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JOSÊPHIN PÉLADAN LA DECADENCE LATINE (Ethopée)
V. -ISTAR
PARIS. — DENTU, 3, Place de Valois.
LA DÉCADENCE LATINE
ÉTHOPÉE
CINQUIÈME ROMAN
ISTAR
L'ŒUVRE PËLADANE
La Décadence latine (Ethopée)
I. Le Vice suprême (1884)^ IL Curieuse (i885). IlL L'initiation sentimentale (1886).
IV. A Cœur perdu (1887).
V. ISTAR (1888)
VL La Victoire du mari (I889).
VIT. Cœur en peine (1890). Vin. L'Androgyne (1890).
IX. La Gynandre (1891).
X. Le Panthée (1891). XL Typhonîa (1892). Xll Le dernier Bourbon.
PROCHAINEMENT
XIIL La Lamentation d'iLov.
XIV. La Vertu suprême.
LA QUESTE DU GRAAL
Proses choisies des dix premiers romans avec 10 compositions et un portrait de Séon : 3 fr. 3o.
Oraison funèbre du docteur Adrien Peladan
Oraison funèbre du chevalier Adrien Peladan , . . .
La Décadence esthétique (Hiérophanie)
I fr. 5o I 5o
à IV. L'Esthétiqueau Salon de I881-84.
(ï voL in-8°7 5 o, premier tome de fart ochloc?'atique, avec portrait. FÉLICIEN Rops (épuisé). L'Esthétique au Salon
de 1884 (L'Artiste) Les Musées de province. La Seconde Renaissance française et SON Savonarole. Les Musées d'Europe, d'après la collection Braun, Le Procédé de Manet. Gustave Courbet. L'Esthétiqueau Salon dei885.
V.
VI,
VII. VIII
IXo
X. XL XII
XIII.
L'Art mystique et la critique contemporaine.
XIV. Le Matérialisme dans l'Art.
XV-XVI. Le Salon de Peladan, 1 886-1 887 (Dalou)
XVII. La Salon de Peladan, 1889.
XVIIL Le Grand Œuvre d'après Léonard deVinci.
XIX . Les deux Salons de 1890 avec trois mandements de la RfC (Dentu),
XX Les deux Salons de
1891.
XXI. Les deux Salons de 1892.
(Introduction à l'histoire des peintres de toutes les écoles, depuis les origines jusqu'à la Renaissance, avec reproduction de leurs chefs-d'œuvre et pinacographie spéciale, in-4°, format du Charles Blanc; Parus: L'Orca^na elV Angelico 5 francs. — Rembrandt 1881 (épuisé).
L'ART idéaliste & MYSTIQUE
Doctrine de la Rose f Croix, i vol. in- 18.
Amphithéâtre des sciences mortes
l. Comment on devient mage (éthique), in-8° 1891. lï. Comment on devient fée (érotique), in-8" 1892. m. Comment on devient artiste (pour l'ouverture du second Salon de la R t C).
Constitutions de l'ordre de la Rose f Croix du Temple. . i fr. » Théâtre (Œstrie)
Le Prince de Byzance (refusé à l'Odéon et à la Comédie-Française),
Le Sar Mérodack (tragédie en nuatre actes).
Le fils des étoiles; en 3 actes (représentée à la Rose f Croix.)
La Rose Croix, mystère en 3 actes.
Le Mystère du Graal, en 5 actes.
JOSËPHIN PÉLADAN LÂ DÉCADENCE LATINE (Éthopée)
V. -I STAR
PARIS. — .DENTU, 3, Place de Valois.
AU COMTB
LÉONCE DE LARMANDIK
Mon cher Amt,
Vous rriavez dédié Excelsior; je vous rends ici le salut des pairs, que Vos ancêtres faisaient avec une épée et que Vous faites avec une œuvre.
Né Kçatria, c est-à-dire de la deuxième caste des guerriers et des rois, Vous avez, dépassant Votre nom, — œuvré de Vesprit ;et,dans ce faubourg SaintGermain qui descend et s'obscure, — Vown montez.
Il est décoratif d'être né Kçatria, surÈôut si en apprenant on na rien oublié^ — comme Vous qui, devenu écrivain, restez gentilhomme.
Votre héros, Jacques de Mérigue, représente-t-il pas Votre propre évertuement pour le trône et V autel? Vous avez dû éprouver cette ingratitude bourbonnienne, commune à tous les chefs conservateurs, etmériter d'eux la même note que le chevalier Adrien Péladan, mon père : trop de zèle... à écarter....
Là encore, le Kçatria a paru, quand la canaille n'écoutait plus et ruait; Vos poings ont vaflu Vos syllogismes.
Je trouve original, mon cher Comte, ^ue vous puis^^
Dédicace
siez à la fois métâphyst(£uer à la Duns Scott et assommer un rustre^
Homme à^aciion — quel geste ferez-voiis r — en ce Bicètre luthéro-maçonnique où Von joue les domestiques^ moins la gaieté et les saltimbanques^ moins Vesprit sous couleur de République Française,
En Languedoc^ P^y^ féroce^ il y a un moment aux courses de taureaux celui de la fin, où le nerviy le voyou, le calicot, le souteneur, c est-à-dire le public même, envahit à la fois Varene et Vestrade, épandant sa hurlante vulgarité,
La France en est à ce moment qui s'appelle demain autant qu'aujourd'hui.
Vous étonnerez un jour, mon cher Comte, la parlotte du quai d'Orsay de Votre éloquence; mais, en dignité, peut-on représenter ce rien, les monarchistes, parmi ces néants, les élus du Caliban français, sans déchoir, ô Kçatria? Car V amour a mis dans Vos veines du sang royal de France; un double bast bourbonne Votre blason, illustré de l'Armandus, ce chevalier armé de toutes pièces, ce Larmandus au mariage duquel signait Jeanne d'Albret, et que la voix populaire caractérisait ainsi : « Fi de la brette, dré de la quête, »
Dre de la penne aussi : Vaile des chimères palpite, dans Errant, poésie de goéland qui salue d'un cri lyrique au passage les stations héroïques de VOc^ cident; le Sang de TAme, la Tramée de sang et Les Phares, sont d'un vrai poète à la technie sévère. CeDédicace
XI
pendant le romancier apporte encore plus de neuf et Vous-même devez voir là V œuvre préférée et préférable.
Monsieur le Vidame, cette suite aux Ménages de garçons, encadrée de réelle ruralité; Patricienne, profonde étude de l'orgueil de race aux prises avec la passion; Excelsior, ce passionnant tableau d'un début dans la vie, par les voies légitimistes et nobiliaires; et Reptile et Montorgueil, que Vos seuls amis encore connaissent, j'en soulignerai les rares mérites dans la préface de Pur-Sang.
Dès l'instant, je salue en Vous le plus dramatique des psychologues et le seul qui peignez d'après nature ce faubourg Saint-Germain, que j^ai longtemps cru une invention de notre pape Honorius Vunique et une prédilection imaginative du Connétable, du grand J, B, d'Aurévilly.
On est de la maison dont on fait les œuvres, et le nom ne vaut qu'à la façon dont on le porte.
Toutefois il y a un idéal dans les noms, faits d'histoire ou de légende; et respectable à côté de la fortune qui nest qu'un fait; seulement cette parure du passé ne devrait plus être portée que par les femmes.
Je crois à la grande dame, autant que je nie le grand seigneur, malgré Votre avis pour moi si notable.
Cet adorable abstrait Que symbolise le mot prinXII
Dédicace
cesse est si nécessaire et Vesthétique que nous devons y croire^ quoiqu'il n'y ait qu'une race et qu'une patrie^ la Lumière; mais elle nous arrive par un angle de réfraction qui est V hérédité.
Je croise donc ici avec nos mains, nos plumes; la vôtre faite d'un éclat de Durandal^ la mienne d'un débris de la verge Aaronique, en compagnon d' œuvres y avec cette solennité écrite que j'aime à mettre comme une consécration et un serment sur mes amitiés,
JosÉPHiN PÉLADAN Ba"^uth dé Franco nie.
ECTHÈSE
Le quatrième roman de la Décadence Latine, dont trois cents exemplaires furent servis à la presse, n'a pas donné lieu à un seul article parisien.
Ce silence n'intéresse que Tauteur et l'éditeur.
A Cœur perdu s'est écoulé à plusieurs milliers.
Cette vente intéresse tout observateur.
Malgré le veto du Consistoire protestant, communiqué par note au Temps , aux Débats^ à la Revue Bleue;
Malgré le vœu des loges maçonniques, l'index de la Nonciature et le Vade rétro du Boulevard ;
Malgré un ostracisme où se donnent la main l'athée et le dévot;
M. Joséphin Péladan est un auteur qui se vend. La conspiration du silence peut donc être conjurée autrement que par les révérences et les servilismes du cinq à sept de la terrasse.
La vente d'un tome III, car on peut bien l'avouer maintenant, Curieuse^ V Initiation sentimentale et A Cœur perdu ne sont que trois parties d'un même livre, les trois actes des trois mêmes héros — la vente d'un roman en trois volumes qui dépasse le septième mille, est-ce pas la démonstration, qu'il y a un salut littéraire hors du Figaro ?
L'auteur à'Istar, ne conteste aux journalistes ni le talent,
•XIV ; Ecthèse
ni même le culte esthétique du talent : il comprend que la vie ou le vice force la plupart à la copie, quand ils rêvent de l'œuvre et enfin quoi de plus naturel de réserver ses coups d'épaules à ses amis.
Ici donc, ni dépit, ni reproche; cependant certaines animosités étonneront toujours un écrivain resté si en dehors des dîmes littéraires, qu'il paye sa place m Salon, au théâtre et au chemin de fer.
Oh ! là sotte aventure de passer pour l'obligé de gens auxquels on ne doit rien ! Quelque critique en peine de matière critiquable pourrait découvrir M. Joséphin Péladan, un de ces matins. Or l'éthopoéte veut garder le bénéfice de sa mauvaise fortune, et montrer que la conspiration du silence n'a point d'effet parce que la parole de ceux qui se taisent n'a plus de portée.
Où est le bélître assez nîmois pour croire que cette Suissesse, la Revue des Deux Mondes, exprime le mouvement littéraire ou bien que le Figaro a jamais des opinions gratuites ?
L'institution cynique de Villemessant a perdu à jamais l'oreille, même asinelle; le Figaro n'est rien qu'un bon placement financier, et une mauvaise habitude très répandue.
Serait-ce se vanter de professer l'aristocratie de l'écrivain qui ne fait que des livres ? trop plaire ou trop vite décèle peut-être une certaine vulgarité? Eclabousser de jeunes et belles gloires, en prétendant que le public n'accepte jamais tout de suite, ni le neuf ni le vif? Nôrî, le pubHc du livre aujourd'hui mérite plus d'estime que la Critique; il s'est émancipé du journal : Et en ce simple énoncé il y a un bien grand soufflet aux Aristarques.
Ecthèse
XV
I D'un auteur dont on parle beaucoup et bien :
« Il a des amis dans la presse. »
D'un autre dont on ne parle pas ou mal :
« Il n'a pas d'amis dans la presse. »
Voilà tout ce que pense le lettré ou le simple liseur.
Aux jeunes, à ceux de demain qui n'ont pas encore baisé la fesse du Bouc, il faut dire qu'une fortune littéraire se fonde, sans le paranymphe Wolf, Sarcey, Pontmartin : le journalisme ne donne que de l'argent et de la vogue.
Pour dispenser l'estime publique, il faudrait l'avoir soimême : Quintilien appelle ce cas, l'absence de mœurs oratoires.
Qu'on ne s'y méprenne pas, méchamment. L'auteur du Vice suprême prétend avoir prouvé, par son œuvre et au point de vue de librairie :
Qu'on peut fort bien se passer d'articles et arriver au même résultat de notoriété;
Qu'on peut fort bien se moquer des sentiments du public et lui imposer sa chimère.
La plus haute indépendance ne dénie pas tout succès; et la Décadence latine gardera dans l'histoire littéraire le mérite d'avoir exemplairement démontré qu'il est aisé de se passer de la presse, et profitable de mépriser le goût du jour.
Puisse cette, ecthèse être entendue comme elle est faite, en fraternelle exhortation aux écrivains à venir de ne concessionner rien; un Verbe porte en lui la force de rompre tous les silences.
Frère que je ne connais pas et qui te prépares dans l'ombre
XVI
Ecthèse
au souffrant apostolat orphique, qui viendras demain peutêtre chercher un écho aux musiques que Dieu a mises en toi pour endormir l'inquiétude des grands cœurs, — ne te prostitue pas, Frère! C'est inutile.
Quand tu passeras devant le 26 de la rue Drouot, devant le 21 de la rue de l'Université, comme devant l'Élysée et l'Académie, enfonce ton chapeau de peur que tu ne semblés saluer ces mauvais lieux.
Comme les Kaldéens celohites qui suivaient de l'esprit le troupeau des étoiles, meneux idéal, pousse tes chimères droit sur la foule, et ne t'inquiète pas des agents de publicité, et des entrepreneurs de vogue.
Moque-toi, mon Frère^ de tous les Consistoires, fondés par Luther ou Villemessant, le citoyen Rousseau ou l'Auvergnat Buloz. Moque-toi des francs-maçons qui ne savent pas l'aleph du symbole qu'ils profanent; et surtout apprends de ton aîné en efforts et en résultats que tout ce qui est collectif est fémini» — et veut être violé.
Vis comme tu pourras; mais ton œuvre, fais-la fière; ne mens jamais : marche sur le préjugé à mon instar, car je nie en ce livre le sentiment natal comme j'ai blessé d'humanisme le concept étroit de la nationalité.
Sois catholique avant tout, en tout et par dessus tout. Le catholicisme est la vérité : mais si tu entends absoùdre rinquisition ou excommunier Balzac, siffle, même à NotreDame.
Sois Français, parce que le français est une langue divine, la plus belle qui ait été écrite ; mais crois bien que les canons de Bonaparte ne la parlaient pas.
Ecthèse
XVII
Sois Parisien : les hommes sont moins méchants et les femmes moins nulles en la ville bénie, seconde ville sainte, où ridée dit sa messe, où la Forme aurorise.
Ne laisse pas calomnier Paris par la Province, ce cloaque de fiel, de cruauté et d'ineptie, où ruminent des buffles, où sifflent des vipères pour toute humanité.
Méprise tout ce qui s'obtient sans génie ; tout ce qu'un Rothschild peut avoir, des filles et l'Institut , laisse-le et vois quels ors résistent à l'or vulgaire: la Gloire et l'Amour.
La vraie Gloire, les pairs seuls la donnent et ceux-là commenceraient à te mépriser le jour où tu aurais le sufirage de MM. Wolf, Sarcey et Pontmartin.
Le véritable Amour, c'est l'écho sentimental qpi te répondra des Fiords aux Altaï. C'est le cœur qui battrâ pour l'idéal que tu incarnes.
Clame le Chant royal des Œlohites, et tu seras reconnu. .
Sonne la marche Atlante, et tu seras entendu.
Ton devoir, c'est la consolation idéale : berce de tes imaginations splendides les nobles douleurs.
Ton devoir, c'est le rappel au divin : relève et incite tous ceux qui ont la flamme sainte; qu'elle se rallume à ton souffle, et derrière toi, comme un héros, tu Msseras de la lumière où d'autres s'igniseront.
Ta récompense, mon Frère, ne la cherche pas autre que la rencontre de tes frères et de tes sœurs.
Une œuvre est un cri jeté à des cœurs inconnus; ces cœurs battront et tu retrouveras ta famille spirituelle — ta tribu cérébrale éparse à travers Thumanité,
xvni
Ecthèse
Je t'ai dit les ors vraiment beaux : l'Amour et la Gloire : ne les prends pas pour bat mais en viatiques; ce sont des coupes splendides pour tes harassements; rien de plus.
Au-dessus du laurier, il y a le nimbe : au-dessus de l'Amour, il y a la Charité; et toute chose ne vaut que par réverbération de Dieu.
j. p.
Château de Parisis, à Bruyères^ 3 juin 1888.
PROLOGUE
LA DÉCADENCE LATINE V
ISTAR
PROLOGUE
13N ROMAN IMPOSSIBLE
JÎSergal, brusquement entré, criait à Saïgas :
— Je te viens annoncer une résolution...
— Extrême! Tu descends dans la politique, dans le gouvernement?
— Oh ! pas si bas !
— Tu montes dans les ordres?
— Pas si haut !
— Tu te maries ?
— Pas si lourd!
— Tu vas au pôle Nord?
— Plus loin !
— J'y suis! ïu vas en province, en Barbarie, et dans quel district?
— Le pire r
ISTAR
Istar
— Le Languedoc, alors?
— Sais-tu pas que même est la patrie de Guignol, de Ballanche et de Nergal.
— Lyonnais? Toi, avec un nom oriental, une tête florentine et des œuvres d'humaniste ! Croirais-tu aux extraits de naissance : Dupont de l'Eure, Martin de Tours... des valets du suffrage universel, soit! mais Nergal du Rhône et Saïgas de la Durance, billevesée, Nergal du Tigre et Saïgas du Tibre, oui!...
Tout homme est du 'pays de son intelligence^ Lamartine dixit. Toi, compatriote de ceux qui s'incarnent dans une pratique religieuse presque hindoue et s© blasonnent par « deux et deux font quatre, pose zéro et retiens tout! » Je serais donc concitoyen de ces bouches étamées par l'ayoli, nominatrices de la Marseillaise, ce chant de la canaille devenu le chant national de la France athée.... Aurais-tu à recueillir un héritage?... cela excuserait.
— Peut-être, — fit Nergal se couchant à demi sur une dormeuse. Balzac n'a pas fait la grande ville de province, le Bordeaux du Contrat de mariage, une toile de fond, simplement,...
— Lyon n'arrive ici qu'en sa qualification de seconde ville de France ? Vois comme les mots nous vengent, leur statistique ne dit pas population mais agglomération.
— La propagation de la Foi a pris essor de Fourviêres, Saïgas!...
— En banque, au rang des fortunes assises, c'est la première des cités, Nergal!...
Istar
Un moment ils regardèrent leur fumée, béatement.
— Avoue-donc ce qui te meut, mystérieux romancier ?
-— Un sentiment de -justice à faire, — s'écria l'interpellé avec une chaleur de voix subite — je veux voir de mes yeux de cérébral, ce pays si voisin de topographie, moralement polaire d'où s'évade comme d'une prison le vivant, où dépérit et meurt toute beauté qu'on y transplante.
— Nil est in intellectu quod... Roger Bacon, de' 'amitié inquisitoriale je.,.
— La sensation, blasphémateur des idées innées, date de quelques jours. Je venais d'env^agonner un ami à la gare de Lyon, et fumant sur le quai, je pensais que la Chine fera un jour des locomotives gringonnées; j'évoquais un train combiné en Léviathan, quand j'aperçus à la portière d'un coupé, les yeux noyés et mordant son mouchoir, une adorable femme. La douleur de Têtre beau m'apitoie invinciblement; je me souviens d'avoir été débonnaire par respect d'une splendeur physique, merveilleuse gaine de l'âme la plus noire. Je vais droit à ma larmoyeuse, avec cette onction que tu me connais et qu'envierait un prêtre.
— Que laissez-vous donc ici?...
— Paris m'a pris le cœur!
Les larmes l'étouffèrent ; elle se rejeta dans le w^agon où j'aperçus une quelconque silhouette maritale.
Istar
Depuis, je vois toujours cette femme belle, riche, vertueuse, élégante en son chef-lieu, se désespérer du retour. Quelle vie allait-elle reprendre? Quel supplice le monstre provincial invente-t-il pour les Angéliques? Un Roger s'est éveillé en moi.
— Lohengrin, tu vas délivrer cette Eisa.
— Non, Saïgas, si je vis ingénument, ma pensée a l'expérience d'un centenaire; on piétine une guivre; nul Persée ne délivre des situations sociales. Cette Andromède que je ne puis oublier, m'allégorise le martyre d'une Nergal; et tu sais les devoirs ressortissant de ma doctrine des deux races : Tune née de la terre, et acharnée contre Fautre tombée du ciel.
La désespérée de la gare de Lyon m'a éveillé le cœur au penser de ce qu'on fait souffrir là-bas à celles de mon sang, à mes sœurs; de là mon dessein littérairement inquisitorial. Ouvre à clins d'yeux et de souvenir tous les romans d'un cabinet de lecture; dépouille ces documentations fausses, tu arrives à cette proposition : Paris spirituel et pervers; la province bête et bonne.
Eh bien! je ne crois pas à la bonté de ce pays où les femmes ne reviennent qu'avec l'angoisse d'une Iphigénie. Je verrai comme le lephté provincial immole ses plus belles filles sur l'autel de l'hypocrisie cantonale.... Avant d'être le commissaire général des expositions et monsieur l'inspecteur, tu as vécu hors Paris et cependant en France, donne-moi une vue psychique, à vol d'analyste....
Jstar
— La route de la province c'est, pour l'intellectuel, le sentier de la guerre. A Lyon, on mettra les jeunes filles dans les armoires avec les cafards, cette population seconde, de peur que ta seule vue ne les déflore. A Nîmes, quand on veut désigner un chenapan, banqueroutier, souteneur ou assassin, on dit invariablement « c'est un artiste ». Au Nord comme au Midi, l'homme d'imagination jouit d'une considération .intermédiaire entre celles du leno et de la garce. Qu'un bélître fasse une brochure sur un diis manïbus trouvé par les raccommodeurs de tuyaux de gaz, on i'académise, on le décore : c'est un savant. Publie vingt romans, aie le prestige de d'Aurevilly : on apprendra aux chiens à te mordre quand tu passes.
Le provincial ne se civilise jamais : dans la bedaine on propriétaire, il loge l'âme rudimentaire d'un barbare. Involontairement, tu déranges son peu d'idées; et trop sceptique pour croire à la supériorité morale d'un dissemblable, ne t'admirant pas il te méprisera. Oui, ton lecteur de province, mon pauvre Nergal, ton lecteur lettré qui t'achète en première éditiop et sur grand papier, qui se plaît à tes imaginations, juge la littérature une sorte de prostitution supérieure. Tes pensées, tes passions, tes rêves, lui sont le texte que vignettent les filles. Pour lui, tu es un prostitué sentimental; et à 3 fr. 50. il achète du romanesque comme du lubrique à un louis. Voilà pour l'auteurl; quant à l'homme, si tu n'as ni cheveux longs ni gilets de brocart,que tu marches, parles et t'habilles comme
Istar
un clerc d'avoué, peut-être obtiendras-tu ce suffrage : « On ne dirait vraiment pas qu'il est écrivain ». Mais avec ton air fatal tu hérisseras le bourgeois départemental jusqu'à la haine. Comment! non satisfait d'avoir volé quelquefois dans les journaux la place de Bornibus, de Menier, de Jaluzot, tu oses une allure à toi, une véture à toi, un parler à toi ; et les immortels principes de 89, et le maçonnisme gorétique de l'égalité et le niveau de l'extériorité... autantde dieux lares que tu viens bafouer jusqu'en leur sacellum!
I — Saïgas, tu parles du Daumier : quelques-uns de nous ont osé l'expédition provinciale sans rapporter une relation aussi noire.
— Tu as le temps de m'écouter?
— Encore une heure, au moins.
— Eh bien! je vais te prophétiser avec détail, ton voyage dans la France barbare.
« La femme ordinaire vaut mieux mille fois que riiomme ordinaire ; ce théorème n'a pas besoin de démonstration: toujours une levure de curiosité Femxpêche de s'abrutir tout à fait, même sous la pression d'un entourage où les amants sont inexcusables et justement inexcusés puisqu'ils sont exactement semblables aux maris.
On t'a lu, et on voudra te voir, te questionner; tu es prestigieux à la façon d'un phénomène; et plus la j ville sera dévote, plus il te faudra laisser croire à tes ! vices infernaux. Ne va pas t'illusionner et croire que
Istar
tu remues ces cœurs! Non! C'est ta célébrité double qui les charme.
Ton nom leur paraîtra sonore parce qu'il est presque officiel; elles t'entoureront parce que tu dégages un parfum de choses défendues. Qu'estce le ^diable, pour une dévote ? une odeur de soufre, pied fourchu, corne et queue, et poil roussi. Même-- ment l'écrivain pour la provinciale, c'est un parangon du péché : « Comment est fait c^ damné qui fricasse sa vie dans les poêlons de l'enfer! » Car on se figure là-bas, que nous n'écrivons qu'ivre s-morts et sur le dos nu d'une drôlesse, appuyant en outre chacun de nos coudes à un sein palpitant. Prends-y garde, l'écrivain en soirée est un artiste en représentation : on te fera lire de ton œuvre, ou dans les mains, si l'on ne te prie pas de tirer les cartes ou de magnétiser la femme de chambre. Essaye de rester silencieux et à l'écart, de causer intimement avec quelqu'un ou. quelqu'une, vite, la dame du lieu t'agrippera et, te ramenant au milieu du salon, gouvernera la conversation de telle sorte, que tu finisses par conférencier.
Tu les émeus, tu les amuses, tu flattes leur vanité; ils t'accueillent donc bien. Cependant, n'attribue ni à ta renommée d'écrivain ou de débauché, ni à ton art d'amuser, cette douce patte de velours que te fait la province. On a peur de toi, une peur folle : si tu allais hre dans leur âme, voir dans leur vie, et étaler ces deux boues dans une œuvre! La province
Istar
se méfie de ton œil comme d'un objectif braqué sur elle et sa bouche est en cœur, à tout hasard.
En vertu de ce proverbe : « deux sécurités valent mieux qu'une », on te mettra en présence de Içi seule femme qui puisse t'inspirer quelque chose de profond : sans hésitation à la choisir. Dès longtemps celle-là, qu'elles envient et haïssent, dont la supériorité les écràse, elles la tiennent pour différente d'elles et, par conséquent semblable à toi, sororale pour toi. Admire cette prudence plus forte que l'envie et qui t'amène celle que tu aimeras : bouclier vivant pour toute la ville, au cas où tu la voudrais traîner, cette bonne ville, aux gémonies d'une ressemblante peinture.
Saïgas alluma un cigare et reprit :
— Tu as passé un mois ou deux à t'exhiber, tu as donné la comédie de ton aspect, de ton esprit. On t'a applaudi; va-t'en avec ces lauriers et ne reviens pas. Oh ! ne reviens pas, tu ne reconnaîtrais plus ni les mœurs ni les êtres. Dès que le rapide t'emmène, ils brûlent, partout où tu as passéj le sucre de leur àme doucereuse. On se souvient de t'avoîr reçu com.me d'une charmante mauvaise action; les notaires et les commerçants se sont un peu encanaillés avec toi, mais bah! le maçonnisme l'exigeait. Encore une fois, la province est sauve, et tu retourneras à Paris avec cette assertion que tu écriras même, à l'Octave Feuillet : « La province est calomniée». Il a fallu et ta réputation et le soin de la leur, pour qu'ils se soient
Istar
masqués si longtemps : un nouvel et semblable effort leur serait impossible. Ils prévoient donc que l'accueil qu'ils t'ont fait peut te donner l'idée de revenir, et s'aperçoivent aussi que tu as conquis des bienveillances, des amitiés presque vives : ni l'un ni l'autre, ne fait leur compte. D'autant que si tu as gardé des intelligences, si tu as des correspondances, tu les gênes étrangement.
Je ne t'apprendrai pas que la Parisienne mène ses adultères au bord de la mer; la provinciale riche remet sa faute, le plus souvent, au mois qu'elle passe à Paris, au printemps. L'époux, de son côté, consacre le même voyage à des diversions sexuelles. Il faut donc à tout prix qu'ils rom^pent tes communications. A cette fin, ils graisseront la patte à ton concierge, récolteront les légendes que nous faisons si facilement les uns sur les autres, et rapporteront en leur ville une version de ton passé, à effaroucher les vivandières.
D'abord, tu es un auteur contesté, le duc de Noailles ne te reçoit pas, tu as ruiné plusieurs veuves et quelqu'une de tes maîtresses mourut d'avorternent. Une femme sympathique t'a-t-elle demandé une épître trimestrielle pour la guider dans sa culture ; on lui offrira de te racheter ses lettres, car tu passes pour changer des mots chimiquement et puis faire chanter très haut. Ne peut-on rien formuler, l'information est pire encore : « 11 n'y a pas de mots, même en latin, pour exprimer ce qu'est ce Nergal; je voudrais
1.
10
Istar
vous désabuser, madame, mais vraiment, ce que j'aurais à dire est si ignoble, que l'homme le plus hardi ne peut le faire entrevoir même à la. femme la moins prude. »
— Tu commences à m'intéresser, Saïgas. C'est très intense ce que tu me dis là.
— Il y a un rinforzando ! Je n'ai dit que le travail purificatoire et préventif. On a détruit ton prestige, * calmement, sans haine, par mesure d'ordre; nul ne te déteste encore; passant dont on a joui, on éteint ton sillage dans les âmes et c'est tout.
Annonce que tu reviens et pour étudier la ville et pour la peindre. Oh! lors, branle-bas de combat, tu es l'ennemi public. Tu entres chez Dame province qui n'a plus sa fausse bienveillance, son faux accueil! Proconsul de Paris, tu plantes tes faisceaux sur la place Bellecour, les allées de Tourny ; tu vas instrumenter sur leurs mœurs qui sont infâmes. Lors, ce qui est le monde, deux cents personnes, le tout-Lyon, le tout-Bordeaux, deviennent deux cents gargouilles vomissantes de boue. Leur rage contre Paris, contre l'Art, contre l'Exception, fait voler le masque : et s'élève, choral formidable, le grand air de don Bazile.
— Les trilles de mon rire accompagneraient dandvement ces crqasseries! — dit Nergal.
L'opinion méridionale ou lyonnaise, qu'est-ce donc pour nous de plus préoccupant que le gloussement d'un troupeau de dindons; celui qui fait œuvre
Istar
d'art se sent solairement au-dessus de ces ameutements batraciens; et sa sérénité plane...
— Penses-tu que le Midi serait assez sot, si tu l'habitais, pour te discuter et te convaincre de quelque imperfection? Un seul mot lui suffit qui t'écrase « simple », c'est-à-dire fou. Or, avoue que devant le bon sens positif, tu ne saurais dire trois phrases sans un peu de démence.
J'entends mal ton ironie...
— Je n'ironise pas, je pallie; devant la province nous sommes pis que des fous, des sacrilèges, -des criminels d'État. Nous nous dressons comme les premiers chrétiens au temps du paganisme et notre verbe milite insolemment.
Veux-tu qu'ils se couvrent de cendre et te baisent les pieds quand tu viens blasphémer leurs dieux, bafouer leurs mœurs et déséquilibrer leur somnolence. Tues de race céleste; ils te voient des ailes et ils sont des taupes, ils se défendent animalement, au nom de la Série. En dédaignant leurs coups, tu te tlattes; ils te frapperont avec un fer sacré, te larderont d'épingles dont la tête portera l'initiale de tes amitiés et de tes admirations.
Peintre, ils diront que Puvis de Chavannes, Gustave Moreau, Rops, Knopff, te méprisent; romancier, que d'Aurevilly et de Goncourt te trouvent sans style. Ils grossiront ces propos qui ne sont que l'antagonisme des talents et les répandront. Tu seras lors, condamné par tes pairs. Plus encore, perverse12
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ment ingénieux ils feront dire à tes pairs que tu les déshabilles, que tu les vilipendes, et la haine de la province te poursuivra en plein Paris jusque sur ton œuvre; ils y peuvent atteindre, intriguant dans les questions de librairie, te fermant des revues ou payant un éreintement aux grands quotidiens. On t'accuse donc de calomnier tes pairs et on assure que tes pairs te maudissent.
Il va sans dire que tu te prostitues aux deux sexes et que tu as ruiné autant de lords que de ladies. Tout cela n'est rien encore pour un dédain robuste : tes pairs ne les croiront pas et tu te gausses de l'opinion cantonale. Cependant tes nerfs s'agacent bientôt, tes amis, ou soi-disant tels, te racontent que souventes fois, en une réunion, X... s'est écrié : « Demain matin je prends le rapide pour aller casser la tête à Nergal. ^ On te chuchotte qu'un guetapens italien n'est pas impossible en province et plus de sept ont juré que tu ne foulerais pas longtemps le macadam de leur cité. Enfin paraît un ambassadeur, un monsieur qui a mené ferme la campagne contre toi en disant toujours : Nergal est Iciche^ il ne se bat pas. Le plénipotentiaire te récite une kyrielle de propos que tu as tenus sur lui, la ville et le monde. Tu ris finalement qu'on t'ait pu croire un instant occupé de ces Lilliputiens, et entre temps d'accommodement, le personnage te déclare qu'il a vingt ans de salle, qu'au pistolet il tue la poupée et d'un air féroce s'exclame : « Vous avez une bien
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belle poitrine. » On n'ose pas te demander de partir; mais on veut ta parole que tu renonces à ton roman sur la ville : tu la refuses. Calomnie et intimidation vainement employées; on combine alors un ostracisme dont les démarches effrayeraient un solliciteurné. Sont visités les plus indépendants qui tiennent pour toi et au nom du* salut public, priés de ne plus te recevoir. On conditionalise la conclusion d'une affaire avec l'exigence de ta mise à l'écart. Ceux qui continueront à te tendre la main, auront bien du mérite.
— Et celles...
— Ohî. les femmes qui te recevront encore, celleslà... des héroïnes. La province ne conçoit pas la douceur des affections désexualisées, Adelpliat*de ia pensée, Sororité des âmes, amitié intellectuelle, sont des masques à ses yeux; elle n'est ni passionnée, ni sentimentale, elle est gouge ou conjugale. Le mariage ennuyeux ou la débauche d'officier, le foyer morne ou le lupanar ignoble y existent seuls.
Au lieu d'attribuer à un noble sentiment la constante qui te restera, sans hésitation ni merci, on te poursuivra sur elle, et moins mal vaudrait un flagrant adultère en plein midi, sur la place d'Armes, que ta scandaleuse amitié.
Alors se lèvent trois nouvelles recrues : les régents intellectuels du pays, le président de l'Acadérnie, des îournalistes, quelques vagues Mécènes et des industriels aux prétentions de lettré, race métissée, gens parfois doués, mais qui épousent Topinion du lieu et
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du reste, te pardonnent mal ton prestige, t'accusant d'avoir manqué de déférence avec eux, et abusé de ton estampille parisienne. Ensuite, les femmes que tu n'as pas courtisées, enfin tes rivaux au sexuel. Si tu étudies ces trois catégories, tu leur pardonneras; ils souffrent par toi, peuvent-ils te bénir? Ce sont des damnés, tu es un élu; admets leur rage lorsqu'ils comparent leur sort au tien. Equitablement, peux-tu blâmer la douleur de l'intellectuel que la vie a fait avorter, la crispation poignante de la femme qui a rêvé de plaire aux gens célèbres, et qui, au passage si rare de l'un d'eux, reste de lui inaperçue. Quant aux rivaux, leur humiliation les absout plus encore. Dix ans, ils ont épuisé les soins, les adorations sans émouvoir, tu parais et tu fais venir l'âme aux yeux de la femme qui t'écoute; ils sentent que si la vertu tiendrait même contre toi, l'imagination du moins est conquise; désormais ils seront perpétuellement rapetissés par ton souvenir. Il leur faudrait une prodigieuse hauteur d'âme pour s'incliner devant ton donjuanisme moral.
Une des caractéristiques de la province c'est la goujaterie du galant éconduit; aucun n'y fait exception. Ils se résignent devant la vertu d'une femme, pourvu qu'elle n'ait de bienveillance pour personne; croient-ils qu'elle aime, tous, même ceux qui depuis des années n'y songeaient plus, s'abattent en cohorte exigeant l'amoureuse merci.
Le provincial, se reconnaît le droit de vengeance
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noire si on écoute quelque autre que lui; ils doivent bien rire quand on leur joue Ja tirade de don César, eux qui, dans leurs cercles intriguent le déshonneur de la femme qui ne les a pas distingués collectivement. En outre, le provincial est possessif, il n'admet pas qu'on traite mieux, que lui un Parisien et que l'oiseau de passage emporte ce que les ibiocéphales locaux n'ont pu saisir.
Il y a là-bas, un office mondaino-sentimental très recherché, la direction intellectuelle des élégantes. Ce directeu7:-là apporte le livre nouveau et son jugement en un Mentorat où se cache Farrière-pensée découragée d'un amour discret.
Toi surtout, avec ta violence d'appréciation, tu ravageras en un moment l'œuvre du directeur, devenu ton ennemi intime, et qui psalmodiera aux oreilles qui te sont chères : « L'immonde Nergal. »
— Je les clouerai au pilori d'une œuvre.
— Je t'en défie, écoute : Tu fais front à tout ce guerroyement ; tu t'obstines, et la province voit dans ses insomnies un livre vengeur la dévoiler, elle voit aussi un expédient communard : le massacre des otages.
— Quels otages?
— Ne t'ai-je pas dit que dès ton arrivée on te mettrait en présence de la seule femme qui puisse t'inspirer un sentiment profond, et comme la province est la lâcheté sous des formes innommables, elle mettra ta sœur spirituelle à la torture.
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— Infamie! — criaNergai.
— Non, Province.
On ira chez elle officiellement la sommer de te fermer sa porte : elle s'indignera. Lors, on l'avertira que tels salons lui seront hostilisés. Autour de l'héroïque femme, un cordon sanitaire se tend, et l'opinion * susurre : « La passion seule aveugle à ce point ; Nergal est son amant. » Les prétendus amis lui diront en plein visage : « Au moins, ne vous affichez pas. » Que poussée hors de soi, elle se redresse et leur crie • « Je puis être terriblement vengée. » On dira : « Belle dame, nous vous ferions quitter la ville, si Nergal publiait son livre. » Que feras-tu alors, justicier de lettres dont Fépée ne peut frapper sans tuer Têtre noble et doux et cher? Tu feras comme moi, tu feras comme tous, tu te tairas, et la province immonde continuera à porter son beau renom de vertu.
— Mais, — dit Nergal, — je peux me garer de cette amitié féminine qui forcerait mon silence.
— Non, tu ne verras la province qu'en pénétrant dans son intimité, en y vivant ; et tu ne saurais y vivre sans attirer à toi l'être consanguin.
— Que tu colossalises ton tableau ou qu'il soit réel pourquoi ne l'as-tu p^s peint, au lieu de pouiller les dates autour des toiles célèbres?
— Parce que l'administration des Beaux-Arts, en république, ne veut pas de romancier; j'aurais perdu cette mspection qui me lait vivre, si j'avais fait œuvre originale.
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Le roman n'a pas encore assez de quartiers : Balzac Ta monté si haut que le public le considère comme l'article Paris de la littérature; la nouveauté, cette forme littéraire ayant eu toute son évolution en un homme, déroute les idées courantes de sélection. En cette caserne des livres, au ton rogue et sans complaisance, la Bibliothèque nationale, demande à la salle publique de la rue Colbert, un tome de la Ce médie humaine; de quel air offensé le caporal de service te toisera : « On ne donne pas de romans ICI. » Ta demande insulte à la dignité de l'établissement. A Paris, la Ville et la France refusent la lecture de Balzac gratuite. Les Illusions perdues^ la Recherche de l'absolu ne sont pas des choses sérieuses pour la cuistraille qui préside aux collections nationales !
Les démocraties , vivantes conjurations contre l'homme d'imagination, sentent bien qu'il les méprise et les assimile à la boue dont elles sont sorties : Inde irœ.
— Cependant, les conservations et bibliothécariats sont un peu en dehors de cette ordure qu'on nomme suffrage universel.
— Seraient-ils en dehors ! l'écrivain a pour ennemi le bureaucrate et l'élève diplômé des hautes, basses ou moyennes études. En guerre, le franc-tireur, le franc-écrivain en paix, ne participent pas aux prérogatives des réguliers. Le normalisme achève la domestication de qui échapperait au militarisme : Ode
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à la colonne! L'Université n'est-elle pas chiourme des esprits? Homme ou bête, on n'a un râtelier qu'au prix d'un collier, et dans la société actuelle le romancier apparaît un batteur d'estrade.
Aussi est-il forcé au talent. L'économiste, le politicien, le critique, l'érudit même sont portés par leur genre d'ouvrages ; on ne demande pas « les variations du paupérisme » sont-elles écrites et à vues profondes : la Revue des Deux-Mondes^ type de cette denrée, ne jouit-elle pas du plus grand prestige attribué en Occident à un périodique, alors qu'il n'existe pas de magazine plus vide, moins écrit; arrache la couverture, tu croiras parcourir la Revue des Quatre-Cantons; nous en sommes aux tailleurs de Londres et à la littérature de Genève! L'atmosphère morale s'empoisonne de protestantisme; Dieu nous sauve des mœurs rhénanes !
Les brouillards du Rhône te feront voir si Saïgas rêve, amplifie ou bien balbutie à peine, l'atroce réalité provinciale.
Après un silence :
— Je crois aux intuitions. Saïgas, et je cherche des sophismes pour rester à Paris. N'est-ce pas absurde, au lieu de confirmer ma résolution ton discours me décourage? Je vois une sainte Sébastienne attachée à mon nom comme à un pilori et une ville lâche venir jeter ses pierres philistines et baver ses injures pharisaïques, sans que j'aie le droit ni le moyen d'être Lohengrin.
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— Ce que les païens appelaient leur génie, ce que ie poète provençal nomme l'étoile, et l'église Fange gardien, le daïmon familier t'avertit, écoute-)e! Le héros, et l'intellectuel en est la forme moderne, doit se météoriser, disparu aussitôt qu'apparu; et surtout, au plus grand jamais, ne s'attarder parmi les petits; il s'y diminue, stérilement. Psychologue de l'exception, continue à inventer des Séraphitus, des Claës; au spectacle de la vie qui rampe, les ailes de ton esprit se fermeront; tu deviendrais passionnel, et le geste d'écraser la vermine, même fait par le génie, est moins noble que celui qui montre le ciel.
— Cependant, quelle omission, Saïgas 1 Au public, je semblerais bonimenter devant ma marchandise; à toi, j'avoue que le romancier se trouve hériter du devoir des anciennes clergies. Il y a scission absolue entre les prélats et les écrivains catholiques. L'évêque n'admet que la littérature de bibliothèque paroissiale, et le métaphysicien, au mépris de la discipline, manderait au besoin contre le mandement.
Actuellement, aucun sermonnaire ou polémiste des ordres n'enlève radmira:tion ; or, toute une catégorie, la plus douée et, quand elle est gagnée, la plus militante, ne se convertit qu'au Beau ; il la faut étonner et séduire : lors elle devient Aaronite. Cette catégorie comprend les poètes, les artistes et les femmes fines ou passionnées, tous pervers innocents d'une corruption ingénue et dont la vertu n'est rien qu'une esthétique; de ceux-là, l'un reste continent
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parce qu'il ne rencontre pas une assez belle gorge, l'autre se défend un adultère par révolte du partage avec le mari ; de celles-là, la soupçonnée qui se disculpe par ce seul mot : « Oh! il est chauve », la renchérie qui se garde pour un être idéal inconnu de rencontre improbable.,..
... Tu connais la banale fabulation .de la femme, du capitaine et du curé qui regardent la lune ; l'une y voit des amoureux, l'autre une bataille, le troisième un presbj^tèrel Eh bien! la vérité n'est pas conceptible pour tous mêmement; la kabbale donne soixantedouze noms à Dieu. L'opprimé l'appellera le vengeur; l'alchimiste dira l'absolu; d'autres, le bon ou le terrible, suivant leur nature douce ou sauvage. Nulle de ces appellations, abstraitement, ne dissonne. Dieu, c'est l'Amour, pense la femme ; Dieu, c'est le Beau, dit l'artiste; Dieu, ce ne peut être que la Vibration, s'écrie le blasé. L'exotérisme paroissial édicté un « non » mensonger, déclare l'amour un péché, le beau une tentation, la vibration un diabolisme, et commandera à la femme d'aimer un mari impossible, à l'artiste de ne pas peindre de nudités, et au blasé qu consommerait un inceste comme un sorbet, de faire maigre le vendredi.
— Voyons, archiprêtre du roman, ce que tu dirais, toi?
— Je dirais à la mal mariée : « C'est parce que l'amour est une légitime aspiration de l'âme que vous devez en donner l'apparence à votre détestable
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mari ; vous êtes comme une reine devant un manant, votre couronne vous force à la débonnaireté : donnez le bonheur pour avoir le droit de le rêver. »
Je dirais à l'artiste : <r. Ne voilez rien du corps, mais extravasez l'âme, et le passionnément ennoblira le nu. »
Je dirais au blasé : « Laissez donc le vice et le crime aux médiocres et bornés esprits ; seul, s'ouvre assez vibratile devant votre âme le monde de la vertu. »
- — Tu fais ainsi du devoir <.< le chic suprême ». En concevant un high-life des vertus théologales, tu entraînes au Bien devenu un sport, et tes élus deviennent des raffinés, les saints des aristos, les fidèles des burgraves hautains dédaignant le péché et l'abandonnant aux pleutres. Tu es un grand psychologue, Nergal.
— Je ne sais pas, je cherche la lumière appropriée à mon temps; lorsque j'ai lu Balzac, encore enfant, quatre figures m'ont affecté : Louis Lambert, Lucien de Rubempré, Rastignac et d'Arthez. Le protégé du forçat, l'entretenu de M""^ de Nucingen^ je les ai méprisés; maintenant que j'ai vécu, je les plains seulement. En Louis Lambert, m'apparut le déséquilibre conséquentiel des absorptions occultes ou mystiques ; e me suis promis d'être d'Arthez, moins la carrière politique, impossible désormais.
— Tu t'es tenu parole, Nergal
— Il existe un puncto d'honoré pour l'écrivain né
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des libertés actuelles de l'écriture: dire toute sa pensée. Etre habile, ménager une coterie, se taire sur un point, autant de félonies qui déshonorent. Ce devoir de sincérité s'impose d'autant plus fortement au romancier, que seul il le peut accomplir. Comme tu l'as dit, ce grand irrégulier, ce franc-tireur ne marche sous aucun drapeau, n'émarge à aucun budget, ne reconnaît aucun supérieur; il relève du pape pour le dogme et de son propre idéal pour le reste. A lui donc revient le rôle de censeur éthplogique; les mœurs de son temps ne forment-elles pas la matière même de son œuvre? Une ville en pleine lumière où convergent les regards de l'univers, à la fois confluent de toute virtualité latine et source de toute expansion occidentale, athanor gigantesque où s'élabore le Verbe humain. Puis, un pays en pleine ombre faisant des rayons obscurs au moyeu parisien étincelant, et rejetant toutes les valeurs, chassant les inteUigences, étouffant les hardiesses. Quand on demande à ceux qui ont vécu là-bas, s'ils regrettent le sol natal : « Regretter, disent-ils, le pays où Ton massacre l'exception, où l'on jette des pierres au rêveur. » Ceux-là, Paris les a nimbés; d'autres viennent tous les ans, un mois, dans la capitale, vautrer leurs vices et vanter leur foyer, et après avoir pollué la noble ville de leurs adultères et de leurs viols, mâles et femelles s'en retourneront soulagés en criant : « Oh! la grande Babylone, le chancre de la France, l'égout du monde, le lupanar de la pensée. » Oui, Saïgas, pour la proIstar
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vince, Paris n'est qu'un mauvais lieu; hygiéniste, elle se le permet de temps à autre comme un bourgeois la fornication ; mais elle revient vite au noble èt saint chef-lieu. La littérature les appuie; sur cent romans, combien n'ont pas l'épithète parisien. La vénérable province apparaît quelquefois sous des traits avaricieux et idiots, jamais en sa saleté sexuelle.^ ^
Or, mon cher Saïgas, si tu me palpais le crâne, tu y trouverais la saillie de la reconnaissance très développée; je dois beaucoup à Paris, je lui dois tout ce que je suis et ce que je serai, et ma gratitude ne saurait mieux s'exprimer qu'en portant une torche furieuse au pays de Calomnie. Oui, si ce que tu m'as dit je le vois, si ce que je pressens je le vis, j'empoignerai la province immonde, comme on empoigne un malfaiteur; je la traînerai en la cinglant de phrases indignées jusqu'au seuil de Lutèce, de la Rome profane, et là, lui talonnant la tête sur les pavés glorieux, je lui marquerai le front au fer de la justice éternelle :
Et Lutetiœ et mihi,
— Pendant ce temps, sainte Sébastienne attachée au poteau de torture, agonisera sous les traits....
— Tu m'ensorcèles par cette évocation, Saïgas.
— Oportet una pro veritate mori.
— Une appréhension sentimentale m'arrêterait? Non, ]e veux voir, je veux surprendre, ^e veux dénoncer.
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— Invente, et tout ce que tu concevras de scélérat dans le mesquin sera bien documenté. Fais ta province d'indignation, elle ressemblera, quoique pâle.
— Je veux voir, je verrai.
— Chaque page, tu l'écriras avec le sang et les , larmes d'un être aimé, Nergal.
— Je n'aime et n'aimerai personne, te dis-je. On ne va pas aimer à Lyon, railles-tu? La province ne saura laquelle frapper pour me blesser le cœur.
— Qui veut se convaincre y parvient toujours. Soit! admettons que tu déjoueras l'œil de ces sauvages, que l'homme qui hurle parce qu'on manque de respect à Shakespeare, ne laissera pas percer la moindre nuance de prédilection?
— Enfin, — fit Nergal, — si la fatalité veut que cette œuvre coûte, malgré moi, une souffrance à quelque âme sœur, du moins je l'immortaliserai.
— La province ne croit pas à l'admiration sexuelle ; ton immortalité c'est, en son français, le déshonneur.
— Tu exaspérerais jusqu'au paroxysme le plus vacillant désir : je suis r*ésolu maintenant.
■ — Pauvre sainte Sébastienne.
— Soit, mais pauvre province !
— La confusion de cent mille mécréants vaut-elle le martyre d'une élue? C'est la vie d'une autre que tu vas épuiser, non la tienne.
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— Adieu, Saïgas, — dit Nergal, — je pars demain, et ce roman impossible, je jure de le faire. Saïgas, solennel se leva, et d'une voix triste :
Oportet una pro veritate mon.
THÉORIE DE l' ARISTOCRATIE HUMAINE
Au bas de la série, les larves inconscientes se traînent et se tordent, effrayées, effrayantes : au sommet plane l'intellection : armée du compas de l'hypothèse hyperphysique, elle réduit le phénomène à des formules harmoniques et résout en normalités le météorisme; l'homme, terrassé par les forces cosmiques, les domine encore de son analyse hautaine.
Trois passants se hâtent sur la falaise qu'assaille l'Océan furieux : l'un, pénétré de son impuissance devant ce mystérieux courroux élémentaire, se signe, selon son credo; l'autre, vibrant au grandiose terrifiant, fataliste et panthéiste, se confie à la mère Nature ; la tempête lui apparaît un rite de la terre qu'il respecte, lyriquement résigné à y périr. Le troisième a la prière plus brève et l'impression moins esthétique; l'émotion bande ses nerfs, et cependant son esprit marche sur les eaux mutinées.
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D'une seule cogitation, il désagrège le prestige panthéistique de l'heure et décompose l'eau... de la soude... des gaz liquéfiés.... Un gaz, modalité inférieure d'un fluide.... Le fluide succédané d'un éther. L'éther, état second de la substance.... Il sent en lui le dynamisme à l'état parfait; une simple question quantitative l'empêche de calmer la tempête; semblable au chimiste d'une panclastite à décimètre par cube à détruire, il supputera devant la pyramide de Kheops les myrias nécessaires à la disjoindre.
Si le personnage bornait là sa pensée, il serait incomplet, c'est-à-dire moderne; mais concurremment à cette mensuration mentale de l'effroi, synchronique à cette équation expérimentale, un élan réfléchi et fort, puisqu'il est pris de la contingence même, l'essore directement vers Dieu, cause.
Qui ne reconnaîtrait en ces attardés de la falaise le Touranien instinctif et religieux sans métaphysique; le Celte ou l'Arya, héroïque dupe des fantasmagories de Pan, poète joué par les mirages. Enfin le Sémite pieux et poète, mais explicateur perpétuel et qui regarde en face le mystère en cette audace d'un Jacob se colletant avec l'Ange.
Aujourd'hui que l'hérédité se mêle aux fictions romanesques, et que l'atavisme partage avec l'hypnotisme les lieux communs mondains disponibles, l'heure sonne d'ironiquement jeter en circulation une ethnique nouvelle.
Israël gardera l'éternelle gratitude de l'esprit hu28
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main; mais le prisme Bossuétique qui auréolait de superexcellence la nation inventée par Mosclié s'évanouit. Israël n'a été qu'une arche et Mosché qu'un Noah métaphysique. Le peuple d'Iavhé peut revendiquer ses historiens, ses poètes, et le plus beau lyrisme de tous les temps; ni comme date, ni comme pensée, désormais il ne recevra plus notre tribut reconnaissant : les vérités de la Genèse et les élucidations de la Kabbale, la personnalité même de son fondateur lui sont ôtés; son Talmud lui reste sans maîtrise pour la pensée du monde.
Il faudra bien que l'apologétique s'y résigne. Aux yeux de Dom Calmet, chacun des seins de la Sulamite représentait un des Testaments, le moyen pour un orientaliste de voir dans le Cantique autre chose qu'un poème amoureux. On l'a dit canonique, comme on eut pu dire sacrée la corbeille qui servit de nef sur le Nil au plus grand des Théurges.
Les clergies ont toujours été si serviles devant la raison d'État des trônes, qu'elles semblent, à perte de vue historique, assermentées sur un point : le patriotisme. On ne s'est même pas encore aperçu de la diminution de personnage que produit toujours la passion nationale. Nettement, le cœur qui bat de charité pour l'humanité totale bat plus haut que SI cette charité finit à un fleuve ou à une borne. Oh! les plaisants niais de chrétienneté, qui bornent étant Français leur prochain du Midi à Vintimiglia, et leur prochain du Nord à Mouscron. Figurez-vous JésusIstar
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Christ, de naissance juive, n'apportant , sur la terre que des volontés d'égoïsme collectif, des revanches, des représailles et la nouvelle fortune d'un peuple dont le rôle a fini! il ne serait plus qu'un prophète après d'autres. A une époque où de notables polémistes chrétiens osent déclarer génie et grand ce néant qui a nom Bismarck parmi les monstres, il est dangereux mais utile de manifester le plùs hautain mépris pour tout ce qui est égoïstement national. La Prusse apparaît justement détestable comme protestante et comme militaire : en paix, ils embéguinent les mœurs, en guerre il font verser des' fleuves de larmes^ œuvre laide et méchante, comme la nôtre, du reste, aux colonies. Le salut du monde exige l'abaissement teuton, et n'estce pas plaisant cette imbécillité française qui préfère parler au nom de sa vanité, au lieu de simplement montrer qu'elle est encore pour un temps le grand Verbe d'Occident.
Non, Mosché n'était pas un vulgaire patriote juif, un simple Juda Macchabée; Israël ne fut qu'un moyen sous sa volonté et non pas un but.
On le sait, l'Egypte jouissait de la plus grande civilisation, quand un fils de patriarche, louseph, fut vendu par ses frères à des marchands qui l'emmenèrent au pays du Nil. Là, les prêtres de Phré (le Soleil) l'achetèrent, reconnaissant sur lui un signe d'élection; il devint l'intendant de cette compagnie de Jésus, reçut la prêtrise, mais refusa de faire profes30
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sion. La Compagnie épouvantée pour son influence, de voir échapper un si grand esprit, le voulut perdre, et l'accusa d'insurger le sacerdoce contre le Pharaon; deux ans de Saint-Office; puis un moment d'effroi ou d'embarras chez le monarque, on se souvient alors du prisonnier hébreu : on l'amène, il parle éloquemment, il prouve à Apophis l'iniquité de la politique égoïste, c'est-à-dire nationale; il le peut d'autant plus qu'il a affaire à un usurpateur, un roi pasteur kananéen qui, privé de traditionnalisme, sent le besoin de se faire aimer, et le fils d'Iaqob inaugure le gouvernement théocratique; et les jésuites d'alors, ou vaincus ou séduits par ce beau génie, le font' général de l'ordre, ce qui est exprimé par son mariage avec une fille de prêtre Héliopolien. Selon les desseins de Dieu, il avait implanté les Hébreux en Gessen.
D'après la Genèse, plus de quatre siècles passent. Tout à coup, un saint patriotisme enflamme Ramsès, celui-là est de dynastie nationale, comme Philippe II d'Espagne; comme lui, il veut chasser les Juifs, car ils ne sont pas nationaux, et le clergé égyptien, comme le clergé espagnol, dut pousser à l'extermination au nom d'Osiris et dlsis. Les autodafé, comme la noyade des enfants mâles, sont les fruits du patriotisme tel que le braille, par les rues, Paris quand il est saoul.
A qui fera-t-on croire que pour avoir tué un Égyptien qui frappait un Hébreu, celui que la fille du Pharaon traitait en fils fut obligé de fuir? Le texte
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nous raconte qu'il cacha le cadavre dans le sable et qu'au lendemain, comme il s'interposait entre deux Hébreux querelleurs : « Qui t'a établi sar et juge sur nous? dit l'un. Ces deux scènes expriment que Mosché tenta de faire un concordat théocratique, à l'exemple de louseph, et vainement; ensuite, que les Bene-Israël d'alors ou ne le considéraient pas comme de leur race, ou le supposaient traître et lié à la cour. Un sens initiatif se cache aussi dans le secours qu'il prête aux sept filles du cohène à la fontaine de Midian ; en tenant compte du soin qu a pris le rédacteur de judaïser Mosché, on n'aperçoit en lui à cette période qu'un savant humaniste, un mage que toute injustice révolte. Les termes de la scène du buisson ardent démontrent que Mosché n'est pas Hébreu : « Je suis l'Œlohim de ton père... et le prochain théurge ». — « Qui suis-je, moi, pour que je tire les Bene-Israël de Misraïm ! »
Intelligemment, plusieurs pages blanches ou semées de points devraient précéder ceci : « Quand les Archetypes furent, les Etres ministériels des Forces modalisèrent la Substance en volatil ou éther et en fixe ou matière. » Le saint livre s'ouvre en traité de physique transcendentale, pour nous décourager d'oser jamais dépasser le déterminisme de la cause seconde et que nous limitions respectueusement notre théodicée aux relations de créature à Créateur.
Au sixième chapitre du Bereschit, le premier verset, énonce le fait le plus considérable de l'évolution
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humaine : « Les Bene-Œlohim virent que les filles de l'homme étaient exquises, et après délibération, iis en choisirent qu'ils épousèrent. »
Or, les Bene-Œlohim, ce sont les anges; pour épouser des mortelles, ils durent se corporiser et partant subir les conditions terrestres. lahvé, immédiatement, réduit la vie à cent vingt ans ; or louseph et Mosché sont morts à cet âge. De ces amours des anges naquirent les Guibborim, les grands, chefs ou géants.
Cette étrange aventure se synchronise avec les traditions grecques; les Guibborim sont les Titans, et Prométhée le chef des Bçne-Œlohim terrestrisés. .
L'intellectuel, lassé par les petitesses versatiles de la femme, méconnaît ce qu'elle devient, le cœur une fois fécondé. Vraiment, une admiration où entre de la stupeur s'emparera de tout esprit à l'évocation de ces Eves dont le désir d'amour, déçu par les rustauds de ce temps, darda si avide cfu'il dépassa la sphère humaine et porta un tel vertige jusqu'aux purs esprits qu'ils tombèrent du ciel dans leurs bras tendus. Oh! pour le poète, quelle rêverie, ces lumineuses nuits de Kaldée où la femme primitive, en ses insomnies lascives, offrait son giron aux baisers des étoiles, les bras ouverts à l'inconnu d'en haut, toute frémissante de son désir du grand.
Pour le penseur, quelle clarté sur le 'rôle volatil, incitatif de la féminité que cette nouvelle curiosité de l'Eve, qui oublie les suites de ses audaces, l'incorn-
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gïble é vincée del'Edenqui s'étale, beauté dans la nuit, attendant la fécondation du mystère et provoquant le Nou veau, s'appela-t-il Douleur.
Étrange excellence de l'instinct; avant que les hommes dressent la grande tour de leur orgueil, le cœur de la femme bat jusqu'au ciel, rompt l'équilibre d'une légion céleste et la précipite en terre, dans le plus grand mirage de passion qu'on ait imaginé. Par trois fois, la femme décide du sort du monde : curieuse d'Eden, amoureuse d'Ereck, et en finalité rédemptrice, vierge mère de Dieu même.
L'apocryphe d'Hahnock, dont nous avons la version éthiopienne et la grecque, au septénaire, raconte : « Il arriva que des filles naquirent aux hommes belles et élégantes; et lorsque les anges, les enfants des cieux, les curent vues, ils en devinrent amoureux; et ils se dirent entre eux : « Choisissons des amantes mortelles « et ayons des enfants avec elles ». Alors Samyaza (Satan), le prince de ces anges, se récria : « J'aurai la c< responsabilité du crime comme chef. » Ils jurèrent et se lièrent par de mutuelles exécrations; au nombre de deux cents ils descendirent sur Arady (Ereck). » M. Cahen, dans sa Bible si estimée, a poussé la niaiserie jusqu'à écrire, à ce passage culminant d'intérêt : « Les fils des grands virent que les filles du peuple étaient belles. » Quelque chose comme « la vilaine est jolie », d'un seigneur de François 1% a i'Hugo. Le poète initié du second Faust eut la vision obscure de la vérité, dans sa création orphique
34 Isfarde FEuphorion, fils de Faust le Guibbor et de rCElohite Hélène. Chacun des chefs de ces décuries célestes apprit aux hommes quelque modalité d'idéal : Azazyel enseigna la coquetterie, Tart de se peindre les sourcils et de monter les gemmes en bijoux. La suite du texte compris ésotériquement nous peint la venue sur la terre de l'idéaliste jusqu'en sa formule la plus moderne.
Les femmes conçurent des êtres si extraordinaires que leur entendement dépassait celui des terrestres de trois cents coudées ; rien ne les contentait, il devint impossible de les satisfaire; ils se tournèrent contre les terrestres, qu'ils abandonnèrent pour leur vulgarité; ils disaient aux oiseaux: « vous rampez »; aux fauves : « vous êtes fades »; aux reptiles : « vous êtes sans souplesse»; aux poissons: « vous nagez comme des morts;... nous, notre vol; nous, notre force; nous, notre bond; nous, notre fluidité sont bien autres. »
Voilà donc le plus ancien témoignage de l'état d'âme, dit Baudelairien : quand l'homme ne s'amuse pas aux bagatelles du monde sensible, il devient monstre ou saint. D'après le pseudo Hahnock, les mirages de Tau delà cherché les égarèrent jusqu'au crime. Ces exceptionnels devinrent bientôt de tels éléments de désordre que lahvé réduit leur vie, comme au Bereschit, et semble, par sa résolution du Déluge, viser encore plus les bâtards célestes que les terrestres eux-mêmes. Le Seigneur dit à Michaël : « Quand leurs fils (des anges) qui leur sont plus chers qu'eux2 star
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mêmes seront exterminés, eux, tu les livreras aux courants dynamiques aveugles ; car ils ne sont plus des anges et ne sauraient être hommes, et il s'appelleront daïmons (intermédiaires) et tantôt feront œuvre de lumière, tantôt œuvre de ténèbres, suivant l'heure des fatalités de la Faute. »
La rébellion des esprits célestes n'est donc pas un fait antérieur à la création, mais la cause immédiate du Déluge; et leur péché est d'arnour, autant que d'orgueil. Satan voulut souffrir, aimer et se dévouer; il comptait pli^er sa nature à la condition humaine, et sa nature ne pouvait pas plier; semblable aux captifs de Michel-Ange, ses beaux traits se contractèrent sous les liens charnels; et il fit peur, lui qui avait perdu le ciel pour être aimé. Méconnu, incompris, il devint méchant et la Norme l'écrasa, qui ne permet pas de changer de sphère.
Au chapitre LXVIII d'Hahnock, saint Michel dit â saint Raphaël : « Mon esprit se soulève et s'irrite contre la sévérité du jugement secret contre les Anges ; une aussi terrible sentence est insupportable à mon cœur »; et saint Raphaël : « Quel cœur n'en serait point ému; quel esprit ne compatirait! Ils ont offensé le Seigneur des esprits, en se conduisant comme des Dieux »; et plus loin... Oh! les nobles griefs formulés : « Tenemne révéla l'amertume et la douceur, l'écriture, l'usage de l'encre et du papyrus. Par lui, on a vu se multiplier ceux qui se sont égarés I dans leur vaine sagesse; car les hommes n'ont point
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été créés pour cod signer leurs idées au moyen de Fencre sur papyrus. »
Ne dirait-on pas le réquisitoire éternel de l'ordre contre Tagitation du poète et du penseur? Si maintenant, effrayés de cet ésotérisme, on dresse la tradition du diable médiéviste, saint Denys, que personne dans l'Eglise entière n'oserait contredire, parle des anges déchus avec une grande douceur : il nie que les démons soient mauvais, « ils ont simplement faibli dans la conservation de leur principe; ils délaissent d'habitude et d'opération les biens divins; ils ne sont qu'imparfaitement bons ; ils séduisent et corrompent, quoi? ce qui est corruptible. Ce nest pas lày -pour tout, en tout, un mal » conclut hardiment l'Aréopagite.
Maintenant, le Thomiste nous dira que la volonté de l'Ange adhère fixement et immuablement, leurs dons subsistant en intégrité; il en résulte que le Verbe des Bene-Œlohim vibre toujours entre ciel et terre, et qu'une grande douleur les poind depuis les siècles d'être accusés de tous les péchés du monde. Il serait temps non pas de les prier, la droite de Dieu les a marqués, mais de prierpour eux; la droite de Dieu ne s'étend jamais pour barrer la charité, et si le vulgaire a lieu de plainte contre les démons, qui oserait dire que les troubles qu'ils apportant ne sont pas les vengeances paternelles, représailles du martyre de leur descendance assassinée chaque jour par les terrestres?
Le Déluge ne fut pas universel; il le parut aux
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Sémites et on est bien forcé religieusement de s'avouer, à son intensité locale de la Mésopotamie, comme au grand châtiment de la Pentapole, que les rives de FEuptirate et du Tigre ont eu plus de pensées et plus lustes, plus de passions et plus vives qu'aucun lieu du monde ancien et antérieurement à tout autre.
A considérer la Bible de tous les peuples, ni le Rig, ni l'Avesta, ni le King, ni l'Edda, ne présentent a somme de vérité éclatante au Sepher Bereschit; mais si la Thora hébraïque l'emporte de tout, elle doit être appelée kaldaïque, quant aux doctrines. Ces vigilants, comme les nomme Hanohk, ces veilleurs de la pensée, vulgairement dits astrologues, qui s'attardèrent à lever la tête au ciel et à en percer les mystères, au lieu de la courber pour découvrir les trésors de la terre et la rendre productive, Accadiens ou Soumirs apparaissent les premiers esprits abstraits, les plus anciens interrogateurs de l'inconnu; et tel est le résultat de leur investigation intellective, que sa récupération devient pour le gnostique du xix^ siècle le plus désirable résultat. A Ledrain restera l'éternel honneur d'avoir restitué douze cents ans d'histoire et ressuscité, parmi les Sémites du Nord, des physionomies morales certaines à cette date où le reste de la terre appartient aux Nomades et aux Nimrouds. Au Louvre trône la statue de diorite du roi architecte Goudea, qui porte écrit en cunéiformes sur son pagne que dès l'enfance il s'occupa du ciel et que, devenu patèsi, il méprisa les
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œuvres de brute et se consacra à la méditation et à Felévation des temples; c'est plus solennel, plus grandiose, mais aussi dédaigneux de la gloire militaire, qu'un roi Réné, trois mille ans avant Jésus-Christ.
Quoique insuffisamment démontré ici, on y affirme l'identité de dix patriarches d'Adam à Noah et d'AIoros à Xisouthros avec les dix familles chinoises, et partant l'identification des Abrahamides Kasdim : ceux-ci considérés comme proto-sémites, en remplaçant l'épithète de judéo-chrétien, donnée par le marquis de Saint- Yves, par celle pour nous plus exacte de kaldéo-chréiiens.
Israël n'a été qu'une garde noble créée, exercée par Moschépour sau ver le mystère. Comme samère le confia au courant du Nil, il confia à l'évolution Israélite les vérités enfermées dans les sanctuaires et condamnées à la stérilité : la nationalité juive fut la vivante corbeille qui sauva la tradition primitive ou Kabbale. L'Église, semblable à la fille du Pharaon, accueillit et vivifia le trésor de la Théodicée. Aujourd'hui que le flux luthérien inonde les marches vaticanes, un Démiurge viendra-t-il? Comme Jésus était vraiment le Messie, il ne saurait paraître qu'à la loggia de bénédiction, urbi et orhi, il s'appellera le feu ardent, et consumera les impures larves protestantes et maçonnes^
Un catholique conçoit mal l'absurde croisade récente contre les Juifs i de l'Exode à la messiation, ils ont porté le plus sacré dépôt : en la personne du rabbin Pierre, ils ont déposé l'Arche sur les épaules
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aryennes et n'ont plus existé que par leurs malheurs ; ils n'existent plus, aujourd'hui, descendants méconnaissables de la vieille garde du Verbe Kaldéen et devenus les plus habiles des modernes dégénérés. Leur langue même avec ses douze lettres zodiacales primitives, portées à vingt-deux sur les théraphim, était la langue des initiés ; Mosché la leur apprit, parce que cet idiome du Sacré-Collège antique, où le nom est nombre et le nombre arcane, permet d'écrire par dedans et par dehors.
Quoique la situation de la Kaldée permette d'y placer la première population, et que le grand mélange de races qui s'y fit autorise à en faire le point de départ de toutes les initiations, il y aurait une inutile violence de la logique à voir des Kasdim, dans les Orphée, les Cakya-Mouni, les Zoroastre. Toutefois, à simple vue de psychologue, l'humanité se divise en matériels et intellectuels. Ce qui différencie lé plus vivement un homme d'un autre, est sa façon d'envisager la vie. Ceux qui peuvent s'enivrer avec du vin et se nourrir l'esprit d'un journal appartiennent à une partie différente des chiméristes; l'homme qui rit du rire dit gaulois, l'homme pratique et de bon sens pour personne n'est consanguin de Job ou de Faust. Il y a donc des humains qui bornent leur horizon à la terre et qui ne rêvent rien autre que santé, fortune et gloriole; qui troquent leur conscience contre une consigne et trouvent le monde bien fait, pourvu qu'ils y aient bonne place. Au contraire, les autres mortels
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obsédés d'au delà cherchent à travers les mirages de la Foi ou de TArt, le courage de vivre la vie. Les uns semblent autochtones et les autres en exil; aux premiers Texistence est le bien suprême, les seconds aspirent à une vi^ supérieure dont la notion les obsède comme un souvenir obscurci mais certain.
Eh bien ! ce mortel presque étranger sur la terre, céleste bâtard, descend des Guibœlohites ou mieux des Œlohites.
Ne serait-ce que la désignation d'une catégorie, le mot se peut accepter; il est plus, la formule d'un fait évident pour le chrétien : ou déchirer la Genèse, ou l'accepter.
Si les traits, le nom, la faculté d'abstraction réunis en un moderne apparaissent encore de nos jours, et que le Kaldéen s'aperçoive, même sous la culture latine, comment l'hérédité œlohimique ne paraîtraitelle pas?
Déjà, en cette éthopée (1), le voile du péché originel a été déchiré ; ici revient encore et plus hardie l'épithète de faute heureuse ! la chute d'Adam, un vertige d'ambition d'entité; la taute de Satan, un vertige d'expansion; le premier homme croyait assum.pter en prévariquant ; l'Ange savait descendre en aimani: une mortelle. Satan et sa légion voulurent faire précipiter en leur personne un peu du ciel sur la terre.
(i) V. L'Initiation sentimentale: prologue, p. 13 et suivantes*
(N. de TE.)
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Ce serait idiot de dire les Bene-Œlohim en éréthisme, puisqu'ils étaient in-sexuellement androgynes et sans corporéité. Le bélître qui verrait dans la descente sur Ereck des concupiscents ordinaires serait digne d'une incurable et ridicule ityphallie. Timidement, peut-on hasarder comme mobile, un criminel essai de messiation. Satan se dut enivrer de l'idée, noble en ellemême, qu'il changerait la face de la terre et que lahvé pardonnerait la transgression, en faveur de Taboutissement. Au même degré, l'orgueil le poussa : il n'était que Prince des anges, mais prince instauré par Dieu, lui devant tout, nu de mérites; il convoita le principat humain et ses douleurs. D'après la tradition, il ne pouvait monter plus haut qu'il n'était dans la hiérarchie: une seule voie s'ouvrait encore devant son orgueil : se dévouer aux hommes.
Il serait impie d'absoudre un méfait qu'on nous présente comme la plus immédiate cause du Déluge; au reste, ce qui importe à une nouvelle théorie de l'aristie, c'est l'éternelle conséquence des amours des Bene-Œlohim et des Bene-Kasdim. Les élus de tous les temps, de tous les peuples, de tous les pays, mages, saints, artistes, poètes, rêveurs et mystagogues sont des rejetons lumineux ou obscurcis de la descendance angélique. Sera-t-il possible un jour d'élucider l'ethnique d'un Orphée? Du moins l'épithète d'Elohite désigne tous les esprits aquilins et les cœurs hypertrophiés d'idéal.
louseph, comme Mosché, sont Elohites bien plus
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que Kaldéens; et n'est-ce pas une question de droit judiciaire, de concéder les préoccupés du ciel, petits-fils des Anges terrestrisés. La concordance Sémite et Arya a été dite ici (1) entre Symposion et le Bereschit ; mais la violence que Ton fait au public en le forçant aux mystères n'aurait point d'effet, sans un morcellement et une dispersion qui le rendent assimilable. Aristophane et Hahnock disent la même chose selon leur différent génie; le poète grec ne donne pas la chute angélique; au commencement humain, vague épithète qui exprime la relativité de son initiation, il y avait trois genres; d'où était venu le troisième? il l'ignore. Quant à l'élément surhumain et troublant, les deux textes s'accordent, et l'androgyne force Zeus à le dualiser, comme l'ŒIohite oblige lahvé à réduire la vie humaine, qu'on pourrait entendre par la virtualité obscurcie en eux à la suite de la désobéissance. Or, Tessence étant immodifiable, les esprits œlohimiques même déchus, restent androgynes et ce dernier mot doit s'entendre comme superlatif d'entité écjuilibré en force» Saint Thomas enseigne que l'ange ne peut qu'un seul acte d'adhésion; ceux donc qui ont adhéré à la transgression incarnative adhèrent immuablement aux Lois de l'humanité. Par conséquent, entre les anges restés anges et nous, se meut une humanité angélique, perpétuellement en
(i) V. Curieuse, La Flirtation platonicienne^ p. 14.
(N. de l'E.)
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double et contraire attraction : intellection céleste, passionnalité humaine, voilà leur épouvantable châtiment. Comme TAréopagite l'affirme, les diables ou démons ne sont pas mauvais, ils sont hommes par l'âme, c'est-à-dire souffrants et par là égoïstes, injustes et parfois furieux.
Si le spiritisme n'était pas le plus souvent une simple spermatorhée fluidique, une prostatorhée du système nerveux, il deviendrait un formidable [péché surtout au sexuel. D'abord, rien ne séduit comme l'établissement d'un commerce avec les Œlohim intermédiaires; et certes, leur illumination paraît précieuse ; qu'on y songe ils sont inconsistants, jaloux, inquiets, troubleurs, hommes en un mot. Cependant le sentiment paternel demeure vivant à travers la fluctuation de tous les autres, et les anges déchus aiment leur descendance d'un immense amour: le mal qu'ils ont pu faire à l'humanité n'a été qu'en châtiment de ce que les hommes ont fait souffrir à leur petit-fils ; et comme en cela ils exécutent la Norme, Dieu les laisse agir. Sept fois malheur à quiconque opprime l'Œlohite; et M. de Bismarck a armé contre lui de formidables légionnaires par la mort du roi Louis de Bavière, ce noble et doux rêveur de la race Hamletque pure et non croisée, hélas! avec celle des Forunbras.
Si Dieu avait exterminé tous les Œlohites, et comme annulé le Verbe de Satan, il eût dès lors pardonné; la durée du dam implique la parabole du méfait;
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et Baudelaire qui n'était pas initié, mais à certaines heures voyait comme les grands poètes, a senti le grand cœur de Satan battre sous sa mamelle ; et il a osésefairel'avocatde l'Archange calomnié sans pouvoir donner de raison, mais entraîné par un lien mystérieux. Ouvrir les métaphysiciens c'est voir s'évaporer dans un sourire du Vinci la grossière image du Malin; à sa place Lucifer-Prométhée. Je l'ai dit, les Anges déchus sont passionnels, et partant hautains, peu miséricordieux : quand les terrestres osèrent s'adresser à eux ils les dupèrent, outrés de cette insolence comme des fils de roi qui seraient priés par un Sancho Pança de lui tenir le pied pour se remettre en selle. Il est impossible de déterminer les points de relation de nous à eux; cependant l'injustice de l'opinion cléricale, et l'oppression de leurs petitsenfants les ont seules amenés à toutes ces manifestations injustes et terribles qui remplissent un Goërres.
Que personne n'aille comprendre ici une rature sacrilège sur la décision divine ou quelque incitation à communiquer avec les daïmons. Leur crime dépasse notre entendement, mais il fut commis par amour pour nous, ils se sont perdus mais dans la lumière. Il faut les plaindre et même les aimer un peu : seulement jamais, au plus grand des jamais, il ne faut les tenter, c'est-à-dire leur donner accès affectif, les appeler conjurativement : leur amour néfaste, comme celui de la femme, absorbe non pas la santé, ni ia fortune, mais l'entendement.
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Au reste, ils savent leur immédiatité néfaste, puisque jamais d'eux-mêmes ils ne se manifestent à leur descendant, ils savent trop la fatalité qu'ils traînent partout; seulement leur cœur est humain, avide d'autres cœurs, ils n'auront pas plus le courage de refuser le nôtre offert, qu'un amant la femme qui se donne, dans l'insouci des conséquences.
Toutes les tentatives d'obtenir leur aide les insultent, à moins qu'on ne soit de leur sang : et dans ce dernier cas, ils se passionnent et nous perdent. Prier pour eux, les laver de toutes les boues que le vulgaire a jetées sur leur nonî, vous les concilient à jamais sans les attirer.
Un mystique contemporain, en proie un moment de telles circonstances qu'il pouvait croire tout l'enfer à ses trousses, eut l'idée de dire soir et matin un ave pour Satan, ajoutant : « Anges fidèles, priez Marie pour les anges déchus. » Sitôt, tout changea, et à un point tel que le mystique troublé, crut avoir péché, et consulta le T. R. P. Alta. « Allez en paix, — dit le dominicain, — ^* votre seul péché a été de croire qu'une miséricorde était en vous qui n'était pas en Dieu ; quant à l'efficacité, elle est logique ; un mouvement du cœur, c'est pour Satan ce que serait pour un lépreux le baiser d'une reine ; et pensez-vous quel dévouement inouï animerait le ladre, à cette caresse: « Personne ne te toucherait du gant, et tu mourras « sans une caresse ; prends ce baiser de femme « couronnée. »
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Faut-il le répéter encore, Satan a un cœur humain; si on le flatte et on l'honore, il veut mériter ces honneurs, et nous illuminer, oubliant qu'il est obscurci : si l'on crache à son nçm il se dresse furieux et méchant; si on le plaint sans l'honorer, et si on l'aime pour sa souffrance, il reconnaît son fils, et de tout le pouvoir que Dieu lui laisse, il nous défend ; notre ennemi il le guette, attendant l'heure où le péché le lui livrera, et lors il frappe comme on frapperait pour venger son enfant,
Satan et sa légion sont en activité perpétuelle, en activité passionnelle, avec un libre arbitre aussi restreint que le nôtre, et comme nous faisant du bien et du mal.
Le cataclysme Atlantique représente singulièrement une version Kelte du Déluge, et comme l'exode laplus extrême du monde primitif. Cette race inquiète, aventureuse, tourmentée, que Hahnock nous peint insupportable à la terre, est bien celle qui la première a dû émigrer vers les terres boréales pour se développer sans contact des terriens ou mortels ordinaires.
Le mythe ionien des sept Pléiades fils d'Atlas, le Guibbor et d'Œther ou des anges, nous représente le colossal fils de Prométhée en Satan, conduisant les Titans (ou Bene-Œlohim terrestrisés) à une messiation sacrilège. Hésiode, concordant avec l'ésotérisme kaldéo - chrétien , le dit condamné à la vie douloureuse du monde intermédiaire puisqu'il était tombé du supérieur et que son essence ne lui perrnettrait de conserver la terrestrité.
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L'Atlantide serait donc le continent visé parla colère divine et qui a succombé entièrement : grâce seulement eût été faite aux élohites orientaux, moins impossibles d'orgueil fou.
En l'état actuel de la science, la plus haute antiquité de civilisation appartient à la race et au pays des Kasdim, et non pas sur l'interprétation de textes apocryphes mais parles monuments même du Louvre. L'Exode Atlante a marqué son passage et sés quarantaines Sinaïquespar ces monuments mégalithiques : mene-hiers, cromlechs, nurhs-gards, dolmens, dont les premiers en forme d'obélisques n'ont pu être érigés que par un jeu du dynamisme et de la statique, impossible à nos savants. Qui sait, si le Kelte Atlante, au pigment décoloré par le changement d'atmosphère lors de la grande catastrophe diluvienne ne s'est pas fragmentairement sauvé aux rives américaines où la nouvelle influence climatologique aurait rougi la race?
Pour se V ayer un chemin respectueux à travers la forêt de mythes que la pensée humaine a cultivés sur son passé, il faut désemmêler le croisement des lianes, et non les couper à coup de théorie : on ne saurait donc que proposer une opinion, non pas l'imposer sur ces hyperhistorismes. Aussi, sans notion sacrée ni profane sur l'éthnique initiale de l'univers, ne doiton . commencer l'investigation qu'à la chute des Anges : et î1 apparaît alors une humanité noire ou jaune, les Chamiques et Touraniens d'après le
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Déluge, en face de là Race suprême des Gûibœlohites qui épandra deux rameaux, plus distincts au métaphysique qu'au physique, le Sémite et l'Arya : il y a moins de distance entre le radjah hindou et F AngloSaxon, qu'entre deux Latins, l'un juif, l'autre gaël.
La circoncision dont on a niaisement exagéré le côté hygiénique est le formel symbole de l'activité mâle au sens sxH*élevé de virilité expansive; ne voiton les circoncis contemporains se couronner de la seule couronne positive, en un temps immonde, l'or: tandis que l'Arya ou slave ou latin s'hystérise.
Comme les Bene-Œlohim étaient androgynes de substance, ils durent se corporiser hommes ou femmes à volonté : or autant Mosché ou Akiba nous semble fils d'Œlohite mâle n'accordant jamais l'initiation à la femme, autant le Kelte et ses Druidesses le nerveux Hindou, le Grec lui-même avec sa Diotima, ses Pythies et ses Hypathies, le Romain avec son culte de la Vierge nous semblent Œlohite féminin; ce que Saint- Yves a dénommé Dorien et Ionien.
Les corollaires du Péché Angélique seraient tous jugés insanes ; il demeure pour tout esprit adhésif à Rome ou à la Kabbale, ou seulement aux hypothèses de l'idéalité, que les conséquences du Verbe Satanique dureront jusqu'à sa révulsion totale au Bien.
Une hérédité multiforme revêt les Œlohites d'une fatalité grandiose et déplorable. Le monde qui ne les comprend pas, hait ces étrangers qui lui dissembient
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tant, et les crucifient jusqu'à leur mort. Eux, dignes fils de Prométhée, illuminent le présent de leur charité, et laissent derrière eux des phares aux feux célestes, aux signaux divins, comme les Atlantes semaient leur route de ces prodigieux miliaires, les mene-hirs.
Au-dessus du Sar, du Pharaon, du César, au-dessus du Daoudiste, du Stuart, du Valois, du Bourbon, saint ou génie, ou seulement malheureux, mai s d un malheur immense, l'Œlohite avec le devoir de lumière a le droit de dédain sur les terrestres et de mépris devant Nimroud. Tous ses efforts sont vains d'aimer au-dessous de lui; il ne saurait trouver l'amour qu'en son propre sang et avoir d'autres amis que ses frères, d'autres amantes que ses sœurs. Combien rare la rencontre de ces rares et sublimes incestes : et s*il fallait un exemple contemporain de FŒlohite, privé de sœur, quel plus éclatant que le noble roi Loiiis de Bavière assassiné par le Nimroudiste Bismarciî.
PSYCHOLOGIE d'uN PSYCHOLOGUE (1)
Nergal avait trente ans, les six mille livres que veut Stendhal pour l'honnête homme, la réputation d'être beau et une aube de gloire.
Seulement, il devait écrire deux romans annuels ; ses traits archaïques de Mède ou de Florentin s'encadraient mal dans les mœurs contemporaines; et si les uns le sacraient « génie » d'autres le niaient totalement de l'idée à la phrase.
Dominé par Saturne, en combativité avec le Soleil, il se substantait de lui-même se solitarisant sans souffrir; Vénus lui créait des besoins d'expansion,
(i) Dans l'économie de Véthopée, le roman titré NERGAL, consacré à la peinture de la librairie et du journalisme, et à la représentation d'un début dans les lettres, devrait être paru avant le pré sent ; mais les mœurs littéraires ne permettent pas, au sens de Fauteur, de publier ce tableau avant qu'il ressemble moins.
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un goût du luxe et des formes antithétique à l'isolement méditatif. Mars, en dernier, lieu l'extravasait polémiste solaire , c'est-à-dire violent pour ses croyances abstraites. Intolérant d'admiration, ligueur de catholicité, il se résignait aux plus évitables duperies de la vie.
Nergal n'était ni écrivain, quoique sa principale affaire fût d'écrire, ni romancier malgré l'adoption de la forme Honorienne : il était intellectuel, c'est-à-dire puissant dans toutes les voies de cérébralité; il eût traité avec une compétence égale la loi harmonique des sphères ou la pondération d'une ordonnance; théologien et anthropologue, aussi penché sur le physique que l'attention tendue vers l'hyperphysique, il concevait l'intellectualité un grand orgue où il faut jouer de tout le clavier, voix céleste ou bombarde, suivant la rencontre.
Jusqu'à l'heure où il vint à Paris, Nergal se nourrit du passé : jeune homme vieilli d'esprit par douze années de lectures les plus diverses, sa première impression fut celle de son péril : il se sentit hors cadre social ; et l'or manquant qui ploie les lois et les malveillances, il vit deux saints : le génie ou la sainteté. Au premier plus facile il se résolut. Restait le choix de son expression : il avait la le monument de crétinisme que l'Ecole normale ose donner aux béj aunes français pour de la philosophie; il avait vu le P. Ventura attribuer le magnétisme au démon et les évêques fulminer au sérieux le roman-feuilleton que
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Renan a écrit sous le titre de Vie de Jésus; méprisant la pensée laïque de son temps, en désaccord avecl'exotérisme romain, la profession de l'idée pure lui parut impossible: écrite elle n'intéresse personne; pour la parler il faut être examiné, ce qui lui rappelait à la fois la grande colère et la grande risée de sa vie : le conseil de revision et le baccalauréat.
Un soir d'été, au crépuscule, il émergeait de la tabatière, sa seule fenêtre, attentif au formidable remous de la bonne ville; la nuit tomba sur sa rêverie, et une évidence sillonna sa pensée comme les éclairs de chaleur sillonnaient devant lui le ciel lourd. Pyramide Kheopsienne surplombant les clochers, dominant les dômes, la Comédie humaine s'illumina comme la pièce d'apparat d'une pyrotechnie d'anniversaire impérial. « Voilà la cathédrale moderne », s'exclama-^ t-il, et il s'inclina « Salve et Gloria, Papa Balzac», le pape du dix-neuvième siècle, l'éponyme encore contesté, incontestable pourtant, le Noah qui a construit une arche éternelle à toute la bestiaire et à tout l'angélisme des dernières phases latines.
Il se résolut au roman, com.me il eût pris le crayon à la Renaissance; l'époque le voulait plus que lui.
Comment vient au sauvage l'idée de se tailler un arc et des flèches, l'art de l'archer? La vocation de Nergal ne fut rien que l'instinct de la conservation.
Sachant l'homme mauvais de naissance, mal comprimé sous la double pression du prêtre et du gendarme, il entra dans la vie active sans croire à la
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justice des juges, à la bonté des philantrophes ; avec la plus vive sensation de l'insécurité, et une égale peur du bandit et du policeman, du ulhan et du lancier. Il n'avait jusque-là demandé à la société que la tolérance ; et la province Favait refusé : de longs cheveux, quelques idées personnelles échappées à ses lèvres d'ordinaire fermées avaient hérissé la bourgeoisie méridionale.
Il lui fallait du crédit, pour sa justification : il formula donc à tout venant la promesse d'art dont on sourit mais qui fait tolérer les jeunes personnalités. Il s'engagea à devenir glorieux, et sa parole fut si affirmative que des femmes Taimèrent, que des hommes l'aidèrent: il s'ouvrit un crédit moral.
Du reste, cette indifférence de Paris, la simple nonméchanceté du passant lui semblaient exquises, au sortir du crépitement de haine, de la mousqueterie de médisance qu'on appelle les rapports provinciaux. Il remercia Dieu, qu'il y eut au monde une ville où chacun est si occupé de lui-même qu'il oublie de torturer son voisin ; il espéra découvrir des Civilisés parmi les Barbares français.
Replié sur soi, concevant des psychologies héroïques, il œuvra. Une stupeur accueillit son début, tranquille négation de tout ce qui est debout et honoré, exaltation enthousiaste de ce qu'on rebute et méprise. Gautier offrait ses droits de citoyen pour voir Julia Grisi sortir du bain : Nergal eût payé pour qu'on les lui ôtât. Lamartine jurait et sacrait en
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charretier quand il recevait les feuilles d'avis des contributions : Nergal n'eût voté que la baïonnette dans les reins. Bafouant le positivisme, marchant d'un pied insulteur sur les sophismes républicains, d'un revers d'idéalité souffletant toute l'évolution positiviste, et acclamant le progrès de demain d'un « Finis Polonia! » il s'hostilisa moins les athées et es maçons que les tenants du passé.
Par un besoin d'équité supérieur même à ses plus chères filiations, il commençait une apologie catholique, par la promesse de dévider au soleil de Dieu les entrailles des inquisiteurs, s'ils revenaient un jour, et se levait, l'Evangile ouvert contre la formule Nimroudique de de Maistre. Or, par-dessus tout, il haïssait la Force aveugle, et son origine Kaldéenne éclatait en acharnement contre Bonaparte, l'avatar des Brutes assyriennes aux lourds chariots, les Ramollot à barbe calamistrée, aux muscles prodigieux d'Isdubar.
On ne comprit pas son exécration de l'oncle et son indulgence pour le neveu : refuser la gloire aux conquérants, refuser aux peuples et aux rois le droit de conquête; refuser sa participation aune œuvre nationale et déclarer anathème le prélat patriote: en fautilplus pour ameuter laplus généreuse et aussi la moins subtile part du public. Celui qui écrivait : « Même coupable ou folle, la France doit être sacrée pour l'univers entier » fut traité de Prussien : comme d'orgueilleux le fanatique qui eût abandonné son œuvre
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pour l'honneur de faire le va-et-vient des épreuves de Balzac. Nergal fut méconnu aussitôt que connu; et du jour où il eut parturé, il se découvrit une faculté nouvelle et qui est la caractéristique de l'exceptionnel.
Ce dualisme de spectateur et d'acteur aux mêmes actes de la vie, ce doublement de la personnalité où Ton est deux, un qui souffre, vibre et rit, et un autre qui analyse la souffrance, note la vibration et reste grave : ce phénomène lorsqu'il présente la simultanéité du lyrisme d'impression et de la synthèse de jugement marque le plus haut degré de l'individualisme. L'œuvre de cérébralité se fait d'intériorité : au lieu de s'extravaser on se résorbe; l'homme devient le lieu, la matière, le texte de l'œuvre. L'esthétique ne sera jamais qu'un « moi » conquérant des autres; et il serait scientifique de dire d'un lassant personnage : son « moi » n'éclate point assez.
Conquérant ou inventeur, exégète ou tribun, ['Exceptionnel s'oriente vers un lieu, une loi, un texte,
Le théologien, Lacuria, le mage de Guaïta, l'épopte Saint- Yves, le sinologue Adrien Peladan, le linguiste Ledrain empruntent à la nature spéculative de leur activité^ une indifférence presque entière du renom. Ascendante au divin, au mystère, appliquée à des reconstitutions philologiques, l'intellectualité ne s'enfièvre point : il n'y a là rien du cœur. O la force des immédiatités ; le plus noble des illustres a-t~il palpité aussi fort aux veilles décisives d'une nation
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qu'à la seule bouderie de rAimée? Nelson gardait son sang-froid à l'abordage et pendant la tempête, mais au froncement de sourcil d'Emma?...
L'empire du monde un jour flottait sur les eaux, mais Cléopâtre souriait : Actium témoigne que notre cœur nous meut plus violemment que Tidée. Aussi le poète met-il en œuvre de plus vives parties de luimême que le savant, si vives que la critique le torture et que l'indifférence le peut tuer. On ne saurait citer une nombreuse production continuée sans succès.
La parturition cérébrale analogique à la gestation montre le cerveau comme l'utérus fécondé par une vibration aux ondes prolongées, gestées, portées et après une période d'informité fœtale, une formation lente, jusqu'à mise bas de la Chimère.
Or la fausse couche, redoutable en haut comme en bas, met en question la vie de l'être qui engendre, et l'ombilication du Verbe ne se coupe pas comme celle de la chair; les coups portés à l'œuvre, l'auteur les reçoit infiniment douloureux. Le succès, c'est un accouchement heureux, délivrance organique qui récupère les forces vives dépensées ou risquées. Les bourgeois, s'ils étaient savants, découvriraient dans l'irritabilité du poète, une réclamation purement biologique.
Au jeu de longue paume, celui qui lance a plus de fatigue si le ballon tombe que s'il est reçu du partenaire : iï y a eu rupture de mouvement et la projection dynamique au lieu de décrire une parabole
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en retour, fuit dans le sol. C'est donc toujours très hardi de lancer son cœur au public et courir un risque capital qu'il retombe lourdement; le circonstantiel est remédiable, le potentiel, non.
Les drôles de la Révolution, gens de lettres ratés, se sont refait une destinée dans le sang, par la blague ; le marquis de Pescaïre, assez médiocre poète, reste comme guerrier : gausserie! vraiment il suffit d'être brute et avocat à la fois pour jouer les premiers rôles de 1793 à 1887; quant à d'Avalos, il a le mérite de sa femme, et celle-ci, l'amour de Michel- Ange. Le Bonaparte aussi, impuissant à bien écrire, a excellemment tué; quand on n'est bon à rien en ce monde, on fait encore un soldat ou un député : on est MacMahon ou M. Grévy.
Nergal n'avait pas le besoin de l'approbation; sans avis sur, son œuvre il gardait une seule certitude : qu'il appartenait à la plus noble race de la terre. Le comte de Gobineau^ rare et grand esprit que le public ignore, a écrit un volume pour se filier à travers les pirates au dieu Odin, ce mythe de l'extrême exode keltéenne. Nergal considérait son nom de dieu babylonien comme un heaume plus étincelant que tous ceux de la salle des croisades; mais bâtard céleste, il ne demandait à l'humanité inférieure, que la paix.
Un pavillon du palais de Ferrare, où tout soin matériel cesse, et récréation au sortir des spéculations transcendantes; la compagnie de princesses continentes et perverses: aux rayons propices de
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leurs yeux fauves il eût élevé ses chimères et ni le juge ni le reître n'eussent troublé Faumônier profane, le confesseur souriant des Monna Lisa. Oui, rien de plus enviable qu'une vie subtile et calme, pleine de musique, de pensées et d'odeurs, dans un décor noble, illustré de femmes fières et lourdement parées.
S'il quittait ce rêve d'une existence de chapelain intellectuel, il se concevait en Mars solaire; et trop profond pour croire tenir en échec longtemps la fatalité de laideur qui opprime ce monde, il ne parlait plus de vie souhaitée, mais de mort de choix.
Lors, étudiant éperdu du sanscrit et des prophéthies védiques, il allait galvanisant les radjahs, fomentant le honteux sacerdoce hindou, déchirant avec l'épée d'Agni l'œuvre abdiquative du Boudha et détournant sur TAnglo-Saxon les ferments Thugistes. Par une claire nuit, des météores parcouraient le ciel du Gange, éteints par l'éclat des poignards levés et bientôt disparus dans les entrailles de l'Anglais endormi. Au lendemain, il prévoyait des catholiques aidant de leur armée les prétendus chrétiens d'Angleterre à rejouger le pays de P».am; son œuvre, vaine pour le monde, pour lui était un sublime bûcher.
En cotte de mailles d'or, semée de perles, fleurie de diamants, coiffé de la tiare de ses ancêtres et portant l'ostensoir eucharistique, seul, sur un cheval blanc, au chœur de mille prêtres, dans le nuage des encens, soleil humain réfractant et révulsant le soleil planéIstar
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nétaire, il s'avançait contre rOccident, armé seulement de l'Hostie.
La balle d'une brute tuait le cheval blanc, et lui marchait toujours sur les bandits occidentaux, avec un petit bruit d'anneaux d'or froissés : et des perles tombaient dans l'herbe à chacun de ses pas. Alors le descendant d'un croisé assassinait à bout portant, le pontife kaldéo-chrétien : il roulait dans la poussière avec son Dieu; et là, semblait un moment la châsse resplendissante de la pensée du monde.
Oh! mourir ainsi pour la justice qui ne veut pas qu'une race opprime une autre race ; mourir Sémite en chevalier de l'Inde, cette douce femme rêveuse ; mourir artiste dans le décor d'un Sinaï; mourir Elohite en costume et en office d'Archange; mourir moderne pour le passé et contre Caliban pour l'idéal. Ou bien encore il se complaisait à un retour en Kaldée, à l'édification d'une tour babylonienne à sept étages en retrait, sur Ereck; et là, soit à une vie de patesi métaphysicien, soit à une action occulte pour déposséder de tout pouvoir la Nimroudique race, celle qu'on nomme Calibane aujourd'hui.
C'étaient là ses songeries ; dans la réalité de la vie, il admirait la moindre bienveillance et parfois, rentrant d'un bal ou d'une cohue, il se félicitait de n'avoir été insulté ni assommé, comme si l'insulte et la brutalité étaient l'accueil occidental envers l'écrivain, « Il faut faire la preuve de son droit, avant de crier à l'injustice », disait-il souvent. Lorsqu'il eut
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donné cette preuve, il borna ce droit à ne ressembler qu'à lui-même. Assimilateur des milieux, toujours bon et toujours lyrique, sans haine que celle de la brute prétorienne, septembriseuse ou Haussmaniennet héore de son temps, il n'y collabora pas : sa main, qui ne pouvait toucher aux gubernations, il la retira de l'œuvre du siècle. Philosophe de l'orgie romaine de Couture, voyageur qui assiste aux révolutions d'un peuple étranger, cosmopolite, Français parce que l'Italie est morte, Parisien pour se croire Athénien, spectateur qui payait à la décadence latine deux volumes annuels pour avoir un fauteuil pendant le Crépuscule des cuistres; on l'eût surpris et insulté en le priant de monter sur le tréteau français et dy tenir un rôle : il aurait plutôt quitté le théâtre, c'està-dire le pays ; les honneurs de ce temps déshonoraient à ses yeux; hôte de l'occident latin il lui payait son droit de séjour en écriture artiste, rénovant les chimères éternelles; l'appeler concitoyen, compatriote, collègue, confrère l'exaspérait. Son ipséité était absolue, il n'adhérait qu'à Rome, avec des restrictions de discipline.
Le Kaldéen, au reste, soit qu'il joue la main indicatrice de l'avenir, soit qu'il claironne un rappel au passé, toujours anachronique, paraît fou s'il devance et maniaque s'il recule vers une véritée laissée en arrière par la marche humaine. Malheureusement le Kaldéen n'est pas toujours un. Œlohite, apportant la justification de son ombrageux hiérarchisme; pour
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refuser le devoir national du lieu où Ton vit, il faut accomplir le devoir universel de l'être conceptif : parcourir la Ravenne sublunaire avec les allures Dantesques, sans les sextines ou le Convito de l'Alighieri, c'est le rôle d'un muet qui se jurerait missionnaire.
Nergal point égoïste, ne pouvait aimer qu'à hauteur de race, comme il ne savait œuvrer qu'à horizon de héros. Plusieurs années, il continua à Paris la vie presque soHtaire qu'il menait jadis en province; incapable de se mêler à la foule, de faire nombre, en quelque rencontre que ce fût : il attendit pour se montrer le moment précis où son nom connu et prononcé lui donnait le droit de ne pas se masquer, de parler et de se vêtir en Nergal, c'est-à-dire en indépendant, qui se met du velours et débite sa pensée, sans souci que l'un est ridicule et l'autre impertinent. D'abord, il œuvra, comme nage un homme à la mer, comme marche un égaré ; comme le bouffon qui évite la corde par des lazzis. Il se comparait volontiers à la Schézarade des Mille et une Nuits qui sauvait sa vie par son imagination du roman parlé ou de Daoud incantant la fureur de Schaoul.
A. l'entendre décomposer les rouages du succès, ce dissecteur de Pâme humaine paraissait le plus grand clerc aux choses de la vie; au réel, le prodigieux théoricien était une volontaire dupe. « La conception m'intéresse et m'émeut; faire la métaphysique de n'importe quel verbe, fût-ce parvenir. Oui, niais la pratiquer m'écœure et je suis comme un grand sei62
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gneur qui aime mieux être volé par ses gens que se défendre. » Profond observateur, on le découvrait maladroit et ingénu aux choses du monde et du temps. Cet orgueilleux ne s'encolérait jamais aux traîtrises et aux injustices personnelles; Gulliver dédaigneux des taquineries de Lilliput, il n'était sensible que si on touchait à Dieu ou aux dieux. A cela, nul mérite ; il fallait chez l'adversaire une parité de stature pour l'émouvoir; il souriait, se lisant traité de pouilleux lui vêtu de soie, s'environnant de parfums pour subtihser sa pensée; il souriait, traité de Ponson du Terrail ou d'écrivain fumier; et ce sourire c'était la sérénité de l'intellectuel qui jette l'œuvre en pâture à la méchanceté humaine et sauve sa personne.
Ce qui décida le romancier une fois connu, à sortir de sonhypogée5 ce ne fut pas seulement l'idée de combattre l'influence saturnienne, ni de recevoir du monde luxueux cet affinement de la sensation qui en art s'appelle le goût : ce fut un besoin d'expansion.
Honteux à chaque mésalliance de son cœur ou même de ses sens, ne croyant pas que l'homme supérieur puisse sans déchoir accepter la volupté banale; voulant même au péché ne pas descendre en la personne de la partenaire, il se mondainisa, à la recherche de ses sœurs.
Nergal n'éprouvait pas auprès de la femme le grand vertige des passionnés : au bord de ce lac changeant et dangereux son œil plongeait, clair et percepteur du fond. Il semblait lire celle qui lui plaiTstar
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sait, comme le texte difficile d'une langue à lui familière; puis, si la vie multipliait ces intimités, il écrivait sur ce cœur féminin d'ineffaçables chimeries, plutôt que sa propre image : et lors cette âme frappée à son scel ne pouvait plus se substanter dune autre et restait veuve.
Nergal savait le secret des joies d'orgueil, apothéosant l'âme et le corps, si bien qu'au sortir de son culte minutieux, les volages se récusant, les successeurs paraissaient rustres et sots. En ce lyrisme de l'attentivité, l'écrivain gardait possession de lui-même. A la femme il demandait la satisfaction de son cœur avide, et la joie de ses yeux; il préférait son livre en de belles mains que compris : et cependant il ne croyait pas à la femme. Il la jugeait irresponsable; absurdes le reproche du mari trompé, la rage de l'amant quitté. Cette indulgence était faite du mépris de l'homme.
Oser l'amour, le luxe pie plus fou qu'on puisse ici bas se permettre, et l'oser sans une double vocation de soi et des circonstances, folie! Aux phénomènes d'attraction il n'y a rien autre à faire qu'à être attractif : le devoir et le raisonnement n'y valent aucunement : la volupté, pour lui, se produisait à certaines heures de polarisation spéciale qu'il fallait vivre, mais non pas prolonger.
Au-dessus des sensations, une sentimentalité Témouvait sans le troubler, dès que l'âme était profonde ou la beauté notable. II respectait chez une fiiie
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le dessin de sa lèvre, le ton de sa peau ; la bonté chez une vieille femme. Singulièrement, ce grand parleur qui ne redoutait guère l'aventure des causeries, ayant croisé le concetto et le paradoxe avec les plus grands esprits de son temps s'ennuyait de discourir entre esprits masculins, sinon de génie : « La société des hommes me fatigue », disait-il. Les mêmes discours qui, tenus avec ceux de son sexe, lui cassaient la voix, ne le laissaient pas de débiter en un cercle féminin. Il s'assimilait l'expir nerveux des femmes, tandis qu'en vertu de ce physisme. les électricités de même nom se repoussent : ie mude masculin Topprimait ou du moins ne le dilatait pas, inassimilable. De cet impressionnisme particulier se déduisait l'horreur du café et du cercle.
Calme, à moins qu'on ne le provoquât par quelque ignarerie blasphémant un saint de son calendrier, Léonard ou Dante, on ne pouvait le dire ni nerveux, ni colère. Mais l'aristie de ses vibrations lui interdisait des côtés de la vie moderne. L'atmosphère du bureau du journal et de lupanar lui étaient douloureuses : le cinq à sept du boulevard journaliste, impossible.
Au lendemain de la vision de la tabatière, Nergal ayant décidé de sa vie, sortit de sa malle le Bœdeker des débutants de lettres : les Illusions Perdues.
Sur la terrasse des Feuillants il vit des onanistes, des pierreuses, des camelots jouant aubouchon, et plus Soin flotter des rubans de nourrices ; il se fit indiquer
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ie Jockey, et plusieurs heures il vit entrer et [sortir des gens assez laids et horriblement mal vêtus. Il déjeuna rue de Rivoli demanda au garçon où l'on voyait les élégantes ; on lui indiqua la rue de la Paix ; là, il fut intéressé, sans éblouissement : dans un grand luxe de boudoir, ces femmes devaient intéresser. Le soir, harassé, il alla au Grand-Opéra pour trois francs cinquante, n'écouta pas le Guillaume Tell cent fois entendu en province, loua des jumelles, et commença à ne plus comprendre Balzac. « Evidemment, pensa- *t-il, je souhaiterais être dans la loge de madame d'Espard, mais ni elle, ni de Marsay par eux-mêmes ne valent; ce sont deux vides élégants que je méprise du moment qu'ils ne me servent pas, outres vaines à surnager dans ma nage d'écrivain.... Je ne veux ni être entretenu, ni entrer dans un bureau, ni faire partie d'un journal; madame d'Espard ne représente pour moi que du plaisir de vanité... et comme elle sera la dernière en qualité d'élégante, c'est-à-dire de niaise, à me lire, je dois attendre dix ans pour jouir d'elle, c'est-à-dire pour entrer chez elle, avec mes tics, la forme d'habit qui me plaira, et mon franc parler d'humaniste. »
Nergal n'espérait ni une protection de femme, ni bon hasard, il ne se demanda pas même s'il aurait du talent : il n'avait que la foi de sa race œlohite. Pourvu d'une pension familiale de trois mille francs par an, il ne fit jamais de feu l'hiver et eut toujours des gants ; il s'interdit le quartier latin, non pas pour sa
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séduction certes, mais pour la vulgarité atmosphérique des ébats qui s'y font. Sans enthousiasme, sans défaillance, il fit tout ce qui concerne l'homme de lettres, sauf les visites : jaloux de sa personnalité et laissant plus aisément marché de son œuvre. Il ne lut jamais une ligne à personne; vécut beaucoup au Louvre, dans l'intimité des maîtres et aussi par gout du luxe : là, devant la Joconde ou la Ferronnière, il trouvait Dieu sévère de l'avoir fait naître, quand sa famille était éteinte, toutes ses sœurs mortes. Il rencontra, non pas Lousteau, mais le phraseur qu'on rencontre toujours et qui fait la tirade de Lousteau au Luxembourg, et lui répondit: « Oui, je sais que la prostitution est un mode de parvenir, mais pour moi Lucien de Rubempré et Lousteau sont des filles. » 11 n'avait jeanais cru qu'on lût les manuscrits et collectionna d'abord les trente lettres de refus de son premier roman ; quand il parut, au bout de deux ans de fourrière, et que la vente et le renom apparurent, il n'eut point de joie. L'argent gagné lui était odiéux, il eût voulu le donner et non pas l'employer; avili de travailler même cérébralement il eût souri aux tentations de Vautrin. Parfois il se posait cette question : « S'il me plaisait de faire une immortelle, le puis-je? » et bientôt il se raillait, convaincu de son entité, il n'osait croire à son génie ; il concevait si haut que l'exécution le convulsg^t d'insignifiance. A une relativité de perfection il s'arrêtait de fatigue, conscient d'un mieux au bout de l'effort que sa lasIstar
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situde repoussait et dépris par la possibilité impossible d'un degré en plus dans la vision personnelle : écrasé par le cinquantain de roman à écrire, s'il vivait jusqu'à soixante ans, car il ne pensait pas obtenir jamais la vogue, bornant son espoir à la seule agglomération des dix mille liseurs qui pensent au-dessus de leur temps.
Quand son éditeur lui demanda une dédicace pour M. Achille Héman, le gérant de la succursale Lévy, du Boulevard, il s'ébahit, et céda; naais lorsqu'on lui conseilla de rendre visite à quelqu'un du Figaro, il dit non. « Mes livres, je ne peux les envoyer à n'importe quel membre de la prostitution littéraire, puisque j'en suis, hélas, un dicterius : ma personne reste en dehors, je suis leno de chimères écrites, non pas prostitué moi-même. » A son neuvième roman, avec la vente à dix mille, Nergal n'avait jamais été même nommé par le Figaro, et ce silence, avec celui du Temps et des Débats, était sa grande vanité.
Une caricature du Caprice-Belge le représentait tournant le dos à une foule de lecteurs, et au bas cette légende retournée de Gavarni : « Pamélus, ce n'est pas dans tes moyens. »
Exécré des protestants, en suspicion et menacé d'index par les catholiques, il ne savait pas écrire dix dages sans injurier la république et les démocratismes: ses fidèles c'étaient tous ceux qui aiment l'art pour lui-même; et ce croyant trouvait ses admirateurs parmi les sceptiques qui disaient : « Nous
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Faimons malgré sa foi, comme nous respectons un Botticelli quoiqu'il représente la madone. »
A l'abord de ses livres, le lecteur recevait l'impression d'un auteur qui se soucie peu de plaire au premier lisant. Nergal, au détour d'un chapitre, rencontrait une idée générale, lui prenait le bras, flirtait avec elle, pendant dix pages, en un parfait oubli de l'agacement de ceux habitués au roman -feuilleton ; ou bien, un lyrisme intempestif enlevait brusquement la page, Farrachait au livre ; elle n'y tenait que par le brochage.
On percevait, à ne pouvoir s y méprendre, qu'il se gaussait de l'humeur des gens et leur donnait, sans mégarde, ce qui lui passait par Tesprit, au moment de l'écriture.
Entre le fanatisme et la détraction il souriait, collectionnant éloges et blâmes, avec une impartiale insensibilité d'orgueil : et même c'était le seul comique qui le forçât presque à rire, le feuillettement de ces opinions où génie heurtait idiot; où on l'appelait tantôt Balzac et tantôt Ponson; et successivement, évangéliste et vidangeur. Ces extrémités de critique s'expliquaient assez bien: au-dessous du syndicat des journaux du Boulevard, il y a le syndicat des chopes cénaculaires : et ne payer aucun tribut, même de poignées de mains, ni aux burgraves qui font la vente, ni aux margraves qui dispensent le prestige, cela insultait les deux pouvoirs monopolisateurs de succè
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Remerciant avec exagération du moindre suffrage, se tenant pour obligé de quiconque appréciait, Nergal intimement se souciait fort peu de plaire techniquement aux lettrés. « C'est de vous : et je n'ai plus de jugement sur l'œuvre, mais un élan vers V nomme ». Cette réponse féminine à son interrogation lui ensoleillait l'âme : il se moquait bien d'obtenir justice de ses mérites; il avait obtenu des Barbares français, une permission de séjour et établi un commerce suffisant de ses vieilles chimères pour se gileter en toile d'argent, fumer du dubèque, collectionner des photographies et des livres.
Dans ce qu'on appelle le monde, il s'était fait tolérer comme un chat angora, qui miaule à volonté et bizarrement; on ne l'accusait ordinairement que de cinq choses, d'être Prussien, antiphysique, fou, impuissant et entretenu; il n'avait jamais été forcé de se servir du revolver qu'il portait toujours; les boulevardiers n'avaient pas tendu de cordes dans les rues pour le faire assommer à l'instar des méridionaux ; et, stupéfait de tant de mansuétude, touché jusqu'aux larmes de la douceur parisienne, il ne prononçait jamais le nom de Paris sans un adjectif de louange.
La bonne ville, celle où nul n'avait attenté à sa vie; la bonne ville où on ne l'insultait que par la voie de la presse ; la bonne ville où il pouvait échapper au contact des terrestres, au commerce des méchants!
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Il n'appréhendait rien, convaincu de la puissance de son entité, personne ne le pouvait enrayer avant l'accomplissement, d'il ne savait quel geste du Verbe ; prescient d'un rôle à jouer dans la comédie humaine ignorant son acte.
Rien n'insultait plus acerbe que son sincère étonnement devant la paix dont on le laissait jouir, car il ne Tachetait d'aucune concession;, doublant l'exceptionnalité du langage de rexcentricité du costume.
A une grande dame, à la fin d une soirée : « Je souhaite revenir; chez vous la méchanceté est presque supportable et l'on ne méprise qu'à moitié les écrivains », et ce disant, il ne plaisantait pas; grave, très loin d'une ironie. Telle son opinion sur l'humanité et la civilisation moderne qu'il s'extasiait, blanc parmi les Peaux-Rouges s'attendant au poteau de torture et au scalp. « Je suis Empyréen, précipité en costume de clov^n sur la terre, et qui a obtenu permission de séjour, parmi des êtres d'une autre série, inférieure et partant hostile; et vous ne voulez pas que je sois reconnaissant, surtout après avoir connu la province immonde, le sauvage Languedoc.
« Bénie soit la Ville où j'ai rencontré mes frères, I les Mérodack, les Alta, les Nebo, les Agûr, les Tanneguy; mais les princesses mes sœurs où sont-elles; vivrai-je privé de l'incestueuse douceur de leurs baisers ? » Maintenant que la déception des débuts ne
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le harassait plus, arrivé au point de n'avoir qu'à livrer deux manuscrits par an, sans souci de presse ni de vente, son cœur battait avidement.
Inquiétant par la complication de sa nature, décourageant par une impression de volatilité infixable, il séduisait cependant, suscitait l'ambition d'entrer en son âme si noblement orientée vers l'au delà; comme il l'avait dit à Saïgas, doué d'une onction mélancolique qui lui ouvrait les âmes, il donnait plus encore l'envie de se confesser que de se dévêtir; et sa douceur lui valait une sorte de dîme sentimentale qu'il prélevait imperceptiblement, même sur l'amoureuse d'autrui, propriété subtile, vertu de sa nature solaire.
Un moment, ce parfait Ariste chancela en ses nobles volontés, en ses obligations d'Œlohite : un vertige de dévouement, une erreur d'âme allait le jeter à la grande négation de toute destinée, au mariage précaire, au ménage conseiller des défections d'attitude ; Mérodack parut alors :
— Je viens, au nom du Sang et du Nom, et du Nombre, vous représenter avec mon profond respect, puisque presque seul des derniers Œlohites latinisés, vous avez œuvré et montré au soleil un soleillement d'art, que la croix de saint Jean ne se quitte pas comme un hochet, et qu'aucune femme ne doit être la vôtre que choisie parmi les princesses nos sœurs.
-~ Oui, répondit Nergal, mon devoir d'amour,
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c'est l'inceste, je le sais, mais mon cœur impatient s'éprend vilainement par besoin] d'expansion : où rencontrer ma vraie sœur?
— Songez, reprit Mérodack, que quelque part une femme de la race sainte vous attend, qui vous garde son cœur, et qui mourra désespérée, sans jamais connaître le seul être qu'elle peut aimer.
Et Mérodack raffermit en ses nobles volontés, en ses obligations d'Œlohite, son frère Nergal.
La veille du départ pour Lyon, Mérodack et Nergal, silencieux rêvaient au sommet de la tour SaintJacques :
— Frère, — dit le Mage, ~ les cinquante-deux mètres de ce mene-hir, depuis bientôt quatre siècles, ont vu passer bien des vainetés, et des multitudes mânes : il demeure beau et ferme, parce que sa forme cubique, son symbole égyptien, en fait un exvoto aux Keltes Atlantes; le Verbe multiplié aux alignements de Karnak, se dresse, phallus sacré, audessus du grouillis moderne; véritable phare que Flamel érigea, au milieu de Lutèce, microcosmie humaine. Le carré, c'est la mère Kaldée; le pylône, l'affirmation de lunité divine et de l'exceptionnalité humaine.
O cher daïmon de lumière, oriente-toi sur cette tour, notre acropole, elle te dira la parole Atlante et la parole Ereckéenîie : il n'y a qu'une force, l'entité; il n'y a qu'une fécondation, le Verbe; il n'y a qu'une charité pour l'Œlohite, l'entendement de
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sa lumineuse disparité; foule ton temps à genoux, c'est-à-dire en priant, et monte, monte toujours à travers la nuit, jusqu'à ce que tu entendes dans l'atmosphère seconde résonner la marche Atlante (1).
(i) Ce chant del'Exocte prjimuveâ vio être supprimé, à cause de son étendue, et se trouvera dans les Proses lyriques ou dans la Victoire du mari, tome VI de la décadence latine pour octobre 1888.
(N.derE.)
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FILLE DES DIEUX
Ma sœur, si je te rencontrais trop tard. Si tu ne m'avais pas attendu, Bien Aimée!
Oh! l'horreur de cette pensée dresse tout le poil de mon corps. . . .
Je me , sens devenir assassin ravisseur;
Célestes étoiles vous l'auriez empêché n'est-ce pas ? lumineuses sœurs de mes claires idées.
Le Livre de la Chimère (inédit).
.j. p.
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FILLE DES DIEUX
AMBULATION NECROMANTIQUE
Parmi les voyageurs que le rapide de minuit trente laisse à Lyon, Nergal, drapé d'un burnous noir en poil de chameau filamenté de fils d'or, étonne l'employé, qui le conduit au chef de gare, par son parisianisme de prononciation, jurant avec l'exotique vêture.
Celui-ci en visant le permis s'estomire : le capuchon rejeté, la chéchia entr'ouverte, Nergal en velours vieux bleu, botté de daim, et comme Absalon chevelu, lui paraît un acteur que la dèche oblige à user de sa garde-robe scénique.
Dans la salle des Pas-Perdus, Nergal va et vient et perd ses pas, ayant pour seule galerie un gendarme perplexe et mécontent de ce personnage peu confiant en la maréchaussée: le revolver du romancier s'aperçoit.
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Nergal perd ses pas à évoquer le moment du premier départ, en la treizième année, cette veille de 1870 où, sur la foi des prophéties, les Nergal quittaient Lyon pour le Midi barbaresque.
Au dehors l'air humide le défatigue de l'ankylose du trajet; l'escalier descendu, il s'arrête, parcourant du regard les trois nefs du tunnel pour piétons à l'aspect londonien; il se souvient que les exécutions capitales avaient lieu là-bas; revoit le reposoir de l'Arsenal, aux Fêtes-Dieu, entièrement fait d'armes et de munitions ; le confluent de la Mula tière et la silhouette de Nadar en complet beige, qui siffle pendant le gonflement du Géant; une halte de bohémiens avec l'appréhension qu'on avait voulu le voler. Là-bas encore, un colonel d'artillerie spirite, qui se défendait des infernaux à coups de bancal, au grand dam de son mobilier : sa célébrité de retardataire, disant à la générale de Serres : « Non, Madame, je ne serai pas en retard pour la revue, je monterai seulement mon cheval ailé. » -
Son immobilité inquiète un policeman, il longe, la grille, lé voici à Perrache; et tout à cç>up étincelle, piaille, rutile, bonimente, la grande vogue lyonnaise; il retrouve son ennui des * chiens savants, l'horreur du théâtre des singes, sa confiance à mettre sa petite main sur la patte des lions, son attraction vers les tigres; le cabinet de cire, la hideur sans nom que Paris a installée à son boulevard, cette saloperie Tussaud que les Lutéciens ont emprunté à l'abrutisseIstar
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ment des" Anglais boxeurs et entraîneurs de coqs ; il retrouve le frisson et le dégoût qu'il avait devant les scènes de Jouanon et Dumolard où ses bonnes le tramaient malgré lui; marmot il eut un perpétuel effort à fuir le laid, avec cette expression prématurément platonicienne devant une femme monstre : « Ça me salit les yeux. » Deux clowns saxons, le frère et la sœur, lui réapparaissent, aériens et mélancoliques, comme les polichinelles du cirque où iraient les jeunes anges. Les girandoles s'éteignent, avec elles les paillons, et dans la nuit silencieuse, agacée par le sifflet des trains, reviennent les impressions diurnes.
Son 'pensionnat venait sous les hauts platanes jouer au cheval fondu, ou bien en dignes Lyonnais trafiquer déjà leais billes, leurs timbres, les soldats découpés d'Epinal; lui n'avait ni bille, ni timbre, ni soldat découpé, et sans savoir, il prêchait la chasteté, parlait du péché mortel aux onanistes précoces et un jour, illuminé, il prenait de l'eau dans le ruisseau, courait au petit Ganeval qui était juif, et la lui versant sur la tête criait : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je te baptise chrétien », et le petit israélite, frappé du sérieux de son compagnon, soufflait doucement : « Je veux bien être chrétien, mais il ne faut pas que tu le dises, on me gronderait. »
A cette heure, on faisait l'exercice des recrues, et lui, qui flânait aux classes, travaillait pendant les congés, étudiait le rudiment aux leçons d'arithmétique, et dessinait le temps des dictées, comprenait
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mal vingt-cinq hommes obéissant à un caporal, et en argot lyonnais, le réfractaire qui était en lui éclatait : « Ce ne sont pas de vrais gones, ces automates. »
Les hôtels de la place mettent leurs volets extérieurs, il se hâte au plus proche : le gaz baissé, une grosse rouge et propre bourgeoise jette le suprême coup d'œil dans le bureau.
— Gardez-moi une chambre et me dites le numéro, fait le romancier. La dame salue d'abord et ce dialogue s'engage :
— Monsieur est seul?
— Pour le moment.
— Monsieur est sans bagages?
— Pour le moment.
— Monsieur excusera, mais THotel des Familles ne loge pas à la nuit.
— Je resterai un mois, je pense.
— Sans bagages?
— Rassurez-vous, j*ai à la consigne trois ou quatre colis.
— Monsieur a dit « ou » ?
Nergal comprend le scandale de cet « ou » ; ae mémoire d'hôtesse lyonnaise on n a entendu cela.
— Alfred, montrez le 4 à monsieur.
— Inutile, je le prends. — Et il va pour sortir.
— Monsieur va chercher son bagage?
— Je vais me promener.
Un cartel sonne la demie d'une heure du matin ; le garçon s'avance :
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— A quelle heure Monsieur compte-t-il rentrer? L'écrivain se crispe et va Tenvoyer au diable.
— C'est moi qui ouvrirai à Monsieur, et le sommeil coupé n'a jamais rien valu....
— Je dois avertir, — interrompit la gérante, — que si Monsieur revenait accompagné ; ce serait inutile d'éveiller le garçon, il n'ouvrirait pas.
— Ah! — dit Nergal, — on fait encore le trottoir lyonnais, à cette heure?
— Si Monsieur veut donner son nom, les règlements sont sévères.
— Bonne promenade à Monsieur, — grogne le domestique en prenant la carte.
« La Correction en sous-chef de gare, la Prudence en bicorne, la Bienséance en gérante, l'Hygiène en domestique, toutes les vertus provinciales étaient là pour me recevoir et se maniiester. Me résoudrai-je jamais à écrire la nullité de ce colloque; les réalistes ne me comprennent pas; par Atlas, je le leur rends. »
— Passez au large !
Le factionnaire de la caserne des chasseurs trouve cet être en burnous suspect.
« La Force, vertu cardinale! Si elle savait, la Laide à la ville dormant^ ce qui lui arrive en ma personne, elle ne crierait ni autre ni mieux. » Dix-sept ans d'absence, pendant lesquels la mélancolie lugdunienne lui avait souri en mémoire^ cadre propice à un calme adultère automnal; en cette atmosphère paisible et pieuse, recevoir les derniers baisers de la
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femme; un péché de Bruges, ou la sensation serait un peu du* dévergondage de sacristaine. Equitablement, la froideur des Lyonnais n'est malveillante qu'aux artistes avérés ; avant l'œuvre on n'y est pas décrié, et aux bambins ne s'applique pas, comme dans îe Midi, la loi des suspects. "
Un halo de bienveillance entoure son enfance ressuscitée, pleine de bonbons, de jouets et d'images. L'homme de génie se puérilise à ces réminiscences ; il a eu sa chambre aux jouets comme il a sa bibliothèque aujourd'hui; il s'explique mal son goût de marmot pour les sabretaches, les gibernes, l'épaulette. Sa pensée se détourne vers le grand Barbey d'Aurévilly, ce terrien qui, chaque an, va au pays natal, mais pour y aimer des fantômes et les revivifier immortellement. Nergal reconnaît, même fermées, les boutiques de la rue de Bourbon; le marché Henri IV a disparu, un socle s'y ennuie, humide et expectant d'une statue.
A l'angle, un souvenir de femme surgit, une Espagnole aux yeux escarbouclés, à la peau citrine qui l'embrassait : il cherche le premier baiser reçu d'une servante de pensionnat, une fille hystérique qui l'appelait « petit trésor » ; là, un grand lui dessinaxt des pierrots pendus : la jolie forme que celle de la potence, et il blasonne sans savoir pourquoi : « Un réverbère allumé d'un mort, potencé de victuailles, avec trois goupillons en chef : armes de ma ville. »
Il a omis, place Perrache, une famille qu'il revoit
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en deuil : là famille vague mais très précise, une bonne qu on faisait venir sans raison que la montrer, après avoir averti : « Remarquez comme elle ressemble â Marie- Antoinette. » La spirituelle flatterie aux historiens de cette adorable calomniée, aux Concourt, leur envoyer cette réincarnation plastique de la reine qui sur le trône ne fut que femme et revêtit seulement après les chiffons de M'''^ Eloffej la vraie pourpre de son sang, en digne fille du roi MarieThérèse.
Autre souvenir de Perrache : un vieillard excentrique aux chapeaux parasol, bonapartiste lyonnais et marcheur, en un triple excès, et qui exténuait le bambin Nergal à raccompagner à l'Homme de la Roche ou à Sathonay. « Tu méprises Farithmétique, Môsieur, elle te le rendra. »
En 1881, Nergal le revit, retouché par Hoffmann; hypocondre escorté de trois bonnes et qui accueillit lejeune homme partant pour la gloire. «Je suis maintenant mûr pour Loyasse, Môsieur, et vous pour saint Remy. Vous ne serez jamais sérieux, mystique, homéopathe et chimériste comme tous les Nergal; et n'ayez pas d'enfants, les inutiles sont assez nombreux.
« Où suis-je né? » se demande Nergal, «rue SaintJoseph, je crois; je doute de la rue, j'ignore la maison, l'étage, la pièce ; et mon âme devrait tressaillir, au sens du commun. Né dans une salle de manoir, avec le regard des portraits d'ancêtres sur
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mon berceau, je me souviendrais, et une ombilication serait de moi au lieu où j'ai, du non-être, jailli dans l'entité. »
Humaniste, indifférent à la frontière, à la nationalité, railleur d'un pays qui ne sait pas économiser une armée par un diplomate, patriote seulement de la langue qu'il écrit, il n'emporterait pas en exil de la terre de France dans un mouchoir. Citoyen de la lumière, inféodé à l'idée pure, à San Marco, sa prière s'élève aussi fervente qu'à Notre-Dame; le Duomo italien, la flèche gothe, lui montrent le même ciel. Là où veille une stèle, la ruine témoin d'un grand passé, aux pupitres des bibliothèques, aux Tribunes, aux Salons carrés, aux Belvédères, partout où les compagnons de Beauté ont œuvré ou la race orphique chanté, il était pays. Quant à la motte de terre où poussent des légumes, où aucun fantôme n'apparaît, où nulle inscription ne se lit, c'est pour lui, Tétranger. Devoir de sang royal; devoir de perception des mystères, devoir d'expansion esthético-chrétienne ; et puis le dédain.
Il fredonna :
Et je dis aux bavards du siècle : à vous le reste.
Le clerc, comme le sacerdote ne relève que de l'idée d'une œuvre parallèle; Fun sème dans les âmes les ferments lyriques que l'autre développe et achemine vers Dieu. A l'enchanteur profane appartient l'imagination des peuples ; à l'enchanteur sacré appartient la conIstar
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science universelle; le levain de beauté se transforme en charité, et l'œuvre de Dieu ainsi se réalise.
Quand un peuple ose troubler le chœur de ses prêtres et la veillée de ses écrivains/ on l'appelle barbare et sa mémoire à jamais maudite sera souffletée par le crachat des siècles à venir.
Les lieurs et les délieurs institués par Notre Seigneur Jésus tiennent dans leur paume les peuples comme les personnes ; et ils sont les portes qui ouvrent sur la Lumière éternelle.
Les poètes à leur tour, ornements de la terre, êtres de luxe, qui décorent une époque, les seuls artisans qui trament une immortalité à l'épreuve du temps; ces deux portées humaines, ce double Hiram, architecte terrestre du Temple Salornonique, n'a qu'un devoir envers ce monde : celui d'annoncer l'autre et d'en donner l'avant-goût séducteur.
« Il ne faut jamais dire moi », n'est-ce pas, professeurs de civilité, qui ne savez pas l'homme microprosopique, sa confession, celle de son temps, et qu'à s'étudier il peint l'humanité entière. Le Moi, qu'étale Chateaubriand aux Mémoires d'outre-tombe, le Moi qui pleure dans les vers de Musset, le Moi séraphique qui chante sur les lèvres de Lamartine, haïssez-le, ô pédants ! Une œuvre c'est un Moi qui prend la réalité à la gorge, la terrasse et, posant sur elle son pied vainqueur dit, à la taçe du siècle : « Mon rêve sera votre réalité. » On a défini Dieu l'Absolu de la personnalité; la supériorité de l'homme se mesure
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à la force de son moi. Dites à l'artiste qu'il manque d'ipséisme; mais lui en trouver trop, c'est le glorifier alors qu'on pense exprimer du blâme.
Il compare la province à un changeur de Quantin Matsys, qui empile les individus en tas réguliers; une pièce se rencontre-t-elle de forme lenticulaire de trop de relief pour entrer dans un rouleau : que fait le changeur, c'est-à-dire la province, elle rejette au loin cette médaille égarée dans sa monnaie fruste et courante, au lieu de la garder à part comme un ornement : là est toute la raison de la suprématie de Paris; les êtres en relief y sont tolérés,
Nergal est rue d'Auvergne, revoyant la famille du général de Serre avec la sienne très voisinante, et la fille aînée, Ontine lui apprenant à lire : « Elle était jolie, un hasard intelligent lui ferait lire mon œuvre, ça la récompenserait de sa patience; car je ne voulais pas savoir lire, je pressentais que le livre serait mon minotaure. »
Ontine lui donna un zouave, très beau jouet plus grand que lui, dont il ne jouissait que lorsqu'il avait été sage. « En ai-je beaucoup joui? » Qu'est-ce la sagesse à cinq ans? Ne pas faire de bruit, ni se salir; ,de la contrainte et rien de plus. On fausse l'esprit par de faux mots, on aurait dû dire : « Ta bruyance nous embête; nous les parents, sommes les plus forts, capitule. » L'idée de sapience trop abstraite devait fatiguer inutilement un cerveau indéveloppé. Quand donc il méritait toute une matinée, il
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passait son après-midi avec son zouave, disant : « Tu monteras la garde, tu feras l'exercice, mais je te défends d'aller à la guerre. » Le général riait beaucoup, et voulait démontrer les zouaves faits pour aller à la guerre comme les bonnes pour aller au marché : l'enfant.
« Si tu avais un fils, tu lui défendrais d'aller à la guerre, même si la Patrie avait besoin d'un zouave de plus. » Et il criait un « oui » formidable, un oui instinctif, farouche et furieux, le même oui de son œuvre formulée aujourd'hui, avec des textes de saint Thomas.
L'Ange de l'École considère les droits de la famille préséant sur ceux de la tribu ou de la nation; *Nergal eût refusé son Isaac à lavhé; Abraham, lephté et le vieil Horace pour lui, sont des barbares ; au littéral, la communauté du sang une autre solidarité, ce lui semble, que la communauté du sol.
Le voilà rue Sainte-Hélène, il y trouve la grande moisson des souvenirs ; là, son père fonde V Horaire religieux du diocèse de Lyon, et la Gaule littéraire^ organe de la décentralisation intellectuelle; là, son frère commença ses travaux encyclopédiques; là, ratmosp]:ière même était hiératique et lettrée.
Quel va-et-vient! prêtres et savants à l'allure grave ou distraite et criant fort en leurs perpétuelles contradictions. Péricaud l'aîné, cette vivante histoire de Lyon, qui lançait| l'épigramme barbelée ; Alexis Rousset, beau garçon et fat; Bastide qui a emprunté à la botanique de nouvelles images; Laprade, tou
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jours envolé dans un beau rêve de païen mystique; Sauzet, l'ancien ministre qui ne savait parler sans mordre un coin de son mouchoir; de Jussieu, l'expréfet de police, toujours en habit boutonné et cravaté haut; Blanc de Saint-Bonnet ayant Taspect sage et profond de ses ouvrages; un philosophe nommé Molière, ce qui fit railler Nergal dans sa pension où il certifiait à un grand que Molière venait souvent voir papa; Saint -Olive, ce chercheur de l'histoire romaine, déjeuneur habitué de la colline de Pierre Size; Danguin, ce nouvel Audran; Vernet, un paysagiste égaré à la recherche des tons rares, mêlant les gaucheries de Manet aux préoccupations du Greco, un halluciné de la couleur à découvrir; Chatigny, élève de Chenavard.
Il se souvient encore du fondeur Morel qu'il accueillait par : « M'sieur, quand me ferez- vous parrain d'une de vos cloches? » « Quand tu feras du bruit dans le monde », répondait-il. Il comprenait que faire du bruit dans la maison c'était défendu, mais recommandé dans le monde, « M. Morel me donnerait-il une cloche à parrainer aujourd'hui? C'est à savoir! » pense le romancier.
Dans le nombre des ecclésiastiques qui lui ont amicalement tapé sur les joues, deux surtout restent en mémoire : Tabbé Chévrier, Dom Bosco lyonnais, qui, sans ressources, par la seule force de sa prière, faisait venir à lui tout l'or nécessaire à ses charités ; et l'abbé Perrin, aumônier des prisons, qui voyant
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dans la rue un pauvre sans souliers, lui donnait les siens et continuait sa route nu-bas ; au moment de sa mort, tous ses portraits tombèrent du mur où ils étaient accrochés.
C'est à travers les conversations de ces hommes supérieurs qu'il lançait ses souris mécanique; tandis que Morel de Voleine et Soulary s'escrimaient sur quelques points d'érudition, il alignait des soldats de plomb, ne prévoyant pas qu'il ne pourrait jamais s'aligner socialement et qu'il serait un libre condottiere de plume, au service de l'Idéal.
Il ne se souvient pas d'avoir entendu jamais une banalité dans sa famille; point d'autres affaires sérieuses que les idées; sans ce milieu spécial peut-être serait-il devenu quelque chose, au lieu d'être simplement quelqu'un. Les regrets sont superflus, surtout hypocrites : il a respiré dès l'enlance la plus noble poussière, celle des livres : « Macabre consolation de voir les rats se réjouir à ma mort de tout le papier à eux dédié, tandis que les autres ne réjouiront que les vers ». Ses récréations il les passait sur le quai de l'Hôpital. On connait le triolet où Théodore de Banville avoue l'obsession que lui donnaient trois figurants d'un théâtre de drame :
Néraut, Tassin et Gredelii Maintiennent Vart fougueux et chaste^
Catabard, Bouilleux, Ganivet, Pedraud et Pandel, ce quintette de bouquiniste, avec le roué ventru Fon90
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taine et Juiflfé le maigrelet, véritable galerie d'originaux: Pandel, le premier au tournant de la rue de l'Antiquaille et du quai, avait l'allure triste d'un bohème, un pince-nez sur le plus cardinalice des nez, et la redingote luisante d'un étudiant de vingtième année; Catabard, trapu avec des livres en ordre : Bouilleux, le bibliopole irascible et Pedraud en tablier d'épicier de Paul de Kock, crachant dans ses mains, ignorant comme|toutes les carpes réunies et qui vendait à un louis des sepias de Rembrandt authentique, et à soixante francs les Parrocel, les Chauveau, provenant de la succession d'Orsel, le grarfd talent qui a fresqué Nôtre-Dame-de-Lorette; Ganivet, sourd à défier les cloches de Morel, les mains dans ses poches, indifférent aux vingt personnes qui piétinaient sur ses tas de livres; il fallait lui donner un coup sur l'épaule et luimontrer un volume pour qu'il dît un prix.
Un autre bouquiniste, malin comme Scaramouche, nommé Chouet vendait les livres neufs aussi prodigieusement bon marché que Pedraud les dessins de maîtres.
Non loin de la montée Saint-Jean, florissait dans un taudis très vaste, le singulier Jean-Marie. Crasseux, bénin, bedeau vieilli, ce maniaque très pieux avait institué ses légataires les sœurs d'un couvent voisin, à charge de lui fournir sa pitance ; après le payement de son loyer, il lui restait une douzaine de cent francs, au moyen desquels il avait amassé douze cents tableaux et statuettes représentant la Vierge et l'enfant Jésus et
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un grand nombre de livres rares et même de manuscrits.
Parmi onze cents hideurs, sept ou huit merveilles, Bambino sur cuivre, « que j'attribuerais au Corrège lui-même ». Toujours un cartable sous le bras, JeanMarie, avec une ubiquité singulière, se rencontrait partout où l'on bouquine; un jour il lui montra une vieille estampe : « Voilà, mon enfant, comment sera le paradis. » Et Nergal de s'écrier : « Je n'y vois point de bouquiniste ; il n'y a donc pas un quai de l'Hôpital dans le paradis, dis, Jean-Marie? » Chez Brun, rue du Plat, se rencontrait un vieil architecte, M. Dignocio, homme à boutades qui s'écriait en fripant un journal : « Je voudrais être grand comme l'Hôtel de Ville, avoir une massue comme la tour de SaintJean et exterminer tout, hormis les Dignocio et les Nergal. »
Un jour, Nergal était seul à la maison, les domestiques eux-mêmes sortis; on sonne il ouvre à la plus belle figure de patriarche. Le velours violet de son costume, les glands d'or de son chapeau indiquent un prélat, et lui de dire : « Votre Eminence veut-elle entrer? — Comment sais-tu, mon enfant, que je suis une Eminence, tu en as déjà vu ? » et lui se gonflant : « Maman m'a présenté à son Eminence le cardinal de Bonald. — Eh bien! tu diras à ta mère que tu t'es présenté toi-même et le mieux du monde à l'archevêque d'Alger; reçois ma première bénédiction lyonnaise. » Le père rentré à cet instant met d'abord ses pantoufles, Nergal appelle, il sort
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bientôt avec le prélat, et tout un jour marche à côté du Prince de l'Église, dans Lyon et ne s'aperçoit pas de l'étrangeté de sa chaussure. Les Recollections lyonnaises s'étendent aux environs même qui sont beaux; chaque dimanche, chez Jolibois, le curé de Trévoux, géographe hors ligne dont la bibliothèque importante a été recueillie par rétablissement des Chartreux; chez M. Jacquemont, à Fontaine-surSaône, un ancien magistrat ayant la distinction de l'honnête homme du temps de Labruyère ; à Sainte-Foi, chez le maire, M. Vayout; à Chaponot, chez les Jacquemet, où il y avait dans le bois une légion de serpents, et dans la grande salle une centaine d'épées anciennes; à Saint-Irénée, chez un instituteur, ami de Fabbé Gourd et d'un péché tout spécial. Cet excellent pédagogue aimait Horace et l'amphore. Tous les samedis soir, il montait à sa campagne, mettait trois bonnes bouteilles à rafraîchir, ouvrait son Horace... et l'aube du dimanche le retrouvait portant crânement les vers lus et les verres bus.
Il garde son étonnement de bambin, quand il évoque son frère sténographiant, attablé sous la chaire de Yalfleury, où prêche Ms^ Mermillod.
Avec Tami Garnier, il parcourt, à neuf ans, à pied, toutes les routes pittoresques : Oullins, La Pape, Charbonnières, le Mont-Cindre.
Tout cela, comme un kaléidocospe, se succède dans Je porche de la rue Sainte-Hélène.
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Il va vers la Saône, retrouve le boudoir de la comtesse de La Fléchères, tout en chinoiseries et dont l'exotisme frappa ses yeux de gamin ignare. Rue de Bourbon, lui réapparaît le salon de la marquise de Beausset, où l'on expliquait les mains si étonnamment. Quant à l'hôtel du maréchal gouverneur de Lyon, les historiettes qu'il rappelle sont du domaine de Tallemant des Réaux, avec des passages latins, comme pour la muse de Straton de l'anthologie grecque.
Place Bellecour a lieu l'apothéose : il se revoit en cuirasse de carton, hache d'arme en main, targue au bras, casque en tête, sur .un cheval mécanique, escorté du domestique et de sa nourrice. Et lorsque, venant d'évoquer les acteurs qui remplissent la scène où il marchait à peine, il recherche les instincts qui sont devenus des passions et des doctrines, il retrouve l'homme embryonnaire dans l'enfant N'est-ce pas la même horreur des examens, ces insolents conseils de revision de l'esprit qui éclate en son impossibilité nerveuse de se présenter à l'examen de l'École du Louvre, la matière lui étant familière, puisqu'il s'agissait de la Kaldée, sa matrie, en cette ruse de l'enfant qui répond à la demande d'une fable : « Je ne sais rien qu'en esquimau. »
N'est-ce pas le même besoin de franche étude et de franc écrire, ce mioche qui dessine trop complètement ses bonshommes et refuse les oeuvres choisies, ne voulant que l'œuvre complète; et le romancier
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qu'on accuse de peindre et les beautés et les laideurs psychiques, comme si l'âme humaine pouvait être complètement peinte sans sa double aspiration. N'est-ce pas la même indépendance, cet enfant qui, en un jeu avec des petites filles, sommé d'embrasser celle qui lui plaira, aucune ne lui plaisant, embrasse un bout de crayon qui a servi à dessiner devant lui une tête charmante.
Il s'assied sur un banc de pierre, et revoit ses répulsions d'enfant à se mêler aux autres enfants; sa hautaine et mélancolique volonté d'être à part; réminiscent de la Nuit mussétique, il voit une sorte de petit frère venir à lui, dans la grande place esseulée et morte de sommeil où* pleurent les jets d'eau. « Que pensais-je, quand j'étais toi? » dit-il à son Menechme. Son âme il l'ouvre à l'entant. Ohl le froissement des ailes, la traîtrise du cœur, les défaites de la volonté, l'œuvre que la fatigue encloue, que Tinsomnie enfièvre, ses péchés et ses prières. Alors le petit frère murmiure : « Pauvre, pauvre grand frère. » -
Nergal tressaute; ses joues sont mouillées de larmes. Qu'a-t-il donc pleuré?
Il lui semble prendre dans la sienne la petite main de son Sosie, se lève, et, triste, par la rue de l'Impératrice va j usqu'au Terreaux. Là, l'obsession du petit Menechme s'évanouit. Trop las pour réfléchir, il revient à Perrache d'un pas somnolent.
Trois heures du matin sonnent; il se morfond vingt minutes devant l'Hôtel des Familles. Le garçon ouvre
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en grognant, et Nergal hâtivement dévêtu se s\gne se couche et la fatigue l'endort aussitôt : il s'agite et rêve.
Et rêve qu'il revient de nuit, en sa bonne ville de Lyon dès longtemps endormie, comme une prude femme tenant à la double fraîcheur de son teint et de sa réputation.
Au premier pas sur le sol natal, expression de gens oien pensants qui pensent par procuration et routine, il se heurte à Valentin :
— Je viens à vos devants; vous avec reçu convocation de Guignol pour la lyonnée nocturne?
Nergal le croit fou et cependant le suit galerie de l'Argue; dans ce théâtre en sous-sol, Soulary et Chenavard, les abbés Guinan et Condamin, les frères Léman, Guimet, M^^ Louis Mond, le restreint L^on qui pense et œuvre.
Puis, des jeunes filles à l'air très sot, et des femmes engourdies : le beau sexe local, toutes mal habillées, mais cossues.
Le rideau se lève, Guignol paraît, et parle ainsi : « Deux et deux font quatre, trois et un font le quaternaire. Bien vivre ne doit être qu'une préparation à bien penser et puisque vous êtes faits les roeilleurs estomacs de France, cessez d'en être le.^ derniers cerveaux. Assez de chiffres, je vous apporte le nombre. »
L'assistance stupéfaite murmure d'étoi^rw^'^eoit Guignol se fâche.
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— Je vous ai parlé canut trop longtemps : aujourd'hui je reprends mon vrai langage, je vais aussi reprendre ma vraie forme.
Le bonnet se change en pétase, la batte devient caducée.
Nergal crie : « Mais, c'est le pilote de la nef isiaque, Hermès Thot, Teutatès Mercurius, salut! »
Ces paroles font évanouir l'assemblée; maintenant Nergal et Guignol-Mercure sont seuls. »
— Vous m'avez reconnu, vous êtes un gone savant, Lyonnais n'est-ce pas, et avez-vous écrit?
— Voué à Notre-Dame de Fourvières, et je puis m'asseoir presque sur mon œuvre.
— Pourquoi avez-vous quitté Lyon : « Qui quitte Lyon, perd la raison ».
— Monseigneur Mercurius, seriez-vous sot de prévandre à la possibilité d'un romancier sis en province?
— Lyon ce n'est pas la province; — répond la marionnette avec conviction; — Paris, au reste, sera orùlé et Lyon deviendra capitale. J'ai deux moyens de vous lyonnaiser, Môsieur Nergal : l'Académie et ie mariage.
Le rêve va vite: Nergal, sans avoir consenti, se trouve présenté à quarante messieurs qui le saluent ae quarante mouchoirs à carreaux à la tartufe.
(Jruignol se donne des coups de batte, très encoléré.
— Le mariage est sûr, au moins. Les voici en un magasin de soieries.
nomme ventru se précipite vers Nergal ;
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— Mon gendre, je vous donne ma tille et ma maison de soieries.
Guignol s'efforce de faire entendre qu'un écrivain croirait déchoir à se commercialiser; pendant qu'il plaide, des commis zélés éventrent une balle de soie, y insèrent Nergal, qui entend à peine la voix commisérative de Guignol avouer son impuissance à le sauver :
• — Je ne peux, las! pour vous, ô mon romancier, que la sépulture la plus honorable, à Saint-Jean.
Nergal cataleptisé est sorti de la soie et mis en bière ; il perçoit toutes les cérémonies du Requiem; par un effort, il se désengourdit ; au même moment, on le descend dans un caveau.
— Laissez-moi finir mon œuvre, — supplie-t-il. On hâte Tinhumation et Guignoi ricane :
— Ah! Môsieur l'écrivailleur, tu venais traîtreusement espionner ma ville pour la dévoiler aux risées parisiennnes; tu comptais sans Guignol, le génie familier de la cité. Guignol le comptable, le positif, Tutilitaire, Guignol qui méprise les rêveurs et les arrangeurs de mots. Tu apportais la délation et tu trouves la mort. Que venais-tu troubler ma ruche laborieuse, don Quichotte ridicule? Tu croyais donc niaise la province, de te laisser dire que sa vertu n'est que la lymphe des femmes, que l'hypocrisie des hommes, et que tu promènerais à ton aise tes flambeaux dans les ombres grouillantes de mesquines horreurs où s'élabore la vie calibane.
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Lyonnais de hasard et traître à ta ville, tu périras désespéré, tandis que la vertu lyonnaise resplendira, taisant honte à ce sacripant de Paris que tu aimes et qui a le mauvais goût de te le rendre.
— Par Apollon, tu n'es pas Hermès, mais un ignoble boutiquier — hurlait Nergal dans sa caisse.'
A moi les Œlohim, et celui de Nazareth et celui de Pathmos, à moi la Dame de 1^ ourvières !
A ces invocations, le cercueil brisé, la dalle soulevée... Nergal se dresse sur son séant avec hébétude.
Il se frotte les yeux, rappelle ses esprits et, peste • le jour pàraît.
— Je leur dois un cauchemar, à ces compatriotes de hasard, troubleurs de mon royal |repos.
Il se rendort, avec le sourire de sa force.
— A ma ville... le dois.^. im cauchemar... éternel...
A NOTRE-DAME DE FOUtivIÈRES
On frappe discrètement d'abord, puis la porte s'ouvre et Nergal lève péniblement les yeux sur un grand garçon rose et réjoui, qui hésite à Tirruption qu'il fait.
Le romancier se dresse ébourilfé, le regard vague, et sous le sourcil froncé, aux lèvres l'amertume de ces sursauts où le sommeil semble vous disputer à l'éveil.
— Je t'ai pris pour la reprise de mon cauchemar, et il tend une main ennuyée.
— Tu vas bien, Nergal, je te cherche depuis une heure -
— Tu seras toujours Valentin ut sol; [ta m'aurais donc réveillé une heure plus tôt?
— Il est orze heures, — observe Valentin.
— Alors je te bénis, rappeleur de mon |horaire d'obligation; j'ai deux visites de matinée, ]'une â Madame la Vierge, l'autre au R, P. Nicaut.
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— Et tu es attendu place Bellecour à deux heures, par plus de trois dames que j'ai chauffées à ton endroit.
— Vos pecques tiennent parlotte hypètre, lors?
— Nergal, veux-tu que je sois franc... Eh bien! tu es un fils de Conventionné. i en dessein d'être reçu au noble Faubourg... Pour les Lyonnais, tu ne représentes que de l'inutilité dangereuse; tu es le propre à rien qui vit de basses manœuvres cérébrales qu'on nomme roman; pour les femmes tu es un scandale, presque une faute, et comprends maintenant qu elles se tiennent le coude, et à Bellecour la place des comédies dix-septième, où tout arrive à point et par le hasard, les notaires, les égyptiens et même Nergal...
— Ma sulfurance se supportera mieux en premier respir, au plein air!... Ah!... Madame CroustadoAyne, où tu m'as mené à Paris.
— A Lyon, se ly onniaise,
— Valentin, ce mot me ranime de son piquant et, si tu veux sonner, je mangerai un rien et me toiletterai un brin.
— Mais on t'attend à la maison.
— Mon ami, à Lyon je ne visiterais pas mon plus cher ami, avant d'avoir visité Madame Marie...
— Tu m'édifies, Nergal! Révérend Nergal, bénissezmoi.
— Tu me déplais, Valentin. L'amitié nous rend frères et de jumeauté, sans aînesse; autant je souffre
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peu de la méconnaissance du monde, autant je me croirais diminué, si un intime oubliait qui je suis et ce que j'ai fait : je veux le respect de ceux que j'aime ou je désaime.
— Alors on ne peut plus blaguer.
— Est-ce à dire qu on n'a jamais pu?
— Toujours le même.
— Ceci, Valentin, je l'accepte; donc tu as chauffé la somnolence féminine à mon profit...
— Oui, elles feront l'impossible pour te rendre possible et si tu apportes une égale bonne volonté, en huit jours, tu seras du tout-Lyon.
— Sur combien de pattes marche ce monstre?
— Il est Gigogne; il y a le monde Bellecour, les nobles qui vivent entre eux et ne se commettent pas avec les négociants ; ensuite le Lyon riche, qui dîne, redîne et surdîne et donne à dîner, redîner et surdîner; enfin, et là se trouve le trait local, des groupes de parents qui s'embêtent en famille, un jour chez la grand'mère et l'autre chez la bru.
— Je n'entends pas : prends un compte rendu de l'Académie de Bordeaux ou de Marseille, il y a vingt noms de femme avec nomenclature de leurs toilettes.
— A Lyon, rien de semblable : le journal ne mentionne que les robes et bals de l'horizontalité.
— Il n'y a donc pas de salons à Lyon, rien que des boudoirs ?
— La Lyonnaise n'a pas de boudoir.
— Il n'y a donc pas de femme du monde à I^yon*'
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— Il n'y a que des mères de famille.
• — Cependant on se couche pas à neuf heures?
— Non, on fait un peu de couture et on va au café, suivant le sexe.
— Tu railles; oseras-tu me présenter à une femme qui coud par dilection?
— Une Lyonnaise de cent mille livres de rente tricotera des bas sous ton nez.
— Cette Lyonnaise est, j'espère, trompée par son mari?
— Oh! le Lyonnais aisé a deux ménages.
— Le tricot mérite cela !
— Attends : le second ménage n'a pas même l'allure d un sacrement parisien.
— Bref, — dit Nergal, — quand la Lyonnaise n'est pas une sainte ce n'est qu'une bête; je pressens la butorde sous la béguine ! N'importe, je ne veux pas témérairiser mon jugement : et si je dois au lieu de coquettes flirter avec des mystiques, je prierai avec elles et ne me plaindrai pas d'avoir connu la ville des saintes femmes. Le péché, mon cher Valentin, me semble quelque chose d'assez bas, un suffrage universel où les plus hauts apportent leur vote à ces drôlesses, luxure, avarice, paresse : et il serait dandye également de ne rien mettre dans l'urne des élections et ni dans celle des passions.
Le garçon apporte du thé et des brioches et prend le bulletin des bagages.
— - 11 y a bien une femme qui te plaira, mais on la
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jalouse fort et toutes t'en voudront à mort, si tu parais la distinguer. Du reste il y a beaucoup à dire sur son compte... On n'assure rien, mais on présuppose...
Ils habitent au cours d'Herbouville, un hôtel magnifique : jadis M. Croustado-Aynes était l'associé en soieries de Monsieur Istar.
Nergal resta la main en Tair, au lieu de saisir une nouvelle brioche.
— M. Istar, c'est comme situ médisais M. Junon; Istar, la Vénus Kaldéenne d'où les Astarté, Astharot ; Istar dit M"'" Vénus, comme Nergal M. Mars ; il faut venir à Lyon pour trouver un M. Minerve, un M. Istar!
— Eh non — fit Valentin, — son nom est Capimont, mais sa femme qui est fille d'un rabbin portugais a nommé son mari, tellement elle est écrasante pour un homme d'affaires, aux yeux de tous :
— Une juive, — fit Nergal?
— Une juive blonde et blanche, presque rousse.
— Est-ce comme juive, ou comme femme qu'on la déteste?
— Comme femme : le reste, un prétexte.
— Si l'affinité des noms sous-entendait l'affinité des natures, Nergal deviendrait l'ami d'Istar. Son mari l'aime?
— Il l'adore et décrocherait les étoiles pour les mettre en boucles aux mules de sa femme.
On apporte les malles de Nergal.
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— Tu vas assister à ma toilette : c'est un peu long, je t'avertis ; pendant, donne-moi des aperçus sur celles que je vais apercevoir.
— Tu ne veux rien savoir de ceux?
— Non! l'homme qui n'est ni mon ami, ni un pair, m'embête; et le mâle de province mis en tas ne me donne que de l'ennui. Un homme qui n'a pas de génie n'a plus qu'à être admiratif ou dévoué : l'humanité se compose de prêtres qui disent la messe et de gens qui la servent; le reste, c'est du mécréant.
— Tu ne f occupes donc que des femmes?
— Exclusivement : une femme, même âgée, même médiocre, prend la peine de vous plaire; cela fait toujours plaisir! Et puis la femme, c'est la statuette en cire que tient Prométhée sur les camées antiques. Souffle dessus et tu vois apparaître une être momentané conforme à ton souffle. Oh! la fécondation sentimentale, un phénomène plus haut que l'amour même ! Analytiquement le féminin est réceptif en haut comme en bas : un Verbe qui lui entre au cœur la transfigure, et quand le livre saint nous donne par le calame de saint Jérôme le verbe connaître^ il entend une cognition qui va jusqu'à l'âme. Connaître une femme, c'est lui entrer dans le cœur et l'emplir et ainsi l'orbiter à soi. Au-dessus de la mâleté organique il y a une mâleté psychique, combien rare cellelà : plier les reins ne suffit pas, il fautplier les rêves...
Ce disant, il tire les habits des malles et aligne des flacons sur la toilette.
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— On te croirait voyageur en parfumerie.
— Mon cher, l'occidental a perdu nombre de notions et laissé nombre de fonctions s'étioler : oui, le monde aromal est fermé aux nerfs contemporains, il contient avec des enchantements sensationnels, des déterminantes d'idées... mais cela ne t'intéresse pas, je crois...
— ]\/[me is-tar abuse des parfums.
— Ah! — fit Nergal qui mettait de l'huile de cèdre sur sa barbe. Puis :
— Valentin, je voudrais que cette M""® Istar m'ait lu.
Avec une hésitation que Nergal ne vit pas, occupé qu'il était à s'épiler la joue.
— C'est probable... elle doit connaître tes livres, on la dit très au courant de la littérature...
— Ça ne serait pas une raison; je suis si en dehors du mouvement du siècle, comme dit M. de Médan.
— Comme tu es long et minutieux à te toiletter.
— A Paris, mon cher, il y a tous les midis, dix mille hommes et dix mille femmes qui s'adonisent en vue d'un hasard. Après celles de la mort, les surprises de l'amour sont les plus brusques.
Tu ne connais pas ce Gavarni où une femme explique ça par : « Comme on ne sait ce qui peut arriver, il faut tout prévoir. »
— Tu es donc devenu, Nergal, un viveur.
— Qu'entends-tu par viveur? Le monsieur qui se donne des indigestions... et des repentirs... ou bien le
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monsieur de l'orchestre qui a dans sa poche les louis d'un souper et le revolver d'une expédition aux barrières; sans pour cela sortir l'un ou l'autre pendant des mois.
— Tu es fait de contrastes, Nergal.
— Ah! il te faut l'unité de temps, de lieu et d'action : classique, va!
— Comment fais-tu rimer ton pèlerinage à Fourvières, que tu n'abandonnerais pour rien au mondCj, et ta bonne volonté à un péché de la chair
— Je ne fais rien rimer : mon culte de la Vierge est une perpétuité de mon esprit; et le péché un accident, un vertige que je prévois sans l'appeler, non plus que m'en garer. Maintenant, si tu n'étais pas aux trois quarts Lyonnais, puisque tu y vis dix mois de Tannée, je t'avouerais que je vois très bien la diminution de personnalité dans la sensation sexuelle; mais je la creuse, je l'alchimise, et mes péchés se résolvent en œuvre d'art.
Comprends-tu qu'aux limites, les mêmes pour^tous, de la charité, a priori respectées ; en deçà, le psychologue déshabille les âmes un peu comme le sculpteur déshabille les corps; et l'âme de la femme est comme enfermée sous sa peau; si la peau est épaisse, àTappel du platonicien Galathée reste marmoréenne, tandis que l'amplexion fait bayer leur cœur; si la peau est fine, l'âme transluit sans contact. Veux-tu la formule d'un érotomètre : Le charme d'une femme est en raison inverse du degré de contact nécessaire. Si tu renIstar
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contres celle qui, d un regard t'épanouit, prends-la, ou bien ne songe plus à la femme. Moi je n'ai pas encore trouvé la pie au lit. Sexuellement, quel est ton cas?
— Mensuel et seulement hygiénique.
— C'est moi maintenant qui ne comprends point. Tu t'effarouches à penser que la beauté peut me griser et toi tu déshonores la sensation amoureuse^ jusqu'à la série sécrétive! Je te trouve nauséeux, Valentin. J'admets le conséquentiel de l'attraction morale; rien sans le cœur.
Le jour où je serais capable de prendre la première venue, d'étancher ma soif au ruisseau et de toucher, fût-ce du doigt, à un corps dont je n'aurais pas l'âme, ce jour-là, je serais immonde et mon grand orgueil par qui je vis, mourrait.
— Tu es lyrique... mais habillé : ne mets pas ce manteau de prêtre...
— Si fait, je vais prier, et puis, ce qui n'est pas synonyme, voir un jésuite.
— La Compagnie tient Lyon, le sais-tu?
— Que m'importe? je fus leur élève et je resterai leur compagnon d'effort ultramontain : ils ont la notion pratique du politicien: comme jadis ils respectèrent en moi le cancre rêveur, ils pacifieront avec le romancier indépendant; moi déférent, eux indifférents, nous nous croiserons, sans nous accrocher.
— A trois heures, place Bellecour.
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— Bellecour n'est pas la place Royale et...
— Je te verrai venir de Fourvières et irai à ta rencontre.
Ils prirent par le quai et Valentin laissa son ami place Saint- Jean, au petit chemin de fer funiculaire.
Tandis que le romancier va à ses dévotions, le jeune Lyonnais sent sa conscience bourrelée. Il aime sincèrement Nergal qu'il a connu, il y a plusieurs années, pendant les deux mois de printemps qu'il passe à Paris; mais il aime vaguement aussi ]y[me Croustado-Aynes, plutôt comme pied-à-terre mondain que comme femme. Au reste, très peu occupé d'amour, et bien plutôt de récréation, comme un grand enfant; il s'est fait le cavalier servant de la riche Lyonnaise : et jamais ce bel emploi ne lui a pesé comme aujourd'hui.
]y[me Croustado-Aynes, sans être ni méchante ni sotte, déteste M""^ Istar : elle a traité avec Valentin l'accaparement de Nergal.
Or, autant vaudrait faire siffler un air déterminé au vent qui passe sur les aulnes qu'endiguer la rebondissante personnalité du personnage.
Valentin se mélancolise : et plus clairvoyant qu'à son habitude, il se voit d'un même coup brouillé avec son ami et avec M""^ Aynes, il pressent qu'il va se trouver entre deux reproches.
Chargé de noircir M""' Istar, il ne l'a pas osé, Voyant l'effet presque fatidique que ce nom a produit; avouer à Nergal qu'il a niaisement adhéré au
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plan jaloux du groupe Aynes l'humilie : et par dessus toutes choses, il redoute l'humeur d'un hautain qui ne connaît pas les ménagements et ne sait que se carrer ou partir.
Il n'est plus aussi rose et réjoui, le pauvre Valentin. et rentre chez lui plus perplexe qu'on ne l'a jamais vu.
Tout le long de la montée des Minimes, Nergal jette des sous dans dés casquettes d'aveugles machinalement, pris aux souvenirs de ses enfantines dévotions. Soudain une voix glapit :
— Gentil monsieur, entrez donc. Et une autre :
— Mon jeune monsieur, venez donc voir, écoutez donc.
Hébété, il s'arrête : une femme lui pose la main sur la manche.
Ce sont des marchandes d'objets dévots qui raccrochent. Nergal se sent devenir brusquement furieux; les mots et les intonations, à ce seuil d'un sanctuaire vénéré, sont les mots et les intonations des prostituées : comme elles, les édifiantes commerçantes viennent relancer le passant, au milieu de la rue. Le catholique exaspéré crie les dernières injures d'une terrible voix, et d'un geste barrant le chemin, il arrête deux jésuites qui descendent.
— Comment tolérez-vous, mes Pères, qu'on puisse croire la montée de Fourvières une rue de lupanars?
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L'un le croit fou ou franc-maçon et se signe; Fautre, au fin profil italien, sourit indéfinissablement.
— Vous qui vous signez, vous n'êtes qu'une bête, et le sourieur, vous ne valez rien.
Arrêté, il regarde les dos dignes qui s'en vont, au milieu de la haie des trafiquants scandalisés.
Il achète plusieurs cierges à une femme pauvre qui se tient aux abords de l'église , silencieuse , timide; il va entrer et revient chercher une autre cire.
A peine la porte poussée, il reconnaît la tapisserie d'ex-votos laids, et beaux de foi, et adresse une nasarde intellectuelle à l'adresse de Renan qui niaise ceci quelque part : « Où est la Madone qui a vingt mille exvotos attestant ses miracles comme Rabba-Tanit? »
Il salue la Vierge cérémonieusement par trois , fois, comme un courtisan. Puis, sans se soucier de la distraction qu'il donne aux assistants, s'approche d'une herse : allume et place d'abord un cierge pour le mort très cher; puis pour les chers vivants : un cierge reste à sa main et aucune pointe pour l'enfoncer. Ce cierge, il l'apporte pour M"^^ Istar, celle que la médisance ou la calomnie élève au-dessus des autres, la juive blonde et parfumée, et dans cet ordre d'idées rêveuses où une fatalité le pousse, cherchant à formuler un vœu pour cette inconnue, qui n'a de prestige que celui de mésestime provinciale, il hésite; son bonheur, il est fait si elle est médiocre, sinon il est impossible. Songeur, il va dire pour
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III
qu'elle soit aimée, mais c'est presque là un souhait de malheur. Voici qu'une cire s'éteint devant lui, il plante la sienne : « Pour qu'elle meure catholique. > Puis, satisfait de ce Verbe, il cherche une pénombre, ramène sur sa tête le pan de son manteau et l'accusé de tant d'immoj^l^'^^és commence sa prière à la Vierge,
LES LITANIES DE NERGAL
Du sein de mon péché, j'exhale une prière imparfaite, tiédie et d'un vol incertain : ma lèvre, encore tachée du vin de l'infamie, balbutie et se tord, indigne de ton nom — Sainte Marie.
Le Seigneur mit sur moi le sceau qui prédestine et dans mon cœur d'enfant la flamme de l'élu.
Les anges, à quinze ans, me soufflaient à l'oreille des conseils de foi, de courage et de beau : et je n'ai, alcyon fouetté par la tempête, rien su redire au Siècle, des grandes visions de mon printemps mystique.
Profane, artiste vain, de formes occupé, mon cerveau fut stérile au Divin et n'a rien engendré de suprême — Génitrice de Dieu.
Je les ai toutes effeuillées, mes roses blanches; je les ai toutes déchirées, mes robes blanches; elles se sont fermées les ailes qui berçaient mon sommeil*
Pour coiffer la tiare du Sar, j'ai coupé un rameau
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de l'arbre redoutable, et quand je sortis de son ombre, fier et sûr de mon exarquat, je pris lors à témoin le Soleil de cette pourpre revêtue. Je rougeoie de honte seulement — Vierge des Vierges.
Me suis-je souvenu du Golgotha plaintif quand cherchant p^r la vie de vulgaires ivresses j'ai blasphémé le jour de mes yeux offusqués? Serai-je pardonné ingrat et oublieux d'avoir frappé ce sol, et voulu de la joie où sont tombés tes pleurs — O mère de Jésus?
Au mur pisan du Campo Santo, quand sonnent les trompettes du dernier jugement, et que ton divin fils implacablement juste ne rend point d'autre arrêt que la muette vue des stygmates soufferts, tu détournes la tête et pleures. Ces larmes laveraient l'iniquité d'un monde; pour la sérénité des doux yeu:t de sa mère, Jésus nous graciera et damnés et pervers, notre salut c'est ton sourire — Mère des Grâces.
Je cherche en ton honneur une expression si noble qu'on ne Tait jamais dite aux choses d'ici bas.
Hélas, nos cœurs et nos jardins ne donnent que des fleurs aux racines de terre — Vierge de pureté.
Tu resplendis si haut et d'une clarté telle que le lys semble impur, à tes pieds : le soleil pâlit devant ta gloire — Mère de Chasteté.
Oh! l'atroce rancœur d'avoir sali son âme, et d'y avoir logé, vicieux hôtelier, ces passantes impures qui laissent après elles le fade hébétement d'un sot péché cursif.
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Oh! l'atroce rancœur de ne pouvoir plus dire : «Je suis un calice d'or, attentif et patient pour recevoir l'hostie de la Lumière, et de sentir en soi comme un sol piétiné par des sabots de foule. Oh ! l'atroce rancœur de se tout «sentir violé — Mère d'inviolabilité.
Noble Isis, cependant, ta nef miraculeuse a surnagé parmi les péchés écumeux : arche sainte où j*ai mis mes rêves et mon destin. Pareil au goéland qui sur nos mers, s'élève, hardi navigateur de Téther sans ^ limites, et qui à grands coups d'ailes coupe les vents • du large, mon culte en ta bonté a plané sur ma vie, Labarum vers le Tibre, et Toison sur l'Argo — O mère intémérable.
L'Amour sanctifié aux roses de ton souffle est monté de nos reins à nos cœurs : et pourtant quel vertige' d'en bas, aux attractions charnelles, et quelle boue sans la douleur — la douleur qui sanit le sexuel immonde et dans le sel des larmes lave la volupté — Mère d'Amour.
L'inneffabilité de votre Conception prosterne nos pensées, éblouies de mystère, et vous resplendissez en terre comme au ciel, reine d,e l'art, reine des anges, chef-d'œuvre du Vinci et du Sanzio^ — et chef-d'œuvre de Dieu — Mère admirable.
Tout ce qui œuvre et qui parture, le poète consolateur et le savant ingénieux vous saluent leur patronne; créer, trouver, c'est vous être dévot — Mère du Créateur.
Votre exemple a fleuri au doux cœur de la femme, - •
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docile aux leçons de votre sainte vie. A l'imitation de Jésus s'ajoute l'imitation de Marie; vous nous avez sauvé du Laid comme du Mal — O mère du Sauveur.
Six gemmes incomparables étoilent vos cheveux; en couronne mystique.
La Prudence qui veille et défend du Malin aux adroites surprises ; la Piété qui nous lie au sacré : Vou s les avez vécues ces vertus surhumaines de Bethléem au Golgotha; et du salut des Mages aux larmes de saint Jean, vous fûtes Prudente et Pieuse Marie.
La Magnification de Tau delà vermeil où Ton vivra jo3^eux à l'état de soleils incandescents et calmes à réverbérer Dieu ; la Puissance du vœu que projette en l'éther l'aspir auguste des prières, et qui d'un coup de foi jusqu'aux anges frappé fait descendre un miracle; la Clémence, suprême équité, qui dessouille un coupable du nom de malheureux; et la Fidélité, la vertu surhumaine du héros et du saint apparaissent sur vous, diadème éternel, unique même au Paradis, Vierge magnificente, reine Clémentine et Constante.
Trompé par les mirages, par le phare égaré, jouet de la lueur, j'ai cru la luciole une étoile tombée, et guetté les éclairs pour suivre mon chemin, voyageur attardé à contempler les sources; au bord des lacs dormants, j'ai égrené les heures, Narcisse de mon désespoir; pieux sous le regard des femmes, comme aux vitrails flambants de chapelles en messe; la
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lentille à la main, arrachant au soleil de la douleur et du feu, je n'ai trouvé qu'en vous Madone délectable la parhélie de Dieu.
La poussière des trônes a peuplé le désert de simouns charriant des sceptres concassés; un néant solennel garde les hypogées ; vous la seule entrônée, de vos deux belles mains dispensez la sagesse longtemps stérilisée sous le sphinx sommeilleur.
Lœtare ! votre cœur de mère de son doux battement apaisera la droite punisseuse et levée de Jésus. Lcetareî vos mérites passent tous nos péchés.
Coupe sainte et remplie d'infinité certaine, vivant ostensoir du Dieu eucharistique, Votre chair exempte de la tache, fut le premier calice; et dans votre giron je vois le vif autel; alabaster splendide où la femme sublime presse l'ange et conquiert sur eux la royauté. Fleur /lus fière, éclose au Verbe du Très-Haut, lotos et lys, vous embaumez la foi, sourire adorable du dogme et grand baiser de paix du divin au mortel.
Vous vous dressez, comme une tour carrée et comme une vigie. Acropole inviolable où sont les Vérités. Vous vous dressez, irradiante et claire, et tout l'enfer surgi n'ombrerait pas vos pieds. Vous vous dressez, éclatante et parée, absolue perfection et fille du Parfait; vous êtes la raison totale et l'excellence, etles ors vous reflètent au monde minéral.
Vous vous dressez, arc-en-ciel sur nos âmes; en vous s'est signé le pacte merveilleux du salut de la terre. Vous vous dressez, en bénigne tourière, aux
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portes de diamant du Parad'.s féerique : et de vos longs doigts fins bénissez le pécheur que Dieu repousserait s'il pouvait refuser ce qu'accorde sa mère.
Vous vous levez à l'aube de nos cœurs ; votre regard bénin étoile nos berceaux; et sous l'ombre épaissie du péché vous scintillez tendre sollicitude entêtée d'avertissement. C'est vous qui guérissez du doute, et qui donnez au vrai un aspect conceptible pour les esprits infimes. C'est vous qui remettez au cœur désespéré un peu d'espoir; c'est vous qui consolez, c'est vous l'auxiliaire, perpétuelle et tendre, — Madone de Santé, Mère des Affligés, Notre Dame du bon secours.
Celui même qui peut déchirer le mystère, parler aux anges et dire Dieu, quand il vient pour chanter un hymne à votre gloire, n'a plus de voix et sa viole muette n'obéit à l'archet, car il entend descendre du ciel même, l'écho du cantique éternel.
« Reine » chantent les Anges, « Mère » les Patriarches. — « Oh! l'accomplissement que vous êtes, Marie » dit le prophète. « Suprême apostolat» proclament les apôtres. — Les Etienne élevant l'instrument du supplice ; tandis que les très douces Vierges fléchissent le genou, la légion des martyrs fait osciller ses palmes, et du ciel prosterné un écho vient à nous, et le dévot se tait, écoute et prie tout bas : celle qu'auprès de Dieu les neuf chœurs magnifient :
« La Reine conçue sans péché. »
7.
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Par le saint pentagramme joyeux de vos mystères, Alléluia sur moi.
Que j'annonce vraiment la parole qui sauve aux Évangiles contenue; que je parle toujours de Dieu même aux pervers; que j'écrase Nimroud au nom de votre Fils, négateur de la Force inepte et proclameur des Bontés conscientes qui font les hommes-Dieux.
Que je sois visité par les idées sublimes^ accueilli par la cause et servi par Toether; que les errantes vérités sur moi se posent oiseaux géants, tandis que la sentimentalité douce poudroiera son pastel, pollen de Psyché.
Qu'il naisse en moi le Verbe surhumain gisant au cœur des vieux symboles; sur la pierre cubique assis que je retrouve le pentacle du cœur inscrit, au cercle immense de l'esprit.
Que dignement je le présente ce Verbe du ciel dicté ; et que l'artiste en moi égalant le rêveur enveloppe le Vrai d'un manteau de beauté.
Hardi explorateur des trois mondes magiques que toujours dans le Temple aboutissent mes pas : et que j'y vienne un jour, joyeux et consolé, ayant trouvé la sœur qui mettra dans ma vie le battement suave de ses paupières lourdes, débordantes d'amour invariable et clair.
Par le saint pentagramme joyeux de vos mystères, Alléluia $ur moi. Par le saint pentagramme pleurant de vos douIstar
lie,
leurs, faites que je ne souffre que les fières, les hautes et les rares rancœurs
Oui, je veux agonir et rester solitaire, loin des banalités de la gloire et du cœur, m'abreuver des douleurs du face à face horrible que fait ma vileté devant mon idéal : je veux suer mon sang goutte à goutte et pleurer jusqu'à l'aveuglement de mes yeux désolés ; mais ne permettez pas. Vierge compatissante, que ma douleur mêlée aux flots de l'humaine douleur s'y noie inglorieuse et ruisseau dans le fleuve.
Oui, je m'adosserai à la colonne infâme des prophètes et des novateurs ; et je poitrinerai aux lanières acérées, elles se pourpreront sur moi. Mais il me les faut neuves ; et moi mort, qu'on les brûle : que mon orgueil soit sauf sous le bandeau d'épines drapé de dérision. *
J'affronterai le rire imbécile du peuple, je garderai ! grand air, je pense, au pilori; pourvu, sainte Marie, jque j'y sois seul : les larrons me font peur, oui j'accepte la croix; mais l'insulte est trop forte partie du corps de garde, criée par les brutaiix
Je porterai ma croix, imitateur du Christ, appliqué à draper les plis de mon linceul et cherchant, jusqu'à l'heure extrême du supplice à bien jouer ma vie, comme un acteur soigneux.
Je porterai ma croix avec de nobles poses, si vous me permettez de trouver en chemin quelque cri immortel qui sauve mon Calvaire de l'oubli des humains.
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Je mourrai résigné, pardonnant, aussi beau que mon effort pourra dominer la souffrance; mais que ma mort soit noble, dramatique et ressemble à la finalité d'un poème sanscrit.
''^e mourrai, oli! Marie, pour la cause papale, pour la race Œlohite et pour la vérité; mais mourir d'accident, de maladie, de guerre, mourir comme un grand niais... alors, révolté, maudissant, je mourrai mal.
Par le saint pentagramme pleurant de vos douleurs, faites que je ne souffre que les fîères, les hautes et les rares rancœurs.
Par le saint pentagramme de vos gloires, glorifiez en moi le serviteur pieux.
Je ressusciterai, Marie, car j'aurai cru à votre beauté éternelle; et que pas une idée ne vécut sous mon front qui ne fut une foi aux destinées célestes.
Pécheur mais ligueur, j'ai toujours., digne ou indigne, à toute heure crié le grand vivat du fanatique; je, ressusciterai pour fléchir devant vous ce genou si souvent courbé à vos images.
Et j'ascensiormerai, ivre de joie lucide, de lumière vêtu, continuer là-haut, dans les rayonnements de la rose mystique , le grand rêve de Beau pour lequel j'ai vécu en mépris souverain du Réel et du Brut
Mon esprit s'épandra en encens vers Jésus, en sereine expansion sur la terre; car j'y aurai donné, ^mparfait mais violent, l'exemple d'un désir entêté
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et qui crève, pour monter dans l'air pur, la voûte des églises.
Mon Verbe assomptera, hymnode de vos mL'rites; maître-chanteur là-haut comme je suis ici; j'assemblerai pendant les éternités calmes des mots émerveillés pour votre exaltation.
Je serai couronné par vous comme un vainqueur, humble soldat de votre culte; et vous me donnerez, dans vos fêtes, à porter la bannière d'étoiles où rougeoie, où gemmise la superexcellence de la rose mystique.
Par le saint pentagramme de vos Gloires, glorifiez en moi le serviteur pieux.
Saint-Esprit, ô la plus offensée par ce siècle; ô la moins priée par r.e cycle, des trois se^intes personnes, je me confie à vous : inspirez-moi ici le décret écouté d'un arrêt de justice.
Dois-je porter au jour les vermines entrevues en cette ville laide où le hasard me mit; ou bien faut-il me taire et m'en aller ailleurs chercher d'autres sujets, dévoiler d'autres mœurs, moins habilement hypocrites?
J'écoute et n'entends rien en moi qui déconseille.
J'écoute encore et crois me sentir poussé. J'hésite cependant... Non, rien ne m'avertit; c'est donc que vous voulez et que la chose est juste. Je vais dire un Ave^ Pater et Gloria^ afin d'éclairer mieux ma voie par la prière...
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Soit doDcI En ce saint lieu où voué à Marie je vins balbutier ma prière d'enfant; devenu homme et nabi, je promets d'éclairer aux lueurs de justice les vaines gens qui grouillent dans le val lyonnais.
Je serai donc saint Georges; le monstre, c'est Lyon; et je le férirai d'un grand coup de lumière, qui le renversera béant devant le monde étonné d'avoir cru si longtemps anodin le grand Léviathan cet habile qui fait bénir ses ors et masque son grand livre sous les livres de messe!
Le Ciel Faura voulu! Je suis l'inquisiteur. Province immonde, à nous deux : tu me dois mes douleurs, tu dois à Dieu tes crimes, ta bêtise à l'enfer; je mets mon pied sur toi :
t^T Lutetiœ ex Mini et Diis,
LE MÉROALT.
C'est peut-être le matin, au moment où le soleil se dégage progressivement des vapeurs amassées par la nuit, que le plus beau panorama s'offre au regard de la hauteur de Fourvières.
A l'automne, Lyon dort en d'épais brouillards d'un ton bleuâtre qui rendent la ville invisible au spectateur de la colline , et ainsi en augmente l'éloignement.
Parfois, le point du jour attend midi, une lueur blanchissante se lève dans le ciel au-dessus des Alpes, dont elle accuse la fière silhouette.
A cette aube du milieu du jour, on distingue une grande étendue de brume qu'on prendrait pour l'eau vaporisée d'un vaste lac, si n'émergeaient, vers le nord, le plateau et les pentes de la Croix-Rousse
La blanche lueur fait place à une lumière rouge qui embrase tout le ciel à l'orient. Ce tableau est plus vivement éclairé, mais il reste le même. Tout à coup
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istar
le soleil apparaît en son orbe complet, en sa gloire. Les neiges des monts alpins se couvrent de teintes purpurines; des jeux de lumière éclatent sur la plaine du Dauphiné. Alors, la statue dorée de la vierge de Fourvières resplendit : premier objet frappé par les rayons du soleil v^mi s'abaissent rapidement sur les flancs de la colline ; les éminences et les campagnes éloignées apparaissent et de mobiles reflets sur les deux rives.
En un port couvert de vapeurs, la lumière frappe d'abord les mâts; ainsi surgissent, du nord au sud, le beffroi de l'Hôtel de Ville, les flèches de SaintNizier, les dômes du Grand Hôtel-Dieu et de SaintFrançois, le clocher de la Charité.
Les places, les larges rues, les quais s'éclaircissent ; on n'aperçoit plus rien qui ne soit baigné de lumière et qui présente encore ces tons nébuleux qui lont du Lyon matinal un msain brouillé d'estompé.
La cité s'assied entre le Rhône français et la large Saône, l'un majestueux, l'autre languide. Le premier dont on suit la course rapide dans une étendue de plus de vingt lieues, la seconde sinueuse et lente.
A l'extrémité de la presqu'île de Perrache, la Saône entre au lit de son impétueux compagnon qui l'emporte vers la Méditerranée; mais ils sont encore distincts assez longtemps après leur réunion, et 'onde jaunâtre et limoneuse de la Saône se voit sur la rive droite du fleuve, tandis que le milieu
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du courant et la rive gauche restent le domaine du flot vert et clair du Rhône.
A vol d'oiseau, Lyon occupe deux plaines et deux collines. A l'est, le parc de la Tête-d'Or, les Brotteaux bourgeois, la Guillotière plébeuse. Encaissée entre ses deux ondes la presqu'île lyonnaise, qui commence au pied de la Croix-Rousse et finit au confluent, contient la vraie ville, avec le Bercy local des entrepôts de Serin et Perrache pour Birmipgham.
A l'horizon, le mont Pilât et le mont Thore; quand souffle le vent du midi le mont Blanc s'aperçoit. Nergal accoudé au parapet, regarde du haut de la sainte colline, les nombreux couvents qui s'étagent sur ses pentes. A ses pieds, la vieille cathédrale Saint-Jean; il reconnaît l'élégante église Saint-Georges qui dépendait du Temple; les quartiers Saint-Paul et Bourgneuf gardent une physionomie du passé, même à vol d'oiseau.
Son imagination excursionne à Marly-le-Loup, aux bords de l'Azergue, de la Brévenne et de TYzeron, il monte le versant de la Sarre, parcourt les vallons de Champ vert et de Gorge-de-Loup.
Soudain, le coup d'une heure tinte; il s'élance sur cette pente vive en lacets du Calvaire comme autrefois, ne donnant pas le sou qu'une vieille femme doit prélever, à l'instar des anciens invalides des ponts. Ce même fervent, qui vient de dire son rosaire, ne fait point attention aux quinze petits monuments du chemin.
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Il court, et son manteau lui fait des ailes de chauvesouris démesurée.
Essoufflé, brisant son élan avec effort, le voici à un porche; il pousse la porte d'une chapelle exiguë comme une chambre privée. Au fond, sous verre, rose, théâtralement vêtue et semblant dormir, une figure de cire contenant les restes de sainte Philomène. Mentalement il salue la relique, et d'un pas pressé s'en va frapper au Grand Séminaire. Il doit insister pour être introduit; après une grande demiheure, paraît le même prêtre de la montée de Fourvières au sourire italien, auquel il l'a crié : « Vous ne valez rien. »
Le P. Nicaut semble ne pas se souvenir, indique un siège, reste debout pour montrer qu'il ^est pressé.
— Voulez-vous bien vous asseoir, mon père.
— Avez-vous donc beaucoup à me dire, monsieur?
— A vous dire? rien: i'ai à vous remettre un mandement.
— De quel évêque? — et, le ton raille :
— De plus haut qu'un évêque, d'un épopte.
Il tire de sa poitrine un pli scellé de cinq cachets bleus. Le jésuite sans manifester de curiosité attend que Nergal prenne congé.
— Voulez-vous, mon Révérend, lire la suscription, elle porte : Pour être rendu au porteur après lecture en sa présence.
Une seconde d'hésitation, puis le jésuite rompt les
Istar
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cdciiets, s'avance vers la fenêtre, et, sans que son masque exprime rien, yoilà ce qu'il lit :
Au nom de Dieu, Un d'essence^ personnellement Triple, et de Jésus-Christ véritablement Dieu incarné;
Au nom de V Immaculée Conception de Marie, des sept archanges, des neu f chœurs, de saint Joseph et de saint Jean;
Nous, devant Dieu Œlohites, devant les hommes, Sars;
En vertu de notre race solaire et reine, indéfecti-^ blement gironnés au Pontificat Catholique romain;
Saluons le T. R. P. Nicaut, maître de la psychie et la chryséie lyonnaise ;
En Conseil Suprême de vingt-deux Théores; sous la Grande Maîtrise du Sar Mérodack-Baladan et la bénédiction du moine régulier le R, P. Alta;
Déléguons sa Hautesse Nergal, commandeur de Malchut et maître des scribes, pour présenter le l'^elesme sous la modalité scientifique dite Mero-A lt.
Il est vrai, sans mensonge^ très véridique. Ce qui est la Foudre est comme ce qui est la Chaleur et ce qui est le Son est comme ce qui est ta Couleur — et
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la Vie n est que la Virtualité — pour faire les miracles de la Substance (Aour),
II
Et comme tout le perceptif et tout l'affectif nest que la variété de la For ce , — le microcosme nest que le développement sériel de VEnormon primitif ; aussi le microcosme conscient peut-il remonter V échelle des effets jusqu'à la cause seconde et Vadapter à la réalisation de son Verbe,
La Substance à la fois matière première et énorrhon unis s'appelle: astralité au sidérai ; azoth à Vinor ganicpie ; magnétisrne à Vorganique; fluidité à l'humain; éther à Vangéliciue. ........
IV
Il y a deux extériorités et deux atrrtosphères^ Varie physique ou gazeuse^ Vautre hyperphysicpie ou œthérée : elles se pénètrent et nous baignent également de tous côtés. La première agit sur nos corps, la seconde sur nos âmes ; l'une est le flot sensationnel ^
Jsïar
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Vautre le flot sentimental. Les œuvres d'amour de foi et de justice s'élaborent dans Vatmosphere seconde.
Ici le Père s'arrêta et dit :
— Monsieur, je m'explique mal que vous me forciez à lire sur-le-champ des théories de physique, eu rieuses sans doute, mais étrangères à mon ministère.
— Voulez-vous, mon Révérend, dit Nergal, aller à la page 5 : Applications.
DES NONCIATURES
Si L'on autorise un seul de nous à réunir en môme couvent vingt mystiques les plus ardentes possibles, celui-là s'engage sans même paraître devant les religieuses avant Vextase, et sans quelles sachent jamais comment et à quoi leur extatisme a été utilisé, à donner à notre Très Saint-Père le même résultat que s'il avait un fil téléphonique invisible dans tous les coins du monde où son oreille doi écouter pour le bien de l'Église.
Celui-là s'engage encore à lire les pensées des diplomates européens à l'instant même où ils les ovt, ainsi quà espionner n'importe qui, à nimporte ciuelle distance.
Istar
DES CONDAMNATIONS CAPITALES
Lorsqu'il sera nécessaire de frapper un ennemi de VEglise, — et pour cela il faudra le double assentiment du Sacré-Collège cardinalice et du Collège gnostique des vingt-deux^ — on réunira deux cents moines et nonnes, cent de chaque sexe; ils se tiendront tous par la main ; au moment où le prêtre élève Vhostie, ils s'uniront de volonté avec Vofficiant : celui-ci alors élèvera Vhostie contre le condamné, — qui tombera roide mort en n importe quel lieu du monde où il sera.
Attendu que la somme de force nerveuse de cent volontés bi-sexuelles représente un mouvement électrique d'une force déterminable et que l'officiant est à la fois le point convergent et l'excitateur électricien, il projettera un courant d'une vitesse énorme et de la puissance d'étincelle d'une pile excitable à vingt mètres.
Ceci est de la physique pure : en hyperphysique H y a bien autre chose.
Le jésuite ferma les yeux pour n'y rien laisser lire, longtemps plongé dans uné méditation que Nerga^ sentait astucieuse; puis, d'un geste noble, il rendit le mandement au romancier.
Jstar
— Monsieur, nous ne croyons plus qu'à la messe.
— Rue des Postes, un des vôtres fit jadis la même réponse à Barbey d'Aurévilly, offrant sa plume; vous me prenez pour une dévote, et me récitez une consigne ; un phj^sionomiste m 'honorerait d'une réponse plus digne de nous.
— Vous êtes un inconnu, monsieur.
— A^raiment! même au confessionnal vous n'avez pas entendu mon nom : car on vient vous dire avec componction qu'on m'a lu, et on en reçoit pénitence; je suis plus qu'un quidam, mon Révérend, je suis un péché, un péché de l'esprit, une délectation mortelle; pour quelques âmes, je m'appelle le Rêve.
— A Lyon, monsieur, on ne lit pas les ir uv ' - livres.
— Vous m'avez donc lu?
— A votre ton, je juge de votre style.
Ouais! vous le prenez de bien haut, mon Père, s'il y avait galerie je vous laisserais faire, mais nous sommes seuls — entre augures — et pour votre instruction je vous avertis qu'une portée cérébrale évolue qui, agenouillée devant rétole,la chasuble et le ministériel des sacrements, se relève devant l'homme et ne lui accorde que selon qu'il vaut. A l'autel, vous êtes sacré; dans la vie vous êtes simplemen t vous même.
— BrisonS"lâ, monsieur ; nos personnalités viennent iimtilement en jeu; je regrette seulement que paraisIstar
sant religieux au fond, vous n'ayez pas le respect du sacerdoce.
— En savëz-vous plus long que moi en théologie; en exégèse, en morale, en psycopathie? Non, certes;' pourquoi voulez-vous donc que je me fasse tributaire de votre intellect, il ne vaut pas le mien. Longtemps j'ai cru à la psychologie des confesseurs... je n'y crois plus... La pénitente ment par nuance d'expression, par déformation Imaginative elle habille son aveu," elle l'histrionise au diminutif ou à l'excessif; vous n'avez jamais que des âmes en" désordre préparé, et puis, et surtout, vous êtes arrivés à ne considérer comme faute féminine que l'adultère. Médisance, véniel; or, un cerveau de femme ne fait aucune différence entre le mal historique et le mal fabuleux qu'elle dit d'une autre. Avouez, mon Père, que la Lyonnaise qui s'accuse d'avoir décrié une autre femme, vous la morigénez fort peu, en comparaison de celle qui, au lieu d'avoir mordu, aura donné un baiser.
— Prétendez- vous, pour détourner les langues de médire...
— Arrêtez-vous là je vous agace et un peu plus vous preniez à Ronsard une très libre métaphore.
— Si vos ironies sont enfin dites, monsieur...
— Je n'ironise pas, je vous signale le péché de haine, le péché provincial qui est de la quatrième sorte, contre l'Esprit Saint.
Et ici, très grave :
— Je vous salue, mon Père, avec une grande trisJsiar
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tesse; vous et votre ordre n'êtes plus que des Talleyrand vertueux et disciplinés : ce serait beaucoup pour des laïcs; pour des religieux, c'est insuffisant.
— Le ton dont vous parlez, monsieur, vaut mieux pour l'estime que je fais de vous que tout ce que vous avez dit.
— Ah! mon Père, vous avez mis tout ce temps à cesser votre méfiance, et voici que les deux ultramontains se reconnaissent. Au Vatican, les mauvais jours, nous nous retrouverons moi avec le mousquet, vous avec la politique. Mais le mousquet, ce jouet naïf, et la politique, cette billevesée, ne sauveront rien. Et tout est perdu, si l'homme de la gnose et l'homme du sacrement ne se donnent la main.
— Nous sommes vos supérieurs, monsieur.
— Non. Ma pensée déplace un volume de déterminisme plus notable que la vôtre.
— Mais en théodicée... vous êtes encore nos vassaux.
— Non encore, tout ce qui est dans saint Thomas est dans la Kabbale, mais tout ce qui est dans la Kabbale n'est pas dans saint Thomas.
— Monsieur Nergal, — fait brusquement le jésuite, quels que soient nos divergences, je veux vous signaler une conversion que vous feriez mieux que moi. Il y a, à Lyon, une femme juive qui a une grande âme, et votre parole peut-être la convertirait!... M^^e Istar.
— Mon Père, quand une femme se convertit, elle
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se convertit souvent au prêcheur, et M^^^ Istar ne risquerait-elle pas, en se gironnant à l'Eglise, de se gironner à moi? Estimez-vous mieux l'infidélité de la foi religieuse conservée ou l'infidélité matrimoniale consommée?
— Nous revenons à nos expressions, monsieur, et...
— Restons là, en effet, mon Père, et puissionsnous avoir raison tous deux, en nos voies respectives.
Il salue, et mentalement il se répète dévalant vers Bellecour, l'expression du Jésuite : « Une femme juive qui a une grande âmeî »
l^LÂCE BELLECCUR
Elles potinent sans grâce, comme elles sont vêtues,; les professional heauty de Lyon; teintes sombres, carmélite, puce et poussiéreuses se voi^^^ exclus! vement; la ville se chauffe au charbon, et des chemi-| nées poudroie sans cesse une brume de suie qui, même l'été, crassit un col en quelques heures, un costume clair en quelques jours; rougeaudes, fortes sans beaucoup de gorge, mal corsetées, vraiment: elles ne sont pas dévotes sans raison : on ne se les figure pas galantes.
Elles potinent sans entrain, comme elles pensent, ■ les prof essional heauty de Lyon; on voit à leur air, leur prétention : « regardez-moi, je suis honnête »; et parbleu, on les noierait si elles n'étaient pas au moins ' cela.
Elles forment un demi-cercle près du kiosque où i le jeudi joue la musique militaire, ce plaisir de la province; il y a des gens qui se prétendent scivilisél
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Istar
et qui n'ont jamais entendu que des orphéonistes de régiment; ceux-là parlent de la musique allemande en patriotes, ceux-là vont dans la capitale le jour où il y a à barrer de barbarie la représentation de Lohengrin,
Elles sont dix, neuf muses d'ennui, présidées par ]y[me Aynes. Celle-là possède une installation à Paris, quelquefois une loge à i'Qpéra, et reçoit des académiciens obscurs, ceux dont personne ne sait le nom, ce quatorzième convive au banquet des quarante, qui se nomme Champagny, Doucet, Mezière; lymphatique, indifférente à tout ce qui n'est pas vaniteux. Lyonnaise à Lyon, à Pari-s Madame tout le monde, elle ne vit la moitié du temps dans la capitale que pour être enviée à Lyon et y jouir du prestige d'une métissée, mi-partie Behecour et Capucines. Elle est blanche, fine, petite et vide.
M"^^ Chosalet est de robe; son époux, avocat général, lui permet de se dire « femme d'une autorité »; car c'est une trouvaille cette expression lyonnaise : « Toutes les femmes des autorités étaient à ce mariage ». Dévote, prétentieuse qui dit aux abbés : « Dites-moi un peu de saint Thomas », et les abbés lui en disent qu'elle écoute en se mirant dans ses ongles qui sont bombés et le plus intéressant de toute sa personne lourde.
M"^^ Malabierne passe pour spirituelle, elle est brune, maigre et un peu agitée pour une Hollandaise pe France; on la dit langue pointue, et terrible sur
Istar
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l'article « adultère »; elle a des dents éclatantes, lupiennes, et calomnie par habitude, comme on fume.
M"^e Andancette la chair trop rose, des yeux bleu faïence, le cheveu blond fade, beaucoup de gorge et vingt-trois ans ; à trente ans elle sera laide, aujourd'hui elle inspire aux hommes ce dire : « Un morceau de roi ». En petit comité, elle chante les Périchole et les Mascotte ; ses bonnes amies la surveillent, on la pressent intérieurement rébellionnée contre la vie plate : très coquette, et qui deviendrait toquée] sans le brouillard bienfaisant qui, s'élevant des deux rives, ouate et cotonne les sens.
M^^^ Saulce a parfois des choses intéressantes dans les ailes du nez, ou qui filtrent sous la paupière baissée ; très blanche, fausse maigre, on dirait une pensionnaire qui se fait une raison, très jalouse de l'effet que produit une autre; passe pour flirter trop vivement; les remous du désir ont Jieu très au fond et jamais ne débordent.
On croit qu'elle peut accorder de menues faveurs, elle aime qu'on lui baise la main au lieu de la lui serrer.
]y[mes Boulidou et Loriol sont mondainement associées, comme leurs maris; ces deux noms sont très honorés à la condition des soies; elles s'émulent à découvrir des appendices à la parfaite cuisinière, leurs dîners tiennent du sport; on dit dans le Tout-Lyon : « M"^^ Boulidou donne à dîner lundi et M"^^ Loriol Çvamedi. je parie dix louis pour le dîner Boulidou. —
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Je les tiens pour le dîner Loriol. » Elles parlent constamment de sauce, court-bouillon, bain-marie, et dépensent, pour l'emporter en primeurs l'une sur l'autre, plus qu'une élégante chez Redfern à sa toilette. Aussi MM. Boulidou et Loriol sont-ils des maris enviés, leurs femmes font vraiment valoir les fortunes; ces dames parlent bonnes et étendent leur sollicitude de Maritorne jusqu'à la soupe des pauvres et aux fourneaux économiques. Elles ne comprennent qu un péché, la gourmandise : « Mon père, je m'accuse de... mais vous y étiez... n'est-ce pas que mon chaud-froid aux mauviettes truffées... » Très charitables de bourse, elles voudraient attabler l'humanité entière; implacables au sexuel : « L'amour, disent-elles, c'est bon pour des bêtes et non pour des chrétiennes. »
]y[me Poitevinière est la femme d'un professeur de la Faculté des lettres; elle fait de mauvais vers, répète les phrases maritales, parle de Jean-Paul à propos de chiffons et se met ei). jeune fille, coiffée en Anglaise, le ton de la peau tendrement bête ; bergère des Alpes très susceptible, la Philaminte bigotée.
Mi^^ Salmaize est l'heureuse épouse d'un député du Rhône ; « femme de député », c'est mieux encore que « femme d'autorité » ; citée comme un modèle de résignation conjugale, son mari étant « coureur » et menaçant de son cœur et de son parapluie toutes les femmes cju'il rencontre les jours d'ondées.
]y[me Yioreau, grisonnante, a été jolie et semble
Istar
regretter le temps perdu assez rageusement; dame \ de toutes les œuvres, présidente de toutes les arcîiiconfréries et hyène de toutes les réputations; choyée par crainte.
Ces dames sont émues, elles pressentent un élément nouveau d'intérêt dans leur vie; elles vont avoir sous les yeux, à discrétion de loupe, un de ces légendaires Parisiens de la littérature qu'on entrevoit seulement à Paris, et toutes, même Boulidou et Loriol, rêvent d'accaparer Nergal, sans autre raison encore que l'ôter aux bonnes amies; elles combinent déjà d'irrésistibles menus, tandis que ]y[me Aynes entend bien l'emporter en sa qualité de mi-Parisienne ; M"^^ Andancette cherche quelque occasion de montrer le rosissement de ses épaules; M"^^ Saulce a le nez agité. La Malibierne s'apprête à médire de toutes et Vioreau se promet d'édifier jusqu'à stupéfaction. Salmaise jouera la femme forte et M"^^ Poitevinière pense être appelée cher confrère.
Toutes ont de riches étoffes, un peu lourdes.
— Vous l'avez reçu à Paris? — interroge M"^^ Andacette.
— Oh! reçu,— faitM^^e Aynes qui ne veut pas passer pour entichée d'un personnage dont le sort mondain à Lyon est très indécis :
Une fois à présentation, une autre à déjeuner. — Une troisième à digestion, — appuya M^^^ Vioreau ^ la camerera-mayor des convenances.
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— Il ne fait pas ces visites-là, — dit M^^ Ajmes. Une stupéfaction se produit.
— Un mal élevé, alors ! — s'exclame M"^^ Boulidou.
— On ne peut pas dire qu'il soit mal élevé, il ne Test pas du tout; il entre avec son manteau et laisse son chapeau à l'antichambre.
• — On dit sa conversation indécente?
— Mon Dieu, il répond quand on questionne. Prévenue du reste par Valentin, j'avais fait installer la table des enfants dans l'autre pièce; il devait m'apporter un autographe, et pour le prendre au fond de sa poche de côté, il dut la vider.
Cette poche, ma chère, était tout un bric-à-brac : un petit livre manuscrit, d'un crasseux, le Bréviaire de Charlemagne, dit-il, un revolver, des flacons.
— i Que vient-il faire à Lyon? — s'enquiert M"^^ Chozalet.
— Il vient pour un roman.
— Hein? — s'écrie M™^ Loriol, — mais c'est dangereux de le recevoir, il nous jugera avec ses préjugés parisiens. Faisons-lui grise mine.
— Au contraire, charmons-le* il chantera nos louanges.
— L'avez-vous lu?
— Et vous?
Les dix regards s'interrogèrent.
— Moi, — dit M"^e Andancette, — j'ai mis au feu un de ses livres où il laissait parler, avec complaisance visible, un blasphémateur.
Jstar
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— Une femme du monde ne peut pas avouer avoir lu de pareils livres, — décide M"''' Malabierne, et puis :
— Savez-vous qui l'a sur sa table?
— Il n'y a qu'une femme à Lyon pour ce cynisme.
— Celle dont nous parlons a de singuliers moyens ._poui s'attirer les hommages et nous serions sottes, si ce Nergal est distractif, de le laisser vivre aux Gloriettes, — intrigue M"'^ Salmaise.
— Qu'a-t-elle donc, cette femme, pour être aimée? elle n'est ni belle, ni spirituelle.
— Elle est sans vergogne; ne connaissez-vous pas Jes hommes, ma chère; je la verrais fumer que cela ne me ferait pas faire « oh! » — s'exclame M'^'^ Vioreau.
— Nous savons toutes le peu qu'elle vaut, mais il faut adroitement l'apprendre à M. Nergal. En la donnant pour une femme décriée, nous le forçons à ne pas lui faire d'avances ; elle est fière, et les voilà brouillés avant de s'être connus.
Si nous ne parlions pas d'elle"; que peut-on lui reprocher : elle est bizarre, hautaine, voilà, pallie jVjme Andancette.
— Ma chère amie, vous me feriez croire que vous n'êtes pas femme; est-il besoin d'avoir vu pour dire, et la femme qui ne nous ressemble pas peut-elle être bien? Du reste, M. Leclerc,
— ' Rien n'est moins sûr.
— Comment ! et la dernière affaire traitée avec Capimont... elle ne se serait jamais faite, sans les beaux, yeux de Madame, — assure M'"^ Chosalet.
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— Vous lui trouvez de beaux yeux? — et M™' Vioreau a le ton aigre.
— Moi! ce n'est qu'une façon de dire, — rétracte Andancette.
Dès qu'on aperçoit Valentin :
— Eh bien, vous venez seul?
— Il n'est pas arrivé?
— Si fait, devinez où il s'attarde : à Fourvières.
— Qu'est-ce donc que ce bizarre personnage en cape ?
— C'est lui.
— Écoutez, Valentin, — ordonne M"^^ Aynes. — Dites-lui très vite du mal de M""' Istar ou je me fâcherai... Elle va passer vers trois heures et demie allant chercher sa petite fille au pensionnat, et si elle vient à nous, je veux la couler en un moment.
Valentin navré se hâte vers Nergal, qui fredonne. ~ Je dois t' avertir que tu te mettrais à dos toutes ces dames, et tu me les mettrais à dos, si...
— Si tu crois que je m'en vais m'embarrasser de tes mots d'ordre Ayneux.
— Fais-le pour moi.
— Faire quoi !
— Ne pas manifester de curiosité au sujet de M"^e Istar.
— Valentin, tu m'ennuies très fort, et même tu m'écœures, héraut grotesque de jalousie féminine... Si cette M^^ Istar dont on veut m'écarter passait sur cette place, je planterais toutes tes dames pour l'aller saluer; ce que la province insulte, je l'honore en
Istar 143
aveugle, elle n'insulte que le grand, étant la naine. Il s'avance vers M"^"^ Aynes :
— La place m'est heureuse à vous y rencontrer.
— Il parle en vers, ma chère, — souffle M^^^ Poitevinière à sa voisine.
On présente, c'est long, lent : Nergal s'inchne neuf fois. Valentin lui a apporté une chaise de fer. On 1 examine depuis ses souliers de velours jusqu'à sa cravate de dentelles.
— Vous êtes Lyonnais, Monsieur? — commence madame Vioreau.
— Né rue Saint- Joseph, je crois, La plaque est encore à Paros.
— Et vous aimez Lyon? — demande M""^ Saulce* —-Je n'aime que qui m'aime. Lyon m'aime-il?
— Le lieu où Ton est né, — fait la Malabierne.
— Existe seul le lieu où l'on aime, Paris excepté.
— Paris, la ville sans calme et sans vertu, s'écrie Mine Saulce.
— Je fuis l'un, je ne crois pas à l'autre,
— Vous ne croyez pas à la vertu, vous êtes donc un monstre? — hasarde M""^ Chosalet.
— Si j'étais monstre, j'aurais de personnelles raisons de n'y pas croire.
— Comment? — interroge M""^ Andancette.
— Un monstre, c'est l'irrésistible. Une femme ne dit « monstre » qu'à l'homme qui fait son malheur et qui est par conséquent neaieux.
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— Vous avez une conversation dangereuse, — remarque M"''' Poitevinière.
— L'atmosphère ici émousserait, je crois, toutes
• les sagettes d'Eros.
• — Vous avez le jugement faussé par Thabitude des ^ filles^ — reprend-elle.
— Je ne vois que des femmes honnêtes, les autres nous tombent trop souvent dans les bras... et cela vous les casserait, à la lin.
— A Lyon, — affirme M.^^ Loriol, — du moins dans ce qui est le monde, vous ne courez aucun risque.
— Vous ne me répondez pas de toutes les Lyonnaises.
— De toutes mes amies, — jure M"^^ Loriol.
— Et combien avez-vous d'amies?
— Mais tout ce que Lyon renferme de bien, de « temmes d'autorité ».
— Mes compliments admiratifs sur votre audacieuse assertion.
— 11 n'y a là point d'audace, toutes mes amies sont impeccables, — appuyé M""^^ Loriol, déjà impatientée.
— Je m'efforcerai de mériter votre amitié, madame, puisque vous faire la cour, c'est faire son salut.
— Oh! ce mauvais esprit ne plairait qu'à une seule personne... mais aussi celle-là... — réticence avec clin d'yeux de la femme d'autorité qui reprend avec lenteur :
— Celle-là vous a lu et l'avoue, c'est assez vous dire pour que vous la jugiez
listar
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Nergal regarde M"^^ Chosalet avec un sourire ébahi : puis habilement :
— En effet, madame, je suis étonné de rencontrer cette audace parisienne parmi vous autres, austères matrones?
— Oh ! nous la voyons p^r la force des choses, personne ne l'aime...
. — C'est la brebis galeuse de votre troupeau charmant?
— Galeuse est trop dire ; rêveuse, — pallie M^^e Andancette.
— Une femme |qui rêve, — dit Nergal^ — est une tour qui penche.
— N'est-ce pas, monsieur? — approuve M"^^ Malibierne.
— Oh! mesdames, le rêve c'est le grand agrippe diabolique, le rêve c'est la tentation même«
— Elle rêve toujours !
— Toujours! — fit Nergal jouant le niais.
— Elle fera quelque faute, — reprit-il.
— Si ce n'est fait...
— Oh! tu vas trop loin, — proteste Andancette.
— Vous êtes indulgente, madame, — dit Nergal, — c'est chrétien; mais les droits de la morale devancent même le devoir de bonté.
— Il n'est pas si noir...
— Je le trouve même édifiant... se chuchottent-elles.
— Enfin mesdames, je me fie à vous; faites-moi voir la vraie province, bonne, sainte, et je lui rendrai
ISTAR 9
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îsta r
justice, foi de mécréant. Je suis venu, au reste, chercher de la vertu, ici; oui, de la vertu. Je suis las, mesdames, de toujours retracer les mœurs de Babylone. Je viens me débarbouiller les yeux et l'esprit, à Tauguste tableau de vos foyers.
Elles se prennent à ce patelinage; M^^^ Malibierne consulte le cercle d'un coup d'œil et prend la parole en ces termes :
— Monsieur, vous êtes très sympathique, vous avez gardé un respect pour le bien qui nous touche; il est si rare que, parmi vous autres romanciers, on s'intéresse aux mérites discrets et modestes de la vie intérieure et familiale; et puisque votre but est de voir notre existence faite de devoirs et de sages récréations, laissez-moi vous donner un conseil d'autant plus utile que vous êtes précédé par une réputation un peu...
— Sulfureuse, madame, je le sais, hélas, et attends votre conseil.
— Eh bien ! détournez-vous des romanesques, des fantasques, des rêveuses; à Paris, vous en avez assez vu, et ici il vous faut opter entre le vrai monde ou ces personnes qui, sans être hors du monde...
— J'entends et je n'hésite pas, mais on ne lit pas sur les visages; étranger, je suis exposé à toutes les présentations possibles, citez-moi les personnes à éviter.
'Elles se consultent encore des yeux et M^^^ Vioreau, aorès un silence laisse tomber :
Istar
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— M^^e Istar.
Nergal attendait ce nom ; Valentin seul perçoit un peu de colère dans le battement de la bottine sur le sable.
— Il n'y a donc qu'une femme à éviter.
— C'est du moins celle qu'il faut fuir tout d'abord.
— Vous verrez que mon mauvais génie me fera aboucher avec elle, faute de connaître ses traits.
— Tenez, — dit M^^^ Aynes — prise au piège, — Ja voilà qui sort de la rue de Bourbon.
— Celle qui tient par la main une petite fille?
— Celle-là même.
Nergal n'écoute plus et regarde, et pour mieux voir se lève.
Elle vient; de haute stature, la taille fine, la gorge haute, en robe beige; elle vient, d'un pas noble, sans regarder rien ni voir personne. Tout à coup, elle tourne la tête, aperçoit ce jeune homme, rendu très visible par la fixité de sa contemplation et le grand manteau noir qui l'entoure de ses plis droits; elle s'arrête, étonnée, attirée, effrayée. Elle perçoit confusément le groupe des ennemies, les propos qui ont dû provoquer la curiosité de cet inconnu au point de l'inciter à une contemplation aussi peu déguisée. Puis une pensée la déchire : ce ne peut être que Nergal qui était attendu, Nergal, Fauteur bien-aimé, celui du chevet, celui où elle s'est lue écrite en ses aspirations les plus secrètes. En une seconde, elle veut hâter son pas et fuir, ou bien marcher au
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Istar
groupe. Soudain elle voit Nergal s'avancer, grave, pâle, comme un Hamlet; elle perd le sens, va-t-elle être insultée par lui, Tami, le confidentiel, le frère. Elle a méprisé toutes les calomnies, mais être méjugée du seul être dont elle ait souhaité être la sœur, elle ne s'y résout pas; elle marche toujours, mais elle tremble. Encore un pas et Nergal sera à cinq mètres devant elle. Elle le fait, ce pas, avec l'effort surhumain de ces rêves où le salut est de fuir, alors qu'on se sent scellé au sol. Elle le fait et ferme les yeux. Quand elle les ouvre :
Nergal est courbé dans la plus profonde et la plus respectueuse salutation.
Un flot de sang monte au visage d'Istar; elle se hâte et entraîne sa petite fille, presque folle de joie ; elle a compris, elle exulte. Si Nergal pouvait la voir, maintenant, elle rayonne, elle est vengée de toute sa vie, de toutes les hostilités. On l'avait noircie, vilipendée, honnie ; mais lui, publiquement, était venu s'incliner comme on s'agenouille; c'était l'ambassadeur de Paris, c'était le génie, c'était l'écrivain aimé qu d'une révérence la vengeait.
Elle ne s'arrête pas à l'étrangeté de cette scène, aux racontars qui en naîtront. Illuminée, radieuse, son âme s'épanouit; tout Lyon pourrait maintenant cracher sur sa robe, que lui importe? Elle est vénérée du seul dont la grandeur l'enivre.
A la rue de l'Impératrice :
— Voilà papa, — dit l'enfant.
Istar
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Et M'^'^ Istar balbutiant à son mari :
— Mon ami, si vous saviez... Nergal était près de la Maison d'Or, au milieu de la coterie Aynes ; on me traînait dans la boue, j'en suis sûre; lui s'est avancé jusqu'au trottoir, et quand j'ai passé devant lui, s'est incliné jusqu'à terre, sans un mot, comme pour me dire : « Je ne vous connais pas, mais je vous respecte, parce que je méprise vos détracteurs. »
M. Istar, très étourdi de ce récit et de l'exaltation de sa femme, se demande pourquoi il n'est pas joyeux, le cœur serré d'un de ces pressentiments qui sont les éclairs, avant que la foudre gronde.
Nergal, revenu calmement auprès de ces dames, se rassied; il n'a pas vu les traits d'I star, faisant plutôt un acte de justice impersonnelle qu'un examen curieux.
Elles s'étaient consultées, et, désormais éclairées sur le caractère immuable du romancier, elles se voient en danger d'être peintes sous de vraies couleurs.
— Vous venez de la compromettre plus qu'elle ne l'a jamais été, — ditM"^^' Andancette.
Et le romancier:
— Elle ne l'a donc jamais été?
— Vous n'aviez qu'à me dire de vous présenter, je l'eusse fait. Mais je vous invite à diner pour demain, M"^® Istar viendra et vous serez régulièrement en présence.
Ces dames se lèvent, le laissant avec Valentin.
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Istar
Celui-ci, tancé vertement du regard par M"^^ Aynes, commença :
— Tu sauras, mon cher, que M"^^ Istar...
— Écoute, — dit Nergal d'une voix forte, — si tu me dis encore un seul mot contre cette femme, je te défends de paraître jamais devant mes yeux. Tu es un dadais, elles sont des scélérates.
UNE INCONNUE
En quittant Valentin, Nergal va à la poste : une lettre que sa concierge avait fait suivre, l'étonné tort au premier coup d'œil, il revient à Perraciie la lisant avec une lenteur émue.
Pourquoi vous écrire et que vais-je donc vous dire après un mois d'hésitations qui n'ont amené qu'un plus grand trouble?
Je suis une étrangère attirée presque toutes années sous le beau ciel du Midi; je vis dans Iv retraite^ en un coin où toutes les beautés réunies me défendent de la vulgarité et de la laideur.,. Cest là que vos œuvres sont tombées sous mes yeux. Je ne vous connaissais paSj, Vimpression a été si vive que j'en vibre encore. Cent fois relus , vos livres me sont oujours nouveaux; ils donnent Venvie intense de pénétrer plus avant dans Vâme, Vesprit, l'imaginaIstar
tion du penseur et de Vartiste^ jouissance infinie dont on ne trouve pas le fond. Je m'installe des heures entières devant ces fresques charmantes^ dont on ne se lasse pas, parce qu elles contiennent tout : la pensée, la couleur, la force, la grâce! Celui qui a écrit... est un grand artkte. J'ai passé des jours et des nuits à lire Balzac, j'ai eu d'autres admirations pour d'autres génies, mais la vibration ne m'est venue que de vous.
Quelque chose me saisit en vous lisant; il se dégage un magnétisme terrible de votre esprit, dans toutes ces pages aimantes qui prehnent le cœur et l'imagination. Enfin, je ne me sens plus moi, je me sens vous, tant je vous comprends et vous cherche en une communion d'idées et de sentiments dont toutes les subtilités me pénètrent ; tant cela passe dans mes veines.
... Vos livres sont beaux et n'épouvantent que les dévotes qui ne sont pas artistes, je les aime à ne plus savoir m'en passer.
Depuis bien des jours, je vis dans cette intimité, dans votre intimité, dans toute la séduction de votre génie sans pouvoir ralentir cette jouissance qui m'absorbe et me rend indifférente à tout. Me magnétisezvous ou est-ce le feu sacré des artistes que vous me communiquez? Si j'avais plus de talent, il eût pu naître un chef-d'œuvre de ce grand trouble d'âme ' je vous aurais fait un tableau de ma transfiguration.
Istar
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Ce trouble qui ne cesse pas est la raison de cette lettre^ peut-être inutile.
Dominée par une force plus puissante que moi^ et me sentant vaincue, je jette ici mes pensées ne sachant plus si c'est insensé ou naturel de vous écrire. — L'énigme de la souffrance et de l'angoisse, parce qu'on admire un artiste, *qui me l'expliquera?
Je ne me sens ni malade, ni folle et je passerais pour telle si je me confiais à quelqu'un ; à qui? Je ne vois ni prêtres, ni médecins. J'ai peur de leurs explications auxquelles je ne croirais pas. Je crois au vrai, au beau, à la nature, à Vart, à tout ce que vous faites croire. N'est-il pas plus délicat de reporter ses sensations à celui qui les a fait naître et de prendre en lui son expansion?
Mon Dieu ! ne nous rencontrons jamais ! Libre de mes actions, je pourrais chercher à vous voir. Vous devez avoir de l'expression... Si votre regard ne disait rien, je serais tuée. S'il disait toute la flamme de votre intelligence, je m'évanouirais peut-être comme sainte Thérèse.
Je pourrais vous plaire, comme aussi vous déplaire — sait-on jamais la réalité entre artistes? — Une correspondance avec vous, quelle tentation! J'y résiste aussi. Fatiguer un génie de lettres de femme, me semble un péché et je me sens trop votre amie pour ne pas vous désirer ces longs repos si nécessaires à la santé du corps et de l'esprit. Oh! restons ainsi dans le mystère exquis de l'imagination! Je
9.
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Istar
vous suivrai dans vos œuvres^ insatiable de vos succès. Vous écrirez beaucoup et je lirai tout.
Au moment de vous dire adieu, je sens une défaillance. Ce mot adieu est si mélancolique^ vous qui comprenez tout, qui sentez tout, ne viendrez-vous pas un peu à mon secours?
Si je suis malade de votre esprit, ny a-t-il rien qui, émanant de vous à travers l'espace, me soit un haume?
Je ne veux pas guérir, mais pouvoir supporter cette souffrance mystérieuse. Peut-être une page, une phrase, un mot de vous, dans un de vos livres? une violette que je trouverai et que je respirerai; il faut si peu à la sensitive. — Quelque chose de vous m' appartenant. — Voulez-vous me faire vivre ce rève-là, quel mal cela vous fera-t-il?
Et... si cela ne se peut pas, livrez aux flammes cette écriture qui est un peu de moi et ne doit être profanée ni par Voubli dans un coin, ni par d'autres regards que les vôtres.
Une sœur dans l'idéal.
Il baise la lettre, la remet soigneusement en son enveloppe et rentre à son hôtel tout rêreur.
Sur son lit, une cigarette de dubèque allumée, il relit à travers la gaze de fumée bleue la douce épître.
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Il en avait reçu souvent de ces pattes de mouche curieuses ou enflammées et jamais une impression si vive n'alanguit sa pensée; un parfum d'âme neuve et d'âme noble se dégageait des phrases calmes, expressives d'un beau trouble.
« Certainement, c'est ma sœur, ou du moins, une sœur; mais si c'était celle-là l'incestueuse. »
Nergal croyait à une Norme d'attraction, à des fatalités de rencontre : certes, il ne donnait rien au hasard dans la direction même de sa vie. S'étant dit, « je serai le confesseur laïc des âmes suprêmement fières et délicates » il témoignait de son but par son œuvre, certain que la Vie l'affronterait avec celles que la naissance intellective polarisait à son aimant. Aussi cette lettre un moment masqua la figure d'ïstar qui se levait en son imagination. Ce qui Tétonnait le plus, c'était cette résignation à l'attente im.probable d'une phrase noyée et perdue dans une œuvre : elle attendrait donc six mois; et quelle satisfaction. « Par mes maîtres Platon et Léonard, si j'étais libre de mes actions comme elle dit l'être, et si je sentais pour elle ce qu'elle sent pour moi, je sauterais dans un rapide... Seulement, elle tient tant à son mirage qu'elle redoute le démenti du réel. Mademoiselle ou Madame de Mortsauf ; un lys toujours, un lys royal; elle a peut-être fait encore un immense efi^ort d'audace. Une femme se substante - d'an mot, avant d'avoir connu la passion. Seulement, la pauvre chère croit que je puis garder mon
Istar
cœur immobilement orienté comme le sien; elle ne soupçonne pas ce qui me passe par l'âme, et le grand courant de vibrations qui la traverse sans répit : ou elle voudrait toute la vie, ou elle ne veut rien que sa songerie... et, pour jouir de moi', omet de se hâter. »
Le caractère œlohite de la rencontre d'âme, le ramena à la pensée de M""® Istar. Un moment, la juive blonde et parfumée et la mystérieuse épistolière se mêlèrent si bien qu'il lui sembla que la lettre venait du cours d'Herbouville et qu'il avait salué son inconnue place Bellecour. Il s'impressionna à ce mélange de deux fantômes aux deux aspects de la même chimère, et bientôt l'imagination secoua ses ailes : il se sentit devenir lyrique et amoureux de ces deux femmes qu'il réunissait en une par la pensée : il pensa à la fois faire parvenir à sa liseuse du Midi et à sa calomniée du Nord, une parole de son cœur, sous forme de fantaisie littéraire.
Gavarni fit à une époque, sous forme de nouvelles, sa correspondance amoureuse dans le Charivari; Nergal résolut d'envoyer à la Revue de Paris sa réponse à l'inconnue.
D'une plume vive et qui éclaboussait d'encre bleue un papier solaire et symbolique, il manda, à la cantonade, les sentiments qui lui emplissaient le cœur; il les manda, certain que lune des deux âmes, celle qui avait parlé, ou celle encore muette, entendrait ses amoureux discords.
Vît
A UNE SŒUR INCONNUE
Pourquoi hésitiez-vous? Le cœur est le bon guide, on le suit en pleurant, mais en pleurant l'on vit et l'on monte, blessé mais héros, vers la cime où l'Ange nous attend qui doit nous enlever sur son aile ocellée, frissonnante et soudaine.
Étrangère venue au pays que je hais, quel vent du sort a fait flottervos langes, et quel croix portez-vous au calvaire terrestre?
Votre esprit a crié aux miroirs que j'ai faits des au delà souhaités, ré verbéreur s magiques; votre esprit a crié et reconnu son rêve sous les trai-(:s d'exception et de subtilité que j'emprunte au Vinci, pour revêtir mes fils de clarté langoureuse.
La gloire en soit à Dieu qui vous fit l'âme haute, je ne suis qu'un archet du violon enchanté, et si j'ai réveillé les dormeuses mystiques, les idéalités en vous-même couchées, je ne fus qu'un clairon de la Diane céleste, la gloire en soit à Dieu
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Istar
Hélas! fils de Satan, daïmon, si je peux semer sur mon chemin de l'amour et du feu, et donner à mes sœurs la divine insomnie; cœur errant, troubadour dont la voix se lamente avec le vent d'orage, Dieu ne me permet pas d'arder avec ces flammes, et les bras de mes sœurs vainement dans la nuit, rament de l'ombre, impuissamment tendus, ils ne m'étreignent pas.
Je porte vers un mont dont je ne sais le lieu, le Saint-Graal des idées de mes lointains ancêtres.
Oserai-je emporter une sœur avec moi, dans la fatale chevauchée ?
La chimère que je monte, sans mors ni bride, est félone, l'enfer dont elle sort me guette et me harcèle.
Je n'ai plus que l'orgueil, l'épée d'or enterrée dessous la vase d'un Delta. Je n'ai plus que l'orgueil, la tiare écrasée sous le sabot des grands taureaux. Je n'ai plus que l'orgueil, mais je l'ai gardé tel que du même pouvoir qui t'a conquise, femme prédestinée; j'élève devant Dieu ma main où nul anneau ne signifie servage, et fils des premiers rois et fils des premiers prêtres, je bénis ton doux cœur qui a battu vers moi et j'attire du ciel les grâces sur ta tête.
Pourtant, si vous étiez la vierge désignée pour rafraîchir mes yeux de votre haleine pure, et que mon front pesant sur vos seins pût dormir; si vous étiez la fée dont la baguette d'or ouvre un chemin
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tranquille et sûr^, au travers des forêts qu'emplissent de terreur les fauves du Réel; si vous étiez la sœur consolatrice et douce; si vous étiez la femme par les anges envoyée au secours de mon vœu. Oh ! ne la soyez pas; mon malheur je le porte, je ploierais sous le vôtre, et l'ordre du destin me veut seul et plaintif. Damné qui présente son cœur aux chocs de l'existence, pour en faire jaillir devant ceux que l'instinct obscurcit, Tétincelle alluméej au flanc de Prométhée.
Je voudrais bien vous voir pourtant, fût-ce en image...
Quand l'automne viendra, mélancolique et roux, j'irai me recueillir au pays où vous êtes et passerai un jour, distrait ou ennuyé, sous le balcon tranquille où vos rêves s'essorent. Plus tard, trop tard, quand la vie aura mis, entre nous des barrières, serons-nous pas honteux, cœurs timides et corps froids, de n'avoir provoqué le bonheur qu'en pensée.
La coupe que nous tend notre ange ou notre diable s'évapore ou se verse pendant l'hésitation. Avant de la vider, nous la sondons longtemps, ne la voulant qu'inépuisable.
Vous n'osez méprendre du temps, j'oserais prendre votre vie! Oubliez, oubliez le héros dans mon œuvre entrevu et qui ressemble au Biei?.-Aimé; la passion vous tuerait qui ne m'emplirait pas.
Ne joignons pas nos lèvres, elles sont rouges, elles sont chaudes, verseuses de vertige, portes de volupté;
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Istar
mais donnons-nous la main qu'enfants d'un même père nous nous serions donnée.
La vôtre tremble, je sens l'artère frapper la peau mince et lucide, et ce n'est pas l'instinct qui bat à mes tempes veinées, ce n'est pas le plaisir qui nous incite et pousse; nous qui semblons nous désirer, ma sœur, nous nous reconnaissons; écoutez cette voix, la voix du sang qui chante le glorieux moment du frère -découvert, de la sœur rencontrée.
Oui, vous êtes ma sœur, puisque vous récitiez tout bas l'hymne de l'irréel que je chante à tue-tête. Oui, vous êtes ma sœur, car vous n'avez point exaucé les mortels balbutieurs d'amour et grossiers secoueurs de femmes. Oui vous êtes ma sœur, et vous avez gardé, suivant la tradition royale de la Race, votre main retirée aux mains tendues d'en bas. Pour rencontrer un cœur, il vous fallait descendre, et vous avez senti le mien sans vous courber. Oui, vous êtes ma sœur, et le devoir ordonne qu'un moment je m'arrête en ma voie chimérique pour baiser votre cœur, et puis pour le fermer comme un saint tabernacle après la rîiesse dite.
Sororité, inceste, ou vertu ou péché, assomption ou bien chute, quel que soit le sort de notre amour naissant, qu'il se lève sur nous en aurore mystique ou bien qu'il charrie l'ombre rouge et violette des couchants pathétiques, nous sortirons épanouis du rêve ou plus purs du péché.
Istar
Oui, plus purs! Les nobles âmes dans l'athanor de la passion se déganguent et se subliment : et passant par un cœur orienté vers Dieu, le plus bourbeux courant s'épure!
La chair devient tremplin ci nous lance éperdus au delà du formel, et ce même spasme, qui brutifie Bottom, projette l'Œloliite vers la zone stellaire.
La vibration d'amour a des ondes sonores qui montent dans Fazur se bleuir en mourant ; de Térotique choc de deux corps en émoi parfois s'essorent deux âmes en extase. Félix culpa!
Faute heureuse, mais faute; au sortir du plaisir, la douleur vigilante exige toujours son péage : le Rêve ne saurait substanter aucune âme; le Rêve est un désir qui, comme le serpent symbolique, se mord sans joie.
Soyez ma sœur; et le long de la vie, allons-en nous tenant la main. Si l'inceste venait un jour joindre nos bouches, nous aurions du moins fait l'etiort d'un grand devoir, et nous aurions lutté, avant la déchéance, contre la terre et sa force mstinctive, nous Œlohites, fils d'Atlas et d'Œther!
Vlll
NOCTURNE PROVINCIAL
Redoutant son propre, jugement et se moquant de celui public, Nergal ne relisait pas ses manuscrits; il jetait sa pensée telle que l'inspiration la dictait, ne la revoyant plus que sous la forme dépersonnalisée de l'impression. Il s'évitait la tentation de refaire, le souci de parfaire, et aux amis qui déploraient quelq^ues liâtes de style : « Mieux me vaut d'échapper à ma critique que de satisfaire à la vôtre. » Ainsi, sa prose lyrique il la mit sous enveloppe sans la revoir etsortit pour la jeter à la boîte de la gare.
La nuit tombait, et les buées du soir s'élevaient déjà des deux ondes lyonnaises, quand, descendu du débarcadère, il s'orienta à nouveau.
Que de tristesses exhalait déjà sa journée provinciale ! La niaiserie d'un ami allant jusqu'à la lâcheté inconsciente, collaborant à l'envie des pecques; le bonnet carré, cardinal de Lyon pour l'influence, presque hostile, et hors de toute compréhension ésotéIstar
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rique ; des lemmes à pendre, des femmes au-dessous même de la faute, liguées et venimeuses contre sa sœur pressentie, M'"' Istar. Tout à coup, une voix s^écria :
— Mais, c'est Nergal.
Et Grandjean, un de ces copains d'écriture, qui vous reconnaissent toujours et remémorent des « Tu te souviens » irrappelables au souvenir, prenaitles mains du romancier, puis le bras et Tentraînait |vers une de ces brasseries pylônes de Perrache, sanctuaires de l'abrutissement local, et qui disent toute la vi masculine des naturels.
— Je hais la brasserie, je hais la bière, — faisai Nergal.
— Pourquoi viens-tu à Lyon, homme inconséquent; tout Lyon tient dans la brasserie, — et> ouvrant la porte de l'établissement Hoëfer :
Vois.
— Tu as raison, — dit Nergal, immobile sur le seuil, — la brasserie contient tout Lyon. Elle dit : la femme bête, sans grâce dans le luxe, sans ressource dans l'esprit, sans coquetterie, qui ne sait qu'un rôle de gouvernante et, quand le dîner a été servi à point, a fini sa journée de femme et somnole sur un tricot. Elle dit : le calicot, l'employé, sans même la grisette! elle dit la barbarie moderne et le retour à la brute, sous les formes régulières, administratives et émasculées d'un pays qui subit encore le joug du chauve pédéraste, dont le nom
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Istar
est devenu nominatif de suprême puissance : Jules César.
Vaste comme une cathédrale, laide comme un hangar protestant; plus semblable à un réfectoire de SaintePérine qu'à un lieu de récréation, la brasserie étalait le jaune vernis de ses tables, rompu seulement par les nappes vertes des billards; des filles laides, telles qu'on les choisit aux maisons où il y a des adolescents , des filles, combinant la laideur de la bonne de dévote avec le renfrogné de l'infirmière, tricotaient des bas en attendant de servir. A Lyon, tout le monde tricote, la femme du banquier comme la pierreuse; et, au sortir du salon de Bellecour, quand le temps est doux, celle qui vous dit au passage : « Venez donc chez moi, je suis bien amoureuse, » se hâte à ne pas sauter de mailles. Toutes les Lyonnaises font des bas et des enfants, et leurs devoirs religieux; quant aux devoirs de beauté, on leur a fait croire que c'était la part du diable. Oh! les bovines, les ruminantes lyonnaises î
Une infirmière apportait deux bocks :
— Jamais, — dit Nergal. — Je suis fils du Soleil et Latin; je hais le houblon : c'est une boisson de balourd, de reître, bonne pour les gosiers des mercenaires; un penseur n'y encanaille pas ses lèvres.
— Ouais, — fit l'ami; — je te retrouve bien hérissé et tranchant.
— J'ai conquis, à force de talent, peut-être de génie, le droit de ma pensée pleine, entière, et deIstar
vant tous. J'ai, six mille nuits durant, valeureusement aimé la divine langue française : je puis tout dire en Français, j'y suis burgrave sans vasselage aucun, même aux lois !
Le camarade, stupéfait de cet éclat d'orgueil imprévu et inexplicable pour lui, qui ne sentait pas le phénomène de repliement sur soi d'un être raffiné à l'impression violente d'un milieu laid, répondit, s'évitant ainsi un vol de cocsigrues, par :
— Où dînes-tu?
— Je voudrais dîner instructivement, — dit Nergal ; là où dîne le Tout-Lyon, quand Madame est absente.
— Oh! quelle idée; je vais t'emmener aux deux cercles ; nous dînerons au cercle des Terreaux, et nous prendrons le café au cercle des Célestins^ tu verras, sous ses deux faces, la vie joyeuse des Lyonnais.
- Allons, — fit Nergal, — une nausée me pousse hors de cette infecte brasserie; on y respire, avec des âcretés, la pire odeur du canut devenu bourgeois.
Et , tandis que l'ami vidait dégustativement le bock laissé par Nergal, celui-ci ^tirant un tube de sa poche s'imprégnait les moustaches d'oncidia d'Espagne.
— Tu te parfumes comme une fille, — observa l'ami.
— Vraiment^ — fit Nergal; — une honnête Lyonnaise serait-elle blâmée d'user d'odeurs violentes?
— Aucune ne l'oserait : des sachets d'iris dans le
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Istar
linge, une goutte d'héliotrope blanc sur le mouchoir, aux grands jours, et c'est tout. Davantage ferait dire qu'il faut sentir naturellement mauvais pour employer les odeurs.
— Un jeune homme parfumé, alors, passerait pour Giton! Vivent les vierges folles, belles, inteUigentes et parfumées, et fi des matrones qui ne fleurent que le rance de leur vertu, — disait Nergal en sortant de rétablissement Hoëfer.
Dans le fiacre qui les cahotait vers les Terreaux, l'ami répondant à une interrogation :
— Leur politesse cache la plus pointilleuse vanité, non d'apparat... ici aucun décor, aucun luxe. Aux Parisiens de donner des bals où Ton se damne et de couvrir de fieurs de belles femmes, sous mille bougies, tout leur sport consiste en une parole du notaire ou du banquier : « M. OuUiasse a deux cent mille livres. — M. Rivedoux a touché, ce trimestre, soixante mille francs de coupons, — Marcheprime, au dernier inventaire, cniffrait vingt-trois millions d'affaires. » On sait leur fortune, et c'est toute la jouissance qu'ils en tirerit ; ie riche Lyonnais ne se soucie ni d'art, ni d'idéal ; ii a une bonne table et une large aumône. Il mange des asperges en tout temps et va à la messe par tous les temps.
Tu crois peut-être qu'ils se hiérarchisent par leur total de fortune; non, ces bourgeois et les boutiquiers se divisent en familles anciennes et en familles récentes. Il serait peut-être moins difficile de danser
Istar
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aux trois bals de mai que donne la duchesse de Doudeauville, que de prendre une tasse de thé pour commerçant depuis 1850, chez un autre dont la raison sociale date de 1840; ils ont leurs quartiers d'industrie et leurs merlettes d'arrière-boutique. «Mon grand-père vendait des rouenneries dès 1826, rue Mercière. — Nous sommes deux agents de change dans la famille. »
Au cercle^ où les domestiques avaient la mine confite, le parler discret de bedeaux requis en laquais ou bien de frères Ignorantins défroqués , point de clinquant, d'ornementation; mais des divans confortables, aux ressorts souples.
Le dîner fut si notable, tant pour la qualité que pour le choix des mets, que le romancier ne put le taire.
— Vraiment ; s'ils ne savent que la table, mes com patriotes la saventtrèsàfond. Cependant, je doute qu ils s'élèvent jusqu'à la nourriture exotique et qu'on fasse ici ces repas délicieusement imprévus où l'on ignore le nom même du plat. Il y a dans l'inconnu de la nourri- ' ture quelque chose qui Tidéalise ; si inférieures qu'elles soient, les sensations sont neuves et pax'tant suggestives. Puis... tu vas me dire fol, l'artiste a droit peutêtre seul à toutes ces exquisités... Oui, j'ai conscience que, comme l'abeille fait son miel d'un parfum analogue aux fleurs dont elle se nourrit, je rendrais à la société exquisité d'art pour exquisité de vibration. Quand j'ai lu le Koran, ce que je ne referai pas, tout un jour j'ai
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vécu de dattes, et les seules choucroutes de ma vie étaient destinées à un parallélisme d'indigestion lorsque j'étudiais Kant.
Vers neuf heures, des habitués arrivèrent, et tous, intrigués de la physionomie insolite du romancier, questionnaient les garçons : le nom de Nergal circulait interrogativement.
Il remarqua l'attention dont l'honorait un homme à barbe blonde, prématurément chauve, et, comme il allait demander son nom, l'inconnu se leva, vint à Grandjean, et lui serrant la main, sollicita d'être présenté à Nergal.
— Monsieur Leclerc.
Après le salut, il échangea un regard avec le romancier si singulier, que celui-ci, mentalement, se dit : «J'importe à un intérêt de cet homme, je vois en lui un adversaire ou je faux. »
M. Leclerc s'assit et complimenta, puis :
— Ici, bien peu vous connaissent, surtout parmi les dames.
Poussé par un instinct, Nergal jeta le nom d'Istar, comme un duelliste porte une botte à fond pour hâter l'issue.
— M"^^ Istar, m'a-t-on dit ?. . .
Il y eut un silence, et lentement Leclerc :
— On vous a bien dit : M"'^ Istar vous admire et l'ose dire; c'est une femme très supérieure... Je dirige sa lecture, son esprit; je la tiens au courant du mouvement littéraire, et tenez, c'est moi qui, il y a
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cinq ans, lui apportai votre Grand Péché, en même temps que Ce qui ne meurt pas^ de Barbey d'Aurevilly.
— Je vous suis obligé, monsieur, infiniment, — et, à bout portant :
— Est-ce votre direction spirituelle qui vaut à cette femme de telles détractions, que ici d'hier déjà les oreilles m'en cornent?
Le coup était si droit, que M. Leclerc balbutia :
— Oh! calomnie.
— Je le crois; mais calomnie à propos de vous; et' hypocritement : — C'est flatteur, car M""^ Istar passe pour une dédaigneuse.
— Oui, je suis le seul dont elle accepte les fleurs, dont elle aime Tintimité...
M. Marcheprime vint relancer Leclerc, qui s'excusa pour un instant.
— Partons, — dit Nergal très nerveux, — cet homme m'est odieux.
— Allons donc au cercle des Célestins prendre le café.
— Connais-tu M""^ Istar? — demanda-t-il en descendant Tescalier monumental du cercle.
— Si peu; je voyage presque continuellement pour la maison. Je ne connais que la chronique, elle lui donne Leclerc pour un amant.
— Ce n'est pas vrai, — s'écria Nergal.
— Ne t'échauffe pas ; je ne m'intéresse ni au pour, ni
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Istar
au contre; je te dirai seulement que M. Leclerc passe pour un des plus retors de la place.
— Oui ; il a le nom d'un traître : Leclerc, qui livra Paris.
Nergal ne put réprimer une exclamation au seuil du cercle des Célestins. Autant de femmes que d'hommes, et ces femmes si semblables aux amies de M"^e Aynes.
— Ah! — fit le camarade, — j'étais sûr de ton étonnement : raccrocher des femmes de hasard, en des lieux plus ou moins publics, ne vaut rien ni pour l'hygiène, ni pour la considération, et les pratiques lyonnais ont imaginé un cercle où tout membre peut présenter une drôlesse, pourvu qu elle se tienne comme une bourgeoise. Ce que le Parisien va cueillir chez Sylvain, à l'Américain, au Jardin de Paris, à l'Eden et sur les grands boulevards, le Lyonnais le prend ici.
~ Quel est ce grand flandrin qui cause avec ce tendron ?
— Chosalet, l'avocat général. — - Et ces deux bezigueurs?
— Boulidou le gras, Loriol le maigre. A côté, le doyen de la Faculté des lettres. Poitevinière , et le député Salmaize, qui explique des amendements à la rousse en bleu.
Un petit homme vint saluer Nergal : c'ét iit Marcheprime, président de l'Académie de Lyon, qui espérait qu'un jour les présidents des académies de
istar 171
province siégeront de droit à l'Académie française;
M. Aynes survint, jovial, et serra la 'main de Nergal, tandis que les femmes, intriguées, mais convenables, hésitaient à se faire présenter l'incorrect et fantaisiste écrivain, qui leur semblait, au reste, d'assez méchante humeur,
Nergal, très agacé, sans raisonner son agacement
— Je ne sais pourquoi, je ne puis rester en place ; veux-tu te sacrifier à me mener vite en tous les mauvais lieux de Lyon; il faut que je hâte ma documentation, sinon la nausée m'arrêterait.
Grandjean l'exauce; successivement ils entrent aux concerts, à la Scala, et partout Nergal voit la famille entière de l'ouvrier attablée devant de la mauvaise bière, dans la fumée puante, et suspendue aux stupidités des comiques et aux turpitudes des chanteuses.
— C'est vu ; aux lupanars, maintenant.
Et les voilà, rue Stella. Nergal offre du Champagne à toutes les pensionnaires et questionne. Les réponses l'étonnent tellement qu'il force le complaisant ami à le mener de maisons en maisons; à chacune, il fait boire et cjuestionne; poli, repoussant les. caresses d'une, façon douce, mais si ferme, que les meretrices ne comprennent point.
Deux heures du matin vont sonner; Grandjean le quitte devant l'hôtel des Familles, et curieusement :
— Quelle est ton impression , ô psychologue ?
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Alors Nergal ricane, et âprement:
— Lyon extérieur, c'est Genève; Lyon intérieur, c'est Sodome.
— Comment sais-tu ce dernier point?
— Je viens d'interroger près de cent filles en plus de dix lupanars, et partout le goût lyonnais a été dévoilé Tanormal. Oui, la vertu lyonnaise est protestante; oui, le vice lyonnais est antiphysique.
DÎNER DE G A T. A
— Veux-tu que je dise ce que tu as fait de ta soirée? Et Valentin, au réveil du romancier, l'étourdissait ainsi :
— Tu as repoussé un bock à la brasserie Hoëfer et accepté un dîner au cercle des Terreaux; tu as été en présence d'un M. Leclerc, qui a semblé pressentir en toi un rival; tu as été raide au cercle des Célestins avec Marcheprime, et puis, comme le dernier des mortels, tu as roulé les mauvais lieux très avant dans la nuit ! Ah ! comment va ce grand orgueil par qui tu vis? M'as-tu fait assez poser le matin même avec ta révulsion aristocratique « Toucher, fût-ce du doigt, à un corps dont je n'aurais pas Fâme!... » Avoue que la province a l'œil américain, qu'elle sait filer et s'informer et qu'on ne lui cache rien ! Franchement, tu n'aurais pas dû consacrer ta seconde nuit à une promenade pornographique; tu risques de te couler, d'un coup, dans l'esprit public,
10.
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Istar
Nergal, de sa voix morte, qu'il prenait aux agacements trop vifs et refrénés :
— Tu risques de te couler dans l'esprit de Nergal! Pauvre sire, — fit-il, — exultant avec un défi dans les mots, tu viens me faire miroiter les fascettes de l'espionnage lyonnais, et t J m'off'enses à ce point de croire possible pour moi le lupanar. Tu ne seras jamais qu'un sot, Valentin; et tu ne seras pas longtemps encore mon ami, je le prévois; le prévoyant je ne t'explique pas ma conduite. Comprendrais-tu, au reste?
Froissé, le rose et poupin Lyonnais s'écria :
— En effet, je me récuse devant la trop difficile intellection d'une journée commencée en pèlerin, finie en paillard.
— Tu resteras provincial, c'est-à-dire bête, sans t'apercevoir qu'il y a des êtres si personnels, qu'au lieu de se déformer selon les circonstances, ils déforment les circonstances, selon eux-mêmes. Le niais, l'homme de la consigne ne s'amuse que le dimanche, jamais la semaine, obéissant passivement aux lois, mœurs et usages : l'intelligent, l'homme personne], boit quand il a soif et non quand boivent les autres, qui se moque du code, de l'horloge, de l'opinioU;, de la morale, et il en a le droit!... J'étais le même Nergal, à midi en prière, à genoux; à minuit, sur un sofa de mauvais lieu, et je faisais deux actes parallèles.
Ici, je descendais en moi pour éperonner ma vertu['
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_ — _ _
là, je descendais au bas-fond pour jauger, peindre et condamner le vice provincial.
La vie?
Les uns la marchent en voyage Cook; l'agent de la société de l'existence, à émotions réduites, s'appelle successivement frère ignorantin, universitaire, curé, caporal, patron, et l'on a pour Bœdecker la civilité puérile et honnête, )a théorie de l'arme infanterie, le catéchisme de l'époque de Bonaparte, et son journal. Les autres la marchent, seuls, en réfractaires, condottiere de leur propre fantaisie ; ceux-là se moquent du président de la République, du ruban rouge et du bonnet carré. Ils sont hors de toutes lois par droit de nature... Sais-tu où j'ai eu mes chastes conceptions? Parmi les pires lubricités ambiantes, et ie n'ai trouvé la clé de l'apocalypse cherchée, jusque sous les arcades des Cloîtres, qu'à une aube d'orgie. Psj^chologiquement, mon cher Valentin, nous différons plus que l'hyperboréen et le Fuégien, et, comme le scandale n'est qu'une incompréhension des mobiles, je te scandaliserai toujours; tu appartiens au recrutement hum^ain, tu as ton numéro matricule, tu aimes ton foyer, ta ville, ton pays; tu es bourgeois et citoyen. Je suis l'amant de la lumière; mon foyer c'est le soleil, et ma patrie l'éternité.
— Tu as vu M. Le clerc? — répondit simplement Valentin.
Nergal, obéissant à sa préoccupation, s'écria :
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Jstar
— Est-ce fou? J'ai eu l'impression que quelque i jour, je le...
Il s'arrêta, et sa réticence fit sourire le Lyonnais.
— Tu le remplacerais...
Le romancier allait dire : « Je le tuerai. » Il ne sursauta pas à l'interprétation, et patelinant :
— En quoi puis-je doubler Leclerc?
— En sigisbé de M'"' Istar.
— Un sigisbé habite le lieu de son sigisbéisme, et Lyon me lasse déjà. Il faudrait une Armide, pour y rester...
— Qui sait? au Jardin des Gloriettes...
— Voyons, ami Valentin, parle net. Peut-on présenter une requête amoureuse à M'"^ Istar?
— Toi, surtout...
— Merci; mais la mésestisme n'a pu naître parce que cette femme âevait un jour écouter la requête de Nergal. Qui a-t-elle écouté ï
— On n'est pas sûr; mais on suppose... d'abofd, Chosalet.
— Ce chauve !
— Marcheprime ?
— Ce nain !
— Poitevinière!
— Ce cuistre !
— Leclerc, surtout.
— Le plus impossible!
— Comme tu la défends !
— Comme tu l'accuses!
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— Oh! je ne dis que ce qui est presque certain et lOcal. Quant aux Parisiens illustres, personne n'en doute. I
— Il suffit donc d'un peu de gloire pour être aimé de M"^^ Istar?
— Il suffit. ■ ,
— Alors, Valentin, je puis, n'est-ce pas, derrière. la première tenture propice, lui baiser la nuque? Tu m'y engages.
— Parbleu! l'accueil est sûr...
Nergal, d'un geste violent, lui montra la porte.
— Va-t'en ! Dans le monde je te serrerai la main, mais je ne t'estime plus; je te méprise même un peu.
— Nergal!
— Comment tu oses, que M""^ Istar soit honnête ou non, venir, agent excitateur, , me pousser à son déshonneur, quand elle est épouse et mère. Cette atrocité ne te coûte nul effort; il a suffi que quelques pecques, qui ne sont pas même tes maîtresses, car on ne t'a jamais connu de maîtresses, te prient de travailler à la perdition d'une femme, et c'est moi, moi Nergal, ton ami devant le cœur, ton archisupérieur devant l'esprit, que tu veux faire servir à cette lâcheté. Va-t'en, et ne réplique rien, sinon je ne te saluerai même plus.
Valentin fit le haussement d'épaules d un homme de bon sens résigné aux boutades d'un ami excentrique, et s'en alla, murmurant •
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13 far
— Tu es fou, Nergal; je te pardonne, parce que c'est toi. Tu reviendras à l'équité...
L'amour-propre du Lyonnais saignait trop pour cju'il ne songeât pas à continuer, par représailles, ce qu'il avait commencé étourdiment. 11 alla tout dire à M"'*" AyneS;, et celle-ci s'effraya des façons de Nergal rompant en visière, qui déjouaient la menue finasserie de la province, où les intrigues se tissent avec lenteur sans jamais craindre les coups de force.
Au moment où le romancier parut à la porte du salon, M"'" Aynes avait déjà dit à toutes ses amies qu'il se championnait pour M^""^ Istar, et la nécessité de le détourner ou de les perdre l'un par l'autre.
En une minute, Nergal com.mit deux fautes : il ne reconnut pas toutes les dames de la place Bellecour, le visage qui ne l'affectait pas s'effaçant de son souvenir, et celles-ci sentirent, avec le peu d'impression qu'elles avaient produite, un peu de haine contre ce dédaigneux.
Ensuite, quand M"^^ Aynes l'amena à M™^ Istar, qu'il n'avait pas regardée lors de son salut public :
— Je vous présente à votre plus grande admiratrice.
Et qu'il eût répondu :
— Madame, croire à cette parole me serait plus cher que la gloire même.
D'une voix un peu voilée d'émotion, la juive répondit, désignant un robuste personnage -
Is t a r
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— Mon mari, monsieurj que je me permets de vous présenter, pense de vous comme moi.
— Je suis deux fois tieureux, monsieur Istar, — dit le romancier.
Or, appeler un mari du nom de sa femme, à première présentation, quelle que soit l'habitude de ce dire dans le monde, était une grande sottise, et Nergal le sentit à l'imperceptible mouvement de l'assemblée.
M. Capimont allait répondre. Sa femme, d'un petit geste d'éventail, l'arrêta, tandis que le romancier se laissait encenser par Marcheprime.
Sans écouter la parole lente et diffuse de l'académicien, il étudiait ces deux époux, si disparates, que l'opinion ôtait à la femme le nom du mari et le titrait de celui de l'épouse.
;^/[me Istar ressemblait à une sphinge de Misraïm ^ ses cheveux roux, tordus en heaume, frisottaient, ébouriffements d'or; elle avait une bouche charnue, d'un dessin d'arc, mais retroussée et comme chaude, même à l'œil , avec des suites de sourire , des expressions qui fusaient le long des joues pleines et pâles; les yeux démesurés et indéfinissablement aspirateurs; vitraux /que coloraient les mouvements intimes, baies ouvertes jusqu'au cœur. Cela étai| très fugace ; un rideau de volonté et de pudeur vitrait le regard et les lèvres se plissaient d'humeur pour se fermer. On sentait une intermittence de beauté ; une
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Istar
subjectivité perpétuelle de ses charmes à ses impressions.
M. Capimont, de haute taille, le teint coloré, Toeil bleu, rasé, avait l'allure d'un chef d'industrie qui aurait commencé par être contremaître. Son regard franc, son menton volontaire, indiquaient : «La femme écrase le mari, mais le mari écrase les autres ». A prendre quelqu'un ici, elle ne pouvait mieux, pensait Nergal.
— Eh bien ! monsieur Nergal, il faut vous venir prendre le bras.
M™® Aynes s'avançait; il s'aperçut que Marcheprime l'avait quitté, furieux de sa distraction, aj^ant pas entendu ouvrir la salle à manger et annoncer le dîner; à l'œil inquisitorial des assistants, il paraissait - étrange; il vit Valentm, très embarrassé de liîi-meme, et une résolution noble le saisit de renoncer al'amitié de M"'" Istar. Il sentait si bien qu'il serait la claie où on attacherait la noble créature, et lui qui, en d'autres circonstances, n'aurait eu aucun scrupule à convoiter M""^ Istar pour maîtresse, renonça mentalement même à l'approcher. L'hostilité de la province la lui rendait sacrée : être l'instrument de la plus basse des haines et trahir la cause œlohite pour la satisfaction calibane jamais cela.
Œlohite? il ignorait tout d'I star; il la voyait belle et détestée^ il s'émouvait de chevalerie et non de passion ; il cherchait son devoir et non son désir, et quand tout le monde eut pris place, lui qui s'obligeait à raconter
Istar
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une anecdote à M'"' Aynes, vit à sa droite M™^ Istar : on les accolait, on les poussait Tun à Fautre.
Une expression de colère passa sur les traits de Nergal, et d un geste de son couteau, inconscient, il coupa le pied frêle de sa coupe à Champagne , qui heurta les autres verres avec un bruit cristallin que tout le monde entendit.
— Le premier coup de canon, — dit M""® Vioreau.
— Vous mettez beaucoup de symbolisme en vos livres; ça doit signifier quelque chose, de décapiter un verre, — lança Leclerc.
— Oui, bien, — dit le romancier; — cela signifie que lun des assistants mourra dans Tannée.
— Il est de mauvais goût, — dit M"'^ Saulce.
— Les assistantes sont-elles exemptes du pronostic, — prononça M"^^ Istar, pour dire quelque chose.
— Non, madame, — fit-il, dune voix douce, triste et très bas. — Frapperait-on de pareils bélîtres, si l'on n'avait pas à venger l'injure d'autrui
Elle leva ses yeux^ elle leva tout le voile de son regard, elle fixa un instant sur lui son âme même; ce ne fut qu'un éclair, mais tel que le romancier en resta silencieux. Ils s'étaient stupéfaits plutôt que compris.
En face, M""^ Malibierne s'était déjà deux fois baissée pour voir s'il ne faisait pas le genou à Istar; on surveillait le vide entre les deux coudes. Silence
I5TA^
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Istay
ou parole, mouvement ou immobilité, tout signifiait aux yeux méchants de la tablée. Un malaise indicible s'enlpara du jeune homme.
— Pensez-vous à quelque chapitre, vous semblez absent? — dit M'"® Aynes d'un ton ambigu.
— Je pense, madame, qu'il faut être un lâche pour n'être pas un malheureux dans vie.
— Qui parle de lâcheté, ici? — s'écria un général présent.
— Mon Dieu, général, si vous m'ordonniez de me laisser tondre et de faire arme bras, je serais un lâche de vous obéir.
— Comment, monsieur, la discipline... le patriotisme... Vous n'êtes pas Français.
— Je suis écrivain français.
— - Ce n'est pas avec des plumes d'oie que vit une nation.
— C'est par le calame qu'elle survit.
— Qu'est-ce que le calame? — demanda le digne émule de Mac-Mahon, en ignorance, à Marcheprime, et, sans écouter l'explication de l'acac^émicien, il mâchonnait sa moustache, avec le violent désir qu'un jour Nergal tomibât en son pouvoir pour l'écraser à loisir, au nom de la gloire française.
— Oui, — disait le romancier, — la torture portée à une si haute perfection, par les Dominicains...
Et un toile s'élevait.
— N'existe plus guère que dans les casernes; mais là, elle existe encore.
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— Vous mentez, monsieur, — cria le général. Nergal se tourna vers M""® Aynes :
— Quand un convive dit à Tautre : « Vous mentez », la maîtresse de maison doit faire un examen consciencieux pour savoir qui jeter à Ja porte des deux.
— Mon Dieu, monsieur Nergal...
— Le général ne m a pas offensé ; on ne peut l'être que par un pair, et le sentiment qui l'anime, il le croit généreux : il représente ces honnêtes gens, plus terribles que les scélérats, qui ont une consigne à la place de la conscience.
Voyons, Monsieur, quand un officier de cavalerie avoue qu'il n'a pas le droit d'exempter de chevauchée celui qui descend de selle en crachant le sang n'a~t-il pas une consigne au lieu de conscience?
Or, votre consigne a été faite par des féroces, qui méprisaient l'humanité avec raison, puisqu'ils la trouvaient toujours docile à s'estropier et mourir. Vous êtes catholique, général, et si demain un Ferry vous donne le pape à fusiller, vous le fusillerez.
— Le pape commande l'obéissance passive au soldat.
— • Le pape qui oserait seulement apporter la recommandation de sa parole à l'obéissance passive serait Satan ; le pape qui bénirait les armes d'un Bonaparte serait Satan; le pape qui bénirait le banditisme colonial serait un bandit lui-même, à précipiter du haut de Saint-Pierre.
Et s'enflammant :
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— Si les peuples sont de telles brutes qu'on les puisse lancer les uns contre les autres et que le pourrissement de trois cent mille cadavres s'appelle gloire, affaire entre vous, général, et vos soldats. Mais, par pudeur, ne salissez pas de vos mains rouges et dégouttantes de sang, la blanche robe de Jésus-Christ. Héros et patriotes , tuez le voisin et volez la terre limitrophe ; continuez Caïn. Mais ne venez pas encanailler l'Evangile et en tirer des rubriques pour vos œuvres de trucidation. Jamais R.ome ne bénira une autre épée que l'épée de justice, et vous, général, et tous ceux qui sont prêts, soldats ou chefs , à marcher sans savoir s'ils ont le droit, Français en Algérie et auTonkin, Prussiens à Strasbourg, Anglais dans l'Inde, ceux-là sont des excommuniés ; le prêtre romain qui les sacramentise n'est qu'un assermenté national et le dernier des mauvais prêtres.
Un silence stupide suivit cette véhémence. Nergal reprit d'une voix calme :
— Nous nous sommes reconnus, général ; sans cela nous serions-nous hérissés ? Il y a sept mille ans, vous vous appeliez Nimroud, je me nommais Œlohil Merodack. En ce temps, le maître des scribes était plus que le maître des chars, et vous apparteniez à la troisième caste avant la plèbe.
— Quelles étaient les deux premières?
— Le mage et le prêtre.
— Vous mettez le sorcier avant le prêtre.
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— Je mets le créateur avant l'imitateur.
Le mage était prêtre; mais le prêtre n'était pas mage; il y a une singulière différence à accomplir les rites ou à les rénover.
— Rénover les rites?
— Vous figurez-vous que le catholicisme soit un recrutement moral, avec le temps pascal en vingthuit jours et le livre de messe pour théorie? Vous figurez-vous que tout est dit quand la messe est dite, et qu'il suffit d'être des compagnies de soldats commandés par un curé pour se dire chrétiens?
Le bandit corse a construit en France une caserne Gigogne; le succédané de la caserne, c'est l'Université et c'est l'Evêché.
Un évêque correspond à un général et les vicaires lieutenants; oui, le catholicisme se meut comme l'armée; aussi semble~t-il mort.
— Que voudriez-vous qu'il fît? — - parodia M. Marcheprime.
— Qu'il se renouvelât. Une idée, une vérité doivent être revêtues de beauté; il faut la variété dans la charité, la diversité dans la splendeur du vrai; il faut à la dévotion des artistes ; il faut des génies à la vertu. La catholicité routinière ne fera jamais l'œuvre de Dieu; et, voyez le pape, obscuré par la seule politique, comme le plus vulgaire monarque. Voyez les nonces; ont-ils souci de la marche de la science et des évolutions de Fart? Non ; ils finassent; ils jouent les Scapins supérieurement;
istar
ce sont des êtres de luxe, mais de véritables laïques pour la brièveté de la vue. Le rôle de la papauté, c'est d'exercer la Grande Maîtrise du Verbe, et le Verbt: ne tient pas dans la Somme. Du reste, Fexégèse échappe au séminaire, et un Concile viendra où les laïques seuls seront compétents, parce que les clercs auront été abêtis par le militarisme gallican.
M'""' Islar le regardait parler, de son regard admirable; lui, perplexe, ne pouvait que scandaliser ou 3ubir l'effroyable gêne de son côte à côte avec Istar. Dès qu'il se tut, toute l'attention retomba sur eux deux, et maintenant il sentait la noble femme émue, pactisante avec lui.
Il continua donc à horripiler son monde, poitrinant à la malveillance, détournant sur lui la méchanceté, et ainsi M""^ Istar ne souffrit pas.
— Monsieur Nergal, vous êtes éloquent, mais violent, et cela vous nuit.
— Discuterait-on, madame, avec ces gens-là, s'il ne fallait détourner les injures qu'ils veulent faire à autrui?
— Vous êtes grand, — souffla-t-elle dans le bruit de la passée au salon.
Nergal s'étonna de l'effet produit en lui par ce simple mot. Ce n'était ni un « merci » ni « je vous aime, » et cela les contenait presque.
En se perdant dans l'esprit lyonnais, il avait conquis M"'^ Istar et dupé son monde.
■— Les fohes qu'il a débitées, — remarquait
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]y[me Andancette, — étaient pour frapper notre imagination à toutes, et il a scandalisé, je crois, même M"^^ Istar.
Ce dernier mot se colporta et fut celui de la soirée : scandaliser M"'^ Istar fut un moment le comble lyonnais.
Nergal étonna par son calme subit ; il sourit à tout ce qui lui fut dit, et si bien, que le sentiment général édicta qu'il avait essayé du paradoxe, en Parisien étourdi, et qu'il s'en repentait.
Il se trouva causer un moment avec M"^^ Loriol, qui le quitta, sur ce mot réjouissant :
— Si je ne vous invite pas à déjeuner, monsieur, c'est que j'ai deux filles.
A ce moment un esprit fort lançait :
— L'idée de Dieu est le commencement de l'idolâtrie.
Il y aurait des perles à recueillir ici pour un Flaubert, pensa Nergal.
— Monsieur, dit M*"' Valentin, d'une tenue sévère mais d'un visage qui respirait la bienveillance, — voulez-vous accepter à déjeuner, demain, chez moi? j'ai prié les professeurs du grand séminaire...
Un moment après, M. Leclerc s'avança :
— Faites-moi l'honneur de venir à mon bal; je n'en donne qu'un par an, mais j'y ai Tout-Lyon.
Nergal accepta toutes les invitations.
M. Capimont, sur le tard, vint à son tour :
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Istar
— J'arrive le dernier et votre temps doit être tout pris.
— En effet, monsieur, je suis retenu comme une loge de première.
— Cependant, pour M™^ Istar, qui le désire fort... Brusquement, le romancier regarda le mari en
face. Celui-ci :
— Ne vous arrêtez pas aux...; ]e suis le meilleur juge de ma cause, n'est-ce pas ?
— Sur ce pied ^ monsieur, que vous me donnez vous-même, votre invitation est la seule à laquelle ]e tienne.
Et, comme on se rapprochait pour entendre, M. Capimont éleva la voix :
Monsieur Nergal, je ne vous invite donc pas tel jour, je vous invite toujours. Chaque fois que vous serez libre, soyez nôtre. Je ne suis qu'un industriel, mais je sais ce que Ton doit au génie. Il est audessus de tout et de tous, et les Gloriettes ^vous sont ouvertes aussi larges que je les eusse ouvertes à Balzac.
Nergal lui serra la main avec émotion, et quand M"'^ Istar se leva, masqué par une portière, entendit cette parole à son mari :
— Vous avez parlé dignement, bellement; je suis fière de vous, mon ami.
Le romancier s'oubliait, sombre : ^
— Eh bien? dit M""^ Aynes, vous voilà tout mélancolique. Pourquoi?
Istar
— Parce que! comme disent à la fois la Fatalité et la Femme.
Anxieux, irrésolu à partir ou à rester, il sentait un courant de fatalité l'entourer, et un recul moral le faisait palpiter, en pensant à tout ce qu'il allait troubler de calme et ameuter de haine
11.
LE DÉJEUNER THÉOLOGIQUE
Mme Valentin n'était ni sotte ni méchante; mais son. esprit tourné vers le théologisme sans mysticité, l'incompréhension du péché virtuel la gâtaient. Elle ne concevait ni qu'on se teignît les cheveux ni qu'on lût des romans, et prétendait reconnaître à première vue si une femme avait failli, d'après une impression indéfinissable et toute .nerveuse. L'homme chaste ou même froid a parfois compris et expliqué les âmes luxurieuses et chaudes : iamais une femme honnête n'a su quelle fatalité pesait sur la malhonnête et le degré que le tempérament met dans la vertu possible.
La femme ne comprend rien; elle sent ou elle ne sent pas, et c'est une grande exception que la mansuétude d'une dévote.
Aussi Nergal, venu à dessein un peu trop tôt pour s'édifier sur certains points de l'opinion lyonnaise, entendait-il cette curieuse parole :
« On n'a rien de positif à reprocher à M"^^ Istar;
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JOÎ
mais il est si évident que son mari, ni aucun mari lyonnais n'est semblable à elle, et on l'accuse : elle est au moins coupable de lectures dévergondées, d'un accueil trop enthousiaste aux gens célèbres et de rêver, même dans le monde ; une femme peut penser à tout; elle rêve d'une unique chose : d'amour, et rêver d'amour, quand on est mariée, c'est être adultère. »
Coupant la phrase, entrait une démesurée personne mariant en sa laideur l'institutrice allemande à la bonne anglaise.
— Mademoiselle Bidès qui a élevé toutes les femmes bien élevées de Lyon.
Le romancier regardait curieusement ce laideron insigne, qui paraissait d'une bonté égale à sa bêtise. Aimablement, M^^^ Bidès :
— Monsieur, quelle impression mes élèves vous font-elles, car toutes les Lyonnaises de marque..,
— Ont passé par votre orthopédie. Eh bien! mademoiselle, vous avez traité le cœur de vos élèves comme les Chinois le pied des femmes, et vous aviez affaire à des cœurs déjà trop nuls. La nature vous donnait des demi-sottes, vous en avez fait des totales ; chinoisement vous avez visé à cet idéal : des bestioles si bêtifiées que le mari puisse dormir toute sa vie le bonnet de coton ramené sur les deux oreilles. Sécurité et cuisine bourgeoises, voilà votre devise. Ah! vous me demandez mon impression, les Lyonnaises sont les femmes les plus bêtes de France, après les Nîmoises. Oh! après les Nîmoises!...
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— Qui parle aussi mal du pays d'où je suis? — et cela était dit d'une voix rèche, et parut un énorme Rabelais paysan, aux pieds de colosse, au rire de tire-lire, à l'encolure de lutteur, qui portait la redingote avec les cassures de la blouse; mais, à ses premiers mots se révélait un érudit prodigieux, l'homme qui préparait à tous les examens possibles sans toucher à un livre; le répondeur à n'importe quelle demande, qu'il s'agît du dire de la Champmeslé ou des statuts du Temple, et Nergal admirait cette prodigieuse mémoire, ce fin raillard quand il révéla la prose de son âme.
— Et la tête d'Orphée murmurait toujours : Eurydice; voyez un peu ce que c'est que l'habitude. Quelques phrases de plus et apparaissait l'homme sans doctrine, ni opinion, un persuadé de l'aphorisme : « Rien n'est vrai, parce rien n'est faux, »
Les jeunes filles confiées à une butorde bénigne et insexuelle, les jeunes gens livrés à un sceptique sans conviction; et c'était la haute culture de cette ville de richards boutiquiers.
Ensuite vint le doyen de théologie. Mince, grand, le parler ferme et syllogistique, embarrassant par des routines d'escrime scholastique ; vous arrêtant par « définissons, d'abord », ou bien c'estun tentamen, gallican comme vingt Mermillod, en suspicion à l'archevêché, mais d'une grande audace de pensée et jetant à Nergal, avec l'autorité du confesseur, ce mot qui guillotinait la béguinerie avec un couperet sacré.
Istar
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— Monsieur, elles sont au-dessous de l'adultère. Et la présence du roraancier, et l'occasion d'avoir un témoin digne de sa tirade, lança l'abbé Darieu en diatribes îurieuses contre les autres théologiens présents.
A peine à table, les textes de saint Thomas circulèrent mieux que les plats, et ce fut une mêlée d'arguties où les laïcs n'entendaient pas un mot.
M"' Bidès impatientant Nergal par des jaculationâ? sur les mœurs Israélites; il lui répliquait :
— Quand Schaoûl retarde le mariage de Daoud, savez-vous ce qu'il lui demande avant de lui donner sa fille? Non pas deux cents chevelures comme un Peau-Rouge; mais deux cents prépuces de Pelestchim.
Dans le silence scandalisé, M}^^ Bidès se penchait vers le père de Valentin, et très bas, timidement, demandait ce que pouvait être un prépuce de Pelestchim.
Quand on fut passé au salon et que chacun eut sa tasse en main et son cigare, Nergal s'aperçut que les dames s'asseyaient en demi-cercle, comme pour un spectacle ; lui et le doyen de la Faculté de théologie se trouvaient en face, contre la cheminée et comme en scène.
Un combat singulier s'engagea : Nergal ultramontain et gnostique, l'hébraïsant soutenant que le texte hébreu, au passage du péché, signifie bien un arbre et non pas une stèle de bois. Sur les
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monsignore, ils s'entendirent, se donnèrent la main à critiquer Tépiscopat français ; mais le discours déviant sur les possessions, les stigmates et le diable, ils se dirent les plus désobligeantes choses du monde, tandis que,, sans entendre, les dévotes exultaient, ne se souvenant pas d'avoir assisté à une passe d'ergotage aussi brillante et animée.
Deux heures de cet exercice harassèrent le romanAcier et le théologien; ils se serrèrent la main, comme après un assaut; et Nergal allant saluer ]y[me Valentin dans le petit salon, la trouva entourée de visiteuses survenues. Il s'attarda, voulant jeter la sonde dans ces âmes; avec un ton qui empêchait le haut-le-corps et des expressions enveloppées, disant : « les choses impermises » au lieu de l'amour, il arriva à leur parler de la passion, et à cette péroraison :
— Vous êtes volées, mes sœurs; le mariage contient des joies qu'on vous cèle, on vous les doit cependant! Vous qui avez la souffrance d'engendrer, avez-vous au moins conçu dans la joie? Au pli de votre bouche, je vois que vous ignorez les baisers qui durent trois quarts 'd'heure.
Oh ! l'étonnement débordant des regards ! O la réapparition d'une vision chassée comme une souillure! O Fangoisse de ces cœurs séchés et qui devinent les épanouissements! O le paradis m.anqué et la vie toute déçue ! .
Soudain, M"^^- Vayout se leva au milieu du silence,
Istar
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et solennelle, alla tremper ses doigts dans l'eau d'un bénitier du mur et les secoua sur la face de Nergal :
— Vade rétro j, Satanas!
Le jeune homme sourit: les gouttelles d'eau glissaient en perles sur sa baroe noire et frisée : il regardait ces femmes troublées pour la première fois, avec une grande pitié et un peu de scrupule, s'il avait inutilement réveillé les dangereux ferments; mais déjà il percevait la décroissance de l'impression; déjà les regards redevenaient bovins, les visages calmes, et les âmes lyonnaises peu à peu se réassoupissaient en leur néant.
— Vous êtes un démon, — dit encore M"^^ Vayout, et le romancier, solennel et calme :
— Quand les anges aimèrent les mortelles, ils eurent des fils qui participaient de leur double origine ; je descends de cette race intolérable à la terre et qui mérita le Déluge; au-dessus de l'homme, au-dessous
j de l'ange, intermédiaire, je suis un daïmon, mais un I daïmon de lumière; et je vous bénis, mes sœurs.
Il fit large et lent, un signe de croix sur ces
dévotes, il le leur fit subir, sans révolte, sans ironie, ^ et quand il ne fut plus là, M'"' Valentin, éclairée
d'une lueur subite, s'écria :
— Si Nergal n'était pas un mécréant endurci, il aurait pu continuer Lacordaire !
XI
UN BAL LYONNAIS
Si le théâtre est rantichambre de Tenfer, le bal en est la chambre même : l'un concuspiscentiel, l'autre pollutionnel, unis, représentent l'abomination suprême. Mensonge!
11 y a pis qu'une activité mauvaise : l'inertie. N'avoir point de tentations semble aussi humiliant au moins que d'y tomber. Le casuiste qui signale l'effet érotique du ballet et romanesque du drame, qui prévoit les rapprochements de corps et de cœur de la danse, dresse un exact procès-verbal des risques probables que court l'idéal de vertu en toutes ces rencontres.
Mais il faudrait établir d'abord les homologies de la bi-polarité humaine et démontrer que la panification divine peut avoir lieu sans levure profane. Tout n'est pas fait quand on a dissuadé une femme de l'adu tère et un homme de la fornication. En avortant M^^^ de la Vallière aurait-on Das tué Louise de
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la Miséricorde? Définirait-on la vertu une impuissance spécialisée, ou bien une puissance de choisir le noble et le pur au mépris de l'impur et du commun ?
Spectacles et sauteries poussent au sexuel. Supprimons un moment par la pensée le sexuel, ou, mieux, voyons ce que fait le civilisé hors du désir : il s'abrutit, elle s'aigrit.
La brasserie, le café, le cercle, l'atelier, la garçonnière, le cénacle, d'un côté; le pâtissier, le magasin de nouveautés, les potinages et du fiel à empester la planète, de Tautre voilà les communs résultats de la séparation des sexes.
Or contempler une femme parée qui sent bon et veut plaire, chercher le chemin de son cœur ou de ses sens et l'étourdir d'esprit ou l'allumer de désir; ressembler le plus qu'on peut à l'idéal, ne donner que de l'espoir comme dans le sonnet d'Oronte, mais le donner si joliment et fomenter en l'homme le désir toujours noble d'être admiré; s'écouter louer: ces œuvres sexuelles ne valent-elles pas mieux que de boire des bocks, jouer le besigue ou le billard, fumer des pipes et causer métier ou bourse, ou bien calomnier, médire, haïr, en un mot. La civilisation où la galanterie s'évertue d'un autre ressort que celle où la débauche régulière et dosée s'hygyénise. Cet homme qui courtise si audacieusement, cette femme si coquette et provoquante, seront plutôt l'un héros, l'autre dévouée, que ces deux exemplaires niais, qu'on présente comme des exemples parce qu'ils sont
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émasculés, l'homme de passion et la femme de grâce. Toute la vie mondaine se base sur l'attraction sexuelle; impureté, si l'on veut, mais nécessité.
Il faudrait être un grand niais pour croire au monde un autre courant de sociabilibité que le désir; seulement chez les natures ou fines ou pauvres, on peut s'y tromper : le désir se voile d'upe délicatesse qui le métamorphose et le transpose en des portées presque invisibles à l'œil ordinaire, très écrites pour celui du théore.
Lyon étant la ville la plus luthérienne de France pour les mœurs, les bals y sont rares, encore ont-ils toujours le but pratique et saint du mariage.
Chaque année, plusieurs unions avaient lieu à la suite du bal de M. Leclerc.
Nergal y vint tard, vers une heure du matin, et en sifflet d'ébène, sans aucune originalité de mise. M. Leclerc, qui l'avait annoncé comme une bête des plus curieuses, le présenta d'abord au marquis de Charbonnières, charmant officier de houzards , envoyé à Lyon en disgrâce, pour ses opinions réactionnaires, et le gentilhomme sauvant le militaire, Nergal sympathisa tout de suite. Le marquis Fabrice, réputé bourreau des cœurs, était de ces don Juan d'amitié, dont a parlé Armand Hayem,qui vous séduisent avant qu'on ait pris garde. Il menait le cotillon, un cotillon monstre dont les accessoires coûtaient dix mille francs.
Nergal, quitté par M. de Charbonnièrês, s'adossa à un chambranle, croisa les bras et s'absenta du bal.-
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— Montagne tu ne viens pas; les mahométanes y viendront.
Avant que le romancier eût compris le sens de cette apostrophe du houzard, celui-ci revenait une femme au bras.
— Nergal, je vous présente M"^^ Atorney, dites-lui quelque chose de drôle.
— Atornée; ce nom vous le portez comme un surnom, — dit le romancier.
Alors, un défilé commença; M. de Charbonnières, que cela amusait, lui amena successivement femmes et jeunes filles. Nergal, saluait, d'un madrigal plus ou moins drôle, qui était plus ou moins compris; sans discontinuité, cela dura une grande heure
— Savez-vous combien je vous ai présenté de femmes, ô grand Nergal, j'ai compté soixante-sept, non, soixante-huit; et, avec une grâce de roué, saisissant au passage la main de M"^^ Istar, il lui fit faire face au jeune homme.
— Voilà, madame, celui qui va nous venger tous de vos dédains.
Et il s'éclipsa.
M'"^ Istar, triste, un peu crispée, montrant les plus belles épaules, mais qui boudaient comme toute sa personne.
— Ce marquis est un grand fou, monsieur Nergal !
— Ce qu'il a fait, le monde le fait aussi depuis mon arrivée; on nous pousse l'un vers l'autre, je
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dirais presque l'un à l'autre. Si nous nous évitons, vous en souffrirez tout autant. Soyons braves et prenez mon bras.
— Je n'ai que trop de pente à braver ce monde, dit-elle, ne m'y poussez pas.
Avec une décision brusque, elle passa sa main sur le bras du romancier.
• — On prétend que je me jette à toutes les têtes qui dépassent. Je vous ferais injure en vous traitant plus mal que Tanneguy ou Bandol. Menez-moi au buffet.
Elle but une flûte de y'm de Champagne.
— Qu'avez-vous pensé de mon extraordmaire salutation, place Bellecour ?
— Ce qu'il fallait.
— Mais encore?
— Vou'lez-vous me faire avouer qu'elle m'a payée de bien des souffrances ?
Elle leva sur lui l'admirable regard déjà vu au dîner Aynes.
— Vos yeux donnent envie de prier ou de calomnier.
L'amenant à l'écart, en un salon désert, où ils s'assirent, restant cependant assez en vue pour qu'on ne pût vitupérer :
— Je vous plains! — dit NergaL
— Je ne veux pas être plainte.
— Je vous plains, — répéta Nergal, — non pas d'être en but à, la méchante bêtise de toute cette
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mondanaille;... d'être seule de votre race et de n'avoir aucun être...
— J'ai mon mari.
— Vous avez un mari, mais non pas le vôtre,
— Monsieur Nergal !
— Pourquoi protestez-vous? Ai-je mis en doute votre vertu ou son honnêteté, son dévouement? Qu'ai-je dit sinon qu'il n'était ni semblable, ni égal à vous?
— J'ai ma fille.
— Une enfant, trop jeune pour vous admirer.
— Suis-je donc admirable?
• — Si vous êtes admirable! — s'écriait-il,... non, je vous expliquerai ailleurs mon exclamation.
Un quelconque vint et se pencha vers Istar qui se crispa.
— On vient me rapporter un propos de M""^ Vioreau. Celui-là : « Elle ne dira pas qu'il ne lui est
rien. »
— Ah! madame, que je voudrais que cette méchante langue fût véridique si...
— Si?...
— ^ Si je ne savais que rien de ce qui me ferait joyeux ne peut être sans vous faire triste.
— Comment, un homme si généreux! Oh! voilà qui n'est point de l'accoutumé.
— Ne raillez donc pas, vous n'en avez aucune envie, et je ne suis pas un homme, je suis Nergal.
— Un homme de génie, soit; mais homme.
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— Pourquoi vousdéfendez-vous? jene vous attaque pas.
— C'est contre moi-même que je me bats.
— Vous vous ferez mal; vous ne vous sauverez pas.
— Suis-je donc en danger?
~ Comme toutes les désespérées.
— Où voyez-vous que je désespère?
— Au grand besoin d'amour qui se tord dans vos yeux.
— Toujours mes yeux! toujours l'amour! Vous ajoutez le mot peu élégant de besoin.
— Ah! comme je vous répliquerais si vous ne souffriez pas tant!
— Je soulfre, moi?
— Ne parlez plus, madame, vous allez pleurer, et
il ne le faut pas.
Les yeux de la jeune femme s'étaient emplis de larmes qu'elle résorba.
— Devant Dieu qui vous fait l'épreuve si dure, je vous demande de me donner l'ordre de partir. Il y a une fatalité d'attraction entre nous...
— Parler d'attraction et de départ, cela se nie l'un l'autre.
— En égoïsme, oui ; en dévouement, non.
— Si dévoué et si vite! Je n'y crois pas.
— La preuve est à vos lèvres : dites.
— Je vous le dirai à l'aube.
— Sur ce point, où peut-être nos cœurs sont sus^
Isfar
203
pendus, je ne veux point ■d'équivoque. Si vous ne pouviez à ce moment me parler.
— J'efleuillerai la rose de mon corsage. Et maintenant, parlons de toute autre chose.
Ils parcourent les salons lentement, au milieu d'une sourde malveillance.
— Pas de malentendu, avez-vousdit. Ehbien! si je vous dis de rester, à quoi cela m'engage-t-il, selon votre compréhension?
— A rien. Je crois mon séjour nuisible à votre réputation, je crois mon intimité fatale à votre repos; je vous avertis:
— Croyez-vous que je n'aurai pas l'incitation du péril?
— Péril d'opinion, aucun autre?
— Aucun? Et votre cour?
— Mais je ne prétends pas vous faire la cour.
— Je ne vous comprends plus.
— C'est simple! Vous êtes en guerre avec les ennemis que je fouaille par mon œuvre; donc, l'alliance est naturelle. Vous êtes malheureuse et belle, or je ne puis me résigner à la douleur de l'être beau ; enfin, je crois que vous êtes ma sœur.
— Votre sœur! Ah! vous venez de toucher au grand regret de mon âme! Ah! si j'avais un frère, un vrai frère !
— Ce doit être moi, ce vrai frère.
— Vous ne pouvez être que moins, ne pouvant pas être plus.
204
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M. de Charbonnières vint quérir M""^ Istar pour une figure du cotillon; elle se laissa emmener avec ennui.
— Ce n'est pas pour vous déplaire, — lui souffla le marquis, — c'est pour faire mordre leurs langues aux Aynes.
Le romancier se rapprocha de la danse et réfléchit comme seul; quand la juive revint, elle lui tendit une petite boîte d'accessoire, il la prit machinalement.
— On vous a dit beaucoup mal de moi; en croyezvous un peu? Pensez-vous que ma conquête soit possible pour vous?
— Ce sont deux choses; je ne crois rien de ce qu'on m'a dit; je pense que je puis vous entrer au cœur si je suis votre frère.
— Je n'aime pas l'hypocrisie du mot; j'aime moins encore qu'on se masque de ce nom de frère sacré pour moi, puisque c'est le seul que le devoir me permettrait encore de prononc,er ardemment.
— Je ne mens pas plus dans la vie que dans l'œuvre, madame,, et si je sentais le désir, dussiezvous me souffleter de votre éventail, je dirais désir.
— Et vous dites ?
— Je dis sœur.
— Prenez garde; une sœur ne pardonnerait pas un irrespect.
— Un frère se le pardonnerait-il ? Brusquement :
— Que pensez-vous de M. Leclerc?
Istar
205
' — Qu'il vous compromet.
— Supposez-vous que j'ignore ou la raison qui me fait tolérer ?
— Ni l'un, ni Tautre, et je ne veux pas le savoir.
— Pourquoi?
— Parce qu'on aime seulement quand on croit.
— Est-ce une déclaration ?
— C'est l'affirmation qu'un seul de vos regards vaut plus que toutes les preuves et qu'on n'est pas coupable, quand le péché serait si bas.
— Vous méprisez donc M. Leclerc?
— Je le méprise et j'ai le pressentiment que... mais le voici.
Nerveux et dissimulant mal, le personnage vint.
— Eh bien ! monsieur, que dites-vous de ma petite fête?
— Je n'en ai retenu que la reine.
— Retenu? — fit-il.
— Il doit être l'heure de partir, — dit Istar.
— Je vais faire atteler, dit M. Leclerc.
— Vous savez que je ne veux pas partir dans votre voiture? Quel air cela aurait-il?
— Mais elle est à vous; ne suis-je pas l'associé de votre mari?
— Vous n'êtes pas le mien, et je vous prie de faire chercher un vulgaire fiacre.
— A cette heure, on n'en trouvera point; mais sans doute, M. Nergal, qui vous a donné le bras
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toute la nuit, continuera à vous le donner jusque chez vous.
M""^ Istar entraîna à l'écart M. Leclerc, avant que Nergal ait répondu; celui-ci les regarda disparaître, elle furieuse, lui ironique et têtu en une idée. Puis du monde vint; il les perdit de vue et voyant son hôte revenir seul, il quitta le bal sans l'aller saluer.
Dehors, il faisait jour. Il huma Fair un instant, alluma sa cigarette ; un fiacre qui stationnait frappa son attention.
La vitre se baissa, une main jeta sur le pavé un efïeuillement de roses qui signifiait :
— Nergal, restez.
XII
LA GRANDE POTINïÈBE
Le lendemain du baî , iSTergai déjeunait chez M"''' Aynes, et quand on apporta le coq de bruyères, brusquement l'hôtesse :
— Que pensez-vous de la vertu de M*"^ Istar? Cette question, si saugrenue devant six autres
femmes, — ébahit le romancier.
— Vous hésitez?
— Non, — dit Nergal lentement, — je n'hésite pas. La vertu de M""^ Istar est la seule vertu de Lyon que je garantirais.
Oh ! fit M""^ Aynes , — acceptant l'impertinence pour pousser plus avant :
— Vous ne la garantiriez pas contre vous-même.
— Puisqu'on est réduit à ces sortes d'aveux, j'ai hier, madame, fait deux heures d'une cour non interrompue, et je crois qu'elle durerait deux siècles sans plus de résultat.
— Avouez, monsieur, qu'on ne cède pas au bal; ce
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n'est point concluant.... — Chez elle... — souffla ]y[me vioreau. '
— Comment savez-vous ce qui se passe chez elle?
— Nous le supposons, — affirma Boulidou.
— Enfin, si vertu il y a, elle est méritoire, — conclut M"^^ Aynes.
— Ceci s'appelle, chez M™^ Valentin, un tentamen : il n y a pas de vertu sans mérite, ni de mérite sans vertu.
— Resterez-vous longtemps? — demanda- t-elle.
— Mais un mois, je pense.
— Avant un mois, monsieur NergaJ, vous serez brouillé avec Tout-Lyon.
— Avec vous, donc?
— Oh! moi, je suis un peu du Tout-Paris, et je
vous resterai.
— Merci!
— En un mois , vous avez largement le temps de faire ce que vous proposez, — insinua Andancette.
— Oh! mon Dieu, c'est déjà fait.
— Comment, et quand, et où? — s'écria Poitevinière.
— Ici, vous vous vantez, — jeta Saulce.
— Vous pensez à mal, mesdames, je crois; beaucoup plus bénin, je n'entends qu'une vue à vol d'oiseau de votre bonne ville.
— Si c'est déjà fait, pourquoi restez-vous un mois?
— Madame, je ne permettrais pas même cette inquisition à...
Soudain, il sentit la nécessité de mentir; comme
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20q
au dîner Aynes il avait détourné l'attention par des paradoxes, ne pouvant ni dire qu'il se plaisait à Lyon, ni qu'il y avait affaire, encore moins qu'il étudiait, il trouva la seule version qui dépistât ces hyènes de l'amour et, d'un ton brusquement confidentiel, rond et bon enfant :
— Ah! l'on ne vous en conte pas, mesdames, et vous avez deviné que, sous mon dessein littéraire, un autre se cachait plus positif. Aussi bien je ne saurais me passer de vos conseils, et même que vous m'accordiez votre aide formelle.
— Comprenez-vous ? Moi, je n'entends point.
— Oh! cela est simple. Ne croyez-vous pas qu'il sonne une heure dans la vie, l'heure de la trentaine, où celui qui a fait le tour du monde irrégulier se prend à désirer une fin... Je suis venu à Lyon pour me marier.
— L'idée est louable.
— Vertueuse.
— A encourager.
— Mais que voulez- vous comme fortune ?
— Cent mille livres de rente, au minimum, et une âme admirable.
— Vous avez donc une fortune personnelle ?
— Oh ! si peu qu'il vaut mieux la taire.
— Vous gagnez ?
— Du jour où je me marie, je donnerai mes livres, je ne les vendrai plus.
— Parbleu! vous êtes plaisant; mon fils a vingt
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mille livres, jour de noce, et n'en peut trouver le double.
— Je me nomme Nergal, et il se nomme Ouillasse.
— C'est votre nom qui vaut cent mille livres? A ce prix on a des ducs.
— Des bâtards, qui portent leur nom comme un âne des reliques.
— Vous êtes fol, mojisieur.
— Vous êtes bourgeoise, et ne comprenez ce que vaut, pour certains êtres, ce petit rien qu'on nomme « immortalité ».
— A Lyon, vous ne trouveriez pas à escompter cent francs votre signature. Allez, vous êtes un rê-=- veur.
Je persiste à croire qu'il est des jeunes filles qui préfèrent la gloire des lettres aux galons d'un lieutenant.
— Que feriez-vous de tant d'argent?
— Je réaliserais de l'idéal.
— Ah! bien. Si vous aviez. la moindre chance, un mot de ce programme la poudroierait. Y a-t-il par le monde un père, un tuteur assez niais pour laisser réaliser cent mille francs d'idéal par son gendre, tous les : ans; il en faut trois cent mille pour le droit d'en dépenser cent.
— Pauvre ou prodigue : le reste, madame, serait au-dessous de mioi.
]y[me Aynes ne put taire son sentiment, en le reconduis ani *
Is tar 2 T I
™ Vraiment, monsieur Nergal, vous êtes d'un maladroit ! Autant de paroles, autant de bâtons que vous jetez dans vos roues.
— Mes roues sont quadruples, comme dans Ezéchiel, et d'airain; elles briseront les bâtons.
— Vous êtes incorrigible. Dès que vous aurez pénétré aux Gloriettes, nous ne vous verrons plus. Cependant, comme à côté de la bagatelle vous pensez au sérieux, votre intérêt me répond de vos visites.
En rentrant à son hôtel, pour écrire d'indispensables lettres, Nergal trouva ce mot :
« Monsieur,
« Je réunis ce soir quelques amies.
— Est-ce une formule ou est-elle naïve de croire qu'une femme a des amies.
« Voulez-vous être des nôtres? Vous pouvez venir dès quatre heures, je pense être rentrée et serai intéressée de causer avec vous de vos œuvres,
« Cordialement.
« Capimont, née Istar. »
Nergal sauta dans un fiacre, insoucieux des mdispensables lettres. Plein dé hâte aux révélations que
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cet intérieur lui allait faire, et fiévreusement curieux de la vie de cette femme si décriée, sans raison apparente.
XIII
l'htstobique d'une héroïne
En décembre 1855 arrivait, de Constantinople, à Cannes, un rabbin juif, très âgé, d'une stature presque colossale, nommé Rabbi Isdubar, portant dans ses bras une frêle et pâle créature de cinq ans.
Ce rabbi , qui paraissait pauvre , passa tout de suite pour sorcier; il répondait dans toutes les langues aux questions et toujours mêmement : venant de la Bactriane pour cette enfant abandonnée qu'il avait recueillie et dont la fragile existence voulait le climat du Var.
Au grand étonnement de la population, le rabbi fut bientôt intime avec le curé, sans jamais question de baptiser Tenfant, qu'il appela Istar : il prononçait Ischtar.
L'enfant grandit, affermit sa santé. A douze ans, Isdubar lui mit au bras un anneau de cuivre, qu'elle ne devait jamais quitter « Ischtar, disait-il, je vieillis; souviens -toi que celui qui t'expliquera
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Istar
l'inscription du bracelet sera ton époux : n'en accepte point d'autre. »
Un jour d'automne, le rabbi Isdubar fit venir son ami le curé : « Je vais mourir; j'emporte les arcanes du mystère dans le schéol: i'ai dédaigné d'être puissant, mon devoir est faix : continue-le. Charge-toi d'Ischtar et souviens-toi qu'elle est de plus noble race que David : la reine de Scheba eût à peine mérité d'entrer au nombre de ses suivantes. » Après d'obscures oraisons, il expira exhalant : « Adonaï, notre Seigneur, est un. »
La douleur d'Istar fut indicible, l'embarras du curé extrême, et, comme Cannes devenait de jour en jour plus à la mode, la beauté de l'enfant devint presque une cause de scandale. Tous les prétextes étaient saisis pour aller au presbytère : et les lettres, et les offres pleuvaient. Elle garda un calme roval d'indifférence, au milieu de cet assaut.
Deux années passèrent; le curé, pour se rapprocher de sa vieille mère, changea de diocèse et vint à Lyon. Là, la jeune Istar valut les plus grands ennuis au noble prêtre; elle n'était pas sa nièce, elle n'était pas chrétienne : motif suffisant pour ameuter la lyonnaiserie. L'archevêché fit des remontrances : la baptiser, la marier, ou la cloîtrer. Au cardinal même, le saint prêtre exposa toute la vérité :
« Ma volonté est telle, avait dit Rabbi-Isdubar : » Celui qui lira l'inscription du bracelet et qui la comn dra sera digne d'elle, et si un chrétien se trouve
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de sa race, qu'il la baptise ; celui-là est son prêtre et son roi. »
L'inscription en hébreu zodiacal emmêlé de kabbalisme était indéchiflrable pour un agnostique même linguiste. Il advint que M. Capimont, un jeune soierier, aperçut TOrientale et en perdit l'esprit.
Déjà riche, il demanda sa main : elle lui présenta le bracelet. Soufflé par on ne sait qui, il feignit de déchiffrer : « J'appartiens à celui qui me donne son nom, sa fortune et sa vie, à moi, sans nom et sans fortune ». La comédie fut jouée avec le soin d'un homme qui aime. Istar crut accompli! son destin, et le bon curé, bien faire Le lendemain des noces, quand il revit celle qu'il appelait sa fille adoptive , il cria et s'enfuit comme un fou : il avait vu le martyre qui attendait la jeune femme, et inconsolable d'avoir tissé ce malheur de ses mains, ne pouvant s'ouvrir à personne , ni plus y remédier, il s'assombrit, eut des hallucinations et mourut bientôt, voyant le Kabbi Isdubar, menaçant, lui apparaître.
Istar n'eut point d'amies; Istar n'eut point d'amant.
Elle porta son malheur, comme une héroïne grecque porte la fatalité : sa seule consolation fut de vivre dans un luxe extrême. Trois ans après son mariage vint une fille , qu'elle crut une consolation ; las ! ce n'était que la fille de son mari et non la sienne. Son piano et ses livres lui révélèrent tout le monde des sentiments interdits, et dès lors, elle rêva toujours, hautaine et douce, et pour pleurer s'enfermait
216
Istar
aux heures d'absence maritale. Elle fit son devoir toujours et tout entier, sans un murmure.
Capimont était le plus adorant des maris ; il sentait son infériorité devant Istar, et voyant son amour du luxe, il avait redoublé d'ardeur aux affaires : sa joie était d'envoyer à sa femme de merveilleuses étoffes, de rares bibelots, et, rentrant, de jouer la surprise :
— Qui se permet de vous envoyer des cadeaux?
Or, un jour, cette phrase il la dit en pâlissant; un Bouddha de jade était là, qui n'avait pas été acheté par lui. Le mystère s'éclaircit; c'était son nouvel associé Leclerc, qui entrait dans la maison et faisait une galanterie à la femme de son collègue. Il sentait si bien la nature d'Istar trop fière pour fauter jamais qu'il ne se demanda pas pourquoi Leclerc s'associait avec lui et le laissa commensaliser.
Une après-midi, le personnage avoua [son amour et fut si mal reçu qu'il se confondit en excuses et demanda le silence; attendu que M. Capimont voudrait le rembourser aussitôt et que ce serait une lamentable affaire.
Le jour même, Leclerc doublait le capital qu'il avait mis dans le commerce de Capimont et C^^.
Respectueux, servile, ne parlant jamais de sa passion, Leclerc devmt intime sans qu'Istar y prît garde. Quand le bruit du monde l'avertit, c'était trop tard; la situation était faussée et toute la fortune liée à celle de Leclerc.
Istar
M""^ Istar souffrait dans le grossier monde lyonnais, elle devait cependant y conserver bon pied pour les intérêts de son mari et l'établissement de sa fille.
La petite Berthe n'aimait pas sa mère; inconsciemment elle ne se sentait pas fille de cette rêveuse mélancolique et, précocement, l'enfant de neuf ans fut mordue de jalousie.
La séduction presque irrésistible qu'à certaines heures exerçait Istar, l'attitude agenouillée de son père, la courtisanerie de Leclerc, tout cela mêlé aux écoutages aigrit la fillette qui se sentait écrasée et vulgaire auprès de l'incomparable femme.
Au moment où Nergal entrait dans sa vie, M'"^ Istar avait trente-sept ans, et depuis plusieurs années, M. Leclerc passait pour fournir au luxe fastueux des Gloriettes. Les pecques dévotes, en voyant dans Nergal celui qu'Istar devait aimer, sentaient juste, et l'altercation du bal entre la malheureuse et Leclerc s'était finie sur ce mot de l'éconduit furieux:
— Avouez donc que vous l'aimez.
Non, elle ne se l'avouait pas à elle-même, non elle n'aimait pas, mais une attraction invincible l'entraînait vers le romancier; déjà, elle avait évoqué quelle eût été sa vie, avec un génie pour époux, puis elle avait eu peur de sa pensée. L'idée de l'adultère ne lui vint même pas; dix-huit ans de devoir amer trempent une âme et la rendent toujours forte contre la tentation. Seulement, ce qui désarmait la noble créature, c'est que Nergal la respectait et qu'elle
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croyait à ce respect. Une confiance entière, irraisonnée, achevait de la livrer au jeune homme,
Et puis, quelque profonde impression qu'il laissât voir, il en restait maître; il n'était pas ce balbutiant désireur qu'avaient été les autres. Aucune fièvre n'amollissait sa tendresse, et sa parole sonnait franc et son regard ne fuyait pas plus que son bras n'avait pas tremblé.
Où est-elle la déçue du mariage, qui rencontrant l'homme idéal qui ne lui demande rien, aura le courage de se refuser cette incomparable consolation sans péril? Celle-là n'existe pas ; elle serait sotte et non sainte. '
Au mariage, on engage son corps et sa vie, on ne saurait engager sa pensée.
Qui veut demander compte à une temme de son âme, doit d'abord la lui ouvrir.
En légalité morale : la femme n'a pas engagé son idéal avant de l'avoir conçu, et si un baiser hors du sacrement est un crime, le rêve de ce baiser demeure le droit dangereux mais strict de tout être qui a fait, en état de minorité imaginative, la disposition de luimême. Et M""^ Istar se demandait : « Dois-je mes pensées à un homme qui ne pense pas? Dois-je mes rêves à celui qui n'en a pas à donner. » La race domine tout, la race spirituelle ; et l'égalité, ce mot de boue, ce mot sale, ce mot sacrilège, n'existe pas plus dans le domaine du devoir que dans celui du droit*
LES GLÔRIETTES
Quand M. Capimont épousa la protégée du curé de Saint-Polycarpe, il habitait au quai Saint-Clair. ^ Il proposa un dimanche, car le dimanche existe à Lyon même pour le millionnaire, d'aller voir son terrain du pont de la Boucle.
Le quai qui commence à la Fabrique des tabacs à Perrache et longe l'Hôtel-Dieu, le Grand Hôpital, devient après la place Morand, plus aéré, quartier neuf faubourien à la façon d'Auteuil pour Paris.
A l'extrémité de ce cours d'Herbouville vers la passerelle, ironiquement appelée la Boucle, car elle est incessamment débouclée et emportée par le courant Istar regarda la nappe plus étendue et plus profonde, du large fleuve et rêveusement :
- — Je voudrais habiter là.
Jamais elle n'exprimait plus vivement un désir, d'une fierté telle qu'elle ne réitérait pas une demande ; c'eut été superflu. M, Capimont, comme tous les
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Istar
êtres inférieurs amoureux d un pur-sang humain, étalait devant la moindre fantaisie de sa femme le tapis moelleux et vite déroulé d'une exécution 'enthousiaste.
— Je voudrais être l'architecte, — dit-elle, quand son mari lui eut accordé i ^îii'iplaceriient.
M. Capimont se mit à rire comme au propos d un. enfant qui voudrait quitter ses châteaux de cartes pour en ordonner un de pierre.
Cette fois, Istar répéta sa demande :
— Je voudrais bien en diriger l'édification.
Et son grand regard enveloppa le soierier d'un tel rayonnement, qu'il balbutia :
— Pardonnez-moi, Istar, de ne vous avoir pas dit oui tout de suite.
Le terrain où devait s'élever l'hôtel Capimont était une pente de la Croix-Rousse. A moins d'appuyer la maison au monticule, il fallait la percher bizarrement.
La jeune femme, comme elle eût fait au pays de son nom, au temps d'avant l'histoire, ordonna des étages en terre-^plein. Une rampe horizontale carossable menait à une plate-forme dallée et là étaient les communs. Un second terre-plein, celui-là en jardin précédait un troisième étage où s'élevait l'habitation proprement dite : surmonté d'une terrasse vitrée qui servait de hall et de serre.
Quatre colonnes rondes, peintes de minium à miIstar
221
hauteur, ornaient le péristyle; le lotos sacré florissait les chapiteaux.
Nergal étonné, regardait avant de sonner, quand il sentit un frôlement mystérieux contre sa jambe.
Un chat noir, ébouriflé et l'allure errante, mais d'uûe stature plus qu'ordmaire, le regardait de ses yeux d'or vert, et ronronnait bruyamment.
Le chat et Nergal se considéraient.
— Tu n'es pas de la maison, aventurier félin et tu m'as l'air de compter sur moi pour y entrer. Pas une tenue mondaine, mais le flair de tes amis. Il te faut ma protection; eh bien, noble modèle du sphinx, et unique compagnon de Fhermétiste, je vais te présenter à la Dame du lieu et je plaiderai ton admission auprès d'elle.
Le chat se leva sur ses pattes de derrière et mit son museau noir sur la main de Nergal qui se baissa pour l'embrasser.
Le valet de chambre introduisit le jeune homme
— Madame a dit que monsieur Nergal veuille bien l'attendre dans le fumoir.
Et au noir félin qui était entré : ■ — Va-t-en, vilaine bête.
— Ce chat est avec moi, — dit le romancier d'un ton d'autorité qui stupéfia le domestique, et tranquillement assis à côté de la botte de Nergal l'animal semblait défier le valet de son œil jaune
— Madame a ordonné d'introduire monsieur dans le fumoir... si monsieur veut me suivre.
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Le chat suivit aussi.
— Reste, sale animal, — souffla le domestique.
— Je vous ai déjà dit que ce chat est avec moi. L'animal, la queue triomphante, entra le premier
dans le grand salon, aux volets fermés et dont le romancier n'eut qu'une impression confuse d'un luxe d'entassement disparate.
Un rideau en fils de perles oscilla avec un léger cliquetis; le chat s'avançait dans une serre, sablée de poussière de mica brillante; là pleurait un jet d'eau, là se prélassaient des paons et des oiseauxlyre.
Le domestique souleva une portière, trois marches parurent, une porte en fer s'ouvrit et le romancier laissa échapper une exclamation.
C'était si imprévu d'aspect même pour un Imaginatif qu'il resta sur le seuil, tandis que le chat entrait comme coutumier du lieu et s'allait installer dans un coin d'ombre.
Le plafond était voûté et peint en outremer étoilé d'or; des lampes juives en cuivre brillaient aux yeux quand on levait la tête. i
En vue de la porte, un portrait d'Istar par Fernand Knopff, la représentant nu bras, en robe blanche, sur un fond de paysage automnal.
A gauche, tombant de la voûte très élevée, un immense rideau V Nergal le souleva, une seconde draperie apparut, et derrière, l'impression du vide : il
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Fécarta; une grille en fer forgée, une vigne de travail allemand fermait un escalier étrange.
Son œil fouillant l'ombre aperçut en haut de cette montée mystérieuse une autre grille, de cuivre celle-là, et derrière une lueur de chapelle, ce lumignon qui veille et vacille, prière sommeillante, assoupissement d'un ange dans la solitude d'une église.
Impressionné, il referma les rideaux avec plus dé respect que de souci de sa perquisition. La Juive avait-elle exécuté la fantaisie d'un Saint des Saints.
Son examen se reporta sur le boudoir à la fois, oratoire et fumoir : il aperçut alors un grand vélum en ce moment levé comme un rideau de théâtre et qui coupait la pièce en deux : au-dessous du portrait, un petit orgue; à côté des stalles ogivales a ciborium dentelé ; et là le tapis en point de Hongrie et les accessoires médiévistes.
Sans transition, l'autre moitié de salle, orientale d'un orient fastueux et métallique; du Japon les étoffes seulement, et partout en étagères sur les tables burgautées, occupant les sièges^, des dieux, un panthéon à rendre Guimet envieux, un panthéon bousculé par le caprice d'une femme.
Le coin intime, c'était un divaB. bas et large et qui semblait la brassée des habits de Sémiramis saisis dans une incendie et jetés là, froissés et comme meurtris, au lieu de cous.sins; c'était un matelas mobile et changeant, fait de soies, de crêpes, de velours et de mousseline : et des déchirures, de ces petits trous
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que fait Tétincelle envolée d'une cigarette, signifiaient un grand dédain de ces richesses; et aussi line jouissance royale, frippeuse et fémininement gaspillante; qu'avait dû exaspérer encore la vue de ces housses qui ensaquent économiquement le meuble lyon^ nais.
Deux- sphinx, de la taille de gros chiens, faisaient accoudoirs : l'un en marbre blanc, l'autre en marbre noir, a cet amoncellement de chiffons précieux; devant chacun une liseuse en bois de santal; en ses rayons tournants, des livres aimés sans doute, aux reliures fastueuses. Le dessus des deux tables était couvert de bijoux — non pas étalés et en ordre, mais de bijoux comme vidés pêle-mêle fulgurant d'orfèvrerie de gemme.
Nergal un quart d'heure regarda et son étonnement ne cessait pas.
Sur les genoux d'un grand Boudha en bronze, il découvrit ces cigarettes du vice-roi d'Egypte, si rares en France. Hermanubis portait des allumettes parfumées; et près de ciboires merveilleux, une aiguière d'argent pleine d'arack.
Il but et il fuma : puis il découvrit des saints en bois; des Vierges' irrespectueusement placées, un grand moment il chercha des places convenables aux statuettes catholiques. Agacé lui-même de ce soin, il transborda tous les icônes vénérées près dé l'orgue, sur les stalles, et monté sur un escabeau il hissait un prophète de Claux Suter jusqu'au ciborium d'une
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22 s
catnèdre, quand une entrée brusque le lit retourner : c'était M"' Capimont.
Elle avait dix ans, fraîche, jolie, mais sans grâce; elle ouvrit des yeux hébétés devant cet inconnu qui se permettait de bouleverser le boudoir de sa mère, ce boudoir où il n'était pas permis de changer rien de place.
— Mademoiselle... dit Nergal embarrassé un instant.
— Pardon, monsieur, je ne serais pas entrée si j'avais su que vous y étiez...
Et à la façon dont elle referma la porte Nergal pensa qu'elle se souvenait du salut de Bellecour.
— Cette enfant n'aime pas sa mère, — pensa-t-il^ — et déjà me déteste.
Il continua sa mise en honneur des représentations chrétiennes, la tête un peu alourdie; sur la plus grande table des fleurs débordaient parmi les dieux bronze et d'ivoire.
Il hésita un moment à s'asseoir sur l'amoncellement d'étoffes où Istar, seule sans doute^ prenait place; il crut qu'il touchait à elle en touchant ces étoffes plissées par son corps; il Tosa, et distraitement d'abord, bientôt curieusement, 'interrogea les liseuses : Musset, Lamartine, Baudelaire, Dante italien^ Shakespeare.
Tous ses livres à lui, en cuir de Russie, rehaussés d'or et d'argent alternés; et les pages soulignées, balafrées d'exclamations, de poiiits interrogatifs, tout
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un passionnément dans la marge qui lui faisait se relire par dessus l'épaule d'Istar et dans son cœur même.
Un émerveillement le prenait de la noblesse des vibrations de cette âme ; et il alla à un pupitre d'un gothique un peu bâtard, et là, écrivit de longues dédicaces; et replaçant les livres, pensa à la jolie surprise d'Istar.
Sur Tentation^ il écrivit :
Il faut quelle ignore les livres quil a commis « pour se compromettre en lui parlant ».
N'est-ce pas ainsi^ Madame, que mca présence der^ riere votre fauteuil a été signalée par une femme laide à toutes les femmes hètes.
Depuis on vous a demandé^ malveillamment, nou-- velles de «votre poète chevelu ».
Dites-leur^ Madame^, qu'il pourrait devenir justi-- cier; il na pas de Sckimchon que la chevelure , la haine de ce monde lyonnais aux mœurs laides, niaises qui ne croit pas aux sympathies cérébrales ni au pur commerce des idées entre une princesse Œlohite comme vous et le platonicien que je suis. — L'opinion de la renaissance n a jamais touché d'une parole impie aux intimités augustes de la pensée avec le cœur, de l'esprit avec la beauté; au pays de Louise Labbé, je semble porter le péché dans les vlis de mon manteau.
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Eh bien, Madame^ si les Lyonnais sont tentés de passer par ma plume donnez-leur satisfaction et m'armez votre condottiere,
A la garde du Grand Péché, il mit :
Le plus grand des péchés manque à cette Orcagnerie : devant sa bassesse mon calame q. reculé,
A la société lyonnaise restera Vhonneur de mt l'avoir étalé en ses hideurs : la calomnie gratuite et jamais lassée.
Au nom de cette science de l'âme dont je ne suis quun étudiant alors que l* opinion m'y proclame maître, — je veux, — mettant à vos pieds tout le respect de mon âme mystique, saluer en vous, Vètre admirable, la noble, digne et chimérique femme que vous êtes.
Etre lu de vous — être admiré de vous, — suffirait à mon orgueil et je voudrais ainsi réduire mon public à vous, Istar Capimont! marquise de Pescaire,
Am Sororal, il dit : i
C'est une sœur qui vous rend grâce de vos béni-- gnités pour le singulier frère Nergal, N'y a-t-il pas une voix de l'âme comme une voix du sang, des familles spirituelles comme des charnelles^ une parenté de l'esprit, enfin, qui me permette de vous dire « sœur ».
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Au livre, chacun inscrit sonrève et ceuxqui signent sur la page titrée « toujours plus au delà ^ doiventils pas aux rencontres. de la vie se reconnaître et se saluer d'un Ave : « Sœur il faut souffrir pour s'élever. »
Puisque toujours les anges ironiques détournent d'un coup d'aile les sagettes de nos vouloirs du hut visé, choisissons-le ce but, en si haut lieu que notre • témérité étonne les neuf chœurs.
Rénovons le vieil orgueil d'Henochia, que {out soit une échasse pour nous grandir, une pierre pour la montée de la Tour — de la Tour des Forts qui dédaignent la terre et n'aspirent qu'à mourir plus près des soleils. Au ^rand holocauste de la rébellion sainte apportons nos cœurs saignants, nos cœurs gonflés et éclatants d'amour ; faisons au pas terrestre un tapis de pourpre avec notre sang répandu^, é^oilons nos fronts qui n ont jamais obéi des sueurs de l'œuvre; et si nos lèvres ne peuvent joindre les lèvres hien-aimées, que nos larmes coulent jusqu'à se joindre, au Cœur de Dieu.
Un besoin de vivre lyriquement cette heure étrange, de se dresser un bûcher de doux hébétement, le faisait chercher les parfums; il découvrit un trépied - pompéien rempli de bois d'aloès et de santal, l'amena - > près du divan, interrogea les navettes, les alabasters, jusqu'à ce qu'il découvrît les olibans et
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les baumes, sûr quiis étaient là; retournant au Boudha, il prit plusieurs cigarettes et, ayant allumé le trépied, il évoqua ce que l'hermétiste appelle le corps sidéral, l'émanation d'Istar partout imprégnée.
La fumée odorante montait, et moins flottante que la pensée de Nergal; aucune idée nette, en sa paresse délicieuse, que l'obsession de ce grand rideau rouge qui voilait l'escalier d'une chapelle.
En ce luxe étrange, Testhète qui souffrait tant de son armoire à glace qu'il en avait ôté la glace; dont une joie des joies avait été de donner une commode d'érable contre un vieux coffre en cuir racorni, prenait un bain de luxe; l'Asiatique qui était en lui, le Babylonien, sentait des perceptions encore inconnues, il remontait vers le passé de sa race.
— Eh bien! monsieur Nergal, voici deux minutes que j^ vous contemple autant que quelque chose ou quelqu'un peut se voir...
M""^ Capimont encore en toilette de ville, appuyée sur une haute ombrelle, étaic devant lui.
— Grande Istar, je rêvais de vous, — dit-il encore rêvant, .et sans se lever.
Quelque supérieure que fût M"^*" Capimont, elle s'attendait à un mot d'excuse pour les libertés prises.
— Si mon mari était rentré avant moi, il eût été au moins étonné, et les gens...
Votre fille seule est venue.
— C'est fâcheux, cela! et que faisiez-vous, quand elle vous a vu?
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— Je mettais vos dieux en ordre.
Istar regarda alors et vit les statues chrétiennes transportées et mises en places respectueuses.
Elle allait se récrier, quand elle entendit le plus doux des miaulements; le grand chat noir se dressa contre elle, ronronnant.
— Je Tai trouvé à votre porte et je lui ai promis que vous accepteriez son vasselage.
— Vraiment, monsieur Nergal, tout cela est un peu vif
— Je me suis cru chez ma sœur, — dit-il.
— Votre sœur, monsieur Nergal, n'est pas chez elle; moralement je suis Istar, soit; réellement, je suis M"'" Capimont.
— Hélas, — fit-il, et ce mot il le laissa tomber avec une tristesse si rageuse ; ce mot, il le chargea d un tel regret, que la femme s'émut :
— Je vous pardonne si votre indiscrétion s'est bornée; avez-vous soulevé ce rideau?
— Oui, — dit Nergal. Et avidement :
— Où mène cet escalier que ferme cette porte de cuivre ajouré, qu'éclaire cette veilleuse rouge?
— Cet escalier, un seul homme le monte; cette porte de cuivre s'appelle le devoir, et cette lampe n'éclairera jamais une défaillance.
Nergal, les bras croisés, l'œil atterré, ne répondait pas, et ce silence agaçait Istar :
— J'attendais un second ^ hélas ».
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— Vous attendiez donc un éclat de vulgarité et un cri sexuel ? Non pas, les reines doivent mourir reines et les nobles femmes pures ; mais la tristesse est permise devant toute voie douloureuse,
— Que dois-je entendre?
— Que si j'ai été audacieux, vous n'êtes pas vousmême; cette humeur pour mon inconvenance est indigne de nous deux; je ne veux pas que vous me disiez « monsieur », je ne vous dirai plus « madame » qu'en public, et nous employons malle jour tardif où Dieu nous réunit.
Le chat s'était de* nouveau dressé.
— Oui, je te garderai, — dit-elle, ainsi déviant sur l'animal la douceur qui s'adressait au jeune homme.
— Merci, Grande Istar; je ne crois pas au hasard, il n'est pas insignifiant que ce félin soit entré ici avec moi ; considérez-le comme un talisman, comme un daïmon familier : le jour où il serait malade, méfiezvous; le jour où il serait blessé, mettez-vous en garde; le jour où il mourrait de mort violente, appelez-moi, Vous seriez en péril.
— Le pire, c'est que je ne suis pas rebelle à vos contes bleus ; — elle alla ouvrir la serre pour aérer.
A ce moment, M. Capimont entra, les deux hommes se serrèrent la main.
Sanguin, et d'une stature qui faisait passer son épaisseur, Capimont, aux épaules d'athlète, à la fiigure franche, à l'allure vive, représentait l'homme d'action et de devoir, dans le sens militaire du mot.
2)2
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Il avait des consignes pour pensées; à cela près, il adorait sa femme et sa fille, ne s'^aimait que chez lui ; il eût été le meilleur des maris [pour une femme ou bourgeoise ou mondaine.
Quand il prit un baiser bruyant de bienvenue sur la joue dlstar, Nergal perçut le dam de cette femme, et il comprit ce luxe auquel elle demandait Tétourdissement et la résignation.
— Oh ! l'étrange idée de s'enfumer ainsi, et voyez, monsieur Nergal, avant même d'ôter ses gants, elle vous a gratifié d'une fumigation... il est vrai que vous, vous pouvez aimer cela... Tiens! tes bons dieux ont changé de place; ce n'est pas toi qui a pu les monter sur les baldaquins.
— J'avais prié M. Nergal, si j'étais en retard, de se distraire à cet arrangement.
— Mais il n'a arrangé que les bons dieux catholiques; même en cela vous êtes fanatique, monsieur Nergal.
— Même, — fit le romancier en souriant, et ils causèrent bibelots, tandis que M""^ Capimont allait changer de robe.
Le romancier n'écoutait pas des histoires de collectionneurs et d'achats, dramatiques par leurs péripéties ; il pensait que peut-être le malheur entrait avec lui sous c^ toit; moralement, il avait déjà pris la femme de cet homme, et en partant, il emporterait ce cœur né à son souffle.
Il ne pensa pas un instant qu'Istar pût faillir, ni
Jstar
lui-même : il n'apportait pas l'adultère, mais il apportait l'idéal, et Tidéal souffle parfois un vent de mort, quand il passe sur des existences où la paix vient de somnolence et d'abêtissement.
Malgré lui, il regardait le rideau rouge; au travers, il voyait toujours les marches, la porte' étincelante, la veilleuse, et un pressentiment l'envahissait que personne bientôt ne franchirait plus ce seuil ; lui qui n'y pouvait prétendre allait le fermer à jamais, par la force même de la Fatalité, au mari qui en avait depuis dix-huit ans l'habitude et jusqu'à la mort le droit.
Istar n'avait prié que des femmes et que des amies, c'est-à-dire celles qu'elle voyait pour ne pas être seule et échanger parfois une pensée.
Plusieurs arrivèrent ensemble, en avance, avec une hâte de curiosité qui se dissimulait mal.
M"^^ de Grisolles, une pianiste très remarquable, brune résignée et qui demandait à la musique la décharge de ses nerfs et de ses rêves ; son amie M"'^ d'Anglas, une Parisienne en voie de divorce et en nécessité d'économie, et M""^ Tiffauges, jeune femme garçonnière qui disait : « Je colimaçonne à Lyon neuf mois de l'année et je papillonne le reste à Paris. » Amusante et ébourifiée, aux mouvements d'écureuil et aux mains le petit frémissement insolent et casseur du ouistiti qui médite un tour.
Les phrases qu'elles dirent à Nergal présenté son234
Istar
naient le désir de plaire, et un peu le souci de remporter sur Istar.
Suivie de son mari, élégant blondin, M""^ Cease,une mariée depuis deux ans, au curieux silence qui contient ce qu'on ne pourrait dire.
M"'^ Chaponost le type de la belle femme, au port jupitérien et aux cils qui frisaient, à la petite main paresseuse et fossettée, vint après avec ses deux fillettes.
Mince en son frac fleuri d'un lys, parfumé à migrainer sa voisine, Autant sa voix sonore pour dire des nettetés plus violentes, Nergal répondait aux questions posées sur ses amis illustres, sans obéir à ce mauvais besoin d'étonner qui fait montrer Tenvers du génie aux gens du monde; et à une interrogation de M""' Tifïauges sur une fornication célèbre et le détail plastique qui avait retenti en la chronique, il il répondait :
— Il faudrait demander cela à sa femme de chambre, à elle, ou à son valet, à lui.
Il s'encolérait contre le bas reportage et la lâcheté ae Texceptionnel qui y cède; ce côté fille de l'écrivain en vue qui, comme la fille, doit un semblant de confidence au public, à chaque passionnette.
H étudiait Istar, en occupant l'attention de tous ; soit confiance en elle, soit fierté, son attitude, comme son silence, ne visaient point à l'effet, et cette femme qui passait pour se mettre en tapis aux pieds des écrivains, n'avait pour toute amabilité que son attenIstar
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tion; mais elle était telle, cette attention, qu'au moment où, pour passer à la salle à manger, elle prit le bras du jeune homme et y posa le sien qui tremblait un peu.
— Vous écoutez, madarne, comme on prie et je n'ai rien vu d'aussi grisant que votre béance de regard : il semble que les paroles y tombent et y deviennent des étoiles. Si vous aimiez, vous feriez croire à l'Aimé qu'il est Dieu; car en vous, il y a des mouvements qui sont des prolongations œthérées, mêlées à des effluves terrestres ardents et précis.
Et en s'asseyant, il concluait tout haut :
— Oui, on dirait que vous êtes une déesse déchue ou bien une femme divinisée ; vous avez autant de parties d'angesse que de diablesse, et enfin des droits comme égaux au ciel ou à l'enfer.
En son perpétuel oubli que ses auditeurs n'étaient pas familiers avec son vocabulaire, il répétait, plongeant avec sérénité la fourchette dans son potage :
— Oui, madame, vous êtes la femme microprosopique, vous contenez les trois mondes.
Et il porta la fourchette à ses lèvres M"' Félicie Capimont éclata de rire. Sa mère parla de la renvoyer dans sa chambre.
— Gardez-vous-en, je lui suis déjà trop antipa-j thique; elle n'a point d,e tort, j'aurais dû rester décoratif en ma distraction ; Léonard, le plus grand maître de son temps, savait aussi en être le plus brillant
2^6
Istar
cavalier... Ah! le génie aujourd'hui n'est jamais qu'un tome; oui, nos grands artistes sont chacan un volume dépareillé de ce que fut le génie d'autrefois, le génie complet.
— Je croirais, — dit Istar, — que l'inélégance de l'écrivain actuel, quand elle ne tient pas aux basses fréquentations, s'explique par le caractère ouvrier manuellement embauché du grand producteur ; Balzac m'apparait comme un forgeron idéal qui n'a pas le temps entre deux martelées de se faire les ongles...
— C'est fort bien, ma chère, — dit M'""^ d'Anglas, — tant que le forgeron ne touche que son marteau, mais s'il devait me manier en manière de forger de l'amour, le détail de négligé me le gâterait tout.
— Quel est le meilleur portrait de Balzac? demanda Tilïauges.
— Un pastel de Gigoux fait au lit de mort : la maladie a désengangué la tête de toute épaisseur, il est plus beau que Chateaubriand et que Lamartine, c'est Rubempré mêlé à Darthez et Louis Lambert.
M. Capimont interrogeait le romancier sur le côté matériel de la vie des lettres, et devant les prix payés à Flaubert et à d'Aurevilly, le commerçant s'écriait :
— Évidemment, il faut vous baiser les pieds ou vous mettre à Bicêtre : m^ner une vie de pensum pour ce résultat, c'est surhumain, c'est-à-dire idiot ou sublime.
Istar
237
— Mon ami, — dit Istar, — vous avez dit un mot de trop.
■ — Mais non, — fitNergal, — M. Capimont s'énonce presque comme je ferais : seulement il ne songe qu'aux positivités de la vie : il y a l'acquêt moral, monsieur, le droit, par exemple, de prendre la fourchette au potage. Inconsciemment, le monde abaisse ses lois devant nous : nous prélevons une dîme diimproprer :
— Sous quelle forme, donc? — demanda M'^'d' Anglas.
— Sous forme de personnalité expansive : je puis dire que ce bodegone est laid, votre toilette manquée, Lyon une quakerie ; je puis parler par « je » et par « moi» vous tous êtes comme il faut; je suis
comme il me plaît. N'est-ce rien ?
La salle à manger lambrissée jusqu'à hauteur d'appui était tendue en verdures des Gobelins : sur des dressoirs brillait la dinanderie mêlée aux porcelaines et aux faïences.
]^/[me Grisolles poussa un petit cri.
Sur le dossier du fauteuil d'Istar, d'un seul bond s'était assis le chat noir ronronnant.
— D'où surgit cet animal? — fit M°'^ Tilfauges.
— C'est Jun protégé de Nergal, que j'ai adopté sur sa recommandation, — déclara Istar.
Les dames s'entreregardèrent : il leur parut évident que les volontés du jeune homme allaient faire loi aux Gloriettes : un sentiment, peut-être vague en238
Istar
core, bientôt violent, allait unir ]VI™® Capimont à son invité : et tout de suite de l'envie siffla dans les âmes.
— Quel âge peut avoir votre protégé, monsieur Nergal?
Les chats, les sphinx et les femmes n'ont jamais que l'âge de leur sourire.
— A quoi voyez-vous que le sourire si aimable de notre amphytrionne est presque un sourire d'automne ; le sourire de la quarantaine.
— Je ne peux vous dire à quoi, je le vois, je ne le vois pas. M""^ Capimont appartient à l'inhumanité héroïque : l'héroïne comme la demi-déesse ne subit pas l'évolution normale ; l'ennui lui donne cent ans; intéressez-la, au milieu de la vie, elle redevient jeune fille, presque enfant.
— Oui, continuait, Nergal, comme à lui-même et d'une rêveuse voix — oui, il y a des virginités multiples qui souvent, à l'heure de la mort, sont encore telles : ceux dont l'âme a la complexité des grandes orgues meurent parfois sans que certaines sonorités qui étaient en eux, aient vibré : des octogénaires au cœur de quinze ans, j'ai vu cela : j'ai vu des crépuscules de beauté plus magnifiques que les aurores physiques. Imaginez une âme embrumée d'ennui et d'inappétence, une âme dont l'ambiance morale se comparerait au brouillard de Lyon. Que le soleil d'amour se lève tout à coup : Vita nuova ; et surtout, femme nouvelle. La femme qui n'a pas aimé, eût-elle vingt enfants, est touIstar
239
jours vierge ; et la femme qui n'a pas aimé, à son rang, à sa hauteur, peut se souiller de vingt hommes, elle n'a point eu d'amants.
Il s'aperçut combien ses pensées écartaient, blessant de vives plaies, et s'affadit en dires jolis jusqu'à la fin du dîner.
Au salon, on trouva MM. de Grisolles et Tiffauges : et comme la pièce était très vaste , assombrie par des tentures, Nergal demandant à Istar, l'attribution d'un tableau à une extrémité, se trouva, assis à côté d'elle, sur un canapé, et parlant bas, hors de portée d'oreilles.
— C'est un XVII, aujourd'hui, croyez-vous au nombre?
Comme le regard d'Isiar interrogeait.
— C'est le nombre du noble amour, de la Vénus Uranie.
— Et quelle est le nombre des sentiments funestes de vaines chimères, des crucifiants désirs ?
^ Le XV.
— Eh bien! je suis le XV; si vous êtes le XVII ; nous ne sommes pas au même quantième.
— Istar, vous souffrez ; puisque vous devenez amère.
— Vous ai-je déplu?
— Si vous m'aviez déplu, je ne souffrirais pas. Ah ! je voudrais ne pas vous avoir rencontré et
connu.
Il passa dans ses yeux toute une violence de choses
240
Istar
endolories, étouffées, qui se ravivaient et se brouillaient, douloureusement.
— Ah ! poètes, — dit-elle, — avec une fièvre contenue, — vous êtes les tortionnaires des femmes.
Nous ralentissons notre cœur, nous bridons notre imagination, dispersant les rêves, chaque jour serrant plus étroitement sur nos tempes les œillères du devoir : et vous venez, infernaux, reveiller tout ce que nous endormons si péniblement : cette lumière de l'amour qui de cent lieues nous attire, vous nous en brûlez les cils. Et vous, plus dangereux que les autres, vous qui n'avez qu'un roman à travers vos romans, votre rêve personnel ; vous qui n'avez qu'un personnage sous divers noms, et un personnage qui n'est que vous : dépassant l'embûche ordinaire, vous inspirez l'absolue confiance.
Je me sens attiré vers vous : et je n'ai pas même à me défendre de vous. Comment repousser un pareil péril où il n'y a même pas de péril? Où vous êtes le plus grand des Paganini de l'âme ou vous êtes un surhumain : ce que vous inspirez semble un devoir aussi grand que l'autre ; par pitié, ne mêlez pas si exactement le bien et le mal, que la plus honnête s'y perde! Que puis-je être pour vous, d'honneur?
— Je suis votre frère, Istar.
— Sophisme, couleur, masque, dérision que ce mot.
— Je suis votre frère, Istar.
— On n'est pas mon frère ! vous me mentez ou vous
star
241
vous mentez : je n'inspire pas cela : malgré moi, je trouble ; malgré moi j'évoque le désir.
— Malgré vous, ïstar, je suis votre frère.
— Eh bien ! moi, je ne suis pas votre sœur.
Et cet aveu, elle le jeta, comme le grand mot qui devait faire reculer Nergal et détruire l'innocence du prétexte adelphal; elle le jeta, en se penchant, d'un souffle chaud, frémissante des bras et des seins : elle appela à sa peau toute sa grâce, toute sa force de femme irradiante : et ce fut tel que Nergal ferma les yeux, se mordit les lèvres, crispa sa main dans ses cheveux, et le front en sueur, d'une voix un peu rauque, nette pourtant :
— Vous avez la terrible faculté électrique de certains poissons : vous lancez de la fluidité sexuelle comme si l'on touchait une pile chargée : c'est la première fois que je constate ce phénomène, mais j'en connaissais depuis longtemps le déterminisme hyperphysique : et c'est techniquement semblable à un battant de lanterne sourde brusquement ouvert et qui vous inonde de lumière, ici de désir : je reste votre frère sous votre feu.
Alors elle se leva, et de sa démarche où il y avait de la danseuse hiératique, d'un pas qui semblait le premier ou le dernier d'une pavane orientale, elle traversa le salon laissant Nergal qui, plus ému qu'il ne voulait, sortit, traversa le vestibule ouvrant la porte de la terrasse.
La nuit très bleue étincelait de toutes ses étoiles :
14
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Istar
et le Rhône coulait majestueux. Le romancier regardait en son âme et se jugeaitUn domestique passa, étonné de ce rêveur à la lune : apparente rêverie décidant de deux existences : ce même distrait qui prenait sa fourchette pour sa cuillère, ne se trompait point à la psychie :
Le jour où Istar m'aimera, Capimont perd son bonheur et perd même sa femme.
Pourquoi m'inquiéterais-je du sort de M. Capimont soierier : je ne lui ôte rien ; pas un baiser à sa femme. Oh ! pas même Fidée, pas l'ombre de l'idée ! J'emporte le cœur. Voilà.
J'use de mon droit d'Œlohite, je suis Seigneur; lui manant.
Il a fait son devoir : rencontrant une femme admirable il l'a encadrée comme il convenait. Je passe et donne à cette même femme admirable une âme comme il convient : égales normalités.
Son droit, c'est la possession sociale et physique, mon droit la possession morale. Je prévois bien qu'ils se nient...
Quoi ! Seigneur des âmes, de par Dieu, de par l'œuvre, de par la fatalité de ma nature, puis-je autrement?
Reste un point, un seul, le bonheur de M. Capimont, peu m'en chauld. Il est un inférieur : Istar mon égale, peut-être plus que mon égale, lui suis-je faste ou néfaste ! Faste, le peu de calomnie qui s'ajoutera à Tancienne du moins la rehaussera : en plus, son
Ista
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«Restez » fut un défi à M. Leclerc; lequel va éclater à propos de moi, et se faire éconduire. Or, passant, je suis un moindre élément de médisance que l'assiduité de ce personnage. Mondainement, je ne nuis guère ; on ne l'accusera pas de me sauter au cou quand je serai à Paris, perpétuellement. Moralement je Fépanouis : elle se méfie encore d'elle non de moi. Mais lors qu'elle croira à mon tendre respect, quel havre pour sa pauvre âme que mon âme ? Puis, tout à l'heure, j'ai cru réentendre les paroles de Mérodack: « Songez que quelque part une femme de la race sainte vous attend qui vous garde son cœur et qui mourra désespérée sans jamais connaître le seul être qu'elle peut aimer. »
Sitôt, il réentendit encore les paroles de Saïgas, et s'exclama contre lui-même. Sans hésitation il avait résolu son aventure romancière, au mépris des intérêts dune sœur; et il se surprendrait sentimental et timoré devant le malheur d'un industriel !
Il sortit ces tablettes, où le prince de Danemark écrit son dessein comme pour le rendre sans appel : et la lune éclaira quelques traits de crayons qui décrétaient à la fois : le malheur des Gloriettes, le désespoir d'un hôte et l'immortalité d'une femme :
Oportet virum pro diabolo mori
X V
I.E DERNIER BAISER
Quand il rentra au salon, inconscient de la durée de son absence, il avait, au visage, dans la tension des traits, le reflet d'une volonté affermie, qui trompa l'appréhension d'Istar; il vit ce regard indiciblement anxieux et mterrogatif, s'étonna, ne comprenant pas» Tandis qu'il examinait sa conscience, Istar s'était accusée de bizarrerie, de maladresse violente : elle craignit qu'il se décidât à un aveu de mâleté incoërcible et lui dit, avec droiture : « Vous avez raison, j'ai réfléchi, je me mentais ; je ne me sens pas votre frère. » Cette parole, si Nergal la lui plongeait dans le cœur, eût fermé à jamais pour lui les Gloriettes ; la femme malheureuse et résignée, avait tout prévu et s'était jugée à l'épreuve de tout ; mais un frère, et ce frère un génie : le bonheur sans la faute ; le bonheur concilié avec le devoir ; quel cœur tendre, quelle nature ardente y eût résisté?
Vivement, à voix mi-basse:
Tstar
245
— Vous venez de méditer : j'ai vu votre silhouette à travers une fenêtre : à quelle étoile pensiez-vous?
— Je n ai qu'une étoile, parce que je n ai qu'un sentiment digne du ciel, brillant et intangible et ce sentiment, c'est mon XVII, c'est votre XV.
— Oh! si j'étais sûre que votre dix-sept fût, j abandonnerais mon quinze méfiant, — fit-elle, illuminée et respirant avec un soulagement si visible, que Nergal, ému, murmura :
— Pauvre sœur !
— Comment, — fit M. Capimont, — vous parler chifi're...
— Pas tout à fait, — nombre.
— Oh! monsieur Nergal, si vous pouviez la convaincre que l'on n'est point tout à fait sot à s'occuper de ces matières, vous me rendriez heureux, car, je l'avoue, je suis comme indigne devant elle.
Et intimement :
— Parfois, j'ai la sensation d'être un nègre possesseur; la reine des blanches, ma femme me semble audessus des autres femmes. Je n'ai jamais vu quelqu'une qui me parût son égale; elle doit être de la race de David. Est-ce singulier, ce sentiment chez un vulgaire soierier?
— L'instinct vous fait voir 'aussi juste que l'entendement le plus subtil; M"^^ Capimont est reine audessus de moi qui vois au fond et qui vois beaucoup ; je n'ai pas salué non plus son égale, elle est de la race des dieux, et je m'incline ici, aussi bas que vous.
14.
24é
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La gravité presque pédante que mit Nergal à ces paroles agit étrangement sur le mari. Jl tendit la main au jeune homme :
— Tenez, nous sommes absurdes tous les deux et vous me faites cependant le même plaisir qu'un amateur à qui vous confirmez qu'il possède un Ptaphaël.
— • Vous possédez mieux, un Léonard vivant.
— Oh! chère! — fit M. Capimont ému.
Il se pencha sur sa femme pour l'embrasser. A son mouvement vif de sanguin, Istar se déroba si vite, criant d'effroi, qu'elle renversa la table où une énorme lampe brûlait : le pétrole s'enflamma, et instantanément une nappe de feu lampassait le tapis; les femmes s'épeurèrent. M. Capimont jeta un rideau qui étouffa le feu. Nergal était très pâle et Istar livide; au point que le mari crut bien de rire de leur émoi. Sa gaieté parut tragique aux Œlohites. Malgré sa doctrine hautaine et purement hiérarchique, Nergal s'épouvantait à la vue de cet homme qui plus jamais ne posséderait sa femme : Istar s'effarait en face de Fimpossibilité subitement révélée de jamais subir une caresse d'homme puisque l'aimé s'appelait le péché.
Un morne silence, inexplicable d'apparence, suivit l'émoi; les assistants sentaient présente à ce moment, cette force, manifestation de toutes les forces animiques et matérielles, la Fatalité, abstrait effroyable, car il est fait de toutes les contingences.
L'âme des deux héros s'emplissait d'horreur;
Istar
247
leur rencontre renversait la maison même, et le naphte de leur nouveau destin ne pouvait plus être éteint. M. Capimont lui-même, impressionné, se taisait:
« Pourquoi cette lampe renversée me fait-elle voir Istar comme éloignée de moi, par une nappe de feu? »
« Comment vais-je désormais éluder le devoir conjugal et même le baiser au front du départ et du retour journaliers? »
« Par quelle circonstance éclatera entre eux un divorce,[en une minute accompli et irrémédiable? »
Ainsi pensaient les trois acteurs de ce terrible drame; le mari se raillait d'un pressentiment jugé absurde et si vague malgré sa poignance. La jeune femme estimait que sa renonciation à Nergal physique valait bien Fexemption conjugale, et le jeune homme souffrait, l'esprit même douloureux, surpris par la foudroyante rapidité de cet amour : des larmes de pitié montèrent à ses yeux.
— Vous pleurez presque, monsieur Nergal, vous êtes donc une femmelette?
«Le malheureux, pensa le romancier, s'il savait que je pleure sur lui, et que jamais, même à l'heure de la mort, ses lèvres ne toucheront sa femme, sa femme adorée... »
XVÎ
BRAHMS
— Faites-nous de la musique pour nous dérider, dit M. Capimont à M^^ de Grisolles.
— Aimez-vous Brahms, monsieur Nergal, j'en raffole en ce moment, au point que tout me paraît inexpressif à côté.
M'^*' d'Anglas s'approcha du romancier.
— Avez-vous vu quelquefois la musique épanouir au sentiment des âmes qp.i semblent fermées? ici, je les enivre, mes lyonnaises amies, et c'est au bout d'un moment comme une griserie, un remuement du lac psychique, il monte à la surface
— J'ai été étonnée en apprenant que ce Brahms, confident de vos aspirations, est un vieillard si protestant qu'il n'a pas voulu se servir du rituel catholique pour son Requiem et s'est libretté de versets de David; si Allemand, qu'il a trouvé inconvenante une lettre commençant par « Génie » au lieu de « MonS sieur le docteur et professeur émérite », connu depuis
Istar
249
peu et mal; FAllemagne Ta depuis trente ans classé parmi ses maîtres.
— Le goût musical en France est idiot, — dit Nergal, on ne s'aperçoit même pas du génie d'Hol- ^ mès, de Franck, mais 00 joYLe Chaminade, et Berlioz a encore, comme Wagner, des blasphémateurs.
M""^ de Grisolles préludait les Poèmes d'Amour,
La musique de Brahms c'est l'âme même de la. slave latinisée, la tsigane qui se souvient sous la robe de la mondaine; abandon qui garde son corset, félinité qui ne se risque qu'à demi au frôlement de péché ; la patte de la femme écrémant la jatte des sensations, un contournement d'adultère; les réticences d un abandon que la réflexion vient couper ; d'hésitation en élans, le lyrisme du désir timoré : tel est Brahms. D'autres maîtres expriment la femme qui se défend contre l'amour; il raconte la femme pusillanime et entraînée à la fois. A n'importe quel numéro de l'œuvre on sent le cœur qui a consenti, l'esprit seul recule; et singularité, cet artiste qui a pris des thèmes d'amour libres, fous, faits avec la chanson du vent, dans les cheveux d'une sauvage qui se peignait avec un clou, a rendu incomparablement : ce qui fait toute la mondainité de l'amour, la crainte d'être compromise ou déçue.
Schuman déroule des amours à évolutions complètes. Chopin après des torpidités, fait vibrer des regrets à l'accent de remords ou grincer des insatisfactions furieuses, Brahms par des habiletés de sa250
Jstar
vaut, des rubriques de fugiste mondainise le spasme fauve, et le rauquement du désir se dissimule en mièvrerie : il a compliqué la c'zàrda d'humanisme, et corseté de distinction les reins arqués de la Roumie : ce sont ces craquements du corset, sous ce ploiement d'un torse frémissant qui font ce maestro un des grands pervers de la musique.
Le couple qui exécuterait à quatre mains du Brahms pendant une heure, s'accouplerait probablement : et dans un état d'inconscience et d'irresponsabilité, très embarrassant pour le casuiste. Car leur péché ne serait que le besoin irrefrénable d'une dernière vi-' bration, d'un rinforzando de détente.
On n'a pas observé l'accumulation de force nerveuse que produit la musique non pas jouée, vibrée. ' En hiérarchie esthétique, le monde harmonique est inférieur au monde morphique, et partant au monde idéique et conceptif. Exécution ou audition met en jeu une physique de laboratoire : la transposition idéale dépend de l'exécutant et de l'auditeur.
Théoriquement, on pourrait enflammer la colonne d'air immédiate d'un orchestre, charger une bouteille de Leyde en l'approchant d'un piano que l'on touche. Des sensitives endormies ont vu la couleur, et comme un prisme changeant phosphorer le long d'un archet.
Pour le physicien, la musique est le mode esthétique d'électrisation. Or, le phénomène de TélectrisaIstar
251
tion humaine a lieu quand l'organisme est aflecté par un rayonnement fluidique.
Si le système nerveux consent, se plaît et se livre au rayon qui l'envahit, il peut se produire toute une série d'affectivités analogues au surcroît de calorique, à Fimpression du temps d'orage, à l'insolation, au vertige, en u.n mot déterminer, un état pollutif de la périphérie : et c'est ce caractère périphérique de la sensation musicale qui fait dire aux superficiels, aux femmes que la musique est l'art immatériel, parce que en effet, elle se perçoit sans localisation très précise, l'ouïe n'est pas l'organe perceptif, mais distributiî de l'onde sonore. On n'a pas remarqué qu'il y a bien autre chose que la technique et la compréhension dans le plaisir que donne une exécution. Avant d'arriver àl'auditeur, le mouvement harmonique (caria musique n'est rien autre que de Fénormon combiné) passe par le système nerveux de l'exécutant : or, l'esthéticien qui sait un peu d'anthropologie préférera toujours l'exécution féminine pour les œuvres très passionnelles celles de Chopin, de Brahms; tandis que les quatuors de Beethoven, ces ultima verha de l'art, et la plus grande partie du sublime Wagner veulent une exécution de mâle. Une femme aura plus de plaisir à l'audition d'un mâle et réciproquement, en vertu de la loi d'opposition élective au sexuel comme au fluidique.
Istar et Nergal, déjà vibrants avant qoe M""** de Grisolles ne se mît au piano, au bout d'un moment
252
Istar
se grisèrent de leur pensée, et, sans prudence, leur regard se noua en une fascination mutuelle. Par instant, quand une page à tourner laissait un répit à leur ivresse, ils tressaillaient; mais sitôt replongés dans des perceptions de rêves, ils continuaient à s'embrasser des yeux et à palpiter ensemble. Tous, sauf M. Capimont, le plus intéressé mais le moins méfiant, se montraient du regard la contemplation énamourée des Œlohites. Ils n'étaient plus les maîtres de leurs yeux; eussent-ils été les maîtres de leurs sens? Ils affichaient toutes les ardeurs qu'ils ne devaient jamais satisfaire; et se donnaient l'un à l'autre en désir, pris d'un vertige sans frein.
Sur ce même canapé où un moment auparavant elle disait: « Pourquoi vous ai-je rencontré? » Et lui : « Je me sens seulement votre frère » : en l'espace vide, car ils s'appuyèrent chacun à l'un des bras du meuble, leurs âmes presque visibles se possédaient.
^uand au bout d'une grande heure, le piano se tut, ils eurent le sursaut d'un réveil : et la physionomie, l'engourdissement des membres, l'embarras de paroles du sommeil interrompu.
Trop tard, Nergal s'aperçut de leur irréparable imprudence; il lut sur les visages la conviction qu'au premier moment propice, pour tous, il serait l'heureux amant d'Istar. Vainement, il noya de théories explicatives l'impression des assistants, en d'héroïques efforts, il légitima, pallia, fit plausible cette audacieuse communion du regard qu'ils avaient osé.
Istar
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Parlant à des subtils, il eût peut-être gagné sa cause; mais on ne comprenait rien à sa psychologie, et tous avaient vu les deux œlohites sé manger des yeux : de là, à conclure qu'ils se mangeraient bientôt des lèvres, il ny avait pomtde distance ': et cette impression ils allaient le lendemain même la lancer comme un os succulent, à toutes les Aynes et les Vioreau de Lyon,
ÏSTAR
15
XVII
ÉCRITURE
« Je VOUS supplie, puisque je suis votre sœur, de ne pas jeter indifféremment des idées trop hardies ;pour être comprises. C'est moi qui porte îe dam 'de vos audaces.
« Il paraît que vous avez fait hier chez M""^ Aynes jla théorie de Finceste. Les bonnes âmes se signent et |m'exorcisent, au lieu de vous.
« Demain, j y serai toute l'après-midi.
« ISTAR. »
P. S. — En prenant vos livres pour les prêter, Je me suis aperçu que je ne le pouvais pas; vos dédicaces valent plus pour moi que le plus beau diamant; mais je ne puis laisser voir des pierres de cette eau, sans me faire jeter au Rhône, — en effigie. »
— A parler, je compromets, à me taire, je vole ceux qui me reçoivent. Je vais dédier une prose à la grande Istar, et ce sera une soirée mieux employée; consacrée à la fois à ma sœur et à Tœuvre.
Nergal s'installa, aspergeant de sarcantus son papier solaire et choisit un calame neuf t
FIN DU TOME PREMIER
LIVRE II
LES OELOHITES
Frère et sœur.
LES OELOHITES
r ; T
LA T.ÉGENDE DE l'iNCESTE
Dans rCEther où va Vl Ronde des astres géants iJ était un petit monde, — insoumis au Soleil, — un petit monde errant,
Les Anciens des jours et ies Vigilants savent le péché des planètes.
Le Soleil, c'est le cœur de Satan qui brûle sans ranimer son épouse Sina,froidie par châtiment; mais le plus petit monde fit le plus grand péché : l'inceste.
Voici.
C'est le Déluge! La colère de Dieu engloutit TAtiantide; les eaux ont tout couvert, seul un bamoth demeure insubmergible.
Bené Satan s y dresse, ses fils autour de lui, et ses filles.
558
Istar
Déjà le flot vert vient mouiller la frange des tuniques, écumant son argent sur les armilles d*or des femmes. La foudre éclate et tourne autour de ces hautains dont l'orgueil n'a pas demandé grâce, comme un bourreau craintif, qui s'entraîne et qui n'ose frapper de sublimes coupables.
Cependant un cyclone effrayant va noyer le bamoth.
— Maria! — dit Satan.
Maria! » Et la trombe creva dans le lointain.
« Maria! » Et le flot s'écarta du rocher.
« Maria! » Le tonnerre cessa ses aboiements.
« Maria! » L'Océan immobile sous le ciel éclairci.
Après ce quartenaire conjuratif, il dit : « — Seigneur, je me repens du péché de mon père; il fut méchant d'oser dédire votre Verbe et tenter par luimême, ce que seul vous pouvez; je m'humilie, Seigneur, pour sauver ma famille. »
Et le fils de Satan ploya ses beaux genoux : « G conçue sans péché, qui concevras de Dieu, mon front, jamais baissé, te salue! Future mère du Sauveur, sauve Bené Satan et ses fils, qui sept mille ans avant ta naissance, s'inclinent. Avé, Marie! »
Istar
Lors, Michaël parut, éblouissant de gloire :
« _ Ton hommage à la Vierge te sauve, grand
coupable, et le Très-Haut veut bien commuer votre
dam en exil sur un monde errant. » Et les Bené Satan, portés par des nuées, frappèrent
d'un pied fier et d'un cœur ranimé, la crête sauvage
du petit monde errant.
Le fils du grand déchu orbita la planète et fit Tordre aussitôt. Puis il se reposait; un enfant Téveilla : — - Père, avec nous sauvés, des terrestres sont là,
— Qu'ils soient précipités !
Comme il se rendormait, une tille survint :
Père, je suis émue, les terrestres supphent, ils seront serviteurs, esclaves, et Dieu en les mêlant à nous, avait sa volonté ; pour cela l'irriter, serait-ce sage, ô père !
— Qu'ils soient donc supportés. -— Et Satan s'endormit après cette clémence; il rêva, atroce vision, que ses filles accouplées avec les Kalibans enfantaient des bâtards et que ses gars lubriques, dans les girons terrestres, cherchaient la volupté; et sa race d'archange se croisait de brutaux.
26o
Istar
Il poussa un tel cri de colère et de rage que les échos du ciel en furent épouvantés. Ses enfants réveillés, accoururent.
— Dormez; un songe me hantait, un songe détestable; il s est évanoui. Enfants, je vais veiller; le sommeil est mauvais à ma paupière d aigle : mais vous, dormez en paix !
Le soir tombe. Satan, rêveur, marche majestueux à travers les champs et les grèves. Soudain, il aperçoit sa fille aimée Izél que lutine un lourdaud.
Il arrache un jeune arbre et d'un seul coup férit l'audacieux.
La Bené Satan pleure : « — Il me parlait d amour, c'était une douceur, en le tuant vous avez frappé sur votre fille. »
Satan se tut et suivit son chemin.
A labri d'un rocher, son fils Rouna prend des baisers, sur le sein d'une Kahbane.
Au courroux de son père, Tamant rébelUonné s'écrie :
« Sais-tu pas le passé et que, tombé du ciel, tu es fils, comme moi, d'une simple mortelle, avide de baisers, de spasmes et de vertiges? Lorsque tu m'as
Ista
2G1
conçu, était-ce dans la nue ou bien sur le lit parfumé d'Ereck. Pourquoi reproches-tu aux autres tonpéché?»
Bené Satan se tut et suivit son chemin. Cette nuit, il veilla à regarder dormir sa race. Les adolescents se tordaient sur leur lit de fougères, étreignant des fantômes, et les vierges baisaient leur propre chair. Un arôme d'amour montait qui fit pleurer le père.
Sur le bamoth, il attendit Taurore; au premier rayon, incanta :
— Michaël !
Et l'archange parut.
— O toi qui fus mon frère et dont l'inteUigence ne s'est pas obscurcie, conseille.
« Mes filles admirables sont béantes d'amour et mes fils semblables au taureau furieux.
« Ils n'osent marier leur flamme dans l'inceste, et l'amour va mêler le sang de Kaliban à mon sang. Sacrilège!
— C'est le dessein de Dieu ! Bené Satan ! Ton père voulut être Messie; son cœur de démon ne fut qu'un cœur de prince; il avait la beauté, le génie : la charité manquait et tout fut confondu. Dieu lui laissa sa gloire en punissant son crime ; l'âme du faux Jésus,
15.
262
Istar
*aliment du soleil, resplendit sur le monde, en réalisation de son Verbe et des Normes.
« Pour toi, Bené Satan, et pour ta race, je connais un recours : Que tes fils et tes filles vivent leur vie humaine, sans amour, sans baiser, que votre race hybride ne se perpétue pas et vous serez reçus dans l'atmosphère seconde, toujours punis, mais moins humiliés.
— Tu railles, Michaël, la vie daïmonique est Famour.
— Eh bien! abaisse ta fierté, laisse les Kalibans approcher de tes filles et les femmes terrestres concevoir de tes fils. Sache que le Dieu bon, dont le rôle envié écrasa les épaules du grand déchu, veut qu à force d amour on élève la brute et que l'entendement penché sur l'idiot, le génie'féconde l'ignare. Solidaire à jamais, fais les œuvres du Christ, rejeton de celui qui pensa devancer la divine miséricorde. Allons! Bené Satan, que ton orgueil écoute ce conseil salu' taire que me dictent les liens d'une commune essence,
— Ange, — dit le rebelle, — stériliser ma race ou la prostituer aux mortels, et mêler l'étoile, un jour tombée du firmament vermeil, à la poussière vile et sale, je me lève, indigné contre ces deux supplices et tu diras à Dieu que Satan ne veut pas.
— Prends garde, esprit encoléré, il n'est pas d'autre mot qui te sauve à nouveau, le nom^ de la Madone seul a pu, une fois, écarter ton destin.
Les Arcanes te sont-ils pas présents? La science
7. star
265
suffit encore à t'affirmer qu'aucune humanité ne vivra dans l'inceste et que Dieu a voulu que Fun rachetât Tautre et que le grand tendît sa bonté au petit. , ■
Bené Satan croisa ses bras sur sa poitrine :
— C'est donc notre dernier entretien, Michaël, formule-moi mon dam.
' — Tu seras toi le chef et Tâme réunis à ton père damné au Soleil; et ta postérité rejetée sur la terre, oubliera jusqu'au nom de Satan et son vœu. Comme ils auront choisi la Norme de l'inceste, ils n'auront point d'amour qu'entre eux et chercheront leur sang.
— A merveille, et le Verbe de Dieu au Verbe de Satan fait suite.
Michaël efiaça d'une croix le blasphème :
— Pauvre Satan, pitoyable orgueilleux, tu parles comme un homme ; as-tu donc tout perdu de la gnose, céleste? Aussitôt que ce monde perdu par ton péché rejettera les tiens vers les rives terrestres, un malheur sans répit commencera pour eux. Dispersés à travers l'humanité hostile, en cent ans pas un frère ne trouvera de sœur : et tes filles seront piétinées par les brutes et tes fils s'oublieront dans les bras rouges et lourds; mêle ton sang au sang terrestre, c'est le salut... Que dois-je dire à Dieu?
— Tu répondras à Dieu que Satan ne veut pas. Bené Satan redescendit; en bas de la montagne,
tous les siens anxieux, attendaient, sachant bien qu'il
264
Istar
apportait, verdict inéluctable, la terrible parole des cieux interrogés. Il prit la main des vierges.
— O mes fils! voici vos femmes.
Et la mit dans la main de leurs frères.
— O mes filles ! voici vos époux.
Et sacrilègement, il bénit le péché qui conservait sa race.
VI
Depuis la nuit d'Ereck, ou les dix-vingt célestes tombèrent au giron mortel extasié, aucune heure de chair n'avait sonné si chaude que ce minuit d'inceste.
Le froissement des corps faisait un bruit de blés que le vent couche et le râle d'amour qui sortait des poitrines couvrait de son ahan la clameur de la mer.
De sinistres lueurs s'allumaient sur les mares, dansaient aux pointes des rochers; puis des flammes narurent et le sol se fendit sous Tamplexion coupable.
A.lors Satan, une dernière fois, bénit l'inceste tou. inlassé, furieux, qui conservait sa race; et ce monde craqua, éparpillant dans l'air des îles, des démons et des hommes.
Dans l'éther où va la ronde des astres géants, il était un petit monde, — insoumis au soleil, — un petit monde errant.
26,5
Les Anciens des jours et les Vigilants savent le péché des planètes.
Le Soleil, c'est le cœur de Satan qui brûle sans ranimer son épouse Sina, froidie par châtiment, mais le plus petit monde fit le plus grand péché : l'inceste !
Voilà!
Et c'est depuis ce temps, que l'amour a mêlé, immondement égalitaire, le poète à la gouge et la reine au valet. Les Œlohites, dignes fils de Satan, ne savent pas fermer leur cœur ; ces affamés d'amour, de tendresses assoiffés se ruent sur les vulgaires, et de la puberté jusqu'au pâle moment où la mort qui délivre apparaît, les plus grands cœurs sont pris aux mains les plus grossières, comme de fins oiseaux aux doigts de paysans.
Ainsi Dieu a voulu poursuivre sur la race le verbe de Taîné insoumis et hautain : et Socrate et Durer et Le Dante lui-même, damnés au sacrement, forniquent au-dessous d'eux.
Bené Satan a dit à Dieu : « Je ne veux pas, » et ses fils obéissent au « je veux » d'une sotte, ses filles au désir d'un goujat.
Lamentable péché, dam plus lamentable qui embourbe les grands aux vases les plus noires, aux cloaques d'indignité.
Mais il est des Orphée refuseurs des joies basses,
266
Isiar
qui, fuyant les Ménades, savent vivre d'un nom et mourir pour un songe : Euridiké.
Il est des cœurs patients qui s'obstinent et qui cherchent, conscients de leur sort, le seul être euphrasien.
Salut à ces hautains qui, dédaigneux, regardent d'un œil indifférent les tordions d'en bas.
Salut aux obstinés qui ne boiront Tivresse qu'en des coupes frappées aux armes de leur rang.
Salut aux vigilants, qui savent les arcanes et res- ^ pectent les voies de l'idéalité; ce sont les Œlohites, les daïmons de lumière, qui, pour l'œuvre de Dieu, militants et fidèles, se préfèrent stériles que fécondés du mal.
Genoux terre devant les décrets du Très-Haut, et Gloire aux expectants de Iinceste sublime!
Il
tA RECONNAISSANCE ŒLOHITE
Istar, noblement assise sur le divan aux soies magnifiques et froissées, tenait d'une main molle, les pages incestueuses du romancier; elle avait mis une robe en drap blanc, au cou le collier de cuivre du Rabbi Ben Isdubar : et cette simplicité, cette couleur de la part d'une élégante si critiquée pour son amour des teintes yives, symbolisaient un état d'âme de fiancée.
M. Capimont serait venu dire qu'il Tavait épousée seulement pour la garder à Nergal et les eût laissés se béatifier aux Gloriettes, cela eût étonné de bonheur et non d'énormité cette lemnie dont le cœur vierge battait comme à vingt ans.
L'Orientale croyait au destin, de cette loi qulsocrate et Racine nous ont fait voir en Hélène et Iphigénie. Lucrèce Borgia, la princesse salie par Victor Hugo, oftre un moderne exemple de ces grandes résignées de la vie historique, qui acptentce
26S Istar
le malheur ou la faute avec un si royal dédain. Quelque mauvaise que soit cette conception, elle a habité d'extraordinaires âmes depuis Sophocle, et nous la retrouvons aujourd'hui, dans ce mot d'une très noble femme : « J'étais trop lasse pour résister, et j'ai trouvé moins vilain encore de céder que de me défendre. La Providence ne devrait pas nous mettre en ces cas ; qu'elle en réponde ! »
Istar croyait à la parole de Nerçel : qu'il pût mentir et cacher l'ordinaire désir derrière une hypocrisie aldelphale, pas une minute son esprit ne le conçut.
L'état d'âme où elle attendait, presque indicible, ni crainte pour son devoir ni tremblement pour son illusion. L'orientale fataliste avait reçu comme une hostie cette parole d'amour, qui n'était pas de chair. Elle ne se reprochait rien de sa vibration pendant le Bramhs. La force d'attraction qui l'avait terrassée à ce moment, lui apparaissait comme l'ananké à une païenne. Sa pensée, si elle se fût cru coupable, eût accusé les dieux^ en héroïne d'Euripide, ou le Malin à la manière d'une médiéviste tentée. Coupable? certes, ce mot l'eût stupéfaite et révoltée ; elle avait dit à M. Capimont : « Je me fais joie d'une aprèsmidi fraternelle avec Nergal. » Ce qu'elle allait entendre, ce qu'elle allait répondre, elle l'eût dit et écouté devant l'univers. Une seule sensation l'embarrassait, celle si neuve d'être heureuse ; et le bonheur la faisait resplendir comme une fleur s'épanouit. Sa
Istar
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peau, quand elle éprouvait de la répulsion et de Vhameur, se grisaillait avec un petit hérissement de chair de poule : le cœur dilaté, au contraire, élucidait l'épiderme, le lissait, en le pâlissant.
Il y a dans la femme des effets de nature végétative, des florissements et des torpeurs plus belles à contempler que les plus merveilleux sites. L'aube du cœur réfléchie aux yeux, les matutinales coquetteries de la main, le plein midi qui bout aux gorges agitées; et quelles choses doucement crépusculaires, les poses qui se déroulent, ces bras morts et tramants comme des écharpes quittées.
Nergal n'avait pu encore s'éblouir à ces mirages splendides; Istar elle-même ne s'ignorait-elle pas?
Enfantinement, comme l'attente lui semblait déjà longue, elle se dit : « Cherchons ce qu'il pourrait avoir de déplaisant; » et l'énamourée ne trouva rien. L'être aimé on ne le voit jamais qu'à travers son amour, et ce prisme-là donnerait à l'enfer des colorations célestes. Aimer, c'est encore jouer à la poupée, et comme l'enfant riche ou pauvre met au jouet ce qu'elle a de plus rare, l'âme éprise revêt son bienaimé de toutes les splendeurs de son propre rêve.
Nergal, cependant, pouvait soutenir cet examen, eût-il été clairvoyant, pourvu que la bizarrerie fût admise. Aux yeux accoutumés à la correction générale, il apparaissait un peu acteur. Dès qu'on ne ressemble plus à ceux qui ne ressemblent à rien, Textériorité personnelle évoque imaginativement une
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Istar
réminiscence du beau jadis; le monde condamne d'une seule épithète « théâtral », ou bien rassemble toutes les théâtralités en ce mot : « dix-huit cent trente. » Pour les railJards, Nergal semblait sortir de l'hôtel Pimodan; son élégance toute archaïque et l'impi'évu de ses manières toujours distraites, mais imprévues et enguirlandantes, sa mobilité d'humeur, fatiguaient par l'imminence des soudainetés les gens habitués au rituel mondain. Presque grand, souple et d'allure changeante, tantôt roidi à des pensées intérieures, tantôt expansif et d'une tendresse presque nerveuse, il n'avait pas cette perpétuité de la physionomie, cette glorieuse habitude de rester toujours semblable à lui-même d'un Mérodack; un passionnément timbrait presque toujours sa parole et son geste, quoique peu fréquent, signifiait une inquiète mais hautaine mansuétude.
Son génie ôté, il restait un aventurier sentimental qu'une couronne descendant sur sa tête n'eût pas plus gêné que surpris; toutes les choses d'envergure lui semblaient simples et faciles, mais le détail de la vie, le caillou qui renverse le chariot, il ne les voyait pas, en cela incomplet, ignorant ou voulant ignorer la défiance, ouvrant son âme sans mégarde des trahisons, et comme Istar, Kaldéen, accomplissant sa vie sans joie; ainsi qu'un bœuf sacré, suit le sillon marqué d'un sabot furieux de ce cheminement avec aux fanons un peu de blanche rage d'avoir perdu les grandes ailes des aïeux.
Jstar
271
On ouvrit la porte sans annoncer; Istar resta en sa pose de rêverie heureuse, elle tendit la main à Nergal; celui-ci, en veston de velours bleu, ressemblait assez à ce personnage de Musset, le poète des Nuits, qu'on joue en costume mi-parti actuel et poétique. Il se pencha sur cette main tendue et y colla ses lèvres. La peau rendit le baiser.
D'une voix que Fémotion voilait :
— Ce premier baise-main sera le dernier, mon frère.
Le romancier fit un geste qui se récriait :
— Toute l'âme à vous.
Et comme le visage de Nergal s'attristait :
— Ne nous comprenons-nous plus, Nergal ! Quand la sœur est mariée, il n y a plus inceste, il y a adultère; et je ne sais pas les demi-mesures. C'est, vous dis-je, le dernier baise-main.
Nergal s'inclina, n'objecta point et prit un siège bas aux pieds d'Istar.
Ils se regardèrent. Combien de temps? De quels yeux?
Avec eftort secouant ce suave magnétisme :
— Le... vertige de Brahms doit être le dernier.
En effet, la contemplation silencieuse d'eux-mêmes les enivrait trop, et pour ne pas entendre leurs pensées ils parlèrent, éteignant un peu du bruit de leur cœur sous le bruit des mots. Ils n'étaient pas vains, cependant.
— Depuis le salut de la place Bellecour, — com272
Istar
mença Istar, — j'ai nourri contre vous de noires défiances exprimées en amertume : cependant en ces rencontres si pâles d'expansion, où si peu de mon cœur a jailli de mes lèvres, la foi m'est venue. Je crois maintenant; je vous ouvre une âme où plus rien n'est rebelle. De tout ce qui m'est dû, je me remets à vous, Nergal.
« La plus noble parole qu'un être puisse dire à un autre être : « A vous, aveuglément. »
« Votre lumière a forcé les yeux de ma prudence à se fermer- Votre noblesse m'est apparue, si évidente, si sollicitante, que je veux vous faire un acte de foi.
« Plus haut que le sexe, bien au-delà du désir, réside une sentimentalité religieuse, nous en sommes deux exemplaires.
« Seul, vous avez vu, proclamé ma surnaturalité.
« Seul donc vous me méritez. La vie nous a affronté trop tard pour confluer nos deux existences ; respectons chacun la destinée de l'autre et portons comme une eucharistie, un baume et une égide, vous, mon cœur, moi, le vôtre. »
Un émoi profond assourdit la voix du jeune homme.
■ — Oh! le mien, triste, mais beau et fidèle, sera toujours le plus clair miroir où vous regarder. Ce n est pas un Nergal, plus fort que l'amour, plus fort que la vie qui vous aime ; non plus quelqu'un qui descend vers vous, c'est un orgueilleux aui découvre
Istar
que vous êtes à sa taille, et qui aime son sang, en vos veines.
« Vos mains sont les plus dignes, les plus nobles de ce dépôt plaintif; j'y mets mon rêve.
— Mieux vaudrait, -r- reprit-elle, — la douleur de me voir trahie et déçue que le remords d'avoir méconnu le seul être rencontré selon mon cœur. »
Tous deux se tendirent la main et par un autte même mouvement se la retirèrent.
L'attraction était telle de Fun à Tautre que le moindre contact eût été une luxure.
— Oh ! la charte consentie par nos cœurs, — s'écria Nergal, — - plus grandiose que celle des monarques, nous fera vivre un chef-d'œuvre de sentiment au-dessus de ceux de l'esprit.
« Faire planer sans défaillance, cet amphibie qui s'essore et sans cesse retombe, n'est-ce pas l'œuvre la plus voisine du divin?
« L'amour même grand n'est qu'un aigle, et ce parcoureur des nuées se nourrit vilement; notre androgynat va anticiper sur le ciel.
« Grands exilés de l'œther, ne demandons pas à la vie ce prétendu bonheur fait de vulgarité et de vertige qui réjouit les barbares; notre royauté sera notre souffrant désir. Accolons nos cœurs, souffrons à deux âmes...
« Sœur que d'obscurs désastres ont dérobée longtemps à ma tendresse, je vous ai retrouvée, las ! mariée et mère. Acceptons ce que la vie a mal fait;
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Istar
il convient aux Œlohites d'accomplir soigneusement leur devoir de mortels. Seul aurait le droit de se sacrifier qui est libre...
« Surlamerdelavie, chacunseralehavredel'autre...
« Oh ! tout ce que j'eâ jeté de cœur sur des infimes par besoin d'aimer, je le regrette; et cependant, je ne vous ai point fait de tort, même vous ignorant.
« Des spasmes, des mots, qu'est-ce auprès de la gravitation parhélienne ; du coude à coude dans la montée indéfinie qui part de l'heure du temps, toujours douloureuse et incomplète, pour s'échelonner jusqu'à l'éternité.
— Oui, — s'écria Istar, — par vous je vibre plus haut même que la fiction.
— Plus haut que la fiction, dites-vous; il y a donc une juste Providence. Mon rêve d'artiste, vous le réalisez.
« Salut, Diotime, Joconde ■ séraphique ! C'est ton cœur qui pousse le mien et l'assompte...
« Je crois en toi, Istar, comme au soleil... »
Et il s'était levé, enthousiaste et beau comme un incantateur ancestral.
Elle ferma les yeux, crispa ses mains sur les étoffes; sa gorge battante seule répondait.
~ Vous vous taisez, Istar; par quelle magie votre silence l'emporte-t-il sur toute parole et comment vois-je à travers votre immobilité votre âme vivre les plus intenses merveilles? J'assiste, spectateur éperdu, à cette divine com.édie qui se joue en vous
Istar
pour moi seul. O les délices de votre contemplation ! Il reprit :
— Le sentiment qui me meut est royal et digne de son objet, puisqu'il se substante par la seule vue, recueillie. Vous voir, ce m'est mille fois plus doux qu'avoir toute autre.
« Cette emprise que vous jetez insconsciemment et vous avez jetée même sur moi, est plus haute que l'attraction sexuelle, déesse, et non par des perfections, déesse à force d'humanité. A mon analyse comparative de savant et de viveur, vous jaillissez si unique que je voudrais vous inspirer la religion de vous-même.
Soyez fière, vous êtes la plus femme des femmes. Oh! quel orgueil j'ai de ma sœur...
« Adonisez-vous l'âme et l'esprit comme le corps. Je vous voudrais si infatuée que votre pied crut se profaner à frôler le sol.
« Si votre ascension vous éloigne de moi, qu'importe: je vous aurai exhaussée !
« Laissez-moi être celui qui montre le chemin des étoiles ; quand vous serez blasphémée par la vie et méconnue du monde, regardez-vous en Nergal pour reprendre orgueil.
« Noble faucon, restez un moment sur ma main, avant de prendre vol vers nos sœurs planétaires
« Bon compagnon de la route idéale, j'offre mon cœur pour essayer vos ailes : je vous veux grande, plus que mienne.
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Istar
« Montez, montez, montez même sur moi ! »
Istar se dressa à son tour; et se dressant elle fat presque contre Nergal. Alors, détournant de lui l'explosion de sa tendresse, elle se tourna vers une madone, dont la hauteur dominait les autres statuettes.
— Sainte Vierge ! mon esprit, mon âme et mon corps vibrent avec lui ! Je lui appartiens, je suis à kii jusque dans Téternité!
— Jusque dans réternité, — répéta le jeune homme. — Sublime parole ! Qu'elle monte jusqu'aux oreilles des anges, qu'ils m'aident à l'accomplir en nous deux.
«Je viens de voir un reflet de Dieu; et vous n'étiez plus vous, mais flamme et immortelle; l'Amour, comme un Saint-Esprit, descend sur la beauté de votre corps et le divinise. Que l'amour descende sur la : beauté de votre cœur pour le sublimer.
Après un palpitant silence, Istar :
« Oh ! la splendeur possible à notre irradiance sereine montée dans l'azur et mon repos dans la joie.
« Hier, je contemplais le sourd mouvement du Rhône, semblable au vain écoulement de l'existence humaine.
« Une lueur rougeoait seule dans l'ombre du fleuve ; et je l'ai saluée de votre nom. Au loin scintillait quel- ~ que lampe semblable à ma pensée rayonnant vers vous à travers la vaineté de la vie.
— Oh ! soyons tels ! — s'écria Nergal. Pilote de la nef qui vous porte je veillerai glorieux au lieu de sommeiller, tristement à nion bord, Argonaute sans foi.
Istar 277
« Le flot des âges et des peuples nous a portés Tun' vers Fautre, vous grande Istar, et moi le pontife des cœurs.
« Que ce même flot au reflux nous emporte ensemble— devant Dieu c'est salut — devantla vie, grandesse.
« Oh! donnez-moi la main pour l'immortalité. »
— Je crois en vous Nergal et vous pourrez sur moi des miracles. Seulement ! ô mon frère, je monte peut-être étourdiment sur le piédestal que vous jn'ofirez : il serait terrible d'en tomber.
« Le temps, peut-être, vous découvrira en moi des petitesses. Je me laisse appeler Fille des Dieux; qu'adviendra-t-il si je me montre Fille d'Eve? Avec quelle violence alors, détruisant l'œuvre de vos mains, vous piétinerez la pauvre idole aux pieds d'argile, mais au cœur de chair...
« Cette crainte m'empêche d'abandonner mon cœur aux douces séductions de votre parole.
— Je n'aurai jamais de rigueur avec vous; Istar, vous me trouverez toujours tel qu'il vous plaira que je sois et sans même souvenir des nuages dès que vous les dissiperez, vous qui les aurez amassés.
« Seulement, ma perpétuelle douceur n'est pas la noble part de ce que vous méritez : Souvenez-vous que je vous ai suprêmement élevée dans mon esprit; ne descendez pas de ce trône ; le frère est imperdable mais l'admirateur... je vous tendrai toujours la même main, mais si je ne vous voyais pas des
16
2yS
Istar
mêmes yeux, ce serait triste pour votre gloire et pour mon cœur.
— Si vous me regardez toujours au cœur je ne vous décevrai pas, Nergal ; là tout est encore lyléen en même temps qu'embrasé. A mon tour laissez-moi douter un peu de vous, et demander si vous garderez le cœur pour Istar — à travers les autres femmes que je prévois et que j'admets; puisque je ne suis que la sœur : un cœur perpétuel suffira-t-il pour fixer le vôtre?
Nergal se récria :
— Il n'y a dans la viequ'une ivresse durable, c'estla sûreté dans la possession d'un autre; une sûreté absolue et que rien ne saurait démentir... Je cherche cela comme un alchimiste la projection.
« Mon œuvre peutffaire du plaisir aux autres ; mais à moi il vaut mieux pouvoir dire : « à mes côtés ou au bout du monde il y a quelqu'un, qui n'entend que la messe de ma pensée, pour qui mon indifférence serait la foudre, qui sur un signe viendrait à mon désir et en mourant ne regretterait au monde que moi.»
— Vous avez donc fait votre projection en me rencontrant, mon frère? Mais que d'amertume en notre aventure : J'eusse donné ma vie pour vous apercevoir; et cependant j'ai peur de ce que nous allons souffrir tous les deux. On se résigne au malheur tant que le bonheur est à perte de vue ; mais y toucher et ne pas le prendre...
— Le myrthe et le laurier sont amers : Tamour et
Istar
279
la gloire sont des spasmes : mais le spasme commence l'ascendance. Portez haute cette couronne fermée que je vous ai mise au front, invisible casque de Clorinde mondaine.
« Le grand mot d'un frère tel que moi à une sœur telle que vous :
«Je suis votre vivante conscience, troublée parfois, toujours sincère ; et considérant non pas les événements, mais votre âme! Que votre orgueil, réconforté par ma sollicitude, s'accroisse, ô princesse.
— Pourquoi m'appelez vous princesse?
— Parce que vous êtes ma sœur ; et de cette race où le plectrum couvrait un cœur digne de la couronne.
— Elle dit vrai, votre légende de l'inceste.
— Les fils de Prospéro et d'Ariel se cherchent à travers le grouillis des.Bene-Caliban.
— Ah ! vous me frappez d'une telle admiration — Nergal ; un homme dont l'amour peut planer si audessus des faiblesses.
... Voulez-vous me bénir...
Je vous bénis, ma sœur, d'une bénédiction plus auguste que celle du prêtre, car ma main pourrait y trembler, et reste ferme en son geste.
Elle se recueillit un moment, après s'être inchnée, et, d'une voix profonde :
— Enfants de l'Orient, échangeons un gage de foi éternelle. Donnez-moi le bijou de fer qui brille à votre cou, et prenez ce collier de cuivre, relique de mon
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Istar
père nourricier, le Rabbi Ben Isdubar, qui m'apporta dans son manteau du fond de la Bactriane.
Elle le désagrafa et le lui tendit avec une solennité que Nergal imita pour lui présenter le pentagramme qui fermait son col.
— Le roi Schlomo fit le même don à la reine de Scheba. C'est le signe de l'esprit dominant les quatre séries élémentaires, le plus puissant de tous les signes après celui de la croix.
Ils cessèrent de se regarder pour étudier : lui, le collier de cuivre ; elle, l'étoile de fer à cinq pointes de diamants.
Tout à coup Nergal se leva.
— Savez-vous, ma sœur, ce qu'il y a d'écrit V
— Hélas ! — dit-elle, — mon malheur. Il y a...
— Je suis un peu naïf de vous demander... Qui peut déchiffrer cela? Pas vingt personnes vivantes.
— M. Capimont a été la vingt et unième.
— Lui ! Ne plaisantez pas... ce sont des hiérogrammes en hébreu zodiacal à points numériques ; aucun linguiste n'y entend. M. Capimont lire cela; il serait mage !
— S'il ne l'avait lu, je ne l'eusse pas été épousé : le Rabbi Ben Isdubar m'avait fait jurer que l'Œdipe de cette énigme seul serait mon mari.
— Infamie, — cria Nergal en secouant le collier; c'est une combinaison du xiii et des sephirots. Ne me dites pas la version Capimont. Voici 1^^ mienne; et i] se recueillit un moment, parlant à voix basse.
Jstar
Istar le regardait d'un regard démesuré, tout le corps en avant, anxieuse indiciblement.
Voilà, — dit-il, — et sans erreur, l'inscription du collier :
— Je suis la Kether, V admirable Tipheret en Malchut.
Gehurah me garde : point d'autre Netsah que Hod devant moi, nul autre Hod que lesod: Cochmachme destine à la suprême Chesed de Binah — Ischtar, Sara de Sour, Moi.
Et en traduisant la sephirotie :
« Je suis la Couronne. Car je suis la Beauté des Formes.
« La Hiérarchie me défend ; on ne Triomphera de moi que par l'Esprit.
« Je n'Obéirai qu'au Mage du suprême Arcade.
« La Sagesse éternelle me destine à Consoler le Génie.
— « Istar, reine du Ciel, moi. »
Une telle stupeur s'abattit sur la malheureuse que Nergal s'effraya.
Hagarde, passant ses mains sur son front, comme pour écarter des voiles amoncelés sur son entendement.
— Grand Dieu, Istar, quel trouble singulier ! Vous souffrez?
— Non... Écoutez-moi, mon frère,... obéissez-moi. Étendant la main :
— Là, à ce pupitre, écrivez ce que vous avez lu
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Istor
sur le collier... Ne m'interrogez pas... Ne me regardez pas... Ah ! cette seule fois, laissez-moi être despotique ; il le faut.
Nergal s'assit au bureau d'ébène.
— Voulez-vous que je rétablisse les hiérogrammes , en hébreu connu ?
' — Oui, oui, c'est cela : la version à côté, les deux versions... que vous m'avez dites.
D'une main, elle pressait son front, de l'autre, comprimait son cœur, tout le grand moment que dura cette écriture, car Nergal, conscient qu'il libellait un arrêt de mort, malgré sa fièvre, y mettait du soin.
— Vous êtes obéie, — dit-il enfin, et un genou en terre le lui présenta.
Elle le prit d'une main qui froissait en touchant, presque brutale, et se leva.
D'un pas fatidique, inconscient, elle marcha , vers le rideau rouge, puis s'arrêta, méditante.
Nergal, presque effrayé, suivait ses mouvements. Les plus folles idées lui traversaient le cerveau, i M. Capimont menteur, par amour! Istar ayant cru accomplir son destin en acceptant le soirier pour époux ! La traduction de quelques signes renversait toute i la vie de quatre personnes. S'il avait prévu l'effroyable ' effet de cette révélation, il eût ravalé la vérité au lieu de la dire.
Dans Tentre-croisement de ses impressions, l'homme de lettres, habitué à voir littérairement, comme Facteur, à travers sa douleur, perçoit encore
Istar
283
des effets, il restait étourdi de Fampleur décorative que gardait l'aventure; il apercevait le lyrisme de ces heures et tout en le vivant admirait ce beau chapitre de la vie.
D'un geste, de volonté royale, Istar tira le rideau rouge. Elle ôta de la serrure, une petite clé d'or, qu'elle remit dans son corsage avec la version du collier.
Puis, se tournant vers son frère, d'une voix défaillante de tendresse et de douleur; dune voix si amoureuse que nul n'aurait pu désobéir; de la voix dont on dit au bien-aimé un suprême « viens » :
Elle murmura :
— Va-t-en, Nergal, mon frère, mon maître, raon roi. Va-t-en...
Il obéit; et, à peine la porte refermée sur lui, Mme Capimont^ à bout de volonté, étouffait un crii et tombait évanouie devant le rideau rouge, que personne au monde ne devait plus soulever.
J.ES AFFRES DU SOUVENIR
« Si la vertu consiste dans la résistance, les femmes en ont plus que nous », et ce dire de Fauteur du Don Juanisme écrit la grande ligne morale de la femme.
Depuis le pensionnat où l'on réprimande la spontanéité jusqu'au salon où même le jeu du paradoxe de conversation lui est interdit, la moderne obéit au commandement de négativité.
Attendre, refuser, reculer et se taire, Voilà toute la verbification demandée : ainsi la société qui est plus égoïste qu'aucun, puisqu'elle est faite de l'égoïsme général, écrase comme avec une raison d'Etat, l'individualisme des âmes.
Spectacle instructif pour servir à la preuve de la bêtise universelle; la marche scientifique n'a pas fait osciller les mœurs.
L'opinion, en notre époque où le système nerveux
star
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commence à être un peu connu ne voit nulle sottise à condamner deux êtres au même lit pour leur vie durant, alors qu'ils n'ont eu d'autre contact physique que celui des mains à travers le gant.
« Mon gendre est un honnête homme » se dit la mère sereine au moment où elle l'entend entrer chez sa fille, femme demain.
Il s'agit bien vraiment de qualités morales dans l'arnplexion; ce n'est pas avec sa droiture ou son honorabilité qu'on se touche; mais avec la peau : et là où il y a répulsion, il y a souffrance,
La femme est-elle d'une nature supérieure? alors, il y a martyre.
Or ce martyre, Istar l'avait vécu : tout ce qui n'est pas consenti tourne au viol, et Capimont, malgré son amour immense, produisit une affreuse nausée. Figurez-vous une rose condamnée aux baves de la plus adorante des limaces ; au lieu de pallier, l'enthousiasme en cette matière aggravé tout. Très peu d'hommes ont la volupté décorative, et le mal ne s'amoindrit que lorsque l'amplexion ne se précède et ne se suit pas de caresses.
Qui a confessé les femmes sait bien que la possession totale mais débarrassée de préliminaires et de contextes est de beaucoup ce qui les effraye le moins (1). Le supplice d'Istar se compliqua atroce-
(i). V. La Décadence Latine L Le Vice Suprême. P. 42 et 43.
(Note de l'éditeur.)
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Tsiar
ment par la naïve bonne foi de Capimont, espérant toujours animer la statue, et l'accablant de ces caresses emparadigantes faites par l'Aimé, d'un dégoût infernal subies de l'inattractif.
Elle dut lui interdire ses lèvres sous un prétexte nerveux, puis ses seins : elle subissait depuis près de vingt ans des contacts répulsifs, et soudain un baiser sur sa main la menait presque au spasme. Il se fit en elle un cataclysme : il existait donc une volupté et Têtre qui contenait cette ivresse, elle eut le courage de récarter de sa chair qui avait tant pâti.
Seulement ce soir là elle ne pria pas ; son orgueil lui souffla qu'elle ornait la terre par un tel renoncement : elle vécut quelques heures, cette ivresse des victoires sur soi, la plus hautaine parce qu elle vous affronte en face de Dieu même.
Avant de s'endormir elle bouleversa des rayons, cherchant un ancien fascicule de Revue où pour la première fois le nom de Nergal jaillit à ses yeux. Quand son mari entra avec un visible <iessein de jouir d'elle:
— Je suis lasse, ami, dit-elle, laissez-moi finir cette brève lecture et reposer.
En se penchant pour le baiser du bonsoir, Capimont lut ce titre : Marche sentimentale.
%v
MARCHE SENTI MENTALE
Dans un chemin perdu où chantent les mandragores, j'ai vu passer la nuit — leurs pieds nus froissaient les fougères — des êtres irréels !
Ils se jetaient leur nom d une plaintive voix :
— O Sina!
— Cyllenée, hél
— Vo! Kypris !
— Orphéa, hé!
r Et les quatre fantômes tournaient souvent la tête Vers un jeune homme noir qui suivait en priant.
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Istar
Sina était vêtue d'un long rayon de lune et laissait derrière elle un sillage d'argent, nonchalante et les mains pleines de fleurs pâmées.
Cyllénée la fiévreuse avait le front plissé de Fartiste en mal d'oeuvre, et ses mains agitaient des pinceaux prismatiques.
Kypris au pas saltant, coquette avec la nuit, essaimait œillades et sourires.
Orphéa, casquée d'or par sa blonde toison regardait dans le ciel un point 6x'illant et fixe : d'immortelles chansons essoraient sur ses lèvres»
Sina fredonna :
— Lierre fottant qui rampe et traîne sur un sol nu, doux cœur errant désorbité, inquiète vagabonde qui voudrait se fixer, mon âme cherche une âme (grande pour se donner; ma taille souple, un bras de fort pour s'y plier; mes yeux changeants, des yeux fidèles pour s'y mirer.
Où donc se cache-t-il le soleilleur d'amour? qui me réchauffera de sa ferme parole et mettra le baiser sur mes lèvres boudeuses.
Parais, ô mon Eros! devant ma longue attente, parais, maître! devant ma prosternée tendresse.
Approche ton épaule vers ma tête si lasse, entoure de tes bras ma taille qui faiblit et que je dorme enfin tm repos bien heureux sur ton sein noble et fier oix le sentiment, une fois né, fleurit toujours semblable et clair.
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Mes sœurs, au bout de vos efforts, ne voyez-vous rien poindre, vous qui marchez pour l'art, pour la gloire et pour le baiser.
Mon cœur, à moi, las, n'espère rien venir.
Cyllénée, hé! — Vo Kypris! — Orphéa, hé!
Cyllénée saccadait ces paroles pressées : — Je veux! ]e veux! je veux!
Quand je disais le tendre aimer, j'étais à chaque coup déçue et mes frères sont loin qui m'auraient pu chérir.
Je ne faiblirai pas; le basilic de ma fierté siffle et veille, autour de mes reins désornés de la ceinture vénusienne. Nul n'a valu pour la desceindre et j'ai dans un pourpoint enseveli ma gorge, renonçant au destin des femmes, Hermès, mon père, a mis en moi l'hermaphrodisme des tendances et rendu favorable le divin Hélios.
En artiste muée^ l'amoureuse se sèvre de baisers, et marche d'un pas fier une route virile et d'immortalité.
Volontaire stérile, j'ai haussé mon désir jusqu'aux chimères. Féconde de l'esprit et le giron fermé, j'applique de Platon la parole sereine, androgyne mystique épris d'œuvrer le beau.
A mon instar, cessez vos vaines larmes. Œuvrez, mes sœurs, car votre cœur ne sent, las, rien venir.
O Sina! — Vo Kypris! — Orphéa^ hé!
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Kypris murmurait en un roucoulement :
— Adonis n'est pas mort; le baiser de son souffle m'arrive dans les brises, et sur la source tremble un peu de son reflet; il a passé par là, vous dis-je, nous le joindrons avant l'aube opaline.
Ma langueur qui se plaint et ne veut pas guérir, se berce de l'espoir inlassé et rêveur du Bien-Aimé tardif mais qui dans une éti^einte effacera jusqu'au souvenir de l'attente.
Mon devoir est d'orner la terre à chaque pas d'un doux battement d'âme.
Je suis le vivant idéal des formes que tu cherches, Cyllénée, et ma noble patience, sœur de la tienne, Sina, ne couve pas la fièvre des Orphiques.
Pour patienter d'amour, ô sœurs! je me regarde et mon cœur se sourit en mes charmes, si nul jamais n'y doit jouir*
Hé! Sina! — Cyllénée, hé! — Orphéa, hé!
Orphéa chantait, extatique :
La gloire, ô Cyllenée, est le baume qui panse les îDantelantes plaies d'amour.
Oui, la gloire, ô Sina, est un rayonnement qui disperse à jamais l'ombre d'esseulement et, qui suï
front allumée, lampe d'Héro, permet de venir à Léandre.
La gloire, ô Kypris! est une gemme embellissante, même sur la beauté. Si nos cœurs trop hautains n'ont pu trouver un maître, faisons-nous un destin viril.
ïstar
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L'amour nous fuit; suivons Tenthousiasme, si nous in avons pu admirer un mortel, rendons-nous admiîrables et relevons vers Dieu nos cœurs déçus sur i terre.
Sous les lauriers, un jour peut-être qu'une joie inconnue attend Tandrogynat, sous les myrtes, Kypris, et Sina sous les saules.
Mes sœurs, avez-vous senti rien venir?
O Sina! — Cyllénée, hé! — O Kypris?
Ces apparitions marchèrent jusqu'à Taube; et quand le coq chanta je les vis arrêtées dedans une clairière où les chemins faisaient la croix.
— Il faut nous séparer, mes sœurs, dit le jeune homme noir.
— Adar ! nous avons soif d'amour.
— Adar ! nous avons faim de mystère.
— Adar ! nous avons peur du jour.
— Adar ! nous avons froid au cœur.
— Pleurez pour vous réconforter.
L'éphébe noir présenta une coupé aux yeux des voyageuses : leurs larmes y tombèrent lourdes et diamantées. Alors il éleva le vase en plomb comme on fait d'un ciboire, et miracle ! du sang vermeil, du sang royal bouillonna jusqu'au bords soudain étincelants.
Sitôt les quatre sœurs fléchirent le genou tandis qu'Adar parlait d'une voix solennelle; i) semblait chapelain et célébrer la messe
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Toi donc, père de Clémence, par ton fils notre Dieu, nous supplions que tu bénisses ce sacrifice amer, oblat d'humilité.
Au lieu du diamant luciférien notre calice est de plomb et vil, et moi, Bené Satan, au lieu du vêtement solaire je porte le funèbre habit de la fatalité. Retranchés à jamais de la communion sainte notre obstination continue notre audace semblables aux interdits qui disent leurs prières devant le porche des églises.
Nous voulons communier, et sous la seule espèce permise à notre dam; mon Verbe pour hostie, pour vin les larmes de ces femmes reines d'enfer, angèles démonées qui portent par la vie le regret du ciel calme.
Que la douleur de ma pensée mêlée à ces sanglots nous soit un breuvage sauveur.
Agnellement de l'homme qui apaise la colère du Père.
Agnellement de Tandrogyne qui apaise la colère du Fils.
Agnellement du démon qui apaise là colère du Saint-Esprit.
Seigneur, indigne de boire ton précieux sang, voici que je guéris des taches du péché par l'eau de la douleur.
ïi pencki quatre fois la coupe aux lèvres atteni ves, disant :
Istar
293
— Larmes des passions lavez-nous pour la vie éternelle.
Ayant par quatre fois béni les routes, Adar baisa chaque front. Soupirantes, les sœurs s'attardaient,' mains unies.
— Adar, marche avec nous; avec nous quatre. Mais le jeune homme noir secoua sa tête triste.
— Si vous étiez ensemble, vous ne souffririez pas, et saturnien perdu, je suis damné aux sollitudes.
O Sina! — Cyllénée, hé! — Vo Kyprisî — Orphéa, hél
Dans la clairière tout fut silence après cela, et quand,, dans le ciel opalin, la dernière étoile fut morte, les spectres disparurent.
Je revois toujours, en esprit, les quatre fantômes qui passent, tournant leur tête fatiguée vers un jeune homme noir qui les suit en priant.
Longtemps j'ai parcouru, en pèlerin nocturne, les plus déserts sentiers, mon œil n a vu que poudroyer la Itme, mais par les calmes nuits d'automne, j'entends un faible écho.
O Sina! ~ Cyllénée, hé! — Vo Kypris! — Orphéa, hé!
Sont-ce là des damnées, ou bien du purgatoire de pénitentes amies? Mais lorsque je les vis, je ne me signai pas?
Ces chercheuses d'amour, Sina la langoureuse Cyllénée qui demande à l'Art une expansion ; Kypris
Istar
la triste tourterelle; et la citharéenne aux accents fiévreux, me semblent, quand j y songe, des démones augustes, suivies ^d'un aumônier mélancolique et prêtre de la fatalité.
Sina était vêtue d'un long rayon de lune et laissait derrière elle un sillage d'argent, nonchalante et les mains pleines de fleurs pâmées.
Cyllénée la fiévreuse avait le front plissé de l'artiste en mal d'œuvre; et ses mains agitaient des pinceaux prismatiques.
Kypris au pas satant, coquette avec la nuit, essaimait œillades et sourires.
Orphéa, casquée d'or par sa blonde toison regardait dans le ciel un point brillant et fixe : d'immortelles chansons s'essoraient de ses lèvres.
Dans un chemin perdu où chantent les mandragores, j'ai vu passer la nuit — leurs pieds nus froissaient les fougères — des êtres irréels.
Et les quatre fantômes tournaient souvent la tête vers un jeune homme noir qui suivait en priant
Ils se jetaient leur nom d'une plaintive voix :
-■ O Sina !
— Cyllénée, hél
— Vo Kypris î — - Orphéa, hé t
ABSORPTION
Le symptôme caractéristique de l'amour, celui qui dénonce la force d'un sentiment, et le manifeste d'une unique façon partout et chez tous c'est l'indifférence du reste : et le reste doit s'entendre du ciel comme de la terre. Pour s'expliquer ce pèlerinage érotide que font l'humanité et l'individu, sans désespérer jamais, il suffit de se souvenir de cette heure où la notion du bonheur simplifiée, tangible, apparaît à la présence, au contact d'un être. « Nous avons perdu des royaumes et des provinces en baisers et en caresses», dit l'Antoine de Shakespeare; la Reine d'Egypte, cette voluptueuse qui pensait, ne se récrie pas plus qu'elle ne se repent.
Le brigandage romain, la pollution du combat sanglant valent-ils plus, en effet, que les torsions du serpent du vieux Nil? Ce qu'on appelle gloire militaire en physiologie se dénomme monomanie homi2^6
Istar
cide ; et le nombre même des bons soldats prouve la cruauté originelle de l'homme.
La guerre est une forme de la débauche, un des fumiers de Tinstinct. On se dupe en voyant dans les massacres napoléoniens le seul égoïsme d'un homme féroce ; la docilité de se^ acolytes s'explique par l'assassin et le voleur toujours cachés sous les traits du citoyen et du patriote. La prostitution ouvre un débouché aux boucs ; la s^uerre offre un exutoire aux tigres.
Il serait temps de mettre, en idéologie, le même déterminisme sur les deux horreurs : et une ville gouvernée par des philosophes cacherait ses casernes comme on éloigne vers les faubourgs, les maisons de tolérance.
La guerre pourrait se qualifier la tolérance de l'homicide, et le recrutement, la mise en carte de la férocité.
Le penseur catholique déjugeant Joseph de Maistre doit, en peignant une époque, faire de l'histoire militaire une annexe à la pornographie : c'est-à-dire, considérer la trucidation collective comme une manifestation du plus immonde des instincts.
Le plus niais des hommes cultive son champ ; ensuite vient le villageois, puis le citadin, enfin, le national. L'un pense à ses pommes de terre, l'autre à sa commune, le troisième à son département, le dernier à son pays; ce sont de bonnes bêtes respectables et utiles infiniment et dont la bêtise se
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gradue un peii. Seul intelligent, l'humaniste embrasse tout l'horizon humain ; et dessus l'humaniste même, le mystique crevant la toile de fond des fantasmagories terrestres s'aveugle à percevoir une aube d'infinité. Le suprême effort de l'intellectuel, en tout temps, mais combien plus expressément en décadence doit porter à réformer le triangle saint du Vrai, du Bon et du Beau.
Rarement une époque perçoit Dieu sous ses trois angles de réfraction : la Renaissance connut la Beauté; aujourd'hui la Vérité apparaît nue et repousse les ajustements qui lui seyent.
Or, que ceux qui oseraient laurer un déterminant de douleur, un Bonaparte, crachent d'abord sur l'Évangile. Quiconque sème la douleur sur son chemin, est nonce de l'enfer; Turenne au Palatinat, Bismarck en Lorraine. L'être de lumière console et guérit : et voilà pourquoi toutes les œuvres de force doivent être méprisées et leurs auteurs maudits.
On a donné aux vingt troupeaux de butors qui peuplent l'Europe une vérité différente pour chacun : et ce qui est patriotique est toujours noble. Infâme blasphème, maxime de Cacus et de Cartouche ! Antoine aux bras de Cléopâtre apparaît lyrique en des œuvres d'amour : aux combats officie le Molochisne de la Haine. La Victoire, ce mot sonne le sauvage, à moins de signifier la victoire du Verbe : rien n'existe que Dieu, et les âmes dé Nergal et d'Istar, que la passion ne peut déprendre du devoir, sont
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d'un autre héroïsme que les capitaines de lansquenets guerroyant, à épée que veux-tu, contre les Teutons ou les Chinois, au commandement d'un Mac-Mahon ou tel autre nul.
Quand Balzac lança son grand peut-être sur l'égale splendeur du drame de Clochegourde et du drame d'Austerlitz, il parut hardi, et même cette ombre de vérité stupéfia.
Aujourd'hui, le Théore conscient des vieux mystères, attentif aux jeunes expériences, réunit en sa main et la clarté anthropologique et la lueur intellective : à ce double flambeau, le concept de l'homicide glorieux et ses corollaires de vol honoré s'évanouit pendant qu'un grand mépris de la Force s'assied dans les cerveaux où réside la véritable conscience du monde.
Bonaparte, non pas comme Corse ou dictateur, mais Bonaparte l'entrepreneur de charniers, le souteneur delà hyène, l'intendant des corbeaux, l'inventeur de la chair à canon, le Troppmann national, après avoir sali l'histoire de France, salit encore l'œuvre du grand Honoré et celle du grand Eliphas.
Son horrible splendeur pourtant diminue ; le cérébral échappe à l'envoûtement de la renommée et Taine a planté dans la grande charogne nimroudique le scalpel de l'analyse où demain un pape viendra attacher la bulle excommunicatrice contre le culte historique des fléaux et du monstre.
Les grandioses spectacles de ce petit théâtre où
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nous jouons tous le rôle contraire à notre nature ne se voient qu'à la triple recherche des Vérités, des Amours et des Beautés,
Après une idée et une forme ; rien de plus haut qu'un sentiment d'expansion, et voilà pourquoi deux scènes seulement l'emportent en dignité sur l'intimité des Gloriettes : la méditation d'un Paracelse ou le cisellement de Michel- Ange.
Certes, l'humanité dite civilisée, n'est pas bénigne au penseur et à l'artiste : le juge, le général, lui sont ennemis : cependant, on peut encore penser et œuvrer en une paix relative ; le monde pardonne une supériorité qui lui promet de hauts plaisirs : mais l'Amour, cette pensée qui n'a qu'un mot et qu'une forme, le « je vous aime » et le baiser, cette joie sans témoins, ce double chant sans écho, ce doux mystère à deux seulement officiable, semble un vol fait à tous et quel vol! L'or, les distinctions, toute la hocheterie sociale, à la réflexion se barre du grand exorde de saint Chrysostôme : l'Amour, lui! s'illumine des synonymies du bonheur.
Soyez riches, soyez glorieux, soyez les maîtres, on vous pardonnera vos biens, vos titres, et le pouvoir: Soyez heureux et le monde s'indigne. Du bonheur se cache aux champs ou à Paris : en province, on le découvre à l'instant et toute une ville collabore à l'empoisonner. L'envieuse province ne dort plus si deux êtres y font un beau rêve : et quand Lyon la protestante, qui avait espionné Nergal, apostant des
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décrotteurs à Perrache comme au cornas d'Herbouville, apprit que le romancier passait tout un jour aux Gloriettes de midi à minuit, la venimeuse ville siffla comme un énorme nœud de Vipères.^ Les Œlohites ardents à jouir d'eux-mêmes, sentant l'impossibilité d'une fréquentation durable, se jurèrent de vivre en continuelle intimité avant de se séparer pour toujours. Cette résolution fit cesser presque toute visite et sortie à Istar, et Nergal n'alla plus nulle part : à chaque invitation qu'il refusait, un surcroît de haine s'ajoutait à la colère lyonnaise.
Jamais la ville abrutie n'avait été si ouvertement bravée.
— Non — s'écriait M.^^ Poitevinière, — de mémoire de Lyonnaise; on a vu pareil cynisme : qu'ils s'aiment donc en plein Bellecour.
Les bigotes songèrent d'abord à rompre le tête-àtête des Gloriettes, mais elles ne furent pas reçues ou avec une telle hauteur que le rôle de troublefête leur parut indigne de leurs âmes à confessions fréquentes : les hommes savaient la force d'Hercule et la violence de Capimont et se souciaient peu d'être assommés. Par une habilité perfide, un calme favorable se fit : comme la mer devient imniobile et huileuse avant de se soulever, l'opinion hypocritement berça de sa fausse complicité l'enivrement des Glo riettes : chaque femme se promettait un morceau de cette réputation de femme ; chaque homme dédaigné un lambeau de cet orgueil ; et la hyène lyonnaise et
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le chacal lyonnais se préparèrent à la curée : Nergal apparaissant le providentiel chasseur qui forçait cette vertu et la livrait aux crocs de la calomnieuse cité.
Visionnaires du même miracle, enivrés à une coupe mutuelle où ils versaient tout leur cœur, ils ne voyaient pas le group^^nent des monstres^ ni les baves écumantes déjà dans Tombre de leurs pieds : ils vivaient leur rêve oIvpç Ja hpte de sa brièveté et la peur du réveil.
:^ainte-Sebaste,
Gustave Doré, cette imagination de génie qui ne savait pas le dessin, eut une idée admirable le jour où il montra Tenfant Jésus, par instinct sublime, étendant en croix ses petits bras de nouveau-né.
Istar, la première fois qu'elle revît Nergal, après le solennel échange du pentagramne et du collier, lui dit :
— Mon frère, je veux qu'en cet oratoire, où votre fantôme consolateur sera visible pour moi seule, vous commenciez une œuvre, une œuvre dont les premières pages écrites à ce bureau, soient comme ma sororité réalisée.
«Je veux baptiser de mon regard un des drames de votre génie, et qu'il aurorise au rayon de. mes yeùx : et je vous fais cette demande tout de suite; qu elle soit la consécration éternelle de notre rencontre et ma gloire de femme.
— Chère, comment me distraire de vous quand je
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vous vois? je ne saurais qu'écrire d'exaltatives impressions de portraitiste amoureux du modèle.
— Non, — insistait Istar, — je ne veux pas détourner, même pour ma gloire, un rayon de la vôtre, je ne veux rien vous prendre, mais entrer dans l'économie de vos conceptions.
— Les Hymnes d'Istar, Rituel Babylonien, seraitce pas beau?
— J'ai rencontré mon frère romancier, qu'il reste tel : la femme qui aime en sœur, voit à la lueur de son dévouement et voit toujours bien : je vous conseille de rien distraire de votre grande promesse d'une autre comédie humaine. Au dizain déjà fait, ajoutez sans relâche, sans une diversion; que le monument s'élève beau en ses parties, en son ensemble, énorme : au lieu d'édicules disparates et dispersés, fondez en une imposante unité toutes vos conceptions : Istar veut seulement être un tome dans votre vie, comme en votre œuvre.
~ Voulez-vous que j'emploie la plus lyrique vibration à des analyses, car le roman froidit toujours son sujet, parla nécessité dissertative du déterminisme.
— J'espérerais presque un nouvel art de ce mélange d'explication et d'émolement, qui est tout le Shakespearisme.
Nergal admira de retrouver chez cette femme, presque bourgeoise socialement, royale par Fâme, le culte de la gloire qui fut aussi vif que l'Amour même aux cœurs des princesses de la Renaissance.
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— Eh bien ! puisque vous exprimez ce vœu, je le réaliserai sur l'heure.
Il s'assit au bureau d'ébène, avec le doux étonnement d'avoir déjà pénétré Istar jusque dans le détail de sa personnalité : il y trouva son papier solaire. Sur le cahier, il fit le signe de Vénus, et tandis qu'il cherchait, plongeant les mains dans sa chevelure, sa conversation avec Saïgas lui rejaillit à l'esprit,
Sainte-Sebaste^ — écrivit-il.
Évoquant un tableau de Léonard, qu'on a vu à l'exposition de Manchester, où le martyr, lié par des rubans, souffre de l'âme seule, géniale figuration de quelque noble amour dédaigné, il improvisa en phrases hachées, allant par le boudoir avec des gestes d'acteur, l'histoire d'une Œlohite, damnée au mariage ordinaire, damnée en province, damnée jusqu'à sa mort sans une seule heure d'amour : Tout le livre disait sans événement la lente agonie de cet être crucifié par la prose de la vie. Beauté et fortune, mari parfait, santé totale, réputation intacte, et sous ce signalement banal du bonheur, un vide de mort.
Comment n'être pas éloquent au pucelage d'une conception : la nouveauté d'un sujet sollicite irrésistiblement l'activité cérébrale. Nergal frappa Istar d'une muette admiration.
— Vous venez de me raconter presque mon histoire jusqu'à votre venue, et vous qui aimez l'épigraphe, laquelle mettez-vous ? »
Istar
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Il tressaillit au souvenir sonore des modulations fatidiques, et n'osa pas l'écrire, superstitieux devant cette provocation au destin...
Oportet unam pro veritate mori!
Et comme magnétiquement, Istar s'inquiétait de Fassombrissement de se? tro^.ts, il refusa de dévoiler la triste évocation et pa.^ hvanière diversitive cantiléna ainsi :
CANTILÈNE DE SMNTE-SEBASTE
Sebaste était très sainte damoiselle au corps si beau que son ange gardien fut mainte fois reproché; car il la contemplait d'amour au lieu de veiller sur elle.
Sebaste était très belle damoiselle au cœur si beau que son propre mari, mainte fois, n'osa pas s'approcher d'elle ; car il la devinait de sang royal et trop noble pour lui.
Sebaste était des hommes désirée ; son vêtement toujours d'or ou de soie éblouissait, mais moins que sa prunelle, car elle avait dans le regard la vertu des pierres précieuses.
Sebaste était des femmes déchirée; sa séduction uB don de Dieu, et qu'aucune rivale ne put imiter, car elle avait reçu d'en haut autant de grâces au
Istar
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visage qu'à Fâme, ce qui montre que Dieu veut bien que la vertu soit attifée, adornée et plaisante.
Sebaste détestait le monde bête et laid où il lui fallait vivre; sous sa résignation, Tennui apparaissait, et tous, bêtes et laids auraient voulu la perdre.
Sebaste accomplissait les rites de Tesprit, pieuse du génie, prêtresse de la gloire et donnait son loisir aux grands rêves humains.
Sebaste laissait voir auprès de son chevet les rouleaux du poète et les tablettes d'histoire ; on l'accusait de vivre avec les papyrus, d'être sorcière.
Sebaste gémissait de vivre chez les Brûles du Midi de la France ; tous ses vœux aspiraient aux Symposes Dyzantmes.
Sebaste un jour eut joie ; en sa bourgade vmt un des plus merveilleux platoniciens de Vheure, qui la discipula, enseignement fécond.
Sebaste s'enivra de pensée et de beau sans songer qu'au midi, on ne croit rien sans vice, et on calomnia son désir du savoir en une accusation lubrique.
Sebaste reprochée par tout le bourg infect, redressa fièrement son orgueil blasphémé. On résolut sa mort.
Sebaste, suivant le mode du pays, vivait le plus souvent dans un vaste atrium; par l'hypêtre, chaque jour en passant, les languedociens jetaient des javelots, si bien visés, à travers la muraille, qu'ils blessaient tous Sebaste, sans la tuer.
Se baste, ainsi longtemps, subit ce martyre jusqu'au
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Istar
jour, où quelqu'un des bourreaux se porta sur Tantefixe et la férit d'un pieu.
Sebaste dit « Merci », en expirant; son âme fut portée par Platon et saint Jean jusqu'aux pieds du Très-Haut, qui lui donna à mener le chœur des Hypathies célestes.
L'Eglise et l'idéal ont chacun déclaré Sebaste sainte; et le platonicien qui la discipula, composa sur sa mort, un hymnal immortel. Seulement, comme il faut, selon la loi de Dieu que justice se fasse en terre comme au lieu, le bourg fut à jamais maudit et réputé barbare : afin de vous apprendre, chrétiens, à respecter les belles âmes qui sont élues de Dieu et toujours très vengées.
Ainsi soit-iil
vin
RÉTRACTJON
j Résolument, Nergal arrivé pendant une absence d'Istar, s'asseyait au pupitre, rouvrait le cahier et prenait une plume : mais n'avait-il pas toute la vie pour écrire, tandis que peu de jours lui étaient dévolus d'adelphat.
La sœur le trouvait donc rêvant : et à son objurgation d'entière bonne foi, il répondait « demain ».
Tous les sentiments violents niaisent d'une crédulité de rustique ; sous la pression passionnelle, les notions se déforment en impressions ; l'âme s'animalise, on attend et on craint, on exulte ou pleure et l'entendement n'a que l'office de détailler et de motiver par de souples et multiples incohérences.
L'unisson des âmes est un état si extraordinaire que la plus grande infatuation de soi ne permet pas d'y croire. Que l'accord soit long à s'établir ou immédiat, une peur maladive de la dissonnance nous gâté
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istar
les plus belles heures. Caresse mal osée, ou repousseraent impéritieux, et le duo d'amour se scinde en deux souffrants soliloques.
C'est une grande matière à souffrir, la subtilité de Tesprit, et les délicatesses exagérées ont plus faussé de situations que la brusquerie.
On échange très peu d iiéts entre amants et encore moins de sensations. Tout le phénomène attractif évolue d'un peresprit à Uautre, et le peresprit ou âme fluidique ne peut se déterminer, en l'état de la biologie occulte, qu'avec les termes combinés de l'électricité et de la musique.
Les Œlohites écoutaient leurs voix plutôt qije leurs paroles ; nul n'ignore que l'intonation est tout le langage animique ; la sténographie du dialogue sexuel ne donnerait rien. « Je t'aime, va, oh! ce que je t'aime » signifie parfois l'antiphrase : « Monstre, je vous hais, laissez-moi » la reddition même et la fin de la défense.
Non seulement la parole d'amour se réduit à une mélodie sentimentale, mais l'œil précise aussi bien qu'un discours, tellement la pensée se restreint en ces moments. Du pied, du coude, de la nuque, de moins encore, d'un frôlement d'étoffe, presque sans contact, les formules les plus décisives s'expriment.
Ce qu'on appelle la communion des âmes cette transmission nerveuse, prouve que l'amour a des lois formulables très voisines des normes de physique générale : à l'organique la dilatation se paraiIstar
lélise avec la joie morale et constriction s'analogise à la tristesse.
La stase se place donc entre deux congestions ; l'une voluptueuse et expansive, l'autre rétractive et douloureuse.
Istar ne savait pas quel surcroît de souffrance elle avait décrété en se refusant au baise-mains.
L'accumulation et plus nettement la charge animique, que l'imagination fomentait avant qu'ils se vissent ne se déchargeait pas, faute d'un contact, et se quittant, ils se laissaient en grand malaise.
On peut certes restreindre le contact, le supprimer est une témérité idéale, mais funeste ; et si l'œil du Théore eût vu la pitoyabilité de leur état, il eût souri de pitié à leur maladive recherche d'un contact détourné sur une cigarette que l'un allumait pour l'autre, ou le même objet qu'avait tenu la main aimée.
Inquiets, changeant de place, Nergal prenant celle que Istar quittait, ils sentaient les brusques nécessités d'une parole abstraite qui coupe aux lèvres mêmes l'aveu prêt à jaillir.
Présent à cette lutte, le chat noir ronronnait, les prunelles avivées, et à des instants, les belles mains de M"^e Capimont se promenaient autour d'elles sur les étoffes, lascives inconsciemment. A l'attentivité de Nergal, elle jetait ce curieux mot :
— Ce sont les caresses errantes.
Et pour dire cela, elle regardait obliquement l'écoulement majestueux du Rhône qui déroulait sa nappe
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Istar
violente devant eux : et son regard semblait jeter au loin du courant du fleuve des pierreries d'âme, des tendresses infiniment précieuses. — Ce sont les regards perdus.
Caressantes, errantes ! regards perdus ! Quand un geste les poserait sur FAimé, les mettrait sur FAimé, et tous ces sacrifices pour une notion, le Devoir, un abstrait.
Tandis que Nergal, les idées vacillantes, se demandait si la vertu n'était pas une débilité de la passion au lieu d'une force de Tesprit, Istar, la porte à peine refermée sur son frère, saisissait les gants oubliés, et collant à ses lèvres brûlantes la peau de Suède parfumée, elle se jetait sur le divan en une pause presque animale et baisait, mordait, mâchait, lacérait le gant ae celui dont elle ne voulait jamais toucher la mam.
IX
i.'ereckéenne
Assimiler la femme à la lune, c'est à la fois suivre la. traditionnalité et satisfaire à la psychie.Ni l'astre, ni Têtre n'ont de lumière propre : leur destin ne peut être qu'une identification : depuis le bouvier qui surpasse les autres, en beuverie le dimanche, en crânerie d'allure par les champs, jusqu'au poète qui s'élève avec l'assentiment de tous, au-dessus de son temps, la femme est petite ou grande suivant qui elle suit : si l'homme est un sommet, elle monte ; s'il est un bas-fond, elle tombe, et ne se relèvera jamais d'un indigne choix.
Les intérêts de la société^ de la famille et l'idéal sont, hélas ! divergents : l'une gagne aux unions des convenances, l'autre aux sentiments tempérés, tandisque le beau, c'est-à-dire l'excès, car l'idéal n'est qu'un excès ascendant, ne vit que de désordre, de déviation à la mesure morale.
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Le Faubourg Saint- Germain présente le plus grand nombre de mariages militaires. Or, ces jeunes filles à plusieurs millions qui peuvent faire pour autant d'impossible et d'étrange, consentent à réfléter un lieutenant. Réfléter la lumière d'un lieutenant, semble une proposition toute iroiiique au cérébral. Au social, l'ironie continue.
Ce brillant officier habite où veut bien le ministre, et peut être mis aux arrêts comme le dernier des mioches; de plus, Madame la Patrie, le soulage de sa conscience «tu n'en as plus besoin; je te la rendrai quand tu seras en non activité ».
Voilà donc le G-aiaor des jeunes marquises, qui est forcé de brigander au profit de la douce France, et de faire aux colonies le métier de pirate; en Algérie celui de voleur; à sa caserne, celui enfin de bourreau. Ce Galaor, si le Dante se trouve dans sa compagnie, le fera fusiller. Comment douter que les femmes livrées à elles-mêmes sont des inconscientes, incompréhensives de toute vraie grandeur et mieux fermées que les huîtres aux instances des vrais héros ! On ne peut pas mesurer l'homme à ses passions, parce qu'il a une fonction de plus, la pensée qui peut surnager dans le naufrage de tout, les attractions d'une femme donnent très bien sa mesure : que chacun regarde dans sa vie et à ses entours, il y verra la curiosité de l'intellectuel parmi les autres curiosités, mais un peu moins de tendance vers l'homme de génie, que vers l'acteur ou le lieutenant.
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Parmi les liseuses, vous trouverez rarement une admiration que l'opinion ne ratifie pas. Sans méjuger le très grand talent de M. Paul Bourget, ne peut-on pas prétendre son succès féminin indicatif d'âmes moins chaudes que si elles s'allumaient au génie de d'Aurevilly.
On a dit que la femme voulait être violée en tout: oui, mais il y a dans la femme actuelle un barrage au cerveau, qui impossibilise toute audace; les cœurs de ce temps sont des cœurs essouflés; la vénusienne pratique sa luxure même, sans grande joie; et comme à toutes les fins de races, la femme n'existe plus, au sens élevé, que par Fandrogyne, admirable résultat de la décadence qui donne une version de l'initialité et d'un charme combien accru.
Aujourd'hui la femme, qui comprend l'art en fait peu ou prou, et c'est un confrère avec des hanches. Aussi, la rencontre d'Istar était pour Nergal celle d'un adorable antédiluvisme; en elle il voyait le dernier exemplaire d'une série éteinte.
L'androgyne c'est l'être conscient du bien et du mal; après dix-huit ans, l'ingénuité ne lui va plus, il doit savoir le bien et le mal, et marque spéciale de sa nature, il peut s'éclairer lui-même ; et s'il marie harmonieusement sa lumière à une autre, il ne l'éteint jamais.
L'androgyne étant complet ne s'identifie pas totalement : son ipséité demeure toujours. Tandis que la femme initiale, que je dirai Ereckéenne puisque la
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tradition localise là, Tamplexion première de Tangélique et de rhumain n'est qu'un désir mais si fougueux, qu'il dégage un vertige sans nom.
Les mères des premiers démons, Sina la Satané et ses sœurs devaient être de prodigieuses enchanteresses ; jamais l'androgyne ne donnera la volupté de l'Éreckéenne, ni au sensationnel car il est analyste, ni à l'animique car son cœur est diminué du cerveau qu'il a.
Aussi Nergal n'eut été compris de personne en expliquant que M"^^ Capimont représentait une race plus perdue qu'aucune et que l'univers devrait se mettre en route pour l'étudier, si elle eut pu se manifester à d'autres yeux qu'à ceux de son frère.
Les jets de fluide sexuel qui sortaient d'Istar, qui avait presque évanoui Nergal le soir de Bramhs, le collier, témoignage certain de la descendance kaldéenne, lui montraient en l'Aimée l'inceste transcendental : et s'il l'appelait sœur, il pensait qu'en remontant des rnilliers d'années, c'était peut-être la fille de sa propre mère qu'il aimait,
LA PREMIÈRE DOULEUR
— Combien de temps serai-je heureuse, o mon frère^ disait Istar, — le lendemain de son jour, sans raconter les insinuations méchantes dont on l'avait criblée et finquisition des visiteuses.
— Je vous répondrais par « toujours » si ce mot de mon désir n'était pas le plus impossible à écrire sur notre fréquentation; je ne puis pas même dire « longtemps » et je crains que « le plus possible » ne soit une déplorable brièveté. Nous nous bouchons les oreilles, nous fermons les yeux pour ne pas entendre et ne pas voir; mais quelque éclat d'opinion viendra,' comme un obus de malveillance, éclater entre nous deux et nous replonger dans votre esseulement en me renvoyant à Paris.
— Le plus triste de ma tristesse, c'est de ne pouvoir me bercer d'un revoir... Si au moins je me pouvais dire : onze mois l'an je pâtirai, végétante, mais trente
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I „™ — _ — .
jours sonneront des heures dorées de son reflet, lumineuses de sa présence, vivifiées de sa parole...
— Ne pourrai-je pas revenir à Lyon sous quelque prétexte ? Ne pourriez-vous pas décider M. Capimont à vous. mener à Paris quelque temps?
— Oui, Nergal, il sembxc que tout cela peut se faire le plus aisément du monde ; et je sens que notre première rencontre sera la dernière.
Elle pleura.
Certes les larmes ne débordent pas toujours aux plus amères douleurs, et l'œil du désespoir peut rester sec: mais pour certaines natures, les pleurs qui tombent des paupières adorées rendent fous, et Nergal pensa malgré loi à cette lâcheté si tendre d'un amant : « Trompe-moi, mais ne pleure pas : je finirai par m'arranger d'être malheureux, mais je me tuerais de te voir malheureuse. »
Les larmes, même d'une sœur, appellent les baisers ou l'étreinte des mains, et Nergal n'osa pas s'approcher de la larmoyeuse ; il se leva pour réagir contre son émotion, et rageusement :
— Si nous-mêmes, penseurs et prêcheurs, nous étions les dupes du dogme moral? Me voici en face d'une créature qui est comme la véritable moitié de moi-même ; tout ce qui prend ma force, et ma vie, et mes péchés et mes vertus, ne vaudra jamais ce que je puis prendre et recevoir d'Elle. Ni tour expugnable ne renferme, ni dragon ne la garde ; je n'ai qu'à lui dire : « Veux-tu », elle mettra son chapeau, et dans
Istar
quelques heures, nous sommes loin, libres : cependant ce« Veux-tu» ne sortira pas de ma gorge; pour poire d'angoisse, un abstrait. Istar, nous paraîtrions sublimes, si nous n'étions que lâches.
— Nergal, je vous supplie^ — s'écria Istar, — que cette exaltation effrayait comme un écho de secrètes pensées.
— Nous sommes lâches, ma sœur, — reprit-il, — je n'ose pas croire que l'existence précaire et le remords seraient barrés par mon amour, et vous n'osez pas croire que j'aimerais toujours plus que la gloire, et malgré les privations, une femme qui a dix ans de plus que moi. Nous doutons de nous : et toute notre vertu, c'est la prudence d'âmes pusillanimes qui ont peur de leur conscience, de corps exigeants qui se méfient de la misère.
— Taisez-vous, mon frère, par grâce.
— Cela sera-t-il moins vrai parce que je ne Taurai pas dit ? Nous nous rencontrons et causons bien gentiment, sans nous approcher : et puis après quelques conversations, nous prendrons congé l'un de Fautre. Oh ! les sages personnes que nous voilà.
— Nergal, — dit Istar d'une voix sombre, — vous ne devez pas tenter votre sœur.
— Pardonnez-moi un cri de révolte.
— Est-ce que je ne ravale pas ma rébellion, moi? Elle s'était levée, tragique et admirable de passion
contenue; l'écrivain mit un genou en terre et baisa la robe de l'incomparable femme.
CHATEAUX A CYTHÈRB
Une tendance invincible de Tâme nous fait profiter de la moindre éclaircie aux ombres de la vie pour nous raconter un poème de bonheur hypothéthique, ïstar s'interrogea, quelle vie autre serait la sienne, au coup de baguette magique qui changerait M"^^ Capimont en M™^ Nergal. Rien ne coûte aux choses qui entraînent : tout est pénitenciel ou il y a force :
Quelle évocation de douces heures ; le contempler oeuvrant surtout : s'accroupir, chimère attentive, sphinx respectueux, chatte rouronnante dans un coin d'ombre et rester là immobile, à voir l'homme de génie enfanter! Elle ignorait l'impossibilité nerveuse où était Nergal de supporter un regard sur lui pendant l'œuvre.
Puis, quand le Bien- Aimé, jetterait le calame, d'un bond lui surgir, d'une caresse l'envahir, et après une ivresse lauve, ruminer ensemble .leur volupté en des
Istar
321
poses nues, et fièrement tendres. Enfin le sommeil, mais le sommeil sur im autre lit que l'amour ; un lit frais, un lit blanc, un lit calme, et dans ce lit sentant l'iris et la jeune fille, une lente recherche d'union des membres, et cette pose trouvée, un refus de désir, et s'endormir dans une sensation faussée délicieusement d'amants qui se tiennent et ne s'étreignent, qui veulent se tenir et ne pas se prendre. Oh! les somnolences appelées par un double silence : l'apaisement des nerfs laissant l'âme s'extérioriser, et sentir le cœur, comme venir à fleur de peau, par des caresses posées oisellement, des caresses de libellules sur l'eau d'une source, et des baisers à peine posés comme des papillons; enfin cette idée apothéose de tout amour : « Qu'importe de ne pas se réveiller, je serais morte dans ses bras ».
Ceux qui ont aimé, se souviendront des spirituelles voluptés, de pareils somnolements et comprendront cet amer regret d'une maîtresse, qui avait passe pendant des années, de longues et fréquentes heures d'amour, mais qui s'écriait, à la mort de son prince charmant : « Nous n'avons pas dormi ensemble ».
Quitter la veille et la vie en même temps, c'est pour l'âme éprise, une conception; pour le corps, un délice, que rien n'équivaut et peut être le plus réel de toute la volupté.
La Semitie nous a légué autant d'expériences que de traditions : il appartenait aux métaphysiciens de la Kabbale d'étudier la volupté : et les textes nous
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Istar
donnent avec une récidivité significative, deux formules de la possession « il lui avait pressé les seins, il avait dormi avec elle ». La première de ces expressions ne pourrait être expliquée en vulgaire en ce règne des protestants, où on insulte le romancier qui étudie la périphéne erotique. La seconde indique quelle pénétration sans analogue, l'amplexion sommeillante signifie. Or, Istar appartenait à la race voluptueuse par excellence : si cette expression de faire Famour n'était pas tombée trop bas pour être ramassée et écrite encore dans Fart, on aurait qu'à apposer ce fait de refus des lèvres, de Fignorance du baiser qui est propre à la femme hindoue, même bayadère, à côté des casuistiques presque erotomanes du Talmud.
Nergal ne devinait pas à quelles précises évocations Fimagination d'Istar se livrait, mais il savait ne jamais rencontrer au monde, vécut-il cent ans, jeune et beau, chercheur et favorisé, un instrument de luxure aussi Stradivarius que cette femme, qu'il ne devait pas même toucher du doigt au doigt.
ï/atmosphêre amoureuse
La plus singulière des brèves paroles que les scholies bibliques accordent au désastre de la Pentapole : «Ils embrasèrent Tair môme qu'ils respiraient.» raturent d'explication l'apparente énormité de la pluie de feu.
L'inflammation des gaz atmosphériques peut théoriquement se produire par quelque anormalité des fluides humains.
Si jamais un mage, comme le colosse de Rhodes, possède un écartement de pensée qui le piète à droite sur l'hypothèse, à gauche sur Texpérience, une nouvelle science, plus vaste qu'une mer, parce que tout y confluera, sera constituée :
l'hyperphysique.
En cette mathèse, la première norme d'analogie enseigne la transmission des mouvements d'un des trois mondes à l'autre ; et théorise mal malheur,
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Istàr
maladie : désharmonie conceptive dans le monde intellectif ou divin; désharmonie affective dans le monde passionnel ou daïmonio-humain; désharmonie organique dans le monde végétatif.
Ce qui explique l'idée catéchiste du péché originel, c'est que Dieu ayant dsf^^i^ê leur mouvement aux trois énormons, il a suffi d'un péché pour casser ou détendre à jamais les cordes de la grande cythare humaine.
Or, rhyperphysique fournit un tel réquisitoire contre les gens et les choses d'aujourd'hui que, si l'instinct de là conservation était averti, tous les ignares bandits qui nous gouvernent seraient étripés comme démolisseurs de la planète.
Jamais, depuis l'aube historique, aucun gouvernant, fût-il chef de sauvages, fût-il sceptique comme un voyou français, n'a méconnu l'importance des couvents au point de vue du dynamisme général.
Le couvent fait équilibre au lupanar, et les conti« nences et les viduités aux débauches et aux luxures. Les vieux druides considéraient la virginité comme un élément de purification animique et, à Rome, on voit même avant la décadence, l'énorme ville en orgie, trembler à la seule pensée que les Vestales cessent de les palladier de leur vertu.
Ces bons niais du progrès rient au prononcer de décadence latine; ils ont raison, c'est décadence planétaire qu'il faut dire. Inondations et tremblements de terre, refroidissement de la température que la
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dévote attribue à la colère divine s'appellent pour le mage, transmission sérielle.
L'action réciproque des trois mondanités apparaît, éclatante, dans la passion; la caresse déplaçant la sensibilité, qu'est-ce sinon des transpositions animiques de l'instinct; celles du cœur en intellection.
Quelle que soit Fopinion du matérialiste, l'homme assez subtil d'essence pour faire monter à son cœur le mouvement de ses reins ; à son esprit la pulsation cardiaque domine, ariste indéniable et véritable pur sang humain, les grossiers et imparfaits voluptueux qui n'ont point de pensée et le cœur bas. Comme l'équilibre est la grande impossibilité, même aux saints, qui ne monte pas descend; et Pascal s'est trompé : ange ou bête il faut opter.
Ce qui sauvait les Œlohites de la douleur du désir, c'était ce sentiment indicible quand de momentané il se perpétualise : de la communion absolue : Ils se donnaient si exactement l'un à l'autre de l'esprit et de l'âme; leur pensée essorait si harmonieuse, leur cœur battait un tel unisson qu'une volupté les pâmait en les satisfaisant.
Les grands discours du premier moment, ces paroles dites pour obstruer le baiser prêt à jaillir, ralenties d'abord, cessèrent. Les dieux et les amants doivent être représentés silencieux. La parole est superflue quand on est le Verbe ou qu'on a le Rêve.
Pour jouir d'une vesprée, il ne faut que s'ouvrir,
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que s'offrir à Fimpression ambiante : bientôt, presque tout de suite, on est pénétré, enveloppé du magnétisme de la terre . musique des sources et des bruissements ; colorations du ciel, parfums épars, caresse même, caresse de Pair qui semble l^attouchement doux d'une aimante femme.
Ainsi, au boudoir des Gloriettes, ils écoutaient, elle, le rauquement de sa gorge séchée d'émotion, lui, Fimperceptible froissis de sa robe; ils voyaient dans leurs yeux passer des ciels féeriques et parfois des sylphides apitoyées poussaient jusqu'aux lèvres de lun Fair expiré par la poitrine de l'autre.
L'atmosphère, entremetteuse indifférente, charriait les caresses errantes et qui se venaient subtilement poser : le boudoir s'alourdissait d'amour comme Tair s'électrise : et une griserie les berçait, immobiles, distants, les yeux clos.
— Ce sont là des heures diaboliques, mon frère, — dit un jour Istar avec cette droiture qui ne déviait pas.
— En effet, — répondit le jeune homme, — nous vivons des perceptions mi-angéliques, mi-humaines. Ne calomnions pas le diable, ce n'est qu'un malheureux.
— Ah! je puis donc le risquer sans blesser votre rigorisme catholique, — et déjà perçait un respect de la religion de l'Aimé, — j'ai eu un instant l'habitude très blâmée de dire « mon pauvre ami le diable » ; instinctivement plaignante et énigmatiquement parente
XII î
NOBLE DÉSIR
« Nos qualités et nos défauts sont des êtres avec qui nous habitons. Ce sont les pénates que notre âme affligée retrouve partout, avec une désespérante constance, quelque part qu'elle s'égare, dans la chimère même des plus nobles dégagements ». Cette pensée d'Armand Hayem, qui semble de La Bruyère, s'appliquait à un sentiment identique chez les deux amants : l'idée de la Gloire et les besoins d'orgueil.
Istar n'aimait pas seulement en Nergal le jeune homme renommé, beau, parfumé, et aux caresses hypothètiquement exquises; elle aimait le donneur de renom, l'être qui pouvait lancer un nom de femme au ciel de l'art et l'y fixer scintillant pour toujours.
Quand elle rêvait la vie possible si elle l'avait commencée avec lui, elle s'avouait séduite par la vanité de cette proposition : « Ce magicien évocateur de chimères est mien ; je suis la lyre où il accompagne ses
Istar
conceptions avant de les œuvrer; j'ai les baisers de celui qui dessèche la bouche des liseuses et fait durcir leurs seins ».
On aura beau ressasser les Sénèqueries : sur cette terre où tout passe, ne pas passer; et femme se survivre dans son charme, succube insigne, séduire toutes les grandes imaginations, une pareille fortune morale enivrera toujours les nobles natures.
Quand les pauvres petites parisiennes, pour un rendez-vous ou conduire un étranger, vont au Louvre et qu elles y voient Monna Lisa continuer en effigie sa vie de suprême coquette. A cet instant le Léonard de Vinci qui passerait, les aurait à merci, je pense.
Nergal, en plus de tous les autres côtés de l'idéal, Istar réalisait encore ce passage du divin Léonard.
Songeant à cette vie manquée, sans joie, sans espoir, sans compensation d'aucune sorte, ^ n'admettra- t-on pas que chez cette femme qui ne pouvait vivre à son gré, fut-ce un jour, cette certitude de survivre était un baume : et en mourant sans avoir vécu, revenir auprès des nobles cœurs, et éternellement hanter le cerveau humain, dans Fattitude béatricienne où son bien-aimé la peindrait, glorieuse errante des nuits lettrées.
XIV
VEILLÉE DE FAMILLE
Nergal était entré complètement dans la vie des Gloriettes, et cependant, si aveuglée d'amour qu'elle fût, Istar n'eût pas osé lui offrir le toit. Elle n'entendait pas monter et grossir le flot des baves lyonnaises, mais à côté d'elle quelqu'un incarnait la suspicion et la plus haineuse contre le romancier : sa fille.
Jalouse comme femme, l'enfant de dix ans s'irrita de sentir cette tendresse à laquelle elle ne répondait pas mais dont elle avait l'habitude, la quitter et aller toute vers Nergal; et de son attitude froide.au sec : « Bonjour, monsieur », elle exprimait la révolte de sa nature sèchement droite.
Capimont croyait sa femme impeccable et s'enorgueillissait de voir Nergal si conquis : l'idée de l'adultère ne lui venait pas.
Quand, au soir, revenant du bureau, il trouvait le
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Istar
romancier dissertant et sa femme attentive, la conversation ne s'arrêtait pas, à peine rompue par les poignées de mains : seulement, le mari n osait plus embrasser sa femme au front. Il attribuait bénévolement à une pudeur extrême le recul d'Istar renversant la lampe, il n osaît pas non plus ouvrir la nuit la porte de fer, se disant que M"^^ Capimont, toute remplie des discours du platonicien, souffrirait à une réalité qui ne l'enthousiasmait pas : il abdiqua donc son droit conjugal jusqu'au départ très proche de l'écrivain.
Ces concessions presque inconscientes lui étaient imposées par une peur indéfinie de perdre son bonheur qu'il devinait fragile maintenant.
La présence de Técrivain lui rendait plus vive son infériorité devant sa femme : il écoutait avec une admiration attristée ce perpétuel discours que Nergal faisait à Istar. Grâce à ses hyperboles coutumières, rCElohite continuait presque devant le mari les paroles du tête-à-tête, inventant uue histoire pour dire une tendresse.
— On dirait que vous voulez convertir ma femme, dit un soir M. Capimont, — au soin perpétuel que vous prenez de montrer des concordances entre
Rome et la Synagogue On doit mourir dans la
religion de ses pères.
— On Soit mourir dans la vérité, et si j'avais quelque espoir d'y réussir, je n'épargnerais aucun effort pour catholiciser M"^^ Capimont.
Istar
— Oh! vous n'aurez pas grand efîort à faire, — s'écria Berthe, comme malgré elle.
— Berthe est très jalouse de mon attention, et comme je vous écoute au lieu de lui faire la lecture, elle me reproche de la négliger.
— N'est-ce que de la lecture qu'il vous tant, mademoiselle? — dit le romancier avec cette souplesse des gens épris qui feraient l'acrobate pour se faire subir.
— Merci, monsieur! je n'aime pas votre voix. L'enfant avec roideur embrassa sa mère et sortit
suivie de M. Gapimont qui voulait doucement la gronder de sa sauvagerie.
— Elle sent que vous me prenez tout le cœur et que je ne suis plus mère quand vous êtes là.
A M. Capimont qui entrait :
— Mon ami, voulez-vous que nous fassions une escapade, oh! très édifiante : monter à Fourvières avec Nergal demain matm.
— Impossible, chère amie, l'inventaire me rédame; mais vas-y avec Nergal.
— Et que diraient les bonnes langues, — s'exclama Mi^G Capimont.
— Un pèlerinage, la yille dévote le pourrait-elle blâmer? Enfin, je te laisse libre, et si demain tu en as encore l'idée, je permets..
XV
à NOTRE-DAME DE FOURVIÈRE?
Le lendemain à dix heures, une voiture découverte, iermée elle eût trop donné à dire, emmenait le frère et la sœur, tellement heureux qu'ils se taisaient pour vivre avec recueillement leur côte à côte.
11 y a un singulier plaisir à se sentir emportés tous deux seuls, et l'impression simultanée de vitesse et d'isolement fait, de simples courses en voiture entre amoureux, de véritables bonheurs.
A la place Saint-Jean, ils prirent la ficelle ; et pouï des amants aussi sevrés de contact, la main ofierte et serrée à l'embarcadère, la petite poussée l'un sur l'autre du tangage, l'impression du tunnel, jusqu'à la trépidation du w^agon valaient plus que tout au monde. A certaine heure, une couronne n'égale pas un regard ou le frôlement de l'être fatal et béatifiant.
A la montée des Minimes, Istar lui donna le bras :
Istar
333
et ce fut pour les Œlohites une grande joie, muette et profonde.
Quand il fallut quitter cette étreinte si ordinaire, pour eux si voluptueuse, ils pensèrent pleurer de douleur.
Nergal lui présenta de l'eau bénite; elle porta la main à son front, puis s'arrêta.
Avec une autorité singulière, il recommença lentement son signe de croix, elle le répéta docilement.
Puis, à la herse où une semaine auparavant il avait planté un cierge, il chercha : hasard étrange, il fit pencher la Juive sur un morceau de cire qui portait, gravé avec l'ongle, le sceau de Salomon.
— A mon arrivée, quand je ne vous connaissais que par la calomnie, j'ai planté ce cierge disant «pour qu'elle meure catholique ».
Puis ils s'assirent en ce même coin où Nergal avait dit les litanies et le rosaire.
Pourquoi ce prêtre nous regarde-t-il ainsi? demanda Istar.
Nergal reconnut ce R. P. Nicaut qui lui avait dit : « Il y a une conversion que vous pouvez faire, celle d'une femme juive qui a une grande âme. »
Quand ils sortirent de l'église, Istar était cathoique.
Est-ce pas spirituellem.ent de se donner au BienAimé que d'embrasser sa foi. Quand la femme a donné son cœur à un esprit admirable, la religion devient une forme de ^mour.
19.
Istar
Dans Tombre, leurs mains s'étaient cherchées, prises et gardées : ce qu'ils n'eussent pas osé aux Gloriettes, ils Tosèrent à Fourvières. Là, leur amour se solennisait tellement ! Dès qu'on aime, on a si peur que la vie vous crucifie qu'on vient demander à Dieu, en une sainte audace, miséricorde pour son bonheur.
Nergal, en redescendant :
— Ma sœur, vous me permettrez de vous montrer la logique du catholicisme pour les Sémites que nous sommes.
— Non, mon frère, la logique de mon cœur suffit : nous avons même cœur; et dès lors même prière. Je crois à Jésus-Christ parce que je crois à vous : et vous êtes pour moi tout le vrai du ciel et de la terre.
Les yeux de l'écrivain se mouillèrent.
— Je puis soufî'rir maintenant, — fit Istar avec exaltation, — j'ai vécu des heures immortelles.
— Ces heures, je les ferai éternelles pour la mémoire humaine, — répondit Nergal, — et tous les tendres cœurs feront à jamais écho à notre double cœur.
XVI
SINGULARITÉ D AÏM ONIQl^E
Les saints font les saintes : et l'amant sera toujours le plus éloquent de tous les convertisseurs.
Nergal apportait dans ses passions, même dans ses caprices un prosélytisme romain à faire esclaffer le psychologue ordinairement prositiviste : il faisait entrer Dieu à sa suite au cœur de ses amantes et c'était là, pour lui, non pas un jeu d'hypocrisie avec sa conscience, mais un devoir, en dehors de toute attenance de son péché.
Considérant la passion d'un œil moins sévère que Mérodack, moins méprisant que Nébo, il la dirigeait vers l'aboutissement mystique. Istar reculant à la catholisitation il eut fait les efforts d'un apôtre, et patiemment donné ses preuves de savant, mais il eut désaimé, si elle ne a était pas rendue de Tesprit comme de cœiar
i%6 Istar
Ayant vécu son adolescence en pays protestant ç'avait été sa volonté suprême sur toutes ses amoureuses de les convertir, non pas publiquement, mais ^ du cœur. Qui donc l'aurait supposé, dans une insomnie d'amour, sur la couche même de la faute, I agenouillant l'aimée et la baptisant romaine : au grand désarroi mental de la convertie qui ne concevait rien à cet impromptu de la foi.
Nergal exaspérant à lire, étonnait plus encore à voir vivre. A un étonnement dlstar, il répondait un soir, et devant M. Capimont :
— Oui, je cherche Dieu en tout, même dans mes défaillances. Lumière est ma devise, lumière de beauté en moi, lumière de bonté sur les autres. Ne léser jamais l'inférieur, ne léser jamais l'idéal, mon vrai prochain. Je me repens des choses laides parce qu'elles me diminuent et des choses méchantes, parce qu'elles sont inférieures : hors de là, je déchire toutes les raisons d'état; je ne communie à rien; je me moque des mœurs, des lois des peuples; je suis catholique Œlohide ou taïmon. Je n'ai, comme mon père LuciferProméthée, que l'obligation de lumière accrue de l'expiation nécessaire du grand péché. Ma race a été maudite, pour avoirvoulu jouer le Dieu; j'expie pour elle, et comment mieux qu'en clamant le nom divin toujours et à tous. Qu'importe que j'ai un jour manqué la messe, si je suis prêt à la célébrer avec mon propre sang répandu»
7, s t ar
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— Mais, monsieur Nergal s'écriait Capimont, si la chrétienneté suivait ses maximes.
— Je suis un diable, seigneur Capimont, et les œuvres du diable, sont autras que celles du commup des chrétiens.
LA POSSESSION DU CHAT
Ce trajet, du pont de la Boucle au pont de la Mouche, Nergal le faisait tous les soirs entre minuit et deux heures ; pendant une liéue il suivait les quais déserts sans rencontrer personne que des mines douteuses qu'il écartait en faisant luire son revolver. Il parlait seul, répétant des intonations d'Istar, s'exclamant d'amour.
Une semaine suffit pour qu'il oubliât tout : il ne décachetait plus ses lettres, et n'écrivait pas.
La perspective d'une vie coulée ainsi se profilait désirable ; lui qui ne savait pas vivre hors de Paris, eût signé l'engagement de devenir Lyonnais.
Quelqu'un décrie ou loue une ville, il faut entendre qu'il y aime ou qu'il n'y aime pas : rien autre. L'extériorité nous impressionne bien moins qu'on croit : on peste contre le temps qu'il fait seulement lorsque l'on a des nuages sur l'âme.
Les Œlohites, maîtres d'eux-mêmes quant aux
Istar
339
Tïianifestations, brûlaient d'un feu plus intense qu'ils ne se Favouaient : et le romancier n'évoquait pas sans un frisson indéfinissable la scène du jour même. Ils étaient assis Fun en face de l'autre comme à l'ordinaire ; un orage se massait dans le ciel, et le chat noir, inquiet, se frôlait aux meubles.
Ils se taisaient, alourdis par l'électricité, ils se regardaient seulement, torpides et mornes, sans attention au manège du félin étendu sur le tapis, frémissant, la queue battante, l'œil escarbouclé.
Le temps s'écoulait; magnétisés par leur désir immobile, ils entraient au vertige du Brahmane : quand, vivement tiré^ de leur contemplation par des miaulements fous, ils virent le chat, grisé de leurs émanations sexuelles et fou d'amour, qui se roulait sur le tapis, victime de deux courants nerveux dont il subissait Teffluve brûlant.
XVIIT
LA MONOTONIE INEFFABLE
On ne se lasse pas d'être heureux, et ils Tétaient; leur imagination ne se détendant jamais dans des réalités, ils gardaient leur fièvre 'd'impression maladivement tendre.
Toujours mêmes regards, mêmes paroles, presque aux mêmes heures : sans caresses, sans baisers, point d'autre événement que des éclairs de tendresse qui sillonnaient le boudoir des Gloriettes.
L'amour extatique, tel était le leur, n'a pas de description ni d'analyse : ils rayonnaient l'un sur [l'autre, se réverbérant : dessous leur calme d'apparence, un autre calme se faisait; leurs sens, à la fin, , obéissants et presque dociles, s'arrangeaient de cette impossible volupté : le rêve les prit, ces dénieurs du corps, et ils s'hallucinèrent.
De leur présence mutuelle, une ivresse naquit, une ivresse béate et sans pensée, très voisine de l'état du ravissement séraphique.
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Parfois des syncopes vinrent qu'ils secouèrent avec peine : sans l'idée que si leur commerce durait, ils deviendraient fous ou fauves.
Ils voulaient s'aimer et rester tels que l'idéal du devoir humain exige. Sous leur résignation, inavouée, latente, une idée bien nette étayait, la brièveté de leur rencontre. Encore une semaine, deux au plus : et cette question de temps entrait dans leur vertu sans peut-être qu'ils en fussent conscients. Ils se plongeaient dans cette griserie comme se plonge dans le sommeil le dormeur qui prévoit le prochain et fatal réveil; craintifs de perdre un regard, une parole, une vibration.
Maintenant, quand M. Capimont ou Félicie survenaient, leur entrée ne coupait aucun discours : ils n'avaient rien à se dire ; ils étaient Tun en Tautre, et ces deux êtres, que le monde eût plaint comme des martyrs, vivaient cependant sur une portée- si hautement voluptueuse qu'ils comprenaient l'éternité à l'image du présent, et le face à face de leur désir leur expliquait le ciel, quiétisme des sens et plagiat du divin en cette ineffable monotonie.
"XI K
UN IMPOSSIBLE POSSIBLE
Le tragique de cet amour était sa brièveté nécessaire : jamais ni Tun ni 1 autre, elle en sa conception fataliste du devoir même atroce, même mesquin; lui en son expérience de la vie, ne pensèrent comme d'autres eussent pensé à rééditer la musée du département :*ces nobles êtres ne déviaient pas de leur devoir d'orgueil, Istar ne songea pas à déserter son destin lyonnais, pour venir écraser d'une vie de ménage, le destin du romancier, et lui n'avait rien de ce qui permet de refaire une vie nouvelle à la BienAimée, arrachée de son milieu.
Il ne trempait pas dans l'occulte, par toutes ses tendances, comme un Mérodack, mais assez conscient de l'hermétisme pour en rêver l'application à son amour, il concevait un soir, qu'il allait à pied aux Gloriettes, le plus beau des impossibles possibles. Cataleptiser Istar, la faire diagnostiquer morte
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obtenir rinhumation, substituer un mannequin de poids calculé, dans le cercueil et aidé de ses frères, les Roses Croix, emporter la morte vivante au pa3^s de sa race (1).
Là, ne la rendré à la vie qu'après avoir effacé dans son esprit tout souvenir du passé : faire oublier à la femme son mari, à la mère son enfant, à l'habitante des bords du Rhône jusqu'au ciel de FOccident.
Et lors, être aimé par une femme neuve, qui n'a plus ni remords, ni regrets, et recommence sa vie par vous. Un seul impédiment, l'éternel : l'or. Car la Norme qui ne veut pas que les grandes parties de l'individualisme soient jamais gagnées, ne laisse pasle moyen à l'audacieux, ni l'audace au moyennant.
Le propre de l'écrivain c'est d'agir en œuvre ce qu'il ne peut vivre et Nergal s'arrêtait un moment à la grille des Gloriettes, pour suivre une fiction qui l'enthousiasmait, où une femme ainsi trempée dans le Lethé magnétique recevait une vie nouvelle jusqu'au moment où un rival la Léthéisait une seconde fois. Objet de la lutte de deux magiciens, l'héroïne devenait folle par l'incohérent retour du triple souvenir.
(i). La Morte vivante drame lyrique inédit par Joséphin Péladan.
XX
OSTRACISME
Nergal mettait ses gants sur le seuil de Fhôtel des Familles, attendant qu'une voiture passât pour le mener aux Gloriettes, quand il aperçut Valentin qui semblait hésiter depuis quelques minutes à l'aborder.
Le Lyonnais, brusquement décidé, s'avança :
— Ne me dis pas d'injures et donne-moi cinq minutes.
Une telle préoccupation se lisait dans l'attitude de son ex-ami que Nergal acquiesça d'un mouvement de tête.
Ils traversèrent la chaussée, marchant quelaues temps silencieux sous les platanes.
— Ecoute, Nergal. Je puis être étourdi et léger et brouillon; mais j'ai bon cœur et je t'aime. Que j'aie ou non fait écho aux potins de M"''' Aynes, question à débattre. Je veux simplement te mettre en garde contre toi-même. M"'^ Istar a été une sainte calomniée ; soit, mais depuis plus de quinze jours elle passe,
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au su de tout Lyon, ses après-midi entières avec un beau garçon à peu près célèbre. Ce personnage, présenté d'abord à deux cents personnes, n'en reconnaît pas une seule dans la rue tellement il est absorbé : quant à la dame des Gloriettes, elle ne sort plus et quitte toutes ses habitudes. Valentin fit une pause.
— Ce n'est pas tout..... Celles qui, à tort ou à raison, ont prétendu malhonnête M^^® Capimont saisissent l'incomparable occasion qui appuie leur dire : et plus dangereux encore, les prétendants de la Pénélope, ceux qui furent des éconduits, vont bientôt demander compte des refus qu'ils ont essuyés. Enfin, M. Leclerc ne vient plus ni aux Gloriettes, n'est-ce pas, ni au bureau; il a même annoncé son dessein de céder sa part d'associé de la maison Capimont. Or, cette attitude, qu'il n'a aucun droit de prendre mais qu'il prend quand mêm.e, signifie qu'il s'en va à cause de toi : ce qui fait dire à tout le monde : « Vous voyez bien qu'il était l'amant de M"^^ Istar puisqu'il vend sa part au moment où la maison gagne énormément, sa commandite était un entretenage déguisé. »
Nergal avait pâli; il serra la main de Valentin.
— Merci ! — dit-il.
Alors le Lyonnais, ému et reconnaissant, sortit de sa poche une liste.
— Je savais bien retrouver mon Nergal ; voici une liste de visites à faire et de cartes à mettre.
Le romancier fit un mouvement dédaigneux.
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Istar
— Un Parisien peut se moquer de dame Province; une femme, jamais : fais ces sacrifices et puissent-ils pallier seulement le mal consommé déjà.
Le romancier ôta son chapeau, la tête subitement alourdie, et d'une voix étranglée :
— Tu crois, Valentin, qu'il faut que je parte, et vite?
— Ce soir ou demain ! Même, aie des témoins qui certifient ton départ, sinon on te dira caché aux environs.
- — La province est immonde !
— Soit ! Pour l'heure elle est la plus forte, elle te tient par le cœur; cède.
Le coup était si rude et si imprévu que TŒlohite en restait assommé.
— Tu Taimes donc bien, — dit Valentin apitoyé.
— Merci encore de l'alerte, Valentin; notre différend est effacé à jamais; et sois demain à la gare pour le rapide du matin.
Il sauta dans un fiacre qui passait et d'abord, au télégraphe, libella :
« Impossible de venir avant sept heures, envoyez un express à M. Leclerc pour avoir le plaisir de dîner ce soir avec lui. »
Puis, la liste de Valentin à la main, il commença ses visites.
Partout il dut essuyer des ironies barbelées
— Aristide de l'amour! la province est lasse de jvous savoir heureux, — lança M""® Aynes.
Istar
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Chez M"^" Vioreau :
— Vous reviendrez bientôt, j'en suis sûre, ne serait-ce que par charité pour cette pauvre M"^® Istar.
— Évidemment, — répondait-il, — Lyon ne possède pas beaucoup de professeurs de littérature de ma force, sans vanité. Mais M"^^ Capimont, si douce qu'elle soit, s'ennuierait à h longue de ma pédagogie; je lui ai tracé un programme de lecture, et j'emporte la conviction qu'elle s'ennuiera beaucoup moins désormais.»
Partout, avec un grand naturel, il parla d'une culture supérieure que Capimont avait souhaitée : et qu'il devait interrompre, rappelé par une faillite d'éditeur qui compromettait ses intérêts matériels.
Hormis les pointes, qui ne lui furent pas épargnées, on fut bénin : il partait, c'était là l'important.
]y[me Poitevinière lui fit sentir que l'opinion l'exilait pour sa déplaisante attitude.
A sept heures du soir, il arriva aux Gloriettes, les neris tordus et dans un de ces états d'âme où l'on ferait n'importe quelle sottise pour se détendre.
Mais toute sa colère se résolut en angoisse, quand il s'avoua que c'était la dernière fois qu'il franchissait ce seuil.
Il se sentit défaillir et resta un grand moment appuyé aune colonne du péristyle avant de sonner.
XXI
LA CLE D OR
Comme vous arrivez tard?
— M. Leclerc vient-il?
— Il vient ! Je vous ai obéi sans comprendre* Expliquez moi vite
— Lyon m'ostracise ou vous déshonore : Ains sommé, je pars demain.
Istar blêmit et crispa ses mains sur le livre qu'elle tenait.
— Vous partez et vous faites venir Leclerc... «Nergal, mon frère, on vous a dit quelque infamie
et vous la croyez..
Elle se figura un affront terrible que le romancier osait, poussé par de calomnieuses voies.
— Plût aux Œlohim, nos pères, que ce fût aussi peu que mon doute jaloux ! C'est le veto de la Province sur notre amour : ce pays de haine ne souffrira pas plus longtemps le spectacle de notre tenIstar
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dresse : pardonnera-t-il même les heures de lumière vécues, malgré son ombre.
— Vous phrasez, Nergal et m'alarmez sans éclaircir l'anxiété... Précisez, qu'a-t-on fait ? Qu'a-t-on dit?... Qu'avez-vous vu ?
— M. Leclerc, — annonça le valet.
Istar, ne réprima pas un geste violent de rage, anxieuse d'ignorer l'intrigue où Nergal la forçait.
— Au nom de notre cœur, Istar, soyez aimable — souffla très vite le romancier.
— • Ma chère Istar — dit Leclerc. ^La longue fréquentation avait fait tomber le mot de Madame.
— ^ Je vous remercie de ne m'avoir pas tout à fait oublié d'autant que vous aviez une compagnie incomparablement plus intéressante que la mienne. Comment allez-vous, M. Nergal?
' — Comme un partant que les réalités de la vie viennent arracher à la passionnante culture d'un esprit dont vous aviez pris soin avant moi.
Le soufflement des chats encolérés, ce bruit étrange qui s'hybride d'un rugissement sourd ajouté de sifflement, fit tressaillir Istar.
M. Leclerc avait voulu caresser le noir félm.
— Voilà un méchant an'ma» — fit-41.
— Vous l'aurez mal caressé, - - dit le romancier et du regard, il appela le matou qui sauta sur une table et de là sur son épaule
M. Capimont entra.
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Istar
— Ah ! vous voilà donc enfin Leclerc ; on ne vous a plus vu depuis que Nergal est ici :
— En effet, tout ce temps-là, j'ai été indisposé ou pris.
— L'affaire Byne a réussi au delà du vraisemblable, c'est cent mille à partager avec vous.
Pour passer à la salle à manger, Istar voulut prendre le bras de M. Leclerc.
— Oh ! moi je suis de la maison ; cet honneur revient à M. Nergal.
Insensible aux dessous agressifs des paroles de Fassocié, Nergal, persuadé qu il ne vendrait pas sa part de commerce immédiatement, déplia sa serviette avec un air soulagé qui étonna Istar.
Le repas avançant, Leclerc se découvrait moralement et le romancier put lire cette âme écrite de bassesse et d'entêtement ; et voici ce qu'il lut :
Oui, Leclerc avait pensé ruiner Capimont par une brusque retrait de sa mise si Istar continuait à distmguer Nergal. Mais on le conviait au départ de son heureux rival : et il se sentait reconnaissant presque envers le Parisien qui avait docilisé cette vertueuse au péché. Jusqu'ici écrasé sous l'évidente honnêteté . de M«ie Capimont, il n'avait pu redarder son désir : aujourd'hui le chemin ouvert par le romancier, il allait le marcher avec audace.
Au dessert, un peu gris, il lança à l'écrivain :
— Mon cher Nergal, si vos affaires sont mal en point, j'ai toujours un billet de dix mille francs à
Istar
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votre disposition. La fortune, qu*est-elle, sinon le moyen de favoriser la Beauté et FArt, d'encadrer la femme, ou de protéger lartiste ?
— Mœcenas ! — ironisa Nergal.
Félicie, avec cet impressionisme des enfants, par de brefs coups d'œil, dévisageait les convives, comparant les expressions des visages comme les éclairer Tune par l'autre.
Un bruit sec fit tressauter M. Capimont. Sa femme tenait en chaque main la moitié d'une assiette qu'elle venait de rompre, comme du pain.
— Qu'as-tu donc, chère amie?
— Un peu de migraine, je ferai tout à l'heure un tour de terrasse, et l'air du soir me remettra.
Leclerc se leva, galant :
— Belle dame, nous avons fini, je pense, et si vous voulez mon bras pour aller voir lever la lune.
— Vous êtes delà maison, M. Leclerc ; cet honneur ou cette corvée revient à M. Nergal.
Au ton ambigu, Leclerc ne sut que comprendre ; son optimisme, ce soir-là, s'étendait à tout. Il passa son bras sur celui de Capimont.
— Vous disiez donc que l'affaire Byne... Nergal cérémonieux, sous le regard inquisiteur de Félicie, s'inclinait devant Istar, qui du geste l'invitait à la suivre.
Un clair de lune pleine argentait tout, métallisant le fleuve d'où s'élevait un brouillard lumineux.
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— Eh bien ? — fit âp rement la Juive dès qu'ils eurent fait quelques pas.
— Eh bien ! Leclerc qui ne s'est associé avec votre mari que pour s'approcher de vous, Leclerc, ce millionnaire lyonnais assez épris pour jeter quinze cent mille francs dans la balance de la vie passionnelle, a mis cette clause en son traité : si M. Capimont veut déchirer Tacte de société, il doit rembourser à trois mois. Or, il avait hier déjà annoncé son dessein de sortir de la maison, et d'en sortir à cause de moi; car vous avez en lui un vaniteux qui se console en compromettant de ne posséder pas. Ironie ! La suspicion qui pèse sur vous, à son profit, lui rapporte trente pour cent, puisque votre mari fait de bonnes affaires.
— Je ne comprends pas, — fit Istar; — si le remboursement immédiat ne peut avoir heu qu'à la volonté de mon mari...
— Votre mari vous aime ; le jour où il découvrirait,— et ce dessillement n'est pas difficile, — le dessein
de Leclerc, son tempérament sanguin éclatera ; il ' cessera d'être commerçant, il sera amoureux et fou. A sa colère, à ses reproches, Leclerc dira partout :
« Ce Capimont ! je me méfiais de son caractère endiablé ; je n'avais mis qu'une clause contre son tempérament: je n'ai prévu que le cas où il m'enverrait promener ; il m'y envoie : qu'il paye : Je ne peux subir l'insulte d'un pareil fou ! » Payer c'est la ruine : plus de luxe pour vous : Capimont insupportable et nulle dot à Berthe,
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• — Quelle horrible trame I
— Elle sort de Fordinaire, basée sur la psychologie, non sur la chicane. Leclerc a vu plus profond qu'un Gobseck, y. a vu en Rodin. J'aurai la femme ou je passerai pour l'avoir : le jour où la femme s'apercevra qu'on me croit heureux, elle voudra me repousser ; quelques lettres anonymes à un homme violent, ii ne peut une minute déplus avoir d'intérêt commun avec le larron de son honneur, et se ruine lui-même dans l'élan indigné de séparer nos fortunes.
— Horrible !
— Ce n'est pas tout, ma pauvre sœur. La ruine de Capimont, c'est l'acte public que Leclerc entretenait le luxe des Gloriettes : et comment n'y pas croire, puisque dès qu'il sort de votre maison elle croule.
« Si vous n'étiez pas en cause, il faudrait admirer cet homme qui a tout prévu : il n'a pu faire écouter une parole d'amour, mais on croit que vous lui appartenez ; le jour où vous voulez rompre l'intimité, il prend une attitude qui le sacre amant éconduit. Il faut un an ou deux de dissimulation pour sortir de ce guêpier : que Capimont prépare son remboursement et n'éclate que la somme prête.
« Pour vous, d'affreux moments et inévitables se présenteront. Jusqu'ici, vous museliez cette bête-là par un mot que Thomme épris accepte « Personne ». Aujourd'hui, il entendra « pas vous » et ce mot là, nai ne le subit. Vous arrêteriez plutôt ce courant que de faire croire à Leclerc que vous n'avez pas reçu
20.
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mes baisers, et rhumanité, à part un millier d'exceptionnels, pense comme Leclerc. M^^^ Valentin, la meilleure des Lyonnaises a dit pour votre défense: ceci : « Je ne crois pas qu'elle se soit complètement donnée, car je n'en vois pas possibilité de circonstance. »
Ainsi tout ce que Lyon vous accorde encore de vertu, c'est celle-là qu'on ne peutperdre sans verrous,
La noble femme regardait couler le fleuve.
D'un mouvement subit elle ouvrit son corsage. Sa main fiévreuse fouilla Fentre d'eux de ses seins, et présenta la clef d'or à Nergal.
— Mon frère, la moindre parole me jetterait hors de moi-même, et je ne pourrais pas rentrer au fumoir. Ne m'approchez pas je tomberais dans vos bras; ne me regardez pas, je fondrais en larmes : pas d'adieu. Mais la foudre peut éclater sur ma fille et sur moi et réduire mon honneur et les Gloriettes en poudre, je vois clair mon devoir désormais.
Elle mit la clef d'or aux mains de son frère :
— A personne !
Elle s'enfuit, après cela, pour échapper à l'émotion où elle défaillait : Nergal, effaré et douloureux, la vit chanceler, puis se raffermir et la porte d'entrée se referma sur la dolente.
L'écrivain s'épouvanta : il prévit que cette femma avait épuisé avant sa venue toute la résignation dont elle était capable.
Istar
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Au fumoir, Capimont et Leclerc causaient, Istar s'était retirée sur son divan, dans Fombre;
Nergal, trop oppressé pour parler, vit avec une lucidité maladive, le dénouement du drame desGloriettes : Istar morte, Capimont mort, Leclerc mort, il vit les trois cadavres à ses pieds; et presque halluciné, il n'apercevait pas les signes d'approcher que lui faisait Istar.
Elle rappela.
— M. Nergal, venez que \e vous parle. Et à voix basse :
— Demain matin venez, entrez par la serre. Votre train ne part qu'à dix heures, et à neuf heures mon mari est déjà en ville.
Il acquiesça sans remarquer l'œil de Capimont, inopinément soupçonneux et surveillant tous les signes d'appel et le chuchotement de sa femme.
La Juive ne cédait pas seulement au désir de le revoir une dernière fois, elle ne se sentait pas la force d'entendre son adieu : et, terrifiée à la sensation qu'elle pourrait éclater en sanglots devant Capimont, elle s'était résolue à cette invite imprudente.
Nergal prétexta de la fatigue pour se retirer pres-^ que aussitôt : il souffrait intolérablement de se prévoir l'ananké de cette maison, impuissant à rompre le courant de mort qui sortait de lui et enveloppai d'anneaux gordiens la femme aimée avec le mari e le traître.
Il dit un simple adieu à Istar.
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— Je suis migrainée, M. Nerga.1^ excusez— moi de ne pas me lever pour vous serrer la main; tous mes vœux vous accompagnent.
Capimont reconduisit Técrivain jusqu'au perron. Sombre, il semblait avoir une question sur les lèvres et après la poignée de main le rappela.
— Monsieur Nergal. . .
— Seigneur Capimont, — dit le jeune homme.
— Rien ! Je croyais que vous aviez oublié votre styck. Bon voyage
Nergal, ce soir, ne fit aucune attention aux faux dormeurs des bancs du quai, il dévala d'un pas lugubre et traîné, zigzaguant en homme ivre, à l'état assommé.
Pour la dernière fois il chemmait ce cher chemin nocturne : et le penseur se terrifia devant la brièveté des moments lyriques, étonné que l'homme ne se précipite pas sur le bonheur lorsqu'il est présent pour s'en gorger à la manière dont un animal s'approvisionne d'eau.
On a besoin d'un lest de joie à dépenser aux morosités noires : à l'inverse de la seiche qui, poursuivie, jette de l'encre, le psychologue doit réserver du souvenir rose ou rouge pour en teinter les funèbres moments.
Il compta les soirées des Gloriettes et admira la rencontre du nombre et de l'idée : dix-sept. Combien de centaines de jours s'écouleraient encore avant qu'il fût heureux dix-sept soirées de suite? Il se reprocha
Istar
357
ce mouvement d'avidité; il croyait trop au pressentiment corroboré de gnose, pour espérer une nouvelle intimité avec Istar : et l'amant eut un peu de honte à concevoir, dans le feu même de son amour, de possibles joies avec d'autres êtres quand le plus beau deî ceux rencontrés allait mourir ae Favoir aimé.
X. X ï î l'ame collective
Lorsque beaucoup d'individus sentent vivement et à l'unisson, un phénomène a lieu que la science officielle ignorera longtemps, la formation d'un species animique, c'est-à-dire que l'émanation de ces volontés se condense jusqu'à former une coagulation qui est force et offensive. Or, le Verbe individuel, si puissant qu'il soit, ne peut pas lors qu'il est passionnel, tenir contre un Verbe collectif.
Le plus grand politique serait paralysé par le species de malhonnêteté et de bêtise que dégage la Chambre des Députés; Léon XIII est impotentépar le species du Vatican, c'est-à-dire par le miroir réfractant des simonies et des assermentements.
Pour ceux qui connaissent la notion du peresprit, on peut dire que toute communion d'amour ou de haine, juste ou injustç, engendre un peresprit synthéthique des autres : On dit d'un projet, qu'il prend
Istar
35S
corps, on devrait dire qu'il se spécialise, c'est-à-dir^ qu'il se condense en effets proximes.
Nergal ne pouvait pas lutter contre Lyon : invulnérable par lui-même, il serait toujours frappé sur Istar; la suspicion vagvje du mari lui parut un effet de Fatmosphère morale, chargée de haine contre lui. ^ Chassé, il Tétait, à ne pas pouvoir s'y méprendre.
L'opinion l'excluait des Gloriettes, aussi nettement qu'un podestat, le faisant conduire à la frontière par les gendarmes. Mais, si rien ne calmait sa rancœur d'abandonner Istar; sa conscience de ce que peut le roman, réconfortait son orgueil
Il s'élut grand inquisiteur auprès de la province et se jura de consacrer son art à une pilorisation de ce ramas d'idiots et de scélérats que deviennent les hommes stagnants face à face.
La Bonne Renommée de Dame Province et surtout celle de sa vie natale, fut morte dès cet instant. Les Lyonnais s'ils avaient lu dans son âme et dans l'avenir, ils eussent fait amende honorable, corde au cou : Le lion de leurs armes allait être diffamé de gueules.
xxni
I.E BAPTÊME
L'écrivain ne dormit pas. Son imagination prodigieuse il rappliqua à faire des plans de salut et chaque fois il se heurtait à l'âme lassée d'Istar.
Seule la présence de son frère eût donné à cette emme la force d'une lutte de dissimulation et cette présence c'était le désastre certain.
Avertir Capimont autant courir la malechance de son tempérament sanguin, d'homme à conscience militaire sans souplesse qui longtemps aveugle et sourd ne saurait pas fermer les yeux et les oreilles un moment de plus, par habileté. Tuer Leclerc? D'abord Nergal, incertain de le tuer, n'acceptait pas cette. opinion que quiconque vous offense est assez gentilhomme : il n'eût admis le champ clos qu'avec un pair. Puis, quelle que fût l'issue du duel, c'était un scandale retentissant et une nouvelle éclaboussure de calomnie sur Istar et cette fois caillotée de sang.
Un seul parti restait, agir sur l'âme de l'amouIstar
reuse assez fortement pour qu'elle se tînt ferme tout le temps du péril.
Dès huit heures du matin Nergal se faisait voiturer vers le cours d'Herbouville et descendant cinquante mètres avant les Gloriettes, il avisait une petite auberge propre aux rouliers et aux canuts, et s'installant derrière le rideau rouge fané il attendit que M. Capimont passât.
M. Capimont ne passait pas encore à neuf heures moins le quart. Sans s'expliquer sa persistance, à lui-même, Técrivain eût voulu êlre certain de l'absence du soirier. Certes, aux termes de leur intimité un dernier adieu n'était pas suspect; mais le Capimont qui lavait reconduit la veille, au souvenir, ne ressemblait pas au Capimont ordinaire, si ouvertement amical.
L'heure dite par Istar approchait, il se leva appréhensivement : allait-il sonner aux Gloriettes à cette heure matinale ou entrer dans la serre par le terreplein?
Comme d'habitude la grille était ouverte, il s'aivança.
Au seuil de la terrasse Istar toute en blanc attendait : le soleil levant caressait de rayons pâles les stigmates d'une insomnie souffrante.
A la rencontre de leurs regards jaillit une même ! pensée : « Nous nous voyons pour la dernière fois. »
Quand les yeux se sont dits une parole si funèbre, jil n'y a plus qua pleurer et à s'étreindre, et ils ne
ISTAR 21
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Istar
pouvaient ni l'un ni l'autre sans démentir leur serment.
— Capimont est-il sorti?
— Est-ce l'heure de penser à lui?
— N'êtes-vous pas liés si étroitement que le carreau qui sur lui tombe, ne vous blesse?
— Je ne suis liée que dans ma liberté; mon corps est délié .et ma seule blessure c'est votre départ.
— O ma sœur! — supplia l'Œloliite, — vous n'avez donc plus le courage du devoir?
— Je n'ai plus que le courage de l'inertie; je ne vous embrasse pas, je ne vous suis pas et je ne me tue pas : qu'on ne m'en demande pas plus.
— Ce que vous ne feriez plus pour vous-même, le feriez-vous pour moi?
— Vous, vous êtes la vie, la lumière et la loi; vous, vous êtes mon seigneur, Nergal.
— Eh bien! obéis donc, — s'écria-t-il, — puisque je suis le seul mobile qui te puisse mouvoir, ]e te demande, Istar, de ne pas me bourreler de ton malheur; je veux que tu luttes, que tu milites, que tu triomphes, pour m'ôter de peine.
— Je m'efforcerai, mon frère, mais je ne promets pas.
Et lui prenant le bras d'une main crispée :
— Evoque un aveugle qui au bout de vingt ans de cécité aperçoit le jour, c'est-à-dire la joie, tous les épanouissements de l'être; quand la nuit revient
Istar
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dans sonorbitre crois-tu que réblouissement ne reste pas comme un désir désolé et furieux...
«Avant vous, Nergal, résignée et parée, je vivais mon dam, ne croyant pas qu'il y eût d'autre possible. Vous m'apparaissez; à vos accents je sens naître et se développer en moi une nouvelle Istar; madame Capimont dormait, pourquoi avez- vous éveillé la sœur de Nergal? Car la vie d'autour de moi c'est le sommeil avec de la médisance ou de la mauvaise prière marmottée : on se résigne quand on ignore ou qu'on -espère. Je sais que le bonheur existe et à quarante ans une femme n'espère plus.
— Istar!
— Quoi, voulez-vous que je nourrisse l'atroce pensée que M. Capimont peut mourir bientôt, et que je paye son loyal amour en tablant mon rêve sur sa fin? J'ai quarante ans, vous dis-je, quarante ans d'infortune; si la destinée me souriait, je manquerais à ma destinée. Songez donc, dans dix ans, je suis une femme impossible.
Elle interrompit d'un geste résolu l'exclamation du romancier.
— Employons mieux le moment qui nous reste; je me sens un peu de force, j'ai prié..* la Vierge... cette nuit et elle m'a exaucée puisque je ne défaille pas.
— Je suis exaucé aussi puisque vous voilà dévote à Marie.
— Vous êtes plus exaucé encore que vous ne
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Istar
croyez, Nergal, mais la cathécumène parlera la dernière. Écoutez la femme : je renonce au bonheur, il serait coupable, mais je veux la gloire si douloureuse qu'elle soit. Sainte-Sebaste sera faite d'après moi et nie sera dédiée; je veux une immortalité sur notre rencontre et je me permets de le vouloir parce que cela ne dérange rien de votre destinée. Maintenant je ne vais plus vivre que par vous; il faut que vous m'écriviez, mais de telle sorte que si M. Capimont en violait le secret il n'y vît autre chose que la vérité.
« Nous sommes frère et sœur et ne manifesterons jamais d'autre sentiment; mais au fond, au très fond...
— Nous sommes incestes, — dit Nergal.
— Las, oui! Vous partez et un peu de jalousie se mêle à ma douleur.
— Nulle autre n'aura de moi ce que vous avez. Voilà la parole attendue : je serais folle de demander à vos sens la viduité, à votre cœur même le renoncement aux tendresses. Vous êtes exposé à Tamour plus qu'un autre et peut-être vos péchés à vous sont-ils des matériaux de l'œuvre. Je ne veux que le frère, mais vous ne direz jamais sœur à une autre fenîme : vous m'avez accordé toutes mes demandes, j'écoute les vôtres.
— Une seule : la patience nécessaire à ce que Capimont sorte des griffes de Leclerc.
— Toujours Capimont! étrange sollicitude.
— Ne raillez pas, Istar, nous avons pris le part
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héroïque du devoir, faisons-le entier. Or, comme épouse et comme mère vous devez parer à la ruine de la maison.
— Nergal, un vent de mort a passé sur moi qui ne me laissera pas le temps de cet effort si j'en ai le courage. Je suis condamnée, et le bienheureux trépas qui me délivrera s'approche.
— Ce sont de folles pensées, chassez-les. J'ai besoin, égoïstement, de sentir perpétuellement sur moi l'émanation de votre doux cœur.
— Nergal, je désespère de la vie.
— Espère donc dans la mort, ô ma sœur! Tu ignores que les parfaits amants peuvent f 'attirer et se suivre.
■ — Merci de l'avoir dit; demain vous ne le penserez pas, Nergal, et vous qui me rappelez le devoir quand la douleur me le cache, laissez-moi aussi vous en parler, il y a des souftrances que le prêtre ne console pas, il y a des âmes qui n'ont pas assez d'ailes pour aller à Dieu; elles sont nobles pourtant. Votre rôle n'est-il pas celui du consolateur chimérique, du citharéen qui endort les immortelles dolences? Nergal, vous êtes prêtre selon l'idéal. Ne vous donnez à personne : l'œuvre de charité passe l'œuvre d'amour. Ne faites pas d'heureuse, mais bercez beaucoup de malheurs, et je me repens et me rétracte. Ayez des sœurs, ô révérend d'amour. »
A mesure que l'entretien avançait, la Juive quit366
Istar
tait les préoccupations de sa souffrance et voyait à horizon d'héroïne.
— Je crois aussi, à cette mission de Vart miséricordieux et de Tartiste apitoyé, mais je ne pleurerais jamais que sur les miens : je n'ai de cœur que pour ma race, et toute ma race, c'est vous,
«Espérez dans la mort, Istar; ceux qui gardent leur amour toute la vie, le garderont pendant l'éter nité. L'heure n'est pas de vous citer des textes ni de déduire des preuves : croyez seulement à la solennité de l'instant qui ne me permettrait pas de mentir même pour vous consoler et à ma science qui ne se trompe pas. Ceux qui s'aimeront toute la terrestrité seront accouplés pendant les siècles des siècles.
■ — Vous m'affirmez cela comme un poète.
— Comme un savant.
— Si je pouvais le croire... Et dans cette hypothèse que devient M. Capimont?
■ — Ce que devient dans les opéras-comiques le fermier qui, par besoin d'intrigue, a été un moment le mari d'une reine et retourne à sa ferme et à une fermière.
Istar tressaillit.
— N'avez-vous pas entendu du bruit vers le boudoir?
— Non, — fit NergaL
— Mon frère, l'heure s'avance et ma force diminue, venez me baptiser.
Jstar
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L'écrivain ne put réprimer un étonnement.
— Est-ce que vous allez me renvoyer à un curé ?
— Non, Istar, je suis sacerdote.
— Ah! une chose qui m'a troublée; les enfants morts sans baptême ne verront jamais Dieu et n'entreront jamais au ciel... car j'ai lu de pieux livres.
— Cette parole est un blasphème.
— Est-il juste que Torquemada avec un acte de contrition soit au niveau d'un Bouddha par exemple?
— Non, Istar, ce sont là des âneries écrites par des âniers pour leurs bêtes : les plus grands chrétiens, les piliers du paradis, les élus incomparables, ce sont ceux qui ont été les précurseurs du Messie, Zoroastre ou Bouddha. »
Certes, qui eût rapporté de pareils propos au moment de l'adieu, aurait étonné, et ils se cramponnaient à tout froidissement qui pût les sauver d'un éclat de tendresse et de désespoir.
Istar l'amena à l'extrémité de la serre où étaient une coupe d'eau, une coupe de sel et un coussin de satin blanc.
— Mon frère, quand vous aurez fini la cérémonie de mon baptême, vous partirez sans un mot.
Nergal baissa tristement la tête. Elle se mit à genoux.
L'Œlohite commença d'une voix mal assurée :
— Fille des dieux, démone, tu veux croire! que la foi te vaille l'amour éternel ! Commence donc, dès cette heure, l'obéissance à la volonté divine : Aime
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Istar
Dieu de tout ton grand cœur et pardonne au prochain son infirmité.
Il souffla par trois fois sur le front d'Istar.
— Que mon souffle disperse les courants d'ombre et de désharmonie afinj:jue le Saint-Esprit te console.
Il fit du pouce le signe de la croix sur le front et sur le cœur de la Juive.
— Reçois le signe rédempteur sur ton intelligence et sur ton âme, et te considère comme un tabernacle puisque tu contiens une parcelle émanée de FAbsolu.
Dieu tout -puissant et éternel, père de Jésus, abaissez vos grâces sur cette Œlohite : que son cœur s'illumine; qu'elle se délie des terrestrités ; qu'elle entre dans vos desseins secrets.
Sa main trembla quand il mit du sel sur la lèvre de la Juive.
— Reçois le sel delà sagesse, symbole de l'incorruptibilité de ton essence; je t'exorcise, force aveugle, . force errante, émanation de Terreur et du péché, au nom de celui qui marcha sur les flots incohérents. C'est pourquoi, larves, vous obéirez à Dieu en vous retirant.
Il prit de la salive de sa bouche avec son doigt et mouilla les oreilles et les mains de la Bien- Aimée.
— Ephpheta !
Il trempa ses doigts dans la coupe et les secoua trois fois.
Istar
— Ego te baptizo in nomine Patris et Filii et Spiritiis sancti.
Au giron catholique et romain tu porteras le nom du Précurseur dont c'est la fête, et tu t'appelleras Jehanine devant la communion des Saintes.
— Amen! murmura Istar, — et sans lever les yeux !
— Va-t-en, Nergal^ mon adoréj^ va-t-en.
Et Nergal, comme un fou ou comme un voleur, s'élança hors de la serre.
21.
LIVRE III
L'ESSEVLÉE
Il partit, le révélateur de la vie, le radiant de la lumière, LUI, visibilité de Dieu.
Elle ne resta pas, son âme s'envola de son corps : et parcequ'elle avait vu le bonheur, on ^ ne vif plus que son pâle fantôme i qui erra encore un temps plaintif et disparaissant,
La Queste du Graal.
j. p.
L'ESSEVLÉE
tu MENSONGi: DE M, CAPVMONT
— Tu l'aimes !
Tandis que Nergal, crispé et ravalant ses larmes, se jetait dans un fiacre sur le cours d'Herbouville, harassé du poids de son désespoir, Istar avait marché jusqu'au boudoir comme un automate et s'était jetée à plat ventre sur le divan, étouffant ses sanglots, mordant les étoffes. Râlante, suffoquée, toute parcourue de tressants convulsifs, elle pleura longtemps sans voir Capimont, effroyable de rage souffrante, qui contemplait ce désespoir adultère. Elle n'entendit pas même cette interpellation, terrible nour toute autre.
Il dut la répéter et d'une voix forte. Elle tressaillit et ne répondit pas.
— Avoue donc que tu l'aimes.
Alors, au milieu de ses hoquets^ la Juive souffla un
374
Istar
« oui » si net que Capimont crut sentir le cinglement d'une cravache sur le front.
Un moment stupide, il saisit, avec sa force d'athlète décuplée par la colère, une table chargée de statuettes précieuses et la jeta contre l'harmonium : à ce fracas épouvantable, Istar, toujours à plat ventre, ne leva pas même la tête.
— Istar, — cria-t-il, — * je ne veux pas avoir en tendu; je t'interroge encore tu l'aimes?
— Oui, — gronda-t-elle sourdement, les dents lacérant la soie.
Gapimont se violaçait : il eût fait pitié à une indifférente; la menaçante apoplexie • gonflait les veines de son front.
— Misérable! — cria-t-il, et il courut au divan et ses mains formidables se levèrent sur ce dos de femme; Tinstant d'un éclair il conçut de l'étrangler même, sans plus de forme ; la nuque tendue sollicitait ses gros doigts violents. Au lieu de la brutalité qu'Istar attendait, ce fut un jaillissement de larmes, et le sanglot en cette forte poitrine résonnait d'une eflfrayante sonorité : en un désespoir de Polyphème de ce pathétique spécial qui rend si touchants les pleurs d'Alcide.
La Juive avait dit vrai à Nergal, elle était lasse de vivre, et sans force pour les positivités du devoir ; Capimont eût pu la tuer sans qu'elle se dérobât; que lui importait l'existence; elle n'aimait pas même sa fille. En renonçant à Nergal elle avait épuisé sa
Istar
373
Ivertu^ et une indifférence cruelle s'était accroupie dans son âme, au lieu de la bonté initiale et de la compativité n^aladive qui faisait évanouir la filleule du rabbin Isdubar, devant un spectacle de souffrance.
— Me croyez-vous coupable? — demanda-t-elle jenfin d'une voix morte où la femme se désintéresjsait de Testime de l'époux.
— Non, — balbutia-t-il, — j'ai entendu vos adieux, |tous vos adieux : Je sais qu'il ne t'a pas prise! et cependant il t'a emportée.
Ge n'est plus que l'enveloppe d'Istar qui est devant jmoi, l'âjae a suivi ce Nergal!
« Voleur ! voleur ! voleur ! — cria-t-il en tendant ses poings dans l'air.
— Il ne vous a rien pris.
— Il m'a pris ton âme.
— Il a pris l'âme, mais l'âme, vous ne l'aviez pas.
— Je n'avais pas ton âme, Istar; Ah ! ne verse pas ice vinaigre sur ma blessure, laisse-moi croire que i jusqu'à l'arrivée de ce maudit tu m'as aimé
— Qu'entendez- vous par aimer, mon ami? Accomiplir son devoir, vis-à-vis d'un compagnon d'exisitence, dans la mesure de ses forces, cela était entre 'nous, cela sera toujours : ou bien se sentir comIprise, exhaussée, heureuse, lui seul m'a fait vivre, je 'dormais avant lui, je suis morte maintenant.
— Quel atroce courage les femmes ont-elles de ivous retourner ainsi le- couteau dans la plaie?
— Quand on a soi-même le cœur tordu, on ne
37^
Istar
saurait compatir ; ma douleur fait un tel bruit en moi que je n'entends pas la vôtre. La colère revint à Capimont.
— Suis-je lâche ou fou d'écouter ma femme pleurer un homme : car vous m'appartenez de par la loi.
Ici, Tesprit que Nergal lui avait soufflé en leurs conversations la dressa.
— La loi! vous osez me parler de loi. Laquelle? celle de la fourmilière française, celle des vertus bourgeoises? La loi n'existe que pour les niais ou les habiles ! Pour moi, il y a la norme divine, celle qui m'intèrdit de me donner à TAimé quand j'appartiens à un autre, mais iqui condamne cet autre lorsqu'il a menti pour me posséder.
— Je t'ai menti, Istar?
— Impudemment! Quand vous avez demandé ma main, je vous ai tendu mon collier à lire.
— Eh bien! j'ai lu : « J'appartiens à celui qui me donnera son nom, sa fortune et sa vie, à moi sans nom et sans fortune. »
— Menteur! vous savez donc l'hébreu, un hébreu
à part, qui ne s'enseigne pas, l'hébreu des initiés
Ecoutez, écoutez votre condamnation.
Elle courut au bureau d'ébène, en tira le feuillet écrit par Nergal, et, fatidique, saccadant les mots :
— Je suis la Kether^ Vadmirable Tipheret en Malchut,
Gehurah me garde; point d'autre Netsah que Hod devant moi; nul autre Hod que lesod; Cochmachme
Istar
377
destine à la suprême Chesed de Binah, Ischtar Sara de Sour, Moi.
— Je ne comprends pas, — dit Capimont anxieux ; — le jésuite qui m'a fait vous dire ce que j'ai dit, était très savant et affirmatif, que j'avais le droit de l'à peu près, mon but n'étant pas la séduction, mais bien le légitime mariage. Au reste ce que vous m'avez lu est incompréhensible et signifie peut-être ma version.
Istar psalmodia alors la formule littéraire : « Je suis la Couronne : car je suis la Beauté des Formes.
« La Hiérarchie me défend; on ne Triomphera de moi que par l'Esprit.
< Je n'obéirai qu'au Mage du suprême Arcane.
« La Sagesse éternelle me destine à Consoler le Génie.
« Istar, reine céleste, moi. »
— Maudit soit ce Nergal ! Istar rit convulsivement.
— Maudit le savant qui, interrogé, répond ! Maudit l'antiquaire qui sait les symboles! maudit le loyal qui parle justement,... et béni, n'est-ce pas, béni l'ignorant qui se pare d'un faux savoir ; béni le com-| merçant qui trompe une enfant, béni l'amoureux qui^ base son bonheur sur une imposture.
« Capimont, je reste votre femme pour ma gloire,! pour l'idéalité de ma vie; mais devant Dieu, un divorce est consommé, il y a eu erreur sur la perIstar
sonne. Vous n'êtes pas de ma race, ni de mon rang.
— Oui, — s'écria Capimont, — j'ai entendu l'insolent propos : je suis le fermier qui fait l'intérim d'un roi; le cocher Osipp des Danicheff....,
Le souvenir de ce drame qu'une troupe de Paris avait joué au théâtre des Célestins, un an auparavant, le mit hors de lui.
— Ah! Iv^anowna, nous verrons si ce soir l'Osipp que je suis
~ Ni ce soir, ni jamais!
— Jamais, — s'écria Capimont, ~ je te tuerais plutôt.
' — Tuez-moi si cela vous plaît ; proprement, d'un coup bien frappé, que je ne grimace pas, et vous réaliserez mon unique vœu : la délivrance d'une vie sans espoir. J'ai trop de vertu pour être adultère et heureuse^, je n'ai pas assez de vertu pour être épouse et résignée. L'Amour est impossible, et le Devoir, je ne sais plus si j'y crois.
— Notre fille, Istar, songe à notre...
— Votre enfant, fut-elle aussi la mienne, me hait, du reste... Ecoutez, Capimont, je ne suis plus votre femme que devant le monde; mais devant Dieu je reste votre compagne, et si je n'ai pas la tendresse de la mère aimée, j'en garde cependant les prudentes préoccupations. Voulez-vous m'écouter et m'obéir sans me torturer de questions : il faut habilement rembourser Leclerc.
— Rembourser Leclerc? Mais j y songe, j'ai entendu
Istar
379
Nergal vous inviter à la patience envers lui. Quelle nouvelle horreur vais-je découvrir?
— Il n'y a point d'horreur, mon ami : il y a ce qu'il a toujours eu, une cour vague, tellement vague que je ne m'en apercevais pas ; l'opinion s'en aperçoit, m'a dit Nergal, et puis ce que je supportais jadis m'exaspère maintenant. Je ne veux plus que l'on' me regarde même tendrement; je deviens nonne de ce jour; remboursez Leclerc. Sa mine d'ibis sentimental, ses cadeaux envahissants m'obsèdent..
— Je peux l'éloigner des Gloriettes sans Tôter de mon commerce.
— Non pas, Capimont, ni au bureau ni ici, plus de Leclerc.
— Vous ordonnez au moment même où vous vous reprenez, c'est audacieux, madame, ou bien vous me méprisez étrangement.
Elle alla à lui et lui prit la main.
— Non, Capimont, je ne vous méprise pas : je vous estime et je vous plains. Que n'avez-vous rencontré la femme qu'il vous fallait ?
— Je n'aurais pas aimé la femme que vous désignez ; j'ai aimé en vous l'être supérieur à moi. N'estce pas noble de vouloir s'élever?
— En tout, c'est téméraire; en amour c'est insensé. Là, mon ami, il faut se choisir égaux.
— Je vous suis donc bien inférieur, Istar
— La bonne foi de votre question suffit, hélas ! à le montrer ! Comme père, comme frère, comme ami.
38o
Istar
sous tous les rapports, vous êtes incomparablement loyal, généreux, attentif et tendre ; mais l'amour demande moins de qualités et plus de charmes, l'amour enivre, l'amour entraîne...
— Qu'a-t-il donc de si enivrant, ce Nergal, par quoi vous entraîne-t-il ?
— Vous ne voulez pas entendre son éloge de mes lèvres.
— Si fait, je vous supplie de m'expliquer ce qui vous prend en lui.
— Eh bien ! il est beau, il est bon, il est immortel !
— Beau? il ressemble à un Antony attardé. Bon ? il sème le malheur où il passe. Immortel? quel bonheur cela vous donne-t-il que, dans un siècle, ce monsieur soit lu par un autre monsieur?
— Vous le voyez, nous ne nous comprenons pas.
— Non certes, votre ridicule cérémonie du baptême, que j'eusse étrangem.ent mterrompue, si une fatale curiosité ne m'eût maintenu pour attendre le moment de vous tuer tous les deux.
— Tuer Nergal? — s'écria Istar, — Y pensiez-vous ?
— Oui, j'y ai pensé.
— Un semblable génie ! Capimont ricana.
— Un homme me prend ma femme, c'est-à-dire éteint mon soleil, piétine ma vie, et je respecterais en cet homme je ne sais quelle aptitude à arranger les mots. Par Dieu ! il eût été le Dante qu'au premier baiser je l'étranglais.
Istar
3B1
— Plus nous parlons, plus il éclate, combien nous sommes peu faits l'un pour l'autre.
— Ah ! vous êtes ensorcelée, Istar, ce n'est plus vous : en vingt jours, il vous a changée et gâtée toute.
— Il m'a changée, mais élevée.
— Il vous a fait oublier ^ devoir d'une femme
— Il m'a rappelé le devoir d'une reine.
— Femme ou reine, on appartient à son 'mari.
— Quand il est roi.
— Vous êtes folle, folle, folle à enfermer.
~ Je suis seulement fière et revenue à ma dignité.
— Formulez-moi cette dignité ?
— Ne plus subir les actes d'amour, quand on aime... un autre.
— Vous m'avez accepté pour époux.
— J'ai accepté le liseur du collier, vous n'avez pas lu, je vous refuse maintenant.
— Istar, je ferai quelque malheur.
— Vous employez un mot qui n'a pas de sens : il n'y a plus que de l'indifférent pour une femme qui aime et n'aura jamais l'homme aimé.
— Que veux-tu que je devienne, dis?
— Mon. ami, mon compagnon : la fatalité nous accouple au même joug, nous le porterons ensemble jusqu'au bout.
Après un long silence :
— L'heure passe de vos affaires, Capimont; j'ai besoin de solitude, et s'il est possible de sommeil.
Elle passa devant lui, calme lugubrement.
LA REQUETE IDE M. LECLERC<
Quelques heures après la scène décisive entre Istar et son mari, M. Leclerc se présenta aux Gloriettes, la boutonnière fleurie, et toute l'allure animée de ce je ne sais quoi qu'on appelle Tair conquérant.
La Juive, brisée d'émotion, était au bain, et Leclerc jdut attendre un grand moment dans le fumoir; il I s'aperçut de l'absence de nombreuses statuettes, celles brisées le matin même et ne l'expliqua pas.
Elle vint en peignoir flottant à manches ouvertes qui laissaient voir ses beaux bras, et tomba sur le divan avec un tel mouvement d'inertie qu'un subtil aurait vu sitôt un être que la Vita nuova récitée n'intéresserait plus.
Il jabota longtemps, fit le spirituel et ne reçut pour réponses que des exclamations vagues et approbatives. |Enfin la fatigue l'arrêtant, Istar, que sa voix monotone berçait, le regardaîquand il ne parla pias.
— C'est le départ de Nergal qui vous rend si rêIstar
>83
veuse, Istar? Avouez qu'il vous a fort impressionnée. Oh! je le comprends, jeune, beau, célèbre, j'ai vu en lui, un moment, un rival redoutable.
— Vous avez vu un rival, monsieur Leclerc ?
— Ne me dites donc pas monsieur. Oui j'ai cru que vous l'aimiez et....
— Et...
— Et j'étais jaloux.
— C'est un droit que je ne vous ai pas donné.
— Vous me l'avez laissé prendre.
— Cessons ce discours, Leclerc, vous aller devenir sot, et vous savez nos conventions : ne jamais me parler d'amour ou ne jamais venir aux Gloriettes.
- Allons ! c'était bon ce programme avant Nërgal, mais depuis...
— Eh bien ! depuis ?
— Ne vous fâchez pas! Je vous comprends, je vous excuse !
— Vous m'excusez !
— Mon Dieu, oui! on n'a pas tous les jours un oiseau bleu ; vous vous êtes offert du paon revestu et cela donne quelque espoir à l'humble geai.
— Leclerc, arrêtez-vous; je vous fais la miséricorde de n'avoir pas entendu.
— Entre nous, Istar, à quoi sert cette hypocrisie. Il vous aimait, vous l'aimiez, quoi de plus simple ; et du reste, il fallait lui pour civiliser une vertu aussi sauvage que la vôtre : grâce à cette faute heureuse, j'ai espoir qu'un jour heureux» luira pour moi*
Istar
— Bref, Leclerc, vous me dites en français que Nergal a été^mon amant et que, par suite, vous espérez le devenir et mériter de moi le prix de persévérance. Vous êtes un goujat de faire une sommation aussi grossière et un imbécile de croire à une faute auss vaine qu'eût été celle-là. Après vingt ans de mariage, est-ce qu'une honnête femme tombe ainsi aux bras d'un passant ? Et où et comment ma déchéance eûtelle été possible, vous savez que jamais une porte n'est fermée ici. Si je prends la peine de ce détail, c'est que je vois votre habileté : en vous donnant l'air d'être persuadé que je me suis donnée à Nergal, vous éloignez d'un coup une honnêteté que vous respectiez jadis.
Eh bien ! mon pauvre Leclerc, Istar est toujours l'impeccable Istar, et il faut vous résigner à nouveau et surtout ne plus compter sur ma présente mansuétude, attribuable à l'hébétude d'une mauvaise nuit ; je suis si fatiguée que je ne peux pas m'indigner.
— Ma chère Istar, vos nerfs sont malades, je renvoie ma requête à un plus favorable moment : mais une question?
Pourquoi m'avoir rappelé, au partir même de Nergal, n'était-ce pas me faire espérer sa succession ou bien, serait-ce pas lui qui vous aurait conseillé en habile homme de ne pas vous brouiller avec moi maintenant? On ignore à peu près que j'étais ici hier soir, et le calcul pourrait être déjoué-..
Istar ne répondit pas : sa dolence lui servit à dissimuler.
— Je n'ai pas le goût de répliquer, continuez, si cela vous amuse, j'ai l'oreille si distraite qu'elle sera patiente.
Avec un absolu dédain du soupirant, elle s'étendit entièrement sur le divan et ferma à demi les yeux.
Elle était belle ainsi ; le souple peignoir plaquait plus qu'elle n'en avait conscience à ses formes nobles et fines, l'œil de Leclerc par instants s'allumait de concupiscentes lueurs, il approcha un peu le tabouret où il était assis :
— Ne m'en veuillez pas, Istar, de quelques violences d'humeur, bien excusables de la part d'un homme que vous avez tant maltraité. La passion fait dire souvent plus qu'on ne pense... Non, je ne crois pas que vous vous soyiez donnée à Nergal et il m'est doux de ne pas le croire; malgré soi, on garde une religion pour l'être aimé. Je ne vous demande que de me laisser soupirer
— Et compromettre, — dit Istar.
— Ce mot n'est pas de vous ; et décidément Nergal vous a stylée.
Elle se tut, et brusquement :
— Leclerc, pensez-vous n'avoir pas assez des satisfactions de vanité; et que je vais subir vos importunités? Langoureux vous déplaisez plus encore qu'insolent.
Il avait la larme facile et pleura un peu.
22
Isiar
— Ne voudriez-vous pas me laisser reposer, Leclerc? Je me sens d'humeur qui ne vous vaudra rien de bon aujourd'hui, je vous jure.
— Pas avant de vous avoir embrassée, car lui, il vous a au moins embrassée.
Comme il s'approchait, s'emparant des mains repoussantes et hostiles de la Juive, un juron partit de la serre et Capimont furieux bondit sur son associé.
11 n'avait pas entendu les paroles, mais le geste lui avait fait voir rouge ; Istar put à peine s'élancet entre les deux hommes.
— Capimont, je vous supplie, point de violence — qu'il sorte.
— Misérable ! criait le mari.
— Des insultes, — dit Leclerc très pâle. — Remboursez-moi d'abord, monsieur.
Et il sortit pendant qulstar maintenait Capimont du regard et des mains.
— Le monstre, le rembourser!... En un jour, je perds ma femme adorée et ma fortune.
Et le malheureux sanglota.
— Non, Capimont, — dit la Juive apitoyée, — la femme n'est pas toute perdue ni la fortune : il vous reste une amie qui n'aime plus le luxe et puisque vous ne teniez à l'or que pour elle, elle ne s'y plaît plus.
Berthe entra, et resta sut* le seuil.
Puis, brusquement, elle jeta ses jeunes bras au cou de son père, et l'embrassant, elle se détourna vers Istar et d'une voix de colère:
Istar
387
— Père, je suis sûre que c'est ce M. Nergal qui te fait pleurer.
On ne lui répondit pas, elle reprit.
— C'est lui aussi qui fait partir si en colère M. Leclerc.
— Mon enfant, — dit la Juive, — M. Nergal est parti ce matin même.
— Il ne sera jamais parti; ça sentira lui toujours ici.
Tragique, Tentant éprouvait la haine de cet inconnu qui avait pris le cœur de sa mère ; et son instinct Tavertissait que la venue de l'OEloliite seule avait pu attirer tant de malheurs si successifs sur la maison.
Istar, glacée par l'attitude de Berthe, ne dit plus un mot à son mari ; tous les trois mornes, oppressés virent les ombres du soir entrer d^ns le boudoir ; ombres soulageantes car elles semblaient cacher la désharmonie irrémédiable de cette famille si calme un mois auparavant, désormais vouée à une progression de fatalité mauvaise sans salut ni espoir.
111
LE VEUVAGE DE MADAME ISTAB
Le jour de M'^'' Capimont tombait le surlendemain du départ de Nergal ; on y vint comme en partie; des dames se rencontrant : « Vous ne venez pas voir la tète qu'elle fait? »
Jamais tant de visiteuses ne sonnèrent aux Gloriettes : elles y allaient comme le Nîmois va voir un. taureau dévider les entrailles d'un cheval, comme les gouges vont à la Roquette et les femmes de chambre au musée Grévin; elles allaient voir souffrir et guetter sur un visage ce qui jaillit d'un cœur déchiré.
Les bonnes âmes en état de grâce, les dévotes impeccables, s'attardaient sur le cours d'Herbouville.
— Voyons ! que pourrait-on lui dire qui la pince, qui la cingle !
— Il faut qu elle expie.
— Et si elle se fâche ?
— Nous ne la recevrons plus.
— Oui.
Istar
389
Les bonnes âmes préparaient une brimade plus sauvage encore que celle des militaires.
On s'était aimé à Lyon ; les bonnes hyènes avaient senti cela et elles venaient, Erynnies édifiantes, purifier une âme tendre avec tout leur fiel.
Aussi les premières qui reçurent au visage ces mots du domestique :
« Madame est partie en voyage pour sa santé et ne reviendra qu'après son rétablissement. » Piaillèrent de rage. Dans une dévote de province il y a la moitié d'un inquisiteur, et la hyène vertueuse grogne quand on lui retire le cœur saignant qu'elle s'était promis de déchirer. Elles s'attroupèrent sur le cours d'Herbouville, arrêtant les survenantes en criant de dix pas :
— Madame est en voyage; madame ne reviendra que rétablie.
— Elle n'ose pas paraître devant nous, — s'écria ]Yjiae Poitevinière.
A la place Morand, ces dames étaient près de quarante ; elles rentraient dans Lyon en troupe manifestante.
Sur la place des Jacobins, la cohorte rencontra M""'' Ceuse, d'Anglas, de Grisolles, les intimes qui, venues les premières, s'étaient vu refuser la porte avec la même consigne.
— Elle se fait iustice à elle-même — pontifia M^^^Vioreau.
A Bellecour, on aperçut M. Leclerc, on le hêla; il
390
Istar
avait déjà annoncé sa sortie de la maison Capimont; le caractère du mari, intolérable dès qu*on parlait d'affaires, et le troupeau des dévotes lui souriait, avec des finesses de regard.
Au bout de la place, la désinvolture du marquis de Charbonnières en hussard, cravachant Tair dandyement, arrêta les rires.
L'animal de province, comme le Peau-Rouge, a des instinctivités très développées,
— Dites au marquis un mot contre Nergal, monsieur Leclerc, pour voir ce qull pense.
— Les rassemblements de plus de cinquante dévotes sont défendus : Ah çà! d'où venez-vous en troupe, d'un pèlerinage, mesdames?
— Nous venons des Gloriettes; M"'*' Istar a fait dire qu'elle voyageait.
— Sans doute sur Paris, — fit l'une.
~ Ce M. Nergal est un bien triste sire, — hasarda Leclerc.
Le marquis de Charbonnières, d'un joli mouvement de front qui lui était familier, renversa son képi et, de son regard vert de Celte, fixant Leclerc :
— Je donnerai des gifles à quiconque se permettra de nommer triste sire un homme qui a l'honneur d'être mon ami.
— Votre ami, monsieur de Charbonnières, mais vous me connaissez sans doute depuis longtemps?
— Oui, mais je ne vous ai jamais donné la main à vous, — et sur ce dire le capitaine de hussards salua.
Istar
391
Mme Malibierne trouva le mot de la matinée; à •jVIme TifFauges, survenant et interrogeant :
— Istar, ma chère, pleure le départ de son idéal. Elle est veuve de Nergal.
Cela fit fureur et avant le couvre-feu de dix heures, le tout Lyon se demandait combien allait durer le veuvage d' Istar.
LETTRES
« Mon cœur est si plein, que je préfère ne rien te dire. Ton départ m'a brisée : je me débats dans le vide, et le souvenir avive ma douleur d'avant.
« Je voudrais au moins fuir ces lieux où tu n'es plus. Quand je m'assieds à ce pupitre d'ébène où je t'ai vu si souvent, les larmes brûlent mes yeux, ma pauvre âme esseulée t'appelle, mon pauvre cœur se tord d'angoisse. Oh! qu'il me tarde d'avoir de tes chères nouvelles.
« Je sens que tu souffres : quelles paroles de consolatipn t'envoyer? Quelles?
« Une revient sans cesse à mes lèvres, chère hanteuse « je t'aime ».
« Qu'elle soit notre symbole, le précieux talisman de toute notre vie.
« A toi, et pour l'éternité, »
Is tar
393
« Le temps porte mes couleurs : il est sombre. Vous avez emporté la lumière; tout mon petit panthéon se lainente : le grand dieu est parti, et le pupitre d'ébène s'hébête, solitaire. Les choses ellesmêmes vous pleurent et la sœur, combien endolorie par la tristesse de l'adieu.
« Le printemps daigne sourire depuis quelques jours : le brumeux Lyon s'ensoleille! Le soir, sur mes terrasses, dans l'air tiède, je dis à un fin croissant votre prière à la lune : écrite pour moi.
« Au revoir, cher Bien- Aimé, mon cœur est plein de votre souvenir, mon âme est en communion avec la vôtre et mon esprit vous désire plus que le ciel.
III
« Cher Aimé, moi aussi je souffre et je t'adore, et je trouve la séparation navrante. Il n'y a pas huit jours, Nergal, que vous êtes parti et il me semble que des siècles se sont écoulés depuis que je n'ai vu votre cher visage et entendu votre voix aimée.
« Il me tarde d'avoir des détails sur votre état d'âme, d'esprit, vos travaux. A quel ami plus tendre et plus sûr que moi, écririez-vous?
Istar
« Ma vie s'écoule, toujours la même, claustrée et agitée. Vous y avez laissé un tel vide, que je n'essaie même pas de le combler.
« Et dire que l'heure joyeuse du revoir ne sonnera jamais.
« J'aurai vécu un mois en toute ma vie! Je pleure. A toujours mon Aimé.
P. S. — Qu'écrivez-vous? Vous savez que je vqus veux beaucoup de gloire.
IV
« Nergal, j'ai trente-huit ans, encore deux ans, et je serai une très vieille femme : quel changement, grand Dieu! entre la filleule du Rabbi Ben Isdubar et M"^^ Capimont.
« Je me revois en blanche parure, long voilée, vraiment belle et rayonnante, et je pleure ces trésors perdus pour vous, à qui ils étaient destinés, et je me dis avec des sanglots : Tu es une morte devant l'amour, comme femme, tu es finie...
« Vingt ans aujourd'hui que je suis M"^® Capimont; j'ai peur quand je regarde en arrière; j'ai peur quand je regarde en avant...
« Au bout de ces luttes amères et stériles, me voici bientôt vieillie sans avoir vécu autrement que par la souffrance, et le cœur, hélas ! me débordant de jeunes et vives aspirations.
Istar
395
« J'hésite à vous dire tout ce qu'il y a en mon cœur de tendre et d'enflammé pour vous ; j'hésite plus encore à répondre aux questions que vous me faites sur ce quévous appelez mon martyre mondain? A quoi bon vous peindre une vie lasse,;où seul, votre cher souvenir règne radieux. »
« Aimé, les jours passent et l'heure d'un revoir ne sonnera jamais : cette unique pensée me ronge...
« Que ne puis-jem'associerà toute ta vie, l'adoucir, l'embellir, l'envelopper d'une atmosphère d'ardente tendresse. Je voudrais être près de toi quand tu travailles, près de toi aux heures sombres comme aux heures riantes; me fondre en toi, n'exister que par toi et pour toi.
« Et avec le cœur plein de cet unique vœu, il me faut faire front au monde lyonnais, et attendre quoi? de l'avenir. La mort!
« Car, jamais je ne te serrerai dans mes bras, jamais je ne te dirai, dans une longue et ardente caresse, tout ce que je sens d'amour; jamais 1
VI
« Enfin, le courrier d'hier soir m'a apporté de vos nouvelles : je comprends très bien que vous soyez
396
Istar
trop pris par votre œuvre pour beaucoup m 'écrire, mais, moi qui ne vis plus que par vous, je quémande. Oh! je voudrais voir le monde entier s'incliner devant votre génie, et on vient de vous vitupérer dans le Courrier de Lyon, évidemment pour me blesser.
« Tout Lyon me croit absente; que ne puis-je t'écrire d'arriver nuitamment et de te cacher. Comme le revoir serait doux ! Cette pensée me hante et me navre.
« Ce billet a été interrompu par l'arrivée de mon mari, qui a recueilli le bruit que vous êtes caché à Lyon, ô mon frère bien-aimé; quelles effrayantes nuits je passe! je ne sais plus si je vis, je ne sens plus rien qu'une souffrance monotone et assourdissante, comme le bruit de la mer, et qui m'anéantit.
« Oh! comment supporter l'existence! Tout mon être hurle de douleur ; ta lettre d'hier soir m'a fait venir des larmes brûlantes ; mon cœur est à vif, mon âme est en sang; mon corps se traîne misérablement.
«. En vain je me mure; le front plissé de mon mari reflète toutes les baves dont on me souille; je me replie au fond de moi-même pour t'y chercher. Oh ! Nergal, c'en est trop; la coupe est pleine, et pleine d'une telle amertume, que mes lèvres ne peuvent plus s'y tremper*
VII
« Oui, mon Ami, vos paroles me réconfortent, et je veux donner à Dieu ce qui ne peut pas vous être donné; je veux assompter en serrant bien fort la main de mon frère Nergal, qui est toute ma force... Votre amour est pour moi une armure de diamant.
« Passer un jour sans t'écrire et sans te lire, ce m'est long et triste...
« Plus un mot de vous, et je suis dans un enfer de tourments. Je crains que vous ne soyez malade, et mon imagination bat la campagne lugubrement.
« Ohî c[uelle horrible chose que de savoir où est le bonheur et d. être clouée loin de lui.
« Je suis comme perdue dans un brouillard de malheur, je ne vois plus ma route et n'aspire qu'à la tombe. »
VIII
« Vous aussi, triste et esseulé, vous êtes désorbité. Votre pauvre sœur vous tend la main à travers la distance, et vous supplie de ne pas oublier que rien ne peut rompre la communion des cœurs et de la pensée; c'est là sa con olation, que ce soit la; vôtre.
ÏSTAR 23
39S
Istar
« Vous me demandez le détail de ce qu'on me tait, — rien en face, puisque je suis invisible et censée à Cannes, — on parle et ce serait lourd à raconter impossible à écrire.
« N'était Capimont que je plains, et ma fille qu'on excite contre moi, par mille affronts, je suis trop détachée du monde pour être personnellement blessée par l'opinion, quelque calomnieuse qu'elle soit. Vous avez dressé en moi un orgueil qui défie l'humiliation... »
IX
« Toujours calomnie, scandale, lutte, mépris, concession. Que sera-ce lorsqu'il me faudra être en présence de ce monde infâme. La pauvre Istar prévoit un inénarrable martyre et perd ses forces à redouter. Ah! si elle avait à lutter pour un résultat qui lui fût cher, son ardeur serait invincible.
« Donnez-moi votre bénédiction, mon frère, pour me protéger contre le monde exécré. »
Nergal avait senti impossible une reprise de sa vie d'avant, avec le quotidien rappel douloureux d'Istar; ce poignant amour qui lui navrait même sa pensée, il n'en pouvait porter la douleur qu'en l'analysant. L'unique remède à la violence des impressions de l'artiste réside en sa faculté de muer en œuvre son obsession. Gœthe serait mort, s'il n'avait écrit Werther.
Istar
Nergal serait revenu à I^yon, s'il ne s'était pas ordonné à lui-même d'écrire Sainte-Sehaste.
« Ma Bien- Aimée Sœur, — écrivit -il, — je ne saurais me distraire de vous ; tout m'est odieux et lassant, même l'admiration, même l'amitié. Voyager, j'emporterais mon mortel regret partout : m'étourdir, je suis trop étourdi de douleur. Vous écrire, la seule chose qui me pousse, ce sera aviver notre désespoir. Voulez-vous que je ne vous mande rien de deux mois, je m'enfermerai ; seules pénétreront chez moi les épreuves de Sainte-Sehaste. Chaque jour vous recevrez ce que j'aurai écrit la veille, vous l'annoterez la nuit et me le renverrez au matin : je jure de ne pas voir face humaine avant d'avoir élevé ce monument de votre immortalité. »
Istar répondit enthousiaste :
« Mon frère, mon frère bien-aimé, vos paroles presque divines sont gravées dans mon âme, elles y trouvent un écho, dont les vibrations sont éternelles. Oui, nous sommes œlohites; oui, nos cœurs saignent le même sang, célestes exilés dans ce monde vulgaire et répugnant.
« Immortelle, je souffrirai moins; que ma réputation soit perdue, qu'importe, si j'ai la gloire.
« Depuis votre départ, un grand changement s'est fait en moi, je me suis singulièrement élevée, et c'est à vous, mon seigneur et mon frère, que je le dois
« Faites^moi une apothéose, cela m'aidera à bien mourir; ni la famille, ni le devoir ne me soutiennent.
400
Istar
et le pilori lyonnais, je dédaigne de m'y soustraire; mais pour ressembler à l'œuvre inspirée de moi, je puis tout dans le courage.
« Oui, il me sera doux d'être votre étoile, je veux luire, revenante lumineuse dans votre œuvre : faitesmoi éternelle, puisque vous ne pouvez me faire heureuse.»
Elle ne se serait pas cloîtrée par défaillance morale, que son mysticisme amoureux lui eût fait souhaiter la même retraite.
Tout le temps que Nergal écrivait son livre^ elle ^ eut une joie singulière à vivre recueillie et comme posant, à travers l'espace, l'héroïne qui devait l'immortaliser.
Cette période eut été presque enivrante, d'une ivresse amère, mais violente; car son imagination revivait le passé, pour le servir en matériaux à l'Aimé, sans le heurt conjugal, toujours imminent.
Par une de ces brusques démences que produit la passion souffrante, un soir, Capimont voulut monter l'escalier de la chambre d'amour : la clef d'or manquait, il fit céder la grille, mais quand il colla son visage à la porte cuivre, en haut des marches, il vit sa femme un pied sur le rebord de la fenêtre ouverte : et il redescendit sans qu'un mot eut été prononcé. Seulement, au matin, on remarqua qu'il grisonnait vers les tempes.
A part la terribilité du face-à-face conjugal, ïstat
Istar
vécut deux mois étranges d'une énervation dange-« reuse ; elle n'écrivait pas à Nergal, mais elle lui envoyait, jetée sans ordre, une confession morcelée de toute son âme, à toutes les heures de sa vie, et ces raorceaux de cœur saignants devenaient, sous Fart de l'écrivain, d'admirables lyrismes. Elle sentait que, par elle, le Bien-ÀÎmé faisait son cnef-d'œuvre, et la collaboration de son cœur et du cerveau de Nergal, c'était une union dans l'immortalité.
• I
I.ETTRE ANONYME
Paris est orné de quelques journaux très lus où, en manière d'entrefilet mondain, les femmes comme il faut sont exposées à être compromises ; mais outre le vague relatif de ces alinéas, il y a toujours une poitrine derrière le propos, et cela diminue leur atrocité. La province a une spécialité où elle défie toute émulation : la lettre anonyme.
On l'écrit par passe-temps, comme on tournerait des ronds de serviette, sans aucun intérêt passionnel ou pécunier. Le provincial, qui n'a pas d'histoires à raconter ou à écouter, dans les longues soirées d'hiver, prend des cartes postales, et il écrit en capitales romaines à celui-ci qu'il est cocu; à celui-là, que sa fille a preneur à un louis ; mais c'est surtout aux femmes que ces goujats s'adressent.
Pour des Nîmois ou des Lyonnais qui simplifient l'amour par le lupanar, une femme qui a seulement une amitié tendre, seulement une préférence de relation, est une perdue. En revancl e, la jolie femme
Istar
403
qu'on ne peut même inculper au platonique, passe pour être la maîtresse de ses cousines.
Ce que le facteur apporta d'abominations aux Gloriettes, on n'y saurait croire, et Istar, les premiers jours, aux aguets, pour saisir une seconde plus tôt les lettres de Nergal, recev-ait littéralement, en plein visage, cette boue provinciale, elle en vint à ne plus lire d'autre écriture que celle de l'Aimé ; elle qui n'avait ni famille, ni amis, put, sans hésitation, rejeter tout ce qui lui venait du dehors ; Capimont, lui, ne put parer les quotidiens soufflets qui lui jaillissaient dxi dépouillemen''- du courrier. Même il ordonna, à son bureau, que le plus insignifiant billet lui fut remis, craignant, non sans motif, de voir une page ordurière à son endroit tomber sous les yeux du premier commis.
Qui peindra la rage perpétuelle [d'un homme ainsi insulté, sans qu'il puisse rechercher d'oii vient l'outrage, l'outrage quotidien et multiple?
Un jour même, il saisit à temps une lettre à sa fille où il était dit :
« Mon enfant, par charité chrétienne, je veux vous mettre en garde contre Vexemple de votre mère qui, hélas! est tombée au-dessous du mépr:s,
« Priez, mon enfant, pour que votre malheureuse mère ne finisse pas en prostituée, et prenez garde i qu'elle ne vous pousse au vice, pour n avoir pas à rougir votre, vertu. »
Vï
NŒUD DE VIPÈRES
En se cloîtrant, I star s'était perdue; Topinion sollicite pkffois un démenti au nom des bonnes moeurs et s'il est bien donné, pardonne; le principal est sauf^
Istar aurait eu le courage de recevoir à son jour, de po^iner aux coups d'épingle, de se laisser pincer et mordre un peu au moral et de rire aux suppositions, elle se sauvait.
Innocent ou coupable devant le juge, le naïf seul avoue. Or, la réclusion d'Istar avouait plus que l'hostilité même ne supposait : une mondaine connaissant la vie, eût-elle été mourapte, aurait semillé ce jour-là. ^
Les Lyonnaises étaient volées, on leur refusait le spectacle de la torture. Cette manière farouche de l'animal blessé qui se cache est en désaccord avec l'esthétique dandye, si admirablement incarnée dans la marquise de Bauséant à son dernier bal.
Pour certains tempéraments, il y a des impossiIstar
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bilités, et surtout à un degré excessif de détente. La Juive, en face d'un mari désespéré, d'une fille hostile, se mura chez elle; Capimont voulait qu'elle partît réellement, elle refusa, indifférente à l'opinion, déjà informée que M""^ Capimont n'était pas sortie des Gloriettes.
Nergal signalant les dangers de Leclerc n'avait pas vu, derrière l'éconduit, la béguinerie locale, tout aussi redoutable^ quoique moins immédiate, et la rancune des femmes eut un contre-coup violent dans les affaires de Capimont.
En France, les relations mondaines et commerciales sont étroitement mêlées ; les petitesses et les jalousies de l'épouse s'immiscent au négoce même. Les Boulidou, les Loriol, les Mahbierne, aigrirent leurs maris contre M. Capimont.
Leclerc gardait dans son âme de bandit bourgeois la passion presque folle de cette Juive dédaigneuse qui aimait, il n'en doutait plus, le romancier et s'enfermait pour le pleurer; l'habile avait tout prévu, sauf ses propres sentiments. L'idée que maintenant il ne pouvait voir Istar, l'idée qu'elle vivait face à face avec le souvenir de l'Aimé ameutait en lui des jalousies farouches.
Ce calculateur de l'amour tomba au monomane, il erra la nuit près des Gloriettes, cherchant à voir cette lumière si douce au cœur épris qui éclaire Taimée. Ne semble-t-il pas que le rayon qui la caresse vous apporte un peu d'elle? Des heures il contempla
23.
Istar
une lueur et puis, en réfléchissant, il s'apercevait que son cœur avait battu vers une chandelle de. domestique.
Six semaines s'écoulèrent, personne n'avait vu Istar. M. Capimont, questionné, répondait « elle est à Cannes » et d'un tel air mauvais coucheur, comme on dit à Lyon, que les plus malins n'insistèrent pas.
Leclerc, avouant sa passion à M"^^ Malibierne, s'écriait :
— Il faut fourrager autour des Gloriettes comme au trou d'un serpent pour qu elle^sorte. Elle est en tête-à-tête avec ce Nergal ; elle ne le quitte pas.
Leclerc haussa les épaules, quand M"^^ Poitevinière lui dit :
— Vous savez aussi bien que moi que Nergal est parti réellement.
Il est présent dans son cœur et n'en partira jamais; je veux l'arracher de son souvenir, je veux
— Ah çà! mon cher, vous m'ennuyez, quel intérêt ai-je donc à collaborer à votre folie?
— Celui que vous voudrez !
— Celui que je voudrai, eh bien ! Istar sortira de son trou et de son rêve, bientôt.
Et sans plus dire, elle mit ses mitaines de soie, sa capote à fleurs vives et tout le jour visita les bonnes amies.
Le lendemain même vint un menuisier des fauIstar
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bourgs qui fit 'dans le petit salon une porte dérobée semblant ne servir à rien et qui cependant importait >^§aucoup à M"^^ Malibierne et à Leclerc.
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UN TRAITRE PROVINCIAt,
La nécessité de l'hypocrisie perpétuelle déforrre incroyablement les caractères. A Paris, Je cci;p d audace, parfois possible, empêche la pEssicn de se replier sur elle-même et de pourrir son venin, quand elle est traître.
Leclerc, depuis dix ans engagé dans une ^o\e de dissimulation machiavélique, se serait perdu au moindre éclat; les mœurs, c'est-à-dire Jes conditions de jeu de la vie ne le toléraient pas.
Et puis, l'homme de quarante-cinq ans qui a battu toujours une marche de taupe, voudrait-il bondir, qu'il ne saurait plus. Longtemps comprimé, le ressort se rouille et l'audace s'anl^ylose; mais la passion ne s'enquiert pas du possible, et l'ennemi d'Istar présentait le cas psychique d un provincial venimeux, afiblé d'amour romanesque.
Tant que nul n'avait eu le cœur de M""'*' Capimont, il se contenta de lui prendre sa réputation, il la désIstar
409
honorait, et nul ne pouvait prétendre qu'un autre était plus heureux. Voici que l'opinion .ruinait sa politique, criait par toutes les bouches qu'Istar aimait et n'avait jamais aimé que Nergal.
Supprimer ce rival? il y pensa; aux deux sortes : le duel, il prévit que le romancier ne l'accepterait pas et lui tirerait dessus à la moindre insulte ; l'assassinat, il n'avait pas, sous la main, d'instruments sûrs, et un provincial a toujours un saint respect de ce qui écorne le code.
Mettre en mouvement tous ses aboutissants de Paris, et obtenir qu'on éreintât Técrivain, c'était beaucoup de soin pour une vengeance bien nulle.
Il s'arrêta à l'idée de transmuer son amour en haine, de mordre celle qui n'embrassait pas, et de satisfaire son amour par la cruauté.
Seulement, le patient raisonneur que Nergal avait pénétré et expliqué, devenait^ de moment en moment, plus fol. Un vertige fait de passion rageuse le poussait vers la voie des excessivités, et là, quand un positif s'y engage, il s'ébroue au premier pas.
Il se flatta qu'Istar s'était enfermée autant pour lui échapper qu'au monde lyonnais, qu'elle s'épeurait devant le froid artisan de sa compromission, et comme on se flatte de se faire craindre, lorsqu'on n'est pas aimé, il chercha à se consoler en se répétant : « Je lui fais peur, je suis l'homme terrible et fatal, le Lugano d'Eugène Suë. »
En trouvant la Malibierne prête à tout pour le don
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Istar
d'une de ses maisons ou une liasse de banknotes, il reprit courage.
La maison de cette vipère lyonnaise lui était un théâtre propice et entouré de connivence, où se dresser à l'improviste devant Istar.
Qu'espérait-il ? Rien de précis, il suivait un courant de folie où d'infâmes idées luisaient, éclairs infernaux précurseurs de quelque dessein foudroyant. Souvent, il s'arrêtait à l'idée d'un narcotique livrant cette dédaigneuse femme à son assouvissement ; regardant Capimont comme un naïf, sûr de la connivence de toutes les coteries, se sentant l'instrument précieux de toutes les haines locales « je ne peux pas gagner, mais je peux jouer et écraser cet orgueil qui me repousse »,
Une anxiété coupait ces agitations : si Nergal revenait; un pressentiment indéfinissable lui faisait redouter Tœlohite, comme si, celui-là, il le devinait désigné à faire de la justice sur la ville et sur îui, Leclerci
vin
COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE t
Après le second mois de prison où Istar se condamna, Capimont lui dit :
— Il vous faut rentrer dans le monde lyonnais, ou Berthe n'aura peut-être pas de dot.
La Juive semblait sortir d'un rêve et ne pas comprendre :
— Vous avez dit que vous restiez la compagne et l'amie.
La désespérée frémit à la pensée de la colonne d'ignominie ou elle devait s'adosser, elle n'avait pas prévu qu'il lui faudrait renouer ce bandeau d'épines autour de son front, berçant sa douleur d'un espoir de torpidité sans trouble.
Elle écrivit une folle lettre à Nergal, et, au moment où elle la fermait, Berthe en larmes entra rageuse et criant :
— Maman, je viensi d'être insultée à cause de toi. îstar se dressa sous le soufflet : au lieu de prendre
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Istar
l'enfant dans ses bras et de la câliner, elle sefroidit en reine offensée.
— Cette insulte dont je suis cause?
~ Au pensionnat, Laure Andancette m'a dit : Je ne joue pas avec une demoiselle dont la mère ne cache pas ses fautes.
— Qu'as-tu répondu, Berthe?
— Je suis allée me plaindre à la supérieure ; elle m'a dit seulement :
Je vous plains, mon enfant, priez pour votre mère.
■ — Priez pour vous, Berthe, priez Dieu que jamais votre enfant ne soit aussi dure, et qu'elle ne juge pas sa mère sans la comprendre.
Du geste, elle congédia sa fille : chez cette noble créature, la tendresse elle-même avait cessé.
-— Ah ! ce Nergal m'a changé ma mère, — s'écria l'enfant en pleurant.
Istar l'attira à elle.
— Non, mon enfant : Nergal n'a pas changé ta mère ; elle donnerait sa vie pour toi, et le sacrifice n'en serait pas un ; mais ta pauvre mère a tant souffert que la force lui manque même d'être aimante avec toi'. Te souviens-tu de ce petit ânon que tu aimais tant et qui est mort l'an dernier? Il te portait allègrement et puis un jour il devint triste, tu voulus monter sur lui il s'affaissa. Tu l'embrassais, tu lui offrais du sucre, l'ânon ne te reconnaissait même plus, il allait mourir. Eh bien! je suis comme cette pauvre bête, je suis
Istar
413
frappée ^ sois indulgente, ma fille, sans comprendre et laisse-moi.
Quand Capimont rentra, dès qu'elle entendit son pas :
— Mon ami, je rentre dans le monde d'aujourd'hui en huit.
Silencieux, le mari vii^*^ /^^ous les yeux d'Istar, il portait dans ses bras le grand chat noir, les yeux crevés et sanglants.
Sainte-Sebastc^
Une surprise pour la Juive, et qui la fit défaillir, lorsqu'elle reçut l'exemplaire sur peau de vélin choisi feuille à feuille, ce fut la dédicace où le frère avait su allier le respect à l'enthousiasme.
(Quatre pages de prosternement laudatif, un cantique d'humilité et de ferveur, tel que, pour le public et la postérité, nul ne doutât que la Béatrice P.ortinari du romancier avait été M"^^ Istar Capimont.
Pendant plusieurs heures, elle se la récita jusqu'à ce qu'elle sût par cœur les termes de son apothéose, et puis elle se dit à elle-même, presque rassérénée : c< Je puis mourir maintenant, je suis immortelle ! »
Une douceur subite se manifesta à ses paroles, à son accueil : la femme était morte en elle, Istar gisait glorieusement au cénotaphe de Sainte-Sebaste, « Il n'y a plus maintenant que Capimont », dit-elle
Istar
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à son mari, ne rêvant qu'à ressembler à l'héroïne et à s'occuper de son salut.
Sa prescience de la mort prochaine s'affirma aussitôt et rien ne donne autant de majesté que la renonciation. Aussi les domestiques eux-mêmes remarquèrent l'air royal, la douceur hautaine et la solennité calme de Madame,
COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE : II.
Lyon qui ne lit pas, si ce n'est son paroissien ou ses archives, car portant Tégoïsme jusqu'à son intensité cérébrale, ce pays ne s'occupe que de son salut et de son terroir, Lyon dévora Sainte-Sehaste, La haine, plus forte que l'abrutissement, jeta mâles et femelles sur le roman : et, particularité éloquente pour montrer l'immondicité provinciale, « la jeunesse dorée de Lyon », en représailles du hautain mépris d'Istar, apporta au lupanar des phrases de la dédicace, disant aux gouges : « En vous revit ce grand rayonnement du passé oriental, et quand on vous nomme, on semble vous surnommer. »
Les Pecques à prétentions : M^^^ Poitevinière, la muse de Bellecour, la femme d'un professeur à la Faculté des lettres, M"^^ la député Salmaise, ]y[me Aynès la Parisienne éclatèrent d'envie à la pensée que jamais [pareille apothéose ne leur serait
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faite. Quant aux intimes, M"^^ de Cerisolles, comme d'Anglas et Tiffauges trouvèrent que cela était absurde de mettre, au rang des déesses, une femme intéressante sans doute, mais non pas si unique. Les lettrés allèrent chercher les dédicaces vagues et respectueuseraent froides de leur bibliothèque, pour montrer qu'aucun auteur ne s'était jamais permis, à la fois, ce coup d'encensoir et de familiarité.
Au cercle, Marcheprime disait :
— Remarquez, messieurs, l'infatuation de ces écrivains de Paris. Nergal nous dit carrément : « Qui m'aime est déesse; qui ne m'aime pas, caillette. »
« Cette façon est un peu royale et Louis-Quatorzième, de faire princesse la femme qu'on aime. Oh! Nergal Soleil-Istar-Montespan. »
A l'instigation de Leclerc et à sa solde, un boursier n'appartenant pas même au Tout-Lyon, se tint une matinée, Sainte-Sebaste à la main, sur le péristyle; et, comme on lit rarement en ce lieu sale, chacun s'enquerrait au liseur de son absorption. Celui-ci souriait muet et, guignant comme s'il attendait quelqu'un.
Il attendit, et quand Berthe Capimont passa, escortée de sa gouvernante, le boursier hurla à la face blême de l'enfant :
—Exemple édifiant. . . Voilà le scandale de M"^^ Istar j Lecture pieuse ! Voilà le scandale de Mj^^ Istar.
Et ce cri : « Le scandale de M^^^ Istar», courut la
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ville comme avait couru le mot : « Veuvage de M"^e Istar. »
On se tromperait de croire que Paris est un lieu d'asile inviolable, et que la méchanceté provinciale meurt à ses portes, sans que le Lutécien s'en doute, il fait souvent le jeu des Lyonnais et des Nîmois.
Par les peintres auxquels ils demandent un portrait; par les affiliés de la politique ou de la banque; par les relations de bains de mer ou de voyages, dame province prolonge ses griffes de Bellecour aux Champs-Elj^sées.
Il ne fut pas difficile de faire croire à quelques gazetiers qu'Istar était une poseuse incomprise; de sorte que les premiers articles imputèrent sur la dédicace. « M. Nergal qui nous a habitués à tant d'archaïsmes, a pensé que pour mieux se profiler dans l'imagina* tion des âmes à vague, il lui manquait une Béatrice: il l'a trouvée en son pays natal, à Lyon, et cette dame que nous respectons infiniment a, ce nous semble, un peu légèrement accepté de jouer la comtesse Hanska auprès de ce très contestable Balzac.
« Il est vrai d'aj outer , à l'honneur de M™^ Hanska 11^ que Nergal l'unique lui parle en des termes si prosternés, qu'ils sont la plus plaisante palidonie des théories professées par ledit Nergal. »
Un autre :
« Lyon se dérange ! Que sont devenues ces sacris-* ties qui abritaient jadis la haine des romans, même
Istar
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chez les jeunes femmes? Nergal a paru : et, sitôt, tout le bleu de M. Guimet à peine a suffi à la métamorphose des jambes jadis vouées aux vertueux cotons blancs.
« Nergal s'est levé comme le Midi se lève à chaque occasion de banquet, mais il s'est levé pour instaurer celui de Platon; et, comme Lyon a l'insigne honneur d'avoir vu naître ce noble cœur qui renie sa patrie et sa ville, il est venu d'abord parmi nous découvrir des Béatrices. Il n'en a trouvé qu'une; il eut été mieux, pour notre honneur, qu'il n'en trouvât point. »
Saïgas vînt à Nergal avec la liasse de journaux lyonnais :
— Que faire? hurla Nergal.
— Rien, mon ami : A Paris seulement on permet l'amitié féminine aux génies et aux talents ; pour la province, la femme qui aime est salie, mais |si elle aime un écrivain, est deux fois salie, car, pour la province, il y a pis que la haine de l'amour, il y a la haine des lettres
XI
jhomonymie compromettante
Dans son roman, Nergal qui voulait peindre à la fois la beauté et la science crucifiées par la province, avait, en un chapitre, montré une séance de l'Académie de Lyon où un découvreur, un Chabas Sumérien, réunissait en un mémoire les lumières éparses en Lenormant, Oppert et Ledrain, et le morceau de la Descente aux Enfers, le plus littéraire de ceux qui nous restent, rimait trop à son œuvre pour qu'il en fit lire un autre à son génial archéologue. D'autant qu'à cette lecture il peignait tout un jeu physiognomonique d'Tstar qui, soudain, vibrait à cette poésie de sa race, et seule, à la fin, se levait électrisée, hors d'elle-même, applaudissante avec un rayonnement de reine qu'on décidait de folle.
Puis Nergal expliquait la fatalité de bruit qui accompagne l'homme célèbre jusque dans la vie intime : et là, il insultait la province, lui crachant à la Hce, le reproche infamant de Saïgas, montrant le
Istar
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maire de la ville édictant avec toute la dignité de son poste : le blâme de la bêtise contre l'enthousiasme.
Pour se venger, le Tout-Lyon passa des soirées entières à chercher des horreurs sous la version kaldéenne butordement entêtée à croire que cette étra^ geté cachait un obscène effroyable.
LA DESCENTE d'iSTAR AUX INFERIEURS
La Grande Istar a péché contre Bel; elle a péché contre Belit : et ce péché mystérieux, ce pèche indicible veut un grand dam, et le Destin ordonna : « Si tu ne veux pas être terrestrisée, tu l^èveras ton œil vers l'amour d'Istubar, le héros grossier et lourd. »
Sitôt, la fière déesse, aveuglée par un charme, oublieuse de son époux divin Tanmuz/ s'offre à Isdoubar, disant:
— « Sois mon époux, et sur un char blanc au2C essieux d'or, aux timons brillants attelés de coursiers jumeaux, tu entreras dans la maison parfumée, la maison en bois de cèdre, et les esclaves baiseront ton orteil et les rois la frange de ta tunique, t'apportant les fruits du mont et de la plaine.
— « Me lier à toi, sensuelle et fantasque et connaître la soif qu'on n'étanche pas, la faim qu'on ne rassasie pas: renier mon indépendance d'esprit et m'abandonnera l'impossible, aux démons du mystère. Non!
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« Ta maison parfumée, ta maison en bois de cèdre est le tombeau du héros. Ton alcôve souffle un miasme mortel; les colonnes empoisonnent qui s'y appuient, mieux vaudrait s'appuyer aux murs qui ensanglantent.
Istar se plaignit à son père Anu, à sa mère Anunit :
— « Ma fille, tu seras terrestrisée/dit Anu,
— « Tu seras infernalisée, dit Anunit ».
Istar monta sur le rempart d'Erech, déchira son manteau et exécra :
— « Malheur dans tous les ciels, car je vais prononcer la parole de Merodack, et les testicules du Taureau céleste seront flétris. »
Et elle prononça la parole de Merodack, la parole qui inféconde la semence :
— « Vers l'Aral, la terre du bas exil, Istar, fille de Sin, je dirige mon essor et je sors de la maison d'éternité, de la demeure d'Irkalla; je sors de ce lieu où on ne peut plus rentrer. Je quitte la lumière et dans l'ombre je vais marcher. »
Istar se tient devant la porte de l'Aral. — ^« Ouvre, gardien. Si tu n'ouvres pas, je force la porte, je brise les verroux, j'émiette le seuil!» Le gardien dit :
— « Entre, déesse, ne te fâche pas, je vais t' annoncer à Allât. »
Et celle-ci se récria :
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Istar
— « Que m'apporte son courroux? Que m'apporte la colère de son foie ?
— « Souveraine de l'Aral, je ne veux pas me quereller avec toi ; je n'en veux qu'à moi-même, que ne puis-je dévorer ma chair et tourmenter mon sang ! Je me déteste; j'ai livré le secret du héros. »
Allât dit :
— « Garde, ouvre-lui, et, selon le rite, dénude-la.» Le garde ouvrit le palais de l'Aral.
— « Déesse, que la volonté se fasse. » A la première porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu la grande tiare de ma tête?
— « Entre, déesse, sans tiare, car le Destin t'a découronnée de ton entendement et tu obéis aux Normes, désormais. »
A la seconde porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu mes boucles d'oreilles?
— « Entre, déesse, sans boucles d'oreilles, car tu n'entends plus les conseils de l'harmonie éternelle, et tu es livrée aux paroles menteuses et vides. »
La troisième porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu les opales de mon cou?
— « Entre, déesse, sans opales à ton cou, car tu n'as pas su te faire un collier du bras d'Isdubar, le héros grossier. »
A la quatrième porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu les tuniques de mon corps ?
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— « Entre, déesse, sans tunique, car tu es sans défense contre le Destin, qui ne te respecte plus, »
A la cinquième porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu la ceinture en pierres précieuses de mes reins ?
— « Entre, déesse, sans ceinture précieuse à tes reins, car ta volonté ne se fera plus, et tes reins pâtiront comme ton esprit. »
A la sixième porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu les anneaux de mes pieds et de mes mains?
— « Entre, sans anneaux aux pieds et aux mains, car tu n'es plus qu'une mortelle, et tes pieds saigneront et tes mains resteront vides. »
A la septième porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu ce voile qui couvre ma pudeur?
— « Entre, déesse, sans aucun voile, même sur ta pudeur, car tu n'es plus androgyne, mais femme».
Après qu'Istar fut ainsi toute nue dans l'Aral, Allât se moqua d'elle et Istar, furieuse, se rua. Lors Allât à Namtar, le fixateur des destins :
— «Va, Namtar, accable Istar des soixante misères. Ses yeux, habitués à la beauté, offusqueles de toutes les laideurs; son sein, habitué à ne battre qu'orgueilleusement, agite-le de mille dégoûts ; qu'elle soit fixée en un esclavage perpétuel, et que son cœur se lamente, et que de noirs soucis sa tête craque. »
24.
Istar
Après cela, Istar, la déesse, fut précipitée en corps mortel ; et elle fut enfant, et puis fille, et puis elle fut l'épouse d'un indigne, et en proie à la détestation des autres femmes jalouses.
Mais, pendant tout ce temps, un vent de colère et de haine souffla d'un ciel à l'autre; Merodack devint solitaire et Zarpanit acariâtre; Nebo ne fit plus son office de grand messager; les démons entre eux se battirent; et parmi les grands dieux, entre les grands dieux, du Sommeil ou de l'Injure, seulement. Adar devint si farouche qu'il n'y eut plus de printemps; et en bas, sur la terre, les mortels crurent que c'était la grande fin.
Le dieu Turda se déchira le visage devant Samas. « Vois, le ciel d'en haut a perdu son sourire et toimême, Samas de minuit, aux yeux des mortels effrayés, tu te traînes à l'horizon comme une larve rouge : car Istar ayant livré le secret des héros, est descendue sur la terre, Istar le cœur des dieux.
Alors, de la nécessité divine, jaillit Uddusnamir : Celui-là n'était pas prévu par le Destin, celui-là ne contredisait pas le Destin, et il alla vers l'Aral et, quand il parut devant Allât, celle-ci se frappa la hanche et se mordit le pouce.
Allât hurla :
— « A toi aussi, un jour, Uddusnamir, je t'infligerai la grande pénitence.
« Que îe ciment des murs soit ton. pain, l'ombre
Istar
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des murs ta couverture, l'angle des mœurs ton seuil, le suint des murs ta boisson. »
Uddusnamir dit le mot de Merodack, le mot auquel on ne réplique pas, le mot auquel on ne désobéit pas' le mot qui est Dieu, et Allât, vaincue, dit :
— « Fixateur des destinées, Namtar, voile les tables de l'avenir qui forment la clé de voûte ; délivre e dieu Annunaki, assieds-le sur un trône; abreuve 7lstar des yeux de la vie, et rends-là aux grands dieux, puisqu'ils ne peuvent se passer d'elle, le sourire de leur cœur. »
Namtar obéit et, à la première porte, il lui restitua le voile qui couvre sa pudeur.
— Sors, déesse, avec le voile qui couvre ta pudeur, car tu n'es plus femme mais androgyne céleste.
A la seconde porte, il lui restitua les anneaux de ses pieds et de ses mains.
— Sors, déesse, avec les anneaux aux pieds et aux mains, car tes pieds marcheront fermes à ton but, et tes mains se rempliront des fruits de la volonté.
4 la troisième porte, il lui restitua la ceinture de pierres précieuses de ses reins.
— Sors, déesse, car tes reins sont glorieux e1 satisfaits maintenant comme ton esprit.
A la quatrième porte, il lui restitua les tuniques de son corps.
— Sors, déesse, avec tes tuniques, afin que le Destin te reconnaisse et te respecte.
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A la cinquième, il lui "restitua les opales de son cou.
— Sors, déesse, avec les opales à ton cou, car tu vas te faire un second collier des bras du céleste Tanmuz.
A la sixième porte, il lui restitua ses boucles d'oreilles.
— Sors, déesse, avec tes boucles, car tes oreilles, remplies de l'harmonie éternelle, n entendront plus les paroles menteuses et vides.
A la septième porte, il lui restitua la grande tiare de sa tête.
— Sors, déesse, avec la grande tiare, carton entendement commande aux Normes, désormais.
Istar consentit à retourner dans le ciel.
Elle remplit de pierres voyantes ses genoux et elle découvrit ainsi où était Tanmuz, et elle marcha vers l'endroit, elle marcha et rompit les charmes, et parut devant son époux et dit :
— « Aimé, j'ai revoilé le secret des héros » et il lui ouvrit les bras, et elle s'y jeta.
Alors, pendant cette étreinte, il y eut une joie qui monta au ciel et, derechef, descendit jusqu'à terre.
Merodack, incontinent, baisa Zarpanit; Nebo parcourut l'œther comme une comète joyeuse, les daïmons firent des rondes frénétiques, et, parmi les grands dieux, entre les grands dieux, la vivacité d'un doux commerce.
COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE ! III
Si détachée de la vie qu'elle pût être, au moment de monter en voiture pour les quarante visites qu'elle devait, une sueur d'agonie lui perla au front.
— Vous me mènerez d'abord à Saint-Nizier, — dit-elle au cocher.
Capimont avait annoncé.le retour de sa femme et dit à toute rencontrée : « Istar ira vous voir le lendemain de son arrivée, samedi. » Aussi toutes ces dames restèrent chez elles à l'attendre nerveusement.
La malheureuse avant son calvaire voulut prier le Dieu de Nergal, ce Christ qui avait souffert si incommensurablement par amour pour la scélérate humanité.
Un peu de courage lui revint à la sortie de l'église, mais elle hésitait au ton à prendre, ou bien couper net aux impertinences ou bien les subir ; elle arriva chez ]y[me Aynes sans avoir pris un parti de contenance.!
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— D'où sortez-vous donc, chère, on vous croyait morte ou enlevée?
Morte de migraine et enlevée par la Faculté seulement.
— C'est la parole chimérique de Nergal qui a dû vous troubler ainsi ; ce garçon-là est très dangereux pour les nerveuses, et teila que je vous connais, vous étiez désignée à ce mécompte.
Ceci était doux. M^ï^^ Poitevinière
— Vous êtes consolée, mais vous êtes déshonorée; c'est cher comme cachet et mon mari vous aurait donné d'aussi bonnes leçons en vous laissant l'honneur.
— Deviens-je folle ou bien vous raillez-vous de moi? Je suis déshonorée..,., cher comme cachet..... votre mari
— Ne faites donc pas l'étonnée..., Nergal, lorsqu'il fit ses visites de congé, me dit qu'il avait essayé en quinze jours de vous donner une culture complète.
Ahl — fit la Juive, qui ne savait pas la véracité de cette parole et craignait un piège Son étonnement parut cynique.
— Cela vous étonne qu'il ait attribué ce prétexte à votre intimité, c'est d'un galant homme; moi j'ai eu l'air d'y croire pour vous tendre la perche, mais puisque vous ne la saisissez pas et faites l'innocente...
— Je ne la fais pas, je la suis.
Cette dignité ne produisit aucun effet.
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43 T
— Je suis trop polie pour vous contredire, chère Madame.
Pire fut l'accueil de la femme du député Salmaize ; celle-là l'étourdit de commisération.
— Ah ! malheureuse amie, vous vous êtes perdue. Chaque fois qu'Istar se redressait sous l'accusation,
qu elle résistait au rôle de brebis galeuse, la Lyonnaise s'offensait.
Après dix visites, elle comprit n'avoir qu'un recours, laisser les vertus s'étaler et se résigner à les faire ressortir par son péché, repoussoir à sainteté provinciale.
Seule, Mî^e Andancette fut sans fiel.
— Ma chère Istar, que vous soyez tombée ou non, pour le monde la chute est avérée; mais vous pourriez leur dire à toutes ces bonnes âmes qu'à son arrivée, Nergal eut-il jeté son mouchoir au choix, pas une qui ne l'eût ramassé. Si toutes eussent accepté la faute qu'on vous reproche, aucune, il est vrai, n'aurait provoqué l'opinion et commis vos fautes et surtout les fautes dè Nergal. Il eût dû, pour museler cet aboiement, pateliner avec toutes ces vaniteuses.
« Je trahis des secrets, mais tant pis, quelque chose m'y pousse.... Ne vous fiez pas à l'accueil d'aujourd'hui; comme la chatte qui veut jouer longtemps d'une souris ne lui donne d'abord que de légers coups de patte, les Lyonnaises vous ont comme fait grâce, mais après-demain, à votre jour, celles qui vous ren432
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dront votre visite vous la feront « chèrement payer », et surtout, sans plus m'expliquer, n'acceptez pas de soirée chez M"^^ Malibierne.
«Voulez-vous mon suprême conseil, faites l'impossible pour quitter Lyon; la province ne pardonne pas : votre martyre sera effroyable. »
Istar l'embrassa avec effusion; éclairée par cet avertissement, elle vérifia, en ses suivantes visites^ le mot d'ordre accepté de ne pas l'effaroucher et même? de la garder comme un but de haine, une cible de méchanceté.
Par une lucidité de son danger, elle se vit le souffredouleur du Tout- Lyon; quand une bonne dévote aurait ses nerfs, elle viendrait humilier Istar; à cette évocation épouvantable, la pauvre femme frémit et appela la mort.
Elle rentra grelottante de fièvre et se tordit plusieurs heures en des crises atroces. Le lendemain, elle garda le lit et ne se leva que pour son jour de réception, faible et crispée à la fois.
XIV
COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE : IV
Quand on annonça, Istar joignit les mains elle pria comme une chrétienne à Feutrée des tigres dans le cirque.
C'étaient les amies dites intimes, Grizolles, Tiffauges, Chaponost et Cause, toutes quatre rancunières d'avoir été comprises dans la consigne : la scène biblique des amis de Job commença.
— Ma pauvre amie, — s'écria M^^^ Tifïauges, — quelle témérité d'aimer à Lyon ; j'y colimaçonne, îi fallait aller papillonner à Paris un mois avec Nergal.....
— Évidemment, ma chère,— appuya M"^^ d'Anglas, la Parisienne qui se mettait au vert, — Lyon n'est bien que pour attendre un divorce ; vous, la ferdme fière et délicate, vous vous êtes donnée comme à midi, sur la place Bellecour.
— Etes- vous folles toutes? — s'écria la Juive, —
ISTAB
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vous m'êtes plus cruelles et en face que les harpies sottes et laides.
— Le privilège de l'amitié, — édicta l'imposante M"^^ Chaponost, — c'est de pouvoir dire l'entière vérité. Eh bien! si vous êtes très pardonnable d'avoir aimé un être séduisant, ^^o:xs demeurez impardonnable de ny avoir pas mis assez de mystère.
— Le mystère, il n'y a que ça, — dit M"^^ Ceuse, avec un air assez énigmatique.
— Tu aurais dû au moins me mettre en tiers, — je vous aurais fait de la musique, et ça aurait un peu sauvé, — dit M^^^ de Grisolles.
Istar passa plusieurs fois la main sur son front brûlant.
— Vous me croyez adultère ; vous croyez donc que Nergal a été mon amant?
Elles se regardèrent en un silence si éloquent que la Juive pâlit devant cette Gonviction.
Personne ne croyait à son honnêteté que son mari : et naturellement, chacune jugeant d'après elle-même, ne concevait pas le prodige d'équilibre passionnel accompli par les Œlohites.
— Allons, allons, — dit Tifiauges, — ne nous fais pas croire que qïiând c'est servi, on reste sur sa faim d'âîîîour. »
Aucune n'avait sertiblé voir Sainte -Scbaste qui s'étalait sur la table aux idoles.
Après des salutations aimables, M""' Chosalet prit sa face-à-main, se pencha vers le livre.
Istar
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— Encore! quelque horreur de ce Nergal... j'ai essayé d'y mettre le nez... il n y a qu'un mot (c'est infect...) Grand Péché, une honnête femme jamais n'aura ce livre-là chez elle.
D''un simple mouvement, Istar prit l'ouvrage incriminé dans la liseuse, et le tendit.
— Le voilà !
Cette fois l'Œlohite parut d'un tel royal dédain^, que M"^e Chosalet, sifflante de rage :
— Je pensais, madame, que vous reniiez vos errements : du moment que M. Nergal est toujours maître ici, ce n'est pas ma place.
— Votre mari, madame, aurait bien voulu qu'ici fût sa place.
— A ne pas vous revoir, — dit M^^ Chosalet
— Amen ! — dit Istar.
M""^ d'Anglas gourmanda Istar.
— Pour l'amour de Dieu î ne jouez pas ce jeu-là : voyez»vous pas la tactique, toutes vont frapper sur Nergal, et s'étonneront benoîtement que cela vous touche. Subissez, Istar, ou sinon demain vous serez forcée de quitter la ville. »
Celles qui,' deux mois auparavant, étaient venues pour boire les larmes d'un cœur brisé* vinrent piétiner un orgueil sans défense.
Vers la fin du jour, les dernières s*aperçurent que M"^e Capimont évanouie, n'entendait plus leurs insultes.
Doucement, elles s'en allèrent exultantes de leur
Istar
action, et, le soir, même, M"^^ Vioreau faisait ce calembour ignoble avec un air de triomphe :
— Nous Favons laissée évanouie cette femme
qui s'est perdue pour sa connaissance nous îui
avons ôté connaissance.,.*»
XV
COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE t V
Qne après-midi, on annonça le président de l'Académie de Lyon, Marcheprime ; longtemps il avait soupiré pour Istar, et fort de représenter les quarante du département, il s'était obstiné : une femme intellectuelle le devait distinguer.
Sa visite que rien n'expliquait inquiéta la Juive.
— C'est dans l'affliction que les vrais amis se montrent, nous formerons autour de vous, moi et mes amis, le bataillon carré. Après tout, amour n'est pas crime, et on peut maintenant vous parler de sa flamme, sans être éconduit.
— On peut à présent me parler de...
Elle répéta les mots, hébétée, tandis que M. Marcheprime lui redisait, à peu de différence près, le langage de Leclerc : « Maintenant vous n'avez plus le droit d'être sévère ni fermée. »
— Mon cher monsieur, — finit par dire M"^® Capimont,— on n'a pas l'oreille également disposée à toutes
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Istar
heures : aujourd'hui je n'ai rien entendu. Si vous croyez que je puisse l'exaucer, vous rapporterez votre requête ; pour l'instant, remportez-la. Puis ce fut M. Chosalet.
— Chère madame, ma femme est d'une colère et moi d'une joie... Vous im avez dit que je voudrais bien la place de Nergal aux Gloriettes... Certaine^ ment je la veux.
— Eh bien! prenez ce siège, non pas le bas, le gothique... Là vous aurez la place de Nergal.
Comique plastique, sur la haute cathédrale, les jambes courtes de Chosalet pendaient grotesquement.
~- Vous vous moquez de moi : cependant je vaux bien M. Poitevinière qui attend à la porte que j'ai perdu ou recouvré ma créance, avant de présentér la sienne. Vous avez l'air étonnée, belle dame, c'est simple cependant : nos désirs nous les avons ren~ foncés en saluant bien bas votre vertu. Aujourd'hui qu'il est avéré que vous n'avez plus de vertu, vous n'avez plus de raison valable de nous renvoyer. Un homme en vaut un autre.
— Ainsi, — s'écria Istar, — le jour où Ton croit que j'aime, tous les lourdauds à qui j'ai plu bien malgré moi ont droit de me sommer comme fille.
— La vertu, — dit le spirituel Chosalet, — ça est ou ça n'est pas.
Et il sortit sans confusion ni doute de sa gentilhommerie.
XVI
LECLERC ET CAPIMONT
Pour rembourser un million et demi à trois mois, Capimont perdit presque sa fortune. Convertir en comptant une telle somme de marchandises était la ruine.
« Je n'ai plus qu'un souhait, mon ami, finir mes jours au bord de la mer ; Istar aimait le luxe ; M.^^ Capimont n'aime plus que la mort et vous, car je vous aime et je vous admire, vous vous conduisez sans me comprendre, comme si vous me compreniez; et si quelqu'un m'a mérité, certes c'est vous. »
Ces tristes paroles firent couler des larmes de joie.
— Il a raison — il ne prononçait plus le nom de Nergal, — il faut se dévouer à vous comme à la reine, puisque par un seul mot vous apaisez le cœur le plus ulcéré, comme les anciens monarques sanitaient d'un attouchement.
Leclerc fut stupéfait quand son notaire lui remit quinze cent mille francs en bons sur le Trésor : et à
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Istar
la chambre de commerce, quand M. Capimont entra après la nouvelle, on se découvrit presque en masse, des mains jusqu'ici rétractées se tendirent.
Mais lui, au lieu d'accepter la réhabilitation tacite, s'encoléra.
On avait donc cru qu'il tolérait les assiduités de Leclerc; pendant dix années, ses collègues l'avaient donc jugé spéculant sur son déshonneur. Il promena autour de lui un regard furibond, ne serra la main à personne, et s'élança dehors en arrachant sa cravate.
— Il est fou, — pensa-t-on.
Les négociants ne comprirent pas ce qui se passait dans l'âme de Capimont, le déclarèrent fêlé, ce qui acheva de donner créance à la version de Leclerc se retirant par impossibilité de vivre plus longtemps avec un furieux.
Quand il rentra aux Gloriettes, il montra à sa femme, qui ne comprenait pas, le reçu du notaire.
— Votre honneur est sauf, et le mien, Madame, — dit-il avec un certain grand air, et l'expression était généreuse, puisqu'elle ne visait que Leclerc comme sujet de blâme.
Istar lui prit les deux mains, et les baisant, lui répéta ses paroles du soir où il avait ouvert les Gloriettes à Nergal :
— Vous avez agi dignement, bellement; je suis fière de vous, mon ami.
XVTT
IDÉALITÉ
De l'instant ou Nergal annonça Sainte-Sebaste jusqu'au moment de la parution il n'y avait plus eu de correspondance entre les Œlohites. Même plusieurs jours, Nergal, dans l'hébétude d'une œuvre où son cœur avait plus battu que son calame n'avait écrit, resta prostré comme une accouchée.
Il y a, après les mises bas de l'esprit, une période de fatigue obtuse et sans pensée, toute une détente de la sensibilité, et l'impression d'un vide cérébral. Il ne manda rien d'abord.
Istar, malgré son avidité de l'écriture aimée, respecta cette fatigue qu'elle devinait, et du reste, qu'eût-elle écrit : la vérité, c'est-à-dire la ruine, la déconsidération et son impression que la mort s'avançait.
Ainsi une semaine s'écoula sans un mot échangé.
Le chat de Nergal, aveugle maintenant, ne sortait plus de la chambre d'Istar, et les prunelles éteintes semblaient veiller sur la Juive.
« Pauvre Daïmon, disait-elle en le caressant, tu souffres pour lui, comme moi. C'est à lui qu'on aurait
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Istar
voulu crever les yeux; ces beaux yeux, mon vrai ciel que je ne verrai pas plus que toi, hélas! désormais. »
L'héroïne du roman lyrique de Nergal prévoyait sa mort et s'y préparait avec un moine admirable de cœur et de génie.
Istar voulut obéir au. poème et le vivre aussi exactement que la vie le permettrait.
Mon frère bien-aimé,
J'ai respecté vos relevailles d'entendement : je souhaiterais, maintenant que vous m'avez fait immortelle, que vous me fissiez sainte. Ce père Alta (i)^ votre ami, dont vous avez parlé en ces termes : « Celuilà est de taille à recevoir la confession du diable et à consoler Préméthée celui-là, s il vous est assez lié d'amitié pour le décider à venir me catholiciser tout à fait, me serait la seule joie, puisque je ne peux souhaiter votre venue.
Je vous ai trouvé Un titre : Les Petites Babylones, et note pour vous des horreurs provinciales inédites.
Ne me remerciez pas : le seul soleil vivifiant ne sera jamais sur mon cœur ou sur ma tombe que le rayonnement de votre gloire.
Votre sœur qui ne vous aime pas, qui vous
adore.
ISTAR.
(i) V. La Vie suprême, chaDÎtres XX, XIII, XV, XII, XXLX.
XVIII
COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE : Vf
: — Il nous faut prendre une résolution, — disait Istar à son mari ; — vous n'avez plus vos raisons commerciales de m'imposer les humiliations sans nombre et sans nom que la société lyonnaise me veut infliger. Vendons les Gloriettes et allons vers Cannes; j'aimerais finir ma vie où je l'ai commencée.
— Accorde à mon amour-propre, à mes idées d'honneur bourgeois un peu de temps encore ; je ne veux pas que notre départ paraisse une fuite.
— Amen ! mon ami : je n'en suis plus à me mesurer le fiel : mais je vous avertis que la fatalité est sur nous, et que seule la fuite conjurerait peut être
— Mais certainement nous partirons, et tôt, et pour toujours; mais vous êtes devenue dun superstitieux et d'un fatalisme...
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Istar
Le domestique apporta une lettre : elle était de Nergal ; il annonçait Farrivée prochaine du dominicain qu'il avait relancé jusqu'à Soreyse, à qui il avait ouvert son âme, obtenant cette belle parole :
« Dites à Istar que je quitterais le salut d une légion pour l'honneur de faire le sien, et qu'avant trois jour s je serai auprès d'elle ».
Ce fut une vraie joie pour la Juive : ce prêtre si fier, si dédaigneux, dont le refus à la princesse d'Esté avait transpiré dans les potms du monae, qui se montrait si empressé pour elle, la bourgeoise de Lvon : elle comprit, que la femme aimée par Nergal devenait plus que princesse pour le moine.
Elle monta dans sa chambre, se mit au prie-dieu pour rendre une action de grâces et remarqua Tabsence du félin. /
Elle le fit chercher par le domestique vainement.
Son cœur se serra, et à la rentrée de son mari, son premier mot fut de s'informer.
Capimont hésita ; la première parole qu'il eût entendu dire sous son toit par le romancier : « Le jour où il serait blessé, mettez-vous en garde; le jour où il mourrait de mort violente, appelez-moi, vousl seriez en péril ». Et il craignait plus que la foudre la venue du romancier à Lyon.
Elle répéta fiévreusement son interrogation.
— Le chat est mort, — avoua Capimont, — je Tai trouvé poignardé dans le parc.
Istar
— Ah ! fit-elle, — mon heure va sonner.
— Allons, Istar, pas d'enfantillages; sois courageuse. Voici une invitation de M"^^ Malibierne à sa soirée costumée de demain ; il y faut aller.
XIX
COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE : VIT
Comme une très jeune fille, impatiente d'un souriant voyage, s'y prépare très à l'avance, trouvant un avant-goût à disposer les éléments du départ, et trompe son attente à l'impression de le hâter, Istar, uniquement préoccupée de sa mort, mettait de l'ordre en ses papiers et en ses robes.
Un seul soin restait même que jadis : la toilette fanatique de sa personne; aussi pensa-t-elle longtemps à choisir pour ce qu'elle appelait sa sortie du monde, une dernière toilette. Elle la voulait de style et cependant non exotique, et s'arrêta à la robe de lin blanc et au manteau de pourpre qu'elle fit faire avec un soin extrême et qu'elle enferma dans son prie-Dieu; puis elle commença une phrase ce moment, une phrase l'autre, une sorte de testament moral.
Si Capimont eut accepté de fuir tout de suite, peut-être n'aurait-elle pas envisagé la mort si en
Istar
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face; devant l'entêtement marital, elle espéra mourir bientôt; la perspective de plusieurs mois lyonnais Vépouvantant autrement que la tombe.
Sa fille la jugeait avec la sévérité des âmes sèches que la vie n'a pas instruites; elle devinait son mari caressant l'espoir d'un lointain mais possible revenez-y du devoir conjugal. Mère jugée et condamnée par l'enfant, épouse forcée de se défendre de l'époux, femme incapable de déserter le devoir et amoureuse trop abnégative pour écraser de sa maturité bientôt lourde le destin de Nergal, sans recours vers le prêtre même, qui lui aurait soutenu qu'elle devait le devoir à Capimont et lui aurait logiquement interdit de se complaire à la pensée sempiternelle de l'Aimé, 5ans une confidente possible, trop lasse pour reprendre, même en un pays nouveau, une vie mondaine, trop consciente du tempérament de Capimont pour croire que dans l'isolement et lorsqu'il n'aurait plus à lutter, sa sommation de désir ^e reviendrait pas atrocement; craignant enfin de voir Nergal se distraire de son souvenir, après avoir regardé à tous les horizons, elle conclut qu'il fallait mourir et elle désira le dénouement de sa vie désormais impossible, comme une victime des dominicains espagnols sous les jets de plomb fondu, et à chaque coin nouveau enfoncé demandait le coup de grâce.
COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE t VIII
Capimont et sa femme étaient déjà au seuil du salon quand celle-ci se souvint de Tavertissement d'Andancette « et surtout n'acceptez pas d'invitation chez M"^^ Malibierne ». Elle recula presque et s'en voulut : la probabilité d'une insolence un peu plus forte valait-elle tant d'appréhension?
Pour cette rentrée dans le monde, elle voulut être mortuaire ; on s'attendait à un costume oriental fastueux, elle n'avait ni fleur, ni bijou; une tunique de lin et un manteau de pourpre, son vêtement de tombe.
— Sa simplicité consiste à jouer les impératrices dit Marcheprime.
— N'importe, elle est bien belle, et ce Nergal a dû passer d'heureux moments, — répondit Chosalet.
Au grand étonnement de la Juive, on l'accueillait comme si rien ne s'était passé ; il n'y eut pas même cet empressement questionneur qu'entraîne un retour de disparition mondaine.
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Valentin vint la saluer.
— Quel aspic cache-t-on sous tant de fleurs ?
— Il n'y a ici que des applaudis seur s ; vous êtes merveilleuse, Madame. .
Elle alla vers M"^^ Andancette et l'interrogea des yeux sans bien comprendre le regard anxieux qui lui répondit.
On dansa : elle se retira alors dans le petit salon solitaire avec le désir qu'on l'y oubliât.
Aux modulations de la valse de Faust^ elle pense à Marguerite qui se répète les paroles de la rencontre et du jardin dans le cachot de la folie. C'était à un bal, il n'y avait guère plus de trois mois qu elle l'avait rencontré.
Le salut de Bellecour ressemblait en somme au « ne permettrez-vous pas ». Elle se redisait les paroles du penseur qui lui étaient entrées au cœur chacune comme un glaive d'amour.
«Vous avez un mari, mais non pas le vôtre. »
« Rien de ce qui me ferait joyeux ne peut être, sans vous faire triste » ; «je ne suis pas un homme, je suis Nergal. »
« ... Le grand besoin d'amour qui se tord dans vos yeux,... je crois que vous êtes ma sœur...» et cet efleuillement de roses par lequel elle lui avait demandé et accordé à la fois de rester et puis l'ivresse de Brahms, et puis l'inoubliable après-midi ; « Je crois en toi, Istar, comme au soleil. »
Istar ,
Un peu étalée sur le divan, appuyant ses mains écartées sur les coussins, elle semble béante, évoquer et voir le bien-aimé.
Les secousses violentes et répétées, le spectacle de Capimont désespéré, sa conviction de ne jamais revoir son frère, le martyre infligé par le monde lyonnais l'avaient amenée à des crises de sensitivité maladive où un peu de son libre-arbitre disparaissait.
Il faut bien qu'elle se l'avoue, Nergal survenant maintenant, elle se fut jetée à son cou, folle et oublieuse de tout. La douleur rompt l'équilibre moral, qui n'est le plus souvent que le bon ménage des humeurs et des pensées.
Ces deux mois vécus en communion fiévreuse avec Nergal, ces deux mois où elle a vibré à nouveau toute sa vie la prédispose à une hallucination, au moindre choc nerveux qui débordera sa fougue naturelle, aggravée de maladie.
Dans le petit salon, il lui semble que la lumière diminue, mais cette impression traverse sans la rompre la projection de sa pensée.
Soudain, en face d'elle, lentement un rideau s'écarte, et une forme se profile, d'abord vague.
Istar avance le haut du corps pour mieux voir, le rideau s'écarte tout à fait.
Pétrifiée, sans voix, sans pouls, sentant la vie comme arrêtée en elle, un flot de sang et de pensées lui bat dans le crâne. Elle ne sait plus qu'elle est chez la Malibierne, à un bal costumé ; de confuses
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paroles de Nergal sur la magie, le désir créant le fantôme de l'Aimé, tourbillonnent dans son esprit désemparé.
Il est là, lui, qui la regarde avec des yeux brillants.
Il est là, avec sa chevelure noire.
Il est là, dans son manteau de prêtre.
Elle sent même venir de lui cette odeur préférée de sandal mêlé au skine.
Comment est-il là? Mystère. Pourquoi n'avance-til pas? il n'ose peut-être.., il croit effrayer... ou bien il a peur qu'on le voie... Oui, il aura fait l'impossible, des choses, comme dans ses contes : c'est un dernier adieu...
En quelques secondes, elle se dit tout cela, incapable de parler, incapable de bouger, elle se sent devenir folle.
Mais le manteau s'écarte, Nergal en veston de velours bleu, celui qu'il portait la grande après-midi, lui tend les bras.
• D'un bond de folle ou de fauve, elle franchit les quelques mètres qui la séparent de l'Aimé.
C'est bien lui qui l'entoure de ses bras et la serre sur son cœur ; elle ferme les yeux et son âme monte toute à ses lèvres qui se collent aux lèvres de l'Aimé.
Un cri strident, un cri terrible, un cri tel que musique, danse et causerie en sont coupées, vient de retentir.
Istar, d'un bras violent, repousse quelqu'un qui disparaît derrière la tentr^re et de son autre main
452
Istar
semble vouloir arracher de ses lèvres une souillure. Puis elle bat l'air de ses bras, et tombe raide, vêtue de lin blanc et de pourpre royale, et son souffle n'exhale qu'un nom :
— A toi; Nergal.
Le marquis de Charbonnières paraît des premiers, et devant le cadavre d'Istar qu'il sent morte, de sa tonitruante voix qui commandait la charge à ReichschofFen :
— Il y a un assassin, ici I
LIVRE IV
AUTOUR D'UNE TOMBE
Un seul lit m'attire, — la tombe me promet la divine immobilité et je me veux désormais sans mouvement puisque l'étreinte d'Amour me fuit, l'étreinte d'Amour, le seul, l'unique mouvement qui ne soit pas vain. L'Ame en peine. Septième roman de la Décadence Latinb,
AUTOUR D^UNE TOMBE
TESTAMENT d'iSTAR
« Sentant la mort venir, je me suis recueillie en mon âme, et voici mes derniers désirs : je supplie mon frère et mon mari de les réaliser.
« Presciente d'une fin subite, je témoigne que j'ai été baptisée et appartiens à la religion catholique, apostolique et romaine. Trépassée, je ne veux être vue, ni approchée que par trois personnes, mon frère, mon mari et ma fille.
« Ma toilette mortuaire sera une robe de lin et un manteau de pourpre que j'ai préparés et enfermés dans mon prie-Dieu.
« On m'attachera au front, par un bandeau rouge, le pentagramme qui est sous mon crucifix.
« Je n'ai rien à moi en ce monde : ma mémoire je la lègue à mon frère et à mon mari.
« Dès que je serai morte, on appellera mon frère et
456
Istar
on le laissera seul toute une nuit avec mon cadavre.
« Si mon mari meurt de ma mort, je veux qu'il soit enterré à côté de moi afin que la tombe au moins lui soit douce.
« Je devais confier le soin de mon âme au T. R. P. Alta. Je confie, à Dieu seul, mes derniers jours de présence terrestre.
« Je mourrai avec joie et sans un remords. J'ai accompli religieusement la destinée; obéissant à mon père putatif le Rabi-Ben-Isdubar en épousant Capimont pour lequel j'ai été une femme soumise, jusqu'au jour où mon frère a lu sur le collier et m'a montré un nouveau devoir »
« Quant à ma fille, je défends quejamais on m'innocente à ses yeux; je ne la bénis pas, je ne la maudis pas, elle n'est pas l'enfant de mes entrailles; j'ai été mère comme j'ai été femme, au-dessous de moi; et mon cœur ne peut descendre que si une tendresse l'appelle.
« Sur cette terre je n'ai rencontré que deux dévouements, hélas! inintelligents : le curé de Cannes et mon mari; je n'ai jamais senti d'attraction que pour le Rabi-Tsdubar, mon père, et mon frère Nergal
« A lui je demande ce qui peut adoucir ma fin, et il me l'accordera, de jurer sur ma tombe une haine sans m.erci à la province; je suis chrétienne, mais reine, et je veux être vengée. Ce qui a été poursuivi et piétiné en moi, c'est la noblesse du cœur et ptérisme des tendances; les ennemis et les bourreaux d'Istar sont
Ista
donc les ennemis de Dieu et les bourreaux de ses élus. Si, un jour, Nergal allait en notre pays, qu'il emporte mes cendres et qu'il les enterre sur le mont Ereck; je ne veux pas que mes restes demeurent parmi des mécréants.
« Si un conseil est permis à une sœur, que Nergal réserve toute sa sollicitude, tout ce qu'il ne donnera pas de lui-même à son œuvre, à ses sœurs, à nos sœurs œlohites, qu'il n'écoute pas le commandement banal d'aimer son prochain, si ce n'est en reconnaissant son prochain au cœur et à l'esprit.
« Cette double pensée que j'arme ton génie contre la province et je ferme ton cœur à tout ce qui n'est pas notre race, suffit à me payer de mes maux, Nergal !
« Malgré la vie, je meurs catholique, aimée du plus grand esprit que je connaisse, aimée d'un Schlomo, et j'aurai donné ma vie au devoir et ma mort à l'Amour,
« J'irai à Dieu sans crainte, avec la certitude d'avoir fait, suivant mes forces, les efforts d'une reine contre soi-même et pour les siens. , , . .
l'amante
Aux lueurs de Taube, Capiixiont, de ses veux aveuglés de larmes, lisait cette dernière parole de la morte.
En bousculant tout, pour coucher Istar, une grande enveloppe ouverte avait jailli du secrétaire, et il ne la déplia qu'après huit heures de hurlante angoisse au pied du lit où Istar souriait de ne plus vivre, enfin.
Chez la Malabierne, au cri du hussard, une terreyr panique avait fait courir au vestiaire, comme si le feu menaçait la maison. La respectable bourgeoisie s'effara devant le drame pressenti, et soudain une anxiété de cour d'assises s'empara des assistants, chacun se croyait coupable. Capimont s'était précipité de la table où il faisait mélancoliquement le quatrième d'un whist; déjà un médecin parmi les invités s'était penché sur la Juive, magnifique ainsi étendue.
— Eh bien! docteur! vous ne dites, ne faites rien, cria Capimont.
Istar
459
— Apoplexie foudroyante — fit durement le praticien, puis il ajouta une frayeur, quelque hallucination...
Mais le mari n'écoutait plus ; élevant Istar sur ses bras puissants, il se précipila, renversant les invités, s'empara de la voiture de M""^ Chosalet et criant au cocher : « dix louis pour aller vite. »
Epouvanté de tenir ce corps froid et inanimé, il lui parla tout le trajet, n'osant pas prendre un baiser, et répétant « tu n'es qu'évanouie, n'est-ce pas Istar? »
Quand il l'eût couchée et que tout le monde, courant et s'affolant, plusieurs médecins furent grenus confirmer le premier diagnostic, il s'enferma, criant comme un supplicié, tordu au pied du lit et à Berthe qui pleurait pour entrer : « Va-t-en, tu n'aimais pas ta mère! tu aidas à la tuer. » Sublime dans son désespoir, « Ressuscite, Istar, et j e te donnerai àNergal.
Il se roula par terre toute la nuit.
« Tu permets que je sois à côté de toi, dans la mort, ô merci. Reine, merci, je vais t' obéir » et il fit dépêcher à Nergal.
III
SECONDE VUE
Nergal inquiétait ses amis « vous avez l'air d'attendre un malheur qui tarde, » lui disait-on, et on l'entraînait en des milieux les plus distractifs sans qu'il cessât d'être absorbé et plaintif.
Le soir même où Istar allait à la soirée costumée de Mi^e Malibierne, Saïgas le vint chercher et l'emmena, comme on emmène un hypocondre, malgré lui chez la baronne Œgypan, milieu fantaisiste et cordial où le romancier était aimé. C'était une sauterie costumée comme celle de la Malibierne, Nergal y vint en sombre costume de Rainswood, et bientôt s'isola dans un petit salon; on respecta sa sauvagerie, et lui, sans s'expliquer à lui-même son explicable angoisse, fut pris, vers onze heures, d'un tressant nerveux, au moment même où l'attentat avait lieu.
D'une grande puissance sur lui-même, il dompta sa tristesse et, pour la tromper, comme dérivatif à
Istar
461
son obsession, il avisa une table à écrire, et d'abord, dessina des blasons; puis, à son propre étonnement,' ce titre étrange coula de sa main, comme en état de médiumité :
Marche funèbre pour une martyre moderne,
« Nuit de colère, Soleil de vengeance, dernier des jours.
Daoud l'a promis, les sybilles juré.
Dans les airs irrités, la bannière céleste se déploiera en croix et linceul, couvrira l'univers foudroyé.
Une indescriptible terreur effarera la multitude, comme un troupeau bêlant, par les anges poussée aux pieds de Dieu le juge.
Des clairons sonneront le réveil des squelettes, et la foule de ce qui fût, comparaîtra devant celui qui est.
La sève tarira au cœur de la nature et, lorsqu'elle verra debout tous ceux qu'elle a couchés, la Mort deviendra folle.
Le livre de l'Agneau s'ouvrira de lui-même; et toute iniquité s'y trouvera prévue.
Et le grand juge alors, rassurant les héros, les poètes et les amantes, dira «je suis le dieu d'Amour; les haineux seuls je damne avec les insulteurs du Beau, car je suis le Grand Magnifique. »
A ma droite, Lutèce, car tu m'as honoré sous quelques formes d'art et de mansuétude.
A ma gauche. Province, assassine d'Istar! »
^6.
4o2
Is tar
CHŒUR PROVINCIAL
Que dirais-je alors, misérable, et quel saint invoquer? J'ai insulté le mystère en Joseph, l'art en Luc, en l'esprit Jean, et toutes les Madeleines; par mes
présomptions j'ai touché à Marie elle-même.
O majesté redoutable, ayez pitié; votre miséricorde ne fera rien plus grand qu'en s' étendant sur moi.
Tésus a pardonné à Caïphe, à Pilate, oh! les bras du Calvaire sont-ils fermés pour nous?
Vous descendez du ciel pour racheter le monde, oublierez-vous les plus perdus?
Gémissant et honteux, à vos pieds je supplie; pardonnez le supplice d'Istar
Ma prière est indigne, après tous mes forfaits, mais comme un holocauste toujours a mérité le salut de l'infime, pardonnez aux bourreaux au nom de la vie - toire; le mérite d'Istar la sublime et la sainte peut seul nous rédempter.
LIED-MOTIF DE LA MARTYRE
Seigneur, Seigneur, séparez-moi de ces maudits;
que votre éternité où j'entre, me dérobe à la vue des mauvais. Ma vertu ne va pas jusqu'à leur pardonner, car ce soir de colère, cette aube de vengeance, mon
Istar
dernier jour, Daoud l'avait promis, les Sybilles juré, parait donc dans les airs irrités, bannière céleste enceuiller mes bourreaux de honte foudroyés. . . .
Celle que Nergal appelait familièrement le poupard japonais, vint sur la pointe de ses petits pieds regarder par-dessus Tépaule du romancier qui ne la vit pas et, rejoignant la joyeuse assemblée •
— Il écrit un Dies irœ...
Soit respect pour l'écrivain, soit intuition infiniment délicate et tendre, le poupard japonais empêcha qu'on ne vint troubler la lugubre élucubration.
Le romancier resta jusqu'à l'aube étendu sur une causeuse. Le premier blanchissement qui parût aux fenêtres, le pressa comme un appel occulte; sans un mot aux amis, qui le voulaient suivre lui offrant leur voiture, il se précipita au dehors et se fit conduire chez lui fiévreusement, comme si quelque chose l'y attendait. Il aperçut la concierge un télégramme à la main, causant avec la laitière sur Je seuil.
— C'est pour vous, monsieur Nergal, — dit la portière. Il sauta du fiacre et frîppa le papier bleu.
« Héroïne assassinée, feuilleton manque^ prenez rapide huit heures cinquante ; attendrai cinq heures, sinon refus du journal.
Le Houzard.
464
Istar
— Gare de Lyon ! — dit le romancier, et laissant la concierge stupéfaite, il remonta en fiacre, en Rainswood, il n'avait que le temps. A la gare, on le prit pour un fou; lui, ne s'aperçut de son insanité que lorsque, tombé comme une trombe dans un compartiment, il fut interpellé par un gendarme.
— J'étais au bal, en rentrant une dépêche de mort, et tenez faites télégraphier.
il put à peine tracer au marquis, tant il tremblait de lui apporter une houppelande à la gare. De Laroche, il télégraphia au Père Alta. Quand le train entra en gare, il se précipita avant l'arrêt et fut tombé sans le capitaine qui lui jeta un macfarlane sur les épaules.
Le romancier ne put articuler qu'un mot : morte?
— En voiture, — dit le houzard, et poussant son ami dans le cabriolet, il le conduisit lui-même à bride abattue.
— Hier soir, à onze heures, un cri efïrayant chez la Malabierne; on se précipite, Istar raide morte dans le petit salon... Mon avis... Leclerc, d'accord avec la Malabierne a fait le fantôme et dans l'état où la pauvre femme... Quand vous battrez- vous?
— Je ne me battrai pas, — dit Nergal, — je ferai justice.
— Chacun son point d'honneur, — oit le mnitaire.
JF, RENDEZ-VOUS DE MORT
Le quart de six heures du soir sonnait, Capimont gémissant à genoux, baisait ]a main de la morte, quand un bruit de meubles renversés une montée fiévreuse des marches, et Nergal, hérissé, fantomatique en son costume théâtral, tombait dans les bras tendus de Capimont.
— Mon ami, sauvez-la! vous pouvez tout sur elle. Nergal se dégagea, d*un élan fut au lit, mais il
recula aùssitôt, flageolant et tomba à genoux; une telle épouvante l'envahit qu'il cria lui aussi.
— Vous ne savez donc que gémir comme moi, s'écria Capimont.
Cette parole le releva comme un galvanisme.
— Tenez, voici son testament.
Nergal lut avec de brusques regards vers le lit comme s'il eût craint de perdre de vue un instant la' morte.
Islar
— Capimont, — dit rCElohite, — il y a trois choses à faire : essayer de la ressusciter et réussir à la venger, je prends cela ; enfin si elle est vraiment morte, que ses funérailles la réhabilitent.
« Écoutez, le célèbre P. ,41ta sera ici demain matin; aidez-vous de Valentin qui est en bas et offre ses services, faites annoncer à prix d'or, dans tous les journaux de Lyon, que l'oraison funèbre de M^^ Capimont sera prononcée par le P. Alta â la cathédrale de Saint-Jean et que l'orchestre du Grand^Théâtre exécutera la messe en ré de Beethoven; mon ami Sauer, le premier pianiste d'Allemagne, tiendra î'or^ue.
Et comme Capimont, étourdi, ne bougeait pas. Voulez-vous que la dernière heure d'Istar soit honorée ; quel soufflet à ce monde méchant mais dévot que celui que le P. Alta lui donnera du haut de la chaire : C'est au nom de la dévotion et de la vertu chrétienne qu'Istar a été martyrisée, c'est dans la cathédrale qu'elle sera exaltée et vengée. Quant à la messe solennelle, elle attirera le plus grand nombre possible de témoins à l'exaltation de sa mémoire.
— Oui, oui, — balbutia Capimont, — mais je ne la verrai pas pendant que...
— Je la garderax plus qu'on ne fait d'ordinaire.
— La loi, — dit le soirier.
— La loi, est-ce que ça existe quand j'aime et que le souffre? La loi, cette billevesée, vous osez m'en
Istar
parler, quand je dois... nous devons faire deux actes appelés crimes.
— Ah ! — fit Capimont, subjugué par la violence du jeune homme.
— « Dès que je serai morte, on appellera mon frère et on le laissera seul toute une nuit avec mon cadavre. »
— Pourquoi toute la nuit ?
— Voulez- vous désobéir à la morte ?
— Non, non... mais vous la sauverez ?
— Je ne sais pas... mais chaque minute perdue est une chance diminuée.
— Mon Dieu ! — dit Capimont, — je ne demande qu'à croire, expliquez-moi un peu.
— Eh bien! — dit Nergal, — les liens animiques tiennent encore à l'être organique après la mort, comme le nouveau-né reste ombiliqué, et quand ïi y a eu un grand amour entre la défunte et le veilleur, celui-ci peut, avec beaucoup de science et au risque de sa raison, rappeler parfois Tâme qui n'est pas encore tout à fait détachée du corps.
— Je vous laisse, Nergal, j'aurais trop de remords si... mais ce que je souffre...
— Pas avant Faube, demain, — dit FŒlohite ; et quand le mari eut baisé encore la main de sa femme, le jeune homme referma la porte et poussa les verrous, tourna les clefs ; et ayant fait le signe de la croix :
— Maintenant, ô Mort ! à nous deux.
468
Istor
Ce n'était plus le même qui tout à l'heure s'était affaissé. Il marcha vers le lit, posa ses mains q ji ne tremblaient plus, l'une sur le front, Fautre sur le cœur dlstar, et sa voix sonore s'éleva inlassable longtemps, tantôt suppliante en ferveurs à celui qui rappela Lazare du tombeau, tantôt impérative à la femme aimée. Quand il crut sentir qu un peu de la chaleur de ses mains s'était communiquée, il se pencha sur la bouche froide et y colla ses lèvres.
A un symptôme, il tressaillit de joie ; prenant le poignard qui pendait encore à sa ceinture, il fendit la robe et le linge d'Istar et la dénuda toute. Avec une hâte lacérante, il rejeta lui-même tout vêtement et l'incubation commença (1).
Un grand frisson le secoua pendant quelques minutes : Istar était morte depuis près de vingt heures, et au lieu qu'il communiquât sa chaleur, la frigidité du cadavre Tenvahissait.
Il voulait avec une telle intensité qu'il résistât à rimpression et la domina. En sa terrible tension nerveuse, il lui sembla enfin que les lèvres de la BienAimée mollissaient sous les siennes, que tout son corps assoupli renaissait.
Nergal savait que le seul signe pathognomonique
(i) Le rituel de l'incubation magique est ici supprimé pour la même raison qui a fait couper le traitement psycopathique dans A Cœur perdu.
Istar
469
de la mort est la putréfaction, et il espérait ; mais ce qu'il prit pour un faible retour à la vie n'étaif que la cessation de la rigidité cadavérique. Son erréur augmenta sa confiance et ses forces, il électrisa kerveusement le corps inerte, transfusant son calorique à cette lampe éteinte, et parce qu'il brûlait, il la crut défroidie.
Les keures sonnèrent sans qu'il se dégirottnât ; se sentant lié à la morle lî n^eùt pu décoller ses lèvres.
Bientôt les vertiges d'une congestion le secwèrent, ridée de s'inoculer le trépas, de s'en aller avec elle, le hanta, et comme il reserrait son étreinte, cette chair qu'il avait tant désirée parut frémir et le désir se dressa devant lui.
Un flot de pensées bouillonna dans la tête ée Timaginatif ; il avait respecté le devoir de la feiaSme vivante ; morte, lui seul était criminel, et comÉ)ien la passioci est éloquente à tout fausser, ce seràft peutêtre dans les transports de l'amour qu'il la rappellerait à la vie. Encore un peu de temps, et îes vers eux-mêmes oseraient bien posséder ce corps admi^ rable...
O l'atroce, l'effroyable lutte ; un éclair de foi traversa »a folie, à cette catholique lueur il revit Te crime il en ôiat peur et d'un effort surhumain, il s'arracha du ca^vîe et roula par terre comme mort.
ISTAR
POMANTISMJR
La passion est romantique dans la portée banale ée ce mot; si la modernité consiste en un boutonnement moral équivalant à la bienséance du dix-septiême siècle, elle ne maintient pas chez l'homme ti'imagination comme dans la princesse du sang; quand ia passion soulève un être, elle le sort de l'alignement humain, l'isole de l'opinion ; lors, de fantasques desseins naissent et parfois s'effectuent.
Nergai méditant un châtiment exactement semblable au crime, sortait moins de son siècle, lui qui n'en était pas, que Capimont répétant :
— Celui qui l'a tuée et sa complice, la Malibierne, je veux l-es exterminer sur la tombe même d'ïstar et que leur sang coule sur la dalle... Voyez comme je suis avec vous, Nergai, je partage la douleur, je souffre que nous menions à deux ce grand deuil; mais préparez-moi la vengeance. . . comme je la veux. . .
Istar
471
Les assassins mourront sur la tombe de la victime. Nergal objectait la difficulté de l'exécution.
— Je donne ma vie, vous prêtez votre génie et nous ne réussirions pas!... Est-ce vous, vous l'Aimé, qui manquez de courage pour la venger, ou bien estce que le soirier effraye U ^ète de sa pensée dramatique et hors de la coutume?...
Capimont en proie à une irritation fébrile ricanait.
— Obéissez-moi, Capimont, comme vous lui obéiriez à elle! Je jure sur ce cher cadavre que vous aurez votre vengeance.
. — Sur la tombe.
— Sur la tombe, oui, mon ami. Mais ne troublons pas d'un scandale les funérailles qu'il faut magnifiques et imposantes.
— Savez-vous mon vœu secret, Nergal? C'est, du même coup, de le tuer et d'être tué; la venger et mourir sur sa tombe!... Vous me mettrez à côté d'elle tout de suite, vous me le jurez?
— Je vous le jure !
— Eh! si après m'avoir tué, il vous tuait aussi, Nergal, qui donc serait le vengeur?
— On tue un homme^ on ne tue pas un Verbe ; on tue un individu on ne tue une mission. Il faudrait être Nergal pour tuer Nergal !
vx
L'ORAISON FUNÈBRE
Quand le cercueil d'Istar, couvert de roses et de lis, franchit le porche de Saint- Jean, l'orchestre du Grand-Théâtre, au complet, attaqua la marche funèbre dUlamlet, et tandis que ce chef-d'œuvre de Berlioz lançait aux ogives sa lamentation, la foule oscillait comme une mer humaine pour voir ce spectacle : le mari appuyé au bras de celui qu'on disait l'amant.
Cette fois, le Tout-Lyon recevait le soufilet en pleine fac€, et mille questions restaient sans autre réponse que des exclamations : « incroyable, — inouï, — sans nom, — un mystère. »
Comment le cercueil d'Istar venait-il s'étaler à la primatiale alors qu'aucun prêtre ne l'avait baptisée, et que les lettres de part ne portaient pas mention de sacrement?
Comment un romancier immonde avait-il asse^ d'influence sur le céJèbre dominicain pour qu'il vînt couvrir de son froc blanc la tache d'adultère ?
Istar 473
— . ^ _
Co]Tm :^nt ce moine lui-même avait-il obtenu du cardinal-archevêque la permission d'une telle solennité, avec la manécanterie entière, le chapitre et des délégations des cent et une communautés de Lyon ?
Comment? Le Tout-Lyon alors regarda Nergal : vêtu d un frac noir, un poignard à la ceinture, le visage ravagé et vieilli, mais d'une expression de défi insultant, il promenait sur l'assistance un regard d'ennemi vainqueur, et quand son œil rencontrait celui d'un fauteur ou d'une bourrèle d'Istar, les coupables se détournaient.
— Il a une tête d'assassin, — murmura la Malibierne.
Capimont sentit enfin que ces solennelles fcmérailles vengeaient la pauvre femme.
— Vous étiez digne d'elle, vous, — dit-il en pleurant.
— Pas même moi, — dit l'Œlohite, — mais vous allez voir ce qu'est un vrai moine.
Le T. R. P. Alta était en chaire.
Il salua le chœur, puis il salua le cercueil :
1 « Mes frères, mes sœurs, '
« Deiis est charitas ! « Dieu, c'est l'Amour! »
Et il lança à toute voix ces trois mots et se tut.
474
Isfar
Il faut avoir étudié de ses yeux rabêtissement des Lyonnaises pour juger de l'effet que ce début produisit.
c Et dans cette ville surtout où l'Amour est absent même sous la forme de péché^ je crois bien dire, en opposant à votre sécheresse d'âme la plus tendre dénomination du Très-Haut. Qu'importe au porte-parole sacré les acceptions où l'on à traîné les mots ; même dit à une créature, le « je vous aime » n'offensera jamais Dieu comme « je vous hais. »
« Asolvi vis ? Ama, dit un Père. »
Le dominicain fut adrnirable: chacune de ses paroles sifflait comme des lanières aux oreilles lyonnaises.
« Le silence seul convient à l'épouse chrétienne et ses mérites ne doivent être connus que de ses proches.
« Je ne saurais donc^ mes sœurs, vous faire l'éloge de celle qu'on pleure aujourd'hui, et l'admirable spectacle de son âme héroïque réjouira seulement les chœurs al^géliques. Toutefois, mes sœurs, un exemple jaillit de cette vie, si calme pendant vingt ans, et en quelques moments torturée et perdue, et ma sollicitude espère de beaucoup d'efitre vous un repentir profond et une longue pénitence.
« La calomnie, ce crime que j'appellerais lyonnais s'il n'était commun à toute la province, a mis au tombeau Jehanine Capimont.
« Tandis que vousl'accusiez, mes sœurs, d'adultère,
Istar
47>
elle se faisait baptiser par ce même homme qu'on disait son complice.
« Lorsque l'écrivain catholique qui m'a convié au grand devoir d'aujourd'hui vint à Lyon, le T. R. P. Nicaut l'invita à employer ses connaissances de kabbale à la conversion de cette Juive qui, grâce à lui, est morte chrétienne. »
L'assistance n'en croyait pas ses oreilles, et Capimont bégayait tout bas :
— C'est un saint... je veux lui baiser les pieds, je veux être son domestique... C'est le bon Dieu en personne, votre Alta.
— « Retourne donc au sein de la Beauté éternelle d'oii tu étais sortie, âme héroïque et douce. Brise ces faibles liens de la mortalité ; l'heure de notre douleur est la première de tes joies.
« Voici saint Jean dont tu as pris le nom pour entrer dans l'Eglise, voici Madeleine dont tu avais le cœur sans les fautes, qui te viennent accueillir au seuil du Paradis.
«Tu portais le nom d'une déesse profane, tu portes maintenant la sacrée palme, descendante des vieux rois, fille du Soleil, tu resplendis enfin après tant d'épreuves.
« Du haut du ciel où ton martyre fa montée, vois réunis dans ce lieu sacré tous les instruments de ton martyré et bénis tous tes bourreaux, pour qu'il leur soit fait grâce. Ainsi soit-il.
47^
Istar
Un grand sanglot éclata : tout le monde était ému, ISTergal même pleurait.
Mais à Télévation, il devint terrible, a-t-on dit depuis, et quand le prêtre bénit la foule, il éleva contre k pardon eucharistique la vehme œlohite, et le même rayon de soleil fit luirtî l'or du calice et l'acier du poigÉtard.
AU CIMETIÈRE LOYASSE
La nuit tombait quand la foule de ceux qui avaient suivi s'écoula. Capimont resté seul regardait la tombe fixement, quand Nergal s'élanca à Técart.
Il tailla en pointe l'ongle de son pouce qu'il avait long, puis il le trempa dans un flacon l'empoisonnant comme il eut fait d'une lame.
Atteignant la Malabierne qui sortait seule du cimetière, un peu ostracisée depuis le drame de sa soirée, brusquement il lui prit le bras et lui enfonça dans la chair son ongle envenimé.
Elle poussa un cri de douleur.
— Vite la vérité et je vous lâche, sinon... La Malibierne eut peur.
— La vérité il s'était fait votre tête, il avait
votre manteau Je ne savais pas que ça tournerait
comme ça il voulait se servir de votre ressemblance pour lui prendre un baiser. »
27.
478
Istar
Nergal laissa aller l'immonde bourgeoise et blêmissant pensa défaillir, Istar était morte d'un baiser de Leclerc qu'elle croyait donner à lui! Nergal.
Levenant vers Capimont pour l'eramener, il vit Leclerc qui s'avançait -^^'^tant vers le mari.
— Non, — cria FOEloliite, — et prenant à travers tout, sautant les tombes, il s'élança le poignard levé.
Capimont le contint.
— Assassin d'Istar ! Toi qui, prenant un manteau romain et mon masque, es apparu à Istar chez la Malabierne et las tuée de peur, tu mourras...
Capimont, à- son tour, voulut le saisir. Nergal étendit la main.
— Corhprenez-vous? vous êtes de trop sur la terre ou bien nous? Voulez-vous être ici à minuit., nous nous trouverons en bas de la montée, je me charge de la tranquillité du combat.
— Je vous tuerai, misérable, — dit Capimont. Est-ce juré? — dit Nergal.
— C est juré, et à l'épée, le pistolet ferait trop de bruit, dit Leclerc, qui salua.
Et le mari et le frère d'Istar sortirent ensemble du cimetière.
— Comment se venger de la Malabierne? — grondait Capimont
— C'est fait, elle mourra bientôt.
Istar
479
— Promettez-moi, Nergal, que vous le tuerez s'il me tue.
— Pourquoi vous battre, Capimont, il vous tuera et le juge ne s'aligne pas avec un coupable.
VIII
VEHME
Vers minuit, un linceul ficelé avec deux, épées, sautait le mur de Loyasse et faisait retourner le gardien de ronde qui, sans voir où gisait la chose, se mit aux aguets. Nergal enjambant le mur, marcha au caveau d'Istar et allait s'y agenouiller.
— Eh,!' Fami ! ce n'est pas une heure pour prier sur les tonafees.
Nergal se dressa furieux : toute la vengeance différée pour une brute.
— Avancez donc, je vais vous expliquer. Le gardien découvrit sa lanterne.
— Je vous reconnais, vous étiez du bel enterrement de M"^^ Capimont; vous n'êtes donc pas un voleur, on m'a dit qu'il y en avait qui... Que diable faitesvous icH...
— Je vais vous le dire, mon brave ! Je dois aider à entrer ici M. Capimont qui veut passer la nuit sur la tombe de sa femme.
Istar
— Ah çà, non ! et vous-même allez sortir.
— Voyons, brave homme, comprenez la douleur d'un mari.
— Je ne comprends que la consigne.
— Allez donc vous coucher et prenez ça. Le gardien repoussa la bourse.
— La consigne, je ne connais que ça. Nergal ne savait qu'inventer.
— Si c'est la consigne^ passons;... je vais aller lui dire que je ne peux pas... mais de sauter ce mur ça casse la gorge, s'il y avait une buvette, mon gardien, je vous payerais bien un verre.
— Si vous voulez payer, mansieur, il y a moyen de boire.
Ils marchèrent jusqu'à la maisonnette : Nergal mit un iouis sur la table et perdit un grand quart d'heure à boire avec le vieux soldat; enfin, il put jeter dans son verre quelques gouttes d'une drogue qu'il avait sur lui pour endormir Capimont, au cas de désespoir furieux.
Le gardien s'affaissa, ronflant.
Alors Nergal put songer à faire entrer les adversaires; la nuit était sans lune; il les siffla : Leclerc enjamba le premier, il tremblait.
— Si vous vous éloignez de plus de cinq mètres, je vous tue, dit Nergal à Leclerc, et à Capimont :
— Vous êtes fou de vous battre, songez à Bertlie,
— J'ai compté, il lui reste dix mille livres de rente,., et puis, ]e ne suis plus père, je suis le mari d'Istar;
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seulement, vous me jurez, Nergal, que si îe suis tué, vous ouvrez lé caveau et me mettez à côté d'Istar.
— Sans bière et... — observa
— Vous n'allez pas me parler de la légalité! Ah! comme je comprends votre mépris des conventions sociales.
— Ne vous battez donc : condamnons-le, îe l'exécuterai.
— Non, moi je ne suis pas Œlohite, — dit Capimont avec amertune.
Nergal devina la pensée du malheureux : il voulait tuer Tassassin d'Istar et mourir en même temps, presque de sa mort â elle.
Il se plaça devant la tombe, comme pour la défendre.
— A mort ! — souffla-t-il.
Leclerc savait l'épée et son adversaire, les yeux aveuglés de larmes, le jeu incohérent, l'effrayait bien moins que la sombre figure de Nergal immobile.
Tout à coup, un bruit de course domina le cliquetis du fer; Capimont sentit sa vengeance lui échapper, il se fendit à fond et l'assassin d'Istar n'eut qu'à allonger le bras : le mari roula mort à ses pieds.
Nergal ne dit qu'un mot :
Voulez-vous recommander votre âme à Dieu?
Une forme humaine se dressa dans Tombre : c'était le dominicain.
— Vous arrivez à temps, mon père, pour empêcher un assassinat, — dit Leclerc.
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— Vous venez gêner ma justice, Alta; l'assassinat est commis, — et il montra le cadavre de Capimont.
Le moine s'agenouilla, puis :
— Vous êtes un grand coupable, monsieur et vous, Nergal, vous allez devenir coupable. J'ai mis ma robe blanche dans ce funeste drame, allez- vous l'éclabousser de sang. N'ai-je pas fait plus que je pouvais, en vengeant Istar du haut de la chaire de vérité? remettez à Dieu, Nergal, le châtiment du reste.
— Aidez-moi, — répondit l'Œlohite, — à mettre Capimont auprès de celle qu'il aima.
Leclerc regardait, appuyé à un arbre, le moine et l'écrivain insérant le corps froid dans le caveau.
Soudain, Nergal s'élança, ramassant l'épée de Capimont :
— Vite, misérable, vite, avant que le moine ne soit entre nous.
— Ah! vous acceptez donc le duel! — s'écria Leclerc.
Mais déjà, au risque d'être blessé, Alta se jetait entre les épées.
— Nergal, vous ne tuerez pas cet homme; je ne le veux pas.
— J'ai juré que l'aube le verrait mort sur la tombe d'Istar.
— Je vous terai parjurer.
L'Œlohite se mit à genoux près du caveau ouvert :
— Bien- Aimée, ô ma martyre, inspire-moi et que le génie de la vengeance m'illumine.
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Il se releva bientôt avec une exclamation :
— Leclerc, gardez votre épée : je vais errer au milieu des tombes, je puis vous surprendre ; c'est à l'américaine et le Lyonnais étant un yankee, acceptera.
— Ça va, — dit Leclerc.
— Je vous ai obéi, Alta, venez, — et il entraîna le moine, soupçonneux de ce que cachait ce brusque parti.
Leclerc les regarda s'éloigner et disparaître; seul en lace de la tombe, il eut peur, non pas de la soudaine agression de Nergal, mais peur abstraitement, d'une terreur grandissante, fille de sa pensée, et non projetée par l'heure, le lieu, ni l'aventure.
Sans remords, il s'obstinait atrocement dans cette pensée qu'elle avait exhalé son souffle sur ses lèvres, et qu'après avoir taché de son nom la vie d'Istar, il l'avait tuée de son amour, et une joie perverse l'enorgueillissait. Cependant la pompeuse cérémonie, le panégyrique d' Alta, tout le grand éclat fait autour de la tombe, avivait une concupiscence horrible : ridée d'abord de toucher le cercueil pointa exaltée et de suite s'atrocisa.
Sitôt, il se jeta à quatre pattes, collant son oreille vers la terre; puis il poussa des reconnaissances tout autour du tombeau à vingt pas de distance. Une sécurité le décida : le dominicain avait dû emmener Nergal et son atroce dessein devenait aisé et simple
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— Istar, Istar, — dit-il à voix basse — encore un baiser, ma belle, encore...
Mais il recula épouvanté : dans le cadre étroit de la tombe, la morte était debout. Le suaire la couvrait toute : haletant, il avança, la morte ouvrit les bras mollement; fasciné, il avança encore, incapable de réfléchir, ne croyant ni à un fantôme, ni à une résurrection, mais invinciblement attiré.
Les bras de l'apparition s'ouvrirent tout grands ; cette fois il osa, mais un terrible cri sortit de ses lèvres : les bras de la morte s'étaient refermés sur lui et à travers le linceul, la bouche cherchait sa bouche.
Entraîné dans la tombe par le spectre, il disparut aux yeux d' Alta qui suivait la scène de loin, assis sur une tombe. La lune parut enfin (1).
— Nergal, — cria le prêtre, -— vous ne tenez pas votre promesse.]
— J'ai tenu toute ma parole, — répondit une voix étouffée, et poussant devant lui un être méconnais™ sable dont les dents grinçaient, l'Œlohite parut, encore empêtré dans le suaire.
(i) Ceux que l'écourtement de cette fin agacera devront attendre le drame, — ce sera peut-être longtemps, en ce Paris ou les jockey? ont sifflé Taiinhauser, les voyous Lohengrin; en ce Paris où on m joue pas les opéras de Berlioz, où enfin les écrivains de théâtf ^siuitent Shakespeare.
(Note de l'A.)
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— Ah! dit le moine, il est vivant!
— Oui, charitable Alta, il est vivant, mais il est ton. Regardez-le.
Leclerc, courbé, craintif, agité de tressants spasmodiques, l'œil fixe et qui ne voyait pas, la marche hésitante, poussait de petits cris gutturaux.
— Et la femme? — demanda le prêtre.
— Elle mourra dans dix jours. Et, se reprenant :
— Non, elle est de tempérament bilieux, le toxique agira d'abord sur le foie... elle durera une quinzaine...
— Mon frère, vous usurpez sur la Providence.
— Alta, vous devez penser ainsi et moi agir comme ie fais. Vous avez assez de vertu pour obtenir la justice par le Verbe; moi qui suis un pécheur et un daïmon, j'obéis à ma race.
Soudain, ses larmes coulèrent.
— Le soin de la justice avait engourdi mon regret; il se réveille, Fatroce souvenir de mon cœur m'épouvante.
Il fléchit un genou devant le tombeau et d'une voix que l'émotion faisait rauque, il salua la morte de ces paroles^ tenant dans les mains jointes le collier comme un rosaire :
« Salve Keter! Insigne exilée du Ciel, te voilà donc rendue à la gloire : les larmes coulées de les yeux dans les m.ains attentives des anges, se sont gemmées et pendant l'éternité luiront sur ta tunique ces
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diamants de ta douleur, tandis que rougeoiront, heaume de ta chevelure, les rubis que ton cœur a saignés en ton martyre, ô mon Istar encouronnée!
«Salve Chocmah ! Yierge sage et prudente, tu abandonnas ton corps au destin, mais ton âme sut dormir héroïque, et muette, jusqu'au jour où parut rOElohite ton frère et lors, conciliant ton devoir et ton rêve, tu fermas ta tunique et tu ouvris ton cœur.
« Salve Binah! Intellection très noble, il ne te fallut pas épeler le divin langage, et parfait instrument, tu vibras, aussitôt la parole d'inceste. Tu compris sous les mots vacillants et petits la doctrine sacrée des daïmons de lumière, Androgyne tombé dedans un corps de femme au pays des haineux.
« Salve Chesedf miséricordieuse et douce, vingt ans tu as donné le bonheur à qui ne te le donnait pas et tu m'as donné à moi ton âme pour faire mon chetd' œuvre.
« Salve Geburahî rigide! dont je n'ai baisé la main qu'une fois : ma caresse quand je l'ai faite, tu ne la sentais plus et je n'ai collé mes lèvres que sur la magnifique forme que ton âme avait déjà quittée.
«Salve Tipheret! admirable! tes yeux étaient les ostensoirs où le bonheur bénissait et tu les a élevés sur moi, pendant nos messes tendres. Los! ta beauté n'aura pas été stérile car j'en témoignerai.
«Salve Netsah! victorieuse de l'inceste évité et du honteux partage du corps à son mari et du cœur a
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son frère, tu as vécu pour l'un, tu as péri pour Tautre : ta vie, devoir amer, ta mort, funèbre amour.
«Salve Hod! eçprit d'amour, esprit de foi, qui du même grand cœur, saisis deux vérités: l'amoureuse mêlée à la catéchumène assompta même jour, et tu m'as tout donné qui fut à toi, grande âme que j'ai offerte à Dieu.
« Salve lesod! reine des vieux pays qui sont morts, je garderai fidèle et triste ce collier, et j'en dirai souvent, suivant le rite Kelte, le dizain fatidique, en rosaire d'amour.
« Salve Malchut ! lemme si vraie en sa surnaturalité ; après t'avoir aimée tout le trajet terrestre, je saurai te rejoindre au monde des esprits. Quand j'aurai accompli ma mission satanique, tes bras me recevront pour ne se rouvrir plus.
«Salve Istar l sœur par le rang, épouse de désir et maintenant ma Muse, je dresserai un autel à ton nom.
« Ton fantôme plaintif jettera sur ma vie la pénombre d'un deuil inconsolable et fier.
« Si j'erre et si je faulx au devoir Œlohite apparaismoi Istar, ma sainte et ma moitié. »
Il parlait ainsi au trou noir du caveau.
— Voici l'aube, il est temps de partir, mon frère, dit le moine.
Exalté, Nergal se releva.
— Il est temps de maudire, — et courant à un ter-^re qu'il gravit.
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— Et toi Soleil, Verbe des mondes, maître de la terre, arrive grand témoin entendre mon serment.
« Je jure de poursuivre d'un Verbe sans faiblesse sur la Province entière, la vengeance d'Istar.
— Nergal, — dit Alta, — devant la mort, le pardon doit descendre même sur les méchants; et celle qui vous voit des régions sereines blâmera votre exécration.
— Istar, c'est la beauté, et Famour et la race, elle incarnait cela : je me dois chevalier de mettre, sous son nom, ma chevauchée de beau. Elle n'est qu'un drapeau que je donne au devoir, et cet amour que Dieu voulut, est une invite à choisir mon chemin, au doigt de ma douleur.
« Sois maudite, Province, marais putride et sale, où pourrissent les âmes, où s'hébêtent les corps : noirs scorpions du Midi et vipères du Nord, brutes du Languedoc et Pharisiens du Rhône !
« Au nom des Séphirots, au nom du Saint-Esprit, Kaïns, soyez maudits.
Sois maudite en tes fils. Province, que tous ceux qui valent te bafouent : à ton renom du laid, j'ajouterai celui du mal ; et Tunivers lettré tiendra pour véritable, qu un mélange de haine et d'imbécillité fait un provincial.
« Sois maudite en tes filles. Province, et que jamais aucune n'ait, sur elle, les grâces de la femme : et que la pire injure à toute fille d'Eve soit de porter ton nom
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De par le Saint-Esprit, malédiction sur toi pays des niais ! De par le Dieu d'amour, malédiction sur toi, pays de haine! De par les vérités vivantes et lyriques, maudit soit ton mensonge et tes mornes hideurs.
« Que le courroux du ciel refomente la lèpre, afin qu'on voit ton corps s'habiller de ton âme.
« Sur oette tombe chère, où dort le plus grand cœur qui ait jamais battu, je jure devant vous, ô Daijnons, ô mes frères, de venger la martyre, et mon amour marchant ensemble avec ma haine de saluer la morte de la même parole qui foulera ses assassins...
Et Lutetiœ et mihi et Diis,
Sa voix s'affaiblit, il vacilla, son geste menaçait encore, quand il tomba épuisé aux bras du moine.
Alors des larmes coulèrent sur le froc blanc d'Alta et rhomme de la charité murmura en épitaphe de cette horrible tragédie, la même parole que Saïgas, l'homme de Fart avait dite en prophète.
OPORTET VNAM PRO VERITATE MORI ♦
Lyon, Paris et la Province passim, 1886-87.
TABLE DES CHAPITRES
DÉDICACE : Au comte Léonce de Larmandie IX
ECTHÈSE . XII 1
PROLOGUE
I . Un roman impossible l
II. Théorie de l'aristocratie humaine 26
III, Psychologie d'un psychologue 50
LIVRE I.
• LA FILLE DES DIEUX
I. Ambulation nécromantique 77
II, A Notre-Dame de Fourvières 9^
III, Les litanies de Nergal. . 112
IV. L» Meroalt 123
V. Place Beilecour 135
VI. Une Inconnue 151
VII. A une sœur inconnue 157
VIII. Nocturne provincial , 162
IX. Dîner de gala 173
X. Le déjeuner théologique 190
XI. Un bal lyonnais, . ^. 196
XII, La Grande Potinière. . 207
XIII. L'historique d'une héroïne 213
XIV, Les Gloriettes . , , 219
XV. Le dernier baiser . 244
XVI. Brahms. 248
XVII. Ecriture 254
LIVRE ir.
LES ŒLOHÏTES
1 La légende de l'inceste 257
II La, reconnaissance ceiohite 267
III Le5 affres du souvenir. 284
IV. Marche sentimentale 2S7
V. Absorption 295
VI, Sainte-Sebaste 302
VU. Cantilène de Sainte-Sebaste 306
VIII. Rétraction 309
IX. L'Ereckéenne , . . . 313
X. La première douleur , 317
XI. Châteaux à Cythère 320
XII. L'atn^sphère amoureuse 323
XIII Noble désir 327
vin
Table des Chapitres
XIV. Veillée de famille 32^
XV. A Notre-Dame de Fourvières 33
XVI. Singularité daïmonique . 33
XVII. La possession du chat 33;
XVIII. La monotonie ineffable 34
XIX. Un impossible possible . 34
XX. Ostracisme 34XXI. La clé d'or , . 34;
XXII, L'âme collective 35
XXIII. -Le Baptême 461
. LIVRE m.
L'ESSEVLÈE
î. Le Mensonge de M. Capimont . , 37,
II, La requête de M. Leclerc ............. 38
III. Le veuvage de M'"* Istar 388
IV. Lettres, 39"
V. Lettre anonyme. 402
VI . Nœud de vipères 4.04
VU. Un traître provincial 408
VÎII. Comment assassine la Province, I 4.11
IX. Sainte-Sebaste 414
X. Comment assassine la Province, II ........ . 416
'. XI. Homonymie compromettante 420
XII. La descente d'istar aux inférieurs. . 42
XIII. Comment assassine la Province, III 42
XIV. Comment assassine îa Province, IV . 433
XV. Comment assassine la Province, V , . 437
XVI . Leclerc et Capimont . 439
XVII. Idéalité. 441
.^VIII. Comment assassine la Province, Vi ........ . 443
XIX. Comment assassine la Provmce, VÎI 446
XX. Comment assassine la Province, Vil 1 . . 448
LIVRE IV.
AUTOUR D'UNE TOMBE
I. Testament d'istar. . 455
IL L'amante . . 458
III. Seconde vie 460
IV. Le rendez-vous de mort 46
V. Romantisme 470
VI. L'oraison funèbre. 472
Vil. Au cimetière Loyasse • 477
VHI. Vehme 4^
TOURS, IMP* MAZEREAU. — E. SOUDEE, SUCCESSEUR
GETTY RESEARCH INSTITUTE
3 3125 01202 3939