviennent sont sensibles & marqués; qu'on suive cette expérience facile à faire,
que même dans toutes les choses soumises au
pouvoir ou aux conventions de l'homme , l'effet
en est réglé, déterminé, animé principalement
parle Verbe. Enfin, que les Observateurs examinent si ce n'est pas par ce signe appelle Verbe,
que se manifeste tout ce que nous connoissons de plus intellectuel & de plus actif en
nous; s'il n'est pas le seul des trois signes qui
soit susceptible de fortifier ou d'affoiblir l'expression, tandis que les noms de l'agent & du
sujet une fois fixés , demeurent toujours les mêmes ; c'est par-la qu'on jugera si nous avons été
fondés à lui attribuer l'action , puisqu'il en est
vraiment dépositaire , & qu'il faut absolument
son secours pour que quelque chose se fasse , ou
s'exprime même tacitement.
C'est ici le lieu de remarquer , pourquoi
les Observateurs oisifs 6c les Kabbalistes spéculatifs,
480 *Du Verbe.
latifs ne trouvent rien , c'est qu'ils parlent
toujours, & qu'ils ne Verbent jamais.
Je ne m'étendrai pas davantage sur les propriétés du Verbe ; des yeux intelligents pourront , d'après ce que j'ai dit , faire les plus importantes découvertes, & se convaincre euxmêmes qu'à tous les instants de sa vie, l'homme
% représente l'image sensible des moyens par lesquels tout a pris naissance , tout agit, & tout
est gouverné.
Voilà donc encore une des Loix auxquelles
tous les Etres qui ont le privilège de la parole ,
sont obligés de se soumettre , & voilà pourquoi
j'ai dit que toutes les Nations de la Terre
n'avoient qu'une langue, quoique la manière
dont elles s'expriment fût universellement différente.
Je n'ai point parlé des autres parties qui entrent dans la composition du discours ; je les ai
annoncées simplement comme accessoires , ne
servant qu'à aider à l'expression , à suppléer à la
foiblesse des mots , & à détailler quelques rapports de l'action ; ou si l'on veut , comme des
images 5c des répétitions des trois parties que
nous avons reconnues comme seules essentielles
pour compléter le tableau d'une pensée quelconque.
En effet , on doit savoir que les Articles , ainsi
que les terminaisons des noms dans les langues
qui
Des Parties accessoires du Discours. 48 1
qui n'ont point d'Articles , servent à exprimer le
nombre & le genre des noms , & à déterminer
les rapports essentiels qui sont entre l'agent p
l'action & le sujet ; que les Adjectifs expriment
les qualités des noms , que les Adverbes sont les
adjectifs du verbe ou de l'accion ; enfin , que les
autres parties de l'oraison forment la liaison du
discours , & en rendent le sens plus ou moins
expressif, ou les périodes plus harmonieuses ;
mais comme l'usage de ces différents signes n'est
pas uniformément commun à toutes les langues j
qu'il tient beaucoup aux mœurs & aux habitudes des Nations , toutes choses qui étant liées
au sensible doivent en suivre les variations , on
ne peut les admettre au rang des parties fixes &
immuables du discours ; ainsi nous ne les emploierons point dans les preuves que nous apportons de l'unité de la langue de l'homme»
J'engage néanmoins les Grammairiens à con-*
sidérer leur Science avec un peu plus d'attention
qu'ils ne l'ont fait sans doute jusqu'à présent. Ils
avouent bien que les langues viennent d'une
source supérieure à l'homme , & que toutes les
Loix en sont dictées par la Nature ; mais ce sentiment obscur a produit chez eux peu d'effets %
& ils sont bien éloignés de soupçonner dans les
langues tout ce qu'ils y pourroient trouver.
Veut- on en savoir la raison , c'est qu'ils font
sur la Grammaire ce que les Observateurs font
H h sur
4$i Rapports universels de la Grammaire.
sur toutes les sciences ; c'est-à-dire, qu'ils jettent
en passant un coup d'œil sur le Principe , mais
que n'ayant pas le courage de s'y fixer longtemps , ils se rabaissent sur des détails d'ordre
sensible & méchanique , qui absorbent toutes
leurs facultés , & laissent s'obscurcir en eux la
plus essentielle , celle de l'intelligence.
Que les Grammairiens se persuadent donc
que les Loix de leur Science tenant au Principe comme tous les autres , ils y peuvent
découvrir une source inépuisable de lumières
& de Vérités , dont à peine ont-ils la moin*
dre idée.
Le petit nombre qui leur en a été offert,
doit leur paroître suffisant pour les mettre sur
la voie; s'ils y ont vu clairement les signes représentatifs des facultés des Etres intellectuels ,
ils y pourront voir la même chose par rapport
aux Etres qui ne le sont pas. Ils y pourront
prendre une idée nette des Principes qui ont
été établis sur la Matière , en considérant simplement la différence qu'il y a entre le substantif & l'adjectif; l'un est l'Etre ou le Principe
inné ; l'adjectif exprime les facultés de tous
genres qui peuvent être supposées dans ce Principe ; mais ce qu'il faut observer avec soin >
c'est que l'adjectif ne peut de lui-même se
joindre au substantif, de même que le substantif seul est dans l'impuissance de produire
l'adjectif;
Rapports universels de la Grammaire. 483
l'adjectif; Tan & l'autre sont dans l'attente
d'une action supérieure qui les rapproche &
qui les lie selon son gré ; ce n'est qu'en vertu
de cette action qu'ils peuvent recevoir leur
union & manifester des propriétés.
Remarquons aussi que c'est l'ouvrage de la
pensée même & de l'intelligence , d'employer
à propos les adjectifs; que c'est elle qui les
apperçoit ou qui les crée & les communique
en quelque sorte aux sujets qu'elle veut en
revêtir ; reconnoissons dès-lors la propriété immense de cette action universelle que nous avons
fait observer ci-devant , puisqu'il est certain
que nous la trouvons par-tout.
Bien plus , cette mêjme action , après avoir
ainsi communiqué des facultés ou des adjectifs
aux Principes innés ou aux substantifs , peut à
son gré les étendre , les diminuer , & même les
retirer tout-à-fait , & faire ainsi rentrer l'Etre
dans son premier état d'inaction , image assez
sensible de ce qu'elle opère en réalité sur la
Nature.
Mais dans cette dissolution, les Grammairiens pourront voir aussi y sans crainte de se
tromper , que l'adjectif qui n'est que la qualité de l'Etre, ne peut pas subsister sans un Principe, un sujet ou substantif, au lieu que le
substantif peut très-bien être indiqué dans le
discours , sans ses qualités ou ses adjectifs ;
H h 2 d'où
484 Rapports universels de la Grammaire*
d'où, ils pourront voir un rapport avec ce qui a
été exposé sur l'existence des Etres immatériels
corporels indépendante de leurs facultés sensibles ; d'où ils pourront comprendre aussi ce qui
a été dit de l'éternité des Principes de la Matière , quoique la Matière même ne puisse pas
être éternelle , attendu que n'étant que l'effet
d'une réunion , elle n'est rien de plus qu'un
adjectif.
C'est par-là ensuite qu'ils pourront concevoir comment il est possible que l'homme soit
privé de ses premiers attributs , puisque c'est
par une main supérieure qu'il en avoit été revêtu ; mais en même temps reconnoissant avec
encore plus de certicude sa propre insuffisance ,
ils avoueront que pour être rétabli dans ces
mêmes droits , il lui faut absolument le se^
cours de cette même main qui l'en a dépouillé ,
& qui ne lui demande , comme je l'ai dit plus
haut , que le sacrifice de sa volonté pour les lui
rendre.
Ils pourront encore trouver dans les six Cas ,
les six principales modifications de la Matière ,
de même que le détail des actes de sa formation & de toutes les révolutions qu'elle subit.
Les genres seront pour eux l'image des Principes opposés & qui sont irréconciliables ; en un
mot, ils pourront faire une multitude d'observations de cette espèce , qui sans être le fruit de
l'imagination >
De la Vraie Langue. 48 c
l'imagination , ni des Systèmes , les convaincront de l'universalité du Principe , & que c'est
la même main qui conduit tout.
Mais après avoir établi , comme je l'ai
fait , cette langue unique , universelle , offerte
à l'homme, même dans l'état de privation auquel
il est réduit, je dois m'attendre à la curiosité
de mes Lecteurs sur le nom & l'espèce de cette
même langue.
Quant au nom, je ne pourrai les satisfaire,
m'étant promis de ne rien nommer : mais quant
à l'espèce , je leur avouerai que c'est cette
langue dont je leur ai déjà dit que chaque
mot portoit avec soi-même la vraie signification des choses , & les désignoit si bien , qu'il
les faisoit clairement appercevoir. J'ajouterai que
c'est celle qui fait l'objet des vœux de toutes les
Nations de la Terre , qui dirige secrètement les
hommes dans toutes leurs institutions, que chacun d'eux cultive en particulier & avec soin
sans le savoir , & qu'ils tâchent tous d'exprimer
dans tous les ouvrages qu'ils enfantent; car elle
est si bien gravée en eux , qu'ils ne peuvent
rien produire qui n'en porte le caractère.
Je ne peux donc rien faire de mieux pour en
indiquer la connoissance à mQS semblables , que
de les assurer qu'elle tient à leur Essence même ,
& que c'est en vertu de cette langue seule qu'ils
sont des hommes,, Alors donc , qu'ils voient si
H h 3 j'ai
4$6 Des Ouvrages de V Homme.
j'ai eu tort de leur dire qu'elle étoit universelle ,
& si malgré les faux usages qu'ils en font , il
leur sera jamais possible de l'oublier entièrement , puisque pour y parvenir , il faudroit
qu'ils pussent se donner une autre Nature ; c'est
là tout ce que je puis répondre à la question
présente ; poursuivons.
J'ai dit que cette langue se manifestoit de
deux manières , comme toutes les autres langues , savoir par l'expression verbale & par
l'écriture ; & comme je viens de dire il n'y a
qu'un instant , que tous les ouvrages des hommes portoient son empreinte , il est nécessaire
que nous en parcourions quelques - uns , afin
de mieux voir , tout faux qu'ils sont , le rapport
qu'ils ont avec leur source.
Considérons d'abord ceux de leurs ouvrages
qui comme image de l'expression verbale de
la langue dont il s'agit, doivent nous en offrir
l'idée la plus juste & la plus élevée ; nous considérerons ensuite ceux qui ont du rapport avec
les caractères ou l'écriture de cette langue.
La première espèce de ces ouvrages comprend
généralement tout ce qui est regardé parmi les
hommes comme le fruit du génie , de l'imagination , du raisonnement & de l'intelligence ,
ou en général ce qui fait l'objet de tous les genres possibles de la Littérature & des Beaux-/^rts«
Dans cette espèce de productions de l'homme,
qui
Des Productions intellectuelles. 487
qui toutes semblent faire classe à part , nous
voyons cependant régner le même dessein ,
nous les voyons toutes animées du même motif,
qui est celui de peindre , de prouver leur objet,
& d'en persuader la réalité, ou au moins de lui
en donner les apparences.
Si les partisans de l'un ou de l'autre de ces
genres de productions se laissent quelquefois
surprendre par la jalousie, & s'ils tâchent d'établir leur crédit , en répandant du mépris sur les
autres branches qu'ils n'ont pas cultivées , c'est
un tort évident qu'ils font à la science , & l'on
ne peut douter que parmi les fruits des facultés
intellectuelles de l'homme , ceux-là n'aient la
préférence , qui sans rien enlever aux autres ,
s'étayeront au contraire de leur secours , &
offriront par-là un goût plus solide & des beautés moins équivoques.
Cette idée est certainement celle de tous les
hommes judicieux & doués d'un goût sûr & vrai ;
ils savent que ce ne sera jamais que dans une
union intime & universelle , que leurs productions pourront trouver plus de force & plus de
consistance , & depuis long-temps il est reçu
que toutes les parties de la Science sont liées
& se communiquent réciproquement des secours»
Et en effet , c'est un sentiment si naturel à
Fhomme , qu'il le porte par- tout avec lui, lors
même qu'il tient une marche que ce Principe
H h 4 désavoue»
488 Des Productions intellectuelles.
désavoue. Si un Orateur vouloit condamner les
Sciences , il faudroit qu'il se montrât savant ;
si un Artiste vouloit déprimer l'éloquence , il
ne seroit pas écouté, s'il n'en employoit le
langage.
Cependant cette utile observation , toute juste
quelle soit, ayant été faite vaguement, n'a
presque produit aucun fruit ; & les hommes se
sont accoutumés dans cela comme dans tout le
reste, à faire des distinctions absolues, & à
considérer chacune de ces différentes parties
comme autant d'objets étrangers les uns aux
autres.
Ce n'est pas que dans ces ouvrages des facultés intellectuelles de l'homme , nous ne devions
discerner différents genres , & que tout doive
n'y représenter que le même sujet. Au contraire , puisque ces facultés sont elles-mêmes
différentes entr'elles , & que nous y pouvons remarquer des distinctions frappantes , il est naturel de penser que leurs fruits doivent indiquer
cette différence , & qu'ils ne peuvent pas se ressembler ; mais en même temps , comme ces
facultés sont essentiellement liées , & qu'il est
de toute impossibilité que l'une agisse sans le
secours des autres , nous voyons par-là qu'il
est nécessaire que la même liaison règne entre
leurs différentes sortes de productions , &
qu'elles annoncent toutes h même origine.
Mais
Des Productions intellectuelles. 489
Mais j'en ai déjà trop dit sur un objet qui
n'est qu'accessoire à mon plan ; je reviens à
l'examen que j'ai commencé sur les rapports
qui se trouvent entre la langue unique & universelle , & les différentes productions intellectuelles de l'homme.
De quelque espèce que soient ces productions , nous pouvons les réduire à deux classes
auxquelles toutes les autres ressortiront , parce
que dans tout ce qui existe , ne pouvant y avoir
que de l'intellectuel & du sensible , tout ce que
l'homme sauroit produire , n'aura jamais que
l'une ou l'autre de ces deux parties pour objet.
Et en effet, tout ce que les hommes imaginent
& produisent journellement en ce genre, se
br r> e à instruire ou à émouvoir , à raisonner
ou à toucher ; il leur est absolument impossible de dire & de manifester quelque chose hors
d'eux-mêmes qui n'ait pour but l'un ou l'autre
de ces deux points ; & quelques divisions que
Ion fasse des productions intellectuelles des
hommes , Ton verra toujours qu'ils se proposent
ou d'éclairer , & d'amener à la connoissance
de Vérités quelconques , ou de subjuguer l'homme intellectuel par le sensible , & de lui faire
éprouver des situations , dans lesquelles n'étant
plus le maître de lui-même , il soit au pouvoir
de la voix qui lui parle > & suive aveuglément
le charme bon ou mauvais qui l'entraîne.
Nous
45 o Des Productions intellectuelles*
Nous attribuerons à la première Classe tous
les ouvrages de raisonnement , ou en générai
tout ce qui ne devroit procéder que par axiomes , & tout ce qui se borne à établir des faits.
Nous attribuerons à la seconde tout ce qui a
pour but de faire sur le cœur de l'homme des
impressions de quelque genre que ce soit , &
de l'agiter n'importe dans quel sens.
Or , dans l'une ou l'autre de ces classes , quel
est l'objet du désir des Compositeurs? N'est-ce
pas de montrer leur sujet sous des faces si lumineuses ou si séduisantes , que celui qui les contemple ne puisse en contester la vérité , ni résister
à la force & aux attraits des moyens dont on fait
usage pour le charmer ? Quelles ressources emploient-ils pour cela ? Ne mettent-ils pas tous
leurs soins à se rapprocher de la nature même
de l'objet qui les occupe ? Ne tâchent-ils pas de
remonter jusqu'à sa source, de pénétrer jusques
dans son essence? En un mot, tous leurs efforts
ne tendent-ils pas à si bien faire accorder l'expression avec ce qu'ils conçoivent , & à la rendre si naturelle & si vraie, qu'ils soient assurés de
faire effet sur leurs semblables, comme si l'objet
même étoit en leur présence?
Ne sentons-nous pas nous-mêmes plus ou
moins ce violent effet sur nous , selon que le
Compositeur approche plus ou moins de son
but? Cet effet n'est-il pas général, & n'y a-t-il
pas
Des Productions intellectuelles. 49 1
pas en ce genre des beautés qui sont telles par
toute la Terre ?
C'est donc là pour nous l'image des facultés
de cette véritable langue dont nous traitons , &
c'est dans les œuvres mêmes des hommes & dans
leurs efforts, que nous trouvons les traces de
tout ce qui a été dit sur la justesse & la force
de son expression, ainsi que sur son universalité.
11 ne faut point s'arrêter à cette inégalité
d'impressions qui résulte de la différence des
idiomes & des langues conventionnelles établies
parmi les différents Peuples; comme cette différence de langage n'est qu'une défectuosité accidentelle, & non pas de nature ; que d'ailleurs
l'homme peut parvenir à l'effacer en se familiarisant avec les idiomes qui lui sont étrangers ,
elle ne pourroit rien faire contre le principe , &
je ne crains point de dire que toutes les langues
de la Terre sont autant de témoignages qui le
confirment.
Quoique j'aie réduit à deux classes les productions verbales des facultés intellectuelles de
l'homme, je ne perds pas de vue néanmoins la
multitude de branches & de subdivisions dont
elles sont susceptibles , tant par le nombre des
objets différents qui sont du ressort de notre
raisonnement , que par l'infinité de nuances
que nos affections sensibles peuvent recevoir.
Sans en faire l'énumération, ni les examiner
chacune
49 1 De la Poésie.
chacune en particulier , on peut seulement
dans chaque classe en considérer une principale & qui tienne le premier rang , telles que
la Mathématique parmi les objets de raisonnement, & la Poésie parmi ceux qui sont relatifs
à la faculté sensible de l'homme. Mais ayant
traité précédemment de la partie Mathématique, j'y renverrai le Lecteur , afin qu'il s'y confirme de nouveau de la réalité & de l'universalité des principes que je lui expose.
Ce sera donc sur la Poésie que j'arrêterai en
ce moment ma vue , la regardant comme la plus
sublime des productions des facultés de l'homme,
celle qui le rapproche le plus de son Principe,
& qui par les transports qu'elle lui fait sentir ,
lui prouve le mieux la dignité de son origine.
Mais autant ce langage sacré s'ennoblit encore
en s'élevant vers son véritable objet, autant il
perd de sa dignité en se rabaissant à des sujets
factices ou méprisables , auxquels il ne peut
toucher sans se souiller comme par une prostitution.
Ceux-mêmes qui s'y sont consacrés, nous l'ont
toujours annoncé comme le langage des Héros
& des Etres bienfaisants qu'ils ont peint veillants à la sûreté & à la conservation des hommes ? Ils en ont tellement senti la noblesse, qu'ils
n'ont pas craint de l'attribuer même à celui
qu'ils regardent comme l'Auteur de tout; & c'est
le
De la Poésie. 49 J
le langage qu'ils ont choisi par préférence lorsqu'ils en ont annoncé les oracles , ou qu'ils onc
voulu lui adresser des hommages.
Ce langage , toutefois , dois-je avertir qu'il
est indépendant de cette forme triviale dans laquelle les hommes sont convenus chez les différentes Nations , de renfermer leurs pensées ? Ne
sait-on pas que c'est une suite de leur aveuglement d'avoir cru par-là multiplier les beautés ,
pendant qu'ils n'ont fait que surcharger leur
travail , & que cette attention superflue à laquelle ils nous asservissent, ayant pour but d affecter notre faculté sensible corporelle, ne peut
manquer de prendre d'autant sur notre vraie
sensibilité.
Mais ce langage est l'expression & la voix de
ces hommes privilégiés , qui nourris par la présence continuelle de la Vérité , l'ont peinte avec
le même feu qui lui sert de subscance , feu
vivant par soi & dès-lors ennemi d'une froide
uniformité, parce qu'il se commande dans tous
ses actes , qu'il se crée lui-même sans cesse, &
qu'il est par conséquent toujours neuf.
C'est dans une telle Poésie que nous pouvons
voir l'image la plus parfaite de cette langue universelle que nous essayons de faire connoître,
puisque quand elle atteint vraiment son objet ,
il n'est rien qui ne doive plier devant elle ; puisqu'elle a , comme son Principe , un feu dévorant
qui
45>4 De la Poésie.
qui l'accompagne à tous ses pas, qui doit tout
amollir, tout dissoudre, tout embraser, & que
même c'est la première loi des Poètes de ne pas
chanter quand ils n'en sentent pas la chaleur.
Ce n'est pas que ce feu doive produire partout les mêmes effets : comme tous les genres
sont de son ressort, il se plie à leur différente
nature , mais il ne doit jamais paroître sans
remplir son but , qui est d'entraîner tout après
lui.
Que l'on voie à présent si une telle Poésie
auroit jamais pu prendre naissance dans une
source frivole ou corrompue ; si la pensée qui
l'enfante ne doit pas être au plus haut degré
d'élévation , & s'il ne seroit pas vrai de dire
que le premier des hommes a dû être le premier
des Poètes ?
Que l'on voie aussi , si la Poésie humaine
peut elle-même être cette langue vraie & unique
que nous savons appartenir à notre espèce ?
Non , sans doute ; elle n'en est qu'une foible
imitation; mais comme parmi les fruits des travaux de l'homme , c'est celui qui tient de plus
près à son Principe , je l'ai choisi pour en donner l'idée qui lui convient le mieux.
Aussi, peut-on dire que ces mesures conveiv
tionnelles que les hommes emploient dans la
Poésie qu'ils ont inventée f tout imparfaites
qu'elles paroissent , ne doivent pas moins nous
offrir
De la Poésie. 495
offrir la preuve de la précision & de la justesse
de la vraie langue dont le poids , le nombre &
la mesure sont invariables.
Nous pourrions également reconnoître que
cette Poésie s'appliquant à tous les objets , la
vraie langue dont elle n'est que l'image , doit
à plus forte raison être universelle & pouvoir
embrasser tout ce qui existe. Enfin ce seroit
par un examen plus détaillé des propriétés attachées à ce langage sublime, que nous pourrions
nous rapprocher de plus près de son modèle , &
lire jusques dans sa source.
C'est là où nous verrions pourquoi la Poésie
a eu tant d'empire sur les hommes de tous les
temps, pourquoi elle a opéré tant de prodiges,
& d'où vient cette admiration générale que
toutes les Nations de la Terre conservent pour
ceux qui s'y sont distingués , ce qui étendroit
encore nos idées sur le Principe qui lui a donné
la naissance.
Nous y verrions aussi que l'usage que les
hommes en font souvent, l'avilit & la défigure
au point de la rendre méconnoissable , ce qui
nous prouveroit que chez eux elle n'est pas toujours le fruit de cette langue vraie qui nous occupe , que c'est une profanation de l'employer
à la louange des hommes; une idolâtrie de la
consacrer à la passion, & qu'elle ne devroit
jamais avoir d'autre objet que de montrer aux
hommes
45)6 Des Caractères de récriture.
hommes i'asyle d'où elle est descendue avec
eux , pour leur faire naître le vertueux désir de
suivre ses traces, & d'y retourner.
Mais il me suffit d'avoir mis sur la voie ,
pour que ceux qui auront quelque désir ,
puissent pénétrer beaucoup plus loin dans la
carrière. Passons à la seconde manière dont nous
avons vu que la vraie langue devoit se manifester, c'est-à-dire , aux caractères de l'écriture.
Je ne crains point d'assurer que ces caractères
sont aussi variés & aussi multipliés que tout ce
qui est renfermé dans la Nature , qu'il n'y a pas
un seul Etre qui ,ne puisse y trouver sa place
& y servir de signe , & que tous y trouvent leur
image & leur représentation véritable , ce qui
porte ces caractères à un nombre si immense ,
qu'il est impossible à un homme de les conserver tous dans sa mémoire, non seulement
par leur multitude inconcevable , mais aussi par
leur, différence & leur bisarrerie.
Quand on supposeroit en outre qu'un homme
pût retenir tous ceux dont il auroit eu connoissance, il ne pourroit pas se flatter de n'avoir
plus rien à apprendre là-dessus ; car tous les
jours la Nature produit de nouveaux objets , ce
qui tout en nous montrant l'infinité des choses,
nous montre aussi la borne & la privation de
notre espèce qui ne peut jamais parvenir à les
embrasser toutes , puisqu'ici-bas elle ne peut
pas
Des Caractères de récriture. 497
pas seulement parvenir à connoîcre toutes les
lettres de son Alphabet.
La variété de ces objets renfermés dans la
Nature, s'étend non seulement sur leur forme ,
ainsi qu'on peut aisément s'en convaincre, mais
encore sur leur couleur & sur la place qu'ils occupent dans Tordre des choses ; ce qui fait que
l'Ecriture de la langue vraie varie autant que la
multitude des nuances qu'on peut voir sur les
corps matériels, car chacune de ces nuances
porte autant de différentes significations.
Enfin , les caractères qu'elle emploie sont
aussi nombreux que les points de l'horison ; &
comme chacun de ces points occupe une place
qui n'est qu'à lui , chacune des lettres de la vraie
langue a aussi un sens & une explication qui lui
sont propres.
Mais je m'arrête , ô Vérité sainte , ce seroit
usurper tes droits que de publier même obscurément tes secrets , c'est à toi seul à les découvrir à qui il te plaît, & comme il te plaît. Pour
moi, je dois me borner à les respecter en silence,
& à rassembler tous mes désirs pour que mes
semblables puissent ouvrir les yeux à ta lumière,
& que désabusés des illusions qui les séduisent ,
ils soient assez sages & assez heureux pour se
prosterner tous à tes pieds.
Prenant donc toujours la prudence pour guide , je dirai que c'est cette multitude infinie des
I i caractères
498 Des Caractères de l'écriture.
caractères de la langue vraie, & leur énorme variété qui a introduit dans les langues humaines
une diversité si grande, que peu d'entr'elles se
servent des mêmes signes , & .que celles qui s'accordent sur ce point, varient encore sur leur quantité, en admettant ou en rejetant quelques signes,
chacune selon son idiome & son génie particulier.
Mais, de même que les caractères de la vraie
langue sont aussi multipliés que les Etres renfermés dans la Nature , de même il est aussi
certain que nul de ces caractères ne peut prendre son origine que dans cette même Nature ,
& que c'est dans elle où ils puisent tout ce qui
sert à les distinguer , puisque hors d'elle , il
n'y a rien de sensible. C'est ce qui fait aussi
que malgré la variété des caractères que les
langues humaines emploient , elles ne peuvent
jamais sortir de ces mêmes bornes , 6c que
c'est toujours dans des lignes & dans des figu^
res , qu'elles sont obligées de prendre tous
les signes de leur convention ; ce qui prouve
d'une manière évidente que les hommes ne peuvent rien inventer.
Nous nous convaincrons de tout ceci par
quelques observations sur l'art de la Peinture,
que l'on peut regarder comme ayant pris naissance dans les caractères de la langue en question , ainsi que la Poésie humaine l'avoit prise
dans son expression verbale,
s'a
De la Peinture. 49 y
S'il est certain que cette langue e^j unique,
& aussi ancienne que le temps , on ne peuc
douter que les caractères qu'elle emploie 9
n'aient été les premiers modèles. Les hommes
qui se sont attachés à l'étudier , ont eu souvent
besoin de soulager leur mémoire par des notes
& par des copies. Or, c'est dans ces copies qu'il
falloit la plus grande précision, puisque dans
cette multitude de caractères qui ne sont distingués quelquefois que par la plus légère différence, il est constant que la moindre altération pouvoit les dénaturer & les confondre.
On doit sentir que si les hommes eussent été
sages, ils n'auroient pas fait d'autre usagejeWLtpeinture, & même pour l'intérêt de cet Àst *
ils eussent été heureux de s'en tenir à l'imitation & à la copie de ces premiers caractères ; car s'ils sonc avec raison si délicats sur le
choix des modèles , où ^pouvoient-iis en trouver de plus vrais & de plus. réguliers que ceux:
qui exprimoient la nature même des choses ?
S'ils sont si recherchés sur la qualité & l'emploi
des couleurs , où pouvoient-ils mieux s'adresser
qu'à des formes qui portoient chacune leur couleur propre? Enfin, s'ils désirent des tableaux
durables, comment pouvoient-ils y mieux réussir qu'en les copiant d'après des objets toujours
neufs , & dont ils peuvent à tout moment faire
comparaison avec leurs productions?
I i z Mais
çoo De la Peinture.
Mais la même imprudence qui avoit éloigné l'homme de son Principe , l'a encore éloigné des moyens qui lui sont accordés pour y retourner ; il a perdu sa confiance dans ces guides
vrais & lumineux , qui secondant son intention
pure , l'auroient sûrement ramené à son but. Il
n'a plus cherché ses modèles dans des objets
utiles & salutaires , & dont il eût pu continuellement recevoir les secours , mais dans des formes passagères 5c trompeuses , qui ne lui offrant que des traits incertains & des couleurs
changeantes , l'exposent tous les jours à varier
sur ses propres principes & à mépriser ses
ouvrages.
* C'est ce qui lui arrive journellement, en se
proposant, comme il fait, d'imiter des quadrupèdes , des reptiles & autres animaux , de
même que tous les autres Etres dont il est environné ; parce que cette occupation, tout innocente & tout^ agréable qu'elle soit en ellemême , accoutume l'homme à fixer les yeux sur
ce qui lui est étranger, & lui fait perdre non
seulement la vue , mais l'idée même de ce qui
lui est propre ; c'est-à-dire , que les objets que
l'homme s'occupe à représenter aujourd'hui, ne
sont que l'apparence de ceux qu'il devroit étudier tous les jours ; & la copie qu'il en fait devant , selon tous les Principes établis, être encore inférieure à sqs modèles , il en résulte que
la
De la Peinture. 50 1
la Peinture actuellement en usage y n'est autre
chose que l'apparence de l'apparence.
Néanmoins c'est même par cette peinture
grossière que nous pourrons nous convaincre
parfaitement de cette vérité incontestable , annoncée plus haut , savoir , que les hommes
n'inventent rien. N'est-ce pas toujours en effet
d'après les Etres corporels qu'ils composent
leurs tableaux ? Peuvent-ils prendre leurs sujets
ailleurs , puisque la peinture n'étant que la
science des yeux , elle ne peut s'occuper que
du sensible , & par conséquent ne se trouver
que dans le sensible ?
Dira-t-on que le Peintre pent non seulement
se passer de voir des objets sensibles , mais
même que s' élevant au dessus d'eux , il ne
prendra des sujets que dans son imagination ?
Cette objection seroit facile à détruire ; car
laissons à l'imagination la carrière la plus
libre , permettons-lui tous les écarts auxquels
elle pourra se porter , je demande si elle enfantera jamais rien qui soit hors de la Nature ,
& si jamais on sera dans le cas de dire qu'elle
ait rien créé. Sans doute qu'elle aura la faculté
de se représenter des Etres bisarres & des as>-
semblages monstrueux y dont cett^ Nature , à
la vérité y n'offrira pas d'exemples ; mais ces
Etres chimériques eux-mêmes ne seront- ils pas
le produit de pièces rapportées ? Et de toutes
li 5 ces
502 De la Peinture.
ces pièces , y en aura-t-il jamais une qui ne se
trouve pas parmi les choses sensibles de la
Nature ?
11 est donc certain que dans la Peinture ,
ainsi que dans tout autre Art , les inventions &
les ouvrages de l'homme ne sont rien de plus
que des transpositions , & que loin de rien produire de lui-même, toutes ses oeuvres se bornent
à donner aux choses une autre place.
Alors l'homme peut apprendre à évaluer le
prix de ses productions dans la Peinture comme
dans les autres Arts, & tout en se livrant à cette
charmante occupation , il cessera de croire à la
réalité de ses ouvrages, puisque cette réalité
ne se trouve pas même dans les modèles qu'il
se choisit.
11 est inutile, je pense , de dire que cette
Peinture grossière ne porte pas moins avec elle
des signes frappants , qu'elle descend d un Art
plus parfait , 5c que dans ce sens elle est pour
nous une nouvelle preuve de cette écriture supérieure , appartenante à la langue unique & universelle, dont nous avons montré les propriétés.
En effet, elle exige la ressemblance de la Nature sensible dans tout ce qu'elle représente ,
elle ne veut rien qui choque ni les yeux, ni
le jugement , elle embrasse tous les Etres de
l'Univers, elle a même porté sa main hardie
jusaues sur des Etres supérieurs.
Mais
De la Peinture . 5 o $
Mais c'est alors qu'elle est vraiment répréhensible, parce que premièrement ne pouvant les faire connoîrre que par des traits
sensibles & corporels > dès - lors elle a ravalé
ces Etres aux yeux de l'homme, qui ne peut
les connoître que par la faculté sensible de
son intelligence , & jamais par le sensible matériel , puisque ces Etres ne sont pas dans la
Région des corps.
En second lieu, lorsque la Peinture a pris sur
elle de vouloir les représenter, où a-t-elie trouvé
le modèle des corps qu'ils n'avoient point , &
qu'elle vouloit cependant leur donner ? Ce n?a
pu être sans doute que parmi les objets matériels
de la Nature , ou ce qui est la même chose ,
dans une imagination peu réglée , mais qui
dans son désordre même , ne pouvoir jamais
employer que les Etres corporels qui environnent l'homme d'aujourd'hui.
Quel rapport pouvoit-il donc exister alors entre le modèle & l'image qui y avoir été substituée , & quelle idée ces sortes d'images ont-elles
dû faire naître ? N'est-il pas clair que c'est-là
une des plus funestes suites: de l'ignorance de
l'homme , celle qui l'a le plus exposé à l'idolâtrie , & qui contribue sans cesse à l'ensevelir
dans les ténèbres ?
Et vraiment , que peut produire une Matière
morte & des rraits figurés selon l'imagination
I i 4 du
Ç04 Du Blason.
M
du Peintre , sinon l'oubli de la simplicité des
Etres , dont la connoissance est si nécessaire à
l'homme , & sans laquelle toute son espèce esc
livrée à la plus effrayante superstition ? Et n'estce pas ainsi que les pas de l'homme , tout indifférents qu'ils sont en apparence, l'égarent insensiblement , & le jettent dans des précipices dont
il n'apperçoit bientôt plus les bords ?
L'homme ne s'est donc pas contenté de
confondre la Peinture grossière & l'ouvrage de
ses mains avec les caractères vrais copiés sur
la Nature même , il a encore méconnu le Principe d'où ces caractères vrais tirent leur origine ; voyant , dis-je , qu'il étoit le maître d'employer à son gré tous les différents traits de cette
Nature corporelle pour en composer ses tableaux , il a eu la foiblesse de se reposer avec
complaisance sur son ouvrage , & d'oublier à la
fois la supériorité des modèles qu'il auroit dû
choisir & la source qui pouvoit les produire ; ou
plutôt les ayant perdu de vue , il n'a plus même
soupçonné leur existence.
On en doit dire autant du Blason , qui tire
également son origine des caractères de la vraie
langue. L'homme vulgaire s'enorgueillit de la
noblesse de ses Armes , comme si les signes en
étoient réels , & qu'Us portassent vraiment avec
eux-mêmes les droits que le préjugé leur attribue y & se laissant aveugler par les puériles distinctions
Erreurs sur la vraie Langue. 505
tinctions qu'il attache lui-même à ces signes , il a
oublié qu'ils n'étoient que les tristes images des
armes naturelles accordées physiquement à chaque homme pour lui servir de défense , & être
en même temps le sceau de ses vertus , de sa
force & de sa grandeur.
Enfin il a fait la même chose sur l'expression verbale de cette langue sublime dont on a vu qu'étoit provenuela Poésie Les mots arbitraires & les
langues de sa convention ont pris dans sa pensée
la place de la vraie langue , c'est-à-dire , que ces
langues conventionnelles n'ayant aucune uniformité , ni aucune marche fixe à ses yeux, quant
à l'expression , aux signes , & généralement à
tout ce qui est sensible en elles , il n'a pas vu
leurs rapports universels avec la langue des facultés intellectuelles dont elles étoient une imitation défigurée. Dès-lors l'idée du Principe de
cette langue unique & universelle qui seule
pourroit l'éclairer , s'étant effacée dans lui , il
n'a plus distingué cette langue d'avec celles
qu'il avoit établies.
Or /si l'homme est assez borné pour placer ses
ouvrages à côté de ceux des Principes vraisSc invariables , si sa main audacieuse croit pouvoir être
égale à celle de la Nature , si même il a presque
toujours confondu les ouvrages de cette Nature
avec le Principe soit général soit particulier qui
les manifeste , il ne faut plus être surpris que
toutes
506 Moyens de recouvrer la vraie Langue.
toutes ses notions soient si confuses & si ténébreuses, & qu'il ait non seulement perdu la
connoissance & l'intelligence de la vraie langue , mais même qu'il ne soit plus persuadé
qu'il en existe une.
En même temps , si cette vraie langue est la
seule qui puisse le remettre dans ses droits, lui
rendre la jouissance de ses attributs , lui faire
connoître les principes de la Justice , & le conduire dans l'intelligence de tout ce qui existe ,
il est aisé de voir combien il perd en s'en éloignant , & s'il a d'autres ressources que d'employer tous les moments de sa vie aux soins
d'en recouvrer la connoissance.
Mais , quelque immense , quelque effrayante
que soit rette carrière , il n'est aucun homme
qui doive se livrer au désespoir & au découragement, puisque j'ai toujours annoncé que
cette langue même étoit le véritable domaine
de l'homme ; qu'il n'en a été privé que pour
tin temps ; que loin d'en être à jamais dépouillé, on lui tend au contraire sans cesse la
main pour l'y ramener ; & vraiment le prix
attaché à cette grâce est si modique & si naturel , qu'il est une nouvelle preuve de la bonté
du Principe qui l'exige , puisque cela se borne
a demander à l'homme de ne pas assimiler les
deux Etres distincts qui le composent ; de recennoître la différence des Principes de la Nature
De la Musique. 507
turc entr'eux & celle qu'ils ont avec la Cause
temporelle supérieure à cette même Nature :
c'est-à-dire , de croire que l'homme n'est point
matière , 6c que la Nature ne va pas toute seule.
Nous avons encore à examiner une des productions de cette langue vraie dont je tâche de
rappeller l'idée aux hommes , c'est celle qui se
joint à son expression verbale, qui en règle la
force & en mesure la prononciation, c'est enfin
cet Art que nous nommons la Musique y mais qui
parmi les hommes n'est encore que la figure de la
véritable harmonie.
Cette expression- verbale ne peut employer
des mots sans faire entendre des sons ; or , c'est
l'intime rapport des uns aux autres qui forme les
Loix fondamentales de la vraie Musique ; c'est
ce que nous imitons , autant qu'il est qn nous,
dans notre Musique artificielle, par les soins que
nous nous donnons de peindre avec des sons le
sens de nos paroles conventionnelles ; mais, avant
de montrer les principales défectuosités de cette
Musique artificielle , nous allons parcourir une
partie des vrais principes qu'elle nous offre; par-là
on pourra découvrir des rapports assez frappants
avec tout ce qui a été établi , pour se convaincre
qu'elle tient toujours à la même source , & que
dès-lors elle est du ressort de l'homme ; c'est aussi
dans cet examen où l'on pourra voir que quelque
admirables que soient nos talents dans l'imitation
508 De V Accord parfait.
tion musicale , nous restons toujours infiniment?
au dessous de notre modèle ; ce qui fera comprendre à l'homme, si cet instrument puissant
ne lui fut donné que* pour contribuer à des
amusements puériles, & si dans son origine il
n'étoit pas destiné à un plus noble emploi.
Premièrement , ce que nous connoissons dans
la Musique sous le nom d'accord parfait, est
pour nous l'image de cette Unité première qui
renferme tout en elle & de qui tout provient , en
ce que cet accord est seul & unique, qu'il est
entièrement rempli de lui-même, sans avoir besoin du secours d'aucun autre son que des siens
propres ; en un mot en ce qu'il est inaltérable dans
sa valeur intrinsèque , comme l'Unité ; car il ne
faut point compter pour une altération la transposition de quelques-uns de ses sons , d'où résultent des accords de différentes dénominations , attendu que cette transposition n'introduit aucun nouveau son dans l'accord , & par
conséquent ne peut en changer la véritable
Essence.
Secondement , cet accord parfait est le plus
harmonieux de tous , celui qui convient seul à
l'oreille de l'homme, & qui ne lui laisse rien
dcsirer. Les trois premiers sons qui le composent sont séparés par deux intervalles de tierce
qui sont distincts , mais qui sont liés l'un avec
l'autre. C'est là la répétition de tout ce qui se
passe
de P Accord parfait. 509
passe dans les choses sensibles , où nul Etre corporel ne peut recevoir ni conserver l'existence
sans le secours & l'appui d'un autre Etre corporel comme lui , qui ranime ses forces & qui
l'entretienne.
Enfin , ces deux tierces se trouvent surmontées d'un intervalle de quarte , dont le son qui le
termine se nomme Octave. Quoique cette octave ne soit que la répétition du son fondamental , c'est elle néanmoins qui désigne complètement l'accord parfait ; car elle y tient essentiellement , en ce qu'elle est comprise dans les sons
primitifs que le corps sonore fait entendre au
dessus du sien propre.
Ainsi, cet intervalle quaternaire est alors
l'agent principal de l'accord ; il se trouve placé
au dessus des deux intervalles ternaires , pour y
présider & en diriger toute l'action , comme
cette Cause active & intelligente que nous avons
vu dominer & présider à la double Loi de tous
les Etres corporisés. Il ne peut , ainsi qu'elle ,
souffrir aucun mélange , <Sc quand il agir seul ,
comme cette Cause universelle du temps, il est
sûr que tous ses résultats sont réguliers.
Je sais cependant que cette octave n'étant à
la vérité , qu'une répétition du son fondamental, peut à la rigueur se supprimer , & ne point
entrer dans rénumération des sons qui composent l'accord parfait. Mais, premièrement , c'est
elle
5 I o De £ Accord parfait.
elle qui termine essentiellement la gamme ; en
outre il est indispensable d'admettre cette octave , si nous voulons savoir ce que c'est que
X alpha & Vcméga , & avoir une preuve évidente
de l'unité de notre accord , le tout par une raison
de calcul , que je ne puis exposer autrement ,
qu'en disant que l'octave est le premier agent,
ou le premier organe par lequel dix a pu venir
à notre connoissance.
Il ne faut pas non plus exiger , dans le tableau sensible que je présente , une uniformité
entière avec le Principe dont il n'est que l'image,
parce qu'alors la copie seroit égale au modèle.
Mais aussi , quoique ce tableau sensible soit inférieur, 6c qu'en outre il puisse être sujet à varier,
il n'en existe pas moins d'une manière complétée , il n'en représente pas moins le Principe,
parce que l'instinct des sens supplée au reste.
C'est par cette raison qu'ayant présenté les
deux tierces comme liées l'une à l'autre, nous
ne disons point qu'il soit indispensable de les
faire entendre toutes les deux ; on sait que chacune d'elles peut être annoncée séparément, sans
que l'oreille souffre , mais la Loi n'en sera pas
moins vraie pour cela , parce que cet intervalle
ainsi annoncé conserve toujours sa correspondance secrète avec les autres sons de l'accord auquel il appartient ; ainsi c'est toujours le même
tableau, mais dont on ne voit plus qu'une partie.
On
De V Accord parfait. 511
On en peut dire autant, lorsqu'on veut supprimer l'octave , ou même tous les autres sons
de l'accord , & n'en conserver qu'un quel qu'il
soit , parce qu'un son entendu seul n'est point à
charge à l'oreille , & que d'ailleurs il pourroic
lui-même se considérer comme le son générateur d'un nouvel accord parfait.
Nous avons vu que la quarte dominoit sur
les deux tierces inférieures, & que ces deux
tierces inférieures étoient l'image de la double
Loi qui dirigeoit les Etres élémentaires. N'estce pas là alors où la Nature elle-même nous indique la différence qu'il y a entre un corps & son
Principe , en nous faisant voir l'un dans la
sujétion & la dépendance , tandis que l'autre
en est le chef & le soutien ?
Ces deux tierces nous représentent en effet
par lçur différence l'état des choses périssables
de la Nature corporelle, qui ne subsiste que
par des réunions d'actions diverses ; & le dernier son , formé par un feul intervalle quaternaire, est une nouvelle image du premier Principe ; car il nous en rappelle la simplicité, la
grandeur & l'immutabilité, tant par son rang
que par son nombre.
Ce n'est pas que cette quarte harmonique soit
plus permanente que toutes les autres choses
créées; dès qu'elle est sensible, elle doit passer;
mais cela n'empêche pas que même dans son
action
5 1 1 De U Accord "parfait.
action passagère , elle ne peigne à l'intelligence
l'essence & la stabilité de sa source.
On trouve donc dans l'assemblage des intervalles de l'accord parfais tout ce qui est passif
& tout ce qui est actif, c'est-à-dire , tout ce qui
existe & tout ce que l'homme peut concevoir.
Mais ce n'est pas assez que nous ayions
vu dans l'accord parfait la représentation
de toutes choses en général & en particulier ,
nous y pouvons voir encore par de nouvelles
observations la source de ces mêmes choses &
l'origine de cetre distinction, qui s'est faite
avant le temps entre les deux Principes , & qui
se manifeste tous les jours dans le temps.
Pour cet effet , ne perdons pas de vue la
beauté & la perfection de cet accord parfait
qui tire de lui seul tous ses avantages ; nous
jugerons aisément que s'il fût toujours demeuré
dans sa nature, l'ordre & une juste harmonie
auroient subsisté perpétuellement , & le mal
seroit inconnu , parce qu'il ne seroit pas né ,
c'est- à-dire, qu'il n'y auroit jamais eu que l'action
des facultés du Principe bon qui se fût manifestée, parce qu'il est le seul réel & le seul véritable.
Comment est-ce donc que le second Principe
a pu devenir mauvais ? Comment se peut-il que
le mal ait pris naissance & qu'il ait paru ? N'estce pas lorsque le son supérieur & dominant de
l'accord parfait, l'octave enfin, a été supprimée,
&
De V Accord de Septième. ç 1 j
& qu'un autre son a été introduit à sa place ? Or,
quel est ce son qui a été introduit à la place de
l'octave ? Cest celui qui la précède immédiatement, & l'on sait que le nouvel accord qui esc
résulté de ce changement , se nomme accord de
septième ? L'on sait aussi que cet accord de septième fatigue l'oreille , la tient en suspens , &
demande à être sauvé , en terme de l'Art.
C'est donc par l'opposition de cet accord dissonant & de tous ceux qui en dérivent , à l'accord parfait, que naissent toutes les productions
musicales , lesquelles ne sont autre chose qu'un
jeu continuel , pour ne pas dire un combat
entre l'accord parfait ou consonant & l'accord
de septième , ou généralement tous les accords dissonants.
Pourquoi cette Loi , ainsi indiquée par la
Nature , ne seroit-elle pas pour nous l'image
de la production universelle des choses ? Pourquoi n'en trouverions-nous pas ici le Principe ,
comme nous en avons trouvé plus haut l'assemblage & la constitution dans l'ordre des intervalles de l'accord parfait ? Pourquoi , dis-je ,
ne toucherions-nous pas au doigt & à l'œil la
cause , la naissance & les suites de la confusion
universelle temporelle, puisque nous savons que
dans cette Nature corporelle , il y a deux Principes qui sont sans cesse opposés , & puisqu'elle
ne peut se soutenir que par le secours de deux
K k actions
5 1 4 &e ? -Accord de Septième.
actions contraires , d'où proviennent le combat
6 la violence que nous y appercevons : mélange
de régularité & de désordre que l'harmonie
nous représente fideliement par l'assemblage
des consonances & des dissonances , qui constitue toutes les productions musicales ?
Je me flatte néanmoins que mes Lecteurs
seront assez intelligents pour ne voir ici que
des images des faits élevés que je leur indique»
Ils sentiront, sans doute, l'allégorie, lorsque
je leur annonce que si l'accord parfait étoit demeuré dans sa vraie nature , le mal seroit encore
à naître ; car , selon le principe établi , il est
impossible que Tordre musical dans sa Loi
particulière soit égal à l'ordre supérieur qu'il
représente.
Aussi l'ordre musical étant fondé sur le sensible , ôç le sensible n'étant que le produit de plusieurs actions , si l'on n'ofîroit à l'oreille qu'une
continuité d'accords parfaits , elle ne seroit pas
choquée, à la vérité ; mais outre la monotonie ennuyeuse qui en résulteroit , nous ne trouverions
là aucune expression , aucune idée ; enfin , ce
ne seroit point pour nous une Musique , parce
que la Musique, 5c généralement tout ce qui esc
sensible , est incompatible avec l'unité d'action ,
comme avec l'unité d'agents.
En admettant donc toutes les loix nécessaires pour la constitution des ouvrages de Musique,
De la Seconde. 5 1 5
que , nous pouvons néanmoins faire l'application de ces mêmes loix à des vérités d'un autre rang. C'est pour cela que je vais continuer
mes observations sur l'accord de septième.
En mettant cette septième à( la place de l'octave , nous avons vu que c'étoit placer un principe à côté d'un autre principe, d'où, selon
toutes les lumières de la plus saine raison , il ne
peut résulter que du désordre. Nous avons vu
ceci encore plus évidemment, en remarquant
que cette septième qui produit la dissonance f
était en même temps le son qui précède immédiatement l'octave.
Mais cette septième qui est telle par rapport au son fondamental , peut donc se regarder aussi comme une seconde, par rapport1 à
l'octave qui en est la répétition ; alors nous reconnoîtrons que la septième n'est point du tout
la seule dissonance ', mais que la seconde a
aussi cette propriété ; qu'ainsi toute liaison diatonique est condamnée par la nature de notre
oreille , & que par-tout ou elle sentira deux
notes voisines sonner ensemble , elle sera
blessée.
Alors , comme il n'y a absolument dans toute
la gamme, que la seconde 5c la septième qui
puissent se trouver dans ce rapport avec le son
grave ou avec son octave, cela nous fait voir clairement que tout résultat & tout produit, en fait
Kk 2 de
5 1 6 Des Dissonances & des Consonances*
de Musique , est fondé sur deux dissonances ,
d'où provient toute réaction musicale.
Portant ensuite cette observation sur les choses sensibles , nous verrons avec la même évidence , qu'elles n'ont jamais pu , & qu'elles ne
peuvent jamais naître que par deux dissonances , & quelques efforts que nous fassions , nous
ne trouverons jamais d'autre source au désordre que le nombre attaché à ces deux sortes de
dissonances.
Bien plus , si l'on observe que ce qu'on appelle communément septième , est en effet une
neuvième , attendu que c'est l'assemblage de
trois tierces très-distinctes ; on verra si j'ai
abusé mes Lecteurs, en leur disant précédemment que le nombre neuf etoit le vrai nombre de l'étendue & de la Matière.
Veut-on , au contraire , jeter la vue sur le
nombre des consonances ou des sons qui s'accordent avec le son fondamental, nous verrons
qu'elles sont au nombre de quatre , savoir , la
tierce , la quarte , la quinte juste & la sixte ;
car ici il ne faut point parler de l'octave comme
octave , parce qu'il s'agit des divisions particulières de la gamme, dans lesquelles cette octave
n'a pas d'autre caractère que le son fondamental même dont elle est l'image , si ce n'est qu'on
veuille la regarder comme la quarte du second
Tétracorde ; ce qui ne change rien au nombre
des
Des Dissonances & des Consonances. 5 1 7
des quatre consonances que nous établissons.
Je ne pourrai jamais m'étendre , autant que
je le voudrois , sur les propriétés infinies de ces
quatre consonances , & j'en suis vraiment affligé , parce qu'il me seroit aisé de faire voir
avec une clarté frappante leur rapport direct
avec V Unité, démontrer comment l'harmonie
universelle est attachée à cette consonance
quaternaire, & pourquoi sans elle il est impossible qu'aucun Etre subsiste en bon état.
Mais à tous les pas, la prudence & le devoir
m'arrêtent, parce que dans ces matières un
seul point mené à tous les autres , & que je
n'eusse même jamais entrepris d'en traiter aucun , si les Erreurs dont les Sciences humaines
empoisonnent mon espèce , ne m'eussent entraîné à prendre sa défense.
Je me suis engagé néanmoins a ne pas terminer ce traité , sans donner quelques explications plus détaillées sur les propriétés universelles du quaternaire ; je n'oublie point ma
promesse , & je me propose de la remplir autant qu'il me sera permis de le faire ; mais ,
pour le présent , revenons encore à la septième , & remarquons que si c'est elle qui fait
diversion avec l'accord parfait , c'est aussi
par elle que se fait la crise & la révolution ,
d'où doit sortir l'ordre & renaître la tranquillité
de l'oreille , puisqu'à la suite de cette septième
K k £ on
5 i 8 Des Dissonances & des Consonances.
on est iniispensablemcnt obligé de rentrer
dans l'accord parfait. Je ne regarde point
comme contraire à ce principe , ce qu'on nomme en Musique une suite de septièmes ; qui
n'est autre chose qu'une continuité de dissonances , & qu'on ne peut absolument se dispenser de terminer toujours par l'accord parfait ou
ses dérivés.
Ce sera donc encore cette même dissonance
qui nous répétera ce qui se passe dans la Nature corporelle, dont le cours n est qu'une suite
de dérangements & de réhabilitations. Or , si
cette même observation nous a indiqué précédemment la véritable origine des choses corporelles , si elle nous fait voir aujourd'hui que
tous les Etres de la Nature sont assujettis à cette
loi violente qui préside à leur origine y à leur
existence & à leur fin , pourquoi ne pourronsnous pas appliquer la même loi à l'univers entier , & reconnoître que si c'est la violence qui
la fait naître & qui l'entretient , ce doit être
aussi la violence qui en opère la destruction ?
C'est ainsi que nous voyons qu'au moment de
terminer un morceau de Musique , il se fait
ordinairement un battement confus , un trill ,
entre une des notes de l'accord parfait & la
seconde ou la septième de l'accord dissonant ,
lequel accord dissonant est indiqué par la
basse qui en tient communément la note fondamentale.,
Des Dissonances & des Consonances, j 1 9
damentale , pour ramener ensuite le total à
l'accord- parfait ou à l'unité.
On doir voir encore, que puisqu'après cette
cadence musicale, on rentre nécessairement dans
l'accord parfait qui remet tout en paix & en ordre , il est certain qu'après la crise des Eléments,
les Principes qui en sont combattus doivent aussi
retrouver leur tranquillité , d'où faisant la même
application à l'homme, Ton doit apprendre
combien la vraie connoissance de la Musique
pourroit le préserver de la crainte de la mort ,
puisque cette mort n'est que le trill qui termine
son état de confusion , 6c le ramené à ses quatre
consonances.
J'en dis assez pour l'intelligence de mes Lecteurs , c'est à eux à étendre les bornes que je
me suis prescrites. Je peux présumer par conséquent qu'ils ne considéreront pas les dissonances comme des vices par rapport à la Musique ,
puisque c'est de-là qu'elle tire ses plus grandes
beautés , mais seulement comme l'indice de
l'opposition qui règne en toutes choses,
lis concevront même que dans l'harmonie ,
dont la Musique des sens n'est que la figure ,
il doit se trouver la même opposition des
dissonances aux consonances ; mais que loin
d'y causer le moindre défaut, elles en sont
l'aliment & la vie , Se que l'intelligence n'y
voit que l'action de plusieurs facultés dififérenK k 4 tes ?
ç 20 Du Diapason.
tes , qui se soutiennent mutuellement, plutôt
qu'elles ne se combattent , & qui par leur réunion font naître une multitude de résultats toujours neufs & toujours frappants.
Ce n'est donc là qu'un extrait très-abrégé de
toutes les observations que je pourrois faire en
ce genre sur la Musique , & des rapports qui
se trouvent entr'elle & des Vérités importantes ;
mais ce que j'en ai dit est suffisant pour faire
appercevoir la raison des choses , & pour apprendre aux hommes à ne pas isoler leurs différentes connoissances , puisque nous leur montrons quelles ne sont toutes que les différents
rameaux du même arbre , & que la même empreinte est par-tout.
Faut-il parler à présent de l'obscurité où est
encore la science de la Musique ? Nous pourrions commencer par demander aux Musiciens
quelle est leur règle pour prendre le ton; c'està-dire , quel est leur a-mi-la ou leur Diapason ; &
si n'en ayant point, & étant obligés de s'en faire
un, ils peuvent croire avoir quelque chose de
fixe en ce genre ? Alors s'ils n'ont point de
Diapazon fixe , il en résulte que les rapports
numériques que l'on peut tirer de leur Diapazon
factice, avec les sons qui lui doivent être corrélatifs , ne sont pas non plus les véritables , &
que les principes que les Musiciens nous donnent
pour vrais sous les nombres qu'ils ont admis ,
peuvent
Principes de F Harmonie. 511
peuvent également l'être sous d'autres nombres,
selon que Y a-mi-la sera plus ou moins bas ; ce
qui rend absolument incertaines la plupart de
leurs opinions sur les valeurs numériques qu'ils
attribuent aux différents sons.
Je ne parle ici toutefois que de ceux qui ont
voulu évaluer ces différents sons par le nombre
des vibrations des cordes ou autres corps sonores ; car c'est alors qu'il faut nécessairement un
Diapazon fixe pour que l'expérience soit juste;
il faudroit par conséquent des corps sonores
qui fussent essentiellement les mêmes, pour qu'on
pût statuer sur leurs résultats ; mais ces deux
moyens n'étant point accordés à l'homme , vu
que la Matière n'est que relative , il est évident
que tout ce qu'il établiroit sur une pareille base,
seroit susceptible de beaucoup d'erreurs.
Ce n'étoit donc point dans la Matière, qu'on
auroit dû chercher les principes de l'harmonie >
puisque , selon tout ce qu'on a vu , la Matière
n'étant jamais fixée , ne peut offrir le principe
de rien. Mais c'étoit dans la Nature même des
choses où tout étant stable & toujours le même ,
il ne faut que des yeux pour y lire la vérité.
Enfin , l'homme eût vu qu'il n'avoit pas d'autre
règle à suivre que celle qui se trouve dans le
rapport double de l'octave , ou dans cette fameuse raison double qui est écrite sur tous les
Etres, & d'où la raison triple est descendue ; ce
qui
5 2 1 De la Musique artificielle.
qui lui eût retracé de nouveau la double action
de la Nature, & cette troisième Cause temporelle érahlie universellement sur les deux autres.
Je bornerai là mes observations sur la défectuosité des Loix que l'imagination de l'homme
a pu introduire dans la Musique; car tout ce
que j'y pourrois ajouter tiendroit toujours à
cette première erreur , & elle est assez sensible
pour que je ne m'y attache pas davantage. J'avertirai seulement les Inventeurs, de bien réfléchir sur la nature de nos sens , & d'observer
que celui de louie, comme tous les autres, est
susceptible d'habitude; qu'ainsi ils ont pu y être
trompés de bonne foi , & se faire des régies de
choses hasardées, & de suppositions que le temps
seul leur aura fait paroître vraies & régulières.
Il me reste néanmoins à examiner l'emploi
que l'homme a fait de cette Musique à laquelle
il s'occupe presque universellement, & à observer s'il en a jamais soupçonné la véritable application.
Indépendamment des beautés innombrables
dont elle est susceptible , on lui connoît une Loi
stricte, c'est cette mesure rigoureuse dont elle
ne peut absolument s'écarter. Cela seul n'annonce-t-il pas qu'elle a un Principe vrai, & que
la main qui la dirige est au dessus du pouvoir
des sens , puisque ceux-ci n'ont rien de fixe ?
Mais si elle tient à des principes de cette nature ,
De la Musique artificielle. 5*3
ture, il est donc certain qu'elle ne devoit jamais
avoir d'autre guide , & qu'elle éroit faite pour
être toujours unie à sa source. Or, sa source
étant , comme nous l'avons vu , cette langue
première & universelle qui indique & représente les choses au naturel, on ne peut douter
que la Musique n'eût été la vraie mesure des
choses , comme l'Ecriture & la parole en exprimoienc la signification.
C'étoit donc uniquement en s'attachant à ce
principe fécond <5c invariable , que la Musique
pouvoit conserver les droits de son origine , &
remplir son véritable emploi; c'est- là qu'elle
eût pu peindre des tableaux ressemblants, & que
toutes les facultés de ceux à qui elle se fût fait
entendre, eussent été pleinement satisfaites. En
un mot, c'est par là que la Musique auroit opéré les prodiges dont elle est capable, & qui lui
ont été attribués dans tous les temps.
Par conséquent, en la séparant de sa source,
en ne lui cherchant des sujets que dans des sentiments factices, ou dans des idées vagues, on l'a
privée de son premier appui, & on lui a oté les
moyens de se montrer dans tout son éclat.
Aussi, quelles impressions, quels effets produit-elle entre les mains des hommes? Quelles
idées, quels sens nous offre-t-elle? Excepté celui
qui compose, est-il beaucoup d'oreilles qui puissent avoir l'intelligence de ce qu'elles entendent
exprimer
524 &e fa Musique artificielle.
exprimera la Musique reçue ? Et encore le compositeur lui-même , après s'être livré à son imagination , ne perd-il jamais le sens de ce qu'il
a peint, & de ce qu'il a voulu rendre ?
Rien n'est donc plus informe, ni plus défectueux que l'usage que les hommes ont fait
de cet Art , & cela uniquement parce que s'étant peu occupés de son Principe, ils n'ont pas
cherché à les étayer l'un par l'autre, & qu'ils ont
cru pouvoir faire des copies sans avoir leur modèle devant les yeux.
Ce n'est point que je blâme mes semblables
de chercher dans les ressources infinies de la
Musique factice , les agréments & les délassements qu'elle peut offrir , ni que je veuille les
priver des secours que malgré sa défectuosité ,
cet Art peut leur procurer tous les jours. Il peut,
je le sais, aider quelquefois à faire revivre en
eux, plusieurs de ces idées obscurcies, qui étant
mieux épurées, devroient être leur unique aliment , & qui peuvent seules leur faire trouver
un point d'appui. Mais pour cet effet, je les engagerai toujours à porter leur intelligence au
dessus de ce que leurs sens entendent, parce que
l'élément de l'homme n'est point dans les sens ;
je les engagerai à croire que quelques parfaites
que soient leurs productions musicales, il en
est d'un autre ordre & de plus régulières-, que ce
n'est même qu'en raison du plus ou moins de
conformité
De la Mesure. 51$
conformité avec elles , que la Musique artificielle nous attache & nous cause plus ou moins
d'émotion.
Lorsque j'ai appuyé sur la précision de la mesure à laquelle la Musique est assujettie , je n'ai
pas perdu de vue l'universalité de cette Loi; je
me suis proposé au contraire d'y revenir, pour
montrer qu'en même temps qu'elle embrasse
tout , elle a par-tout des caractères distincts. Et
il n'y a rien ici qui ne soit conforme à tout ce
qui a été établi ; on a vu la mesure tenir sa place
parmi les facultés intellectuelles de l'homme , &
entrer au nombre des Loix qui le dirigent ; on a
pu juger par-là que ces facultés intellectuelles
étant elles-mêmes la ressemblance des facultés
du Principe supérieur d'où l'homme tient tout,
ce Principe doit avoir aussi sa mesure & ses
Loix particulières.
Dès-lors, si les choses supérieures ont leur
mesure, nous ne devons plus trouver étonnant
que les choses inférieures & sensibles qu'elles
ont créées y soient soumises ; & par conséquent,
que nous trouvions dans cette mesure, un guide
sévère de la Musique.
Mais pour peu que nous réfléchissions sur la
nature de cette mesure sensible, nous en verrons
bientôt la différence avec la mesure qui règle les
choses d'un autre ordre.
Dans la Musique , nous voyons que la mesure
est
526 De la Mesure sensible.
est toujours égale ; que le mouvement une fois
donné , se perpétue & se répète sous la même
forme, & dans le même nombre de temps ; tout
enfin, nous y paroit si réglé & si exact, qu'il
est impossible de n'en pas sentir la Loi , & de
ne pas en avouer la nécessité. Aussi cette mesure égale est-elle si bien affectée aux choses sensibles, que nous voyons les hommes l'appliquer
à toutes celles de leurs productions qui n'ont
lieu que dans une continuité d'action; nous voyons que cette Loi est pour eux comme un point
d'appui sur lequel ils se reposent avec plaisir ;
nous les voyons même s'en servir dans leurs travaux les plus rudes, & c'est alors que nous pouvons juger quel est l'avantage & l'utilité de ce
puissant secours, puisqu'avec lui, le manœuvre
semble adoucir des fatigues qui sans cela, lui
paro/troient insupportables.
Mais aussi c'est-là ce qui peut aider encore à
nous instruire sur la nature des choses sensibles ;
car, nous offrir une telle égalité dans l'action, <5c
je puis le dire , une telle servitude , c'est nous
annoncer clairement que le Principe qui est en
elles, n'est pas le maître de cette même action,
mais que dans lui tout est contraint & forcé , ce
qui revient à ce qu'on a pu voir darfs les différentes parties de cet Ouvrage, sur l'infériorité
de la Matière. C'est par conséquent ne nous offrir qu'une dépendance marquée , & tous les
signes
De la Mesure sensible. 517
signes d'une vie que nous ne pouvons reconnoître que comme passive; c'est-à-dire, qui n'ayant
pas son action à elle , est obligée de l'attendre
& de la recevoir d'une Loi supérieure qui en
dispose & qui lui commande.
Nous pouvons remarquer en second lieu, que
cette Loi qui règle la marche de la Musique,
se manifeste de deux manières , ou par deux sortes de mesures connues sous le nom de mesure
à deux temps & de mesure à trois temps. Nous
ne comptons point la mesure à quatre temps, ni
toutes les autres subdivisions qu'on a pu faire,
& qui ne sont que des multiples des deux premières mesures. Bien moins encore pouvons
nous admettre de mesure à un temps , par
cette raison que les choses sensibles ne sont
pas le résultat , ni l'effet d'une seule action ,
mais qu'elles n'ont pris naissance & qu'elles
ne subsistent que par le moyen de plusieurs
actions réunies.
Or , c'est le nombre 5c la qualité de ces actions que nous trouvons à découvert dans les
deux différentes sortes de mesures affectées à la
Musique, ainsi que dans le nombre de temps
que ces deux sortes de mesures renferment. Et
certes, rien ne seroit plus instructif que d'observer cette combinaison de deux & de trois temps
par rapport à tout ce qui existe corporellement ;
ce seroit là de nouveau où nous verrions clairement
518 De la Mesure sensible.
ment la raison double, & la raison triple diriger
le cours universel des choses.
Mais ces points n'ont été que trop détaillés ,
je dois seulement engager les hommes à évaluer
ce qui les environne, & nullement leur communiquer des connoissances qui ne peuvent
être que le prix de leurs désirs & de leurs
efforts. Dans cette vue , je terminerai promptement ce que j'ai à dire sur les deux mesures
sensibles de la Musique.
Pour savoir laquelle de ces deux mesures est
employée dans un morceau de Musique quelconque , il faut attendre nécessairement que la
première mesure soit remplie ; ou ce qui est la
même chose , que la seconde mesure soit commencée; ce n'est qu'alors que l'oreille est fixée,
& qu'elle sent sur quel nombre elle peut s'appuyer. Car, tant qu'une mesure n'est pas complétée de cette manière, on ne peut jamais savoir
quel sera son nombre, puisqu'il est possible de
toujours ajouter des temps à ceux qui ont précédé.
N'est-ce pas alors nous montrer dans la Nature
même, cette vérité si rebattue, que les propriétés
des choses sensibles ne sont pas fixes , mais seulement relatives , & qu'elles ne se soutiennent
que les unes par les autres. Car sans cela , une
seule de leurs actions en se manifestant, porterait son vrai caractère avec elle, & n'attendroit
pas , pour se faire connoître , qu'on la comparât.
Telle
De ta Mesure intellectuelle. 529
Telle est donc l'infériorité de la Musique artificielle & de toutes les choses sensibles, qu'elles
ne renferment que des actions passives , & que
leur mesure, quoique déterminée en elle-même,
ne peut nous être connue que relativement aux
autres mesures avec lesquelles on en fait la comparaison.
Parmi les choses d'un ordre plus élevé & absolument hors du sensible , cette mesure s'annonce sous des traits plus nobles ; là , chaque
Etre ayant son action à lui, possède aussi dans
ses Loix une mesure proportionnée à cette action , mais en même temps comme chacune de
ces actions est toujours nouvelle, & toujours différente de celle qui la précède & de celle qui
la suit, il est aisé de voir que la mesure qui les
accompagne ne peut jamais être la même , &
qu'ainsi ce n'est pas dans cette classe qu'il faut
chercher cette uniformité de mesure qui règne
dans la Musique & dans les choses sensibles,
Dans la Nature périssable , tout est dans la
dépendance, 5c n'annonce qu'une exécution aveugle, qui n'est autre chose que l'assemblage forcé
de plusieurs agents soumis à la même loi , lesquels concourant toujours au même but & de la
même manière, ne peuvent produire qu'un résultat uniforme , quand ils n'éprouvent point de
dérangement ni d'obstacles à l'accomplissement
de leur action.
Ll Dans
ç 3° Des Œuvres de l'Homme.
Dans la Nature impérissable , au contraire ,
tout est vivant , tout est simple , & dès-lors
chaque action porte toutes ses Loix avec elle.
C'est-à-dire, que l'action supérieure règle ellemême sa mesure, au lieu que c'est la mesure qui
règle l'action inférieure , ou celle de la Matière
& de toute la Nature passive.
11 ne faut rien de plus pour sentir la différence
infinie qu'il doit y avoir entre la Musique artificielle, & l'expression vivante de cette Langue
vraie que nous annonçons aux hommes comme
le plus puissant des moyens destinés à les rétablir dans leurs droits.
Qu'ils apprennent donc ici à distinguer cette
Langue unique & invariable , de toutes les productions factices qu'ils mettent continuellement à
sa place : l'une portant ses Loix avec elle-même,
n'en a jamais que de justes & de conformes au
Principe qui les emploie; les autres sont enfantées par l'homme pendant qu'il est dans les ténèbres , & qu'il ne sait si ce qu'il fait convient
ou non à ce Principe supérieur dont il est séparé
& qu'il ne connoît plus.
Alors quand il verra varier les ouvrages de
ses mains , & se multiplier à l'infini les abus
qu'il fait des Langues , tant dans l'usage de la
Parole que dans celui de l'Ecriture & de la Musique ; quand il verra naître & périr successivement toutes les Langues humaines ; quand il
verra
Des Œuvres de F Homme. 551
verra qu'ici-bas nous ne connoissons que le
nombre des choses , Se que nous mourons presque tous sans en avoir jamais su les noms , il ne
croira pas pour cela que le Principe, d'après
lequel il donne le jour à ses productions , soie
sujet à la même vicissitude & à la même obscurité.
Au contraire, il avouera que ne pouvant rien
faire aujourd'hui que par imitation, ses ouvrages n'auront jamais la même solidité que des ouvrages réels. Observant ensuite s'il est possible
que chacun envisage le modèle de la même place , il reconnoîtra pourquoi les copies en sont
toutes différentes; mais il n'en sentira pas moins
que ce modèle étant au centre , demeure toujours le même , comme le Principe dont il exprime les Loix & la volonté , & que si les hommes étoient assez courageux pour s'en rapprocher davantage , ils verraient évanouir toutes
ces différences qui n'ont lieu que parce qu'ils en
sont éloignés.
Il n'attribuera donc plus les propriétés du
germe inappréciable qui est en lui-même, à des
habitudes & à l'exemple; mais il conviendra au
contraire que ce sont les habitudes & l'exemple
qui dégradent & obscurcissent les propriétés de
ce germe vrai , simple & indestructible ; en un
mot, que si l'homme avoit su prévenir tous ces
obstacles, ou qu'il eût eu assez de force pour les
surmonter, il auroit une Langue commune à
Ll.i tous
ç 3 1 Droits de la vraie Langue.
tous ses semblables comme l'essence qui ies
constitue & qui établit entr'eux une ressemblance universelle.
C'est , en effet, l'unité du Principe & de l'essence des hommes qui fait le mieux sentir la
possibilké de l'unité de leur langage, puisque
si par les droits de leur nature, ils peuvent avoir
tous les mêmes notions sur les Loix des Etres ,
£ur les véritables règles de la justice , sur leur
Religion & sur leur Culte; s'ils peuvent, dis-je,
esoérer de recouvrer l'usage de toutes leurs facultés intellectuelles, enfin s'ils tendent tous au
même but, s'ils ont tous le même œuvre à faire,
& que cependant ils ne puissent y parvenir
sans le secours des Langues, il faut que cet
attribut puisse agir par une Loi uniforme , analogue à l'universalité , & à l'intime unité de
toutes leurs connoissances.
Aussi , sans rappeller tout ce que nous avons
dit de la supériorité de cette Langue vraie, nous
croirons faire concevoir assez clairement combien elle doit être une & puissante, en répétant
que c'est la seule voie qui peut conduire l'homme
à l'Unité , & à la source de toutes les Puissances;
c'est-à-dire, à la racine de ce quarré dont
l'homme a pour tâche de parcourir tous les
côtés , & dont je vais ici , selon ma promesse ,
exposer les propriétés & les vertus.
On a vu précédemment des détails assez amples
Propriétés du Chiffre universel. 533
pies sur les rappoits de ce quarré, ou de ce nombre quaternaire , avec les causes extérieures à
l'homme & avec les Loix qui règlent le cours
de tous les Etres de la Nature ; mais on est assez
instruit par tout ce qui a procédé, pour ne pouvoir plus douter que cet emblème universel doit
avoir des rapports encore plus intéressants pour
l'homme , en ce qu'ils sont plus directs avec luimême, & qu'ils le concernent personnellement.
Il n'y a donc personne qui n'y puisse reconnoître une très-grande affinité avec la quatrième des dix feuilles de ce Livre, qui avant la réprobation de l'homme , étoit toujours ouvert &
intelligible pour lai , mais qu'il ne peut plus
aujourd'hui ni lire , ni comprendre , que par la
succession du temps. On y verra même avec autant de facilité, une similitude frappante avec
cette arme puissante dont l'homme avoit été
mis en possession lors de sa première naissam e,
& dont la recherche pénible est le seul objet de
son cours temporel , & la première loi de sa
condamnationBien plus encore y trouvera-t-on de Tanalo-*
gie avec ce centre fécond que l'homme occupoit
pendant sa gloire, & qu'il ne connoîtra jamais
pleinement sans y rentrer.
Et vraiment, qui peut mieux que ce quarré
nous rappeller le rang éminent où l'homme fut
placé dans son origine P Ce quarré est seul <5ç
Ll 3 unique^
534 Propriétés du Chiffre universel.
unique, ainsi que la racine donc il esc le produit
& l'image; le lieu que l'homme a habité est tel
qu'on ne pourra jamais lui en comparer aucun
autre. Ce quarré mesure toute la circonférence ;
l'homme au sein de son empire embrassoit toutes
les régions de l'Univers. Ce quarré est formé de
quatre lignes; le poste de l'homme étoit marqué
par quacre lignes de communication qui s'étendoient jusqu'aux quatre points cardinaux de
l'horison. Ce quarré provient du centre & nous
est clairement indiqué par les quatre consonances musicales qui occupent précisément le milieu de la gamme, & sont les principaux agents
de toutes les beautés de l'harmonie; le trône de
l'homme écoit au centre même des Pays de sa
domination , & delà il gouvernoit les sept instruments de sa gloire, que j'ai désignés précédemment sous le nom de sept arbres , & qu'un
grand nombre sera tenté de prendre pour les
sept planètes , mais qui cependant ne sont ni
des arbres, ni des planètes.
On ne peut donc plus doucer que le quarré
en question ne soit le vrai signe de ce lieu de
délices , connu dans nos Régions sous le
nom de Paradis terrestre ; c'est-à-dire , de ce
lieu dont toutes les Nations ont eu l'idée ,
qu'elles ont représenté chacune sous des fables
& sous des allégories différentes , selon leur
sagesse , leurs lumières y ou leur aveuglement ;
&
Propriétés du Chiffre universel. 53$
& que les ingénus Géographes ont cherché
bonnement sur la Terre.
Il ne fout donc plus être étonné de l'immensité des privilèges , que nous lui avons attribués dans les différents endroits de cet Ouvrage
où nous en avons parlé ; il ne faut plus être
étonné, dis-je , que si c'est d'un seul Principe
que descendent toutes les Vérités <Sc toutes les
lumières , & que l'emblème quaternaire en soit
la plus parfaite image , cet emblème puisse
éclairer l'homme sur la science de toutes les
Natures , c'est-à-dire, sur les Loix de l'ordre
immatériel , de Tordre temporel , de Tordre
'corporel & de Tordre mixte, qui sont les quatre colonnes de Tédifice ; en un mot , il faut
convenir que celui qui pourra posséder la clef
de ce chiffre universel, ne trouvera plus rien
de caché pour lui dans tout ce qui existe , puisque ce chiffre est celui- même de l'Etre qui
produit tout, qui opère tout 6c qui embrasse
tout.
Mais quelqu'innombrabîes que siient les
avantages qui y sont attachés f & quelque
puissante que soit cette langue vraie & unique
qui y conduit , tel est , on le sait , l'état
malheureux de Thomme actuel , qu'il ne peut ,
non seulement arriver au terme, mais même faire un seul pas dans cette voie, sans
qu'une autre main que la sienne lui en
Ll 4 ouvre
53^ Clef du Chiffre universel.
ouvre l'entrée , & le soutienne dans toute
l'étendue de la carrière.
On sait aussi que cette main puissante est
cette même Cause physique , à la fois intelli*
gente & active , dont l'œil voit tout , & dont
le pouvoir soutient tout dans le temps ; or , si
ses droits sont exclusifs , comment l'homme
dans sa foiblesse & dans la privation la plus
absolue , pourroit-il , dans la Nature, se passer
seul d'un pareil appui ?
Il faut donc qu'il reconnoisse ici de nouveau
& l'existence de cette Cause, & le besoin indispensable qu'il a de son secours pour se rétablir
dans ses droits. Il sera également obligé d'avouer
que si elle peut seule satisfaire pleinement ses
désirs sur les difficultés qui l'inquiètent , le
premier & le plus utile de ses devoirs est d'abjurer sa fragile volonté , ainsi que les fausses
lueurs dont il cherche à en colorer les abus, &
de ne se reposer absolument que sur cette
Cause puissante , qui aujourd'hui est l'unique
guide qu'il ait à prendre.
Et vraiment c'est celle qui est préposée pour
réparer non seulement les maux que l'homme
a laissé faire , mais encore ceux qu'il s'est fait à
lui-même ; c'est celle qui a continuellement les
yeux ouverts sur lui, comme sur tous les autres
Etres de l'Univers , mais pour laquelle cet homme est infiniment plus précieux , puisqu'il est
de
Clef du Chiffre universel. 537
de la même Essence qu'elle , & également indestructible ; puisqu'on un mot , de tous les
Etres qui sont en correspondance avec le quarré, ils sont seuls revêtus du privilège de la
pensée, pendant que cette Nature périssable
est à leurs yeux , comme un néant & comme
un songe.
Combien sa confiance n'augmentera-t-elle
pas dans cette Cause , en qui résident tous les
pouvoirs , quand il apprendra qu'elle possède
éminemment cette langue vraie & unique qu'il
a oublié , & qu'il est obligé aujourd'hui de
rappeller péniblement à sa mémoire ; quand il
saura qu'il ne peut sans cette Cause en connoître le premier élément , & sur-tout quand il
verra qu'elle habite & gouverne souverainement
ce quarré fécond , hors duquel l'homme ne
trouvera jamais ni le repos ni la Vérité.
Alors il ne doutera plus qu'en s'approchant
d'elle , il ne s'approche de la seule & vraie lumière qu'il ait à attendre , & qu'il ne trouve
avec elle non seulement routes les connoissan-*
ces dont nous avons traité , mais bien plus encore la science de lui-même, puisque cette
Cause , quoique tenant à la source de tous Us
nombres , s'annonce néanmoins par-tout spécialement par le nombre de ce quarré , qui est
en même temps le nombre de £ homme.
Que ne puis-je déposer ici le voile dont je
me
538 Clef du Chiffre universel.
me couvre , & prononcer le Nom de cette
Cause bienfaisante, la force & l'excellence
même, sur laquelle je voudrois pouvoir fixer les
yeux de tout l'Univers ! mais , quoique cet
Erre ineffable, la clef de la Nature , l'amour &
la joie des simples, le flambeau des Sages, &
même le secret appui des aveugles , ne cesse de
soutenir l'homme dans tous ses pas , comme il
soutient & dirige tous les actes de l'Univers ,
cependant le Nom qui le feroit le mieux concoure, suffiroit, si je le proférois , pour que le
plus grand nombre dédaignât d'ajouter foi à
ses vertus & se défiât de toute ma doctrine ;
ainsi le désigner plus clairement , ce seroit
éloigner le but que j'aurois de le faire honorer.
Je préfère donc de m'en reposer sur la pénétration de mes Lecteurs. Très-persuadé que
malgré les enveloppes donc j'ai couvert la Vérité , les hommes intelligents pourront la comprendre , que les hommes vrais pourront la
goûter , & même que les hommes corrompus
ne pourront au moins s'empêcher de la sentir ,
parce que tous les hommes sont des C-H-R.
Te£ est le précis des réflexions que je me suis
proposé de présenter aux hommes. Si mes
engagements ne m'eussent retenu, j'aurois pu
sans doute parcourir un champ bien plus étendu. Néanmoins, dans le peu que j'ai osé leur
dire,
Conclusion. 539
dire, je me flatte de ne leur avoir offert que
ce qu'ils sentiront tous en eux-mêmes, lorsqu'ils
voudront y chercher avec courage, & se défendre
à la fois d'une crédulité aveugle & de la précipitation dans leurs jugements, deux vices qui
mènent également à l'ignorance & à l'erreur.
Dès lors , quand je n'aurois pas ma propre
conviction pour preuve, je croirois toujours les
avoir rappelle à leur Principe & à la Vérité.
En effet, ce ne sera jamais tromper l'homme,
que de lui représenter avec force, quelle est sa
privation & sa misère , tant qu'il est lié aux
choses passagères & sensibles ; & de lui montrer que parmi cette multitude d'Etres qui l'environnent, il n'y a que lui & son guide qui
jouissent du privilège de la pensée.
S'il veut s'en convaincre , qu'il consulte dans
cette classe sensible, tout ce qu'il apperçoit autour de lui ; qu'il demande aux Eléments pourquoi, tout ennemis qu'ils sont, ils se trouvent
ainsi rassemblés pour la formation & l'existence des Corps ; qu'il demande à la Plante
pourquoi elle végète ; & à l'Animal , pourquoi
il erre sur cette surface ; qu'il demande même
aux Astres pourquoi ils éclairent & pourquoi,
depuis leur existence , ils n'ont pas cessé un
seul instant de suivre leur cours.
Tous ces Etres sourds à la voix qui les interrogera , continueront de faire chacun leur œuvre
540 Conclusion.
vre en silence, mais ils ne rendront aucune satisfaction aux désirs de l'homme, parce que leurs
faits muets ne parlant qu'à ses yeux corporels,
n'apprendront rien à son intelligence.
Bien plus , que l'homme demande a ce qui
est infiniment plus voisin de lui-même, je veux
dire , à cette enveloppe corporelle qu'il porte
péniblement avec lui ; qu'il lui demande , dis-je,
pourquoi elle se trouve jointe a un Etre avec
lequel, suivant les Loix qui le constituent,
elle est si incompatible. .Cette aveugle forme
n'éclaircira pas mieux ce nouveau doute , &
laissera encore l'homme dans l'incertitude.
Est-il donc un état plus à charge, & en même
temps plus humiliant , que d'être relégué dans
une Région où tous les Etres qui l'habitent, sont
autant d'étrangers pour nous ? Où le langage
que nous leur parlons ne peut pas en être entendu ; où enfin > l'homme étant enchaîné malgré lui a un corps qui n'a rien de plus que toutes les autres productions de la Nature, traîne
par-tout un Etre avec lequel il ne peut pas converser?
Ainsi, malgré la grandeur & la beauté de tous
ces ouvrages de la Nature, parmi lesquels nous
sommes placés, dès qu'ils ne peuvent ni nous comprendre, ni nous parler, il est certain que nous
sommes au milieu d'eux comme dans un désert.
Si les Observateurs eussent été persuadés de
ces
Conclusion. 5 4 1
ces vérités, ils n'auroient donc pas cherché dans
cette Nature corporelle, des explications & des
solutions qu'elle ne peut jamais leur donner;
ils n'auroient pas non plus cherché dans l'homme actuel le vrai modèle de ce qu'il devroic
être , puisqu'il est si horriblement défiguré ;
ni à expliquer l'auteur des choses par ses productions matérielles dont l'existence & les Loix
étant dépendantes , ne peuvent rien faire connoître de celui qui a tout en soi.
Leur annoncer alors que la voie qu'ils ont
prise met elle-même le premier obstacle à leurs
progrès, & les éloigne entièrement de la route
des découvertes , c'est leur dire une vérité dont
ils conviendront facilement, quand ils voudront
la considérer.
En même temps , puisqu'ils ne peuvent nier
qu'ils n'aient une faculté intelligente , n'est-ce
pas leur parler le langage de leur raison même,
que de leur dire qu'ils sont faits pour tout connoître & tout embrasser; puisqu'une faculté de
cette classe ne seroit pas aussi noble que nous
le sentons , si parmi les choses passagères, il y
en avoit qui fussent au dessus d'elle; & puisque
les efforts continuels des hommes tendent comme par un mouvement naturel, à les délivrer des
entraves importunes de l'ignorance , & à les
rapprocher de la Science, comme d'un domaine
qui leur esc propre.
S'ils
5 4 1 Conclusion.
S'ils ont si peu à s'applaudir de leurs succès,
ce n'est donc plus à la foiblesse de leur nature,
ni à la borne de leurs facultés qu'ils doivent l'attribuer, mais uniquement à la fausse route qu'ils
prennent pour arriver au but , & parce qu'ils
n'observent pas avec assez d'attention que chaque classe ayant sa mesure & sa Loi, c'est aux
sens à juger dtes choses sensibles, parce que tant
qu'elles ne se font pas sentir au corps, elles ne
sont rien ; mais que c'est à l'intelligence à juger
des choses intellectuelles auxquelles les sens ne
peuvent rien connoitre; & que vouloir ainsi appliquer à Tune de ces classes, les Loix, & la mesure de l'autre , c'est aller évidemment contre
l'ordre dicté par la nature même des choses,
& par conséquent s'écarter du seul moyen qu'il
y eût pour en discerner la vérité.
J'ai donc pu croire n'offrir à mes semblables
que des Vérités faciles à appercevoir , en leur
disant que ce qu'ils cherchent n'est que dans la
centre, que par cette raison, tant qu'ils ne feront
que parcourir la circonférence, ils ne trouveront
rien, & que ce centre qui doit £tre unique dans
chaque Etre , nous étoit indiqué par ce quarré
universel qui se montre dans tout ce qui existe,
& se trouve écrit par-tout en caractères ineffaçables.
Si je ne leur ai fait connoître que quelquesuns des moyens de lire dans ce centre fécond ,
qui
Conclusion. 543
qui est le seul Principe de la lumière , c'est
qu'indépendamment de mes obligations , c'eût
été leur nuire que de me dévoiler davantage; car
très-certainement ils ne m'auroient pas cru ; c'est
donc , comme je me le suis promis, à leur propre expérience que je les rappelle , & jamais ,
comme homme , je n'ai prétendu avoiif d'autres
droits.
Mais quelque peu nombreux que soient les
moyens dont je leur ai donnné des idées, & les
pas que je leur ai fait faire dans la carrière,
ils ne pourront manquer d'y prendre quelque
confiance , en voyant l'étendue qu'elle a découvert à leurs yeux , & l'application que nous en
avons faite sur un si grand nombre d'objets
différents.
Car je ne présume pas que ce champ , par
cette raison qu'il esc infiniment vaste , puisse
leur paraître impraticable , & il seroit contraire
à toutes les Loix de la Vérité, de prétendre que
ce fût la multitude & la diversité des objets qui
fût interdite à la connoissance de l'homme.
Non , si l'homme est né dans le centre , il n'est
rien qu'il ne puisse voir , rien qu'il ne puisse
embrasser; au contraire, la seule faute qu'il
puisse commettre , c'est d'isoler & de démembrer quelques parties de la science , parce
qu'alors c'est attaquer directement son Principe , en ce que c'est diviser l'Unité.
Et
544 Conclusion.
Et dans ce sens , que mes Lecteurs décident
entre cette marche & la mienne ; puisque ,
malgré la variété prodigieuse des points qui
m'ont occupés , j'unis tout & ne fais qu'une
Science , au lieu que les Observateurs en font
mille , & que chaque question parmi eux devient l'objet d'une doctrine & d'une étude à
part.
Je n'ai pas besoin non plus de leur faire remarquer qu'après toutes les observations que je
leur ai présentées sur les différentes sciences humaines , ils doivent m'en supposer au moins les
premières notions ; ils peuvent en outre , d'après
la réserve marquée qui règne dans cet écrit ,
& d'après les voiles qui y sont répandus , présumer que probablement j'aurois plus à leur
dire que ce qu'ils y ont vu , & plus que ce qui
est connu généralement parmi eux.
Cependant, loin de les mépriser , en considérant l'obscurité où ils sont encore , tous mes
vœux tendent à les en voir sortir pour porter
leurs pas vers des sentiers plus lumineux que
ceux où ils rampent.
De même aussi , quoique j'aie eu le bonheur
d'avoir été conduit plus loin qu'eux , dans la
carrière de la Vérité ; loin de m'en enorgueillir , & de croire que je sache quelque chose ,
je leur avoue hautement mon ignorance, &
pour prévenir leurs soupçons sur la sincérité
de
Conclusion. 545
de cet aveu , j'ajouterai qu'il me seroit impossible de m'abuser moi-même là-dessus , car j'ai
la preuve que je ne sais rien.
Voilà pourquoi je me suis annoncé si souvent , comme ne prétendant pas les mener jusqu'au terme ; c'est assez pour moi de les avoir
en quelque sorte forcés de convenir que la marche aveugle des sciences humaines les approche bien moins encore du but auquel ils tendent , puisqu'elle les conduit à douter même
qu'il y en ait un.
Je les oblige par-là à s'avouer qu'en destituant les sciences , du seul Principe qui les
dirige , & dont par elles-mêmes elles sont inséparables , loin de s'éclairer , ils ne font que
s'enfoncer dans la plus affreuse ignorance, &
que c'est uniquement pour avoir éloigné ce
Principe , que les Observateurs cherchent partout laborieusement, & qu'ils ne sont pres«
que jamais d'accord.
C'est donc assez , je le répète , de leur avoir
découvert aujourd'hui le nœud des difficultés
qui les arrêtent : dans l'avenir la Vérité ré?
pandra plus abondamment ses rayons , & elle
reprendra dans son temps, l'empire que les vaines sciences lui disputent aujourd'hui.
Pour moi, trop peu digne de la contempler ,
j'ai dû borner mes efforts à faire sentir qu'elle
existe 7 & que l'homme , malgré sa misère >
M m pourrok
I
^ 4 6 Conclusion.
pourroit s'en convaincre tous les jours de, sa
vie , s'il régloit mieux sa volonté. Je croirois
donc jouir de la récompense la plus délicieuse,
si chacun, après m'avoir lu , se disoit dans le
secret de son cœur , il y a une Vérité , mais
je peux m3 adresser mieux quà des hommes , pour
la connoître.
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