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LE SERPENT DE LA GENÈSE
PREMIÈRE SBPTAINE
LE TEMPLE DE SATAN
BIBL su" sGENEVIÉVE
BIBLIOTHEQUE SAINTE - GENEVIEVE
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ŒUVRES DE STANISLAS DE GU AIT A
La Muse noire. Poésies. — Lemerre, 1883, 1 vol. in-12. . 3 fr.
Rosa Mystica. Poèmes, avec une préface sur la poésie française en 1885. — Lemerre, 1885, 1 vol. in-12 .... 3 fr.
Essais de Sciences maudites. — 1. AU SEUIL DU MYSTÈRE, l**® édition. — Carré, 1886, brochure grand in-8 (épuisé). 2 fr
*)f: Essais de Sciences maudites. — I. AU SEUIL DU MYSTÈRE. Nouvelle édition corrigée, augmentée et re¬ fondue en divers points, avec deux belles figures magiques d’après Khunrath et un appendice e ntièrement inédit. —
Carré, 1890, 1 vol. in-8 de 200 pages. 6 fr.
Le même ouvrage^ sur papier de Hollande. 15 fr.
Le même ouvrage^ sur papier du Japon. 18 fr.
SOUS PRESSE :
Essais de Sciences maudites. — III. LE SERPENT DE LA GrENÈSE. Deuxième Septaine : La Clef de la Magie noire. 1 fort volume in-8, nombreuses gravures.
Essais de Sciences maudites. — IV. LE SERPENT DE LA GENÈSE. Troisième et dernière Septaine : Le Problème du Mal. 1 fort volume iu-8, nombreuses gra¬ vures.
PREMIÈRE SEPTAINE (Livre I)
LE TEMPLE DE SATAN
(ouvrage orné de nombreuses gravures)
Stanislas DE GUAITA
PARIS —-
librairie du merveilleux
29 , RUE PE TRÉVISE, 29
4891
INTRODUCTION
Vheuy'e où nous traçons ces lignes, le monde intellectuel est enplein désarroi. Le triomphe de la pire épidémie — VAgno^icisme — se laisse augurer par trois symptômes alarmants entre tous : le délire de Virrespect, la monomanie du relatif et la fièvre de Vindividualisme,
Si, pieux à recueillir les enseignements du passé, comme un fils accomplit les dernières volontés de son père, le Docteur moderne interrogeait avec défé¬ rence le testament des sages primitifs;
Si le Savant, sans négliger Vétude patiente des faits accomplis, ni suspendre la grande enquête ana¬ lytique, veillait au triage progressif de tant d’élé¬ ments épars, en vue dédifiey' U7ie synthèse universelle — où se rangeassent, en quatre hiérarchies étagées, les sciences physiques, morales, intellectuelles et divines ;
Si le Penseur, enfin, moins soucieux de paraître original que sincère et véridique, se montrait aussi
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LE SERPENT DE LA GENÈSE
moins ^mnpt à récuser toute autorité traditionnelle, qu à s'enquérir avec loyauté des principes éternelle¬ ment absolus, qu'üs aient été formuUs ou non par un autre que lui;
^ tels étaient théologiens, savants et philosophes, alors le xix® siècle serait en vérité le siècle-lumière et Paris la ville-soleil.
Mais non. A part les minutieux investigateurs du positivisme, qui entassent, infatigablement et sans conclure, sur des Ossas de menues constatations, des P étions de remarques scrupuleuses ; — à part les dévots mais aveugles partisans de 'la lettre qui tue, dragons de la sainte caverne et dont le seul mérite est de conserver intact le trésor symbolique du dogme, à jamais fermé pour eux : que dire de ceux-là que tient encore le souci des vues d'ensemble?
Comme leur ambition se borne à estampiller de leur nom un système d'ailleurs quelconque ■— mais qui paraisse bien à eux — Us contestent a priori la doctrine de leurs devanciers et poussent l'émula¬ tion entre collègues jusqtCaux plus mesquins déni¬ grements. Nul ne veut être le dernier à dénoncer son voisin, comme envisageant les choses d'un point
de^ vue inexact, erroné, tromp'èur . Gomme si le
rôle de la synthèse n'était pas d'embrasser tous les points de vue relatifs, dans une même et absolue contemplation du vrai! C'eût la Haute Science, que celle-là, et Spinosa l'a magnifiquement définie, en disant qu'elle envisage les objets sous un caractère d’éternité.
INTRODUCTION
li
Néanmoins, quelque désespérée que puisse paraître à cette heure la cause sainte de VIntègrale Vérité, il est loisible à l’observateur attentif de percevoir, à côté des symptômes de décomposition et de mort, d'autres indices non moins certains de restauration et de renaissance. jj
■ Toutes ces choses sont providentielles. Des scories se dégage au creuset le noble métal — et le monde nouveau, dans son œuvre de laborieuse réédification, utilisera les infimes débris du vieux monde, dissocié, désorganisé fort à point, pour fournir des matériaux tout prêts aux architectes de l’avenir.
Ainsi, le Futur s'alimente du Passé; ainsi notre Mère Céleste ’ fait germer et fleurir la vie incor¬ ruptible sur le fumier de la mort — terreau fertile et qu'engraisse l'universelle voirie des existences éphé¬ mères, accumulées de jour en jour.
Aux siècles lointains, alors que florissaient des civilisations plus colossales, mais surtout plus nobles et plus fortes que la nôtre — car elles reposaient sur T unité de la Synthèse et non sur les morcellements de l'Analyse, sur la saine et sainte Hiérarchie et non sur l'Anarchie morbide et dissolvante; — aux siècles lointains, la Science et la Foi s'identifiaient dans la splendeur une et indivisible de la Totale Connaissance ;
* La Sophia des gnostiques, puis de Bôhme et de SaintMartin ; la Nature naturante, épouse de l’Esprit pur; en un mot la Providence ou la conscience unicerselle de la Vieprincipe.
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LE SERPENT DE LA GENÈSE
le Sacerdoce et VEnseignement fraternisaient, ou¬ vrant deux voies distinctes sur un même idéal; et de vénérables Universités religieuses rassemblaient de jeunes èlèves dans Tétude et le culte du Vrai. Le pontife et le savant enfin ne faisaient quun maître, chargé, sous le nom dHiérophante d'initier gra¬ duellement les hommes dignes de ce nom aux quatre hiérarchies de sciences sacrées, et d'officier avec leur concours dans les cérémonies publiques : ainsi, porté sur les tt'iples ailes de l'étude, de la contemplation et de la prière, le néophyte s'élevait par degrés, de la connaissance de ce qui est, aux mystérieux et ineffables arcanes de Celui qui est éternellement.
Tel nous apparaît l’enseignement scientifique et re¬ ligieux, dans tout l'empire arbitral fondé par Rama ; tel, après Irshou et le schisme des Yonijas, le saluonsnous encore dans les contrées qui surent, comme l'E¬ gypte et les Confédérations étrusques, garder intact le trésor traditionnel de l'antique orthodoxie.
L’Histoire philosophique du Genre humain ', par Fabre d'Olivet, ne laisse aucun doute sur la certi¬ tude de ces faits historiques ; mais ils écla tent sur¬ tout d’une lumineuse évidence, pour qui a médité sans parti pris l'œuvre plus récente et moins sommaire
< U Hiérophante était à la fois ce que nous appellerions Evêque rnétropolitaîu et Recteur d’Université; hiérarchiquement groupés autour de lui, les simples professeurs-prêtres pre¬ naient le nom de Mages.
2 Paris, J. Brière, 1822, 2 col. in-S.
INTRODUCTION
 ^
lo
cents charniers, et c’est au même refrain aue nous rêvons de futures et plus meurtrières h^ifombes.
Sommes-nous pas bien crédules, dans notre pré¬ somption, quand nous proclamons l’avènement con¬ temporain de la Science et de la Lumière? Pareils au grossier centurion de Rome, qui traitait les Grecs de barbares, nous n'avons pas assez de dédain pour les héros des civilisations antiques. Apôtres du scepti¬ cisme, nous conspuons leur foi naïve; leur enthou¬ siasme serein nous fait sourire, blasés qui n'avons plus d'énergie que pour le mal!
Et si les morts revenaient pourtant... A la vue de notre société pourrie. Ram ou Zoroastre pourraient bien railler à leur tour, s'ils ne se sentaient plutôt l’envie de pleurer sur nous et notre présomptueuse décadence.
Est-ce à la multitude des connaissances isolées, empiriques, analytiques; est-ce au progrès de l’in¬ dustrie, du luxe et du confort que se mesure une civilisation? — Ces choses, sans doute, ont leur importance secondaire, dans l'édifice d'un état social;
. mais la valeur réelle d'une société se mesure à son développement intellectuel et moral, à l'équilibre de ses fonctions organiques, et surtout â la perfection de son système unitaire.
L’incontestable progrès des sciences positives, l’im¬ portance et la variété de leurs applications; le déve¬ loppement gigantesque de l'industrie; l'apparente prospérité des grandes nations, qui finissent toujours
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LE SERPENT DE LA GENÈSE
par engloutir les petites; l'accroissement général (si¬ gnificatif d'égoïsme) du bien-être matériel; la diffusion très active d'une instruction bienfaisante sans doute, mais bien primaire : toutes ces manifestations du progrès, au sens moderne du mot, ne nous font-elles pas illusion sur la valeur et l universalité de notre État social européen?
Mais à n’envisager que les surfaces, au seul point de vue des questions sociales, nous apparaît-il si mer¬ veilleusement enviable, cet état?
A lions, rentrons en nous-mêmes et faisons appel à notre conscience, afn qu'elle juge avec équité!
L'état actuel? — Voyons ses fruits :
L'hostilité flagrante de la Science et de la Religion;
_ Id gnande lutte des autoritaires et des liberaux,
plus farouches et plus irréconciliables que jamais; — le Positivisme aveugle disputant au stérile Eclectisme les plus hautes intelligences, quand elles ne sombrent pas dans l'individualisme éhonté des sceptiques ; le Militarisme envahissant tout : la cité bâtissant la caserne et la caserne opprimant la cité; — le Socia¬ lisme s'alliant trop souvent au Nihilisme, pour triom¬ pher par la dynamite ou sur l échafaud ; l Econo¬ mie politique épuisant sa verve ingénieuse à déguiser, sous d'euphémiques vocables, l’imminence des ban¬ queroutes nationales, signes avant-coureurs de pires débâcles; — (Agriculture en Europe égorgée par le libre échange;... — toutes les licences, en un mot, sous le nom de Liberté; toutes Us misères, sous le nom
INTROBÜCTION
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d’Egalité et, sous le nom de Eratevriité, tous les égoïsmes! Sont-ce là les indices d’une civilisation réellement prospère?
La réponse n’est douteuse, pour qui a comparé Vère présente, non pas aux siècles cèsariens d’Assoûr et de l’empire deRome (infimes épaves d’un vaste État social en pleine dissolution), mais bien aux trois mille cinq cents ans de la paix du Bélier, quand (empire uni¬ versel de Rama prodiguait au monde sa glorieuse lumière, si vive et si douce, que le souvenir de l’àge d’or est resté dans la conscience humaine, comme un réconfort pour le présent et une espérance poui' l’avenir!
Quels cataclysmes matériels, intellectuels et mo¬ raux n a-t-il pas fallu, pour jeter à bas cet édifice auguste, cette sainte cathédrale de l'harmonieux artdrogyne éternel, VAdam-Ève social?... Mais debout, malgré l’action dissolvante des siècles, — défiant Saturne et sa faux, Neptune et son trident, bravant Alars et son glaive, — les ruines de ce passé grandiose ont subsisté : des obélisques et des pylônes sont encore là, criblés d’hiéroglyphes...
Une âme latente habite ces squelettes du passé; un verbe puissant fera vibrer quelque jour les pro¬ fondeurs de ces nécropoles soixante fois séculaires, et la mort apparente livrera une fois de plus au monde caduc les secrets de la vie !
En attendant que la Parole posthume s’exhale de tous ces ossements de l'antiquité sainte, de rares pen18
LE SERPENT DE LA GENÈSE
seurs ont déchiffré les inscriptions hiératiqiies des temples en ruine, les pantacles des manuscrits dé¬ criés; ils sont à même de prêcher, avec la prudence qui sied, VEvangile nouveau.
Assez longtemps, du haut de sa croix, le Christ douloureux a fait retentir le monde du plus èpo-avantahle cri qui ait jailli des lèvres d'un homme, des lèvres d’un Dieu défaillant un instant, jusqu'à douter de lui-même: — « Eli, Eli, lamma sabachtani! »
L’avènement est proche du Christ glorieux : il est venu pour souffrir, se sacrer dans le sang et s'affir¬ mer dans la mort... Il reviendra pour vaincre, régner dans la paix et triompher dans la vie.
Jésus-Christ est le soleil idéal de l'humanité : c'est dans son Evangile qu’il faut chercher la loi de vie éternelle; son esprit y est tout entier. Mais lui-même (ne l'oublions pas) nous a prévenus d’un voile à dé¬ chirer, si nous voulons que la Minerve se révèle à nous, dans sa nudité chaste et merveilleuse : La lettre tue, a-t-il dit, l’Esprit seul vivifie...
C'est à l'oubli de ce divin précepte que les docteurs modernes doivent de n'entendre guère mieux l'Evan¬ gile du Christ, qu’ils n'ont compris le Sepher de Moïse, les Prophéties d’Ezéchiel, de Daniel et d'Isaïe, l'Apocalypse de saint Jean. Ils prennent les textes sacrés au pied de la lettre morte, attribuant à d'in¬ comparables génies, tels que Moïse, Zoroastre ou Jean, les tissus d'inepties que sont le Pentateuque, ou l'Avesta, ou VApocalypse, pour peu que., s'attachant
INTRODUCTION
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au récit littéral^, Vinterprète oublie d'en dégager la science latente, et s'il néglige d'éveiller cette Belle-aubois-dormant, qui, dans la forêt enchantée — inex¬ tricable fouillis de contes allégoriques et de symboles absurdes en soi — attend toujours le Prince Char¬ mant, qui doit lui rendre la vie avec un baiser.
II
Nous avons marqué l'abîme qui sépare notre état social de celui que le génie de Rama fit prévaloir, trente-cinq siècles durant, sur les deux tiers du monde alors connu : car les preuves abondent et nous ne saurions trop y insister, l'âge d'or n'est point un mythe et le Règne de Dieu sur la terre est une réalité dans le passé.
Mesurant notre civilisation contemporaine au pa¬ tron de l’ancienne, nous avons précisé, par contraste, les limites — si restreintes, hélas! — de son intelli¬ gence et de sa moralité. Et malgré le développement relativement énorme des conquêtes où s'enorgueillit notre science positive, nous sommes en mesure d'af¬ firmer que la comparaison ne serait pas pim à notre avantage sur ce terrain que sur les deux autres.
Nous n'avons guère parlé jusqu'ici du fatal Ser¬ pent, et les quelques pages précédentes ont pu sembler
' Lequel n'est rien moins qu’un récit.
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LE SERPENT DE LA. GENESE
au lecteur un singulier hors-d’œuvre : elles n’en sont un qu’en apparence.
L’interprétation ésotérique — strictemen t inconnue — d’un texte de Moïse ne pouvait être présentée, sans qu’on insistât d’abord sur la commune ignorance où sont les Docteurs, de l’esprit caché des Livres saints; d’autre part, avant d’indiquer à quel point l’exégèse religieuse est routinière et superficielle, il importait de mettre en lumière — par un effet de repoussoir — le caractère également agnostique de la civilisation moderne, véritable cause de cette routine et de cette légèreté.
Mais il est temps de marquer les étapes que nous allons parcourir.
Cette Genèse, que les Docteurs entendent dans un esprit matériel et anthropomorphique vraiment révol¬ tant, cette Genèse « où la vérité scientifique est cachée, effrayante de hauteur et de profondeur * », va four¬ nir le texte d’une étude qui remplira trois livres suc¬ cessifs : car nous développerons les deux sens occultes de ce texte, après en avoir exposé le sens démotique et vulgaire.
: a’nSx nini ncy iutn mu?n nin Sdd nny hm ^rnam
(Sepher Beræshith, III, 1.)
Telle est cette phrase d’hébreu mosaïque; la tra¬ duction accréditée rCen livre que la signification litté¬ rale et l’écorce malérielle : — « Or, le Serpent était
•• Mission des Juifs, pu^e 66.
INTRODUCTION
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plus subtil qu’aucune bête du champ que le Seigneur Dieu eût faite » Fabre d’Olivet, laissant filtrer l’es¬ prit limpide à travers f épaisseur trouble de la lettre, traduit : — « Or, l’attract originel (la cupidité, l égo'isme) était la passion entraînante de toute vie élé¬ mentaire (le ressort intérieur) de la Nature, ouvrage de Ihôah, l’Etre des êtres-. »
Quoi qu’il en soit de ces deux versions si contra¬ dictoires en apparence, supplions le lecteur de pa¬ tienter un peuj le sens intime du texte mosaïque s’élucidera de lui-même au cours de développements ultérieurs. Il suffit pour l’instant d esquisser la scène du premier péché, telle du moins que les plus graves théologiens se la figurent, confiants aux récits de la Vulgate.
Le monde vient de sortir du chaos à I appel du Verbe créateur — et le premier homme, façonné à la ressemblance de Dieu même, partage avec l’épouse (que, par un dédoublement mystérieux, le Seigneur a fait naître de son flanc) les délices d’un jardin sans pareil, destiné pour être leur immortelle patrie.
Tout ce que la Terre, dans l’épanouissement d’une sève virginale, a pu faire jaillir de son sein sous les caresses du Soleil, décore le paradis terrestre ; ce ne sont que prodiges de splendeur verdoyante et de ma¬ jesté fleurie.
< Voir une Bible quelconque.
2 Caïn, Paris, 1823, in-i, page 21; — et Langue hébraïque res¬ tituée, Paris, 1815-1816, 2 vol. in-i. Tome 11, page 95.
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LE SERPENT DE LA GENESE
Et le couple amoureux et naïf parcourt — en roi et en reine de la création — ces merveilles écloses pour lui seul.
Un arbre unique est interdit à sa curiosité, et quatre fleuves, prenant leur source dans ses racines, s'épanchent en croix au loin, divisant l'Eden en av^ tant de presqu'îles, rivales de grâce et de fécondité. Et le Seigneur a dit à l'Homme : — C’est ici l’Arbre fatal de la Connaissance du Bien et du Mal; ses fruits donnent la mort, tu n’y toucheras point.
Mais déjà l'on assure que l'aimant de la chose dé¬ fendue attirait la première femme; qu'oublieuse des mystères de son amour nouveau-nè, Ève ne pouvait plus s'éloigner de l'arbre, et rêveuse, fascinée, mur¬ murait : — Puisque ce fruit donne la 7nort, pourquoi n'en goûterais-je pas?... La Bible (il faut-tout dire) présente une autre version: elle attribue la tentation qui poignait Eve au Serpent guetteur, enroulé sur le tronc de l'arbre. Mais, au sentiment des arrièrepetits-fils d'Adam, Moïse a dû faire erreur sur ce point.
Passons. Notre devoir est de rester fidèle au récit mosaïique, ou plutôt à la version des traducteurs au¬ torisés de la Genèse.
Donc, le Serpent, s'adressant à la femme : Ælohîra t’a trompé; ce fruit ne donne pas la mort; il rend pareil à Dieu même l’audacieux qui l’a goûté...
Et, moins indécise, l'espiègle tend la main vers la pomme d'or. C'en est fait, elle succombe à la ten¬ tation...
INTRODUCTION
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Prévaricatrice, Ève ne saurait s'en tenir là : il lui faut la complicité de son époux. Elle a mordu au fruit, elle y fait mordre Adam, qui frissonne, en¬ traîné dans le crime, à l'idée de Celui qui peut à tout instant les appeler...
Déjà s'élève la voix du Seigneur et le couple s'en¬ fuit affolé, ayant honte, pour la première fois, de la nudité de sa chair.
C’est couverts d'un vêtement improvisé de feuilles de figuier, qu'Adam et son aimable instigatrice com¬ paraissent devant leur juge en couroux.
— Adam, où donc est-tu?
— Seigneur, en entendant ta voix, nous nous sommes cachés de ta face, rougissant de nous sentir nus.
— Et qui t’a révélé ta nudité?... Tu as donc mangé du fruit de l’arbre ?
_ La femme que tu m’as donnée pour compagne
m’en a offert, hélas ! et j’en ai goûté...
— Pourquoi, femme, as-tu agi de la sorte?
Et la pauvre Ève tout en pleurs : — Le Serpent m’avait séduite...
— Sois donc maudit, ô Serpent (reprit le Seigneur), maudit entre tous les animaux de la»Création! Tu ram¬ peras sur ton ventre et te nourriras des immonàices du sol. Et je mettrai l’inimitié e|^e la femme et toi, eifte sa postérité et la tienne... et de son sang une viepge naîtra, qui du pied t’écrasera la tête, taïuÿs qu’en vain tu t’efforceras de la mordre au talon.
Puis, s'adressant à la femme: — Je te condamne
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LE SERPENT DE LA GENESE
au travail et à la souffrance; tu enfanteras dans la douleur; tu seras l’esclave de ton mari...
Quant a toi (dit cncov& le Scigneuv à VHoînmë), pour avoir succombé aux séductions de la femme, pour avoir goûté avec elle du fruit défendu : la terre «era maudite à cause de toi, infructueuse et rebelle. Le labeur incessant sera ta vie ; tu mangeras ton pain a la sueur de ta face, jusqu’au jour où la mort rendra ton corps à la poussière dont il est sorti.
Puis ÆloMm, ayant vêtu les deux coupables de féaux grossières en guise d’habits, chassa du séjour enchanté d’Eden le premier couple humain. Et sur le seuil, il mit un Eéroub au glaive de (lamme, pov^r lui en interdire à jamais l’entrée.
Voila donc, en substance, à peu de chose près, la fable mosaïgue de l’originel péché. Je veux dire, en sa version la plus matérielle et voilée, telle que l’ont constamment rendue des traducteurs ou naïfs, ou feignant de Vêire.
Demandons^ous, a cette heure, quel peut bien ■ être ce Serpent mystique et formidable, dont la per¬ fidie sut perdre Ève, puis Adam... Et d’après les sens divers de cette allégorie, nous établirons les ■ divisions de notre ouvrage.
III
v^’ Quel est-il, ce Serpent?
Au sens vulgaire, apparent, on Va deviné sans
INTRODUCTION -
25
'peine : c'est VEsprit du Mal déguisé en reptile; c est V éternel Adversaire y en hébreu : pt:? Shatan K
Au premier sens ésotèriguey c^est la Lumière as¬ trale, ce fluide implacable qui gouverne les instincts; cet universel dispensateur de la vie élémentaire, agent fatal de la naissance et de la mort ; rideau de Tlnvisible, derrière lequel se dérobent les diverses hiérarchies de Puissances auxquelles il sert à la fois de voile et de véhicide. Cet être hyperphysique — inconscient, donc irresponsable, — domine en maître sur le sorcier, comme au mage il obéit en valet, — To be or not to be... // faut ci tout prix s'en rendre maître, si Von ne veut pas devenir le jouet des grands cou¬ rants qui se meuvent en lui, suivant d'invariables lois.
Au sens ésotérique supérieur, le Serpent sy^nbolise T égoïsme primordial, ce mystérieux attrait de Soi vers Soi, qui est le principe même de la divisibilité : cette force qui, sollicitant tout être à s'isoler de l'U¬ nité originelle, pour se faire centre et se complaire dans sort Moi, a causé la déchéance d'Adam. — Le passage cité de la Genèse nous conduit au problème
^ Ce n'est point ici ce qu'on peut appeler le sens positif du Symbole, mais au contraire un essai malheureux d'interpré¬ tation superlative.
Le sens positif, c*est le fait : Vivresse quelconque, qui, en¬ vahissant l'homme, le fait rouler au mal. — Le Temple de Satan nous fournira l'occasion d'analyser cette ivresse en ses pires manifestations, dans toute la fureur de sa mise en œuvre : ainsi cette première Septaine servira de commentaire 'tout ensemble au sens positif de l'emblème et au sens super¬ latif erroné que le vulgaire profane lui attribue.
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LE SERPENT DE LA GENESE
du Mal : il faut y voir la légende de la Chute hu¬ maine^ aussi bien collective qu'individuelle; à quoi fait suite, comme complément nécessaire, la grande épopée de la Rédemption.
D'oü trois parties dans notre ouvrage ^ :
1. Le Temple de Satan. — Notre premier livre sera donc consacré à Vexamen des oeuvres spéciales, caractéristiques de Satan : la Magie Noire et ses hideuses pratiques, envoûtements et maléfices. Nous énumérerons les ressources infernales de la sor¬ cellerie, Nous irons défier dans son antre le prince des ténèbres étemelles, et au sabbat, le bouc mons¬ trueux aux seins de femme, que les adeptes de ces répugnantes agapes devaient « baiser brutalement soubs la queue, en signe de grand reuerence et d'hon¬ neur ».
2 , La Clef de la Magie Noire. ce second
livre du Serpent de la Genèse, nous donnerons le sens caché du mythe de Satan, — L'étude de la Lumière astrale, comme agent suprême des œuvres téné¬ breuses de la Goëtie, nous permettra de reprendre les rites et les phéno7nènes que nous aurons décrits, et de les ajialyser dans leurs causes et leurs effets
^ Voir la note intitulée: Plan ésotérique de cet ouvrage. — Il semble inutile de redire ici ce que nous avons exposé sur la garde de ce livre, touchant le nombre, l'enchaînement et la ré¬ partition des XXII chapitres en trois Septaines et un Epilogue.
INTRODUCTION
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réels, suivant les doctrines longtemps secrètes de la Kabbale et de l’Hermétisme occulte.
, 3. Le Problème du Mal. — La troisième par¬
tie, enfin, sera la synthèse philosophique de notre Livre : nous y aborderons la grande énigme du Mal, et soulèverons, dans la mesure où notre conscience et notre initiation nous le permettent, le voile redouxtable et bienfaisant qui dérobe aux yeux du profanum vulgus le Grand Arcane de la Magie. Nous pousse-
-rons même,plus loin qu’aucun adepte ne crut devoir le faire, jusqu’à cette limite ultime, si formidable à franchir, où le Kéroûb emblématique, le glaive de flamme au poing, menace de cécité les téméraires con¬ templateurs du plus aveuglant des soleils.
Qu'est-ce que le Mal? — Dieu l’a-t-il créé? — Qu’elle est Torigine du Mal, s’il n'a pas positivement de principe? — Qu’est-ce, au sens véritable, que la chute édenale? — Qu’était le grand Adam avant la chute? — Que devient-il après? —En quoi le Mys¬ tère de la Création .s'identifie-t-il avec ceux de la Chute et de rincarnation? — En quoi le Mystère de la Ré¬ demption est-il complémentai7''e de ces derniers? — Qu est-ce que le Rédempteur? le Christ douloureux? le Christ glorieux? — Comment s'analysent kabbalistiquement les cinq lettres (nurni) hébraïques du nom de Jésus? — A quoi se résout, au point de vue éso^ térique, la Question sociale? — Comment l'inacces¬ sible Unité se vèYhle-t-elle par le Ternaire dans le monde intelligible et se manifeste-#-cZfe par le Qua28
LE SERPENT DE LA GENESE
ternaire dans le monde sensible ?— Où aboutit ^Evolu¬ tion? — Qv?est-ce que Nirvana?
En rèpo7idant sans ambages à toutes ces questions et à quelques autres^ nous ferons voir quelle interpi'^ètation peut fournir des dogmes chrétiens un phi¬ losophe initié aux arcanes de la Kabbalah.
Telle est notre seule intention — et pour clore cet avant-propos T un livre qui prétend ne troubler la paix diaucune conscience, on nous excusera bien de transcrire sans commentaire ce que nous écrivions en 1886, au bas d'une page où nous avions été con¬ duit à parler des œuvres du Christ : — « A cette mission divine, nous croyons prudent de ne pas toucher ici; où la Foi commence, peut-être conviendrait-il que la Science toujours s’arrêtât, afin d’éviter de tristes malentendus... Et chaque fois qu’au cours de cette rapide étude, il nous faudra toucher aux croyances religieuses, déclarons une fois pour toutes qu’aucuimment compétent en matière de Foi, nous envisa¬ geons les hommes et les faits du seul point de vue de rintelligence humaine et sans jamais prétendre à dog¬ matiser ^. »
Stanislas de GUAITA.
^ Essais de Sciences Maudites, I, Au Seuil du Mystère, par Sta¬ nislas de Guaita (Paris, Carré, 1886, 1 vol. gr, in-%), p. 13-14.
Deuxième édition du meme, triplée de texte avec figures. — Paris, Carré, 1890, m-8, page 38.
LE SERPENT DE LA GENÈSE
PREMIÈRE SEPTAINE
LE TEMPLE DE SATAN
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CATALOGUE
DES PRINCIPAUX OUVRAGES OU L’ON RENVOIE LE LECTEUR
AU COURS DU
TEMPLE DE SATAN
ANONYMES ET COLLECTIFS
ALMAMACHS DU DIARLE, contenant des prédictions très curieuses pour les années 1737 et 1738. — Aux Enfers. In-24 (très rares).
AMI DES SCIENCES (!’). — Revue scientifique, rédigée sous la direction de M. Victor Meunier.
AVÈNEMENT D’ÉLIE (!’). — En France, J734, 2 vol. in-i2 (rare).
AD VIS AUX CRIMINALISTES sur les abus qui se glissent dans les Procez de Sorcellerie, dédié aux magistrats d’Allemagne, liure très necessaire en ce tems icy, etc..., par le P. M. S. I., théologien romain, imprimé en latin pour la seconde fois à Franctort, en l’année 1632, et mis en François par F. B. de Velledor M. A. D. — A Lyon... chez Claude Prost, à la Vérité, 1660, in-8 (très rare).
BIBLIOTHÈQUE BRITANNIQUE (périodique).
GHYMICA VANNUS (Reconditorium ac reclusorium Opulentiæ
Sapientiæque Numinis Mundi Magni, cui deditur in titulum).
Obtenta quidem et erecta auspice mortale cœpto, sed inventa proauthoribus immortalibus adeptis, etc... — Amstelodami, apud Jansonium, anno 1666, in-4, fig. (rare et singulier ouvrage, pu¬ blié par les Rose Croix).
CORRESPONDANCE MYSTIQUE DE J. CAZOTTE avec Laporte et Pouteau, Intendant et Secrétaire de la Liste civile, pendant les années 1790, 1791, 1792..., précédé d’une notice sur la vie et les
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LE TEMPLE DE SATAN
ouvrages de cet homme célèbre, suivi de son interrogatoire et de son jugement. — Paris, Lerouge et C*», an VI, in-t2, portrait.
DOSSIERS BAPTISTE. — (En voir le détail à la page 428.)
DRAGON ROUGE (Le), ou l’art de commander les Esprits Célestes Aériens, Terrestres, Infernaux, avec le vrai secret de faire parler les morts, de gagner toutes les fois qu’on met aux loteries de découvrir les trésors cachés,etc...,S. L.,I522, petit in-I2,figures.
— (Imprimé au commencement du xix» siècle sur l’édition très rare de ^>21.)
INITIATION (L’).-- Revue philosophique indépendante des hautes études. Hypnotisme, théoso])hie, franc-maçonnerie, sciences occultes. — Paris, Carré, grand in-18, fig. (Périodique estimé, mensuel, années 1888-1891.)
LEVITIKON ou exposé des principes fondamentaux de ladoctrine des Chrétiens-catholiques primitifs, suivi de leurs Evangiles, d’un extrait de la labié d’Or et du Rituel cérémoniairepour le service religieux, etc..., et précédé d’un Statut sur le gouvernement de l’Eglise et la Hiérarchie lévitique. — Paris, à la librairie des Chrétiens primitifs, 18.31, in-8 (devenu rare).
LOIS SALIQUES (Recueil de 400 articles dont il n’existe que des textes latins). — Souvent imprimé dans des recueils de jurisprudcnco.
LOTUS (Le). Revue des hautes études théosophiques. Paris, Carré, in-8, mensuel, 1887-1888.
MANUEL DES CHEVALIERS de l’Ordre du Temple. — A Paris, chez le chevalier A. Guyot, imprimeur de la Milice du Temple.' 707-1823, pet. in-12, massif (aare).
NOUVEAU TESTAMENT — (V., de préférence, l’édition Sylvestre de Sacy.)
RITUEL RO.MAIN. — (Edition quelconque.)
RITUEL DE TOUL. — (Idem).
SEXTE ESSENCE DIALECTIQUE ET POTENTIELLE (la), tiree d’vne nouuelle façon d’alembicquer, suiuant les préceptes de la Saincte Magie et iuuocation des Démons. —Paris, 1393, in-8 (introuvable).
SOCIÉTÉS SECRÈTES (Des) en Allemagne et en d’autres contrées, de la Secte des Illuminés, du Tribunal secret, de l’assassinat dé Kotzebuë, etc. — Paris, Gide fils, 1819, in-8.
TABLE DES AUTEURS
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LE TALMUD. — Recueil sacerdotal des rabbins, dont l’édition la plus complète est celle de Venise, 1520, en 12 vol. in-folio.
A.
ADAM (Paul). — Être (roman). — Paris, 1888, in-12.
AGRIPPA (Henri-Corneille). — La Philosophie occulte, divisée en trois livres et traduite du latin. — A la Haye, chez Ghr. Alberts, 1727, 2 vol. in-8, fig. (Très rare, surtout les exemplaires en grand papier.)
ALBERT LE GRAND [Les admirables secrets d'). — Contenant plusieurs traités sur la conception des femmes, les vertus des herbes, les pierres précieuses et les animaux ; augmentés d’un abrégé curieux de la physionomie, etc..., divisés en quatre livres. — A Lyon, chez les héritiers de Béringosfrères, 1799, in-12,fig.
ALBERT [Le solide Trésor du petit). — Ou secrets merveilleux de la magie naturelle et cabbalistique... enrichi de figures mer¬ veilleuses et la manière de les faire. — A Lyon, chez les héri¬ tiers de Béringos frères, 6516, in-18.
AMMIEN MARCELLIN. — Histoire des Empereurs Romains, trad. par Savalette. — Paris, 1848, gr. in-8.
ANDRÉ (L'abbé J.-F.). — Affaire Rosette Tamisier, précédée d’une notice sur Pierre-Michel Vintras et sa secte.— Carpentras, impr. Devillario, sept. 1851, in-12, fig.
AVTVN (Le R. P. lacques, capucin). — Vincrédulité sçauante et la crédulité ignorante au suiet des Magiciens et des Sor¬ ciers, auec la response à un liure intitulé : Apologie, pour tous les grands personnages qui ont esté faussement soupçonnés de Magie. — A Lyon, chez lean Certe, 1674, in-4, massif.
BAISSAC (Jules). — Le Diable, la personne du Diable et le Personnel du Diable. — Paris, Dreyfous, s. d., fort in-8.
— Les grands jours de la Sorcellerie. — Paris, Klincksieck, 1890, gr. in-8.
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LE TEMPLE DE SATAN
BAUDELAIRE (Charles). — Les Fleurs du Ma/, poésies. — Paris, Poulet-Malassin, in-18.
BEAUNIS (le professeur H.). — Le somnambulisme provoqué, — Paris, J. B. Baillière, 1887, in-18.
BEKKER(Balthazar). — Le monde enchanté, où l’on examine les sentiments communs, touchant les esprits, leur nature, leur pouuoir. Traduictdu Hollandois — Amsterdam, 4 vol. in-12, portrait etfig.
BERBIGÜIER (Alexis-Vincent Charles, de Terre-Neuve du Thym). — Les Farfadets, ou tous les démons ne sont pas de l’autre monde, orné de 8 superbes dessins lithographiés. — Paris, l’au¬ teur, 1821, 3 vol. in-8.
BINSFELDII (Pétri).— Traetatusdeeonfessionibus malefieorum et Sagarum, — Augustæ Treuirorum, 1589, in-8.
BODIN. — De la Demonomanie des sorciers, à Monseigneur
Chrestofle de Thou.reveu, corrigé et augmenté d’une grande
partie (avec la Réfutation des opinions de lean Vuier). — Paris, lacques du Puys, 1587, in-4 (Rare).
BOGUET (Henry, dolanois, grand iuge en la terre de Sainct Oyan de loux, dicte de Saint-Claude, au comté de Bourgongne). — Discours des sorciers, auec six aduis en faictde Sorcellerie, et vne instruction pour le iuge en semblable matière; n’estant ce que l’autheur a cy-deuant mis en lumière sur le même suiect, qu’un eschantillon dé ce qui est traitté en ce livre (3® édition).— A Lyon, chez Pierre Rigaud, 1610, in-8.(Seule édition complète, extrêmement recherchée et rare.)
BURGOA (R.-P.). — Description géographique de la province de Santo-Domingo.
CADET DE GASSIGOURT. — Le Tombeau de Jacques Molay, ou histoire secrète et abrégée des initiés anciens et modernes, des templiers, francs-maçons, illuminés, et recherches sur leur influence sur la Révolution française ; suivie de la clef des loges (2® édition, seule correcte). —Paris, chez Desenne, au V de l’Ere française, in-12, fig
CALMET (Dom Augustin, Abbé de Senones). — Traité sur les apparitions des Esprits, sur les vampires ou les Revenans de
TABLE DES AUTEURS
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Hongrie, de Moravie, etc... Nouvelle édition (seule complète). —
Paris, Debure, 1751, 2 vol. in-12. \
CAYET (Raima). — Histoire prodigieuse et lamentable de Jean Fauste, grand magicien, avec son testament et sa vie épouvan¬ table. — A Cologne, chez les héritiers de Pierre Marteau, 1712, in-12, frontisp. très curieux (rare).
CHABAS (F.). — Etudes sur Vantiquité historique, d’après les sources égyptiennes et les monuments réputés préhistoriques,
2® édition, revue et augmentée. — Paris, Maisonneuve, 1873, gr. in-8.
CHRISTIAN (P.). — Histoire de la Magie, du monde surnaturel et de la fatalité, à travers les temps et les peuples. — Paris,
Fume, Jouve et C^®, s. d., gr. in-8, gravures.
CLAVEL (F.-F.-B.). — Histoire pittoresque de la Franc-maçon¬ nerie et des sociétés secrètes, anciennes et modernes, illustrée de 25 belles gravures sur acier (2® édition). — Paris, Pagnerre,
1845, gr. in-8.(Très rare, la plus grande partie de l’édition ayant été détruite.)
COLLIN DE PLANCY (J.-A.-S.). — Dictionnaire infernal, ou recherches et anecdotes sur les démons, les esprits, les fantômes, les spectres, les revenants, les loups-garous, les possédées, les sorciers, le sabbat, les magiciens, les salamandres, les sylphes, les gnômes, les visions, les songes, les prodiges, les charmes, les maléfices, les secrets merveilleux, les talismans, etc., en un mot, sur tout ce qui tient aux apparitions, à la magie, au conémerce de l’enfer, aux divinations, aux sciences secrètes, aux supersti¬ tions, aux choses mystérieuses et surnaturelles,etc. — Paris,1826,
4 vol. in-8, avec Allas (c’est l’édition la plus complète). — De¬ puis, l’auteur est passé de l’extrême scepticisme à l’extrême cré¬ dulité : il a donné de son Dictionnaire, entièrement remanié, une édition définitive, approuvée par les autorités ecclésiastiques. —
Paris, Plon, 1863, gr. in-8, fig.
COURT DE GEBELÏN.— Monde primitif [\e), analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans son génie allégorique et dans les allégories auxquelles conduisit ce génie. — Paris, 1777,
9 vol. in-4.
CROLLIUS. — La Royalle Chymie, traduite en françois par 1. Marcel, de Boulèné. Suiuie du Traieté des signatures, ou vraye et viue anatomie du grand et du petit monde. — A Rouen, chez Charles Osmont, 1634, pet. in-8 (très rare).
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LE TExMPLE DE SATAN
DAUGY (ou Daugis). — Traité sur la magie^ le sortilège, les pos¬ sessions, obsessions et maléfices , où Ton démontré la vérité et la réalité avec une méthode sure et facile pour les discerner et les reglemens contre les devins, sorciers, magiciens, etc. Par M. D... pet. in-8. — Paris, 1732.
DAVID. — Les Psaumes (voir une Bible quelconque).
DELLON. — Relation de VInquisition de Goa. — Paris, Horthemels, 1688, in-12, fig.
DELRIO (R. P. Martin, jésuite). -—Les Controuerses et recherches magieques, traduites par André Duchesne. — Paris, 1611, in-4o (rare).
DENYS (Ferdinand). — Tableau historique, analytique et cri¬ tique des Sciences occultes, etc. — Paris, Mairet et Fournier 1842, 1 vol. in-32.
DESMARETS (R. P.). — Histoire de Magdelaine Bauent, reli¬ gieuse du Monastère de Sainct-Louis de Louuiers, avec la confes¬ sion generale et testamentaire, où elle déclare les abominations, impietez et sacrilèges qu’elle a pratiques et veu pratiquer, tant dans ledit Monastère qu’au Sabbat, et les personnes qu’elle y a remarquées. Ensemble Farrest, etc.... — A Paris, chez lacques le Gentil, J 652, in-4. (Cette édition originale est introuvable, mais l’ouvrage a été souvent réimprimé.)
DU POTET (le baron). •— La Magie dévoilée ou principes de la Science Occulte, — Saint-Germain, Eugène Heutte, 1875, grand in-4, fig. (Cet ouvrage n’a pas été mis dans le commerce. M. le baron Du Potet le réservait à ses initiés, auxquels il le cédait au prix de 100 francs l’exemplaire et sur un serment par écrit de ne le communiquer à personne, et de ne point révéler les secrets qui s’y trouvent indiqués. Depuis la mort du baron, la Magie dévoilée se rencontre assez souvent dans les catalogues, à des prix plus abordables.)
ELIPHAS LEVI (l’abbé Alphonse-Louis Constant). — Dogme et rituel de la Haute Magie (2® édition très augmentée, avec 24 figures). — Paris, Gernier-Baillière, 1861, 2 vol. in-8.
ARLE DES AUTEURS
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ERDAN (Alexandre). — La France misiique, tableau des excen¬ tricités religieuses de ce tems. — Paris, Coulon-Pineau, 1855, 2 vol. in-8, fig.
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FABART (Félix). — Histoire philosophique et politique de VOceulte) magie, sorcellerie, spiritisme, avec une préface de Camille Flammarion. — Paris, Marpon, s. d., in-12.
FABRE D’OLIVET. — Les Vers dorés de expliqués et
traduits pour la première fois en vers eumolpiques français, précédés d’un discours sur VEssence et la forme de la Poésie. — Paris, Treuttel et Wurtz, 1813, in-8.
— La Langue hébraïque restituée et le véritable sens des mots hébreux rétabli et prouvé par leur analyse radicale; ouvrage dans lequel se trouvent réunis: 1“ une dissertation introductive sur l’origine de la parole, l’étude des langues qui peuvent y conduire et le but que l’auteur s’est proposé; — 2^ une grammaire hébraïque, fondée sur de nouveaux principes et rendue utile à l’étude des langues en général; — 3^ une série de racines hébraïques, envisagées sous des rapports nouveaux et destinées
— à faciliter l’intelligence du langage et celle de la science étymologique; — 4° un discours préliminaire; — 5'> une traduc¬ tion en français des dix premiers chapitres du Sepher, contenant la Cosmogonie de Moyse, etc. — A Paris, chez l’auteur, Rarrois et Eberhart, libraires, 1815-1816, 2 vol. grand in-4.
~ Histoire philosophique du genre humain^ ou l’homme con¬ sidéré dans ses rapports religieux et politiques, dans l’état social, à toutes les époques et chez les différents peuples de la terre. — (2® édition de VÉtat social de VHomme.) — Paris, Brière, 1824, 2 vol. in-8.
— Caïn, mystère dramatique en trois actes, de Lord Byron, tra¬ duit en vers français, et réfuté dans une suite de remarques philosophiques et critiques; précédé d’une lettre à Lord Byron
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LE TEMPLE DE SATAN
sur les motifs et le but de cet ouvrage. — Paris, Servier, 1823, in-8.
FLAUBERT (Gustave). — La tentation de saint Antoine, — Paris, Lemerre, 1884, in-12.
FONTAINE (lacques). — Des marques des Sorciers et de la reelle possession que le Diable prend sur le corps des hommes; sur le subiect du procez de l’abominable et détestable sorcier
Louys Gaufridy, etc... dédié à la reyne regente. — Lyon,
Claude Larjot, 1611, in-8 (très rare).
GAFFAREL (J.). — Curiositez inouïes sur la sculpture talis’- manique des Persans, horoscope des patriarches et lecture des estoilles [meç, 2 planisphères). — Roüen, 1632, in-8 (rare).
GARINET (Jules). — Histoire de la magie en France depuis le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours. — Paris, 1818, in-8, frontisp.
GIBIER (docteur Paul). — Analyse des c/iosea,essai sur la science future, son influence sur les religions, les philosophies, les arts, etc. — Paris, Dentu, 1890, in-12.
GIRARD (Sur). — Procédures de l’affaire Girard, et en particulier : Factum pour Marie Catherine Cadière contre J.-B. Girard, jésuite. La Haye, chez Henri Scheurleer, 1731, in-8. — Mémoire instructif pouv le père Girard, contre Catherine Cadière. Ibid., 1731, in-8.— Suite des procédures de Catherine Cadière contre le père Girard, avec réponse au mémoire instructif du Jésuite. Ibid., in-8. — Réponse (autre) au mémoire instructif Ibid. in-8.
GÔRRES. — La Mystique dioine, naturelle et diabolique, ou¬ vrage traduit de l’allemand par Charles Sainte-Foi. -- Paris, Poussielgue, 1854-1855, 5 vol. in-8.
GOSSET. — Révélation cahbalisttque d'une médecine univérselle, suivie d’une dissertation sur les lampes sépulcrales. — 1735, petit in-8.
GOUGENOT DES MOUSSEAUX (le chevalier). — Les Hauts phé¬ nomènes de la Magie, précédés du spiritisme antique. — Paris, Plon, 1854, in-8.
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ORANDIER. — Traité du Célibat des prêtres, publié par M. Luzarche, d’après une copie provenant de la collection Jamet. — Paris, 1866, 1 vol. in-12 (texte douteux).
GRILLANDI. — Traetatus de sortilegiis, una eum J.-F. Ponzinibii traetatu de lamiis et excellentia juris utriusque. — Francof., 1592, in-8.
GUAITA (Stanislas de). — Essais de scienees maudites : au Seuil du Mystère, nouvelle édition corrigée, augmentée et refondue, avec deux belles figures magiques d’après Khunrath, et un appen¬ dice entièrement inédit — Paris, Georges Carré, 1890, in-8, fig.
— Rosa Mystiea, poèmes, avec une préface en prose. — Paris, Lemerre, 1885, in-12.
HEDELIN (F. aduocat en Parlement). — Des satyres brutes, mons¬ tres et démons^ de leur nature et adoration, contre l’opinion de ceux qui ont estimé les satyres estre vne espece d’hommes dis¬ tincts et séparez des adamicques. Dédié à Mgr le Mareschal de S. Geran. — A Paris, chez Nicolas Buon, 1627, in-8 (très curieux et rarissime).
HFLMONT (J.-B. van). — Les œuures, traittant des principes de médecine et de physique, pour la guérison assurée des maladies ; traduction de M. lean le Comte. — A Lyon, chez Antoine Huguetan, 1671, in-4.(Le traité de Maynetica vulnerum euratione ne se trouve que dans l'édition latine de 1682, in-4.)
HOMÈRE. — Vodyssée (traduction d’E. Bareste, 1842, ou toute autre).
HONORIVS. — Grémoire du pape Honorius, auec vn recueil des plus rares secrets. Rome, 1670, in-l6, fig. (rarissime).
I.-J
JABLONSKT. — Panthéon Egyptiorum, sive de diis eorum commentarius, cum prolegomenis de religione ettheologia Egyptio¬ rum. — Francofurti, 1750-1752, 3 vol. in-8.
JACOLLIOT (Louis). — Les Fils de Dieu. — Paris, Lacroix, 1873, in* 8.
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LE TEMPLE DE SATAN
— Le spiritisme dans le monde : Vinitiation et les sciences occultes dans Vînde et chez tous les peuples de V antiquité, — Paris, Lacroix, 1879, in-8.
lAMBLICI. — De Mysteriis Egyptiorum, — 1602, iii-12.
JHOUNEY (Alber). — Les lys /lOï’rs,poèmes. — Paris, Carré, 1888, grand in-8.
JOAGHIMI (Abbatis). — Vaticinia siue prophetiæ, simul et Anselmî Episcopi Marsicani, cum imaginibus ære incisis, etc... Venetiis, apudHieronymum Porrum, 1589, in-'4. — Frontispice gravé et 34 figures en taille douce (rarissime).
JOSÈPHE (Flavius). — Les antiquités judaïques (en XX livres)^ traduction du P. Joachim Gillet. — Paris, 1756, 4 vol. in-4.
KELEPH BEN NATHAN (Dutoit-Mambrini). — La Philosophie divine, appliquée aux lumières naturelle, magique, as¬ trale, surnaturelle, céleste et divine, ou aux immuables véri¬ tés que Dieu a révélées de lui-méme et de ses œuvres, dans le triple miroir analogique de l’Univers, de l’Homme et de la Ré¬ vélation écrite. — S. 1., 1793, 3 vol. in-8.
KHUNRATH (Henrici). — Amphitheatrum sapientiæ æternæ, solius veræ, Ghristiano-Kabalisticum, diuino-magicum, nec non physico-chymicum, tertriunum, catholicon : instructore Henrico Khunrath, lipsensi, theosophiæ amatore fideli etmedicinæ utriusque doctore. e millibus vix viii. — Hanouiæ, excudebat Guilielmus Antonius, 1609, 1 vol., in-fol., frontispice allégorique, portrait et dix figures magiques. (Très rare. En lire la description détaillée dans notre Seuil du mystère,)
LA HARPE (J.-F.de).— Œuvres complètes. — Paris, 1821,16 vol. in-8.
LAMARRE (de).— Traité de la Police, —4 vol. in-folio, 1710-1738.
LANCRE (Pierre de), conseiller du Roy au Parlement de Bourdeaux. — Tableau de Vinconstance des mauuais anges et
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démons où il est amplement traicté des Sorciers et de la sor¬ cellerie ’üure très vtile et necessaire, non seulement aux luges, mais à tous ceux qui viuent soubs les lois chrestiennes. A-uec xn discours contenant la procedure faicte par les Qu'une et de Nauarre, en la ville de Logrogne en faris, chez Nicolas Buon, 1612, ln-4. Avec une planche du sab¬ bat (très rare et très recherché).
LEBRUN (le P. Pierre, prêtre de l’Oratoire). — Histoire critique
^^des pratiques superstitieuses, qui ont séduit les peuple® et embarrassé les savants. Avec la méthode et les P"““Pes pow discerner les effets naturels d’avec ceux qui ne le sont pas. fASrdam, chez J.-F. Bernard, 1733, 3 vol. m-8, figures.
I EGUÉ (D' Gabriel). — Urbain Grandier et les possédées de Loudin, documints inédits de M. Charles Barbier. - Pans, librairie d’art, 1880, in-4, fig.
IF LOYER (Pierre, conseiller du Roy au siégé présidial d Angers).
■ et histoire des spectres, visions et appar^o-s
des esprits anqes, démons et âmes se monstrans visibles aux hommes. Nuisez en huict liures, esquels, P^^ 'es visions merueilleuses et prodigieuses apparitions siècles tirees et recueillies des plus célébrés autheurs tant sacrez que prophanes, est manifestée la certitude des spectres et visions des esprits- sont baillées les causes des diuerses sortes dappaÎitions^d’icéux, leurs effects, leurs différences et les moyens pour
Sgnolscr. lU b.«s el les .'f," '
Aussi est traicté des extases et rauissements . de 1 essence, imture et origine des âmes, et de leur estât apres le deceds de eur coSs : Plus des magiciens et sorciers, et leur communicaUon ...é les malin, esprits : Ensemble de, remed.s peur se préseruer des illusions et impostures diaboliques. " ^ chez Nicolas Buon, 1603, 2 vol. in-4 ^seule ^
d’un livre rare et très curieux, recommande aux occultistes).
LENGLET DUFRESNOY (l’abbé). — Traité historique et dogma¬ tique sur les apparitions, les visions et les ticulières, avec les observations sur les dissertations du . .
- dom Catmet, abbé de Sénones, sur les apparitions et les r nans. — Avignon, et se trouve à Pans, chez J.-N. Leloup, 1 5 , 2 vol. in-12.
_ Recueil de dissertations anciennes et apparitions, les visions et les songes, avec torique. — Ibid., 1731, 4 vol. in-12. ~ 'T42
LE TEMPLE DE SATAN
LENORMANT (François). — Les sciences occultes en Asie ;I. La Magie chez les Chaldéens et les origines accadiennes, — Pans, Maisonneuve, 1874, in-8.
— Les sciences occultes en Asie : II. La dioination et la science des Présages chez les Chaldéens. - Paris. Maisonneuve, 1875,in-8.
LEON III. - Enchiridion (du pape), envoyé comme présent à 1 empereur Charlemagne. — A Rome, chez le P. Arii^elo de Rimiiii, 1847, in-12 fig.
â.ii:.i3r.Aui.j ^le U- A.-A.;. — Le sommet analogues. — Paris, Doin, 1889, in-18.
LON jINI (Gæsaris).— rrmwTTi Magieum,ûwQ secretorum magicorum opus, etc... accessere nonnulla Sécréta secretorum et mirabiha mundi, et Tractatus de proprii cuius que nati dafemonis inquisitione. Francofurti, sumpübus Conradi Ëifridi, 1629, pet
LUCAS (Louis, auteur de la Chimie nouvelle), — Le Roman alchimique ou les deux baisers. — Paris, Michel Lévy 1857 in-18 (très rare). ’
LUCHET (le marquis de). - Essai sur la secte des Illuminés. — A Pans, 1789, in-8.
LUCIEN. — Œuvres complètes, traduction Belin de Ballu — 1788, 6 vol. in-8.
MARSOLLIER. Histoire de Vlnquisition et son origine, _
A Cologne, chez Pierre Marteau (A la Sphère), 1693, pet in-8 (curieux et recherché).
MARTIN (Henri). — Histoire de France, — Paris, Furne 1860 17 vol., in-8. ’ ’
MEVNARDAIE (M. de la, prêtre). - Examen et discussion cri¬ tique de l'Histoire des Diables de Loudun, de la possession des Religieuses Ursulines et de la condamnation d’Urbain Grandier. — A Liège, chez Everard Kintz, 1749, in-12 (rare).
MICHAËLIS (Le P.). — Histoire admirable de la possession et eonuersion d’one penitente seduite par vn magicien, la faisant sorcière et princesse des sorciers au pais de Prouence, conduite à
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la Sainte-Baume, pour y estre exorcisée en l'an MDCX au mois
H ■1“ '>■ Pprieur du Couuent Royal de Sainte Magdelaine a Saint Maximin, et dudit lieu de la Sainte-Baume. Commis parluy aux Exorcismes et recueil des actes le R. P. F. François Domptius, docteur en théologie en l’IJniuersité deLouuain letoutfldelementrecueilly et très bien vérifié. - Ensemble la Pneumatologie, ou Dis¬ cours des Esprits du susdit?. Michaëlis, etc. Edition seconde. _ A Paris, chez Ch. Chastellain, 1613, 2 vol. in-8 (très rare et très curieux).
MICHELET. — Histoire de France^ illustrée par Vierge. Paris, S. D., 19 vol. in-8.
MIGNARD. — Suite de la monographie du coffret du dm de Blaeas ou Preuves du manichéisme dans l'Ordre du Tem¬ ple. — Paris, 1853, gr. in-4, fig.
MIRVILLE (M‘* Eudes de). — Pneumatologie. Des
leurs manifestations Jtuidiques. Mémoire adressée a 1 Ac - démie (avec la Question des Esprits, ou défense de ce mémoire). — Paris, Vrayel de Surcy, 1854, 2 vol. grand in-8.
- Pneumatologie. Des Esprits et de leurs manifestations diverses. Deuxième mémoire, Manifestations historiques. Paris, ibid., 1863, 4 vol. grand in-8.
MO'ÏSE. — Le Pentateuque, traduction nouvelle avec l hébreu en regard, accompagné des points-voyelles et
avec des notes philologiques et litteraires,.par S. Cahen P ., Barrois, Treuttel et Wurtz, 1831-1834, 3 vol. in-8 (rare).
■N
NAVDÉ (Gabriel). — Apologie pour tous les grands hommes qui ont esté accusés de Magie. - Paris, chez Augustin Besongne, 1669, petit in-12 (édition estimée).
NYDAULD (J. de). — De la Lycanthropie, transformation et extase des Sorciers, auec la réfutation des argum n de Bodin. — Paris, 1615, in-8 (très rare).
OLAl MAGNI. — Historia de gentibus septentrionalibus. — Rome, 1555, in-folio.
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ORIGENI. - PhUosophumena (traité des hérésies en dix livres attribué aussi à saint Hippolyte. La meilleure édition est celle publiée par M. Miller, Oxford, 1851, in-8).
PAPUS (Gérard Encausse). - Clef absolue des seiences occultes. Le Taroldes Bohémiens, le plus ancien livre du monde. A 1 usage exclusif des initiés. — Paris, Carré, 1889, gr. in-8, fig.
PARACËLSI (Aureoli Philippi Theoph. ab Hohenheim). — Opéra Omnia medico-chemieo-ehirurgiea , tribus voluminibus comprehensa. — Geneuæ, sumptibus J. Antonii et Samnelis de Tournes, 1658, 3 vol. in-folio (très rare).
- Prognosticaiio eximii doctoris Theophrasti Paracelsi, ad illustrissimum ac polentissimum principem Ferdinandum Romanorum Regem semper Augustum, atque archiducum Austriæ conscripta. - Anne 1536 (s.l.), 1 vol. in-4, avec 32 figures en taille douce (introuvable et sans prix).
PAÜSAMAS. — Voyage historique en Grèce (traduction Cla¬ vier). — Paris, 1814-1821, 6 vol. in-8.
nr-r
PELADAN (Joséphin). — Mar, avec un frontispice de F. Rops — Paris, Edinger, 1888, 2 vol. in-8.
EUGER (Gaspar, tresdocte philosophe, mathématicien et médecin de nostre tems). — Les deuins ou commentaire des principales sortes de deuinations : Distingué en 151iures, esquels les ruses et impostures de Satan sont descouuertes, solidement refutees et separees d’auec les Sainctes Prophéties et d’auec les prédic¬ tions naturelles... Nouuellement tourné en françois par S. G. S. [Simon Goulard, senlisien] avec les tables et indices neces¬ saires pour le soulagement des lecteurs. — En Anuers par Hen¬ drik Gonnix, 1584, in-4 (ou gr. in-8). '
PIG DE LA MIRANDOLE. — Conclusiones philosophicæ, cahalisticæ et theologicæ, — Rome, 1486, in-folio (rare).
PISTORII (loannis, Nidani, etc.). - Artis cabalistic-æ, hoc est reconditæ theologiæ et philosophiæ Scriptorum tomus 1 (le seul paru), in quo, præter Pauli Ricii théologiens et philosophicos bbros, sunt latini pene omnes et hebræi nonnulli præstantissimi scriptores, qui artem commenlariis suis illustrarunt._
TABLE DES AUTEURS
4o
Basileæ, per Sebastianum Henricpetri, 1587, m-folio (très rare et très estimé).
PLATON. — Œuvres complètes (traduction Victor Cousin). — Paris, 1822-1840, 13 vol. in-8.
PORPHYRE _ Traité touchant l’abstinence de la chair des
animaux, avec la Vie de Plotin par ce philosophe et «ne disI sertation sur les génies, par M. Burigny. - Pans, De Bure, 1747, in-12.
PRIERIAS (Sylvesler). — De Strigio magorum dæmonumque randis, lihri III. - Rome, 1521, in-4.
REGNARD (D’' Paul). — Sorcellerie, Magnétisme, morphinisme, délire des grandeurs, ouvrage illustré de 120 gravures. — Paris, Plon et Nourrit, 1887, gr. in-8.
REMIGII (Nicolaï). — Demonolatriæ lihri III. — Lugduni, 159o, in-4 (rare).
REUVENS.— Lettresà M. Letronne... — In-4o avec un atlas in-fol. de 6 planches. Leyde, 1830.
ROGER (Abraham, qui a fait sa résidence plusieurs années sur les costes (du Ghoromendel) et a fort exactement recherché tout ce qu’il y auoit de plus curieux). — La porte ouuerte pour paruenir à la eonnoissanee du paganisme caché, ou la vraye repré¬ sentation de la vie, des mœurs, de la religion et du seruice diuin des Bramines, qui demeurent sur les costes du Ghoromandel et aux pais circonuoisins... Auec des remarques des noms et des choses les plus importantes. Enrichie de plusieurs figures en taille douce. Traduite en françois par le sieur Thomas la Grue, maistre es-arts et docteur en medecine. — A Amsterdam, chez Jean Schipper, 1670, 1 vol. in-4 (curieux et rare).
ROSENROTH (Knorr ab). — Kabbala Denudata, seu Doctrina Hebræorum transcendentalis et metaphysica atque theologica. Sulzbaci, 1677.— Francofurti, 1684, 2 vol. en trois tomes massifs in-4 (rarissime et très recherché).
ROSSET (François de).— Les histoires tragiques de nostre temps, où sont contenues les morts funestes et lamentables de plusieurs personnes, arriuees par leurs ambitions, amours dereglees, sorti46
LE TEMPLE DE SATAN
leges, vols, rapines et par autres accidents diuers et mémorables. — A Paris, de l’imp. de François Huby, 1614, pet. in-8 (très rare)!
SAINT-AUBIN. — Histoire des Diables de Loudun, ou de la possession des Religieuses Ursulines et de la condamnation et du
supplice d’Urbain Grandier, curé de la même ville. Cruels
effets de la vengeance du cardinal de Richelieu. — A Ams¬ terdam, Wolfgang, 1693, petit in-12.
SAINT-JEAN. — Apocalypse. Il sera bon de se référer à l’ouvrage a Adolphe Berlet [disciple d’Eliphas Lévi], Docteur en droit civil et en Droit canon, avocat près la Cour d’appel de Chambéry: Apocalypse du bienheureux Jean, apôtre, surnommé le théologien, dévoilée, contenant l’accord de la foi et de la raison, par I explication, mise à la portée de tout le monde, des mystères du royaume de Dieu. — Paris, Arnauld de Vresse, 1861, 1 vol. in-8. (Outre un texte très correct et une bonne traduction dé l’Apocalypse, on trouvera, dans cet ouvrage trop peu connu; d’excellents commentaires ésotériques des 22 chapitres de saint Jean.)
SAINT-MARTIN (Louis-Claude, Marquis de, le philosophe inconnu).
Co/’res/jowrfanee inédite avec Kirsehberger, baron de Liebistorf, membre du conseil souverain de la République de Berne (1792-1797). Ouvrage édité par MM. Schauër et Chuquet. — Paris, Denlu, 1862, 1 vol. gr. in-8, portrait (épuisé et devenu rare).
Le Crocodile ou la guerre du bien et du mal, arrivée sous
le règne de Louis XV ; poème épico-magique en 102 chants.
œuvre posthume d’un amateur de choses cachées. — A Paris,* de l'imprimerie du Cercle social, an VII de la Rép. fr., 1 vol. in-8 (pas commun).
SAINT-YVES D’ALVEYDRE (Alexandre Mission des Juifs.
Paris, Calmann-Lévy, 1884, gr. in-8, portrait.
— La France vraie (Mission des Français). — Paris, CalmannLévy, 1887, 2 vol. in-12.
SOULARY (Joséphin). — Œuvres complètes. — Paris, Lemerre,
3 vol. pet. in-12.
SPRENGER (Jacques). — Malleus maleficarum de Lamiis et
TABLE DES AUTEURS
47
Strygihus et Sagis, aliisque Magis et Dæmoniaeis muUeribus, eorumcjue a.Ft6, potesta,t6 et pœna Traclatus tam vetemin quam recentiorum auctorum. — Francof., 1598, 4 vol. in-4.
SWÏNDEN (D** en théologie et curé de la paroisse de Guxton). — Recherches sur la nature du feu de VEnfer et du lieu où il est situé. Traduit de TAnglois par M. Bion, ministre de l’église Anglicane. — A Amsterdam, chez les Welsteims et Smith, 1728, in-8, fig.
TAILLEPIED (F. Noël, Lecteur en théologie). — Psichologle ou traité de Vapparition des Esprits, à sçauoir, des âmes sépa¬ rées, fantosmes, prodiges et accidents merueilleux,qui precedent quelquefois la mort de grands personnages, ou signifient changemens de la chose publique. — A Paris, chez Guillaume Bichon, 1588, pet. in-12 \^ouvrage très rare ; excellente édition, inconnue à MM. Brunet et Graësse, qui donnent celle de Rouen, publiée douze ans plus tard, 1600, pour l’édition princeps).
TERTULLIANI (T. Septimi Florenti). — Opéra omnïa. —Venetiis, 1746, in-folio.
THIERS (Jean-Bapliste, D** en théologie, et curé de Vibraie). — Traité ' des superstitions qui regardent les sacrements, selon l’Écriture sainte, les décrets des conciles et les sentiments des saints Pères et des Théologiens. 4“ édition. — A Avignon, chez Louis Ghambeau, 1777, 4 vol. in-12.
TRITHEME (l’abbé ïean). — Polygraphie et uniuerselle escripture cabbalistique, traduicte par Gabriel de Collanges, natif de Tours en Auuergne. — A Paris, chez Jacques Keruer, 1655, 1 vol. in-4, fig. (très rare).
— Stegano g raphia vindicaia, reserata et illustrata . ubi
clarissime eæplicantur conjurationes spirituum . etc.
Autore Wolfgango Ernesto Reidel. — Norimbergæ, apud Joli. Fridericum Rudigerum, anno 1721, in-4.
V.-W
VALLEMONT (l’abbé de). — La physique occulte, ou traité de la baguette divinatoire. — A la Haye, chez Adrien Moëtjens, 1762,2 vol. petitin-8, frontispice et figures.
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LE TEMPLE DE SATAN
VINTRAS (Pierre-Michel-Eugène).— Le glaive sur Rome et sur ses complices. — Venue et enseignements d’Élie sur l’avène¬ ment glorieux de Jésus-Christ. — Londres, chez Dulau, 1855, in-8.
VILLARS (l’abbé de Montfaucon de). — Le comte de Gahalis ou entretiens sur les sciences secrètes^ nouvelle édition, aug¬ mentée des génies assistans et du gnôme irréconciliable (ces deux derniers ouvrages, attribués à l’abbé de Villars, sont du père Androl). — A Londres, chez les frères Vaillant, 1742, 2 vol. in-12.
WIER (lean, médecin du duc de Cleues). — Histoires, disputes, et discours des illusions et impostures des diables, des magi¬ ciens infâmes, sorcières et empoisonneurs ; des ensorcelez et Démoniaques et de la guérison d'iceux ; item de la puni¬ tion que méritent les magiciens, les empoisonneurs et les sorcières ; le tout compris en six liures : avec deux dialogues, touchant le pouuoir des sorcières et de la punition qu’elles méritent, par Thomas Erastus, professeur en medecine à Hei¬ delberg. — Geneue, 1579, in-8 (rare, réimprimé en 2 vol. in-8, Delahaye et Lecrosnier, éditeur, 1885).
WIRTH (Oswald). — Les XXII clefs du Tarot Kabhalistique, restituées en leur pureté hiéroglyphique. — Paris, 1889, format in-18, Poirel, éditeur (dépôt chez Carré, éditeur, et à la Librairie du merveilleux, 29, rue de Trévise, à Paris).
ZIMPEL. — Le Millénaire, extrait de deux ouvrages du docteur ZIMPEL : la XI« heure de l’Antéchrist... et l’explication popu¬ laire de l’Apocalypse. T édition. — Francfort-sur-Mein, 1866, in-8 (couverture imprimée des plus curieuses).
DE LA TABLE DES AUTEURS
FIN
LE TEMPLE DE SATAN
N. B.
Le Temple de Satan (livre premier du Serpent de la Genèse} sera consacré à la description des œuvres spéciales et caractéris¬ tiques de Satan (sens vulgaire de l’emblème mosaïque : le Serpent),.
Il ne saurait être question de commentaires explicatifs, si ce n’est par échappées; ni, à plus forte raison, d’enseignement ésotérique. La Magie noire n’a rien de commun avec la Haute Doctrine.
On se bornera à exposer et à classer les faits, réels ou légen¬ daires, pêle-mêle, sans souci d’en fournir une explication scienti¬ fique. Seulement, quand l’occasion s’en présentera, prendra-t-on soin de nuancer l’exposition, en sorte de faire pressentir le carac¬ tère authentique ou illusoire des phénomènes allégués.
C’est dans la deuxième Septaine [Clef de la Magie noire) qu’on donnera l’exposition de la Doctrine ; et dans la troisième [Le Pro¬ blème du Mal) que la synthèse métaphysique de l’ouvrage prendra quelque apparence de fermeté.
Méfie-toi, lecteur ami, de porter un jugement superficiel ou pré¬ maturé : ce jugement serait téméraire.
Le Bateleur = rUnité = le Principe = rObjet... leDiahU
Chapitre I
LE DIABLE
U sens vulgaire — familier à tous ceux que la Science divine ne compte pas au nombre de ses adeptes — le Serpent de la Genèse symbo¬ lise le Diable, l’Esprit du mal personnifié dans Satan.
— Satan ? le Diable? le Malin?... Allons, vous vou¬ lez rire ! Qui donc l’a vu jamais, ce spectre fait d59v fumée? Où se montre-t-il, si ce n’est dans le brouil¬ lard des imaginations troubles et malsaines, ou dans le kaléidoscope obscur des âmes faibles et \timorées ?... A-t-il jamais pris une forme accessible à mes sens, au témoignage exclusif desquels je fais pitQfession de croire? — Non. Pas plus que Dieu, son Tyran¬ nique antagoniste, pas plus que Dieu, son bourreau sans merci, Satan ne manifeste sa présence dans l’Univers... Le Diable, Monsieur! vous plairait-il m’enseigner où il habite ?
Au matérialiste qui parle ainsi, nul ne s’avise d’ob¬ jecter une réplique assez simple : — Il habite en vous// j
52
LE TEMPLE DE SATAN
^ Partout OÙ les ténèbres fétides de la négation, offusquant l’intelligence de l’homme, abolissent en lui la vue spirituelle et peuvent oblitérer ce sens intérieur I qui donne l’intuition du divin et l’assentiment de l’éter¬ nel, — en vérité, Satan est là sous sa forme métaphy¬ sique : VErreur.[ia.À é Tpi ^ P "" 'I - ■■■
Partout où la perversité corrode les pauvres âmes jusqiPà dissoudre les liens intimes de solidarité qui les rattachent l’une à l'autre; partout où le scepticisme déprave les consciences, jusqu’à confondre en elles les notions du juste et de l’injuste,— en vérité, Satan est là sous la forme psychique ; VEgoïsme.
Partout enfin où la libre volonté de l’homme, indui¬ sant la Nature (ce miroir du^ivin) au plus épouvan¬ table mensonge, la force de renier la gloire de son type céleste, en substituant la discordance arbitraire des mauvais vouloirs individuels à la sage harmonie des lois générales, — en vérité, Satan est là sous la forme sensible : la. Laideur.
Erreur, cécité des esprits ! Egoïsme, mauvaise haleine des âmes! Laideur, difformité des corps!... C’est toujours la silhouette infâme de Satan, réfiétée dans les trois mondes de la pensée, du sentiment et des choses sensibles.
Mais nous sonderons à loisir, dans notre livre III, la nature de cet être équivoque ; le sens démotique de l’emblème nous doit seul préoccuper ici.
Admirons la prudence de l’Eglise enseignante, qui s’est toujours refusée à définir Satan et son empire.
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LE DIABLE
53
laissant à ses docteurs le soin de proposer des solu¬ tions, sous garantie de leur propre autorité faillible.
Divers textes des saintes Écritures mentionnent l’existence du Diable ; c’est un fait certain ; mais l’inter¬ prétation de ces textes douteux reste libre; In duhiis libertas. Permis aux théologiens de s’escrimer pour et contre ; nulle décision prise à Rome ex cathedra ne fige définitivement la doctrine au moule d’un article de foi K
Quant au sentiment commun sur le Diable, voici : = Ange 4échu de sa splendeur première, créature précipitée dans l’abîme pour avoir prétendu s’égaler au Créateur et rivaliser sa puissance, Satan occupe, avec ses légions complices, le séjour maudit des ténèbres extérieures, où sont les larmes et les grince¬ ments de dents.
Là se tordent, dit la légende populaire, les agents du Mal éternel, dans les convulsions d’une éternelle ago¬ nie. Pêle-mêle avec ses frères rebelles comme lui, Satan rage son éternité. La seule consolation permise à son malheur est dans la croissante multitude des âmes
• Je prie les catholiques de noter ce fait avec soin. — En vain objecteront-ils l’avis formellement exprimé par certains papes; cet avis n’a de valeur et d’autorité, que proportionnelles à la science et à l’inspiration particulière du pontife, s’exprimant en ce cas comme docteur et non pas comme chef infaillible de l’Église : voir la définition de l’infaillibilité : le pape n’est infaillible que lorsqu'il monte dans la chaire de Saint-Pierre pour promulguer un dogme urhi et orbi. Encore ne fait-il que définir et imposer à la foi des fidèles une croyance qui était de tradition dans l’Église.
— Telle est la doctrine catholique sur ce point, ne l’oublions pas.
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54 LE TEMPLE DE SATAN
damnées, que, tentateur insinuant et protéiforme, il s’ingénie à séduire au jour,^le jour de la terrestre épreuve ; de même qu’en Ederi, jadis, sous la figure du serpent, il a su perdre Eve, par l’attrait magique du fruit défendu.
Car il faut bien dire qu’à titre de purs esprits — ou, si l’ori préfère, d’esprits impurs — le Diable et ses sup¬ pôts jouissent, dans l’imagination du peuple et même dans la croyance des maîtres de l’exégèse, du dob précieux d’MÔegmïd... Tandis qu’aux gouffres souter¬ rains, in inferiorihus terræ, ils subissent la peine de leur crime, ils parcourent aussi le monde des vivants; et sans cesse à l’affût de quelque âme lasse et chance¬ lant sur la voie du salut, ils se tiennent prêts à tirer profit de la moindre défaillance, pour l’enrôlement dans Tannée du Mal et l’accroissement des infernales cohortes.
Ainsi, c’est dans la bergerie et sous la houlette même du hon pasteur, que se fait le recrutement du loup vorace... et les hrebis succombent Tune après l’autre.
Voilà pourtant l’interprétation abusive que l’on fait de cette belle et profonde parole de Jésus : Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus !
Qu’on s’étonne maintenant que les théologiens agnostiques, fauteurs d’une aussi lugubre ineptie, restent piteusement indignés, si quelque ami de Tinflexible logique, les poussant au pied du mur, leur décoche à bout portant ce captieux dilemme : — Dieu, dites-vous, est tout-puissant, omnvprévoyant, infini¬ ment miséricoy'dieuoi et hon. D’autre part, vous enseiLE DIABLE
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gnez que la grande majorité des hommes est promise à TEnfer... U faut être conséquent, même en théolo¬ gie. Donc Dieu a vou^J.e Mal et TEnfer... Vainement objecteriez-vous Tinviolabilité du libre arbitre humain : car le mauvais usage que Thomme fait de ce libre arbitre, si Dieu ne Ta pas prévu, son omniscience ust en défaut; s'il Ta prévu, mais n'a pu l'empêcher, c'est sa toute-puissance que je nie ; si le prévoyante! pouvant l'empêcher, il ne l'a pas fait, je conteste sa toute-bonté.
N'est-ce pas en poussant à leurs dernières consé¬ quences les pitoyables prémisses de tels théologiens, qu’un poète et un penseur de l'envergure de M, Soulary fut conduit à clamer ce sublime et diabolique blasphème :
ET VIDIT QÜOÛ ESSET BONUM.
L’homme a dit : J’ai voulu tout savoir, je sais tout!
Dans mon domaine étroit je ne tiens plus en place;
J’ai vécu tout mon temps, couru tout mon espace;
J’ai la vie en horreur et la terre en dégoût!
La Terre a dit : Mon sein s’appauvrit et se glace,
Et mon lait en poison pour l’homme se résout;
La lèpre du péché qui l’envahit partout
S’étend jusqu’à mes os... D'enfanter je suis lasse!
Le Ciel a dit : Léelair se rouille au glaive ardent Et Vange, au saint parvis, s'ennuie — en attendant Qu'un élu des élus commence enfin le nombre!
L’Enfer a dit : Satan se fatigue à tasser Le damné qui pullule au charnier qui s'encombre! Le Verbe a dit : néant 1 c’est a recommencer ^ !
^ Joséphin Soulary, Poésies complètes (Lemerre, in-12, 3 vol.). Éphémères, page 119.
56
LE TEMPLE DE SATAN
Ges quatorze vers ne sont-ils pas vraiment épouvan¬ tables, le dernier surtout? Telle est — il faut bien le reconnaître ! — la conclusion logique du problème posé en des termes si témérairement naïfs par les phi¬ losophes de sacristie.
Et tandis que des logiciens, comme Pierre Bayle, poussent en ricanant le dilemme infernal que j’ai dit ; tan¬ dis que de rares poètes restés des penseurs osent bien, comme Soulary, prostituer la langue des dieux à d’aussi magnifiques débauches de verbe, les théologiens,se flat¬ tant de résoudre le problème formidable du Mal, épui¬ sent leur dialectique en de stériles disputes touchant la grâce efficace eilz.grâce suffisante;\e docteur anglais Swinden soutient, en un gros livre*, que les damnés se tordent dans la substance enflammée du soleil, lequel n’est autre que l’Enfer visible à l’œil nu ^ ! Dom Galmet discute gravement la virginité de saint Joseph, et les plus autorisés docteurs décident que le Diable préside en personne à la danse des chapeaux et des guéridons !
Mais passons. — La légende de la chute angélique est trop universellement connue, et je dirai populaire, pour qu’il semble utile d’en retracer ici la scène.
' ' Recherches sur la nature du feu de l’Enfer et du lieu où il est situé. Traduit par Bion. Amsterdam, 1728, in-8,
2 Thè^^e reprise par M, Peladan dans Tstar et défendue en un morceau lyrique de la plus grande allure : la Légende de VInceste. — Je dois faire observer que les traditions unanimes de la Théosophie concordent pour enseigner, au contraire, que le soleil est, pour notre tourbillon, Tastre paradisiaque par excellence : le bien¬ heureux séjour des âmes glorifiées.
LE DIABLE
57
Qu’il suffise d’observer que Moïse ne fait aucune mention de la révolte des anges. Il parle bien d’un certain NahàsJi y nj (déjà connu de nos lecteurs) et que les versions vulgaires rendent par couleuvre ou par serpent ; il signale encore l’union féconde des Beneî-ba-Elohîm ainhNn ou Fils des dieux, avec les filles des hommes : mystérieux hymen d’où naquit la grande race des Gibborîm □''laa, ou des Nephilîm D’SsJ, dont on a fait des géants ; mais il ne paraît pas que le théocrate d’Israël ait adopté, rien ne prouve même qu’il ait connu le dogme de la chute angélique.
Le Lèvitique nomme bien en passant les Esprits Aôbâth nia'iN, inspirateurs des sybilles, mais sans rien préciser de plus.
Le premier parmi les auteurs de X Ancien Testament, Job désigne sous le nom de Shatan pu?, un esprit de la huitième hiérarchie des Kabbalistes (Beni-Ælohîm), chargé par le Seigneur d’une mission spéciale d’épreuve. Plus loin, une phrase obscure et vague d’Isaïe est coutumièrement interprétée comme une allusion à l’ange déchu. — C’est tout h
^ On trouve bien le moi Shatan dans les Nombres CmiDD. ISO), à deux reprises; mais c’est un substantif pris adverbialement, dans le sens de contre (adversus des Latins). — Exemple :
: pu?b -inia nini nttSn asTiii ‘
(Nombres, XXII, 22).
On peut traduire : « Et se plaça l’envoyé de lod-héoê dans le chemin, pour être en obstacle (en Shatan) à lui. »
Étant donné ce sens du vocable hébraïque pu?, il est curieux de voir combien le mot diable serre de près sa signification intime. Diable (en grec 8ia@o),oç) vient de Sia^ciX),*), je jette en travers; peut-on mieux traduire l’idée à'obstacle ?
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LE TEMPLE J)E SATAN
L’examen du Talmud porte à croire que les Kabbalistes hébreux rapportèrent de Babylone ce dogme, emprunt notoirement fait à la théologie dualistique de Zoroastre.
Chacun peut voir dans ce qui reste des Avestas (livres sacrés des Parses, dus au génie de cet hiérographe) l’antagonisme constant à!Alioura-mazda ou à'Ormuzd (la Sagesse vivante), dieu du Bien, — et à'Angramanyou ou à!Ahriman (le Malintentionné), dieu du Mal.
Celui-ci, sorte d’Attila divin, traînant à sa suite la horde de ses Deios implacables et maudits, assaille et harcelle sans trêve le céleste Bienfaiteur, environné et défendu par la sainte légion de ses Amschaspands. C’est ainsi qu’Ahriman* justifie un nom que l’inspection des racines permet de traduire en français : le malintentionné.
Hâtons-nous de dire que les véritables initiés au Mazdéisme ésotérique ne voyaient en Ormuzd et Ahriman que des principes principiés, issus d’une cause inefïable — le Temps sans bornes — qui paraît ellemême envisagée comme la manifestation d’une Unité
< Chose curieuse et qui permet d’expliquer comment les rabbins, après la captivité d’Israël à Babylone, furent si pressés devoir dans l’impersonnel Nahàsh (le Tentateur de la Genèse) un être distinct et personnel, une sorte de dieu du Mal.
Par une coïncidence étrange, le qualificatif que Moïse accole au substantif Nahàsh est précisément le vocable DTIS?, Haroûm ou Harym, dont Ahriman ou Harym-an, le nom mazdéen de \'Ad¬ versaire (panv, en caractères hébraïques) ne diffère que par l’addition de la désinence augmentative p ; il n’y a done pas seu¬ lement ressemblance, mais identité.
LE DIABLE
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plus insondablement occulte (voir le Vendiclad Sadé, 36® hâ). D’ailleurs, et nous l’avons fait observer au Seuil du Mystère^, le couple androgynique MithrasMithra constituait, aux yeux des adeptes, un principe d’équilibre entre Ormuzd et Ahriman. Mais le vulgaire ne l’entendait pas ainsi et la fausse intelligence d’un pareil système engendra d’incalculables maux.
Manès, greffant plus tard le dogme mazdéen des deux principes sur le christianisme à peine adolescent, empoisonna, pour ainsi dire, les sources de la vie mystique ; son abominable hérésie, quoique frappée maintes fois de justes anathèmes, se multiplia dans le temps sous des formes changeantes comme le rêve d’un crime j la doctrine des meilleurs docteurs en fut infestée. On sent bien que je parle de ceux-là mêmes qui combattirent avec le plus d acharnement les pro¬ grès du manichéisme.
Vraie peste de la peste de la pensée humaine, cette hérésie! La contagion a partout gagné. Sans Manès et ses continuateurs trop souvent inconscients, Nahâsh hciï'ynt serait sainement considéré par tous comme une force impersonnelle de la nature, comme un agent cosmique, en un mot, non pas comme le Groquemitaine de la théologie — et le spectre odieux et bouffon du Diable ne déshonorerait pas à cette heure la Dog¬ matique chrétienne, si l’on avait su la purger du der¬ nier vestige manichéen.
^ 2® édition, page 35.
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LE TEMPLE DE SATAN
Quelques versets de VApocalypse (livre incompris de tous ceux qui ne possèdent pas les grandes clefs de la Kabbale) vont trouver ici leur place. Car si l’on a coutume d’attribuer un sens agnostique et littéral à la fable de la chute angélique, il n’est point mal à propos de noter que l’interprétation vicieuse de ces versets y a été pour beaucoup.
« .Et voilà lin grand dragon roux ayant sept lêles et dix
cornes et sur ses sept têtes sept diadèmes.
« Et sa queue entraînait la tierce partie des étoiles du ciel.
« Un grand combat eut lieu dans le ciel; Michaël et ses anges combattirent le dragon entouré et soutenu par les siens.
« Mais ces derniers n ont pu résister et, dès lors, il a été impos¬ sible de retrouver leur place dans le ciel.
« Et le grand dragon a été précipité du ciel, lui qui est cet ancien serpent, séducteur du monde entier; lui qu’on a nommé des noms de Diable et de Satan.... ».
[Apocal.y ch. XII, 3 à 9, passim.)
On lit d'autre part dans les révélations de sainte Hildegarde, écrites soi-disant sous la dictée du Verbe, ces paroles touchant Lucifer : — « Alors toutes les Etoiles de son armée, baignées jusque-là dans les flots de sa lumière, complètement éteintes aujourd’hui, semblent de noirs charbons calcinés par le feu. Un vent irrésistible les précipite vers le nord, à l’opposé du trône, et dans de tels abîmes que jamais il ne sera plus donné à personne de voir aucune d’elles h »
Ces lignes de la sainte sont visiblement un commen¬ taire des versets transcrits toifl à l’heure.
^ Sciüias,
LE DIABLE
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Le marquis Eudes de Mirville, auteur de ce rap¬ prochement mirifique, invoque ce fait, dont il a été frappé : que l’Astronomie moderne évalue à un tiers environ la lacune intersidérale dans la portion du ciel accessible à ses instruments. Le résultat de ces con¬ frontations diverses est pour le marquis un coup de génie, dont il reste en quelque sorte assommé. Gom¬ ment, en effet, dans ces étoiles perdues, ne pas voir le tiers du Tsebaoth que le dragon roux a balayé de sa queue, au cours de sa chute vers le gouffre ‘ ? Pour nier l’évidence, il faut être de mauvaise foi.
Au demeurant, nous laisserons là M. de Mirville, tout étourdi d’un si brusque et lumineux éclair. — Mieux vaut reprendre nos investigations sur 1 essence de la doctrine dyarchique.
L’antagonisme des deux principes constitue un dogme antérieur à Zoroastre même et qui date des premiers cycles cosmogoniques de l’Inde. — « Ce qui avait donné naissance à ce dogme (dit Fabre d Olivet, dans son admirable commentaire de Caïn) était une ancienne tradition des Hindous, dans laquelle on apprenait que, dès l’origine du monde, les génies du nord et du sud de la terré s’étaient divisés au sujet du breuvage d’immortalité, dont ils prétendaient égale¬ ment conserver la possession exclusive. Cette division amena des combats longs et désastreux, dont le résultat
' I.e sens caché de la chute angélique est bien réellement lié à l’existence de l’immense armée des astres, mais d’un rapport tout autre et que nous indiquerons au livre III : Le Problème du Mal.
62
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fut la déroute entière des génies du sud, appelés Assoûrs, et leur asservissement par ceux du nord appelés Dévas. Cette tradition, qui se retrouve dans l’Edda des Scandinaves, presque dans les mêmes termes, était connue des Egyptiens, des Grecs et des Romains sous le nom de Guerre des dieux contre les géants [Caïn, page 169). »
C’est assez piquant, comme on voit ; les vainqueurs se sont faits dieux et ont infligé Funiforme diabolique aux pauvres vaincus. Je crois entendre parler ainsi des sceptiques encore plus naïfs qu’irrévérencieux... Peut-être, modelant un peu trop les choses d’en haut sur celles d’ici-bas *, s’imaginent-ils de très bonne foi que si l’émeute céleste avait abouti, au lieu d’échouer, Jéhovah, à cette heure,calomnié de cornes et de griffes, se verrait réduit au rôle fâcheux et subalterne de souffleur de mauvais conseils ! — Le Mal alors serait le Bien ; on appellerait lâcheté l’oubli des injures ; bassesse, la modestie ; la charité se verrait réputée honteuse faiblesse; la chasteté, taxée d’infamie... Pour les vices, tout au rebours : l’orgueil deviendrait gran¬ deur d’âme ; l’avarice, prévoyante sagesse ; l’arrogance et la colère seraient la marque d’une âme généreuse ; l’intempérance et la luxure, garantie de belle santé
^ — Trop, dites-vous? Etl’axiôme d’Hermès : quæ superius sieut et quæ inferiusf,,,,^ Et la méthode analogique, fondement et cri¬ térium de l’Occultisme? Qu’en faites vous?
— Je laisse Louis Lucas répondre, selon cette méthode, par une comparaison : l’homme est l’image de Dieu, et pourtant Dieu n’est pas un animal vertébré.
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physique et morale; la ruse et le mensonge, enfin, preuves d’habileté, de finesse et d esprit.
Est-il possible que des êtres pensants puissent s’a¬ buser de tels sophismes? Ils sont vraiment à plaindre ceux qui, confiants aux déductions paradoxales d’un mazdéisme incompris Ou dégénéré, s’obstinent à ne pas vouloir se rendre compte que dans la lutte mysté¬ rieusement représentée sous ce profond symbole, le Bien a triomphé parce qu’il est l’ordre, la norme, 1 har¬ monie, en un mot parce qu’il est le Bien ; — et que la cause nécessaire, infailliblement supputable à l’a¬ vance, qui, faisant le Mal accidentel et transitoire, le dévoue au futur anéantissement, c’est qu’il est le dé¬ sordre, l’arbitraire, l’anarchie, et qu’il s’appelle le Mal.
L’on peut trouver étrange cette insistance à mau¬ dire la doctrine des deux principes, source non équi¬ voque, selon nous, de toutes les folies dégradantes, point de départ de tous les sanglants excès où s’est vautré le moyen âge (pour nous en tenir à un seul, mais bien piteux exemple) : car enfin, toutes les na¬ tions ont eu leur mythe expressif du mauvais esprit. Qu’il se nomme Typhon, comme eu Égypte, ou même Tchutgour comme chez les Mo^ls, le Démon n est-il pas toujours le Démon?
Ainsi pensent, du moins, beaucoup d’honnêtes gens, que j’ai le plus grand regret de contredire. C’est d’un principe qu’il s’agit à présent, il faut y prendre garde. Et, bien que d’imperceptibles nuances de forme dis¬ tinguent seules à la surface ces différents exemplaires
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de divinités néfastes, je dis qu’Ahriman (considéré
— d’ailleurs à tort — comme principe absolu du Mal, coéternel à Ormuzd, le Principe absolu du Bien), je dis qu’Ahriman diffère aussi profondément de Typhon (ou de tout autre emblème d’un mal fortuit et relatif), que l’Erreur diffère de la Vérité et les Ténèbres de la Lumière.
On ne saurait nier Xexistence du Mal (pour son essence, c’est autre chose). Sa manifestation dans l’U¬ nivers est assurément indubitable, au même titre que celles du froid en hiver et de l’ombre pendant la nuit.
— Mais vienne la lumière, et l’ombre s’évanouira; vienne la chaleur, et le froid passera : car l’ombre et le froid ne sont doués que d’une existence privative ; ils manquent d’essence propre, étant des négations. Ainsi en est-il du Mal, transitoire, accidentel, contingent.
Donner une essence au Mal, c’est refuser l’essence au Bien ; soutenir le principe du Mal, c’est contester le principe du Bien ; affirmer Texistence propre du Diable, en tant qu’absolu du Mal, c’est nier Dieu. Enfin, soutenir la coexistence de deux absolus contra¬ dictoires. c’est proférer un blasphème en religion et une simple absurdité en philosophie.
Ce qui révolte la conscience, ce qui outrage la rai son, ce n’est pas tant la personnification symbolique des influences néfastes, en des idoles le plus souvent odieuses et grotesques : c’est la déification du Mal, travesti en principe absolu sous une figure mytholo¬ gique, et comme tel opposé au principe du Bien, divi¬ nisé pareillement.
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Mais le Malin n’est pas là seulement où l’homme a prétendu dresser son image représentative, offerte ainsi d’une sorte notoire à la commune adoration. Sans doute, curieux de démêler le personnage du Diable dans toutes ses formes païennes, devrons-nous promener un rapide coup d œil sur ces idoles, figu¬ rations plus ou moins naïves des Forces réputées malfaisantes : de toutes parts, on les voit s’estomper dans la brume, ces fantômes de sinistre augure, pour peu que, descendant en esprit le fleuve des temps écou¬ lés, on se laisse voguer à la dérive parmi les vestiges confondus des civilisations et des barbaries antiques.
— Scrutons les deux berges d’un regard attentif : à part ces divinités que les nations proclamèrent funestes et pensèrent honorer d’une religieuse terreur, d’autres encore nous apparaîtront diaboliques, d’autres que ces peuples n’avaient pourtant marquées d’aucun stigmate de réprobation. Mais le culte qui leur fut rendu les a souillées d’abomination indélébile...
A-t-on bien compris toute la profondeur ésotérique du fameux texte des Psaumes : « Omnes dii gentium dæmonia (sunt) (Ps. xcv, 5). » Il appartient au libre arbitre humain de dépraver les plus augustes poncepts
— et, par une loi mystique évidente, tout symbole religieux, honoré de rites infâmes, s’est métamorphosé parle fait même en une idole où s’incarne Satan.
Avatars de Satan, ces vampires delaCeltide antique, Thor et Teutad (ou Teutatès), dont la soif, par la bouche de leurs mille druidesses, hurle, insatiable, du fond de
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la nuit sans aurore, pour hâter la vendange du sang humain 1
Avatars de Satan, ce Moloch de bronze à tête de veau, l’idole des Ammonites, aux bras largement ou¬ verts pour étreindre les victimes, dont ses entrailles de métal rougi s’apprêtent à dévorer la chair! — Et ce Belphègor de la Palestine, l’idole barbue dont la bouche béante ériigeait en forme de langue un phallus colossal: moins sanguinaire divinité, mais plus abo¬ minable encore, exclusivement avide, nous dit Philon, d’offrandes stercoraires et poilu tionnelles.
Avatars de Satan, cet Adramelech de Sepharvaïm (le roi magnifique) et ce Mélicerte de Ténédos (le roi de la terre) : jusqu’à leurs narines montait, en guise de cinname, le relent de la chair grillée sur l’autel ardent où les Jeunesmèresoffraientensacrificeleurenfantpremier-né,
Et le prince des mouches,ce dieu Bèelzéhuh de Syrie, dont la statue attirait tous les moustiques du pays, car on prenait soin de l’entretenir ruisselante de sang !
Et le dieu de Mendès, forme panthéistique de la sjmthèse égyptienne, n’incarnait-il pas Satan, lorsque le fanatisme du peuple immolait à la lasciveté du bouc nourri dans l’enceinte de son temple, la pudeur des vierges et la fieur des jeunes épousées *?
< Voir Jablonski : — «.Nempe Thumi in templo Mendetis, mulieres hirco huic se submittebant [Panth. Egypt., livre II, ch. vu). » L’analogie est étroite avec le Baphomet des Templiers : symbole, lui aussi, de la Synthèse panthéistique, son culte (s’il en faut croire les pièces du procès) n’était pas moins abominable que celui du dieu de Mendès.
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Passons la Méditerranée. —Mentionnerais-je l’hom¬ mage très analogue rendu par les plus graves ma¬ trones à l’impudeur sacrée des Priapes importés de Lampsaque en Italie : idoles de bois toujours impa¬ vides, sous leur couche de cinabre, au seuil des jardins et des carrefours? — Faut-il rappeler l’infamie de cer¬ taines divinités étrusques et les rites impurs célébrés
aux fêtes de la Bonne-Déesse ? .Redirai-je tous ces
scandales dont la fréquence décria les Mystères dégé- ^ né rés, et de quels oripeaux de dévotion surannée se voila longtemps l’abomination des sanctuaires?...
Satan-Panthée, formidable et multiforme, se spéci¬ fiait sous mille visages, pour souiller tous les autels.
Vers l’époque du Messie, la parole des Psaurnes a reçu son entier accomplissement : autant de dieux, autant de démons : Omnes DU gentium dæmonia.
Aussi vit-on pâlir tous les astres du firmament mystique, à l’aurore du divin soleil qui se levait à Bethléem !
Elles n’étaient pourtant, toutes ces idoles, que des représentations mythologiques des Puissances su¬ prêmes ; symboles antiques, d’une science parfaite et d’une poésie parfois pleine de grandeur ; dignes par
là sans doute de notre vénération.Mais les pratiques
immondes ou sanguinaires de ces cultes en consom¬ mèrent le déshonneur. Le ifite souilla le mythe, les. tabernacles s’écroulèrent dans la honte, et l’esprit vivificateur s’envola loin des décombres de la lettre morte.
Pousser plus loin le dénombrement des formes
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maudites où s’est complu Satan, usurpateur des divins hommages, serait une tâche fastidieuse à coup sûr.
Pas une contrée dans l’un ou l’autre monde où les vices divinisés n’aient, sous des milliers de noms, multiplié leurs sacrilèges autels. Ce n’est pas sans étonnement qu’on peut voir les hyènes et les chacals de l’émigration espagnole au xvi® siècle, étoufïant dans leur berceau les jeunes et pacifiques civilisations du Mexique et du Pérou, trouver du moins cette excuse à leur lâche et perfide férocité, que le Ciel se' courrouçait au spectacle du sang humain versé sur des autels d’idolâtrie. — Mêmes horreurs à Mexico que jadis dans les forêts de la Celtide ; quoi de plus semblable au dolmen des druides sacrificateurs, que la pierre pointue où les prêtres américains immolaient annuellement d’innombrables victimes, devant la sta¬ tue consacrée du dieu-couleuvre, Vitzliputzli?
Actuellement même, en plein xix” siècle, au cœur de cet Indoustan que l’Angleterre pétrit si rudement au moule occidental entre ses griffes de léopard, n’enten¬ dons-nous pas le Diable réclamer tout haut son tribut de carnage, sous la forme du dieu SMva et de la déesse Kliali, le roi du suicide et la reine de l’assassinat?
Désireux d’épargner au public le détail des tortures affreuses où se complaît la dévotion des Solitaires et des Fakirs, prompte à toutes les mutilations sous cou¬ leur d’austérités méritoires, du moins mentionneronsnous la joie farouche des fanatiques de Shîva, se dé¬ vouant d’enthousiasme à la plus hideuse des morts :
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le char sacré du dieu, le char pesant aux quatre meules roulantes,va lacérer leurs chairs et broyer leurs os ; ils le savent, et c’est avec des cris de triomphe, c’est l’éclair du libre sacrifice dans les yeux, qu’ils se couchent par douzaines sur le parcours de l’écrasante idole !
Que dire de cette monstrueuse Khali — la man¬ geuse d’hommes — au culte de laquelle des prêtres ne peuvent suffire? Une immense société secrète enve¬ loppe l’Inde entière de ses réseaux; ses adeptes se nomment les Thuggs : intrépides pourvoyeurs de la mystique ogresse, leur existence entière est dévouée à son culte. Ils s’expatrient au besoin (eux, des Indous!) pour aller frapper les victimes marquées d’avance et qui, prévenues à temps pour prendre le paquebot, ont cru se soustraire de la sorte à l’imminence de leur mauvais destin Christian, dans son Histoire de la Magie-, rapporte les dernières paroles d’un chef thugg, le fameux Dourga que la police anglaise était parvenue à saisir. Elles sont typiques et valent bien la peine d’être transcrites: « Nos frères, dit le thugg à ses juges, avaient appris que l’étranger dont vous parlez devait partir avec une escorte de cinquante hommes. Nous formâmes tout simplement une troupe trois fois plus nombreuse, pour l’aller attendre dans
< De ce que les Anglais réussissent depuis quelque temps à prévenir la fréquence de pareils massacres, l’on aurait tort d’induire que la bande noire est dissoute.
2 Paris, Fume et C*®, s. 1., 1 fort vol. in-8, avec gravures.
3 Dourga est un des noms mystiques de la Déesse, mère de Khali (Bhavani, épouse de Shîva).
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les jungles, où s’élevait précisément une image de la déesse Khali. Gomme il nous est interdit par nos prêtres d’engager un combat, parce que nos sacrifices ne sont agréables à Kbali qu’autant que nos victimes sont surprises par la mort, nous fîmes bon accueil aux voyageurs, en leur oftrant de cheminer ensemble, pour nous préserver mutuellement de tout péril. Ils acceptèrent sans défiance ; après trois jours de com¬ pagnie, nous étions des amis..., chaque étranger mar¬ chait entre deux Thuggs. La nuit n’était pas tout à fait obscure ; à la lueur du crépuscule étoilé, je. don¬ nai le signal à mes frères. Aussitôt, des deux Thuggs qui gardaient chaque victime, l’un lui jette au cou son lacet à nœud coulant, tandis que l’autre le saisis¬ sait par les jambes pour le renverser. Ce mouvement fut exécuté dans chaque groupe avec la rapidité de l’éclair. Nous tramâmes les cadavres dans le lit d’une rivière voisine, puis nous nous dispersâmes. »
L’indien ne se faisait aucune illusion sur le sort que lui destinait la justice anglaise ; on s’en rend compte aux quelques mots qu’il prononça, en guise de péro¬ raison : — « Un seul homme nous a échappé ; mais la déesse Khali a les yeux ouverts sur lui: sa desti¬ née s’accomplira tôt ou tard! Quant à moi, j’étais autrefois une perle au fond de l’Océan ; aujourd’hui je suis captif— La pauvre perle est enchaînée ; on la percera d’un trou pour la suspendre à un fil et elle flottera misérablement entre le ciel et la terre. Ainsi l’a voulu la grande Khali, pour me punir de ne pas lui avoir offert le nombre de cadavres qui lui apparLE DIABLE
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tenait. 0 déesse noire, tes promesses ne sont jamais vaines, toi dont le nom favori est Koun-Khali (la man¬ geuse d’hommes), toi qui bois sans cesse le sang des démons et des mortels’ !
Ainsi qu’il le prévoyait lui-même, le Thugg fut pendu...
Nous pouvons nous en tenir là, ce semble; ces lugubres exemples nous sont une autorisation suffi¬ sante pour qualifier sans scrupule à'Avatars de Satan toutes ces hideuses idoles.
De la triste réalité, passons aux légendes tradition¬ nelles du vieux monde. Si peu réjouissantes qu’elles puissent être, nous nous éloignons pour un temps des scènes d’effective barbarie où s’est nécessairement attardée notre plume.
Ici l’abondance et la diversité des documents nous force à faire un choix. Les grimoires des rabbins sont en ce genre d’une excessive richesse: que de profondes leçons, sous l’écorce de ces fables parfois grossières et toujours d’un goût douteux !
L’on aurait beaucoup à dire delà Cacopneumatiqiie des talmudistes et des adeptes de la Kabbale. Ceux qui s’en tiennent à la lettre de leurs paraboles attri¬ buent à ces docteurs des enseignements aussi absurdes que pittoresques, sur le rôle du Tentateur et la nature du péché originel. Nous dévoilons ailleurs la portée ésotérique de ces fables.
Histoire de la Magie, pages 39-40.
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Il est écrit dans le Zohar Hadasch (section Yitro, I>age 29) que le Tentateur [Samaël SxaD) complota, de concert avec sa femme Lilith niSiS, la séduction du premier couple humain. La compagne du Malin n’eut point de peine à corrompre la vertu d’Adam, qu’elle souilla de son baiser; le bel archange Samaël s’y- prit de même pour déshonorer Ève ; et telle fut la cause de la mortalité humaine.
Le Talmud ne s’exprime point en termes moins for¬ mels; je cite textuellement : — « A l’heure où le Serpent se mêla avec Ève, il jeta en elle une souil¬ lure dont l’infection s’est transmise à tous ses des¬ cendants... (Shabbath, fol. 146, recto). » Souvent les expressions deviennent si crues, qu’on hésite à lestraduire.
A d’autres pages, le démon mâle prend le nom de Léviathan jniib, et la diablesse celui ê^Héva Kin. Cette Héva aurait joué longtemps en Eden le rôle d’épouse auprès d’Adam, avant que le Seigneur eût tiré de son flanc l’Êve véritable (primitivement Aïsha, niTN, puis Hêvah ou Chavah mn). Des amours d’Adam et d’Héva-couleuvre, seraient nées des légions de larves, de succubes et d’esprits semi-conscients (élémentaux).
Au reste, les rabbins font de Léviathan une sorte d’androgyne infernal, dont l’incarnation mâle (Samaël) est pour eux le Sevpent insinuant et l’incarnation femelle (Lilith) la couleuvre tortueuse (voii^le Sépher Ammudè-Schib-a, fol. 51, col. 3 et 4). Ces deux monstres seront anéantis à la fin des temps, ainsi qu’on
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peut lire au Sépher Emmeck-Ameleh : — « Dans les « temps à venir, le Très-Haut (béni soit-il!) égorgera « l’impie Samaël, car il est écrit (Is. XVII, 1) : En ce « temps-là, Jéhovah visitera de son épée terrible « Léviathan, le serpent insinuant qui est Samaël, et « Léviathan, la couleuvre tortueuse qui est Lilith « (fol. 130, col. 1, ch. xi). »
Lilith n’est pas, suivant les rabbins, l’unique épouse de Samaël ; ils en nomment trois autres : Aggarath max, ISIahèmah naï 3 et Mochlath nhna. Mais de ces quatre diablesses, Lilith partagera seule la terrible punition de son époux, pour l’avoir aidé seule à sé¬ duire Adam et Eve.
Aggarath et Mochlath ne jouent qu’un rôle assez effacé ; il n’en est pas de même des deux autres sœurs.
Prions Eliphas Lévi de compléter ces quelques ren¬ seignements et nous en aurons fini avec cette demonologie des rabbins. « Il y a dans 1 enfer, disent les Kabbalistes, deux reines des Stryges : l’une, c’est Lilith, la mère des avortements, et l’autre, c’est Nahéma, la fatale et meurtrière beauté. Quand un homme est infidèle à l’épouse que lui destinait le ciel, lors¬ qu’il se voue aux égarements d’une passion stérile. Dieu lui reprend son épouse légitime et sainte, pour le livrer aux embrassements de Nahéma. Cette reine des Stryges saitse montrer avec tous les charmes de la virginité et de l’amour ; elle détourne le cœur des pères et Igs engage à l’abandon de leurs devoirs, et de leurs enfants ; elle pousse les hommes naariés au veuvage et force à un mariage sacrilège les hommes
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consacrés à Dieu. Lorsqu’elle usurpe le titre d’épouse, il est facile de la reconnaître: le jour de son mariage, elle est chauve, car la chevelure des femmes étant le voile de la pudeur lui est interdite pour ce jour-là ; puis, après le mariage, elle affecte le désespoir et le dégoût de l’existence, prêche le suicide et quitte enfin avec violence celui qui lui résiste, en le laissant mar¬ qué d’une étoile infernale entre les deux yeux. Nahéma peut devenir mère, mais elle n’élèvejamais ses enfants; elle les donne à dévorer à Lilith, sa funeste soeur *. »
Rien de plus commun, chez tous les peuples, que ces légendes d’amours, très souvent fécondes, confon¬ dant pêle-mêle dieux et mortels ; en tous temps les F’ils du Ciel — réprouvés ou non — firent paraître quelque empressement à séduire les filles de la Terre. Il n’est besoin de recourir à la Genèse pour trouver des exemples : qui n’a lu, dans Suétone, cette tradition si singulière, rapportée des © 6 o).o 7 ouf«eva d’Asclepios mendésien, au sujet de la naissance d’Octave?
S’étant rendue de nuit à un sacrifice solennel en l’honneur d’Apollon, Atys (mère du futur empereur) fait déposer sa litière dans le temple où déjà som¬ meillent les autres matrones, puis s’endort elle-même ; soudain un serpent se glisse jusqu’auprès d’elle et ressort du lit quelques instants plus tard. Atys, à son
* Eliphas Levi, Histoire de la Magie, p. 438. ^
Voir aussi !e Dictionnaire kabbalistique de Rosenroth et le traité De reoolutionibus animarum (t^'' et 3® tome de la Kabbala denudata, 1684, 3 vol. in-4).
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réveil, doit subir la purification d’usage, car elle a conçu; mais sur son corps s’est spontanément empreinte l’image d^un serpent, comme si on l’y avait peint, dit Suétone — velut depicti draconis — stigmate qui par f la suite n’a voulu disparaître, à telles enseignes qu’elle se voit contrainte de renoncer à tout jamais aux bains publics... Dix mois après naît Auguste, que chacun s’empresse de proclamer le fils d’Apollon *.
L’aventure de Pauline et du chevalier romain Mundus ne semblera pas moins étrange. L’historien qui s’en fait garant n’est pas de ceux dont on puisse décem¬ ment récuser le témoignage D’ailleurs il n’est plus question d’un mythe ou d’une légende, mais d’une his¬ toire véritable et des plus significatives ; ne marquet’elle pas jusqu’où était répandue à Rome, sous Tibère, l’opinion d’un mariage possible avec les Immortels? Bien plus, on peut en induire la fréquence dépareilles aventures, puisque nul ne songea même à s’étonner qu’un Invisible voulût s’unir fi’amour avec l’épouse de Saturnin.
Voici les faits. — Mundus, jeune débauché, s’est
' « In Asclepiadis libris lego, Atyam, quum ad solemne Apollinis sacrum media nocte venissel, posita in templo lecüca, dum cæteræ matronæ dormirent, obdormisse ; draconem repente irrepsisse ad eam, pauloque post egrcssum; illam expergefactam quasi à concubitu mariti purificasse se, et statim in corpore ejus extitisse maculam, velut depicti draconis, necpoluisse unquam eximi; adeo ut mox publicis balneis perpetuo abslinuerit; Augustum natum mense decimo, et ob hæc Apollinis filium existimatum. » (Suet., Duodecim Cœsares : Octaoianus, XCIV.)
2 Flavius-Josèphe, Antiquités des Juifs, livre II, chap. iv.
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éperdument épris de l’honnête matrone; mais ses assi¬ duités ne lui ont valu que des affronts. En désespoir de cause et sur les conseils d’Idé, l’une de ses affranchies, il s’avise de corrompre à prix d’or les prêtres d’Anubis, qui tout à l’heure vont recourir à une fraude sacrilège, pour lui livrer la trop confiante Pauline. Ils la font venir ; lui déclarent qu’elle est aimée d’un dieu et qu’Anubis brûle de posséder une jeune femme aussi belle et aussi vertueuse ; mais qu’il faut son libre con¬ sentement. Encore que très flattée, Pauline est épouse; elle hésite à s’engager sans l’aveu de son mari. Celuici, le sénateur Saturnin, fort honoré lui-même du choix qu’a fait Anubis, se fait proxénète par dévotion. Non seulement il permet, il conseille à sa femme, il lui commande d’aller passer la nuit dans le temple. C’est là, sous les auspices du Dieu qui n’a garde de troubler un sacrifice dont toute la gloire lui reste acquise, c’est là que Mundus fait son plaisir de la chaste Pauline et déshonore l’orgueilleuse vertu qui l’a tant dédaigné... Mais le succès d’un pareil stratagème enivre l’heu¬ reux amant jusqu’à l’encourager à trahir lui-même le mystère d’iniquité; il hasarde une requête cynique T^a maîtresse d’une nuit : pourquoi lui marchande¬ rait-on désormais un bonheur qu’il a déjà connu? Té¬ méraire Mundus! Il s’est abusé, en comptant sur le silence de sa victime : l’indignation prête à cette nou¬ velle Lucrèce l’audaCe de proclamer son déshonneur. Elle crie vengeance à l’empereur Tibère, qui se borne à bannir le principal coupable dont l’amour insensé semble atténuer l’attentat ; mais le temple d’Isis démoli
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par ordre, les statues de la déesse et d’Anubis sont jetées dans le Tibre. Quant aux perfides instigateurs de ce sacrilège adultère, Idé Taffrancbie et les prêtres complices mourront sur la croix.
Supputer tous les récits, soit historiques, soit légen¬ daires, où — pour parler le langage d’Aristote Eudémons et Gacodémons ont joué leur petit rôle, se¬ rait un travail interminable et fâcheux à tous égards. Puisque nous voilà de nouveau réduit à faire un choix, sautons les premiers siècles de l’ère chrétienne : le crépuscule d’une civilisation sauvage fait place aux ténèbres croissantes d’une barbarie plus affreuse en¬ core. Un épouvantail sinistre et bouffon nous barre le chemin ; c’est le fantôme du diable au moyen âge... Néanmoins, avant d’affronter le troupeau bruyant des possédées et la meute enragée des démonologues, il n’est pas sans intérêt de faire voir par quels artifices, toujours et partout le singe de Dieu, Satan oppose, dans l’imagination des peuples, 1 ascese diabolique a l’ascèse divine et l’Antéchrist au Rédempteur.
Déplorablement greffée sur l’arbre dogmatique du catholicisme, la doctrine manichéenne d’un Démon rival de Dieu ‘ devait avoir pour conséquence pre¬ mière d’évoquer un Verhe diabolique en face du Verhe divin; un Messie infernal en face du céleste Messie.
11 est parlé fort au long à 2 iXvs,-VApocalypse de deux bêtes monstrueuses, engendrées l’une des flots de
' Je dis rival de Dieu, non pas égal de Dieu, ni coéternel à lui.
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I Océan, 1 autre des entrailles de la Terre ; puis d’un faux prophète, sorte de magicien funeste et grandiose, qui est Vhomme de la Bête et auquel une puissance formidable est donnée pour le mensonge et pour le mal.
II séduit les hommes et subjugue les nations... Saint Jean, au chapitre xix, décrit en ces termes la défaite finale des messagers de Tenfer :
§ 19. — Et j’ai vu la Bête et les rois de la terre et ledrs armées, réunis pour livrer bataille à Celui qui montait le grand cheval blanc et à son armée.
§ 20. — Et la Bête a été faite prisonnière et avec elle le pseudo¬ prophète, fauteur en son nom des prodiges qui ont séduit ceux qui portaient sur eux le chiffre de la Bête et adoraient son idole. Ils ont été jetés l’un et l’autre dans un étang où couve un feu stagnant et sulfureux.
§ 21. — Et les autres ont péri par le glaive de Celui qui monte le cheval blanc, ce glaive qui lui sort de la bouche, etc. ^.
Peut-être un jour, interprétant la tradition johannite, nous sera-t-il permis de soulever le triple voile qui dérobe aux regards profanes de si redoutables mystères. Quoi qu’il en soit, pour mener à bien une pareille tâche, il faudrait les latitudes d’un cadre spé¬ cial. U Apocalypse, bâtie sur l’étalon métrique de la synthèse dorienne, avec ses vingt-deux chapitres, combinés d’un art infini sur les numérations occultes du ternaire, du septénaire et du duodénaire cycliques, est un livre de kabbale aussi profond que le Bey^æs-
^ Comparez celte citation de l’Apocalypse à celle déjà faite plus haut. On voit ordinairement, dans le premier texte, la chute de l’Ange rebelle; dans l’autre, la défaite finale de l’Antéchrist. L’une des scènes ouvre le cycle des temps dans la profondeur du passé, l’autre clôt ce cycle, à l’issue d’un insondable futur.
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chith et le Siphra d'Zenïhoûtha ; dans cet athanor approprié, l’Esprit souffle à grands courants : autant de mots, autant d’arcanes.
Ici, de tels commentaires seraient hors de propos ; il suffit de désigner l’Apocalypse comme l’originel berceau du mythe fameux de l’Antéchrist.
Un savant pontife des premiers siècles S paraphra¬ sant cette belle définition de l’apôtre bien-aimé : XAn¬ téchrist est celui qui divise le Christ, saint Grégoire le Grandlivrelesens intime du symbole : il y a, dit-il, deux amours, deux esprits qui partagent les hommes en deux classes, synthétisant à part ces classes en deux corps distincts; il y a deux mondes, deux sociétés, ou, pour parler avec saint Augustin, deux cités. L’une de ces cités, l’un de ces mondes,l’un de ces corps, s’appellera leChrist ; l’autre se nommera l’Antéchrist ; mais une dis¬ semblance essentielle les distingue : la tête du corps céleste a déjà paru, c’est Jésus-Christ ; ses membres se formant et croissant petit à petit, constituent son église. Le corps de l’Antéchrist est à l’inverse formé de toutes pièces^; mais la tête ne paraîtra qu’à la fin des temps.
Un mystique anonyme du siècle dernier compare l’Antéchrist à un dragon qui naîtroit en montrant d’abord sa queuë, qui se produirait ensuite par son corps et dont la tête naîtroit la dernière
^ Fin du VI® et commencement du vu® (540-604).
2 C’est en ce sens que, dès l’époque du Messie, saint Jean annon¬ çait que l’Antéchrist était déjà dans le monde : Et nunc jani est in mundo.
s L’Avènement d’Elie, s. 1., 1734, tome 11, page 135.
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La comparaison ne laisse pas que d’être heureuse ; elle concorde parfaitement, comme on verra plus loin, avec l’ésotérisme du mythe. Mais la plupart des théo¬ logiens modernes ne se déclarent satisfaits que d’une interprétation littérale et tout anthropomorphique.
Est-ce donc à dire, suivant la thèse qui leur est si précieuse, qu’à la fin des temps doit paraître un homme en chair et en os, doué d’une puissance irrésistible et d’une infernale malice? Nombre de Pères l’ont cru; l’ambiguité de certains textes a même fait penser a plusieurs que l’Antéchrist paraîtrait deux fois : dans cette version, Elie et Hénoch réincarnés lui seraient opposés à son premier avènement; mais la victoire lui restant acquise, ces deux hommes de Dieu mour¬ raient de sa main. —A sa seconde apparition, le Christ adviendrait en personne pour le combattre et le mettre à néant.
N’est-il pas vraiment curieux d’observer à quel point ces traditions touchant l’Antéchrist sont une copie exacte, mais à rebours, de celles qui ont trait au Rédempteur? C’est comme une image dont le reflet se dessine, renversé, à la surface d’une mare im¬ monde. L’on nous annonce deux avènements du Mes¬ sie de ténèbres, comme deux avènements du Messie lumineux ; à cette différence près, qu’en vertu de la loi d’inversion déjà signalée, \'Antéchrist glorieux (si l’on peut dire sans blasphème) surgit le premier, et le supplice de VAntéchrist douloureux doit précisé¬ ment marquer, à la fin des temps, le triomphe définitif du Christ de gloire.
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J’ignore si l’auteur Avènoy^t a mesuré d’un œil conscient la profonde^secrète de sa com¬ paraison mentionnée ci-dessu/: les inities savent que le sens occulte du mot tête Un hébreu Ræsch est au comparatif Puissance/virtuelle d’unification, au superlatif d’un/é vivante ; ils ne feront point
difficulté de comprendre que le corps mystique du Christ (ou son Eglise) est seul à posséder une homo¬ généité d’essence et une réalité d’archétype : aussi sa tête (son essence virtuelle ou son principe) est-elle représentée comme préexistant au développement de son corps et cette tête est Jésus-Christ. — Quant à 1 Antéchrist, son corps mystique, tout d’apport et d’aggrégation factice, nous est peint sans tête, c’est-àdire dépourvu d’essence propre et de principe radical. Cette tete, en effet, qui surgit tardive à la consomma¬ tion des âges, n’étant que la résultante et le produit du corps, figure une synthèse contingente et non pas absolue, totalisée et non pas radicale, conséquente et non pas antérieure aux éléments groupés en elle.
Car — soit Diable ou Messie du Diable, soit Satan
nu son Antéchrist — le symbole éternel de la discor¬ dance, du schismeetdela négation, ne saurait à aucun titre devenir un principe d’unité. Il ne se conçoit que type abstrait d’uWètat accidentel et transitoire, nu encore, sous un autre jour, synthèse relative des êtres mauvais, envisagés en tant que mauvais, et non 2 oas en tant qu'êty^es.
L Antechrisf, nous prédisent certains docteurs très illuminés, sera conçu de Béelzebuth dans le sein
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d’une religieuse sacrilège. Toujours ce même parai- . lèle d’opposition avec Jésus-Christ, conçu du SaintEsprit dans les entrailles d’une vierge immaculée...
Le faux Messie n’aura de corps qu’une apparence fluidique ou spectrale et parlera toutes les langues. Boguet ajoute qu’il sera continuellement en guerre et persécutera les justes ; enfin qu’il accomplira les plus étonnants prodiges et marquera ses fidèles d’un signe au front et à la main.
Notre ami Jhouney, dans son beau poème ésoté¬ rique de Sorath, apostrophe ainsi l’Antéchrist :
Tu lèveras la croix entre les mains hardies,
Tu feras même des miracles par la croix ^ !
Soulignons en passant ces deux vers d’une portée réellement occulte. Le poète des Lys noirs a su frap¬ per le rocher pour en faire jaillir la source vive ; mais tel n’est point le cas habituel des mystiques qui ont parlé dU' Christ des ténèbres — et nous ne saurions compiler toutes leurs prophéties souvent ridicules et contradictoires. Les curieux consulteront avec intérêt les ouvrages à’Abdeel, de Raban-maur et de Malvenda, les chefs-d’œuvre du genre.
Jamais, bien entendu, quelque dangereux héré¬ siarque ou quelque hardi novateur de la philosophie ne parut sur la scène du monde pour entraîner les peuples dans l’erreur, ou dans un courant de vérité
^ Les Lys noirs. Carré, 1*888, in-8, page 3.
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trop brusque (estimé par là prématuré, hasardeux, intempestif), sans que les anthropoinorphistes de l’or¬ thodoxie ne criassent à l’Antéchrist.
Simonie Magicien, Apollonius de Tyane, Marcion Manès, Valentin, Arius, Luther, Zwingle et Calvin î se virent entre autres gratifiés de cette imputation péremptoire. — En partant de la belle définition de saint Jean spivitus <^ui solvit ChvistuTn, — on peut dire que toutes ces opinions, trop fiévreusement intran* sigeantes sans doute, renferment une part de vérité: le lecteur nous j verra souscrire, dans une certaine mesure, au chapitre ii.
Mais il n est point jusqu a Mahomet, l'illustre civi¬ lisateur de l’Afrique, le Moïse d’Ismaël — un missionné d’En-Haut, presque un fils de Dieu — à qui l’on n’ait fait cet injurieux honneur.
Le meme soupçon pesa d’autre part sur une quan¬ tité de personnages politiques, tels que Julien le Sage (ditl’Apostat), Frédéric le Grand, Robespierre, Napo¬ léon I" et même Napoléon III. Un nombre incroyable de brochures ont été publiées à l’appui de ces deux dernières thèses ~.
^ Les hérésiarques et leurs tenants ripostèrent bientôt en dési¬ gnant le pape pour le véritable Antéchrist, et le calholicisme poli¬ tique des Césars du Vatican pour la bête de l’Apocalypse. Edifiant échange d’aménités réciproques!
2 J’en possède une bien curieuse, intitulée le Millénaire (Francfort-sur-le-Meln, 1866, in-S). Ce pamphlet est l’œuvre d’un certain docteur Zimpel, dont les facultés mentales semblent en désordre Sur la couverture rose s’étale une gravure double, figurant la Bête dé l’Apocalypse avec ses sept têtes, dont l’une est celle de Napoléon
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Les littérateurs, philosophes et savants ne furent guère mieuxàl’ahri du soupçon : Voltaire, Rousseau, Diderot, d’Alemhert et d’Holbach se virent spéciale¬ ment dénoncés au xviii' siècle, et je serais bien sur¬ pris si quelque brave ecclésiastique n’avait point, au nôtre, cru déchiffrer sur le front de Darwin et de l’honnête Littré ce stigmate de réprobation !
Ce fut à toute époque l’ambitieuse manie des théo¬ logiens les plus orthodoxes, de lire l’accomplisse¬ ment des prédictions antiques, au miroir des faits contemporains...
Bref, l’on chercha, l’on trouva partout l’Antéchrist, même et surtout où il n’était point ; mais qui s avisa de le voir où il était de toute évidence ; sous la harette des inquisiteurs, le capuce des exorcistes et le honnet doctoral des démonographes?...
Tous trois sont épouvantables dans la perpétration de leurs besognes respectives : odieuses, lugubres besognes...
_ L’estampe supérieure nous fait voir la Bête marchant à pas lents de droite à gauche; lestâtes et la queue sont basses; une jeune divinité (probablement l’image de la Liberté et de la Civilisation) est assise sur son dos sa droite, armée d’un sceptre, pèse sur le septénaire des têtes ; sa main sénestre tient une coupe, d’où s’échWpent des rouleaux de parchemin. — L’estampe du bas nous montre cette jeune femme gisant à terre; la Bête s est retournée et s’élance désormais de gauche à droite. Un homme à mi-corps a poussé soudain, comme une excroissance, sur le col de l’animal : c’est Napoléon III, très ressemblant ; il crispe avec colère son poing gauche, et, de sa droite armée d'une lance, il frappe au flanc la déesse renversée.
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Le rôle de l’exorciste se borne à tourmenter les pauvres malades, mais c’est moins dans l’intention de les guérir que dans l’espoir vague de les entendre, au cours d’un accès de frénésie, incriminer quelque pauvre homme de leur avoir jeté un sort.
La tâche de l’inquisiteur est plus atroce : elle con¬ siste à entreprendre le corps, l’âme et l’esprit de l’inculpé, par le concours de tortures graduées et diversifiées avec art, par la perfidie des mielleuses promesses et l’artifice des interrogatoires insidieux, jusqu’au moment fatal où, le cœur venant à lui dé¬ faillir, un aveu savamment extorqué jaillisse enfin de ses lèvres.
Mais la besogne du démonographe est la plus bar¬ bare à coup sûr et le plus exécrablement efficace! N’est-ce pas lui, tout d’abord, qui, par la contagion des insanités qu’il débite sous la caution de sa gravité doc¬ torale, crée les sorciers et les sorcières à foison? Lui encore qui, désignant les victimes à l’industrieuse féro¬ cité du juge, les dévoue à la fatalité d’une mort soidisant rédemptrice ? — Car c’est sa bâtarde et pédantesque jurisprudence (tout empêtrée de casuistique et puant la fausse théologie) qui taxe le sorcier de cri¬ minel si damnable, hélas ! que la seule expiation du bûcher soit censée Suffisante, pour fléchir le courroux dù Ciel en faveur d’un tel coupable et le sauver ainsi charitablement des flammes éternelles !
Voyons sur ce point les autorités juridiques du XVII' siècle.
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D’abord Pierre de Lancre, l’élégant et mondain con¬ seiller du roy au Parlement de Bourdeaux; quelques lignes de sa plume nous diront quel est le crime du sorcier et quel châtiment il mérite. — « Dancer indé¬ cemment, festiner ordement, s’acoupler diabolicquement, sodomiser execrablement, blasfemer scandaleu¬ sement, se vanger insidieusement, courir après tous désirs horribles, sales et desnaturez brutalement, tenir les crapaux, les viperes, les lézards et toute sorte de poison précieusement ; aymer vn boucpuant ardem¬ ment, le carresser amoureusement, s’acointer et s'acoupler auec luy horriblement et impudemment : ne sont-ce pas des traicts desreglez d’vne legereté nonpareille, et d’vne inconstance execrable, qui ne se jpeuuent expier par autre feu que par celuy que la Justice diuine a logé en enfer * ? »
Consultons Boguet, ce grand-iuge de Saint-Claude au comté de Bourgongne, qui fit brûler une femme parce que la croix de son chapelet s’étant ébréchée, il prétendit voir là un signe certain de pacte avec le démon. Demandons-lui s’il convient de faire grâce aux sorciers repentants. — « Quant à moy, ie seray touiours d’aduis que sur le moindre fondement on les face mourir, quand il n’y aurait autre raison que celle
' Inconstance des démons, Paris, Buon, 1612, 4® aduertissement, in fine. Ainsi Lancre n’admet pas même, en sa préface, que le bûcher soit une suffisante expiation. — Alors pourquoi brûler? De quel droit usurper le rôle de la Providence, anticiper sur l’heure marquée par elle?... Mais ailleurs, ce magistrat se contredit : il se range à l’opinion commune touchant la vertu rédemptrice du bû¬ cher. Lui aussi brûlera donc par tendresse d’âme.
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que i’ay touchée beaucoup de fois, c’est à sçauoir qu’ils ne changent iamais de vie h »
Ces deux exemples peuvent suffire à nous donner la note des demonologues. Ajoutons que ce langage est encore modéré, près de celui que tiennent les Bodin, les Sprenger, les Michaëlis ; je ne parle pas de Rémigius, juge criminel en Lorraine, d’autant plus féroce qu’il avait peur de ceux qu’il condamnait. Lui-même se vante d’avoir, en quelque mois, fait brûler plus de huit cents femmes, inculpées de sorcellerie ; pour les hommes, il ne les compte pas.
L’article des possessions n’est pas moins sinistre et ne vaut guère qu’on s’y attarde. Il paraît sage de bor¬ ner notre plume à l’esquisse d’une de ces scènes àliystèro-dèmonopathie ^ agrémentées d’exorcismes — de l’huile sur le feu ! — A les narrer toutes, il faudrait un volume, tant elles se multiplient, toujours identiques, dès le moyen âge et surtout vers le xvii® siècle, où leur conséquence prochaine fut une série célèbre de bû¬ chers, flambant coup sur coup en différents points de l’Europe et nommément de la France.
Ces manières de tragi-comédies infernales se dou¬ blant d’ailleurs presque toujours de procès capitaux sur chef de sorcellerie, le chapitre iv offrira bientôt au public d’autres récits du même genre. Puis toutes ces scènes, nous l’avons dit, semblent servilement calquées l’une sur l’autre...
^ Discours des Sorciers. Lyon, 1610, ia-8, page 40S. 2 Pour parler le langage du D’’ Calmeil.
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■ Jusqu’à quel point la libre volonté des acteurs ou même les calculs des organisateurs intéressés (de pro¬ fit ou de renommée) ont-ils pu s’exercer consciemment sur un canevas théâtral déjà connu? — C’est ce que je veux laisser à d’autres le soin d’éclaircir.
Si je choisis, entre tant d’alfaires, celle trop banale peut-être des Ursulines de Loudun i, c’est que nulle n’apparaît aussi complète en ce genre ; la possession s’y complique d’une accusation formelle de sorcellerie, d’un procès et d’un supplice ; nous y verrons le con¬ cours de la superstition régnante, de la raison d’Etat et des rancunes particulières^ conspirant . à perdre un homme qui reste lui-même une énigme, un homme dont on avait assurément de plus d’un côté de puis¬ sants intérêts à se défaire.
Curé de Saint-Pierre de Loudun et mondain des plus légers, théologien d’ailleurs éloquent et disert, qui s’était rendu plus populaire encore par la renom¬ mée de ses bonnes fortunes que par le retentissement de sa parole, — il semble hors de conteste qu’Urbain Grandier fut passionné sinon précisément pour la magie, du moins pour des recherches singulières sur divers points de théologie et de science, à l’étude
» Je classe cette affaire complexe à l’article Possessions, et par conséqueiil au chapitre i, intitulé Le Diable. — D’autre part je ren¬ voie les affaires, également complexes et similaires, de Gauftridy, de Picard et de Girard, au chapitre iv : La Justice des hommes. D’où vient cette apparente anomalie? C’est bien simple : pour naoi, ces trois derniers sont des sorciers de bas étage, et je crois à l’in¬ nocence d’Urbain Grandier.
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(lesquels l’Église marqua de tous temps une certaine répugnance à voir des fidèles se vouer.
11 est bon de rappeler que parmi les papiers de toute nature saisis chez Grandier — et sans tenir compte du prétendu pacte évidemment apocryphe, oeuvre de ses ennemis et peut-être de ses juges — on brûla un manuscrit contre le célibat des prêtres, ouvrage audacieux s’il en fut (M. Luzarche en a donné naguère une édition (1866), d’après une copie provenant delà collection Jamet, et dont, par malheur, l’authenticité semble des plus douteuses) ; enfin l’on trouva deux pièces de vers au moins équivoques et dont les obscu¬ rités furent estimées sales et impudicques.
D’autre part, divers libelles ~ plus qu’injurieux au caractère du cardinal de Richelieu, avaient paru quel¬ ques années auparavant. L’on sait que le tout-puissant ministre, nature acrimonieuse et rancunière, suppor¬ tait malaisément qu’une supériorité se produisît avec éclat, en dehors du faisceau de lumières qu’il avait groupées autour de la sienne propre. Peu porté par tempérament comme par politique à l’oubli des injures et au dédain des quolibets que certain parti ne lui mé-
^ Ce qui paraît monstrueux, ce n’cst pas tant le fait d’un pacte signé par Grandier: nous verrons que les sorciers avaient coutume d’en écrire; c’est la présentation aux juges et l’étalage au procès, comme pièce à conviction^ du double soi-disant écrit et signé des princes de ténèbres. Pièce rédigée en termes incroyables, avec cette mention dans un coin : « La minute est en enfer (Extractum ex inferis) » — On garde également à la Bibliothèque nationale une lettre du diable Asmodée aux exorcistes! L’arrêt de mort fut rendu sur l’examen de ces pièces mirifiques.
2 Celui qui fit tapage est intitulé : La cordonnière deLoudun.
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nageait pas, il avait mis sa police sur les dents pour découvrir l’auteur de ces virulents pamphlets ; mais toutes recherches ayant été vaines, sa rancune avait dû se déclarer satisfaite de l’arrêt du Parlement, qui n’avait pas eu honte de condamner au gibet l’impri¬ meur, à défaut du pamphlétaire.
Piètre vengeance ! 11 est vrai qu’à Loudun la voix publique, ou plutôt la rumeur de tout un clan de la ville, dénonçait Urbain Urandier : devant ces indices, Richelieu n’attendait plus qu’un prétexte pour perdre le libelliste présumé.....
L’occasion ne tarda guère. Elle s’offrit d’elle-iuême, superbe, en 1633.
Le diable venait de s’installer aux Ursulines de Loudun. Ce couvent, assez mal famé de longue date, offrait à cette heure un spectacle aussi scandaleux qu’extraordinaire : la plupart des religieuses, y com¬ pris Jeanne de Belciel, la supérieure, convulsionnaient, possédées du malin Esprit. Les prodiges si surprenants qui caractérisent l’état d’énergumène, y éclataient dans toute leur étrangeté occulte.
On sait que les Rituels distinguent quatre signes décisifs, à quoi l’on peut reconnaître qu’une possession est réelle et non pas feinte : — 1“ entendre et parler des langues inconnues ; — 2“ révéler des choses futures ou éloignées ; — 3° faire paraître des forces au-dessus de la nature humaine ; — 4“ s’élever dans l’air et s’y tenir suspendu sans s’aider d’aucun appui. Tous ces phénomènes se manifestaient, pêle-mêle avec des jongleries, chez un certain nombre de religieuses :
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pas un signe ne manquait au contrôle. Dans les termes mêmes de la définition donnée par la théologie et sous la garantie des critériums que proposent les Rituels, la possession n’était plus contestable. Hurlements, con¬ torsions, poses et propos obscènes, fureur érotique se déchaînant sans nulle contrainte, pas de dévergondage qui fût étranger aux énergumène»8. C’était un pandémo¬ nium où tous les cynismes avaientbeau jeu, puisqu’ils étaient mis sur le compte du Malin... Des exorcismes étaient journellement tentés, mais en pure perle.
Les prodiges s’accentuaient d’ailleurs, par intervalle, si positifs et d’une si frappante authenticité, que leur vue détermina la conversion soudaine d’un incroyant célèbre, conseiller au Parlement de Bretagne, accouru du fond de sa province pour se moquer des exorcismes : les religieuses, apostrophant par son nom le sieur Kériolet, le bouleversèrent dès l’abord par de telles révé¬ lations, qu’il s’arrêta pétrifié sur le seuil. Puis, pé¬ nétrant sa pensée la plus intime, elles lui jetèrent au visage quelques-unes de ses actions passées, dont il croyait bien les derniers vestiges ensevelis dans le se¬ cret le plus impénétrable de son cœur. Venu dans l’es¬ poir de beaucoup rire, le vieil athée se sentit remué jusqu’aux larmes : Loudun fut son chemin de Damas, il se confessa et promit de s’amender. Bref, le diable le convertit à Dieu, et si bien, qu’après une rude pé¬ nitence, ce gentilhomme, qui faisait profession de ne croire à rien, coula le reste de ses jours dans les pra¬ tiques de l’ascétisme le plus exalté :
Ineidit in SeijUam, cupiens vitare Charybdim.
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Cependant les possédées, si clairvoyantes avec le sieur deKériolet, s’obstinaient à dénoncer, dans la per¬ sonne du curé de Saint-Pierre, le magicien coupable de leur avoir jeté un sort...
Sur ces entrefaites, Laubardemont, 1 homme à tout faire du Cardinal, était de séjour à Loudun, pour surveiller la démolition du château, trop propre a servir de refuge aux protestants dans les temps de trouble... Il prit soin d’informer Richelieu de tous ces événements anormaux, et même fit une fugue à Paris afin de décider son maître à sévir; puis bientôt il reparut, muni de pouvoirs discrétionnaires et d un mandat impératif pour l’arrestation et la mise en juge¬ ment d’Urbain Grandier. Le procès s’instruisit lente¬ ment; Laubardemont avait requis l’assistance de quel¬ ques juges des baillages voisins, soigneusement triés pour l’aider en sa besogne ; la sentence qu'il prononce¬ rait était décrétée d’avance souveraine et sans appel.
Le malheureux curé de Saint-Pierre était perdu d’a¬ vance. — Tout d’abord, il s’était déclaré fort étour¬ diment, avec sa franchise habituelle, du parti de ceux qui s’opposaient de toutes leurs forces au démantèle¬ ment du château. Dès longtemps suspect d’entretenir des intelligences avec les chefs politiques du parti hu¬ guenot, il avait en outre—lors de démêlés fort graves avec son évêque — invoqué directement la justice du roi, comme si le cardinal-ministre n’eût pas été tout dans l’État. Ce dernier s’était senti d’autant plus teoissé que le roi, flatté peut-être qu’on s’adressât à lui, avait cru devoir faire droit a la requete.
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Presque en même temps et de son côté, le cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, acquittant Urbain, rendait en sa faveur un décret de réhabilitation défi¬ nitive. Le curé de Saint-Pierre, quelque peu vain et fanfaron de sa nature, n’avait pas su tenir secrète son intention d’humilier ses ennemis. Simultanément vainqueur devant les autorités civile et religieuse, il s’était permis à Loudun une insolente rentrée, dans une attitude de triomphateur antique, un rameau de laurier dans la main.
Ce n’est pas tout encore ; car il semble que le pauvre Grandier se soit complu vraiment à entasser imprudence sur imprudence. Prédicateur très admiré, confesseur très couru des dames \ il s’était mis à dos les Ursulines, en refusant net et d’un air hautain la direction du couvent qu’on lui avait offerte. Singulier couvent, je l’ai déjà dit ; les mœurs et la façon de vivre n’y étaient pas fort édifiants. Les Ursulines, à force de se monter la tête pour le dédaigneux curé, finirent par l’évoquer en astral et par le voir. C’était, au dire des sœurs, un redoutable magicien : il apparaissait de nuit, portes et fenêtres closes, et déjà la plupart d’entre
* Urbain Grandier avait une maîtresse dont il était tendrement chéri. C’est pour cette jeune fille, nommée Magdeleine de Brou, qu’il avait écrit son traité contre le célibat des prêtres. — On cir¬ convint Magdeleine ; on n’épargna ni promesses ni menaces pour obtenir d’elle quelques révélations. Mais cette courageuse fille puisa dans son amour la constance nécessaire pour sortir victorieuse de tous ces pièges. Elle se fût laissée écarteler plutôt que de dire un mot qui pût compromettre le curé de Saint-Pierre. Il fallut renon¬ cer à tirer d’elle quoi que ce fût.
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elles s’accusaient sans vergogne de n’avoir plus rien à lui refuser. C’est ainsi que l’hallucination, combinée avec la rancune, les induisit à charger ce pauvre Urbain d’une accusation de sorcellerie, si redoutable au XVII® siècle.
Inextricable situation ! Laubardemont seul aurait pu sauver le curé de Saint-Pierre ; mais ce commis¬ saire, d’humeur féline et d’abord cauteleux, n’était pas homme à laisser échapper sa proie.
En vain Grandier, estimant la procédure arbitraire, interjeta-t-il appel devant le Parlement : un arrêt du Con¬ seil d’Etat déclara nul son pourvoi. En vain des citoyens honnêtes et courageux adressèrent-ils à Louis XIII des requêtes et des protestations, paraphées des noms les plus honorables et des plus considérés de la ville. En vain dénonçait-on le fanatisme maladif des Ursulines, le scandale des exorcismes et la partialité des magistrats chargés de l’enquête : Laubardemont rédui¬ sit au silence le parti de Grandier et terrorisa toute la ville par la promulgation d’une série d’ordonnances, telles en vérité qu’on n’en avait jamais vu de pareilles.
Cependant l’accusé, dans sa geôle, se voyait en butte aux dernières vexations : il n’avait point de lit. Nous lisons dans une lettre à sa mère qu’il en réclame un, car si le coy'ps ne repose (dit-il), l’esprit succombe ; il prie qu’on lui fasse parvenir en outre une Bible et un Saint-Thomas, pour sa consolation.
C’est seulement le 14 avril 1634, que s’opère la pre¬ mière confrontation de Grandier avec les religieuses qui le chargent sans merci depuis tant de mois : tandis
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qu’au moyen d’exorcismes incessants, tantôt publics, tantôt à huis clos, telle fois de toutes ensemble, telle autre fois de chacune en particulier, on a pris soin d’exaspérer leur mal et de raidir leur obstination farou¬ che, par la répétition journalière des mêmes exercices de calomnies fantastiques, de dévotieuses imprécations.
Les exorcistes Barré et Mignon avaient été long¬ temps les principaux régulateurs de ces petits scan¬ dales quotidiens, puis ce fut le tour des capucins Lactance et Tranquille.
On mit sous les yeux du curé de Saint-Pierre dif¬ férents pactes et charmes, composés de sang caillé, de débris d’ongles, de cendres et d’autres matières inconnues. Enfin, pour comble d’ironie, on le força de prendre l’étole et le goupillon, pour exorciser luimême les religieuses possédées. Jeanne de Belciel et ses compagnes en profitèrent pour l’éclabousser des plus grossières injures, — et comme il s’avisait de les interroger en grec, afin de prendre le diable en défaut, le Malin répondit par la bouche de la Supé¬ rieure: Ah! que tu es fin! tu sçais bien que c'est une des conditions du pacte faict entre toi et nous, de ne respondre point en grec. Toutes ces soi-disant révé¬ lations d’outre-monde étaient réputées paroles d’évan¬ gile, en dépit des plus étranges intermittences dans l’état lucide des sujets, car il était admis que le Diable ne peut résister à Vauihoritè de l’Eglise.
Détail amusant, trait de vaudeville dans ce lugubre drame : Laubardemont faisait profession d’admettre les yeux fermés, sur la foi des exorcistes, l’infaillible
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véracité des diables contraints selon les rites. Or, il advint que l’un d’eux déclara net, par la bouche d’une religieuse dûment exorcisée, que le sieur deLaubardemont estait cocu. — Celui-ci, sans défiance et qui n’a¬ vait point coutume de relire les procès-verbaux, signa gravement au bas de la page, en ajoutant de sa main : Ce que i'atteste estre vray. Cette pièce burlesque, mais p’arfaitement authentique, où le magistrat se porte ga¬ rant de la disgrâce du mari, figurait au dossier de l’atfaire (voir le ms., ri“ 7618 du Fonds français).
Coupons court à tous ces détails. Il suffira d’ajou¬ ter que les exorcistes obtinrent un tel succès de fourire, que Laubardemont dut encore fulminer une ordonnance plus incroyable que les précédentes : menaçant de graves poursuites * quiconque se mêler rait de blâmer ou de tourner en ridicule les l'eligieuses et les bons pères. Ainsi toutes les pré¬
cautions étaient bien prises, pour que les uns et les autres pussent être odieux ou ridicules en paix.
Mais un incident survint, que nul n’avait prévu ; un vent de repentir souffla tout à coup sur les énergumènes; on vit la Supérieure des Ursulines et deux autres religieuses se jeter, dans un moment lucide, aux genoux de l’inculpé, puis aux pieds des commis¬ saires, avouant qu’elles s’étaient damnées à mentir et clamant bien haut l’innocence de Grandier ! — On les
^ « .Dix mille Hures d’amende et autre plus grande somme et
punition corporelle, si le cas y échoit... »
(Texte même de l’Ordonnance.)
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fit taire ; on fit passer le remords qui avait dicté leur démarche pour une nouvelle ruse de l’Esprit impur, soucieux d’arracher un magicien au hûcher qui le réclamait déjà.
Le pauvre prêtre s’entendit condamner à mort : il fut hriüé vif le jour de l’arrêt (18 août 1634).
On ne lui avait épargné ni les humiliations, ni les outrages, ni les raffinements successifs des tortures ordinaire et extraordinaire, pour en extorquer un aveu... Tout fut inutile : il mourut, sublime de dou¬ ceur et de résignation, mais inébranlable.
Sur le bûcher même, on assure que Lactance lui tendit à baiser un crucifix de métal rougi au feu. La douleur imprévue de la brûlure lui ferait, pensait-on, rejeter la tête en arrière : ainsi le peuple, trop pressé de le croire innocent, ne pourrait plus douter qu’il mourût dans l’impénitence, au vif retrait de ses lèvres, simulant un refus.
A 1 issue de ce piege infâme, Grandier fut encore victime d’une plus infâme perfidie. On lui avait pro¬ mis de l’étrangler sitôt que le bois prendrait feu ; mais les exorcistes avaient fait des nœuds à la corde, et rnalgré tous les efforts du bourreau *, Grandier tomba vivant dans le cœur du brasier. On put l’entendre •encore s’écrier dans les flammes : — « Mon Dieu !..... Dieu ! Pardonne à mes ennemis ! »
) Le bourreau se vit contraint de reculer, au moment où il y fai- ^it ses efforts; car, sans attendre le signal, le père Lactance avait mis le feu de ses propres mains, et la flamme monlait.
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En ce moment précis, un vol de pigeons vint tour¬ noyer sur la tête du martyr. Les hallebardiers s’épui¬ sèrent en vains moulinets pour leur faire prendre la fuite ; Grandier mort, la troupe, d’un vol rapide, se perdit dans les nuages. On conçoit quel parti les calom¬ niateurs du pauvre homme surent tirer de cet incident inattendu ; ils crièrent qu’une bande de démons accou¬ rait recevoir l’âme du magicien. D’autres se persua¬ dèrent par contre qu’à défaut des hommes, ces coloinbes étaient venues témoigner de la parfaite innocence d une telle victime !
Ce qui parut de brochures et de mémoires pour et contre Grandier est chose à peine croyable; ces ba¬ tailles d’opinions passionnèrent longtemps les esprits. Je donne ici quelques strophes qui forment l’Epilogue d’un livre excellent, publié en Hollande, par un sieur Aubin (Saint-Aubin, suivant d’autres), et qui jouit en France d’une vogue surprenante pour l’époque : VHis¬ toire des Diables de Loudun (Amsterdam, 1693, pet. in-12)‘. Ces vers, d’une trempe et d’une netteté peu communes, semblent écrits dhier :
L’Enfer a révélé que par d’horribles trames Je fis pacte avec lui pour débaucher les femmes.
< Le succès de cet ouvrage, dû, comme on sait, à une plume pro¬ testante, enragea les partisans de la possession et des exorcismes. L’un d’eux lui opposa une réfutation merveilleusement inepte, sous ce titre ; Examen critique de VHistoire des Diables de Loudun, par l’abbé de la Meynardaie. Liège, 1749, in-12.
LE DIABLE
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De ce dernier délit personne ne se plaint :
Et dans l’injuste Arrêt qui me livre au suplice,
Le Démon qui m’accuse est auteur et complice,
Et reçu pour témoin du crime qu’il a feint.
L’Anglais, pour se venger, fit brûler la Pucelle.
De pareilles fureurs m’ont fait brûler comme elle.
Même crime nous fut imputé faussement.
Paris la canonize, et Londres la déteste :
Dans Loudun l’un me croit Enchanteur manifeste.
L’autre m’absout, un tiers suspend son jugement.
Je fus, comme Hercule, insensé pour les femmes.
Je suis mort comme lui consumé dans les fiâmes.
Mais son trépas le fit placer au rang des Dieux.
Du mien on a voilé si bien les injustices.
Qu’on ne sait si des feux funestes, ou propices.
M’ont noirci pour l’Enfer, ou purgé pour les deux.
En vain dans les loiirmens a relui ma constance,
C’est un magique effet. Je meurs sans repentance.
Mes discours ne sont point du stile des Sermons :
Baisant le Crucifix, je lui crache à la joue;
Levant les yeux au Ciel, je fais aux Saints la moue :
Quand j’invoque mon Dieu, j’appelle les Démons.
D’autres, moins prévenus, disent, malgré l’envie.
Qu’on peut louer ma mort sans aprouver ma vie;
Qu’être bien résigné marque espérance et foi;
Que pardonner, soufrir, sans plainte, sans murmure,
C’est charité parfaite, et que l’âme s’épure.
Quoi qu’on ait vécu mal, à mourir comme moi.
Le ciel parut venger la mémoire du pauvre prêtre, en frappant tous ses bourreaux. Laubardemont, tout le premier, foudroyé dans ses affections de famille, tomba dans la disgrâce du cardinal; les Pères Lactance et Tranquille moururent presque aussitôt dans les accès d’une frénésie qu’on mit sur le compte du Diable. Le Père Surin, autre exorciste, devint fou. Quant au chirurgien Mannoury, qui fut si cruel à
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LE TEMPLE DE SATAN
l’égard du pauvre inculpé, le spectre de sa victime ne le quitta plus, le harcelant sans répit jusqu’à la tombe.
Urbain Grandier avait eu des prédécesseurs ; il ne fut pas le dernier mis à mort sur la dénonciation d’énergumènes, se prétendant toutes plus ou moins déshonorées par un homme qui, de sa vie, n’avait eu l’occasion de les voir et de leur parler. La tradition le voulait ainsi : les possédés se piquèrent toujours de la suivre servilement.
Sans doute, la Possession (du, comme l’appelle le D" Galmeil, l’Hystéro-démonopathie) est une maladie des plus mystérieuses, féconde en manifestations stu¬ péfiantes et dont la Faculté de médecine éprouverait quelque embarras à rendre compte, d’après les lois actuellement admises de ses doctes professeurs ; mais qu’induire de là? — Que certains mystères demeurent impénétrables, quand même la science officielle inter¬ vient pour les éclaicir.
Les exorcistes n’entendent pas de cette oreille et voici de quel style ils ont coutume de vaticiner ;
Le Diable est Vauteur de tous les ‘phénomènes qui ne s’expliquent point par les lois connues de la Na¬ ture. — Dûment exorcisé, le Diable est contraint à dire vrai; son témoignage doit faire foi devant la justice .
Ces deux formules, combinées avec art, ont été la condamnation sans appel de bien des innocents. HeuLE DIABLE
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reusement, si le Diable marque encore des velléités de témoigner en justice, Injustice n'a plus souci des témoi¬ gnages du Diable. Nul ne se plaint aujourd'hui de ce petit changement...
Je me trompe, ami lecteur ; il faut bien t en faire l'aveu.
Toute une école contemporaine, dont je veux te toucher un mot, semble regretter l'ère des exorcismes journaliers et des procès de sorcellerie. — Mais avant de te faire faire la connaissance du marquis Eudes de Mirville et de son ami, le chevalier Gougenot des Mous¬ seaux, souffre qu'on te présente un moderne hiéro¬ phante, qui fut, vers 1820, plus curieux encore de voir se rallumer les bûchers^. C’est l'auteur de qua¬ torze cents pages in-8 sur les Farfadets"^^ ouvrage orné de figures et d'un portrait au bas duquel 1 auteur
^ En effet, son plus doux espoir* est d’amener, par ses révélations, les souverains à faire revivre les anciens décrets contre les adeptes de la magie. Il entrecoupe constamment de pareilles menaces les invectives qu’il fulmine contre ses persécuteurs : — « Quel fruit recueillerez-vous de vos infâmes procédés? La certitude d’être un jour resserrés dans les cachots de la sainte Inquisitioii, si sagement instituée pour punir les esprits, les sorciers, les magiciens et même tous ceux qui douteraient un instant du pouvoir du Dieu suprême.
J'espère un jour lire les noms de tous ceux qui s'attachent à me persécuter, sur leb listes sanglantes de ce redoutable
Tribunal (tome I, page 143) !» -ru
Il va jusqu’à émettre ce vœu charitable: « Grand Dieu... faites croître sur la terre assez de bois, pour pouvoir élever en tous lieux des bûchers assez grands et assez spacieux, pour contenir et pul¬ vériser toute la race farfadéenne (tome III, p. 197)1 »
2 Les Farfadets, ou tous les démons ne sont pas de l’autre monde... Paris, l’auteur, 1821, 3 vol. in-8.
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décline, de la meilleure grâce, ses noms, titres et qualités : « Alexis-Vincent-Charles Berbiguier de Terre-Neuve-du-Thym, natif de Garpentras, habitant Avignon; momentanément domicilié à Paris... » Nous voilà renseigné.
C’est un possédé véritable, qui ne voit partout que démons (qn’il nomme des Farfadets) et sorciers (qu’il appelle des. physiciens). Il se plaint amèrement d’une société infernalico-diabolique [sic ), dont il démasque à la face du ciel les principaux affidés — des docteurs, des étudiants, des avocats, des pharmaciens... Les incessantes persécutions que lui font subir ces misé¬ rables empoisonnent son existence ; il croit s’en venger en dénonçant leurs noms.
Simple fou, dira-t-on. Pourquoi grossir ce chapitre (déjà trop massif), à faire mention d’un pareil être? — Le célèbre abbé de Villars pourrait répondre : — « Dieu m’a fait la grâce de reconnoître que les fols ne sont au monde que pour donner des leçons de sa¬ gesse*. »
Et puis Berbiguier n’est point un fou comme les autres ; sa folie a cela de particulier qu’elle se fonde sur la perception — absolument indirecte et faussée, j’en conviens — d’un monde très réel que les gens sensés ne soupçonnent pas, et que mon livre ne leur fera con¬ naître, d’ailleurs, que s’ils se résignent à devenir des fous eux-mêmes ; je veux dire des êtres susceptibles de
* Le comte de Gabalis ou entretiens sur les sciences secrètes. Londres, 1742, 2 vol. in-12 (tome I, Nouveaux entretiens, page 2).
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notions et de perceptions, auxquelles restent fermés la plupart de leurs semblables.
Berbiguier est certainement la victime d’une nuée de larves; mais il attribue ces vexations à des sorciers métamorphosés en monstres de toute sorte et de toute grandeur. L’examen de ses gravures est des plus curieux à ce point de vue ; ceux dont les yeux ne sont pas faits pour l’as^al peuvent du moins étudier en ce miroir la nature protéenne des larves, aptes à revêtir, avec une inconcevable souplesse, les formes les plus paradoxales et plus variées ; il suffit que le pauvre fossêdé, que leur présence horripile, ait l’appréhen¬ sion ou l’obsession de quelque hideuse figure, et les larves de se modeler aussitôt en conséquence : c’est une hallucination qui prend corps ; c’est une pensée /qui s’objective et s’informe dans la substance plas- ' tique ambiante, ainsique je le détaillé en 1 expliquant, \dans la Clef de la Magie noire.
« Lorsque vous entendez, dit notre homme, le bruit que font de gros oiseaux qui battent des ailes, c’est du farfadérisme pur ; il en est de même lorsque vous entendez marcher des monstres d’une grosseur prodi¬ gieuse ou d’une forme affreuse, mais que vous ne voyez pas non plus 5 lorsque, dans les appartements les mieux clos, vous entendez un vent épouvantable, qui effraye les personnes qui se croient à l'abri... Alofs, il faut s’armer d’un grand courage, se munir d’une arme quelconque, ou tranchante, ou pointue, s’il y a moyen, agir sans cesse de droite à gauche, comme si vous espadonniez, et vous entendrez peut104
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être couler le sang de celui ou de ceux que vous au¬ rez eu le bonheur de blesser (Berbiguier, tome III, pages 83-84). »
La variété de formes où se multiplient les larves est parfaitement décrite en ces lignes ; mais ce qui est le plus étonnant, c’est que ce maniaque sans lettres étranger de toute évidence aux théories scientifiques de la Kabbale, ait eu l’intuition précise des véritables armes propres à dissoudre ces êtres factices et fugaces : les pointes d’acier, les lames tranchantes — et aussi [Les Farfadets, tome II, pages 27-63) des fumiga¬ tions particulières!... Du reste, n’insistons pas : nous retrouverons plus loin Berbiguier et tout son arsenal d’armes offensives et défensives (ch. v, pp. 354-357).
Je ne le cite ici qu’à titre de démonologue moderne et c’est comme tel que je veux fournir encore un échan¬ tillon de son style.
Tous ceux qui croient au Diable et à l’Enfer sont caractéristiques sous ce rapport. La bizarrerie du langage ne le cède en rien chez eux à la bizarrerie des idées : la forme est digne du fond.
Ecoutez cette diatribe contre les chats : « Puisse ce chapitre... dégoûter les dames de Paris de l’amour qu’elles portent à ces animaux farfadets ; je n’é¬ prouve jamais de plus grandes douleurs que lorsque
' Toute la partie d’érudition (quelle érudition!) est en effet compilée; quant au style, MM. Pascal Brunet, avocat, et FrançoisVincent Raspail ont dû, tout en respectant avec soin sa précieuse saveur, faire disparaître du manuscrit les fautes d’orthographe etde grammaire qui l’émaillaient.
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je vois une jolie bouche s’appliquer sur le museau d’une bête qtd est de la race des tigres. Ma douleur n’est pas moins grande, quand j’entends une jolie femme appeler son mari mon chat; il me semble qu’en lui disant mon chat, elle l’invite à se faire recevoir farfadet !
« Je ne serai jamais le chat de la femme vertueuse que je dois épouser. Une des clauses de mon contrat de mariage défendra à celle qui associera sa destinée à la mienne de me donner d’autres titres que ceux qui flattent les honnêtes gens. J’aime bien mieux qu’on me dise mon ami, que de m’entendre appeler par des noms que repoussent l’amour et la nature (tome II, pages 307-308) ! »
Le fléau des farfadets (c’est le nom qu’il se donne lui-même) croit apporter au monde la révélation d une science nouvelle, en même temps que le moyen de réduire désormais l’Enfer à l’impuissance : « Je ne suis pas toujours de l’avis des savants ; souvent, quand je me les compare, ils ne sont à mes yeux que des sots (tome I, p. 324). » Avec une telle opinion de luimême, Berbiguier ne désespère pas de prendre rang parmi les Pères de. l’Église : « Je suis au comble de la joie, lorsque mes pensées sont partagées par un apôtre de la foi chrétienne ; c’est pour cela que je me
fais un devoir de ne pas manquer un sermon.
Mon livre sera plein de matériaux que les prédica¬ teurs pourront consulter, lorsque, dans le silence du cabinet, ils composeront leurs discours. Ils m’ont fourni matière à mes dissertations ; je me flatte de
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LE TEMPLE DE SATAN
la leur rendre avec usure... Quelle jouissance nou¬ velle pour moi, lorsque j’irai au sermon et que je m’entendrai citer par le prédicateur, comme on cite saint Jean, saint Marc, saint Mathieu ou saint Paul!... (tome III, pages 63-64, passim). »
Joseph Priidhomme visionnaire: voilà Berbiguier. Les hôtes de l’Enfer lui apparaissent sous une forme éminemment traditionnelle, classique et poncive.
Mais soixante-dix ans ont coulé depuis la publica¬ tion des Farfadets. Soyons modernes; après Satanrococo, nous allons voir Satan fm-de-siècle.
A une époque où ce prince des ténèbres voit nier son empire par les spirites les plus déterminés — car ceuxlà même, pour qui les apparitions de fantômes sont chose toute simple et familière, s’esclaffent au seul nom du Malin!—la prudence deConrart semble avoir gagné jusqu’aux plus endiablés parangons du diabolisme. Prompts à reléguer dans l’histoire des âges révolus les faits litigieux de sorcellerie, ces docteurs avouent volontiers que les temps sont changés, et que le Démon témoigne quelque répugnance à se produire désormais en personne, devant un public irrévérencieux et bien capable de lui rire au nez, s’il le montrait.
Il ne faudrait pas croire cette répugnance invin¬ cible. Eliphas nous raconte * l’aventure d’un ouvrier de Paris que le démon Ast^oth visita, sous la figure
' La Clef des grands Mystères. Paris, Baillère, 1861, in-8 (pages 167-176).
LE DIABLE
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d’un pourceau gigantesque, à tête de bœuf. C’était vers le début du second empire.
Mais, respectueux de la tenue correcte et des usages qui sont de rigueur aujourd’hui, Satan se montre parfois moins indécemment archaïque : il sacrifie même aux bienséances, jusqu’à refréner son goût bien connu des travestissements légendaires.
* Nous ne saurions clore plus agréablement ce cha¬ pitre, qu’en rapportant la véridique aventure qui fut certifiée au chevalier Gougenot des Mousseaux, par un évêque de ses amis. C’est sur l’autorisation expresse ' de la pénitente et à la honte des apôtres du scepti¬ cisme, que le prélat invite M. des Mousseaux à publier la confession d’une pauvre fille, séduite et outrageu¬ sement déçue par un diable en habit noir.
Le récit que nous allons transcrire (en l’abrégeant un -peu) occupe les pages 376-384 du livre intitulé : les Hauts phénomènes de la Magie (Paris, grand in-8, 1864). Le nom du chevalier des Mousseaux, auteur de cet ouvrage et de plusieurs autres semblables *, fit quelque bruit il y a trente ans — et 1 autorité reli¬ gieuse accorda la plus solennelle sanction aux théo¬ ries ardemment défendues par lui et par son maître le marquis de Mirville ~.
< Autres ouvrages de M. des Moussçaux, publiés chez Plon {grand in-8) ; Mœurs et Pratiques des Démons (2’ édition), 1863 ;
_ Médiateurs et moyens de la Magie, 1863; — Magie au
XTX® siècle, 1864.
2 Les Esprits et leurs manifestations diverses, par le marquis de Mirville (Paris, 1834-1863, 6 vol. gr. in-8).
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Ce fut toute une levée de boucliers, dans le camp ultramontain, en faveur des doctrines au moins su¬ rannées, dont les bûchers avaient été, du xii' au XVII* siècle surtout, la conclusion très logique et la traduction légale.
On m’accuserait impitoyablement d’exagération dans une matière aussi grave, si je ne mettais sous les yeux du lecteur quelques-unes des appréciations laudatives de tous les ayants-droit : Mgr Donnet, cardinal-archevêque de Bordeaux; Mgr Gésaire, car¬ dinal-archevêque de Besançon; le T. R. P. Ventura de Raulica, général des Théatins, consulteur de la congrégation des Rites, examinateur des évêques, etc. ; le R. P. Voisin, etc... — Ces approbations, toutes formelles, quelques-unes enthousiastes, peuvent se lire en tête du livre d’où j’extrais l’histoire qui va suivre. Gomme elles sont d’une grande étendue, je n’en citerai que des bribes :
Du CARDINAL DoNNET : — « Déjà, Monsieur, dans votre livre de la Magie au xix® siècle, vous avez exa¬ miné la magie moderne dans son principe;... vous en avez montré les caractères démoniaques... Aujour¬ d’hui, dans votre ouvrage des Médiateurs, vous allez plus loin;... vous entrez au cœur de votre sujet, et à la triple lumière de l’histoire, de la religion et de la philosophie, vous fouillez dans leurs profondeurs les fondements de la Magie.
« Gontinuez, Monsieur, à combattre l’erreur et à mettre au service de la vérité catholique votre zèle et
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-cotre savoir... Continuez à défendre la vérité, à désa¬ buser les peuples, et l’on pourra vous appliquer les belles paroles de l’Écriture ; — Qui erudiunt multos, quasi stellæ in perpétuas æternitates (du 26 juillet 1863). »
De l’archevêque de Besançon: — «. Je puis
vous assurer que non seulement vos ouvrages sont très orthodoxes, mais encore qu’ils sont très attachants
et très complets.(du 9 octobre 1863). »
Du GÉNÉRAL DES Théatins : — « . Yous avez
traité votre sujet en maître: votre vaste savoir, votre immense érudition mettent en évidence l'incon¬ testable réalité des faits. Votre impitoyable logique en démontre le caractère surnaturel et la nature démoniaque.
« Parfaitement orthodoxe, vous avez su éviter les erreurs de Gôrres...
« Un vieux proverbe de votre nation dit : noblesse oblige, et personne mieux que vous, Monsieur, ne met en pratique cet axiome. Par votre dernier ou¬ vrage, vous venez de conquérir des lettres de no¬ blesse dans VÉglise, qui vous imposent de nouvelles obligations.
(( Ne vous ay'rêtez pas en si beau chemin. Dieu bénira vos efforts, et h, vénération et la reconnais¬ sance des âmes vraiment catholiques honoreront un jour votre mémoire et votre tombeau (1863). »
Du R. P. Voisin : —«... Partout vous êtes à la hauteur de votre sujet. Partout vous vous présen¬
tez en philosophe sagace et d'une parfaite ortho¬ doxie... Je vous félicite de votre bel et bon livre.
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oeuvre utile non seulement aux sécxiliers, mais encore à bon nombre d'ecclésiastiques, et non seulement aux gens simples, mais encore aux savants. Continuez votre rôle de champion chrétien et d’apologiste orthodoxe (3 novembre 1864). »
Après ces citations qui étaient utiles, on en con¬ viendra tout à l’heure, j’en arrive aux aveux de la pé¬ nitente. Gomme ci-dessus, je transcris d’une plume fidèle, mais en élaguant ce qui n’est point essentiel ni typique :
« Par une soirée d’été — c’était le 17 juillet 1844 — notre jeune fille et seize autres amies se trouvent réunies toutes ensemble dans une même maison ; deux hommes seulement figurent au milieu de ces étourdies. On s’est promis de mener vie joyeuse et bruyante : — Si vous le voulez, dit un de ces mes¬ sieurs,)'en ferai venir UN qui s'y connaît en plaisirs, [sic ). — Oui, oui, nous le voulons ! Que va-t-il faire ? On se regarde. Les portes sont fermées, bien fermées, les fenêtres closes; l’orateur ouvre un livre qu’il appelle le Grand Albert et marmotte quelques pa¬ roles... On s’attend, on s’apprête à rire. Mais tout à coup, ô surprise! apparaît, comme apparaîtrait un fantôme, un très beau monsieur [sic)... — Oui, oui, je promets de vous amuser soigneusement, dit à cette joyeuse couvée de folles le nouveau venu, celui qui, d’invisible, vipnt de devenir visible : Il faut pour¬ tant que nous tombions d’accord; j’y vais mettre une condition facile, n’est-ce pas?
LE DIABLE
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« Ouvrant donc un livre et présentant à chacune d’eUes une feuille de papier blanc, l’inconnu dicte ces paroles auxquelles il leur demande de souscrire ; — Je renonce à mon nom (cinq d’entre elles s’appelaient Marie), je renonce à la foi, au ciel, à l enfer ; je me donne à toi four toujours. Et toutes successive¬ ment sont mises en demeure de signer cette formule avec leur sang...
« Une série de danses étranges, hasardées, volup¬ tueuses, puis échevelées, puis ignobles et qui se ter¬ minent en scènes de débauche, ouvre cette période de bonheur promis. La nuit se passe, et l on voit, à un moment donné, l'impudent et beau monsieur s'é¬ vanouir, comme s'évanouirait une ombre. Une se¬ maine et des mois s’écoulent.
« Mais quel était donc ce cynique et prodigieux personnage, entrant et sortant portes closes, apparais¬ sant comme un rayon de soleil, disparaissant comme disparaîtrait un fantôme ? Quel était cet effroyable bon vivant, subitement sorti du néant, que chacune avait vu de si près et si fortement senti?... Il fut ce qu’il fallait être pour les folles qu’il se proposait de capter. Il eut ce jour-là figure de jeune homme, vi¬ sage de quelque trente ans, habit de coupe élégante, et ni plus ni moins de griffes qu’une femme coquette. On peut le dire en connaissance de cause, car il se mit fort promptement à l’aise, et bientôt rien ne resta plus caché de sa personne, pas plus ses pieds que ses mains : répétons que chacune de nos jeunes et licen¬ cieuses imprudentes dut à la grâce plénière du con112
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tact de savoir ce qu'il était.. . Le témoignage de leurs sens ne fut, hélas ! que trop complet.
« Mais limitons-nous aux traits qui se rapportent à la jeune fille : elle se trouvait seule et occupée dans sa chambre le 17 juillet 1845, c’est-à-dire le jour an¬ niversaire de cette apparition...Tout à coup, le même être, subitement formé sous ses yeux., lui apparut et la fit tressaillir de surprise. — Te rappelles-tu le 17 juillet? \m dit-il en l’abordant... Hésiterais-tu? Signe vite, ou je te tue ! — Et chaque année, désor¬ mais, ainsi surprise, il me fallut renouveler le bail de ma personne.... La chose faite, nous redevenions bons amis : tout dut se passer conjugalement encore et ce fut ainsi chaque fois qu’il apparut. Je le voyais, je le touehais, je lui parlais, et le temps de ses visites était, pour le moins^ de trois bonnes heures. Onze ans de suite il est venu .Ses visites commençaient, en gé¬
néral, par une conversation de près d’un quart d’heure, puis il s’emparait de ma personne...
« Cependant je l’interrogeais avec liberté : — Comment t'y yrends-tu donc, lui demandais-je, pour apparaître et disparaître portes fermées et fenêtres closes? — J'ai des permissions. — Mais, pour un corps, c'est inconcevable ; si tu es diable et, par con¬ séquent, un esprit, comment peux-tu donc être pour nous comme un homme ?— Je prends un corps mort et avec cela je fais ce que je veux (sic) !
« — Tu ne mourras jamais, me disait-il, tant que tu me seras fidèle; tu seras éternelle; je veux dire
LE DIABLE
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qu'à la mort J aurai le pouvoir de te faire reprendre la vie,
(( Qu’entendait-il par ces paroles?
« Ce qu’il y a de certain, c’est que, par une mer¬ veille de la grâce de Dieu^ la vie rentra dans mon âme
à la suite du remords. Aujourd’hui, le pacte est
rompu. Dieu merci ! Ce ne fut pas sans peine. C’est à Dieu que j’appartiens; il était temps Ihe remords ne déchire plus mon âme, mais mon repentir est profond...
« — Etes-vous bien certaine que toutes vos ré¬ ponses à ces questions expriment des choses réelles, et non point des illusions? — Oui, parfaitement cer¬ taine; aussi certaine que je puisse être de quoi que ce
soit au monde. La certitude de mes anciennes
amies,, ajouta-t-elle, est inébranlable et pareille à la mienne,
(( Cette rédaction étant terminée (nous prévient M. des Mousseaux) d'après les notes et sur les ré¬ ponses quCy depuis trois ans,, m'a successivement transmises X,,, et à la suite des conversations que j’eus avec lui sur ce pomi, je la lui soumets; il la trouve exacte et bonne à publier telle que je la pu¬ blie »
Le chevalier Gougenot des Mousseaux est un trop piquant historien des mœurs sataniques pour que nous ne cédions pas à la tentation de lui laisser la parole quelques instants encore.
^ Hauts phénomènes de la Magie, pages 376-384, joassem.
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Nouvel avatar du Malin, — L’auteur nous décrit à quelles fantaisies de goût douteux le Diable se livre, quand la curiosité rassemble, autour d’un médium en vogue, d’élégantes et (pour cette fois du moins) plus pudibondes filles d’Ève :
« De temps en temps, un souffle indiscret et mysté¬ rieux s’engageant sous les jupes des femmes... les gonflait et les ballonnait. Plusieurs dames, appar¬ tenant à la société la plus distinguée et parfaitement étrangères de rapports l’une avec Tautre, m’assurèrent avoir éprouvé de la manière la plus sensible ce désa¬ gréable effet, qui, plus d’une fois, les fit battre préci¬ pitamment en retraite.Jusque-la, rien que d assez
innocent ; mais un jour, entre deux dames de ma fort intime connaissance, et dont la plus jeune, madame la comtesse de ***, est dans un âge de respectable maturité, une troisième était assise, amie de l’une et de l’autre. Tout à coup, et tout isolée que fût celle-ci du médium et de ses compagnes, elle jette un cri dedétresse, recule et porte sa main vers la partie infé¬ rieure de son buste. Elle est hors delle.....
« Un autre jour, une dame d’un assez riche embon¬ point étant assise à quelques pas du médium, une ba¬ leine de son jupon, sur laquelle portait tout le poids de son buste, fut aussi violemment extraite de sa cou¬ lisse que le serait une dent de son alvéole. Au mêmeinstant, un cri s’échappait de la bouche des autresfemmes, qui toutes à la fois, se sentirent touchées à une même partie du corps. Moitié respect pour la vé¬ rité, moitié respect pour elles-mêmes, cette partie fut
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par ces dames appelée les genoux. Je ne parle pas au hasard, mais je serais lapidé, si je disais plus h »
Décidément, Lucifer est un détestable plaisant ou plutôt un gaillard de très mauvaise compagnie. Mais, croyez-moi, la faute en est à certains médiums qui tolèrent chez leurs lutins familiers d’aussi déplorables façons. Si les frères et les maris m’en croyaient, ne pouvant atteindre les inconvenants espiègles de l’in¬ visible, ils tireraient — par procuration — les oreilles des médiums coupables d’enrôler dans leur troupe d’aussi fâcheux acteurs et de produire, dans leurs ba¬ raques, des scènes d’une pareille indécence.
Tous n’ont pas d’ailleurs de commensaux aussi compromettants : c’est assez heureux pour le métier ; car ce genre de caresses surnaturelles n’étant pas habituellement du goût de ces dames, et moins encore du goût de messieurs leurs époux, les médiums ris¬ queraient d’endosser les torts du Diable et le Spiritisme les torts des médiums ; bref, si récréatives qu’elles fussent, les séances désertées leur seraient un avertis¬ sement, un peu tardif peut-être, de mieux élever à l’avenir leurs potaches de l’autre monde !...
Le style du chevalier n’est pas moins attachant que les historiettes dont il se porte garant : aussi termi¬ nerons-nous en jetant sur le papier les quelques fleurs de rhétorique dont il a parsemé l’Epilogue de son récit :
< Hauts phénomènes de la Magie, pages 349-350.
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LE TEMPLE DE SATAN
« La même et identique version, sortie de la bouche du second témoin, atteignit mon oreille à l’aide d’un léger ricochet ménagé far une personne amie, et que j’avais tout simplement mise sur la voie, afin de pouvoir élever mes documents au-dessus des régions du doute (page 350). »
C’est délicieux, n’est-ce pas ? Voici mieux : un courroux véhément étreint le chevalier à la gorge ; il songe aux chrétiens assez mauvais catholiques pour douter des prodiges qu’il rapporte et du consensus universel des démonographes :
« Honte cependant (s’écrie-t-il) dans la vigne du père de famille, à ces protestants de seconde cuvée, qui osent préférer leurs faibles et vacillantes lumières aux lumières indéfectibles de l’Eglise, leur pauvre et anile raison ne se rendant à tautorité religieuse que lorsque celle-ci, leur appuyant la pointe de la condamnation sur la gorge, leur crie : Croire ou Venfer ! Se rendre ou mourir ! »
Textuel. — Ah ! je n’invente rien. C’est en toutes
lettres, à la page 133.
Il entrait dans mon plan de faire ressortir le langage des docteurs de la démonologie.
Après le style Vincent Berbiguier, j’ai fait goûter à mon public le style Gougenot des Mousseaux...
Quelle triste figure tu fais, partout et toujours, vieux Satan ! Quand tu n’es pas odieux, tu es grotesque.
La fange de sottise où tu te vautres éclabousse jusLE DIABLE
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qu’à tes adversaires, et le ridicule intense que tu dé¬ gages rejaillit sur tous ceux qui croient en toi, soit pour te maudire, soit pour t’adorer !
Ta science est une dérision : la Sorcellerie (cette magie à rebours, que les ignorants et les envieux ont trop souvent confondue involontairement ou à dessein avec la Sainte Kabbale)^ la sorcellerie mêle à tout instant, dans sa cyathe impure, la turpitude au fana¬ tisme, le crime à la déraison !
Les ténèbres ne sont pas ; la lumière seule existe...
Tu n’as qu’une excuse, ô Prince des Ténèbres, c’est que tu n’existes pas !... Du moins tu n’es pas un être conscient ; négation abstraite de l’Etre Absolu, tu n’as de réalité psychique et volontaire que celle que te prête chacun des pervers en qui tu t’incarnes. — Et dans CCS incarnations mêmes, on te reconnaît partout à tes caractères essentiels, qui sont le Non-être, la Misère, l’Impuissance, la Bêtise et l’Envie.. .Dans tes domaines, ô Satan, nous entrons la tête haute.
Manifester l’inanité des ténèbres infernales, c’est rehausser l’éclat de la divine splendeur ; démasquer les pratiques immondes et sacrilèges du nécromant, c’est glorifier les œuvres augustes du Mage.
Nous voici derechef, lecteur, au seuil du mys¬ tère, mais du mystère d’opprobre et d’erreur, de nuit et d’iniquité.
Ne stationnons pas devant le portique, indigne de notre attention ; mais, pour pénétrer au cœur de ce temple qui n’est qu’un bouge et qu’un repaire,armonsÜM
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nous, comme d’un talisman, de la naïve et méprisante devise dont Henry Khunrath a scellé son Amphi¬ théâtre de la Sagesse Éternelle :
Phy Diabolo, terqve qvaterqve isti phy : atqve
ITERVM PHY IN ÆTERNVM I
La Papesse = le Binaire = les Facultés = le Sujet...
le Sorcier.
Chapitre II
LE SORCIER
tous temps, il s’est rencontré des hommes superstitieux et méchants, curieux des mystères pour les profaner, jaloux de la Science pour en faire a^s, ambitieux du pojivoir pour régner dans le désordre et par le crime.
La Magie est apparue à ces pervers comme un triple instrument de tyrannie, de jouissance et d’intimida¬ tion — et ce rêve impie d’un despotisme sans frein •ni contrôle, étayé sur le monopole des connaissances interdites au vulgaire, les a séduits, trompés et per¬ dus. Car la Science est de droit divin : qui convoite ses trésors dans un espoir de prévarication impunie, s’égare dans le souterrain qui mène au secret caveau ; il s’enfonce dans les profondeurs s’il croit remonter, et la clarté lointaine qu’il prend pour la lampe du seuil îi’est que le.reflet anticipé du hûcher d’expiation]
Cependant, la Nature, respectueuse du libre arbitre.
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LE TEMPLE DE SATAN
a doué l’homme de moyens d’action dans l’iniquité comme dans la vertu ; l’agent occulte obéit à toute volonté, sainte ou perverse, et si l’égoïste est inapte à la conquête du Vrai, du moins il peut le Mal.
Dans quelles circonstances le qualificatif de sorcier lui est-il applicable? La question paraît délicate. En effet, les êtres supérieurs qui font servir la science à des œuvres de ténèbres ne sont pas à proprement parler des sorciers, encore qu’ils accomplissent des rites maudits.
Les bateleurs non plus ne sont pas forcément des sorciers, quoique bien des bateleurs soient sorciers, ou si l’on préfère, quoique bien des sorciers soient bateleurs.
Expliquons-nous. — On s’accorde assez communé¬ ment pour voir dans les sorciers d’audacieux charla¬ tans : je me garde bien de dire qu’on a toujours tort. L’histoire est là pour attester leur dégradation morale ; elle les fait voir trempés dans la lie des crimes, et de tels hommes ne peuvent être que des hypocrites. En mainte occurrence, à force de mystifier autrui, n’ontils pas fini par se mystifier eux-mêmes? Je le veuxbien.
Il messiérait pourtant de généraliser cette hypo¬ thèse. S’il y a des sorciers plus ou moins charlatans, il est sûr que nul d’entre eux n’est un sceptique absolu. Leur déchéance intellectuelle et morale — les inci¬ tant à croire ce qui est absurde à l’exclusion des choses qu’avoue la raison — nous fournit la clef de cette anomalie.
LE SORCIER
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Parlons-nous du classique sorcier? du ténébreux adepte de la magie noire ? Celui-là croit éperdument à sa propre puissance. Il n’a pas tort, car elle est réelle; mais il n’en soupçonne pas plus la cause médiate qu’il n’en discerne l’agent médiateur.
Parlons-nous des médiums et autres sorciers con¬ temporains?— Elle est sujette à des intermittences, cette Force qu’ils prétendent diriger et qui les mène, déchaîner à leur gré et qui les enchaîne à la fatalité de son propre mouvement ; en sorte qu’ils se trouvent réduits au rôle d’escamoteurs, dès qu’elle vient à leur manquer.
C’est ainsi qu’on a pu prendre sur le vif des plus grossières supercheries tel médium d’une incontes¬ table puissance, et qui, la veille, avait réussi — dans des conditions de contrôle scientifique et même d’écrasante évidence — des phénomènes plus surprenants cent fois.Mais hier, le médiateur assistait le mé¬
dium ;\\ lui manque aujourd’hui : et comme l’orgueil ou la cupidité domine le pauvre expérimentateur, il préfère tricher (dùt-on le surprendre en flagrant dé¬ lit!) plutôt que de s’avouer en fait l’humble esclave des puissances occultes dont il s’est targué d’être le haut et puissant seigneur.
Que cet exemple, pris chez les sorciers du jour — galantins de l’Occultisme et ténors du Mystère \
’ J^ne vise ici que certains médiums douteux et charlatanesques ; mais il faut avouer que les médiums consciencieux sont l’exception. Encore, parmi ces derniers, faut-il tenir compte de la fraude in¬ consciente, fréquemment observée chez eux, comme nous le montre
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LE TEMPLE DE SATAN
funambules d’une invisible corde, polichinelles en habit noir et dont la ficelle ne se voit pas — que cet exemple ne nous détourne pas du sorcier légendaire, immonde et redouté paria du moyen âge et de la Re¬ naissance ; fanatique et borné, craintif comme tous les suspects, téméraire comme tous les poltrons traqués.
Entre les modernes magiciens, ces hâbleurs obligés des séances publiques, et les fauteurs de sortilège d’antan, il est un point de rapport et un point de dissemblance. Marionnettes également inconscientes d’un Agent qu’ils prétendent asservi, tous deux ont inébranlablement foi aux essences spirituelles ; mais si le médium, convaincu de l’existence des désincar¬ nés, s’obstine à nier Satan, le sorcier, en revanche, croit de toutes les forces de son être à la puissance du Prince des Ténèbres et à la terrible réalité de ses faveurs.
Que dis-je ?... Envisagé dans son cadre normal (la vie ambiante des xvi® et xvii® siècles), nous le voyons minuter un pacte dans toutes les formes.
Ce n’est nullement un objet de mystification ou d’intimidation pour les badauds, que ce pacte avec l’Esprit; c’est un contrat rédigé par le sorcier avec un soin minutieux et une conviction sans égale, au péril de ses jours ; la découverte de cette seule pièce suffit à motiver sa mort sur le bûcher, à la suite des plus épouvantables tourments.
M. Donald Mac-Nab, dans ses travaux si remarquables sur les phé¬ nomènes du spiritisme.
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Nous aurons à revenir sur les pactes, au sujet des procès de sorcellerie; n’anticipons pas. Réservant d’ailleurs pour le livre II — autant qu’il nous est pos¬ sible — tout ce qui ressemble à une explication scien¬ tifique, nous allons jeter encore un bref coup d’œil sur le personnage du sorcier vulgaire, ce Juif errant du crime occulte souvent poursuivi de tanière en tanière et fugitif d’exil en exil ; glissant comme une ombi'e dans les lieux solitaires, en marmottant d’imcompréhensibles paroles, et l’œil mobile, égaré, dar¬ dant partout des regards stupides de rancune ou char¬ gés d’effroi.
Mais il n’est pas toujours menacé. Protégé des grands parfois, la tradition nous le montre aussi la tête haute, se pavanant dans l’odieux et grotesque appareil de sa nullité prétentieuse : c’est même à ces derniers caractères qu’il nous sera plus facile de le» reconnaître et de le dénoncer sous tous ses déguise¬ ments. Car il est Protée et varie selon les époques et les milieux ; mais la griffe satanique reste indélébile sur son front.
Or Satan ne pouvait être, nous croyons l’avoir dit, que le prototype du néant et de la vanité haineuse, il
I Ce serait une naïveté insigne que de croire la Perversité,'la Ruse et la Puissance incompatibles avec l’Ignorance et la Bêtise.
Des bergers ignares et crétins sont souvent de redoutables jettatores; chez eux l’instinct supplée à l’intelligence avortée. Ils dis¬ pose nt de fluides grossiers, accumulés à haute tension — et la terreur crédule des masses soumet à leur ascendant des êtres infiniment supérieurs à eux-mêmes, mais s ubjugués par la crainte et la su¬ perstition.
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LE TEMPLE DE SATAN
s’ensuit que le cachet de sa domination, l’empreinte de sa présence, sdL signature vaovdXQ, en un mot, offrent nécessairement toutes les marques distinctives du nonêtre, de la misère et de l’envie.
Ce triple critérium est infaillible. Le lecteur luimême pourra s’en convaincre au chapitre vi : consa¬ cré tout entier à la description du sorcier dans son moderne avatar (si différent par la forme de ce qu’il apparaissait jadis), ce chapitre n’étonnera personne; et placé face à face avec les familiers de Béelzebuth, en blouse ou en habit noir, nul, grâce au signalement ci-dessus, n’hésitera sans doute à les reconnaître.
Il .est de fait qu’en tous climats comme à tous les âges, le mal se manifeste sous des aspects peu va¬ riables : aberration de l’esprit, perversion de l’âme, souillures du corps — ce sont mêmes folies, mêmes passions, mêmes vices et, comme le dit quelque part Eliphas Lévi, « l’Esprit de ténèbres n’est guère in¬ ventif V . wt C-âw. X it. V^C
Les magiciens noirs se retrouvent donc tout au long de l’histoire des peuples et l’on serait bien empêché de dire une époque ou un pays qu’ait épargné ce genre de peste.
Interrogez les annales de l’antiquité : pas un écri¬ vain qui ne témoigne de leur existence et delà terreur qui gagnait les hommes à leur approche. Les Pères de l’Église proclament à l’envi que les premiers siècles de l’ère chrétienne en furent infestés.
Si l’on se reporte aux chroniques du moyen âge.
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on les voit pulluler sur la face de l’Europe, avec l’effroyable fécondité propre aux races maudites.
Ils sont les larves de ce long crépuscule... Gomme les libellules de nos étangs, nées de la vapeur d’eau sous l’influence d’un rayon de soleil j eux semblent naître de l’épaississement des ténèbres sur la vapeur du sang versé.
Mais ce ne sont pas de simples fantômes, hélas! car la grande aurore de la Renaissance ne les dissipe point. Ils ne sont que d’une trop formidable réalité. Loin qu’il diminue, leur nombre croît de jour en jour : le zèle féroce du magistrat ne le dispute qu’à la ruse perverse du criminel et, toujours capitaux, les procès de sorcellerie ne laissent chômer ni juge, ni p^’ocureur, ni bourreaux.
Ceci nous conduit jusqu’en plein xviii” siècle !.
A cette heure même, que la torture est abolie et que les nécromans ne risquent guère de démêlés avec la justice, si ce n’est quelque anodine poursuite pour escroquerie ou vagabondage, 1 on commettrait une grave erreur à soutenir la disparition de leur postérité funeste.
Etre hybride, presque uniformément malicieux et sot, le sorcier ne témoigne que par exception d’une intelligence à demi-sombrée déjà dans le fanatisme. Ingénieux par instinct aux travestissements les plus inouïs, il a changé d’aspect, de mœurs et de langage. Sous la blouse du paysan, sous la redingote du mé¬ decin, ailleurs encore nous le retrouvons, presque
126 LE TEMPLE DE SATAN
aussi répandu et j’ajouterai plus dangereux peut-être
dans ses modalités nouvelles. hélas ! aussi sous la
robe du prêtre. C’est affaire de statistique ; à toute époque, du reste, il en fut ainsi. Comme les médecins fournissent à l’opiophagie et à ses équivalents le con¬ tingent le plus sérieux : de même et pour des motifs analogues, l’armée de Satan s’est toujours recrutée de préférence dans le sacerdoce. Ce rapprochement ne laisse pas que d’être piquant et la vérification facile de part et d’autre.
Je le répète : jamais sorciers ne furent plus hardis et plus malfaisants qu’à cette époque qui les nie.
Il y a peut-être quelque courage à rompre de visière aux préjugés les plus honorablement reçus : mais ce que j’avance, je le soutiendrai par des exemples ; je le démontrerai par des faits ; enfin je l’expliquerai par la mise au jour d’une doctrine singu¬ lière et méconnue, médiatrice delà libre raison et des institutions populaires, conciliatrice de la science la plus méfiante et des plus augustes traditions.
Le sorcier, ai-je dit, est de tous les temps, de toutes les latitudes.
Pour remonter à la plus lointaine des civilisations — si vaguement estompée dans les brumes du passé, que tous les documents réunis sur elle par les chercheurs tiendraient en une demi-page — nous savons pour¬ tant que les Atlantes, dont un cataclysme sans exemple dans l’histoire engloutit le continent plus de neuf
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mille ans avant notre ère ^ avaient leurs devins et leurs sorciers.
L’Inde a toujours connu les sorciers; mais, à l’ori¬ gine, ils dissimulaient leur malice et déguisaient leurs pratiques sans nom, que n eussent point tolérées les sages successeurs du grand théocrate Rama. Ils ne commencèrent à se montrer dans la péninsule qu’à
l’heure où, sourdement travaillé par la fermentation du
schisme imminent, l’Etat social penchait insensible¬ ment vers son déclin.
Pour les modernes Hindous, ils sont descendus jus¬ qu’aux derniers échelons des croyances supersti¬ tieuses : l’enchanteur est à la fois, chez eux, oracle, magnétiseur, exorciste, saltimbanque et mendiant. Ce sont surtout les Fakirs et même certains prêtres de bas étage {Pourohîtas), puis les ascètes et les moines quêteurs ; tous rivalisent de momeries et per¬ pètrent des phénomènes d’ailleurs surprenants, à grand renfort de mentrams^ et d’invocations aux Pitris . On peut lire dans les intéressants ouvrages de Louis Jacoliiot — le Spiritisme dans l’Inde en particulier et les Fils de Dieu — des détails aussi complets qu’imprévus sur ces sortes d’espèces. L’admiration, la vénération des campagnes leur est universelle¬ ment acquise. Les brahmes pandits ^ et les initiés dë
1 Voir Platon (Dialogue de Timée).
2 Conjurations.
5 Esprits désincarnés, âmes des ancêtres. ^ Savants.
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LE TEMPLE DE SATAN
la Haute Doctrine : Dioidjas * et Yoghis ^ véritables, Tchêlas et Shabérons ^ sont presque seuls sur la pénin¬ sule, tout à fait exempts de cette lèpre morale; si nous sortons de la caste sacerdotale, à peine quelques Rajahs et l’élite des Xchatryas ^ font-ils exception
Chez les anciens Hébreux, la Magie noire se borne à révocation des spectres de la lumière négative, Aôbôth, niaiN, si sévèrement proscrite par Moïse. Les raffinements de la sorcellerie ne s’introduisent en Israël que relativement tard.
* Deux fois nés.
2 Unis en Dieu.
^ Shabérons, moines bouddhistes des couvents thibétains ; — Tchêlas, disciples de la Science occulte. On en compte assez peu dans rinde proprement dite.
Rajahs, princes hindous; — Xchatryas, nobles de la caste guerrière.
^ Recommandons à ce propos un livre très ancien et fort peu connu, dont les documents, cueillis au jour le jour dans l’Inde, furent groupés et mis en lumière par un voyageur du xvii® siècle, missionnaire protestant, Abraham Rogerics, « qui a faict sa rési¬ dence l’espace de dix années sur les costes du Ghoromandel, et aux païs circonuoisins » : La porte ouuerte pour paruenir à la con¬ naissance du Paganisme caché, traduit en français par Th. La Grue (Amsterdam, Jean Schipper, 1670, 1 vol. in-4, frontispice et gravures très curieuses). Le lecteur y trouvera de précieux docu¬ ments, souvenirs peut-être un peu mêlés de mirage, mais doués de la rare et pénétrante saveur qui est propre aux impressions vierges, absolument sincères et naïves. On sent ce livre écrit d’après les enquêtes journalières d’un observateur neuf, ignorant des phi¬ losophies orientales, comme tous ceux de son temps, mais scrupu¬ leux à raconter les choses vues, sans prétention au bel esprit, et ce qui vaut peut-être mieux encore, sans parti pris d’école. Il y est est ^raité fort au long des superstitions de ITnde et des maléfices qui s’y exercent.
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Mais les Finnois et les Accadiens se révèlent moins novices aux opérations criminelles, et François Lenormant nous signale sur la nécromancie d’Accad mille détails caractéristiques : on peut voir, dans les nom¬ breux monuments qu’il commente, le théurge très nettement distingué du sorcier, que l’on flétrit du nom ^homme méchant. Les maléfices s’appellent Vœuvre; les incantations, la parole ; les philtres, la chose mor¬ telle
Nous ne mentionnerons que pour mémoire l’exis¬ tence des magiciens du Mal, dans les autres contrées de l’Orient. Ce n’est point qu’ils soient rares ou que le' r influence y soit nulle: mais à part Geylan, où le Svivaïsme dégénéré en sorcellerie (c’est le cas de tous les cultes morts) fait une rude guerre au Boud¬ dhisme triomphant comme religion, les sorciers orien¬ taux manquent de caractéristiques ; ils semblent tous façonnés sur le même patron.
Il est d’ailleurs un malentendu qu’on ne saurait éclaircir d’une plume trop précise, une confusion coutumière à tous les historiens des mœurs orientales et que les narrateurs de voyages — missionnaires ou explorateurs officiels —semblent prendre à tâche de perpétuer. Sur ce point délicat, ils amoncellent à l’envi de compendieuses ténèbres. Qu’il s’agisse de
^ On ne faisait guère alors de différence entre le philtre et le poison.
Voir La Magie chez les Chaldéens (1874), La Divination chez les Chaldéens (1875). 2 vdl. in-8, Maisonneuve, éditeur.
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récits contemporains ou de documents sur l’époque la plus reculée, historien ou narrateur parle volontiers de magie ; mais il désigne d’un même substantif et enveloppe d’une même épithète le théurge initié des sanctuaires et le nécromant de bas étage dont l’art, prostitué à des œuvres criminelles et sombres, ne répugne pas non plus aux procédés du plus vulgaire escamotage.
Or, la Magie Noire a pour premiers caractères d’être furtive et antisacerdotale, et les rites les plus suspects ne sauraient justifier l’appellation de sorcel¬ lerie, lorsqu’ils sont célébrés au grand jour, par les prêtres d’une religion quelconque, devant les fidèles assemblés.
On peut trouver pourtant des circonstances atté¬ nuantes à la méprise des ethnographes. — Ces écri¬ vains ne remontent guère au-delà des temps dits his¬ toriques, alors que les multiples débris de l’antique synthèse religieuse se morcelant de plus en plus, le Polythéisme incompris de ses sectateurs et de ses prêtres même, dérobait à leurs propres yeux le taber¬ nacle catholique de l’Unité. Il est incontestable qu’alors — surtout à l’entour des autels consacrés à des dieux d’ordre analytique et particulier — le culte public consistait en mille cérémonies dont le caractère peut, à bon droit, paraître ténébreux. Les sacrifices humains, pour prendre un exemple signifi¬ catif, étaient presque universellement consacrés et légitimés par un symbolisme sacerdotal, déjà maté¬ rialisé de longue date, et que des prêtres dépravés ou
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vénaux se chargeaient de maintenir toujours au niveau de leurs passions et de leurs convoitises —en un mot de leurs intérêts, grands ou petits.
Dès longtemps disloquée parle schisme, l’hérésie et les dissensions politiques, la confédération théocratique du Bélier avait cessé d’être; à peinp quelques contrées fragmentaires de ce vaste empire religieux restaient fidèles à l’enseignement intégral, comme au culte traditionnel. — Elles s’opposaient encore, pétri¬ fiées dans leur immuable orthodoxie, à la marée mon¬ tante d’iniquités et de corruption, soulevée à flots tou¬ jours plus menaçants autour d’elle. Mais partout ailleurs, de récentes autocraties, assez discordantes pour s’être attribué chacune des lois, des moeurs et des rites nouveaux, s’accordaient du moins pour intro¬ duire dans leurs usages publics, et revêtir de la sanc¬ tion religieuse, le principe abominable du sang hu¬ main répandu par l’homme, en faveur de la divinité.
Réellement mais obscurément révélateur d’une décadence profonde dans l’Esotérisme (en vain mono¬ polisé par les sanctuaires schismatiques), ce rite impur et sacrilège manifestait le Grand Arcane désormais incompris dans un de ses plus sublimes corollaires: l’ineffable identité du Grand Ac^m et du Verbe divin, ou, si l’on veut, la Synthèse hominale en Dieu,' de qui l’Homme Universel ‘ est la première extériora-
• Nous envisageons ici, bien entendu, VHomme universel comme n’étant autre que le Règne hominal, conçu dans son prin¬ cipe d’universalité transcendante. 'T'lil/* ■)'
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LE TEMPLE DK SATAN
tion, le premier développement d’ordre purement intelligible.
Donc, si nous entrons en plein Cycle d’Assoûr, à cette époque maudite dont le Taureau du Zodiaque redevient l’emblème antisocial après avoir été, tant de siècles auparavant, l’hiéroglypbe astronomique du Cycle de Bharat nous trouvons le sacrifice humain sacerdotalement intronisé sous tous les climats.
De l’Inde, où Khali et Shîva revendiquent encore aujourd’hui leur tribut sanglant, jusqu’aux divers États phéniciens, où les entrailles des Rutrem mons¬ trueux et des gigantesques Moloch engloutissaient à date fixe des fournées de victimes humaines; jusqu’en Geltide où les druidesses de Thor et de Teutad accu-^ mutaient sur le dolmen mystique des hécatombes de héros ; — et chez les peuples gréco-latins ; depuis Relias immolant Iphigénie et payant en redevance annuelle <à la bestialité crétoise, la fleur des éphèbes et des vierges d’Athènes; jusqu’à la Rome césarienne, faisant tomber sous le couteau sacré les prisonniers gaulois, ce ne sont que des ruisseaux de sang humain sur les autels des nations.
Israël ne se dérobe point à cette coutume d’iniquité et, comme le note malicieusement l’auteur de la Science des Esprits^, « le Dieu des Juifs avait soif du sang des rois, et Josué lui offrait des hécatombes
^ Ouverture du Cycle de Bharat: 107 siècles à dater du nôtre, selon les révélations de Tinfaillible chronologie brahmanique.
2 Par Eliphas Lévi, 1 vol. in-8, Paris, 1865.
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de monarques vaincus. Jephté sacrifiait sa fille et Samuel coupait en morceaux le roi Agag sur la pierre sacrée de Galgal... (page 218). Moloch ne différait de Jéhovah que par défaut d’orthodoxie, et le Dieu de Jephté avait des mystères semblables à ceux de Bélus (page 222) ». — Nous ajouterons, sans avoir le mauvais goût d’y trop insister, que les autodafé de la Sainte Inquisition romaine n’étaient pas sans offrir quelques traits de ressemblance avec l’idole des Car¬ thaginois, dont les entrailles d’airain rougi avaient tou¬ jours faim de chair et soif de sang.
Mais, pour en revenir aux anciens cultes, gardonsnous de détailler ici des pratiques sacerdotales par essence, donc aucunement suspectes de sorcellerie. On a pu remarquer d’ailleurs, au chapitre précé¬ dent [le Diable)^ l’esquisse de ces sombres divinités ; car si l’homme qui, du consentement des peuples égarés, sacrifie son semblable sur l’autel d’une idole, est un prêtre et non pas un sorcier, — il faut voir en revanche dans ces idoles, en l’honneur desquelles tout ce sang était religieusement versé, de véritables incar¬ nations du spectre vague et terrible qu’on est convenu d’appeler Satan.
L’on aurait tort, au demeurant, de croire qu’en ces siècles où les religions de plein jour avaient des rites si voisins de la nécromancie, les nécromans chômassent davantage. Entre le sanctuaire aux candé¬ labres d’or et la cave voûtée aux cierges noirs, l’an134 LE TEMPLE DE SATAN
tagonisme est constant ; hiérophantes et sorciers mettaient toujours de l’hostilité dans le mutuel accom¬ plissement d’œuvres souvent fraternelles.
En Grèce, les Goëtes tiennent boutique de drogues enchantées. Tel philtre inspire l’amour, tel autre pro¬ cure la mort ; tant il est vrai qu’un rapport mystérieux lie étroitement ces deux divinités farouches, média¬ trices souveraines l’une et l’autre entre le Relatif et l’Absolu, le fini et l’infini — entre l’homme et Dieu!... Mille superstitions, d’origine asiatique et nommément phrygienne, se sont acclimatées sous, le beau ciel d’Hellas. Les Ophiogènes de l’Hellespont semblent avoir hérité de quelque Orphée infernal et appris à son école l’art de charmer les bêtes les plus répu¬ gnantes et les plus redoutées : crapauds et vipères, aspics et tards.
La poésie elle-même subit la contagion: Erato se fait sorcière. Charme ne vient-il pas de Carmen; — Incanter, de Cantus?... Or l’incantation des femmes de Thessalie, habiles à mêler, en l’honneur de la triple Hécate, les sucs perfides et les paroles empoisonnées, est devenue légendaire :
Néfastes végétaux au port majestueux,
Vos graines ont germé par une nuit maudite,
Sous l’œil d’un astre fauve, hostile et monstrueux.
Vos aoms même, suspects au Sage qui médite.
Furent bannis du Verbe, en ces temps anciens Où savoir vos vertus était chose interdite.
Des Sagas de Golchide et des Egyptiens Déterraient, sous l’horreur de la Lune sanglante,
Votre racine, chère aux seuls magiciens.
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Qui, mariant la sève acerbe d’une plante Avec la lymphe morte extraite des os blancs,
Sous l’incantation modulée à voix lente,
Distillaient, vers minuit, ces philtres accablants.
Par quoi la chasteté des vierges de la Grèce Tombait,livrant à nu le trésor de leurs flancs*.
Chacun sait les légendes de l’Ionie : quelles méta- . morphoses merveilleuses s’accomplissaient à la voix des magiciennes, et comment leurs poèmes — pour emprunter le langage de M. Rollinat — fantômatila Nature entière. Les lampes mystiques s’allu¬ maient aux coins des triangles, dans les lieux de sépul¬ ture ; alors sortaient des tombeaux de pâles légions de spectres, revêtant un corps d’emprunt pour semer l’épouvante. Les Vampires (aujourd’hui Broucolaques) s’allaient tapir dans les alcôves, pour sucer, minuit sonnant, le sang et la force des humains — sanguinem et robur. .. Enfin, ce serait une erreur de penser qu’au moyen âge revient l’invention du Loup-garou. La Lycanthropie était alors aussi commune et peutêtre plus redoutée qu’au xv® siècle de notre ère.
La Nécromancie, comme ses soeurs la Lycan¬ thropie et VErraticité vampirique, se rattache au culte de la sanglante Hécate’. Une ancienne tradition hellénique veut que les spectres, pour apparaître, em¬ pruntent une enveloppe fluidique — ou corps phos¬ phorescent— à la substance même des rayons lunaires. Citons, à ce propos, un texte entier de conjuration
^ Rosa Mystiea, par Stanislas de Guaita. Paris, Lemerre, 1885, in-12, page 101.
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LE TEMPLE DE SATAN
évocatoire, rapportée d’Origène [Philosophumenay page 72) et qu’on peut traduire ainsi ;
<( Viens, 6 triple Bombo, Déesse infernale, et ter¬ restre, et céleste; déesse des chemins et des carre¬ fours l Ennemie noctambule de la lumière et qui cependant nous apportes la lumière, amie et compagne de la Nuit!... Errante parmi les ombres et les sé¬ pulcres, tu te plais aux longs abois des chiens et à la vapeur du sang répandu. Tu désires le sang', et ap¬ portes aux mortels Vépouvante... O Gorgo! Mormo! Lune multiforme, favorise d'un rayon propice un sacrifice offert en ton honneur ! »
Pour ce qui est du sacrifice en lui-même, demandez à Théocrite de quelles crapuleuses cérémonies les. sagas étaient coutumières : le Sabbat lui-même, l’im¬ monde Sabbat du moyen âge n’atteint pas à ce niveau d’horreurs.
Horace est à Rome l’écbode Théocrite, et de Grèce en Italie les rites varient peu ; le peintre latin soulève également le dégoût par l’intensité de ses peintures. Mais, pour que la nausée s’éteigne dans un éclat de rire, il faut lire Lucien : de quelles lanières il cingle cette hideuse canaille, ingénieux à faire trébucher l’horrible dans l’ornière du ridicule! (Lucien, le Faux Prophète).
C’est surtout sur le déclin de la grande République, alors que les compétitions sanglantes de la dictature laissaient présager le prochain établissement des Césars, que les sorciers de tout acabit prirent pied à Rome et dans les provinces. Les cliquetis d’armes de
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la guerre civile sonnaient le glas de la liberté, l’heure de la licence était venue. On vit éclore toute une généra¬ tion spontanée des larves du faux Occultisme. Jeteurs de sorts, diseurs de bonne aventure, Phrygiens faisant négoce clandestin de philtres, de charmes et d’amu¬ lettes ; faux astrologues, soi-disant Ghaldéens qu’on jugeait versés dans le tréfonds de toutes les connais¬ sances secrètes et prohibées ; la lie des peuples avait envahi la grande cité en fermentation. A défaut de science et de moralité, ces charlatans, qui ne man¬ quaient pas d’audace, faisaient une rude concurrence aux augures, flamines et autres aruspices ; le peuple penchait aux momeries, déjà désenchanté de la reli¬ gion des ancêtres — et les vainqueurs policés du monde accueillaient avec faveur les plus dégradantes superstitions des barbares vaincus.
Mais la vogue allait de préférence aux devins, aux astrologues: on vit des citoyens acquérir à prix d’or et consulter dans le plus grand mystère quelques recueils d’énigmes, qu’ils s’obstinaient à regarder comme d’authentiques et inappréciables copies de ces fameux rouleaux que la sybille de Gumes avait brûlés, dit la légende, en présence de Tarquin et de son attitude dédaigneuse.
La Magie devient empoisonneuse à Rome avec Locuste, comme en Golchide et en Thessalie, avec Médée. La mort de Britannicus, scrupuleusement relatée par Tacite jusqu’en ses moindres détails, atteste la connaissance et l’emploi, sous le règne de
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Néron, de toxiques dont nous ne possédons plus la formule. Le fait du jeune prince foudroyé dès que la coupe eut touché ses lèvres, fit songer la plupart des scholiastes à VAcide frussique, le seul* des poi¬ sons connus à cette heure, dont l’action sur l’organisme soit assez immédiate pour expliquer la très précise version des contemporains.
Mais cette hypothèse nous apparaît elle-même dé¬ nuée de fondement. — L’on se souvient que l’empe¬ reur, par une perfidie vraiment exquise et bien propre à détourner le soupçon, voulut qu’un esclave goûtât le premier au breuvage qu’il destinait à sa victime. Mais Britannicus se récria, tant la boisson lui parut brûlante et, sans défiance, y versa de l’eau froide. Chose prévue: seule, l’eau froide était empoisonnée... C’est ainsi la que mort se glissa — furtivement, si l’on peut dire — dans la coupe de l’hôte impérial.
Or, l’acide cyanhydrique (ou prussique) est aussi volatil que l’éther. Mêlé à un liquide presque en ébulli¬ tion, il se fût aussitôt dégagé en tori'ents d’âcres vapeurs ; et non seulement Britannicus eût chancelé, suffoqué du coup, sans avoir pu lever la coupe à hau¬ teur de ses lèvres ; mais l’asphyxie aurait encore ter¬ rassé l’échanson lui-même, et peut-être les voisins immédiats du prince. En tout cas, une subtile et péné¬ trante odeur d’amande amère, envahissant toute la salle.
' Toutes les substances susceptibles d: ta rif/wea/" d’avoir produit une mort aussi rapide,— Nicotine, Conieine, Azotite d’Amyte — sont également volatiles, les deux dernières surtout, et douées toutes trois d’une odeur aussi forte que révélatrice.
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eût révélé sur-le-champ, en incommodant les convives, la nature du liquide versé. Qu’on se reporte aux récits de Tacite, de Suétone; rien de pareil n’eut lieu.
Qu’en conclure? Est-ce à dire que Locuste possédât le secret de toxiques inconnus à la science de nos jours?... Ou le breuvage qu’elle sut préparer était-il flus ou moins qu’un poison, dans la moderne accep¬ tion du vocable?.
L’école théurgique des néo-platoniciens, fondée à Alexandrie, appartient par tout un côté à l’histoire de la Haute Magie. Elle verse néanmoins dans certaines pratiques plus que suspectes, et c’est sans injustice qu’on lui a reproché souvent, malgré sa science, des tendances entachées d’une évidente superstition.
Ce même grief s’applique plus équitablement encore aux diverses écoles de gnose, même les moins excen¬ triques; nées dès le berceau du christianisme, ces sectes, sous prétexte d’une protestation de Vesprit contr,p la lettre morte, réalisèrent VAntéchrist ‘ dans
^ Spiritus qui solüit Christum... nous connaissons déjà cette définition profonde de l’Antéchrist : c’est l’esprit de sectarisme, d’intolérance, de division...
Il est bien entendu qu’il ne saurait être question ici des gnpstiques orthodoxes: saint Irénée, saint Denis l’Aréopagite, saint Clé¬ ment d’Alexandrie, Synésius, etc.
Quant à certains gnostiques dissidents, tels que Marcion et Va¬ lentin, nous les blâmons comme sectaires, se mettant d’eux-mêmes en dehors de l’unité ; mais nous ne saurions méconnaître la Science de ces ésotériciens, qui rayonne encore, bien que mêlée d’erreurs, sous le voile malheureusement éclectique et par conséquent bâtard
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l’Eglise, en y déterminant le schisme. Ce point de vue capital une fois mis de coté, il n’est guère déniable encore que plusieurs de ces communautés dissidentes s’adonnèrent presque aussitôt aux plus noires pratiques de la Goëtie.
Simon le Magicien (l’homme au sac à prestiges, mais aussi, comme la plupart de ceux que nous allons citer, Simon, le terrible manipulateur des forces astrales), poursuit dans l’apothéose d’Hélène, sa concubine (in¬ carnation de Séléné ou de la Lune), la réhabilitation de l’abrutissement et de la débauche.
Le nègre Montanus fait de son corps d’eunuque un véritable trépied, où, sybilles de l’hystérie. Maximille et Priscille, ses Colombes, balbutiant des mots sans suite, se tordent en proie à toutes les frénésies d’un irréalisable amour.
Marcion (le plus coupable peut-être, à coup sûr le plus savant) fonde la secte des Ophites. Non content de porter une main mauvaise, une main sciemment sacrilège, sur l’un des inviolables voiles kabbalistiques, il matérialise encore la plus formidable et la plus occulte des manifestations de la magie cérémo¬ nielle, jusqu’à synthétiser — au cas présent, c’est con¬ fondre — les notions secrètes de VAgathodémon et du Cacodémon sous la forme dès lors équivoque d’un serde leur symbolisme. — On peut en dire autant de Manès lui-même"f tout en combattant de toutes nos forces sa doctrine (surtout erronée en somme dans la mauvaise acception qui devait fatalement en être faite), nous saluons volontiers en lui un beau génie dévoyé.
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IM
pent ; enfin (abominable parodie !) il fait de l’ôifi? sacré l’instrument physique des plus détestables mystères !...
Ailleurs, le diacre Marcos, ordonnant prophétesses et prêtresses du Christ des jeunes filles du même coup déflorées et consacrées par lui, les fait monter à l’autel toutes nues et palpitantes au souffle de sa bouche ; car c’est d’un souffle impur qu’il a su allumer en elles les flammes — souvent jumelles, hélas ! — du vaticinium magnétique et de dévergondage absolu.
Tous ont prostitué la Sainte Magie au Mal, quelquesuns avec une puissance de perversité consciente, véri¬ tablement infernale... Et ce sont là autant d’exemples pris au hasard, et qui suffiront à faire entrevoir les abîmes de honte et de folie, où l’exaltation d’un mysticisme presque toujours ascétique au début, fait rouler des natures ardentes et généreuses, nées pour le combat de la vie : on a voulu nier la Chair, ou mieux la spiritualiser en la matant sous la compression de l’Esprit; mais c’est l’Esprit qui descend de son extase pour venir polluer la Chair !...
Ah ! quelles révélations nous aurons à faire, au chapitre vi, sur un grand nombre de faits similaires, dont l’authenticité ne saurait être mise en doute! Nous offrirons au lecteur une gerhe de turpitudes contem¬ poraines, issues d’un mysticisme fou d’orgueil et de délire ; car où l’orgueil sème dans la déraison, c’est toujours Satan qui récolte dans la honte.
C’est alors que le mot célèbre de Pascal nous revien¬ dra en mémoire: — « L’homme n’est ni ange, ni bête, et qui veut faire l’ange, fait la bête. »
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I.E TEMPLE DE SATAN
Nous l’avons dit ailleurs ‘ : toutes les hérésies des premiers siècles sont empreintes d’un vernis de la plus noire goëtie ; tous les hérésiarques sont des sorciers. En voici la raison profonde : protestataires de VEsprit, contre la Lettre formulée par l’Eglise enseignante, ils veulent se faire les mages du dogme primitif, révélé dans son ésotérisme, bien ou mal compris par eux. Mais ils oublient qu’en provoquant un schisme, ils ont agi en anarchistes, et que leur oeuvre se trouve, de ce fait, viciée dans son principe et stérilisée dans son germe.
Quand on se propose de guérir un malade, il ne faut point amputer d’abord, sous prétexte de le préserver de la contagion, le seul membre que la maladie n’ait pas encore atteint : car le corps malade, même privé d’un membre, peut guérir, se cicatriser et vivre; tandis que le membre sain séparé du corps se décompose et meurt. —De même, si l’on aspire à réformer l’Eglise, il faut avant toutes choses rester dans l’Eglise ; c’est Elle l’entité vivante et le principe même de l’Unité.
Voilà ce que ne purent comprendre les protestants de la première heure. Leur ambition fut de se faire les pontifes d’un culte rénové ; le mauvais lot leur échut seul, de grossir le nombre des sectes maudites
Tandis que les luttes de l’Arianisme ensanglantaient
^ Au Seuil du Mystère, 2* éd.,p. 44.
2 Sans examiner l’œuvre et la doctrine de ces sectaires, on peut les dire marqués a priori d’au moins un des caractères où l’on recon¬ naît les sorciers : ils portent tous l’estampille antisacerdotale.
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l’Europe, le Manichéisme — réédition chrétienne du dogme antagoniste des Perses, tel que la vision moins nette du second Zoroastre l’avait défiguré — affirmait (comme nous l’avons exposé dans le précédent cha¬ pitre) l’égalité d’origine et de puissance des deux prin¬ cipes: le Bien et le Mal, le Verhe divin et le Verbe diabolique, le Christ et l’Antéchrist h
Méconnaître le caractère relatif et transitoire du Mal, c’était élever au Mauvais Principe divinisé un temple et un autel de ténèbres — véritable point de ralliement pour tous les adorateurs du démon. C’était recruter d’avance et jusque dans les âges futurs, tous les faux mystiques et tous les sorciers.
Nous n’en finirions pas, à poursuivre cette hérésie trompeuse et fugitive dans toutes ses modalités : l’essence de ses mystères se révélera d’elle-même, quand nous étudierons les rites et les cérémonies du Sabbat. Nous n’hésitons pas à maintenir cette alléga¬ tion, pour injurieuse et paradoxale qu’elle puisse paraître. Albigeois, Cathares, Vaudois, trembleurs des Cévennes et sorciers du pays de Labourt, sont autant de sectes manichéennes à peine déguisées; et le procès des Templiers mânichéens ~ éclairera pour nous d’un jour nouveau le caractère infernal et dualistique de cette monstrueuse hérésie.
Nous ne saurions traquer non plus la personnalité
^ Pour plus de détail, voir au chapitre i les pages o8 à 64. 2 Chapitre iv : La justice des hommes.
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LE TEMPLE DE SATAN
fuyante du sorcier sous ces déguisements, à travers l’histoire du moyen âge et des temps modernes. Même tracée currente calamo, une pareille monographie ferait double emploi : en signalant, au chapitre iv, quelques-uns des plus fameux procès, dont l’invariable issue laisse à toutes les pages de nos annales chré¬ tiennes autant de taches de sang, il nous sera loisible de distinguer à des traits caractéristiques le vrai sorcier du faux.
L’appellation de faux sorcier, dont pourrait s’éton¬ ner le lecteur, se justifie d’elle-même, quand on songe que tous les grands hommes, pour peu qu’ils ne se résignassent pas, devant le public, au bonnet d’âne du doctor scholasticus, étaient fatalement accusés de maléfice et d’hérésie ! Du même coup, ils risquaient la prison, la torture, le bûcher...
Toute supériorité récalcitrante se voyait timbrée de la fatale étiquette, non seulement au regard des clercs et de leur envieuse médiocratie, mais encore au tri¬ bunal de l’opinion laïque.
A tous seigneurs, tout honneur : Albert le Grand, Trithème, Agrippa valent d’être cités en première ligne. — C’étaient des mages ; comment n’en eût-on pas fait des sorciers ?... Saint Thomas d’Aquin luimême, Y Ange de l'Ecole! ne peut échapper au soupçon de sorcellerie, pas plus que son contemporain, le moine Raymond Lulle de Palma, — le docteur très illuminé.
En humeur d’universelle méfiance, les monomanes de la démonologie n’épargnèrent pas même le trône ponLE SORCIER
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tifical. Il faut croire que les papes Sylvestre II et Gré¬ goire VII passaient encore au xvii® siècle pour des suppôts deBéelzebuth, puisque le savant Gabriel Naudé plaide leur innocence, dans l’excellent et courageux livre qu’il publia en 1625 ; Apologie pour tous les grands hommes qui ont esté accusez de magie Encore est-il aigrement repris de son scepticisme par le capucin Jacques d'Autun (de son vrai nom, sieur de Ghevannes), l’auteur d’un inepte in-4®, de plus de mille pages, qui a pour titre : VIncrédulité sçauante et la crédulité ignorante au suiet des magiciens et des sorciers
Rien n’est plus bouffon que les accusations portées contre tous les génies par les maniaques entêtés de surnaturel — accusations dont s’indigne l’honnête TNaudé. Nous en citerons deux exemples.
Sur Cornèille Agrippa :—Delrio rapporte « qu’es¬ tant à Louuain, comme le diable eut estranglé l’vn de ses pensionnaires, il luy commanda d’entrer dedans son corps et le faire marcher 7 ou 8 tours deuant la place publique auparauant que de le quitter, afin qu’il ne fust mis en peine et soupçonné de sa mort quand tout le peuple l’auroit iugée subite et naturelle. A quoy se r’apporte pareillement ce que Paul loue dit en ses Eloges, qu’il mourut fort pauure et abandonné de tout le monde dans la ville de Lyon, et que touché de repentance, il donna congé à vn grand chien noir
^ Paris, 1623, in-8> 2 Lyon, 1674, in-4.
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qui l’auoit suiui tout le temps de sa vie, luy estant vn collier plein d’images et figures magiques, et luy disant tout en cholere, Abi perdita bestia, quœ me totum perdidisti ; en suitte de quoy, ledit chien s’alla précipiter dedans la Saône, et ne fust depuis ny veu ny rencontré *. »
Sur Saint Thomas d’Aquin : —Naudése chagrine d’entendre attribuer à ce Père de l’Eglise le mauvais grimoire de Essentiis Essentiarum, où l’on dit qu’Abel renferma dans une pierre un traité d’astro¬ logie ! Hermès, après le déluge, venant à briser la pierre, en tira ce livre « auquel estoit enseigné l’art de faire des images soubs certaines planètes et cons¬ tellations : et pour luy, comme il estoit incommodé en ses estudes par le grand bruit des cheuaux qui passoient tous les iours deuant sa fenestre pour aller boire, il en fit vne d’vn cheval, suiuant les réglés dudit liure, laquelle estant mise en la ruë 2. ou 3. pieds dans terre, les Palfreniers furent en apres contraincts de chercher un autre chemin, n’estant plus en
' Naudé, Apologie (édition de Paris, Besongne, 1669, pet. in-12, page 303). N’ayant sous les yeux que cette édition de Paris, 1669, c’est constamment sa pagination que j’indique.
Bodin rapporte la même anecdote, mais avec une variante : — « Le chien noir d’Agrippa, qu'il appelait Môsieur, si tost qu’Agrippa fut mort en l’hospital de Grenoble, s’alla ietter en la riuiere deuant tout le monde et depuis ne fust iamais veu {Réfutation des opi¬ nions de lean Voier, supplément à la Demonomanie des Sor¬ ciers, Paris, 1387, in-4, page 241). » — Ainsi Jove et Bodin sont bien d’accord sur le prodige du suicide de ce pauvre chien; mais ils ne peuvent s’entendre sur la ville où mourut Agrippa; l’un tient pour Lyon, l'autre pour Grenoble... Cela est bien caractéristique!
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leur puissance de faire passer aucun chenal par cet endroit »
Ces légendes montrent d’abondant quelle rage sévissait alors — véritable épidémie morale — de voir partout des magiciens.
On en racontait bien d’autres sur Agrippa ; nous n’encombrerons pas ces pages d'un fatras pareil. Écoutons plutôt Naudé : après avoir rappelé nombre de particularités à la louange de celui qu’on flétrissait alors du nom à!archisorcier, notamment « qu’il fut choisi par le cardinal de Sainte-Croix pour l’assister au Concile... que le Pape luy escriuit vne lettre pour l’exhorter à poursuiure à bien faire, comme il auoit commencé ; que le Cardinal de Lorraine voulut estre parrain de l’vn de ses fils en France... etc... et fina¬ lement qu’il fut amy singulier de quatre cardinaux, cinq Euesques et de tous les hommes doctes de son
temps.que Paule loue l’appelle portentosum ingenium, que lacquês Gohory le met inter clarissima sui sæculi lumina; que Lud Vvigius le nomme Venerandum Dominum Agrippiam, litterarumque omnium miraculum et amorem honorum, etc... ^ » ; Gabriel Naudé, qui ne manque pas de logique, « demanderoit volontiers à Delrio... pourquoy le iugement du Pape, l’hautorité de tant de Cardinaux et d’Euesques-, la faueur de deux Empereurs et autant de Roys, ne
^ Apologie, page 3o0.
2 Naudé, Apologie pour les grands hommes, etc., page 294.
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sont des prennes anssi bonnes et légitimés ponr demonstrer son innocence... * »
Toutes ces citations n’ont d’autre but que de faire toucher au lecteur, par quelles accusations on essayait alors de ternir, et par quels arguments ou s’etForçait de défendre la mémoire d’un savant tel qu’Henry Cor¬ neille Agrippa. Et ces choses se débattaient à la
fin du XVII® siècle !
Un dernier trait, bien propre à révéler l’dtat des esprits vers cette époque : « Nicolas Remigius, juge criilüinel en Lorraine, qui fit brûler vives huit cents femmes, voyait de la magie partout ; c’était son idée fixe, sa folie. 11 voulait prêcher une croisade contre les sorciers, dont il voyait l’Europe remplie. Désespéré de n’être pas cru sur parole quand il affirmait que presque tout le monde était coupable de magie, il finit par se dénoncer lui-même et fut brûlé sur ses propres aveux »
De tels faits peuvent passer pour typiques ; leur éloquence répugne à tout commentaire. S’il en faut croire Ferdinand Denis compilateur intelligent de tous les chroniqueurs anciens, on comptait à Paris, sous le règne de Charles IX, plus de trente mille sorciers.
Pour être impartial (et même en faisant une large part à l’exagération des contemporains, motivée par la
< Ibid., page 296.
2 Eliptias Lévi, Rituel de la Haute Magie, page 290.
8 Tableau historique et philosophique des Sciences occultes. Paris, 1842, in-32, page 159.
LE SORCIER
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commune manie de voir partout des légats de l’enfer), il faut bien convenir d’une chose : les sorciers -pullulaient alors et l’on conçoit l’affolement du populaire ; il n’est pas jusqu’à l’aveuglement des magistrats dont on ne se rende compte en le déplorant. Car — nous ne saurions trop le répéter — la sorcellerie n’est pas un vain mot ; les maléfices, les envoûtements, les sorts ont eu de tous temps et ont encore une réalité formidable... Qu’on ait abusé de l’accusation de magie noire, ce n’est pas douteux et nous venons d’en produire d’étonnants exemples ; mais vraimen j est-ce un motif plausible pour affirmer que la sorcel¬ lerie Vi jamais qu’un rêve; les enchanteurs, tous de misérables jongleurs sans puissance ; les malèficiès, toujours de pauvres victimes de leur imagination malade ?
A l’aveugle qui soutiendrait une pareille thèse, la Science moderne — oui, la Science même des Univer¬ sités — viendrait infliger des démentis quotidiens. Sans invoquer ici l’indéniable réalité de phénomènes occultes dont les docteurs du spiritisme seraient épou¬ vantés (eux qui prétendent ne s’étonner de rien !), je prie le public incrédule de se reporter simplement aux expériences des docteurs Liébeault, Bernheim, Beaunis, Charcot, Luys et autres coryphées de l’ensei¬ gnement universitaire.
Je le déclare sans ambages ; — Quiconque, ayant pris connaissance des faits scientifiquement enregistrés par ces maîtres de l’hypnotisme, et réfléchi quelque peu sur l’essence de ces phénomènes, nie encore la
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possibilité du sortilège, celui-là manque à mes yeux de bon sens ou de bonne foi... C’est ce que j’espère prouver en temps et lieu ; mais ici pareille discussion serait un hors-d’œuvre.
Je rentre dans mon sujet et me trouve en présence du sorcier, tel que Font connu nos pères du xii® au xviiF siècle. Celui-là est le type moyen, vraiment classique : il me tardait d’en venir à lui.
Michelet, dans son étonnante monographie’, l’a sa¬ crifié d’un bout à l’autre à la sorcière : « Pour un sorcier (dit-il), dix mille sorcières. » — Ah ! c’est un peu exagéré’^. La statistique des condamnations judiciaires dirait autre chose. Là, comme partout, Mi¬ chelet brutalise un peu les faits pour les faire entrer de force dans sa thèse, toujours préconçue, fort élo¬ quemment plaidée d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, le parti pris, évident à toutes les pages, nuit beaucoup à la vraisemblance, parfois même à l’intérêt des ses tableaux ; — et s’il a fait, en somme, une œuvre admi¬ rable, c’est que toute peinture, même illusoire, se transfigure au souffle de la poésie sauvage qui est en lui.
Sorcières ou sorciers, qu’importe, au demeurant? — La question se pose en ces termes ; qu’est-ce que le sorcier, mâle ou femelle ?
Jugeons l’arbre à ses fruits.
^ La Sorcière, Paris, Hetzel, 1862, in-12.
2 Que les sorcières fussent en plus grand nombre que les sorciers, c’est certain. La proportion seule est inexacte.
LE SORCIER
loi
Il serait facile, sans doute, de transcrire les longues et confuses descriptions de Bodin, ou de tout autre démonographe ; mais nous estimons que le meilleur moyen de faire connaître le sorcier, est de le mettre en scène, dans l’exercice de ses tristes fonctions, sur le terrain du sabbat légendaire.
En offrant au lecteur un crayon du sabbat, nous allons permettre à son imagination de faire revivre ces fous dans le cadre fantastique où s’exerça leur folie... Car il importe de le bien noter, tous les incroyables récits dont on va faire en quelque sorte un résumé-syn¬ thèse sont sortis de laboucbe même des prévenus pour¬ suivis pour crime de sorcellerie ; ils sont pris sur le vif de leurs aveux souvent spontanés et non pas toujours extorqués par la question. Bien plus, ils savaient d’a¬ vance, les inculpés, que de tels aveux les vouaient à une mort inéluctable, les condamnaient, sans rémis¬ sion possible, au supplice atroce du bûcher*.
Tous les bois, dit Pytbagore, ne conviennent pas pour sculpter un Mercure ; tous les emplacements non plus ne sont pas propres à ce qu’on y fasse revivre ces assemblées hebdomadaires ^ de sorciers et de malins esprits, qu’on a nommées Sabbats.
Il est des sites où la mère-nature semble souriçe à ses enfants et, par le muet langage des choses, leur
< Ils obtenaient quelquefois que le bourreau les étranglât avant de les jeter aux flammes.
2 Bi-hebdomadaires, suivant quelques auteurs.
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LE TEMPLE DE SATAN
parle d’espérance et de bonheur. Il est aussi des lieux arides et ravagés, qui n’inspirent au cœur de l’homme que le désenchantement, la terreur et la folie.
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Les familiers de la chasse aux pâquerettes rencon¬ trent souvent sur les collines herbues des bandes cir¬ culaires d’un vert plus sombre, où la végétation plus touffue est aussi plus haute de moitié. Très souvent hémicjcliques, épanouies parfois en une parfaite cir¬ conférence, ces bandes diffèrent de diamètre et de lar¬ geur : elles semblent tracées au compas et s’empour¬ prent à l’automne d’un diadème d’oronges et d’autres cryptogames aux vives couleurs.
Une vieille tradition nous affirme que les Fées ont dansé là leur ronde, au clair de lune.
Et, commelesFées—innocentes et folâtres déités de la Nature — ne vont jamais sans la baguette de mé¬ tamorphoses à la main et le sourire de la bienveil¬ lance aux lèvres, leur joie exubérante s’épanche au¬ tour d’elles en dons merveilleux, et sous leurs pas légers l’herhe croît en abondance, et la nuit s’éclaire
aux lueurs phosphorescentes de leur vol argenté.
Elles sont la Vie même, incarnée dans la splendeur des formes féminines ; elles sont l’Amour qui féconde tout d’un rayon de ses doux yeux !
...Mais n’as-tu pas vu, près des ruines décriées que hantent les mauvais esprits, à l’entour des cimetières
LE SORCIER
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délaissés ou sur l’escarpement des falaises croulantes, d’âpres traînées où l’herbe ne pousse jamais, comme si quelque souffle impur avait, en passant là, stérilisé la glèbe?
— Avance : une haleine glacée a couru dans tes cheveux... Prends au long de ces broussailles de sinistre apparence; un instinct infaillible te guide avec des frissons... Laisse à ta gauche la mare aux sorciers, cette flaque d’eau croupissant dans un creux et que dissimule une ramée de saulaie au feuillage blêmi. Les traditions naïves du peuple t’en défendent l’approche : ces marécages ombragés de pâles arbus¬ tes très bas, ce sont autant de soupiraux d’enfer ! — O fées ! bonnes fées 1 vous n’habitez pas là : où donc êtes-vous ?
Ne l’as-tupas senti? — Un fantôme t’a pris la main; c’est lui qui te guide et tu obéis en silence à son
étreinte. Vous remontez la pente abrupte où les
buissons roux semblent des spectres accroupis dans les vapeurs du crépuscule.
Un pli de terrain est à franchir encore ; te voilà sur la crête : le sentier aboutit à une lande solitaire ; l’herbe très rare est jaune par endroits...
Devant toi se dresse un édifice sauvage. Ap¬
proche encore, c’est un dolmen : tu vois la pierre gigantesque, où le couteau sacré des druides s’em¬ pourprait au sacriflce prescrit, en l’honneur de Tbor et de Teutad.
. La nuit est tombée tout à fait.
Mais voici qu’un clair sinistre et sanglant frappe
154 LE TEMPLE DE SATAN
^antique autel du Moloch de la Geltide. On dirait du sang et c’en est — peut-être !
Allons ! la lune s’est levée toute rouge à Thorizon des bois, au loin ; la scène s’éclaire d’un jour étrange; l’air pèse, fétide et croupissant.
Mais, comme un souffle errant de brasier refroidi,
Dans le val qui revêt une étrange figure,
Un vent tiède, muet et de mauvais augure Bouffe sur l’herbe rare et le buisson roidi L..
Maintenant que la lune énorme et qui s’élève avec lenteur éclaire bien la lande, précisant les objeis d’a¬ bord indistincts... est-ce un sentier, dis-moi, cette bande circulaire et qui contourne le dolmen ?
Ce n’est pas un sentier. L’herbe y est tondue et comme ravagée par une vapeur corrosive, à fleur de sol. C'est tout le contraire du rond des fées,
La fécondité, la vie ont disparu.
Quelques minutes encore et la mort va vomir tout les spectres de son empire - : ce sont d’indécises larves
^ Maurice Rollinat : Les Névroses. L’allée des Peupliers.
2 Nos renseignements sont puisés dans un grand nombre d'au¬ teurs. Citer nos autorités à chaque détail serait chose fastidieuse, insoutenable.à toute ligne, il faudrait des renvois.
Se reporter de préférence à Roguet, Discours exécrable des Sorciers. Lyon, 1610, in-8. — Nicolas Remigiüs, Deraonolatria. Lugduni, 1595, in-4. — Bodin, Demonomanie. Paris, 1580, in-4. — Le Loyer, Histoire des spectres. Paris, 1605, in-4. — Jacques d’AuTüN, La Crédulité sçauante. Lyon, 1674, in-4. — Del Rio (traduit par Du Ghesne), Controuerses magiques. Paris, 1611, petit in-8. — Binsfeldids, De confessionibus malejicorum, August. Trev..., 1591, in-8. — Taillepied, Apparition des Esprits. Paris, 1588, petit in-12. — Dom Galmet, Esprits et Vampires.
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qui oscillent et se condensent avec peine; crapauds volants, crocodiles dont l’œil flambe et brusquement alterne; dragons aux gueules d’hippopotame,aux ailes de chauves-souris; énormes chats aux pattes molles et incertaines, comme des tentacules de pieuvre... Voici descendre des femmes toutes nues, hurlantes et farouches et échevelées, caracolant sur un balai qui
rue et se cabre tour à tour.
Nous sommes au Sabbat !
Une sorcière incante, accroupie au pied du dolmen ; une poignée de verges a pris feu dans sa main droite ; elle trempe deux doigts de sa main gauche dans une cruche de grès, entre ses genoux. — Aye Saraye ! crie-t-elle, Aye Saraye ^ Une lueur point au fond de la cruche, et voici qu’un petit animal s’en échappe, léger, preste, et de la grosseur d’un écureuil : c’est Maître Léonard.
La sorcière s’est levée en signe de respect. Léonard, en une seconde, a grandi de deux mètres ; c’est à cette heure un bouc monstrueux aux cornes torses. La vague fluorescence que tout son corps semble exhaler comme une pâle atmosphère se perd en spirales et pue étrangement.
Mille feux follets voltigent çà et là, par la lapde.
Paris, 1751, 2 vol. in-12. — Garinet, Histoire de la Magie. Paris, 1818, in-8. — Michelet, La Sorcière. Paris, 1862, in-12. — Paul Adam, Être. Paris, 1888, in-12
< Par corruption de l’hébreu ninx lüX ninx [Æhieh asher Æhieh) ; l’Être est l’Être.
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Soudain l’un paraît s’élancer, crépite et soudain se fixe entre les cornes du Diable.
Car c’est le Diable, que ce Maître Léonard 1...
Des quatre coins de l’horizon l’on voit accourir, des quatre points cardinaux de l’air on voit fondre pêle-mêle sorciers, sorcières et démons. Le ciel se raye au vol des esprits, et sous l’œil enflammé d’Hécate l’air glauque s’enténèbre vaguement ; vaguement la terre s’estompe de mouvantes ombres qui s’entre¬ croisent.
— Har ! Har ! Sahbath!... hurlent les arrivants, pressés en groupe autour du Maître, qui, tour à tour, avec un gracieux empressement, offre à chacun son derrière à baiser. Mais, au lieu des fesses décharnées d’un bouc, c’est un jeune visage d’une merveilleuse beauté — et tout affilié reçoit sur la bouche la caresse de deux lèvres fraîches et vivantes.
Des feux de bruyère et de cyprès s’allument par toute la lande : ils ardent et flamboient, multicolores. Dé lentes mélodies, qui semblent d’un invisible har¬ monica, égrènent leurs notes perlées, d’un timbre liquide et d’une ineffable pureté...
Et c’est avec les hurlements des familiers un étrange contraste.
Or, Maître Léonard, après l’hommage de ses féaux, reprend un air ennuyé ; dédaigneusement, il gagne la haute chaire dorée à quoi l’autel druidique sert de piédestal : il domine de là toute l’assemblée.
Par devant, se tient le Maître des cérémonies, son
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bâton de commandement à la main. C’est alors que se fait l’appel des noms et la vérification des marques ou stigmates.
Mais voici* qu’un mouton noir, aux yeux incan¬ descents, accourt comme l’ouragan des parties du septentrion. Il bêle pour rassurer celle qu’il porte : superbe fille ' toute nue, à cheval sur sa douce toison. Elle se tourmente fort et pleure... C’est la victime attendue, c’est la de Sabbat.
On s’empresse autour d’elle avec toutes les marques d’une impatience respectueuse. Descendue de sa mon¬ ture et tandis qu’on l’acclame, elle voile sa bonté dans le désordre de ses longs cheveux.
Le Maître des cérémonies lève sa baguette d’or avec solennité ; le Diable se dresse et salue la jeune fille , il descend enfin de sa chaire : la Messe noire va commencer.
D’humbles chèvre-pieds ont creusé vers la gauche un trou dans le sol : Léonard s’y rend en grande pompe afin d’uriner le premier. Les principaux de l’assemblée l’imitent. C’est l’eau lustrale pour les aspersions — et qui sert à baptiser la nouvelle venue. Puis les sorcières, y trempant deux doigts de la main gauche, dévotieusement se signent à rebours.
Voici s’ébranler de nouveau la procession. L’on
' « Toutes celles que nous avons vues qualifiées du filtre de Roynes estaient douces de quelque beauté plus singulière que les auftres » (Pierre de Lancre, Ineonstanee des démons. Paris, Buon, 1612, in-4, page 223).
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ramène à l’autel de Teutad la vierge que le Bouc doit initier ; elle y reçoit successivement tous les sacrements de Fenfer.
Gela fait, on l’enduit d’un onguent à base de cantha¬ rides et de stramoine : l’ivresse chatouilleuse envahit par degrés son pauvre corps ignorant des spasmes et la voilà maintenant qui se tord, affolée dans sa pudeur par l’automatisme du désir.
A VIntroït, Satan prescrit qu’on éloigne les enfants, trop jeunes pour prendre part au grand mystère — au grand sacrilège de l’universelle communion d’amour. Ils descendent vers les mares au Diable, de blanches gaulettes.à la main, pour y faire paître la troupe d’in¬ nombrables crapauds, tous baptisés et vêtus de velours vert ou de soie écarlate, avec une sonnette au col.
Entre eux et la Grande assemblée, les lutins de VAër tissent une nuée épaisse, et Léonard procède au Sacre de la nouvelle venue.
Renversée sur Tautel, épeurée et toute pantelante, elle reçoit l’âpre baiser du dieu. C’est un déchirement affreux, la brûlure d’un pal de fer rouge, puis aussitôt l’angoisse d’une inondation abondante, glacée *...
Abrégeons. — Tous les démonologues s’éternisent en trop consciencieux détails -, que nous n’avons garde de reproduire.
^ Igneam esse diaboli mentulam, frigidum vero seinen ejus, Sabbathi merelrices unâ voce confitentur.
2 Nous n’en citerons qu’un seul, en latin : « Aliquid turpissimum (quod tamen scribam), astruunt : videlicet dæmonem incubum uti memhro genitali hifureato, ut simul utroque vase abutatur. »
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Une ronde effrénée, serpentant autour du couple avec des hurlements de joie farouche, mele, confond les sexes et les rangs, dos à dos. La chaînon est rompue que pour les ébats adultères, incestueux et sodomitiques, épars dans la lande au clair de lune... L’inceste est surtout en honneur, car le Sabbat devient par lui l’éternelle pépinière de Satan : « U n’y eut oncques parfait sorcier et enchanteur, qui ne fust engendré du pere et de la fille ou de la mere et du fils L » Cependant, sur le corps même de la nouvelle prê¬ tresse — autel palpitant — le Boucpuànt ^ officie : il offre du blé à YEsprit de la Terre qui fait croître les moissons ; il donne l’essor a de petits oiseaux qui portent, à travers le ciel nocturne, les vœux des assis¬ tants au démon de la Liberté.
Puis un gâteau symbolique est pétri, cuit et con¬ sacré sur les reins ensanglantés de la prêtresse : c’est la Confarreatio, l’hostie de l’amour impur, l’offrande du mal universel, la communion infernale qu’on distribue à toute l’assemblée...
L’heure a. sonné du festin fraternel, et les pasteurs impubères ramènent de la pâture le bataillon des cra¬ pauds confiés à leurs soins vigilants.
Les vieilles furies, pour qui l’amour n’est plus qu’une réminiscence deux fois stérile, ont apprêté
Cette citation de Stlvester Priekias en dit assez : à la lecture de cette turpitude sans nom, prise au hasard entre mille, on s ima¬ ginera facilement ce que peuvent être les autres.
^ Bodin, Demonomanie de Sorciers, livre IV, ch. v.
2 Je n’invente rien : Lancre, Inconstance, préface, vers la fin.
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des charognes diverses et fait cuire avec des herbes enchantées des enfants morts avant le baptême.
L’hydromel circule dans les coupes : on se régale, on s’enivre à la ronde. Des monstres hermaphrodites, des diablotins sous des déguisements variés garnissent de pâtisseries d’enfer les tables où le paysan frater¬ nise avec le Seigneur et le Prélat, où les plus fières dames coudoient rustaudes et rustauds. Qu’auraientelles affaire, les châtelaines, de mépriser encore les vilains?... Nobles et roturiers, pêle-mêle, la grande Luxure aveugle n’a-t-elle pas mêlé leurs sangs et leurs salives?.
Un gros nuage de plomb a dévoré la lune. Les bra¬ siers rougeoient, éclairant seuls la lande.
Alors une voix épouvantable et sans ton distinct, une voix enrouée et morfondue se fait entendre par deux fois ; Vengez-vous, ou vous mourrez l Sitôt, levant sa queue touffue, dont il voilait sa présomptueuse impu¬ deur*, Léonard laisse tomber sous lui des graines noi¬ râtres, en chapelet..., puis des poudres fort puantes. De grandes pièces de toile ont été déployées, selon le rite, pour recevoir ces crottins diversement précieux ; ce sont des poisons, des élixirs et des philtres : il en est pour l’amour, pour la folie, pour la mort ; il en est aussi pour les guérisons mystérieuses... D’aucunes sont destinées à rendre les champs stériles, d’autres à infecter l’air pour la production des épidémies. 11 en est fait une distribution générale.
^ Immane scrotum, torvaraque mentulam.
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Enfin, les crins épars^ tout enhardie et enfiévrée, se relève la Reine du Sabbat, et d une voix éclatante, en menaçant le Ciel du poing : — Foudre de DieUy huile la victime triomphale. Foudre de Fieu y frappe donc y
tuVoses ! .Puis elle se jette sur l’un des crapauds
qu^elle déchire avec rage entre ses dents : Ah!
Philippe y si je te tenais ! .
L’horizon pâlit, cependant, aux premières lueurs de Taube. Soudain, le Bouc s’est métamorphosé en un coq monstrueux, tout noir, à la crête de flammes ful¬ gurantes — et l’on entend un formidable cocorico. L’assemblée se disperse en hâte et tout a disparu.
Il ne faudrait pas croire qu’on a pu condenser en 'Cette courte description toutes les insanités, toutes les turpitudes surtout, dont foisonnent les écrits des Bodin, des Lancre, desDelrio, des Boguet,des Sprenger, des Michaëlis et autres démonologiies.
Sans parler de l’interminable chapitre des ébats lu¬ briques — restreint par nous à Pespace de quelques lignes encore épurées — nous n’avons rien dit de la danse des crapauds, ni des plaintes que proféraient ces intéressantes petites betes contre la sorcière trop peu soigneuse de leur chère santé, ni de la confession au diable des péchés que l’on a omis de commettre, ni des récoltes périodiques de chair humaine sous les gibets, ni d’interminables autres details, d un goût également
exquis.
Il
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Notre grande ambition fut de restituer la tragi-co¬ médie dans son ensemble : il va sans dire qu’en nous efforçant au groupement logique des principales scènes, nous n’avons pu concilier les opinions de tous les au¬ teurs. Loin de s’entendre en effet sur l’ordonnance de la cérémonie, chacun d’eux intervertit avec art les phases diverses qui la composent. Le fond reste invariable chez tous; mais, pour certains détails de forme, il serait difficile d’obtenir un parfait accord.
Nous recherchons par le menu, au cours du livre II, ce qu’il peut y avoir de réel dans ce tissu de fantasma¬ gories légendaires — où chacun verra à son gré, sui¬ vant le point de vue, soit le plus redoutable des drames, soit la plus burlesque des pantomimes.
Pour compléter ce tableau, rapportons en quelques lignes ce que les traditions populaires disent de VÉvo¬ cation, du Pacte et du transport au Sabbat.
Eliphas Lévi, dans son Rituel de la Haute Magie énumère en conscience les cérémonies bizarres, odieuses et ridicules qui sont requises en Goëtie, à l’effet de conjurer le Démon 2. Nous y renvoyons les chercheurs, curieux de spécifications de ce genre. Mais les règles absolues sont faites pour être violées, les prescriptions impératives sont promulguées pour qu’on les élude, — et de fait, jamais ou presque jamais sorcier ne déploya cet appareil pour contraindre Satanas à paraître.
< Pages 208-238.
2 Voir notre chapitre v, à l’article Évocations.
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Les annales de la sorcellerie sont pleines de récits d’évocation, ayant parfaitement réussi, sans tout ce luxe de mise en scène. On voit même le Diable se montrer sans qu’on ait eu l’intention de le faire venir, et s’écrier d’une voix de tonnerre ; Pourquoi m’a¬ vez-vous appelé * ? Le plus souvent, le héros de l’a¬ venture est un escholier bien pauvret, qui — par curiosité — a parcouru des yeux un grimoire que le
hasard avait placé là.Quels artisans de malheur que
le hasard et la curiosité ! Le Diable, qui est un finaud, et, par surcroît, un mauvais coucheur, fait les gros yeux et la grosse voix ; il ne veut pas qu’on l’ait dé¬ rangé pour rien; il menace, il tempête. Bref, il exige qu’on se lie à lui par un contrat consenti librement.
Le pauvre imprudent tremble de tous ses membres et ne sait comment sortir d’un si mauvais pas. Mais Satanas, tout à coup radouci, se fait paternel et lui détaille les plus séduisantes propositions. Il n’est chose si rare et si enviée qu’il ne lui promette, à condition, toutefois... Oh! presque rien! Il ne veut que deux lignes d’enga¬ gement, signées de cette main qui tremble encore.
Un Pacte, nous y voilà ! L’escholier sera, dans quatre ans, ou dans dix ans, ou dans trente ans, acquis au démon corps et âme — moyennant quoi celui-ci, ce délai durant, s’engage à le servir de toutes ses rés-
^ Entre nous, je crois que si le Diable apparaît quand on ne l’ap¬ pelle pas, il se refuse assez généralement à venir quand on l’appelle.
Dans les deux cas, pour obtenir qu’il se dérange, il faut être prédestiné.
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sources et à le défendre de tout son art. L’escarcelle du pauvret sera pleine inépuisablement de doublons et de piastres ; il séduira les plus prudes femmes d’un seul regard; il se transportera partout où bon lui semble, avec la rapidité de la pensée, et ses souhaits, quels qu’ils puissent être, seront exaucés, sitôt formu¬ lés dans son cœur. L’offre est séduisante ; le malheu¬ reux n’y sait point résister. 11 signe de son sang la cé¬ dule en double ; le Diable emportel’une ; quant àl’autre, ô merveille! placée sur la piqûre d’épingle qu’il s’est faite au bras, elle entre dans les chairs, sans élargir l’égratignure, qui se trouve au contraii'e cicatrisée du coup.
Ceux qui veulent savoir l’épilogue de ces sortes d’aventures (toujours selon la Légende) liront pour leur gouverne le rare et curieux ouvrage de Palma Gayet : Histoire 'prodigieuse et lamentable de Jean Fauste, grand Magicien, et sa vie épouventable^.
Voilà le type de presque toutes les légendes d’évo¬ cation : le fond n’en varie pas, la forme n’en varie guère.
C’est ici ce qu’on peut appeler une évocation de hasard; en revanche, le pacte est volontaire et par¬ faitement exprimé.
Car il faut dire que les théologiens distinguent vo¬ lontiers entre le pacte exprimé ou formel et le pacte de fait [ipso facto) non exprimé ou tacite. En man-
^ Cologne,héritiers de Pierre Marteau, 1712, petit in-12, avec un frontispice gravé, que nous reproduisons ci-contre.
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géant la pomme, suivant eux, notre mèreÈve a conclu avec le Démon un pacte tacite.
Mais trêve à ces ergotages de basse scolastique. Il nous reste à dire un mot du transport des sorciers au Sabbat. Le mode en diffère d’après les auteurs et selon les pays : la personne élastique du Diable se prête à tous les usages ; ses mœurs changent, suivant les êtres qu’il complote de séduire.
Tantôt la sorcière se sent enlevée, minuit sonnant, par une force inconnue, et transportée dans les airs, avec la rapidité du vent, jusqu’au lieu du Sabbat. Tantôt Satan lui apparaît distinctement, sous la forme d’un bouc ou d’un mouton ; il la prend alors sur son dos ou sur ses cornes et l’enlève, comme ci-dessus, par l’orifice de la cheminée. —Ailleurs, il commu¬ nique aux balais la vertu qu’on sait : entre les mains de leur propriétaire, ces modestes ustensiles deviennent, quand c’est l’heure, des montures infati¬ gables, vites et fidèles.
Mais une heure ou deux avant l’enlèvement (de quelque façon d’ailleurs que l’enlèvement s’opère), celui ou celle qui veut aller au Sabbat doit se graisser le corps, spécialement les cuisses, le ventre et les aines, d’un onguent particulier — la composition en varie peu — dont Satanas et ses compères ont hien soin de tenir constamment pourvus les fidèles de la Synagogue '.
' Nom donné au Sabbat dans certains procès de sorcellerie.
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Que le lecteur n’oublie pas cette particularité ; c’est
le point capital à prendre en note. Au second
livre, nous reviendrons, comme il sied, sur cette question des pommades magiques ; nous promettons même de faire à leur sujet des révélations aussi curieuses qu’imprévues.
Quelquefois, les candidats aux infernales agapes hâtaient la vertu merveilleuse de l’onguent par les secrètes propriétés d’un électuaire qu’ils absorbaient sous la forme d’une assez grosse pilule. Tous ces détails très intéressants veulent être examinés à part le plus sérieusement du monde ; ici, nous ne faisons qu’indiquer.
Attendu que le chapitre vi du Temple de Satan édi¬ fiera le lecteur sur le problème du sorcier dans ses plus modernes incarnations, n’y touchons point — et ter¬ minons par une étrange aventure, que nous tenons de la bouche même du paysan lorrain à qui elle est arrivée.
Nous l’allons consigner, autant que faire se pourra, dans les termes mêmes où elle nous fut contée. Celui qui parle est un homme d’environ trente-cinq ans.
— « Ça s’est passé dans mon enfance. Monsieur : je pouvais avoir cinq ou six ans, C’était à Cutting (vil¬ lage de la Lorraine annexée) en automne de l’année 1859. Un soir que le ciel était comme de l’encre, nous causions en famille près du foyer de notre cui¬ sine, quand une musique ' d’un caractère tout drôle
^ Mélodie.
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se fit entendre dehors. C’était comme le chant de quinze ou vingt personnes, qui toutes, pour la circonstance, auraient pris une voix fine et grêle h L’air modulé sur deux ou trois notes seulement ne manquait pas de charme ; sa monotonie même était impressionnante
« Je m’élançai dehors et ne vis rien. Les voix semblaient venir d’une très grande hauteur ; elles devenaient sensiblement plus nettes, comme si le chœur se fut rapproché de nous.
« J’eus grand peur et les paroles de ma mère ne furent pas pour me rassurer : — Prenez ouate, mofeu^, c'est la Haute-Chasse (on appelle ainsi chez nous le voyage aérien des sorciers et des sorcières en route pour le Sabbat).
« Me raidissant contre la frayeur, je me mis k chi¬ ner ^ ces monstres et à leur crier des injures : le chant soudain s’éteignit. Gomme je me disposais à rentrer chez nous, un os de cadavre humain, tombant sur ma casquette, faillit m’assommer; je m’étais accroupi pour le ramasser; mais je ne pus me résoudre à le prendre dans ma main, tellement sa puanteur me pa¬ rut affreuse.
« Je trouvai ma mère aussi terrifiée que moi : des charognes sans nom étaient tombées dans l’âtre, jus¬ qu’à ses pieds, par le trou de notre cheminée.
^ Une voix de lête.
2 Ici je traduis de mon mieux les longues circonlocutions du paysan.
3 Prenez garde, mon fils.
^ Singer, imiter en dérision.
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LE TEMPLE DE SATAN
« On ne m’y prendra plus à chiner la HauteChasse ! . »
A cette anecdote, nous nous garderons bien de joindre un seul mot de commentaire. Nous la donnons, pour ce qu’elle vaut, estimant du moins que le narra¬ teur est un homme sincère et convaincu.
Gomme nous l’avons dit, le sorcier est sincère, lui aussi : la plupart du temps inébranlable dans sa croyance au démon — son maître — c’est au nom de
l’Enfer qu’il vaticine, promet, menace, maudit.Et
bien que basée sur sa foi en un mensonge, sa puis¬ sance n’est pas vaine
La foi renverse les montagnes, a dit le Christ... Triste foi,penserez-vous, que la Foi de ces gens-là! D’accord; mais triste ou non, aveugle ou éclairée, passive ou active, c’est toujours la foi.
Qu’il s’agisse d’un mage ou d’un sorcier, ne cher¬ chez pas ailleurs le secret de la Force occulte.
— Il est là.
^ Nous n’avons garde de prétendre que la puissance des sorciers s’étend à toutes les œuvres que nous leur avons attribuées, légende en main. On le verra par la suite de cet ouvrage : il se pourrait que^ nous fussions moins crédule, au fond, que bien des incrédules de profession.
L’Impératrice = le Ternaire = le Rapport =: le Verbe...
Œuvres de Sorcellerie
Chapitre III
ŒUVRES DE SORCELLERIE
Aïs le Mage n’est point en cause : il ne s agit que du Sorcier. — L’ouvrier nous étant connu, il est temps d’en venir à l’œuvre. Elle fournira le sujet de ce chapitre iii.
Nous abordons la sorcellerie, qu’on peut définir la mise en action, pour le mal, des forces occultes de la nature.
Déjà tout à l’heure, esquissant la silhouette du Diable et le portrait du sorcier, nous avons plus qu’effieuré le thème du présent discours. Il le fallait ainsi pour l’agrément de nos premières pages. Le tableau du Sabbat, en particulier, a synthétisé et concreté sur le vif le cérémonial d’un certain nombre de maléfices, accomplis dans l’ordre traditionnel de leur groupe¬ ment. .
Mais après la synthèse, dont le rôle est de noyer les détails dans l’harmonieuse fusion d’une vue d’en¬ semble, doit venir l’analyse qui, ramenant ces objets
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LE TEMPLE DE S4TAN
divers l’un après l’autre au premier plan, restitue à leurs contours la fermeté, le trait ; à leurs surfaces, la variété des teintes qui les nuancent... Bref, nous avons du réserver pour cette heure l’examen des sor¬ tilèges par le menu et la spécification scrupuleuse des rites usuels au magicien noir.
Ce n’est point lecture folâtre que celle d’un Rituel, — et résumer le rituel du plus triste des pontifes, telle est, en somme, notre tâche présente. Faisons des vœux pour que la bienveillante attention du public ne se lasse pas trop à l’implacable monotonie d’une telle nomenclature. Du moins tâcherons-nous d’en rompre l’ennui didactique, au hasard de quelques anec4otes.
Est-il besoin de rappeler que nous répudions pour l’instant tout commentaire explicatif ? La Clef de la Magie mire * ouvrira pour nous ces arcanes : nous distinguerons alors ce qu’il peut y avoir de réel et de terrible dans le pouvoir presque illimité que le con¬ sensus unanime des peuples a prêté constamment aux sinistres praticiens de la Goëtie ; la raison d’être de ce pouvoir nous sera révélée en même temps que le mécanisme de ses effets.
C’est alors seulement qu’un lecteur judicieux s’esti¬ mera en mesure de prononcer et le pourra sans pré¬ somption, en confrontant les documents fournis à son loyal examen et les explications proposées à son sagace arbitrage.
^ Deuxième septaine du Serpent, de la Genèse.
ŒUVRES DE SORCELLERIE
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Il semble que d’ici là, toute réserve s’impose à lui.
Il n’en saurait être de même pour l’écrivain, dont le premier devoir est de sacrifier la logique même de son plan à l’intérêt et sur toutes choses à la clarté.
Que si, dans cette première septaine, où le sommaire des opinions communément admises devrait seul trou¬ ver place en regard des faits allégués, l’auteur laisse préjuger parfois son propre sentiment, ou trahit d’aven¬ ture ses préférences doctrinales, il s’en excuse assu¬ rément comme d’un vice de forme. Mais la correc¬ tion du fond dogmatique, voilà l’essentiel. Du moins le croit-il ainsi et le but qu’il a visé sera sans doute atteint, si ses conclusions, prématurément devinées ou pressenties à contre-temps, trouvent deux fois leur justification, et dans l’éloquent plaidoyer des faits euxmêmes, et dans l’enchaînement rationnel des hypothèses explicatives de ces faits.
Nous l’avons vu : le Diable est le singe de Dieu ; le sorcier, le singe du prêtre. L’analogie peut fort bien se poursuivre, caria sorcellerie fut de tous temps l’image dépravée des religions et comme un sacerdoce à rebours.
Qu’est-ce, en effet, qu’une religion?— C’est, d’une part, un ensemble de dogmes et de symboles expres¬ sifs des grandes vérités de la Mystique céleste ; d’autre part, un ensemble de rites sacramentaux, qui sont l’ac¬ tive traduction et l’adaptation vivante de ces symboles : toutes choses destinées, en quelque sorte, à servir de lien entre la divinité et les hommes, entre le ciel et la terre.
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Le but de la Religion est de relier (religare) l’hunianité déchue à son type céleste, le Verbe éternel.
Si l’on retourne cette définition, elle conviendra par¬ faitement àla sorcellerie, sorte de religion reflétée au miroir infernal, qui en renverse et en déforme l’image. Figurez-vous Dieu à l’envers, et vous aurez le Diable ; c’est un des axiomes bien connus de la Kabbale : Dæmon est Deus inver sus
La sorcellerie a ses dogmes négatifs, ses symboles d’erreur et ses rites d’abomination. Elle a ses sacre¬ ments ; on peut même distinguer en eux la matière et la forme, à l’instar de ceux qu’administre l’Église.
La matière du sortilège consiste en un objet sensible, qui sert de base symbolique à la foi mensongère du sor¬ cier, de traduction expresse à son intention mauvaise, comme à sa volonté funeste il sert encore de point d’appui. — La forme du sortilège est le signe expres¬ sif de l’infusion diabolique, la manifestation occulte du verbe intentionnel, qui consacre la matière pour un but préfixe et l’évertue dans la direction voulue d’avance.
Tous les théoriciens de la Goëtie, Tamblique en tête, parlent de substances propres à recevoir les dieux (imprégnation pneumatique) et de signes qui
' On lit dans la Collection des Kabbalistes de Pistorius {Artis cabbalistieœ... Tomus I, ex Pistorii Bibliotheca, Basileæ, 1387, in-folio, page 792) : « Eædem sunt lilteræ nominis Cacodæmonis (qui est princeps mundi huius) et nominis nini. Et qui sciuerit ordinare transpositum, deducet vnum ex alio. »
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ont la vertu de liev les dieux à ces dites substances.
Qui ne reconnaîtrait là d’emblée la et la forme
du sacrement magique ^ ?
La théorie sacramentelle est identique en Reli^oiL en Magie noire et en Haute Magie. Q ue nous exami- ) nions le prêtre dans l’administration du baptême, le sorcier dans la pratique de l’envoûtement, ou le mage dans la confection d’un talisman ou d’un pantacle , il nous sera pareillement impossible de méconnaître le caractère sacramentel de ces trois opérations-, saintes ou sacrilèges, bienfaisantes ou néfastes, qu’importe?
Or, ce caractère est double ; il consiste essentielle¬ ment — on n’y saurait trop insister — dans le con¬ cours de deux éléments complémentaires, indispen¬ sables l’un à l’autre : la matière du sacrement et sa forme ; en d’autres termes, le corps du sacrement et son âme. L’intention seule varie, — mais, soit eau naturelle pour le baptême, soit figure de cire pour l’en¬ voûtement, soit rondelle de métal pour l’infusion talis-
^ Le célèbre Corneille Agrippa, héritier indirect et tardif de cette école plus savante qu’irréprochable, n’est pas moins formel sur ce point; il y revient très souvent au cours de sa Philosophie oeculte. Lire particulièrement le chapitre xi du Livre premier : Comment se fait Vinfusion des vertus occultes aux espèces des choses par les idées, moyennant Vâme du monde, etc... On y trouve cette formule excellente, qui donne la clef de la science talisma¬ nique : « Les choses d’icy bas reçoivent autant de force et de vertu des cieux, que la matière est disposée à en recevoir. » La Philosophie oeculte, traduction française. La Haye, 1727, 2 vol. in-8, figures, — page 32.
2 J’emploie les termes sacrement, sacramentel, dans leur sens le plus étendu.
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LE TEMPLE DE SATAN
manique, ces objets divers constituent la matière sa¬ cramentelle. Et d’autre part, soit invocation céleste, soit imprécation infernale, soit consécration magique, les paroles prononcées constituent la forme sacramentelle.
Gela dit, et sans insister davantage sur ce triple rapprochement, abandonnons au lecteur le soin facile de déduire les nombreuses analogies similaires à celle-là ; rentrons enfin dans le domaine exclusif de la Magie noire, pour nous en tenir désormais le plus possible à la description pure et simple de ses rites et de ses mystères. /
On peut répartir en trois grandes catégories les fau- •/ teurs de sortilèges, selon le mobile qui leur est attri¬ buable. La première classe comprendrait les dupes de la curiosité malsaine ou du fol orgueil : en imposer aux autres hommes par l’ostentation d’une puissance surnaturelle, quel rêve!... La.seconde classe embras¬ serait ceux-là que dévorent la haine ou la jalousie aveugles, natures ivres de vengeance et qui font le mal pour le mal. Formeraient enfin la troisième classe des magiciens noirs, ceux-là qui se sont laissés séduire par la perspective d’un lucre imaginaire, parles sug¬ gestions de l’avarice ou de la luxure, et dont le but est de satisfaire leurs passions cupides ou brutales.
Quant aux oeuvres mêmes du sorcier, on les dis¬ tingue plus naturellement encore en trois classes prin¬ cipales : ses crimes envers Dieu, envers lui-même, envers son prochain.
Moins synthétique et moins complète, quoique plus détaillée, la répartition que fait Bodin, au IV® livre
ŒUVRES DE SORCELLERIE
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de la Dèmonomanie, — Il compte quinze crimes détestables, qui chargent, s’il faut l’en croire, la cons¬ cience de presque tous les sorciers : « Il a esté bien vérifié, dit-il, que les sorciers qui ont paction ex¬ presse avec le Diable, sont ordinairement coulpables de toutes ou de la plupart de ces mechancetez. » * En voici l’énumération abrégée : — 1“ La lèse-majesté divine ; — 2“ le blasphème ; — 3° l’hommage au Diable ; — 4° l’abandon au Diable des enfants nés ou à naître ; — 5° le sacrifice au Diable desdits enfants ; — 6° leur consécration au Diable dès le ventre de leur mère ; — 7“ le serment de propagande satanique ; — 8“ le serment prêté au nom du Diable et en son hon¬ neur; — 9“ l’inceste; — 10° l’homicide, en vue de se procurer la chair et les organes humains requis pour la confection des charmes; — 11° l’anthropophagie, coutumière aux hôtes du Sabbat; —■ 12° l’usage des poisons et des philtres; — 13° le sort qui fait périr les bestiaux ; — 14° le sort qui stérilise la terre, sus¬ cite la grêle et détruit les moissons ; — 15° enfin, la copulation charnelle avec les démons et monstres vo¬ mis par l’enfer.
La tâche serait facile, en se plaçant au point de vue rétrospectif des lois en vigueur dans tout le moyen âge et de la jurisprudence qui prévalait encore au temps où vécut Bodin, de signaler les lacunes qui
< Démonom., p. 221, a.
Le moindre de ces crimes mérite, au dire de Bodin, la mort exquise.
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font cette classification incomplète et vicieuse ; il im¬ porte de relever, entre autres, l’omission du crime d’hérésie, infailliblement imputable à tout sorcier. Ce crime — au même titre que ceux d’évocation et d’ado¬ ration du Diable, dont il a été question au chapitre précédent — ce crime rentre, selon le point de vue, dans les deux catégories des outrages envers Dieu et des fautes graves envers soi-même.
Quoi qu’il en soit, nous aurons surtout à traiter des maléfices proprement dits, ou sortilèges perpétrés en vue de nuire au prochain.
Nuire au prochain, c’est la grande ambition des vas¬ saux de Satan.
Mais, avant d’entrer dans le détail des pratiques superstitieuses les plus usitées de ces misérables, il paraît opportun de produire, à titre d’exemple, un fait évident et bien constaté de sortilège effectif, que nous emprunterons aux chroniques judiciaires du xvii® siècle.
C’est justice d’observer, à l’honneur du Parlement de Paris, que la tradition était de s’y montrer, en ma¬ tière de sorcellerie, d’une modération relative. La jurisprudence des Boguet et des Remigius n’y était point admise; mais, à l’encontre des Parlements de province où la coutume allumait des bûchers pour simple délit de superstition*, les magistrats de Paris
^ Les Cours souveraines de Bordeaux et de Rouen se distinguaient entre toutes par leur fanatisme indécrotable.
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ne livraient d’ordinaire aux flammes que des sorciers dûment convaincus d’avoir, par leurs manoeuvres, causé la mort d’une personne, ou tout au moins des dégâts matériels, tels que la perte des bestiaux ou la ruine des récoltes.
Or, le bailli de Pacy, ayant condamné pour ces ■derniers crimes, mais en l’absence de preuves péremp¬ toires, plusieurs bergers aux supplices de la corde et du feu (c’était dans l’intervalle des années 1687-1691), le Parlement avait cru devoir casser le verdict de pre¬ mière instance et substituer à la peine de mort celle des galères. 11 tenait pour constante la culpabilité des prévenus, auteurs des préjudices soufferts; mais les ravages étaient-ils dus à des opérations magiques ou simplement à des moyens naturels? — La Cour hésitait à se prononcer.
Les preuves décisives ne devaient point se faire longtemps attendre, et celles qui signalèrent le procès du berger Hocque parurent si concluantes, que le retentissement de cette série d’affaires fatigua tous les échos de l’Europe.
Les faits sont curieux. J’en veux fournir un résumé sommaire.
Le procès instruit contre Hocque avait eu pour mo¬ tif déterminant l’étrange contagion qui décimait alors les bestiaux. La voix publique dénonçait en lui l’au¬ teur de cette calamité.
Condamné seulement aux galères par la Haute-Justice de Pacy, le 2 septembre 1687, Hocque frappa d’appel la sentence du bailli. Mais, dans l’hypothèse
12
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litigieuse de sorcellerie, la Cour de Paris ne révisait guère que les sentences de mort. Ce n’était pas le cas de la sienne, qui fut confirmée par arrêt du Parle¬ ment, en date du 4 octobre suivant. L’indulgence du premier juge, conforme cette fois à la jurisprudence de la chambre d’appel, trahissait les doutes de ce magistrat touchant la cause efficiente de l’épidémie, car il n’avait prononcé que la peine des empoison¬ neurs de troupeaux « par le moïen de gogues et aultres voyes naturelles ». Sur ces entrefaites, nonobs¬ tant l’arrestation du berger, la mortalité sévissait plus intense sur le bétail. D’où mille conjectures et le soup¬ çon qu’on s’était trompé.
Afin de s’en éclaircir — Hocque étant encore en prison à Paris — l’on s’avisa de lui donner pour com¬ pagnon de chaîne un certain Béatrix, lequel rentrait dans cette variété de mouchards qu’on a nommés de¬ puis des moutons.
Suivons la marche des événements. La ruse réussit à souhait : Béatrix fait boire le berger qui, sans défiance, lâche le mot de l’énigme. Il avoue avoir enterré, dans une écurie qu’il désigne, « vne charge d’empoisonnement magique, appelée les neuf coniuremens ». L’épidémie ne cessera, s’empresse-t-il d’ajou¬ ter, qu’une fois le charme détruit.
Que fait Béatrix ? Il va tout raconter au Comman¬ dant de la Tournelle, homme de prudence et de conseil, qui lui prescrit de faire boire encore le sorcier, afin d’obtenir de lui la rupture du sortilège. Hocque, dans les fumées du vin, consent à tout, sans songer que
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l’effet immédiat qui doit suivre la levée du charme, sera sa mort à lui, qui en est l’auteur. Car c’est une loi redoutable en Goëtie — loi dite du choc en retour — que tout courant d’empoisonnement magique, détourné du but où il devait frapper, revient aboutir à son point d’émission avec une violence double ; dès lors, l’envoûteur est perdu sans ressource, s’il n’a l’adresse de faire dévier l’influx mortel sur la tête d’une tierce per¬ sonne — victime substituée et qui meurt à sa place.
Passablement ivre, le berger écrit donc à son fils Nicolas Hocque, de faire lever la charge par un sor¬ cier bourguignon nommé Bras-de-fer ; il s’en remet à ce collègue, se bornant à prescrire que son propre nom ne soit pas prononcé. Mais quand, à peine dégrisé, Hocque apprend que sa lettre est partie, la lucidité lui revient ; il entre dans une indescriptible fureur contre Béatrix : « Tu vas être cause de ma mort, s.’écrie-t-il, tu mourras ! car tu m’as pris en traître. » Et avec l’aide des forçats, toujours empres¬ sés à punir un mangeur ^ il se met en devoir d’é¬ trangler Béatrix. Nul doute que le mouchard n’y eût laissé sa vilaine âme, sans la soudaine intervention du Commandant de la Tournelle, qui se montre en¬ touré déjà de gens d’armes, réprime la sédition qui gronde, et met Béatrix en sûreté.
Cependant Bras-de-Fer, appelé à Pacy, parvient « par des figures et impietez exécrables » à décou¬ vrir l’endroit des écuries où gît la charge d’empoi-
^ Un mouchard.
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sonnement, qu’il déterre et s’empresse de brûler, en présence du fermier et des garçons de ferme. « Mais, à l’instant — dit la Relation authentique — il témoi¬ gna y auoir grand regret et que l’Esprit luy auoit reuelé que c’estoit Hocque qui auoit faict ladite charge et qu’il estoit mort a 6 lieuës dudit Pacy dans le tems qu’il l’auoit leuée, (sans sçauoir qu’il fût à Paris en prison). Ce qui se treuua estre véritable, tant par l'in¬ formation faicte par le commissaire le Marié au ch⬠teau de la Tournelle, qm par celle faicte par le iuge de Pacy sur les lieux, qu'aumesme iour et à la mesme heure que Bras-de-fer auoit commencé à leuer ladicte charge, Hocque qui estoit vn homme des plus forts et des plus robustes, estoit mort en vn instant, dans des conuulsions estranges et se tourmentant comme vn possédé, sans vouloir entendre parler de Dieu ny de confession : ce qui fit voir sensiblement qu’il auoit quelque chose de sur-naturel dans les maléfices de ces bergers... »
On a conservé au greffe de la Cour les pièces authenthiques « du procez qui a esté faict, tant audit Brasde-fer, qu’aux enfans dudit Hocque et aux nommez Pierre Petit et lean Berger, treuués complices... » La Relation poursuit en ces termes : « On treuua les bergers saisis de liures manuscripts, contenans plusieurs moïens de faire mourir les bestiaux, attenter à la vie des hommes et à l’honneur des femmes. Et ceux qui furent pris et interrogez recogneurent auoir faict des charges d'empoisonnement sur les bestiaux, appelées entre eux LE BEAY-CIEL-DIEV, auec
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des parties de la saincte Hostie qu'ils prenaient à la communion, des excremens d'animaux et un escript auec du sang des mesmes animauxmeslè d^eauhenicte et les paroles mentionnées auprocez. »
En 1691, on saisit encore deux sorciers de cette même bande, Pierre Biaule et Médard Lavaux, qui furent pendus et brûlés le 2 décembre 1691, en exécu¬ tion d’une sentence du Bailli de la Châtellenie de Pacy, datée du 26 octobre de la même année et confirmée cette fois par le Parlement quatre jours avant l’exécu¬ tion.
On sait à présent ce que nos pères appelaient un charme.
Plus d’un s’étonnera peut-être de voir ce hideux objet décoré d’un nom si charmant. L’étjmologie justifie tout ; charme, qui vient de carmen, exprime donc une préparation rendue efficace par la vertu de paroles magiques, le plus souvent rythmées à l’ori¬ gine — carmina — parfois chantées : d’où le mot Incantation, qui signifie l’acte même de cette consé¬ cration, ou mieux de cette exécration verbale, psal¬ modiée par VEnchanteur.
On sait que le charme est d’autant plus puissant, que les substances mêlées sont plus étranges, plus incompatibles, plus repoussantes et, sur toutes choses, de nature à confondre l’esprit par les contrastes de leur mélange. La Clef de la Magie voire fera com¬ prendre pourquoi. C’est pour un motif très analogue à celui-là, que Pic de la Mirandole enseigne cet axiome:
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« Les paroles les plus incompréhensibles, les formules d’évocation les plus absurdes en apparence, sont magi¬ quement les plus efficaces b » Aussi ne faut-il pas s’étonner de lire, dans les grimpires et même dans certains rituels de haute tbéurgie, des mots et des phrases entières qui sont rebelles à la sagacité des plus savants linguistes. Bien avant Pic de ia Mirandole, le théosophe lamblique, dans son livre De Mysteriis (cap. de Nommibm divinis), résolvait de même l’objection soulevée par Porphyre, touchant le sens impénétrable de tels noms barbares, usités dans les cérémonies religieuses; ces noms, dit-il, que leur anti¬ quité rend obscurs, méritent toute notre vénération : ineflables et révélés d’En-Haut, ils se rapprochent davantage de la langue des dieux. — Sans discuter ces opinions, je note la prédilection manifeste des adeptes de la Goëtie pour les paroles inintelligibles et les mélanges inouïs.
Que l’enchanteur élabore des charmes en vue de semer la mort ou de lâcher la bride aux passions dé¬ réglées, il prend toujours soin d’incorporer des choses saintes, bénites ou consacrées, avec les matières les plus répugnantes et souvent les plus obscènes. C’est un fait curieux à retenir; car, dyarchiste impur, sa dé¬ lirante ambition paraît constamment d’atteindre à la
^ On lit également dans les Oracles attribués à Zoroastre (cap. de Dæmonibus et sacrificcis) : « Nomina barbara nunquam mutaveris; sunt enim nomina apud singulos a Deo data, potentiam in Sacris ineffabilem habentia. » [Trinum Magicum. Francofurti, 1629, petit in-t2, p. 345.)
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profanation la plus sacrilège et pour ainsi dire la plus intime, en donnant aux substances essentiellement dis¬ parates qu’il pétrit ensemble, une monstrueuse appa¬ rence d’homogénéité.
Toujours cette fureur manichéenne d’opposer le le Ciel à l’Enfer, pour les mêler, les confondre, les pervertir et les outrager ainsi l’un par l’autre.
Prenons un exemple historique dans les aveux de Magdelaine Bavent, la plus célèbre d’entre les Reli¬ gieuses de Sainte-Élisabeth de Bouviers, dont nous mentionnons la possession au chapitre iv. Ces aveux ont été publiés sous forme de Mémoires ou d’Autobio¬ graphie, parles soins des R. P.^esmarets, prêtre de l’Oratoire et sous-pénitencier de Rouen, qui fut le con¬ fesseur de Magdelaine repentie. On lit en tête du cha¬ pitre VI : « Quinze iours à peine s’estoient écoulez, que Picard (le directeur du Couvent) prit quelque pré¬ texte d’aller au iardin, où i’estois avec quelques-vnes des Religieuses. Pour lors, i’auois l’incommodité de mes mois. Il nous suiuit, et comme nous fusmes arrestées en certain endroit, il prit vne Hostie dans vn liure .qu’il portoit, auec laquelle il recueillit quelques gru¬ meaux du sang tombé en terre. Après, il l’enueloppa dedans, et m’appelant à luy vers le cimetière, me prit le doigt pour luy aider à mettre le tout dans vn trou proche d’vn rozier. Les filles qu’on exorcise ont dict, <jue c’estoit vn charme, pour attirer les Religieuses à
la lubricité. le n’en sçaurois que dire. mais il est
certain que, pour mon particulier, i’estois fort encline à aller en ce même lieu où i’estois trauaillée de ten184
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tâtions sales et tombois en impureté. » [Histoire de
Magdelaine Bauent, ensemble l'arrest... etc., par
le R. P. Desmarets. Paris, Jacques le Gentil, 1652, in-4.)
Si révoltants que soient ces détails, nous avons du les citer, à l’appui de notre dire *.
Les charmes suggestifs d’amour impur prennent le nom caractéristique de Philtres (du grec fiX«v, Vimer), spécialement lorsqu’ils consistent en élixirs, en breuvages que le sorcier fait boire à sa victime, ou bien en poudres, en électuaires, qui doivent être mêlés aux aliments. •
Quant aux charmes meurtriers, c’est mal à propos que certains auteurs leur ont donné le nom de Nous les avons vu qualifier plus correctement, ce semble, de charges d’empoisonnement magique.
Le Sortilège désigne, en général, toute opération de magie ténébreuse. Le Maléfice., appellation déjà moins vague, bien que très élastique encore, désigne tout rite de sorcellerie accompli dans le but de nuire au prochain [male facere). Quant à l’opération perpé¬ trée à distance, et dont l’effet doit être de faire languir et dépérir le maléficié, ou de le frapper à mort, c’est
^ Du moins le passage choisi par nous peut-il se transcrire; il en est d’autres, dans le même ouvrage, que nous ne saurions nous résoudre à mettre sous les yeux du Public. C’est fâcheux pour notre thèse, mais nous professons le respect du Lecteur. Bornons-nous à lui signaler, comme très intéressants au point de vue qui nous oc¬ cupe, les douze derniers chapitres de ce livre, coté LK7,4183, à la Bibliothèque nationale.
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VEnvoûtement proprement dit. « L’Envoûtement(^dit Éliplia^, mot très énerj^âque dans sa simplicité gau¬ loise, est l’action de prendre pour ainsi dire et d’en¬ velopper quelqu’un dans un voeu, dans une volonté formulée ^ »
En tous les cas, l’objet charmé n’est autre que la matière sacramentelle du Maléfice et VEnchantement en est la forme.
Dans l’Envoûtement, la matière prend le nom de Volt (du latin vultus, effigie) et la forme s’appelle exécration magique.
Le Volt de l’Envoûtement classique est la figure, modelée en cire, du personnage dont on veut la perte. Plus la ressemblance est parfaite, plus le maléfice a chance de réussir. Si, dans la composition du Volt, le sorcier peut faire entrer, d’une part quelques gouttes de saint chrême ou des fragments d’hoslie consacrée ; d’autre part, des rognures d’ongle, une dent ou des cheveux de sa future victime, il pense que ce sont là autant d’atouts dans son jeu. S’il peut dérober à celleci quelques vieux effets, qu’elle ait beaucoup portés, il s’estime heureux d’y tailler l’étoffe dont il habillera la figurine, le plus possible à l’instar de son vivant modèle.
La tradition prescrit d’administrer à cette poupée
< Dogme de la Haute Magie, page 297.
2 D’où cette locution populaire de menace, qui est devenue une vague formule de haine ou simplement de rancune : Qu’il prenne garde, j'ai une dent contre lui.
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ridicule tous les sacrements qu’a pu recevoir le des¬ tinataire du sortilège : Baptême, Eucharistie, Confir¬ mation, Prêtrise et jusqu’à l’Extrême-Onction, si le cas y échoit. Puis l’exécration se pratique en lardant cet • objet d’art d’épingles empoisonnées, avec une grande explosion d’injures pour exciter à la haine, ou bien en l’écorchant à certaines heures fatidiques, au moyen d’éclats de vitre ou d’épines venimeuses, toutes dégoû¬ tantes de sang corrompu.
Un crapaud, auquel on donne le nom de celui qu’on désire envoûter, remplace aussi parfois le Volt en cire; mais les cérémonies imprécatoires demeurent iden¬ tiques. Une autre recette veut qu’on lie le crapaud vivant avec les cheveux qu’on s’est procurés d’avance : après avoir craché sur ce vilain paquet, on Tenterre sous le seuil de son ennemi, ou en tout autre endroit qu’il fréquente tous les jours, par nécessité ‘ : l’esprit
^ Voici un exemple de sortilège assez analogue.
Une nuit d’été de l’an 1619, le fossoyeur du cimetière Saint-Sulpice, éveillé par les aboi^ de son chien de garde^ vit trois femmes occupées à un maléfice. Elles contournaient les murs de l’église en traçant des cercles à terre, avec leur bâton. Bientôt elles allèrent creuser un trou près de la tombe d’un charpentier, pour y déposer leur charme. Toutes choses qui se firent à quelques pas du fos¬ soyeur consterné.
Le brave homme, s’étant mis en tête qu’elles enterraient la vic¬ time de quelque infanticide, s’en fut consulter sa femme, pour s’éclaircir du parti à prendre en pareille occurrence. Lorsqu’il revint avec son frère^ dont il avait requis l’aide, les trois sorcières étaient en fuite. On n’en put saisir qu’une seule, femme de la lie du peuple, nommée Glaire Martin, et que le bailli de Saint-Germaindes-Prés fit fustiger publiquement.
Mais le fossoyeur et son frère ne purent découvrir d’enfant nou¬ veau-né : « Aïant fouy peu auant auec un ossement de coste de
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élémentaire du crapaud s’attache à lui désormais et le persécute jusqu’à la tombe, à moins qu il n ait l’adresse de le renvoyer à l’envoûteur.
Eliphas Lévi, qui rapporte ce rite étrange, observe que le maléficié déjoue la manœuvre, s’il prend soin de porter sur lui un crapaud vivant dans une boîte de corne. Le même auteur ajoute, au sujetde ce répugnant batracien : « Le crapaud n’est pas venimeux par luimême ; mais c’est une éponge à poisons : c’est le champignon du règne animal. Prenez donc un gros crapaud, dit Porta, et enfermez-le dans un bocal avec des vipères et des aspics. Donnez leur pour toute nourriture, pendant plusieurs jours, des champignons vénéneux, de la digitale et de la ciguë ; puis irritez-les en les battant en les brûlant et en les tourmentant de toutesles manières, jusqu’à ce qu’ils meurent décoléré et de faim. Vous les sauppudrerez alors d’écume de cristal pulvérisé et d’euphorbe, puis vous les mettrez dans une retorte bouchée et vous en absorberez lente¬ ment toute l’humidité par le feu ; vous laisserez en¬ suite refroidir et vous séparerez la cendre des cadavres de la partie incombustible qui sera restée au fond de la retorte ; vous aurez alors deux poisons, un liquide
trespassé, ils trouuerent vn cœur de mouton, plein de clous à latte, lardé en forme de demy-croix et force bouquets d’espingles y tenant : chose horrible, à laquelle ils ne voulurent point toucher de la main, mais le leuerent et posèrent sur vue pelle à feu... »
A présentation de ce charme, la sorcière n’essaya pas de nier ; ou ne la traita si doucement qu’en raison môme de la spontanéité de ses aveux.
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et un autre en poudre. Le liquide sera aussi efficace que la terrible Aqua Toffana ; celui en poudre fera dessécher ou vieillir en quelques jours, puis mourir au milieu d’horribles souffrances, ou dans une atonie universelle, celui qui en aura pris une pincée mêlée avec son breuvage. Il faut convenir que cette recette a une physionomie magique des plus laides et des plus noires et qu’elle rappelle, à lever le cœur, les abominables cuisines de Ganidie et de Médée »
Les rites d’envoûtement se multiplient sous un grand nombre de modes plus ou moins pittoresques. Eliphas Lévi cite encore celui qui consiste à enclouer en forme de croix tous les vestiges empreints sur le sol par celui qu’on tâche ainsi de tourmenter. L’on se sert de clous à forte tête « consacrés pour les œuvres de haine avec les fumigations puantes de Saturne et des invocations aux mauvais génies^. »
Nous nous en tiendrons là pour l’envoûtement, du moins sous les formes traditionnelles en Europe et d’après les indications principalement colligées dans les Grimoires que nous légua le moyen âge.
Mais comment passer sous silence l’Agent occulte et dévastateur des nègres Vaudoux, cet insaisissable nescio quid^ nommé par eux Mandigoës-Ohi; cette puissance inconnue, qui, sous figure d’épidémie pé¬ riodique, décime les populations de Saint-Domingue et d’autres îles des Antilles ?
^ Dogme de la Haute Magie, pages 328, 329. 2 Rituel, page 242.
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La secte du Vaudoux, s’il faut en croire M. l’abbé Bertrand, est une confrérie, ou plutôt un culte rapporté d’Afrique. Ce qui tendrait à confirmer cette assertion, c’est d’un côté, la similitude frappante des vocables Obiyah, avec VObéah typhonien mentionné dans le Papyrus Anastasi, VOb des Hébreux et leurs esprits Oboth mots d’origine égyptienne et peut être étbiopique, — et, d’autre part, la concordance invariable des significations magiques de ces termes, maintenue à plusieurs vingtaines de siècles, comme à plusieurs mille lieues de distance.
La cérémonie capitale des adeptes du Vaudoux offre un air étrange de parenté avec celle du Sabbat des Sorciers, telle que nous l’avons décrite au chapitre ii. « La scène, dit M. de Mirville, se passe au fond le plus impénétrable de la forêt, sur la plus ardue des montagnes, sur le bord des volcans ou dans les marais pestiférés. L’appel nominal des fidèles, la constatation de la présence de l'Obi, l’apport du sistre et de la chaudière, l’égorgement d’une chèvre qui doit s’offrir d’elle-même à son bourreau et mourir sans pousser un seul cri, la danse orgiastique, l’agenouillement devant des serpents, des hurlements épouvantables, des actes d’une infamie révoltante et trop souvent, dit-on, l’im¬ molation d’un enfant : voilà tout le programme de
* Ob, Oboth, c’est la véritable prononciation des vocables aiN et dont nous avons parlé déjà, et qui s’écrivent Aàb et
Aôbôth,
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la fête mystérieuse pendant laquelle on inscrit tous les noms désignés à la vengeance ^ »
Et les ennemis de la secte périssent tour à tour, frappés d’un mal mystérieux, d’une consomption sans cause appréciable !
Un Européen habitant la Jamaïque, M. Lond, raconte que, sur la la dénonciation d’une pauvre femme mou¬ rante par le fait du Vau doux, l’on fit une exacte per¬ quisition dans la cabane d’une négresse octogénaire, redoutable magicienne, notoirement désignée pour telle et convaincue d’avoir lâché l’Obi sur un nombre considérable d’indigènes... C’étaient chaque jour des victimes nouvelles. Quelques hardes et de menus ossements; puis un vase en terre plein de boulettes d’argile, pétrie, autant qu’on sut distinguer, avec des cheveux et des bouts de linge ; enfin le crâne d’un chat, les dents et les griffes du même animal, et des perles de verroterie diversement coloriées : voilà tout ce qu’on put saisir de suspect en cette cabane, qu’on prit soin de brûler avec tout ce qu’elle contenait... Aussitôt, comme par enchantement, l’épidémie cessa 2 . (Voir la Bibliothèque Britannique, t. IX, page 521.)
Le dieu Vaudoux, dont la puissance paraît sans
^ Des Esprits et de leurs manifestations diverses. Paris, 1864, 6 vol. grand in-8; tome V, pp. 317-318.
2 Ces faits se sont passés dans la dernière partie du xviii® siècle. — La secte du Vaudoux est loin d’être éteinte aujourd’hui. Certains auteurs prétendent même que, depuis la fameuse Révolution de Saint-Domingue, qui fut indubitablement son œuvre, cette sorte de Franc-Maçonnerie barbare a pris encore une notable extension.
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limites, n’est autre pour ses fidèles,un serpent sacré. Son culte, comme tous ceux flfue déshonore ce symbole de toute abomination mystique, son culte se relie aux arcanes de l’Incube, dont il est si souvent parlé dans notre ouvrage.
Puissamment groupés autour de leur grand prêtre, ministre omnipotent des vengeances occultes, les adeptes du Vaudoux constituent une redoutable société secrète, qui n’est pas sans analogie avec la secte indienne des Thuggs, déjà connue de nos lecteurs.
Le Serpent du Vaudoux est, en somme, cette même puissance tortueuse de destruction, que le goëtien de l’antique Egypte évoquait en ces termes, au secours de ses rancunes : « O toi qui hais, parce que tu as été chassé, je t’invoque, tout-puissant souve¬ rain des dieux, destructeur et dépopulateur, toi qui ébranles tout ce qui n’est pas vaincu ! Je t’évoque, ô Typhon-Setb !... Vois : j’accomplis les rites pres¬ crits par la Aiagie, c’est par ton vrai nom que je te somme. Viens donc à moi franchement, car tu ne peux me refuser... Et moi aussi, je hais telle maison qui est prospère, telle famille qui est heureuse : sus contre elle, et renverse-la, car elle m’a fait injure M ».
Quelle que soit la substance propre de cet Agent formidable, dont le serpent a toujours été l’un des emblèmes hiératiques, il est certain qu’elle se plie à
^ Voir les Papyrus Anaslasi et Sallier, commentés par l’égypto¬ logue Reuvens, dans ses Lettres à M. Letronne.
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raccomplissement de toutes les œuvres mystérieuses. Et les Modernes qui pensent diriger (sous le nom de fluide électrique), et soupçonnent vaguement (sous celui de magnétisme) deux modiflcations très indi¬ rectes de son énergie, se font une idée inexacte et lointaine à tous égards des pouvoirs que peut déve¬ lopper en soi l’homme qui a su pénétrer la nature essentielle de cet Agent.
Acquérir une pareille connaissance, voilà qui n’est donné qu’à une rare élite ; encore, ceux qui la com¬ posent sont-ils loin de posséder, par le fait même, les privilèges du f^ge parfait. Pour y parvenir, la science n’est qu’une insuffisante condition : on y doit joindre un empire absolu sur la chair, un entraînement consi¬ dérable, une audace sans défaillance et le plus inal¬ térable sang-froid. C’est dire combien le nombre est restreint des initiés devenus de véritables adeptes. Il s’en faut que l’auteur se flatte de compter parmi ces Saint-Michel de l’Occultisme, pour qui le dragon est un esclave toujours docile et désarmé. Mais de tels demi-dieux ont existé — témoins Moïse, Orphée, Apol¬ lonius et tant d’autres ; — peut-être même en existet-il encore aujourd’hui...
Un trait distinctif les caractérise, à quoi l’on peut infailliblement les reconnaître: ^Is ont, toujours et partout, fait usage du sceptre magique en vue d’un bien général, ou tout au moins collectif; nulle part et jamais, en vue d’un intérêt personnel ou d’une mes¬ quine ambition.
Fermons cette parenthèse. Aussi bien les œuvres
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dont traite notre livre n’ont rien à voir avec ces vivants miracles delà science et de la volonté. Nous n avons prononcé leurs grands noms que pour éveiller des échos providentiels jusque dans la crypte ténébreuse où Satan reçoit les hommages de son digne pontife ; le magicien noir.
Celui-ci paraît, au premier coup d’œil, revêtu des mêmes prérogatives que le Mage de lumière. On va parfois jusqu’à les confondre. C’est par une erreur d’optique, ou, comme auraient dit nos pères, c’est par l’effet d’un mirage infernal, que l’homme lige du serpent arrive à se donner ainsi des airs de princfe.
Le sorcier ne dispose de rien au monde : c est au contraire l’Esprit impersonnel du Mal qui dispose de sa pauvre personne et qui s’en joue. — Le sorcier n’accomplit point ses prestiges au moyen de l’Enfer; c’est l’Enfer qui les accomplit par le moyen du sor¬ cier, qu’il entraîne en son tourbillon de demence fan¬ tastique, de perversion fatale et de desordre universel!
Pas de valet moins libre que le magicien noir : pan¬ tin calamiteux de l’invisible, marionnette inconsciente du Mal, il abdique toute personnalité vraie ^ ; il noie son libre arbitre dans l’océan funeste dont il va deve¬ nir une vague. Mais en revanche, il sera cette vague, et la grande Puissance occulte va désormais agir en lui, puis — par son intermédiaire — hors de lui.
EUe se manifestera, cette Puissance, sous tous les
’ Le Mage, au contraire, abdique toute personnalité Jausse. Ceci deviendra clair au Livre IL
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aspGcts du mal et du désordre. C’est par elle que nous avons déjà vu le dernier des esclaves, revêtu d’une apparente maîtrise, influencer à distance les êtres vivants, les frapper de mort, de consomption ou de folie.
Mais la région accessible a ses maléfices ne se borne point là, comme la suite va le montrer.
Il y a d’abord les charmes qui s’attaquent au sens, génésique, soit pour l’exalter, soit pour l’abolir.
Nul n ignore quel despotique empire a toujours exercé sur la plupart des hommes ce tyran malencon¬ treux de 1 organisme, qu on a nommé le sixième sens^ On sait à quel point sont variables les caprices de son appétit, tantôt avide opiniàtrément des plus tristes mets, ou dédaigneux mal à propos, lorsque pour lui la table se trouve mise avec magniflcence.
Les sorciers ont exploité de tous temps une prédis¬ position aussi aléatoire : faire monter ou descendre à leur gre cette marée fallacieuse du désir, c’est encore un jeu de prédilection pour certains charmeurs de village, et je dois dire qu’ils y excellent : c’est mer¬ veille de les voir déprimer l’appétit vénérien jusqu’au calme plat, ou 1 exaspérer jusqu’au délire.
Je ne jurerais point que l’habile emploi des excitants et des anaphrodisiaques fût tout à fait étranger à leurs sortilèges ; plusieurs ont certainement recours à ces moyens artificiels, qui, ressortissant plutôt de l’étude physiologique des médicaments, semblent n’avoir rien a faire avec la sorcellerie. Mais, il faut en convenir.
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ces drôles demandent le plus souvent à des pra¬ tiques de Magie noire un résultat qui n’est ni moins immédiat ni moins efficace.
Mon lecteur connaît déjà la composition générale des philtres. J’indique, à titre de curiosité, quelques recettes moins atroces, sinon moins ridicules, pour enflammer l’amour d’une femme : les grimoires pres¬ crivent de lui faire sentir une pommade à base de Chypre et d’ambre gris, triturés avec la moelle extraite du pied gauche d’un loup, — ou bien encore de lui bailler la moitié gauche d’un squelette de grenouille, qu’on s’est procuré en exposant l’animal tout vif dans une four¬ milière (la moitié droite inciterait à la haine, comme la gauche excite à l’amour). Selon d’autres classiques de la sorcellerie, on doit faire prendre à la malheu¬ reuse une demi-dragme de la préparation suivante : testicules de lièvre et foie de colombe mis en poudre dans un mortier, avec les écailles friables du sang qu’on aura pris soin de se tirer en avril, un vendredi, et qu’on aura fait sécher au four, dans un petit pot vernissé. Le tout avec un assaisonnement de céré¬ monies sacrilèges et de paroles magiques, dépourvues de tout sens raisonnable h
On pense bien que toutes ces recettes de haut goût
' Je cite textuellement la recette incroyable que propose le Grand Albert, pour antidote de ces divers philtres : « Si une femme a donné quelque chose à un homme pour s’en faire aimer, et qu’il s’en veuille défaire, il prendra sa chemise (celle de la femme) et pissera par la têtière et par la manche droite ; aussitôt il sera délivré de tous maléfices. » (Livre 11, page 147.)
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sont par elles-mêmes vaines et sans vertu ; tout dépend, nous dit Paracelse, du Magnes intérieur et occulte, c’est-à-dire de la puissance plus ou moins directe du charmeur sur l’astral.
I Les plus grotesques formules sont les plus effi¬ caces, les mixtures les plus saugrenues sont les meil¬ leures entre les mains d’un sorcier véritable: puisque les contrastes , même de ces mélanges incohérents constituent un élément adéquat à son vouloir désor¬ donné, une base apte à lui servir de point d’appui L
Mais gardons-nous d’anticiper sur les théories du livre II. Notre cadre nous restreint à l’esquisse des principaux sortilèges.
Si le charme d’amour s’appelle 'philtre, le charme d’impuissance à l’amour prend le nom pittoresque et naïf de noeud de Vaiguillette.
C’est ici l’un des plus habituels griefs du populaire contre les sorciers. Ce qu’on a fait périr de malheu¬ reux sous ce prétexte, est presque incalculable ; il
faut dire qu’on procédait un peu à la légère.Quel
déplaisir plus fréquent, en effet, aux premières nuictées d’amour, que ce marasme paradoxal de la chair.
^ « ...Tout ce que pense l’esprit d’un homme qui aime ardem¬ ment a de l’efficace pour l’amour, et tout ce que pense l'esprit d’un homme qui hait beaucoup, a de l’efficace pour nuire et pour dé¬ truire. Il en est de même dans toutes les choses auxquelles l’esprit s'attache fortement, parce que tout ce qu’il pense et tout ce qu’il fait provenant des caractères, des figures, des mots, des discours, des gestes et autres choses semblables, aide Vappétit de Vàme et
acquiert des vertus admirables. (Corneille Agrippa, Philos.
oecultej tome l, p. 191-192).
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alors que le cœur est cependant très intéressé ? En ces cas, à défaut d’autre enchanteur mal intentionné, Dame Emotion paraît une magicienne très suffisante pour nouer l’aiguillette. C’est ce dont nos pères ne voulaient pas convenir. Pour peu qu’une déception de ce genre se prolongeât, ils criaient au maléfice ! Ils passaient alors en revue toutes les personnes de connaissance, ou suspectes de commerce avec le Démon, ou simplement jugées capables de nourrir
quelque vieille rancune contre l’un des conjoints.
Et malheur au pauvre hère sur qui pesaient les soup¬ çons ! Il n’est au monde animal moins endurant qu’un amoureux dérangé dans son bonheur ; c’était assez d’une confidence marmottée à l’oreille du magistrat? pour qu’aussitôt celui-ci, dans le but de découvrir le vrai coupable, ordonnât d’appliquer tous les sus¬ pects aux questions ordinaire et extraordinaire.
Quoi qu’il en soit, la ligature de l’aiguillette a tou¬ jours été par tous pays l’un des charmes les plus populaires et, malgré son innocuité relative, l’une des vengeances universellement redoutées, impitoya¬ blement punies : « La practique en est aujourd’huy plus commune que iamais, veu que les enfants mesme se meslent de noüer l’esguillette, chose qui
mérité vn chastiment exemplaire., «écrit Boguet,
sous le règne de Henri IV L
Pierre de Lancre, un contemporain de Boguet,
' Discours execrable des Sorciers. Lyon, Rigaud, 1610, in-8, page 212.
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nous apprend que la terreur de ce maléfice est si répandue, au commencement du xvii® siècle, que la plupart des mariages se célèbrent en grand secret et comme à la dérobée.
Voilà qui réclame un mot d’explication. Il faut savoir que le rite le plus usuel, pour cette ligature, s’accomplissait communément à l’Église, pendant la cérémonie nuptiale. Ce rite est fort simple : après s’être muni d’un lacet, on assiste à la célébration du mariage. Lorsque les anneaux s’échangent, on fait au lacet un premier nœud ; on en fait un second, au moment où le prêtre prononce les paroles essentielles au sacrement; enfin, quand les époux sont sous le drap, on en fait un troisième : et l’aiguillette est nouée [Bodin).
Un autre procédé consiste à entrelacer les doigts de ses mains, tordues la paume en dehors ; on com¬ mence par le petit doigt de la main gauche et l’on continue lentement, jusqu’à ce que les deux pouces se rejoignent : alors le charme est parfait. Ce rite doit s’accomplir dans l’Église, au moment où le mari pré¬ sente à sa femme l’anneau.
Nous ne nous flattons pas de détailler tous les modes de ligature vénérienne, qui dépassent la cinquan¬ taine, si l’on en croit Bodin L D’ailleurs, l’abbé J. B.
< Le Grand Albert donne une recette plus impertinente et plus bouffonne : « Qu’on prenne la verge d’un loup nouvellement tué ; qu’on aille à la porte de celui qu’on veut lier et qu’on l’appelle par son propre nom. Aussitôt qu’il aura répondu, on liera la verge avec un lacet de fil blanc, et le pauvre homme sera impuissant aussitôt. »
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Thiers, dans son grand ouvrage sur les Superstitions qui regardent les sacrements \ traite la question avec tous les détails qu’elle comporte, et nous ren¬ voyons le lecteur aux pages 503-527 de son tome IV,
Les grimoires mentionnent un grand nombre d’autres ligatures, que nous nous dispenserons d’énu¬ mérer par le menu. Les curieux en trouveront le détail au chapitre xl du livre premier d’Agrippa '^.
Il nous est difficile, toutefois, de passer sous silence ce fameux charme d’engourdissement, dont on affirme que certains voleurs ont fait usage pour dévaliser une maison, sans courir la chance d’être inquiétés. Ce sor¬ tilège est célèbre dans les campagnes, sous le nom assez étrange, en vérité, de Afam de gloire. « J’avoue, dit l’apocryphe du Petit Albert, que je n’ai jamais •éprouvé le secret de la main de gloire ; mais j’ai assisté trois fois au jugement définitif de certains scélérats
qui confessèrent à la torture s’en être servis. dans
les vols qu’ils avoient faits;..,, que l’usage de la Main de gloire étoit de stupéfier et de rendre immobile ceux à qui on la présentoit, en sorte qu’ils ne pouvoient non plus branler que s’ils étaient morts ^ » C’est la main d’un pendu qu’on dessèche au grand soleil,
Il faut convenir qu’on inventerait difficilement une recette plus saugrenue que celle-là. —Les recettes ponv dénouer l’aiguillette soQt du môme goût.
’ Traité de Superstitions, Paris, 1741, 4 vol. iQ-12.
^ La Philosophie oeeulte, tome 1, page 101.
3 Page 117, dans la mauvaise édition moderne de Paris, Renault, 1839, in-i2.
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après l’avoir fait macérer quinze jours dans un mé¬ lange de zimat {sic), de salpêtre, de sel et de poivre long. On en parfait la dessication dans un four chauffé avec de la verveine et de la fougère ; d’autre part, on compose une chandelle avec de la graisse du même pendu, de la cire vierge et du « sisame de Laponie ». Quand les voleurs veulent piller à loisir quelque mai¬
son, ils allument cette chan¬ delle, et, se servant de la main du pendu comme d’un chandelier, ils entrent hardi¬ ment où ils ont affaire ; bien convaincus qu’y eût-il là vingt personnes armées jus¬ qu’aux dents, toutes seront frappées sur le champ de stu¬ peur et d’engourdissement, en sorte qu’ils pourront se livrer sans crainte au pil¬ lage, car pas un des témoins de leur crime ne bronchera,
LA MAIN DE GLOIRB tant que la chandelle ma¬ gique ne sera point éteinte.
C’est là, du moins, ce que soutiennent les compi¬ lateurs de grimoires, qui chantent les louanges de ce prestigieux secret.
Le Glaneur indou-chinois, qui se publiait à Malacca dans la première moitié du xix* siècle, signale un exemple de charme, qui n’est pas sans analogie avec la Main de gloire. Malheureusement, nous n’a201
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vons aucun détail sur les cérémonies en usage pour l’accomplir le résultat nous est seul connu ; « La cu¬ riosité publique, dit le Glaneur, 2 i éié vivement excitée depuis quelques jours parla découverte d’une bande de voleurs d’enfants des deux sexes. Cette découverte a été faite par le zèle d’un tisserand en soie, qui, en se pro¬ menant dans les rues deKanton, reconnut l’enfant de son maître, perdu depuis quelques jours. L'enfant tourna sur lui un regard stupide et refusa de le reconnaître. Le tisserand l’emmena de force chez son père.
« Il restait toujours sous de charme de la stu¬ pidité; mais on n'eut pas plutôt appelé les pretres de Bouddha et pratiqué les cérémonies efficaces, célébrées en pareille occasion, que le charm,e disparut et que l’enfant, en versant des larmes abondantes, reconnut son maître et son père. L’affaire et le miracle furent immédiatement communiqués au gouvernement, qui fit cerner le rendez-vous des voleurs d’enfants. On trouva six hommes et trois femmes qui faisaient ce métier depuis plus de vingt ans. Ils avaient enleve, pendant cette époque, plusieurs milliers d’enfants ; il n’en restait plus que dix dans la maison, tous sous l’influence du charme stupéfiant, qui, comme celui jeté sur l’enfant du tisserand, disparut par les prières et les cérémonies des prêtres de Bouddha^. »
Cette compétence aux exorcismes est commune aux ministres de tous les sacerdoces réguliers ; il n’est pas indifférent d’y prendre garde.
* Le Glaneur indou-chinois du 8 juillet 1820.
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Représentants ici-bas de l’Humanité céleste et man¬ dataires de groupes importants des candidats terrestres à cette humanité, les prêtres de tout culte ont pouvoir de conjurer les forces collectives du Mal, au nom de cette Puissance collective du Bien qui s’appelle la com¬ munion des Elus. Dans l’espèce, la réussite immédiate de l’Exorcisme — car c’en est un — prouve d’abon¬ dant que l’état de stupeur où ces enfants se trouvaient plongés n’était point l’effet de quelque narcotique ou de tout autre moyen artificiel : mais bien le résultat d’une action occulte, qu’on veuille l’appeler d’ailleurs charme stupéfiant comme M. deMirville qui rapporte l’anecdote ’, ou qu’on préfère lui donner le nom moins archaïque, et plus à la mode aujourd’hui, de phéno¬ mène suggestif.
Avant d’entamer la description d’un autre ordre de sortilèges, nous signalerons encore le charme dit de taciturnitè, si fameux dans les fastes Judiciaires de la Sorcellerie. Charme anesthésique serait une locution plus exacte 2 .
C’était, en substance, un diagramme le plus souvent tracé sur une bande minuscule de papier d’une extrême minceur. Les magiciens poursuivis en justice, ayant réduit ce diagramme au plus imperceptible volume, s’ingéniaient à le dissimuler sous l’ongle de leur orteil ou dans une mèche de leurs cheveux. Tant que ce
< Des Esprits et de leurs manifestations diverses, tome I, page 262.
2 La taciturnitè du sorcier n’est, en effet, qu’une conséquence de son état anesthésique.
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palladium ne leur était point soustrait, ils affrontaient les plus abominables tortures sans ressentir la moindre malaise, et sans risquer par conséquent de se perdre, en laissant échapper, à l’improviste, l’aveu décisif de leurs méfaits.
Aussi le premier soin du tortionnaire était-il de couper les ongles au patient, de lui raser les cheveux (et le cas échéant, la barbe), enfin de l’épiler sur toutes les surfaces de son corps. Heureux pouvait se dire le prévenu, qu’on daignât s’en tenir à ces humiliants pré¬ liminaires, sans procéder à des sondages plus outra¬ geants encore.
Les exemples ne se comptent pas, en face du bour¬ reau, d’attitudes impassibles dues au sort de taciturnitè. C’est un diplôme de stoïcisme, un brevet de sou¬ veraine indifférence aux plus cruels traitements. Son efficace vertu ne saurait être mise en doute ; aussi bien est-il d’un usage presque universel, si l’on en croit les auteurs.
On entend bien, au plus fort de la question, les sorciers pousser des gémissements ou même des cris, mais c’est un fait avéré qu’o» ne leur voit pas verser une larme, quelques efforts qu ils fassent dans ce but. 11 y a plus ; le magistrat est si pleinement édifié sur le ■compte d’une telle impuissance à manifester un phé¬ nomène qui est la conséquence normale, immédiate et première de l'a douleur physique, qu’il en tire un grave indice à la charge de l’accusé. C’est le cas, pense-t-il, d’ordonner de nouvelles perquisitions. Sitôt le dia¬ gramme découvert et brûlé, les grognements à sec et
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sans confossion sg métamorphosent en hurlements entrecoupés d'aveux — et les larmes de couler avec abondance.
Toutes les relations authentiques sont d’accord sur ce point. Quant aux conclusions à tirer de là, nous avons foi dans la sagacité du lecteur, qui n’ignore ni les miracles de l’autosuggestion \ ni les cas si fréquents d’anesthésie hystérique.
A la ruine de l’homme et du bétail ne se limite point la pernicieuse influence du Sorcier. Nuisance est son lot, dit le proverbe : justifier ce dicton de toutes les manières, voilà son ambition. Les sorts jetés sur les moissons ne passaient pas jadis pour les moindres témoignages de son universelle malveillance On attri¬ buait à son seul regard le sinistre privilège de stériliser la terre et de nuire à tout être animé du souffle de la vie ; d’où la locution populaire : lia le mauvais æiL
Au demeurant, cette canaille, experte aux pires négoces, tenait boutique de poudres de succession, de charges de contagion, d’élixirs de réparation. Son but? — Abolir toutes fécondités heureuses; faire avorter les récoltes et les femmes; semer la mort au logis comme à l’étable. L’ouvrier de ces précieuses besognes montrait deux visages comme Janus; empoi¬ sonneur ou sorcier — au choix — : compétence double !
^ Empressons-nous d’ajouter qu’il y avait là quelque chose de plus.
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La moisissure, récoltée la nuit sur les crânes de pendus, macérait dans ses boîtes ou distillait dans ses retortes avec l’écume des crapauds et la bave des vipères. Le règne végétal fournissait ses poisons, le règne animal ses venins, pêle-mêle ; et hâve, dégue¬ nillé, sordide, on pouvait voir l’irréconciliable ennemi des hommes et des choses consommer, avec des paroles homicides ou sacrilèges, la subversive union de ces ingrédients hétérogènes, étonnés de se sentir pétris ensemble, aux hasards de sa folie.
Nous avons marqué plus haut l’origine ridicule des élixirs que le Diable lui-même, s’il faut en croire la Légende, distribuait aux fidèles de la messe noire. « Vne sorcière raconta en l’an 1583, qu’elle iettoit certaine poudre en l’air, que son Maistre luy auoit baillée, de laquelle naissoient de ces bestioles qui rongeoiét en peu de temps les fruicts de la terre » 11 va sans dire qu’on la brûla.
Il serait facile de multiplier les exemples équivalents ; mais je préfère conter une anecdote un peu différente, rapportée par plusieurs démonographes
Un paysan du diocèse de Trêves surveillant sa fille {âgée de huit ans à peine), qui plante des choux dans le potager, voit qu’elle s’en tire fort bien et la féli¬ cite de son adresse. — Je suis adroite à bien d’autres besognes, va, répond l’enfant avec mystère. Tu vois, le temps est serein, le ciel sans un nuage : eh bien ! dis moi
< Boguet, Discours des Sorciers, page 243. 2 Entre autres, Delrio.
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l’endroit du jardin où tu veux que je fasse pleuvoir... — Le père ébahi désigne une petitepelouse située dans l’enclos ; puis il observe la fillette qui s’est retirée à l’écart. Avec une croissante stupeur, il la voit creuser un trou dans le sol, à l’aide d’une gaulette de coudrier ; cela fait, remplir la fosse d’un liquide singulier et dont je laisse à deviner la provenance : le fait est qu’elle ne va pas le chercher bien loin, n’ayant qu’à s’accroupir
pour cet exercice. Enfin il la voit battre de sa
baguette la surface de cette mare artificielle, en mar¬ mottant des paroles qui n’arrivent pas jusqu’à lui. Tout à coup, un frisson s’empare du spectateur dont ces étranges préparatifs n’avaient pas ébranlé le scepti¬ cisme : il a cru voir un faible nuage se condenser audessus du carré de gazon; plus de doute possible ; car le soleil, toujours aussi brillant dans un azur aussi limpide, darde ses rayons sur ce brouillard léger, y détermine un arc-en-ciel parfait; — et maintenant le météore se résout en gouttelettes fines et abondantes... La pluie s’est circonscrite à merveille dans les limites convenues, pas une goutte ne tombe au dehors. Le brave homme, consterné d’avoir dans sa famille une sorcière aussi précoce, veut savoir quel a été son maître dans un art évidemment suspect. L’enfant, pressée de questions, finit par avouer que sa mère l’a conduite au Sabbat ; pour ce qui touche à son savoir faire, elle en tient le secret de son bon ami, le Sei¬ gneur au pied fourchu. On pense bien que ces révé¬ lations ne sont pas pour pallier l’épouvante du père, à laquelle déjà se mêlent de cuisants scrupules de consŒUVRES DE SORCELLERIE
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cience... Bref, longtemps perplexe, il se résigne à prendre parti et, comme il est bon chrétien, il livre sa propre femme au magistrat, en se lavant les mains, comme Pilate. « Et fust bruslée toute viue, » conclut la chronique. Rien de plus simple et de plus naturel.
La grêle, les tempêtes, la sécheresse ou l’orage, suivant les cas, s’obtenaient par des recettes assez analogues à celle-là. C’est du moins ce qui résulte de la concordance des aveux et libres témoignages pro¬ férés en justice par les inculpés de sorcellerie.
Sans entrer dans la discussion des faits, nous ne saurions omettre de noter au passage l’air, de parenté qui relie ces sortilèges aux phénomènes obtenus tous les jours par les Fakirs indous, de l’aveu même des plus sceptiques témoins L
Ces charmeurs semblent agir avec une toute-puis¬ sance relative sur un fluide igné (akasa) plus subtil que la foudre, si célèbre elle-même dans les fastes du surnaturel.
S’il en faut croire les démonologues, le Feu du Ciel est un véhicule cher aux esprits malins, les¬ quels ont accoutumé de mettre la nature entière à contribution pour notre ruine. Sur ce chapitre, les libelles de sorcellerie ne tarissent point de concluantes anecdotes, — et ces légendes d’un autre âge n’ont rien, semble-t-il, qui nous doive surprendre.
Nul, en effet, n’ignore quel zèle mettaient nos aïeux
^ Voir le Spiritisme dans l’Inde, par Jacolliot, pages 228-361.
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à doter d’un moi conscient toutes les forces imperson¬ nelles ou simplement instinctives de la nature naturée : c’était, chez ces chrétiens naïfs, l’ultime protestation de l’idolâtrie abjurée sous sa forme païenne, mais ingénieuse aux travestissements les plus orthodoxes et toujours vivace, en dépit des apparences.
Les dienx, précipités de l’Olympe, s’étaient réfugiés en Enfer; simples démons désormais, ils avaient acquis droit de cité dans la foi nouvelle, au prix d’un double sacrifice d’amour-propre : l’acceptation d’un rôle subalterne et l’opprobre d’une torture virtuelle, il est vrai, mais avivée par un flot corrosif d’ana¬ thèmes et d’exorcismes sans répit.
A coup sûr, entre tous les agents naturels, la foudre est superlativement mystérieuse et fatidique d’aspect. Que, dès lors, tout éclair plus livide et plus aveuglant qn’un autre ait été, pour les imaginations du moyen âge, prétexte à une éclosion soudaine de diablotins : — encore nn coup, il n’est rien là qui nous étonne.
Mais que penserons-nous des graves et troublants aveux qu’un savant contemporain fort honorablement connu, et qui certes, n’est jobard que de nom ', con¬ fiait naguère à \Ami des Sciences, revue de M. Victor Meunier? Voici les paroles textuelles de ce physicien ; « Je tiens une découverte qui m’effraie !... Il y a deux électricités : l’une, brute et aveugle, est produite par le contact des métaux et des acides ; Vautre est intel-
^ Jobard, savant français, mort à Bruxelles, en 1861.
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ligente et clairvoyante. L’électricité s’est bifurquée sous les mains de Galvani, Nobili et Mateucci : le courant brut a suivi Jacobi, Bonelli et Moncel, pen¬ dant que le courant intellectuel suivait Boisrobert, Thilorier et le Chevalier Duplanty.... Le Tonnerre en houle., ou Vèlectricité globuleuse contient une pensée qui désobéit à Newton et à Mariette, pour n'en faire qu'à sa guise.
a II y a dans les Annales de l'Académie des mil¬ liers de preuves de l’intelligence de la Foudre.... Mais je m’aperçois que je me laisse emporter. Peu
.S^Gn GSt fâ-llu (][U6 Jg IIG vous LACHE LA CLEF (^ui Vâ.
nous découvrir le Principe universel gouvernant les deux mondes : le matériel et l’intellectuel L »
Quoi de plus étrange, dans une bouche grave, que confidence pareille, si ce n’est toutefois le parti pris de réticences qu’y laisse percer un homme de ce poids, savant réputé par toute l’Europe pour la fermeté de son esprit, l’étendue de ses connaissances et plus d’une découverte sur le terrain des sciences natu¬ relles ?
Mais trêve de commentaires : ce n’est point ici le lieu de discuter les opinions du physicien Jobard. Dans cette première septaine, nous nous bornons à oollationner les faits.
Nous en citerons deux assez typiques, sur les hauts exploits de la Foudre-Esprit. Le premier n’a d’autre authenticité que le témoignage de gens simples et des
> L'Ami des Sciences, n« du 2 mars 1886, page 67.
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plus enclins à rhallucination rétrospective. Racontée par un auteur du xvii® siècle, que cite l’abbé LengletDufresnoy. L’anecdote est sensiblement poussée au surnaturel * ; néanmoins, elle est assez curieuse pour trouver place dans un chapitre qui traite de diables et de sorcellerie.
LE GRAND FEV, TONNERRE ET FOVDRE DU CIEL admnus sur l'Eglise Cathédrale de Quimpercorentin, auec la vision d'un horrible et très espouuentable Démon dans le feu sur ladicte Eglise ^ : — « Samedi, premier iour de Feurier 1620, aduint vn grand malheur et desastre en la ville de Quimpercorentin, c’est qu’vne belle et haute Pyramide couuerte de plomb estant sur la nef de la grande Eglise et sur la croisée de ladicte nef fut toute bruslée par la foudre et feu du Ciel, depuis le haut iusques à ladicte nef, sans pouuoir y apporter aucun remede. Et pour sçauoir le commencement et la fin, c’est que ledict iour sur les sept heures et demie tendant à huict du matin, se fit vn coup de tonnerre et éclairs terrible entre autres : et à l’instant fut visiblement veu vn Démon horrible et espouuantable en faueur d’vne grande onde de gresle se saisir de ladicte pyramide
’ Le mot surnaturel est à nos yeux fort impropre, et nous au¬ rons soin de l’éviter dans les développements métaphysiques où il pourrait créer des confusions. Partout ailleurs, nous l’eniploierons dans le sens vulgaire et que Tusage a consacré.
2 Publié pour la première fois à Rennes, chez Jean Durand, 1620; puis réimprimé à Paris, chez Abraham Saügrin.
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par le haut et au dessoubs de la croix, estant ledict Démon de couleur verte, ayant vne longue queuë de pareille couleur. Aucun feu ni fumée n’apparût sur ladicte pyramide, qu’il ne fust près d’vne heure de l’apres-midy, que la fumée commença à sortir du haut d’icelle et dura fumant vn quart d’heure : et du mesme endroict commença le feu à paroître peu à peu en augmentant tousiours ainsi qu’il deualoit du haut en has : tellement qu’il se fit si grand et si espouuentable que l’oncraignoit que toute l’Eglise ne fust bruslée,et non seulement toute l’Eglise, mais aussi toute la ville. Tous les trésors de ladicte Eglise, furent tirez hors : les voisins d’icelle faisoient transporter leurs biens le plus loin qu’ils pouuaient de peur du feu. Il y auoit plus de quatre cents hommes pour esleindre ledict feu, et n’y pouuoient rien faire. Les Processions allèrent à l’entour de l’Eglise et autres Eglises, cha¬ cune en prières. Enfin, ce feu alloit tousiours en augmentant, ainsi qu’il trouuoit plus de bois. Fina¬ lement, pour toute resolution, on eut recours à faire mettre les Reliques sainctes sur la nef de ladite Eglise, prez et au deuant du feu. Messieurs du Cha¬ pitre (en l’ahsence de Monseigneur l’Esueque) com¬ mencèrent à coniurer ce meschant Démon, que chascun voyait appertement dans le feu, tantôt vert, jaune et bleu; iettant les Agnus Dei, dans iceluy et prez de cent cinquante banques d’eau, quarante ou cinquante charetées de fumier, et neantmoins le feu continoit. Et pour derniere resolution, l’on fit ietter vn pain de seigle de quatre sols, dans lequel on y mit vne Hostie
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consacrée, puis on prit de l’eau bénite auec du lait d’vne femme nourice de bonne vie, et tout cela fut ietté dedans le feu, tout aussitôt le Démon fut contrainct de quitter le feu : et auant que de sortir, il fit vn si grand remuë-menage, que l’on sembloit estre tous bruslez, et qu’il deuoit emporter l’Eglise et tout auec luy : et en sifflant, il sortit à six heures et demie du soir dudict iour, sans faire aucun mal (Dieu mercy) que la totale ruyne de ladicte pyramide, qui est de conséquence de douze mille ecus au moins.
« Ce meschant estant hors, on eût raison du feu. Et peu de temps apres, ledict pain de seigle se trouua encore en essence, sans estre aucunement endom¬ magé ; fors que la croûte estoit vn peu noire.
« Et sur les huict ou neuf heures et demie, apres que tout le feu fut esteint, la cloche sonna pour amas¬ ser le peuple, afin de rendre grâces à Dieu.
« Messieurs du Chapitre auec les choristes et mu¬ siciens chantèrent le Te Deum et vn Stabat mater, dans la Chapelle de la Trinité, à neuf heures du soir.
« Grâces à Dieu, il n’est mort personne, fors trois ou quatre blessés.
« Il n’est pas possible de voir chose plus horrible et espouuentable qu’estoit ledict feu. » — fin *.
Ce récit nous est doublement précieux, en ce qu’il
^ Voir Lenglet-Düfresnoy : Recueil de Dissertations anciennes et nouvelles sur les Apparitions, les Visions et les Songes. — Paris-Avignon, Jean-Noël Leloup, 1751, 4 vol. in-12, tome IT, pp. 110-114.
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consacre, à la faveur d’un exemple singulier, la croyance populaire aux démons de la foudre et sur¬ tout en ce qu’il décrit par le détail les exorcismes et autres cérémonies religieuses dont nos pères des siècles derniers avaient coutume en pareil cas. — Au demeurant, quoique les exeifiples d’hallucination collective et spontanée soient assez fréquents, et dû¬ ment constatés, nous inclinerions à croire que le témoin oculaire, narrateur de ce prodige, avait sciem¬ ment chaussé, le jour de l’incendie, des bésicles gros¬ sissantes, ou pour mieux dire, enchantées.
Mais voici un fait plus moderne affirmé par des témoins dignes de foi, et qui ne présente rien d’in¬ croyable , à quelque point de vue d’ailleurs qu’on l’examine. Nous condensons le récit un peu diffus de M. Gougenot des Mousseaux ’.
« MARIA OPTIMAM PARTEM ELEGIT, QVÆ NON AVPERETVR AB EA. »
C’est cette belle et consolante parole du Christ qu’un grand seigneur polonais avait fait graver en lettres d’or sur la tombe de sa fille adorée, morte à dix-huit ans d’une maladie de langueur. Une demijournée n’est pas révolue, qu’un orage gronde au ciel; la foudre éclate : un livide éclair, se bifurquant en dard de vipère, ravage en deux endroits l’inscription métallique.Quatre lettres fondues, volatilisées au
' Gougenot des Mousseaux, Mœurs et Pratiques des Démons, 2® édit, refondue. Paris, Plon, 186a, in-8, pages 15-16.
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choc du fluide, laissent le texte saint mutilé — et d'une formule d’amour céleste et d’espoir, font une sentence d’éternelle et suprême réprobation.
(( maria. .. IMAM PARTEM ELEOIT, . VÆ NON AVFERETVR AB EA. » Marie a choisi sa place au fond de Vabîme ; anathème sur elle ! Sa place ne lui sera pas ôtée h..
Voilà pour la foudre. Ajoutons qu’à tort ou à raison, nos ancêtres attribuaient les pestes, les contagions, les disettes, à l’influence des mauvais esprits ; comme aussi les cataclysmes imprévus, tels que cyclones, éruptions, tremblements de terre.
Les exorcismes de l’Église nous sont la meilleure preuve de cette attribution, croyance communément répandue et sanctionnée par le clergé, du moins en ce qui concerne les troubles des éléments : a Je vous adjure, grêles et vents, pour que vous vous résolviez en pluie, etc..., » lit-on au Rituel de Toul^ page 538. Les Rituels sont pleins de ces formules.
Or, ces démons, qui donc — au dire du peuple —
^ Cette anecdote fait penser au présage fulgurant, avant-coureur de la mort d’Auguste.
L’an 14 de Jésus-Christ, la fondre venant à frapper l’inscription de la statue érigée dans le Champ de Mars à la mémoire du Con¬ quérant des Gaules, en mutila la première lettre. De cæsar, le Feu du ciel fit ÆSAR, qui était, chez les Etrusques, le nom générique des Elres appartenant à la race d^s Dieux (ainSN des Hébreux).
Le mage ïhrasylle consulté, vit dans la lettre C abattue, le syrabole des cent jours qui séparaient encore Auguste de VApothéose. En conséquence, il lui prédit qu’à l’expiration de ce délai, il serait mis au rang des dieux. Et de fait, la mort, à cent jours de là, frappait César-Auguste !
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déchaînait en trombe leur malveillance à travers la pacifique nature ? — Les adeptes de la Magie noire !
C’est ainsi que le moyen âge, à la grande joie des exorcistes, rejetait tout phénomène anormal sur le compte de l’Enfer et de sa malice, et motivait d’ail¬ leurs la colère vengeresse des monstres d’enfer, en dénonçant la perfide instigation du Sorcier....
Nos pères voulaient trouver à tout une raison d’être miraculeuse; aujourd’hui nous nions a priori jusqu’à la possibilité d’un prodige. Ils allaient trop loin, peutêtre reculons-nous trop en deçà. Ils étaient crédules jusqu’à devenir souvent visionnaires; nous sommes méfiants jusqu’à fermer obstinément les yeux aux splen¬ deurs de l’évidence.
Le Magicien a toujours passé pour le confident des esprits et des fantômes d’outre-tombe ; si sa science est une royauté, l’art des évocations est, sans contredit, le plus beau fleuron de sa couronne.
C’est chose inutile de revenir ici sur l’évocation du Diable et le pacte qui en résulte; d’autant qu’au cha¬ pitre V nous devons encore en toucher un mot.
Au chapitre vi, à propos des spirites, nous traite¬ rons révocation des morts ou des êtres quelconques qui se donnent pour tels.
Nous ne voulons, en celui-ci, que demander au vieil Homère le témoignage poétique des rites tradition¬ nels de cette opération, — la plus téméraire, à coup sûr, qu’il soit permis à l’homme, ou plutôt qu’il lui soit défendu d’entreprendre. Ouvrons VOdyssèe aux pre216
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mières pages de sozi livre IX. Ulysse nous décrira scrupuleusement les détails de sa tentative ; fions-nous à la compétence d’un guide qui va nous conduire par la main à travers les dédales du sombre Hadès.
Il s’agit, pour le roi d’Ithaque, de consulter le spectre du divin Tirésias : les cérémonies magiques vont commencer.
Ayant creusé une fosse profonde, Ulysse y répand tour à tour, en l’honneur du peuple léger des mânes, le miel et le vin pur, l’eau claire et la fleur de farine. Puis il passe des prières aux invocations, et, brandis¬ sant le fer sacré, il égorge enfin les victimes sur la fosse, où le sang coule en ruisseaux noirs.
Soudain, du fond de l’Érèbe, s’élève le peuple ténu des ombres : cependant qu’assoifiées du sang répandu, elles se pressent en hurlant autour de la fosse, le Prince, debout, leur barre la route, le glaive à la main. Les ombres refoulées s’épeurent et se dissipent, vapeurs protéennes déroulées en volutes. Mais de nouveaux spectres leur succèdent, accourus des pro¬ fondeurs de l’Érèbe ; dans le nombre, Ulysse reconnaît plusieurs compagnons d’armes, et ces amis défunts le supplient de les laisser s’abreuver du liquide mysté¬ rieux qui doit prêter à leur substance inconsistante une éphémère objectivité!.
Inflexible, le nécromancien, suivant le rite occulte, tient ferme la pointe de son glaive à la surface du san¬ glant breuvage, que Tirésias évoqué doit le premier toucher de ses lèvres. Mais voilà que le Prince, jus¬ qu'alors impavide, sent fléchir son courage ; une
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ombre auguste et chérie est montée du goutFre.il
a reconnu sa mère!... N’importe, hélas ! les prescrip¬ tions sacrées ne souffrent aucun accommodement : l’on ne badine pas avec la loi du Destin. Et, tandis qu’un sanglot se brise en sa poitrine, il écarte le fantôme d’Anticlée.
Enfin paraît Tirésias, vieillard aux blancs cheveux, son sceptre d’or à la main : — Arrière, fils de Laërte, s’écrie-l-il, retire ton glaive de cette fosse, et laissemoi m’abreuver du sang noir. Quand j’aurai bu, je te révélerai l’avenir ! Le devin tend sa lèvre à la pourpre sanglante et dénoue la trame du Destin.
La mère d’Ulysse est toujours là, sombre et muette; elle ne reconnaît point son enfant. Le roi consterné demande à Tirésias le moyen de se révéler à elle. La réponse du devin vaut d’être prise en note ; « Celle des ombres à qui tu permettras de se pencher sur la fosse et de mouiller ses lèvres du sang des victimes, te reconnaîtra soudain : tu pourras apprendre d’elle ce que tu désires savoir. Mais tout fantôme que tu écar¬ teras du glaive fuira dans la nuit 'profonde . »
Ulysse relire son glaive de la fosse; enfin, sa mère peut approcher, et sitôt qu’elle a bu, elle l’aperçoit et s’écrie : « O mon fils, comment as-tu pu descendre
au séjour des ténèbres?. » Pendant qu’elle lui
parle, il s’élance par trois fois pour embrasser la chère morte, qui trois fois s’évanouit dans ses bras, comme une ombre sans consistance, ou comme un rêve qui se dissipe, quand on croit le saisir.
Tel est, abrégé, le récit d’Homère, consciencieux
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témoin des rites de son temps, et révélateur, sous cette apparence fabuleuse, de plus d’un mystère profond. Au surplus, ces cérémonies appartiennent à la Magie noire, par l’usage qu’on y fait du glaive et du sang, L’efFusion mystique du sang est abominable, ainsi qu’on l’expliquera par la suite {Clef de la Magie noire).
Nous n’avons rien à dire ici de l’Évocation par le pantacle stellaire et les parfums consacrés : ces arcanes sont ceux de la Haute et Divine Magie, et la science dont ils ressortissent demeurera pour le Sor¬ cier lettre morte à tout jamais.
Sa science à lui, magicien de ténèbres, est tout autre. A lui l’évocation des esprits de désordre et d’in¬ consciente perversité ; à lui les aberrations sexuelles et l’aveugle déploiement de cette force subversive de perdition, qui, compactant l’invisible, donne aux fan¬ tômes de son délire une objectivité néfaste; à lui le vampirisme et les métamorphoses dégradantes qui assimilent progressivement sa forme astrale aux types inférieurs de l’animalité ; à lui les voluptés sans nom du commerce incubique.
Voilà les œuvres propres au magicien noir et vé¬ ritablement dignes de lui. De ces deux dernières nous n’avons rien dit encore, et nous voulons toucher un mot,
L’Incube et le Succube sont les deux formes spec¬ trales d’un hermaphrodite convertible, si j’ose dire, à prédominance tour à tour phalloïde ou ctéimorphe, selon que l’être hrutal dont l’appétit l’évoque, est une sorcière ou un sorcier.
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Nommés éphialtes par les anciens Grecs, Incube et Succube se confondaient, dans l’imagination populaire, avec la personnification du cauchemar. En efifet, dans les rêves pénibles, l’organe génital est souvent inté¬ ressé. Le plaisir, qui prend alors tous les caractères de l’angoisse, a des paroxysmes qui tiennent plutôt de l’é¬ touffement que du spasme. Souvent il y a coïncidence des deux; c’est la fusion de tous les contraires ; souf¬ france et volupté, désir et dégoût. C’est 1 amour râle, le jeu d’Erôs devenu tragique, avec un monstre pour partenaire. Car l’ombre lascive, communément indé¬ cise, prend tout à coup d’horribles contours.
Quelquefois ce fallacieux objet s’ofïre sous un aspect moins farouche, voire avec un visage avenant. Ses ma¬ nières sont plus agréables ; les violences mên^ qu’il exerce sont plus douces ; bref, il se comporte poliment.
Au chapitre premier, nous avons transcrit en détail la confession d’une pauvre fille, victime d’un incube relativement présentable, brutal et parfois violent dans
l’intimité, mais point dépourvu de tenue.En somme,
plus d’une jouvencelle se contenterait d’un tel galant, l’estimant fort possible, en dépit de son extraction. — Le Loyer, conseiller du roy au siège présidial d’An¬ gers, nous propose un autre exemple, qui serait jugé moins tolérable, à moins de goûts spéciaux ; « Au païs de Marree, yeutvnefillequisetrouua grosse du fait du Diable. Ce ne fut pas sans donner àpenseràses parens, qui la pouuoit auoir engrossee, parce qu’elle abhorroit le nopces et n’auoit voulu estre mariee. Ils la pressent... Elle confesse que c’estoit le Diable quicouchoit toutes
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les nuicts aiiec elle, en forme d’vn beau ieune homme. Les parés ne se contentant de la response de la fille, pratiqué! sa charabriere, qui de nuict les fit entrer dans la chambre auecques torches. Ce fut alors qu’ils apperceurent au lict de la fille vn monstre fort hor¬ rible, n’ayant forme aucune d’homme. Le monstre ne fait contenance de vouloir quitter le lict, et fait-on venir le prestre pour l’exorciser. En fin, le monstre sort, mais c’est auesques vn tel tintamarre et fracassement, qu’il brusla les meubles qui estoient en la chambre et en sortant descouvrit le toict et couuerture de la mai¬ son. Trois iours apres, dit Hector Boëce, la Sorcière engendra vn monstre, le plus vilain qui fust oncques né en Ecosse, que les sages-femmes estouflerent L »
C’est là ce que Lancre appellerait « vne infauste déception » !
Après l’incube, le succube !... Oyez l’histoire attes¬ tée par le Docteur anglais Barnelt. 11 s’agit d’un jeune gars du Comté de Sommerset, robuste et bien portant, qu’une consomption rapide conduit en quelques mois au seuil de la tombe. Chaque nuit, visité par un spectre de luxure, il succombe à la tentation, en dépit des sages résolutions prises et renouvelées chaque jour. Enfin, terrifié par la perspective d’une mort imminente (carie mal va toujours empirant), le jeune homme s’arme de courage et se.couche, décidé à démasquer le fantôme. Vers minuit, il sent le jeune succube se glisser dans son lit. Avec la rapidité de l’éclair, il
’ Histoire des Spectres, Paris, 1003, in-4, page 313.
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empoigne de ses deux mains les cheveux de la nocturne visiteuse et demande à grands cris de la lumière. Tan¬ dis qu’on en apporte, elle parvient à se dégager dans un effort suprême, en laissant aux mains de son amant deux poignées de cheveux C'était une horrible
sorcière du voisinage, vieille comme Saraï, lorsqu elle fut enlevée par Abimelech ^ ! Et cependant affirme le jeune homme, Thaleine de cette créature, — véritable souffie d’enfant —la fermeté de ses chairs et tout son être enfin annonçait une jeune fille de vingt ans, saine
et vigoureuse.Par quel prestige cette vieille hideur
avait-elle pu se donner telle apparence? Mystère! Quoi qu’il en soit, voici le portrait qu’en trace Gôrres, de qui j’emprunte cette anecdote : « Depuis cinquante ans, cette vieille femme passait pour sorcière. Elle était maigre et sèche, courbée par l’âge et ne marchait qu’à l’aide de béquilles. Sa voix était creuse, solennelle, mys¬ térieuse, mais hypocrite en même temps. Ses yeux lan¬ çaient une lumière pénétrante, qui inspirait l’effroi^. »
1 Elle avait alors quatre-vingt-dix ans, d’après le récit même de la Vulgate [Genèse, chap. xvn, t 17). Ce qui suppose chez le roi de Guerar qui l’enlève [Genèse, chap. xx), soit un goût très vif pour les morceaux d’archéologie sexuelle, soit des habitudes galantes dont la violence même semble le dernier mot de la courtoisie; ou bien encore, ce qui prouve, à un autre point de vue, que peut-être ne s'agit-il ni de galanterie ni de femme mûre, mais d’idéographisme
* et d’allégorie.
Le petit rapprochement de dates, révélateur de cette anomalie, fait du XX® chapitre une page qui milite en faveur du sens spirituel, en dépit des modernes théologiens qui le dénient à la Genèse^ comme aux autres livres de nos deux Testaments,
2 Gôrres, La Mystique divine, naturelle et diabolique, tra¬ duction Sainte-Foi, Paris 1854, 5 vol. in 8; tome V, page 303.
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L’histoire contée par Barnelt peut servir de transi¬ tion entre les faits d’incubisme proprement dit et ceux de transformation par enchantement d’une part, d’erraticité vampirique de l’autre.
Qui n’a lu quelque effroyable récit de vampires décimant toute une contrée? Les faits sont si nom¬ breux, si concordants et si solennellement attestés, qu’à nier Inexistence réelle de cette manière de maladie posthume, il y aurait mauvaise foi !
Toutes les narrations se ressemblent : un homme à réputation trouble, un homme suspect de commerce avec l’Enfer, vient à mourir. Il a communément édicté quelque prescription bizarre, touchant le mode et le lieu de sa sépulture ; après une vie ambiguë, il paraît avoir eu souci de garder jusque dans la mort une atti¬ tude inquiétante... Quoi qu’il en soit, ses dernières intentions respectées des siens, il va dormir sous terre son meurtrier sommeil : de sorcier, il est devenu vampire '.
Bientôt, en effet, l’on voit dépérir de nombreuses personnes du pays, victimes d’un mal étrange et sur¬ naturel. Des témoins dignes de créance affirment avoir vu chaque nuit un spectre vagabond assaillir les passants, tantôt sous une forme humaine et tantôt sous l’aspect d’un chien monstrueux. Le même fantôme pénétrant aussi dans les maisons, s’attaque à ceux
< Le vampirisme serait un mal héréditaire. Plusieurs auteurs citent des familles où cette maladie se transmettait régulièrement de père en fils.
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qu’immobilise le sommeil ; il les étoulfe en leur com¬ primant la poitrine : plusieurs sont trouvés au matin morts dans leur lit.... Ceux qui survivent après avoir reçu sa néfaste visite, se traînent péniblement, maigris, blêmes, exténués. Toute vitalité semble leur avoir été ravie, dans l’embrassement du monstre, qui passe vulgairement, tant ils sont pâles, pour avoir aspiré le souffle et sucé le sang de ces malheureux. Si le baiser du vampire se renouvelle, ils meurent au deuxième ou troisième assaut...
C’est une consternation générale.
Alors une rumeur s’élève, qui grandit, accusatrice du mort. On se chuchotte a 1 oreille des récits de faits similaires, traditionnels dans certaines familles. On sait qu’il faut, en pareille circonstance, violer la sépulture du bandit d’outre-tombe. Sacrilège notoire, seul remède à un si grand mal.
Les particuliers hésitent-ils à prendre l’initiative d’un tel acte? La pression publique se fait si forte et si tenace, que l’autorité se voit contrainte d’inter¬ venir. On exhume le cadavre, et le soleil éclaire le plus glaçant des spectacles : un mort immobile et froid, dans un état de parfaite conservation ; nraîiS'^/es lèvres sont vermeilles et parfois les yeux grands ouverts. La barbe, les cheveux, les ongles ont poussé d’un jet extraordinaire. La force semble s’être concentrée en lieux utiles, pour conserver la vitalité végétative du cadavre. La coutume transmise veut qu on cloue au sol ce hideux vampire, en lui traversant le cœur d un épieu. Il secoue alors son sommeil de marbre et se
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tord, avec un dernier hurlement, dans les convul¬ sions d’une agonie posthume; des flots de sang rouge et bien fluide ont jailli sous le fer... et, selon l’énergique expression d’Eliphas, le vampire s'est réveillé dans la mort. Tout n’est pas fini cepen¬ dant, et dans plusieurs cas, le fantôme continue ses ravages nocturnes ; il faut réduire en cendres le cadavre maudit, pour que tout rentre dans l’ordre accoutumé.
Si peu vraisemblables que soient ces faits, il faut cependant les admettre, sous peine d’invalider tous les critères de la certitude historique. Où s’arrêtera le scepticisme des savants, s’ils récusent les plus for¬ mels témoignages et frappent de nullité les procèsverbaux authentiques, rédigés sur place par les auto¬ rités judiciaires ou communales?
Il convient, d ailleurs, de corroborer jusqu’à l’évi¬ dence la foi des gens raisonnables en l’existence des vampires, par le rapprochement qu’on peut faire de ces faits plus ou moins anciens, avec des faits modernes, sinon tout pareils, du moins entièrement analogues et certifiés par des témoins aussi peu récusables que les premiers.
Je veux parler de l’inhumation de Fakirs en léthargie volontaire, à plusieurs pieds dans le sol — et de leur résurrection, constatée par des médecins, après des mois, quelquefois une année d’enfouissement sous terre. Toutes précautions ont été prises; l’on a eu soin d’opérer avec une minutie péremptoire, afin d’atteindre expérimentalement à la certitude scienŒUVRES DE SORCELLERIE
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tifique, indubitable, absolue. Pour prévenir jusqu’à la possibilité d’une tentation de fraude, on a semé, puis récolté des céréales, sur l’emplacement de la mystérieuse sépulture, où des sentinelles chargées d’une surveillance de chaque instant se sont renou¬ velées nuit et jour, sans interruption. Eliphas, dans son Histoire de la Magie (pages 507-512) rapporte, avec un grand luxe de détail, un exemple assez con¬ cluant, dont se sont faits garants le Docteur Mac Gregor, l’officier anglais Obsborne et le général Ven¬ tura h
Le Docteur Gibier, professeur au Muséum, cite un cas tout récent, que relate aussi le Temps, n“ du 31 octore 1885. J’emprunte à son beau livre de VAna¬ lyse des choses ^ quelques extraits relatifs à cette ex¬ périence, transmise dans ses moindres détails par le Docteur Honigberger, et certifiée par sir Glaudius Wade, ministre anglais en résidence à Lahore.
Après de longues préparations, Haridès le Yoghi tenta l’aventure, devant Runjet-Sing, rajah de Lahore. « L’adepte entouré de ses disciples et accompagné par le rajah et sa cour, s’avança gravement sur le lieu de l’épreuve. Après qu’on eut étendu un linceul de lin sur le sol, il se plaça au milieu et tournant son visage vers l’Orient, il s’assit en croisant ses jambes dans l’atti¬ tude pamadzan de Brahma assis sur le Lotus. Il pa1 L’ensevelissement du Fakir a duré dix mois, de juin 1838 à la fin d’avril 1839.
2 Paris, Dentu, 1890, in-12.
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rut se recueillir un instant, puis il fixa ses regards sur la pointe de son nez, après avoir renversé sa langue dans le fond de sa gorge. Bientôt ses yeux se fermèrent, ses membres se raidirent ; la catalepsie... se présenta.
« Les disciples du solitaire s’empressèrent alors de lui aviver les lèvres et de lui fermer les oreilles et les narines avec des tampons de lin enduits de cire, sans doute pour le protéger contre les insectes. Ils réu¬ nirent les quatre coins du linceul au-dessus de sa tête et les nouèrent ensemble. Le sceau du rajah fut mis sur les nœuds et le corps fut enfermé dans une caisse en bois de quatre pieds sur trois, que l’on ferma hermétique¬ ment et qui fut également recouverte du sceau royaL
« Un caveau muré, préparé à trois pieds sous terrepour contenir le corps du yoghi, reçut la caisse, dont les dimensions s’adaptaient exactement à ce tombeau. La porte fut fermée, scellée et bouchée complètement avec de la terre glaise.
« Cependant, des sentinelles étaient ordonnées pour veiller nuit et jour autour du sépulcre, qu’entouraient, d’ailleurs des milliers d’Indous accourus pieusement, comme à un pèlerinage, à l’ensevelissement du saint.
« Au bout de dix semaines, terme convenu pour l’exhumation, une affluence de spectateurs encore plus grande accoururent sur le lieu de l’événement. Le ra¬ jah fit enlever la terre glaise qui murait la porte et reconnut que son cachet, qui la fermait, était intact.
« On ouvrit la porte, la caisse fut sortie avec son contenu, et quand il fut constaté que le cachet dont elle avait été scellée étaifégalement intact, on l’ouvrit.
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« Le Docteur Honigberger fit la remarque que le linceul était recouvert de moisissures, ce qui s’expli¬ quait par l’humidité du caveau. Le corps du solitaire, hissé hors de la caisse par ses disciples et toujours entouré de son linceul, fut appuyé contre le couvercle; puis, sans le découvrir, on lui versa de l’eau chaude sur la tête. Enfin on le dépouilla du suaire qui l’en¬ veloppait, après en avoir vérifié et hrisé les scellés.
« Alors le Docteur Honigherger l’examina avec soin. 11 était dans la même attitude que le jour de l’enseve¬ lissement, seulement la tête reposait sur une épaule. La peau était plissée ; ses membres était raides. Tout le corps était froid, à l’exception de la tête qui avait été arrosée d’eau chaude. Le pouls ne put être perçu aux radiales, pas plus qu’aux bras ni aux tempes. L’auscultation du cœur n’indiquait autre chose que le silence de la mort...
« La paupière soulevée ne montra qu’un œil vitreux et éteint comme celui d’un cadavre.
« Les disciples et les serviteurs lavèrent le corps et frictionnèrent les membres. L’un d’eux appliqua sur le crâne du yoghi une couche de pâte de froment chaude, que l’on renouvela plusieurs fois, pendant qu’un autre disciple enlevait les tampons des oreilles et du nez et ouvrait la bouche avec un couteau. Haridès, semblable à une statue de cire, ne donnait aucun signe indiquant qu’il allait revenir à la vie.
« Après lui avoir ouvert la bouche, le disciple lui prit la langue et la ramena dans sa position normale, où il la maintint, car elle tendait sans cesse à retom228
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ber sur le larynx. Il lui frictionna les paupières avec de la graisse, et une dernière application de pâte chaude fut faite sur la tête. A ce moment, le corps de l’ascète fut secoué par un tressaillement, ses narines se dila¬ tèrent, une profonde inspiration s’en suivit; son pouls battit lentement et ses membres tiédirent. Un peu de beurre fondu fut rais sur la langue, et après cette scène pénible, dont l’issue paraissait douteuse, les yeux reprirent tout à coup leur éclat.
« La résurrection du yoghi était accomplie, et comme il aperçut le rajah, il lui dit simplement ; « Me « crois-tu, maintenant? »
« Il avait fallu une demi-heure pour le ranimer, et après un laps de temps égal, bien que faible encore, mais revêtu d’une riche robe d’honneur et décoré d’un collier de perles et de bracelets d’or, il trônait à la table royale.
« A quelque temps delà, le rajah ayant sans doute mis le yoghi au défi, ce dernier se fit de nouveau ense¬ velir, mais cette fois-ci à six pieds sous le sol. La terre fut battue autour de son cercueil, le caveau fut muré, de la terre fut répandue dessus et on y sema de l’orge. Toujours d’après les mêmes témoins ocu¬ laires, Haridès fut laissé quatre mois dans ce tombeau ; au bout de ce temps, il revint à la vie comme la première fois L »
A quoi qu’on attribue la léthargie des fakirs et des yoghis indous, et si distante qu’on la suppose de l’état
* Analyse des choses, pages 171-17S.
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vampirique, tel que nous l’avons déjà décrit plus haut, on n’en conviendra pas moins que ces divers exemples, également attestés et certifiés à plusieurs siècles, comme à plusieurs mille lieues d’intervalle, se soutiennent et se corroborent mutuellement.
Quant à la Lycanthropie, une étroite parenté la relie de toute évidence au vampirisme proprement dit. Dans les deux cas, le spectre assassin court la cam¬ pagne SOUS diverses formes d’animaux ; dans les deux cas, il s’attaque volontiers aux êtres qu’il rencontre : la différence essentielle consiste en ceci précisément, que le loup-garou, tandis que sa forme astrale vaga¬ bonde au dehors, est un sorcier vivant qui sommeille dans son lit ; et que le vampire, au contraire, est un sorcier mort qui végète dans sa tombe.
Le vocable Lycanthropie est un terme très impropre ; car il s’en faut que les transformations erratiques du sorcier se bornent à la forme générale du loup ; les traditions de la magie ténébreuse nous font voir les adeptes du Sabbat varier les déguise¬ ments animaux sous lesquels ils effectuent leur retour, l’assemblée finie : chat, chien, bouc, mouton, et même escargot, limace ou crapaud ; — le seul embarras est celui du choix. Ce qui permet aux enragés de la démonologie de croiser assez fréquemment des magi¬ ciens et des sorcières, retour du Sabbat : car il fau¬ drait bien de la malchance, pour ne pas apercevoir sur sa roule un seul de ces divers animaux.
Disons, pour en revenir au loup-garou, que dans
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les cas réels de bilocation pseudo-morphique, l’on a constaté maintes fois l’instantanéité du phénomène répercussif, qui imprime sur le corps matériel inerte et absent la trace des coups et le stigmate des bles¬ sures qui sont portés au fantôme erratique. — Un exemple: « Encore list-on qu’au diocese d’Argêtine trois damoiseUes sorcières assaillirent en forme de chats vn villageois ‘ qui coupoit du bois, et que se deffendant, il les frappa et blessa fort; pour lequel faict, il fut peu apres constitué prisonnier, et là s’ex¬ cusant, il fist voir qu’il n’auoit blessé des femmes, mais bien trois chats, qui comme espris malings, l’auoient assailly pour le tuer, dequoy on descouure que c’estoit vn prestige du diable » Les trois sor¬ cières furent brûlées, comme bien on pense.
« Il sera bien à propos d’adiouster icy ce qui est aduenu en l’an 1588, en vn village distant enuiron deux lieues d’Apchon ès hautes montagnes d’Auuergne : Vn gentil-homme, estant sur le vespre ès fenestres de son chasteau, voit passer vn chasseur de sa cognoissance, il le prie de luy apporter à son retour de sa chasse. Le chasseur poursuiuant son chemin le long d’vne plaine, fut attaqué par vn groz loup, contre
^ Bodin, rapportant le même fait, est plus explicite encore : « ... Il y eut trois Sorcières près Strasbourg, qui assaillirent vn laboureur en guyse de trois grands chats, et en se défendant, il blessa et chassa les chats, qui se trouuerent au lict malades en forme de femmes fort blessées à l'instant mesme... » {Demonomanie, page 108, B.)
2 Valderama, Histoire générale du monde^ Paris, 1619, in-8. Tome II, page 262.
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lequel il delascha vn coup d’arquebuze sans le bles¬ ser, ce qui l’occasiona de ioindre le loup, qu’il saisit par les oreilles: mais enfin, estant las, il se depestra du loup, et se reculant mit la main à vn grand coute¬ las de chasseur, qu’il portoit, duquel il frappa le loup, et luy abattit Tvne des pattes, qu’il reserra dans sa pouchette, apres que le loup eut prins la fuitte : et puis se vint rendre au chasteau du gentil-homme, à la veuë duquel il auoit côbatu le loup. Le gentil-homme le prie de luy faire part de sa chasse, ce que le chas¬ seur voulant faire, et pensant tirer la patte de sa pou¬ chette, il tire vne main, qui portoit à l’vn des doigts vne bague d’or, que le gentil-hommme recogneut cstre à sa femme ; ce qui le fit aucunement mal soup¬ çonner d’elle et estant entré en la cuisine, il trouue sa femme qui se chauffoit, ayant son bras sous son deuanteau, lequel il tira, et recogneut quelle auoit la main couppée. Sur quoy le gentil-homme la prent par rigueur, mais aussi tost, et mesme apres que sa main luy eust esté confrontée, elle confessa que ce n’estoit autre qu’elle, qui auoit eu forme de loup attaqué le
chasseur, et fut depuis bruslée à Ryon *. »
Cette histoire mirifique porte tous les caractères de l’apocryphe : que la châtelaine ait ete blessee par répercussion à la main, c’est un phénomène qui n’a rien d’impossible, comme nous verrons aü’ livre 11 ; mais la métamorphose de la patte en main, dans la pouchette du chasseur, constitue, dans l’hypothèse
< Boguet, Discours des Sorciers, pp. 341-342.
■'Ài.- Il I I Iii'ti lin I idLhiifc ÉjdMTi '.
it.
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même d’un pareil phénomène, une addition notoire¬ ment mensongère. Ce détail est, de la part du juge de Saint-Claude, une arabesque de style. D’ailleurs, il ne cite point Farrêt de Riom et ne rapporte Faventure que par ouï-dire. — Telle quelle, celle-ci nous a paru digne d’être transcrite.
Le loup-garou passait communément pour dévo¬ rer les victimes de son agression et de préférence les enfants en bas âge. A cette heure encore, ne menacet-on point du loup-garou les bambins terrifiés, quand leur sagesse, ou leur obéissance, vient à fléchir?
Pierre de Lancre a consacré au loup-garou tout un livre de son Tableau de l’Inconstance (pages 235329, soit 95 pages in-4.) Il faut lire son récit du pro¬ cès de 1603, et de Farrêt prononcé en robe rouge au Parlement de Bordeaux, contre un jeune loup-garou de treize ans, coupable d’avoir dévoré un garçon et une fillette. Gomme il parut idiot à la Cour, on usa d’indulgence à son égard : il fut seulement renfermé dans un couvent pour le reste de sa vie. Lancre, qui l’alla voir en cette retraite, dans le but louable de surveiller sa conversion, fut effrayé de la persistance de ses goûts d’anthropophage : « Il me confessa sans aucune ceremonie, qu’il auoit encores inclination à manger de la chair de petits enfans, parmy lesquels les petites filles luy estoyent ou seroyent en délices, le luy demanday s’il enmangeroit s’iln’estoit prohibé, il me dict franchement qu’ouy, et mieux des filles que des enfans, par ce qu’elles sont plus tendres. Et les religieux m’ont dict, qu’au commencement qu’onlemit
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dàs lo couuent, ils luy virent manger à cachettes des tripes ou entrailles du poisson qu on aprestoit^. »
De tous temps, l’accusation d’anthropophagie s’est maintenue dans l imagination des peuples, comme l’un des pires griefs invoqués à la charge des suppôts de l’Enfer. Les Stryges, Lamies et Magiciennes étaient censées égorger au Sabbat des enfants soustraits au baptême. Leur chair tendre et savoureuse semblait par¬ ticulièrement prisée à la Synagogue. Le texte suivant nous prête à penser néanmoins, qu’à défaut de grives, les sorcières s’attaquaient aux merles : « Que si la Stryge est convaincue d’avoir mangé un homme, elle paiera deux cents soldes. » C’est au chapitre lxvii des Lois Saliques.
Mais ce texte isolé ferait naître une idée fausse ; il faut que le commensal des orgies sataniques nous avoue ses goûts de prédilection. Rarement léopard, plutôt hyène ou chacal, les charognes lui sont une proie coutumière et préférée. Voir les procès de tous les maniaques dont les dépositions devant le juge ont fourni matière à notre description du Sabbat.
Le Sabbat ! Pandémonium de turpitudes et de scé¬ lératesses, incarnées dans toutes les formes de la lai¬ deur ; voilà le théâtre officiel de la sorcellerie clas¬ sique et légendaire.
Que penser de cette lugubre comédie, déroulée dans un cadre plus lugubre encore ? Quelle réalité
' Tableau de ITneonstanee, page 317.
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LE TEMPLE DE SATAN
lui reconnaître? N’a-t-elle existé qu’à la manière de cette forêt merveilleuse de Brocéliande, visible encore pour certains mystiques du Finistère (les amis de l’enchanteur Merlin et de la fée Viviane), mais dis¬ parue aux regards indifférents, et qu’on chercherait en vain sur la carte de Bretagne?... — Voici notre réponse.
Il est certain d’abord que des sorciers en chair et en os ont tenu, et tiennent encore, des assemblées où se pratiquent tous les mystères d’ignominie. Nous en connaissons, pour notre part, qui fonctionnent régu¬ lièrement en plein Paris et ailleurs. Nous nous por¬ tons témoin et garant de leur existence; témoin oculaire, garant écœuré : nous reviendrons sur ce sujet au vi“ chapitre.
Mais ailleurs encore, il existe un autre Sabbat, plus formidable et plus occulte. Le monde physique, maté¬ riel, apparent, n’est que l’envers grossier d’un monde plus subtil, tout aussi réel, si ce n'est bien davan¬ tage : le monde astral. Voilà le domaine où la Sor¬ cellerie déploie tous les délires de sa furibonde ivresse, tout le luxe de son infamie arrogante, toutes les pompes de son criminel néant ! C’est là qu’elle ébauche, en puissance d’être, les œuvres monstrueuses qui chaque jour avortent, en acte, sur le plan vi¬ sible : car la nature physique ne peut qu’en se violen¬ tant porter à terme les funestes effets d’une cause discordante, antipathique aux lois harmonieuses de 'univers. Ainsi, les avortons n’étant guère viables, e mal est-il moindre, quoique sensible encore.
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Donc, sur le plan de l’existence matérielle, les sorti¬ lèges et maléfices ont, à coup sûr, de désastreux effets, mais rarement venus à maturité pleine... Ce rarementlà n’en est pas moins d’une fréquence désolante. Fi¬ gurez-vous une main perfide, infatigable, semant à profusion des graines veneneuses sur le monde des vi¬ vants ; mais ces graines tombées sur un sable infé¬ cond, pourrissent à la pluie ou se déssèclient au soleil, au lieu de germer sous ces deux influences combinées. Peu d’entre elles poussent une tige grêle et maladive, et meurent avant la floraison; quelques rares fleu¬ rissent et fructifient : fruits amers et clairsemés ! Il n’en faut pas plus pour empoisonner le passant qui les cueille....
Avez-vous compris l’apologue, lecteur ami ?
Le sorcier ne parvient à nuire qu’à l’improviste et par exception, comme un galérien évadé commet un •crime avant d’être repris, mais il traîne toujours son boulet et les gendarmes ne sont pas loin !
Le sorcier a convoité la dictature et il est esclave.
Parfois, il se révolte et secoue sa chaîne ; mais la fortune des Spartacus est de courte durée et le monde n’a pas plus à craindre la domination des magiciens noirs, que Rome n’avait à redouter le triomphe des ■esclaves.
Alors même que le Sorcier réussit à faire le mal, ses œuvres de haine ne lui profitent point ; il en est la première victime.
' Sa grande ambition, toujours déçue, serait de frap¬ per autrui sans en recevoir le contre-coup : c’est la
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LE TEMPLE DE SATAN
Loi universelle de solidarité qui fait sa misère et sa condamnation.
Il se vautre et se démène dans le désespoir de sa finale impuissance, comme les traîne-cul du Sabbat parmi les reliefs gluants de l’orgie patibulaire.
L’Empereur = le Quaternaire/:^ la Base cubique la Puissance... la J^tice des Hommes
Chapitre IV
LA JUSTICE DES HOMMES
: ninn nS nsiroa (mm 130 )
Maleficos nonpatieris vivere *.
[Exode, XXII, 18.)
laconique verset de Moïse, qui prescrit de souffrir que la sorcière vive (textuel I) sert d’épigraphe au fanatique ouvrage du conseiller Pierre de Lancre et tous les jurisconsultes
I Tableau de ITnconstanee, sur le titre. — Lancre traduit mal nstrac par Malejlcos ; c'est un féminin singulier qui veut dire la Sorciève •
On lit encore, au xx® chapitre du Léoitique, f : « Si un homme ou une femme a un Esprit d’Aôb, ou de divination (Idoni), qu’ils soient punis de mort : ils seront lapidés et leur sang retom¬ bera sur leurs têtes. »
Et au Deutéronome J chapitre xviii, f 10-12 : « Qu on ne trouve pas près de toi quelqu’un faisant passer par le feu son fils ou sa fille, ni devinant des divinations, ni consultant le Temps ou Nahàsh,
ni un sorcier ; 7 r ? •
« Ni un enchanteur, ni quelqu’un consultant Aôh ou Idoni, non
plus qu’un Nécromancien;
« Car en abomination à lod-hévê est tout homme faisant cela... »
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LE TEMPLE DE SATAN
qui ont traité du crime de magie ne manquent jamais de l’invoquer à l’appui de leur thèse sanglante, comme le précepte divin dont les lois et les ordonnances les plus barbares portées contre le Sorcier par les divers législateurs ne seraient que l’adaptation juridique et en quelque sorte l’écho légal, propagé d’âge en âge.
Les coutumes de férocité stupide intronisées au moyen âge sont loin de disparaître avec lui : une recrudescence de fanatisme signale tout le xvi® siècle et la première moitié du xvif.
Le bûcher semblait alors aux plus modérés une ex¬ piation non seulement très juste, mais encore à peine suffisante, d’un tel forfait ; puisque, selon Bodin (l’une des autorités en la matière), le sortilège se décom¬ pose en quinze crimes détestables', dont le moindre, à son gré, mérite la mort exquise et à petits cris
Vers cette époque, deux voix s’élevèrent seules pour protester contre la rigueur excessive dont on avait coutume : celles du médecin Jean Wier ou Wierus et du pasteur protestant Balthazar Bekker.
Wierus, dans son traité de Lamiis ® et surtout dans son grand ouvrage des Illusions et impostures du Diable soutient que le sorcier est, non pas un criminel qu’il faille brûler, mais un malade qu’il faut guérir. Proposition d’autant plus rare et plus inatten¬ due, que Wier ne conteste ni le pouvoir des démons ni
•-Voir notre chapitre m, page d75.
® Démonomanie des Sorciers, pages 217-220. ® Basileæ, 1577, in-4.
Genève, 1579, in-8.
LA JUSTICE DES HOMMES
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la réalité de la sorcellerie. Ce fut une clameur univer¬ selle d’indignation contre ce généreux penseur : plaider la folie des sorciers, n’était-ce point se déclarer pour eux?... Puis, il était l’élève et l’ami de Cornélius Agrippa, l’auteur Philosophie occulte: autre pré¬ texte pour le mettre en suspicion. Bref, on insinua qu’il plaidait pro domo etpatria, et que lui-même était un suppôt de l’Enfer.
Bodin publia sur-le-champ, à la suite de sa Démo¬ nomanie, une Réfutation des opinions de lean Vvier\ qui débute en ces termes ; « Sur la fin de cest’œuure, et sur le poinct de la mettre soubs la presse, l’Imprimeur auquel i’en auois donné la charge m’enuoya vn nouveau liure de Lamiis de lean Vvier, médecin, où il soustient les sorciers... Qui m’a donné occasion de luy respondre, non par haine ; mais premièrement pour l’honeurde Dieu, contre lequel il s’est armé. En second lieu, pour leuer l’opinion de quelques iuges, ausquels cest homme-là se vante d’auoir faict changer d’opinion, se glorifiant d’auoir gaigné ce poinct par ses liures, qu’on eslargissoit main¬ tenant les sorciers à pur et à plain", appellant bour¬ reaux les iuges qui les font mourir : ce qui m’a fort estonné, car il faut bien que telle opinion soit d’vn homme très-ignorant ou tres-meschant. Or lean Vvier monstre
^ Paris, 1587, in-4.
2 La justice criminelle de ces temps était ainsi sujette à d’étranges intermittences; mais c’est au contraire vers cette époque et surtout au commencement du xvii® siècle, qu’on a peut-être brûlé le plus de sorciers.
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par ses liures qu’il n’est pas ignorant, et mesmes qu’il est médecin, et néâtmoins il enseigne en ses liures mille sorcelleries dânables... que ie n’ai pu lire sans horreur. * » — Plus loin, il faut voir de quel air superbe Bodin le renvoie, humble médicastre incapable de haute théologie, à « Vhypostase des vrines » l
Le pauvre Wierus prêchait dans le désert ! — Près d’un siècle plus tard, dans son Monde enchanté-, Balthazar Bekker reprit et accentua, au nom de JésusChrist et de la charité, la thèse que Wierus avait sou¬ tenue au nom de la physiologie et de la médecine : il n’eut pas plus de succès. On l’accusa de nier l’exis¬ tence du Diable ; l’affaire fit scandale. . A l’index de ses coreligionnaires eux-mêmes, il se vit déposé de ses fonctions de ministre par ses collègues hollandais réunis en synode.
En niant a priori le personnage du sorcier, Bekker allait trop loin : il eut mieux fait de s’en tenir à l’opi¬ nion de Wierus. Que les adeptes de la goëtie soient des fous, je l’accorde en beaucoup de cas ; mais d’abord ce sont des fous malfaisants. L’on connaît le mot terrible d’un président de cour d’assises : « Si la monomanie est une maladie, il faut, lorsqu’elle porte à des crimes capitaux, la guérir en place de grève. »
Beaucoup estimeront le remède un peu radical...
< Pages 238-239.
2 Ouvrage hollandais traduit en langue française (Amsterdam, ■1694, 4 vol. in-12).
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Je pense, pour ma part, que la justice humaine ne peut ni ne doit poursuivre qui que ce soit sous l’incul¬ pation de sortilège ' ; mais le procès du Maréchal de Retz nous fournira tout à Fheure un exemple des ■crimes épouvantables auxquels le sortilège sert par¬ fois de couverture ; ces crimes-là, sans nul doute, il est du devoir de Injustice humaine de les rechercher et d’en atteindre les auteurs.
Pour juger avec équité le cruel moyen âge et les tribunaux implacables qui lui survécurent de plu¬ sieurs siècles, il faut savoir jusqu’où s’est pu répandre la néfaste influence de ceux qu’ils traquèrent sous le nom de sorciers. Se rendre un compte exact des pra¬ tiques familières aux nécromans, percer à jour les ténèbres de la Magie noire ; faire la part de la légende et celle de l’histoire, la part de l’imagination et celle de la réalité ; apprécier sainement, et la scélératesse et la sottise de ces exploiteurs de la crédulité publique, souvent dupes d’eux-mêmes tous les premiers; la portée de leurs armes, le caractère tantôt illusoire et tantôt efficace de leurs manoeuvres : c’est chose plus ardue qu’on ne se figure.
Le discernement, la pénétration, les connaissances spéciales qu’il y faut apporter en font une tâche déli¬ cate... Et sans justifier la torture, toujours atroce et condamnable, de rares érudits sont seuls à pouvoir
* Go n'est pas que je conteste dans certains cas la responsabilité des sorciers, ni surtout le caractère criminel des maléfices ; mais je récuse, en matière de magie pure, la compétence du magistrat.
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comprendre et s’avouer que les fauteurs de sortilège méritaient pour la plupart, sinon le bûcher, du moins l’échafaud.
Ne sied-il pas d’ailleurs d’alléguer, à la décharge des juges sans merci, la panique des populations complices et l’obscurantisme d’une aussi lamentable époque? Cette double circonstance atténuante influera sur l’arrêt de l’impartiale histoire, quand, toutes les pièces du suprême procès définitivement réunies et classées, Conseillers et Procureurs viendront, à leur tour, comparaître à la barre de la postérité.
Le supplice de bien des innocents est à déplorer sans doute et la roue de l’aveugle Fortune en a broyé plus d’un!... —Affolement des accusés, stupidité des témoins, insuffisance de l’instruction criminelle, trop souvent sommaire, et commise à des mains inca¬ pables ou prévenues : tout conspirait, pour rendre illusoires les sécurités que tout équitable législateur prend toujours soin de multiplier, autour de l’inculpésans armes. Que de fois celui-ci, traité prématurément en coupable, tomba victime de la férocité individuelle d’un Procureur, ou de l’incurie collective de magis¬ trats convaincus d’avance !
D’ailleurs, en matière de sorcellerie, la coutumière procédure n’imposait plus aux juges instructeurs son frein salutaire, n’assurait plus au prévenu la garantiede sa bienfaisante voutine : c’était crime d'exception ! Les pouvoirs des magistrats devenaient discrétion¬ naires, et souvent leur juridiction était-elle déclarée d’avance souveraine et sans appel. Ce fut ainsi en 1609..
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quand le roi Henri IV délégua MM. d’Espagnet, Pré¬ sident au Parlement de Bordeaux, et de Lancre, con¬ seiller, « pour la recherche des sorciers au pays de Labourt et autres circôuoisins... Et ce, pour leur faire et parfaire le procez souuerainemêt, non obstàt op¬ positions et appelations quelcôques^ ». Ce fut ainsi en 1634, lorsque le roi Louis XIII, impatient de servir les rancunes du Cardinal, donna pleins pouvoirs au sieur de Laubardemont pour aller, à Loudun, terrasser l’indomptable curé de Saint-Pierre, Urbain Grandier.
D’autre part, tels criminalistes démonomanes s’étaient avisés de formuler dans leurs écrits le Gode du fana¬ tisme^. Chose inouïe! ces incroyables réglementations étaient acceptées des baillis, des parlements, des tribu¬ naux ecclésiastiques ou mixtes comme ayant force de loi
C’était la victoire des préjugés en délire sur la jus¬ tice et le bon sens; c’était l’apothéose de l’arbitraire, foulant aux pieds le droit.
Excitée à tort ou à raison sur les plus faibles indices, la réprobation publique marquait du doigt les
^ Pierre de Lancre, Ineonstanee, etc... (Aduertissement).
2 Je fais surtout allusion au livre de Boguet (déjà cité) dont les éditions se multiplièrent d’une sorte si prodigieuse pour l’époque : Discours eæeerable des Sorciers, avec six aduis en faict de Sorcellerie, et vne instruction pour vn luge en semblable matière : par Henry Boguet, Dolanois, Grand luge en la terre de Saint-Oyan de loux, dicte de Saint-Claude au comté de Bourgongne, n’estant ce que l’autheur a cy-devant mis*en lumière sur le même suiect, qu’un eschantillon de ce qui est traitté en ce liure (3« édi¬ tion). A Lyon, chez Pierre Rigaud, 1610, fort vol. in-8.
Cette édition de 1610 est la seule complète de ce livre qui fit longtemps autorité.
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suspects, — et ceux-là pouvaient se dire voués, par avance, à la fatalité du bûcher.
Tout ce triste état de choses paraît imputable au
temps bien plus qu’aux hommes. Quoi qu’il en fût
de ces misères, et combien que des épis de pur fro¬ ment aient pu tomber sous la faucille avec l’ivraie, n’anathématisons pas à la légère ces juges du temps passé : ils crurent de leur devoir de cautériser au fer rouge une lèpre partout prospère et renaissante ; à leur mission, ces chirurgiens terribles n’ont pas failli ; — et la conclusion de cet ouvrage sera, je pense, non point sans doute leur justification, mais à coup sûr leur honorable excuse.
La vérité nous oblige à reconnaître que la sorcel¬ lerie fut proscrite en tous temps par les législateurs des nations et partout punie avec la dernière rigueur. Notons-en les principaux exemples.
Le Vendidad-Sadé ‘ défend, sous les peines les plus sévères, la pratique de l’incantation et des charmes. Ce livre sacré en attribue l’invention aux Yatous, les enne¬ mis duZoroastre. Si l’on en croit François Lenormant, les sacerdotes accadiens enseignaient déjà, vers une époque bien antérieure à ce théocrate, l’art de con¬ jurer l’envoûtement et de le faire retomber, par une sorte de choc en retour, sur la tête de la sorcière cou¬ pable de l’avoir lancé ; « Qu’elle meure, et que moi je vive!... » telle était la formule du renvoi
* Vendidad-Sadé, I, pp. 52-56.
2 La Magie chez les Chaldéens, Paris, 1874, in-8, pp. 55-56.
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Le papyrus Harris, un manuscrit très ancien, découvert à Thèbes en 1855, fournit les plus précieux renseignements sur la magie pratique en Egypte. Le traducteur de cette pièce importante', M. Chabas, a déchiffré ce qui reste d’un autre manuscrit de la même provenance, également tracé en hiérogrammes secrets : il s’agit du procès et de la condamnation à mort, sous Ramsès III, d’un intendant de troupeaux, peut-être d’un simple berger égyptien... Parmi les sortilèges relevés à la charge de ce hai (de ce pervers), il est fait mention d’une main paralysée au moyeu des hommes de Menh ainsi que d’autres « abominations grandes ». L’arrêt, conçu en termes vagues, porte: qu'il meure lui-même, selon l'ordre de Pharaon, selon ce qui est écrit dans les lignes de la langue divine.
Nous n’avons que faire de rappeler les trois textes formels de Moïse transcrits en tête de ce chapitre.
Personne n’a davantage oublié ce trait caractéris¬ tique du Livre des Rois : Saül chez la Pythonisse d’Endor®. Tourmenté de prophétiques terreurs, que sa conscience, tout endurcie qu’elle fût, ne savait étouffer en elle, le roi se fait conduire, sous un déguisement, chez une femme renommée dans le peuple pour les divinations qu’elle exerçait, à la faveur des spectres Aôbôth; il lui prescrit d’évoquer l’ombre du nabi Samuel. La magicienne fait quelque difficulté d’obéir.
1 Publiée par lui, en 1860.
2 Tout porte à croire qu’il s’agit d’un envoûtement par une figure de cire.
RoiSy I, xxviii, t 7 à 21.
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objectant la loi de mort renouvelée contre les devins par Saül lui-même. Celui-ci la rassure et la décide enfin ; mais à peine l’apparition se dessine-t-elle aux yeux de la Pythonisse, qu’elle pousse un grand cri : « Ah ! pourquoi m’avez-vous trompée ! car vous êtes Saül... — Ne craignez rien, reprend le roi, mais qu’avez-vous vu? — Xai vu la terre s'entr'ouvrir et un dieu monter des profondeurs... C’est la figure d'un vieillard, drapé d'un manteau. » Reconnaissant le saint nabi, Saül se prosterne jusqu’à terre; mais, chose bien digne de notre attention, avant de prédire au roi rejeté de lod-hévê sa défaite et sa mort, Samuel lui reproche amèrement d’avoir troublé son repos d’outre-tombe, et surtout de l’avoir contraint à repas¬ ser la porte sombre que tout mortel ne doit franchir qu’une fois.
Si nous passons en Crèce, nous y trouvons édictée une loi contre les enchanteurs : « Elle porte que tous ceux qui, par charmes, paroles, ligature, image de cire, ou autre maléfice, enchantent ou charment quel¬ qu’un, ou qui s’en servent pour faire mourir les hommes ou le bétail, soient punis de mort h »
Platon * rapporte cette loi. Démosthènes en cite l’application: Lemnia, sorcière, mise à mort sur la dénonciation d’une servante. Pausanias ^ fait men¬ tion d’une chambre de justice, spécialement établie
^ Traité de la Police, de M. de LamaiTe, tome I, titre VII. 2 Platon, De Legibus, livre II.
2 Pausanias, In Elia .. livre V.
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par la République d’Athènes, pour réprimer le crime de sorcellerie, et mettre fin à toutes superstitions dan¬ gereuses et funestes au culte des dieux nationaux.
A Rome, la Loi des douze Tables * frappe aussi de mort tout citoyen coupable d’avoir nui, par des charmes ou des incantations, soit aux personnes, soit aux bestiaux, soit aux récoltes. Ce vieux texte juri¬ dique stigmatise même le sorcier en le déclarant abo¬ minable : Sacer esto ! — L’on sait que les Romains n’abusaient pas de cette imprécation, qui était chez «ux, comme l’observe très bien Lamarre, une marque de la plus haute indignation.
Pierre de Lancre ^ rappelle l’exécution de 170 sor¬ cières à Rome, sous le Consulat de Glaudius Marcellus et de Valerius Flaccus : elles avaient maléficié diverses personnes, en graissant les portes avec des onguents enchantés.
Sous Auguste, on recherche exactement tous les livres de magie qui pouvaient se trouver à Rome : ils sont aussitôt brûlés, au nombre de 2,000, par ordre •exprès de l’Empereur. Tibère et Néron confirment, par de nouveaux édits, la vigueur des anciennes lois. Ce dernier bannit même d’Italie tous les philosophes, sous prétexte qu’ils se livrent en secret à l’art de la divination : ce qui n’empêche pas ce prince, animé d’un zèle aussi louable, d’évoquer les mânes de sa mère Agrippine.
^ Leg, duodecim tabular,,,, art. 55, 68, 69, etc. 2 U Inconstance, etc..., page 138.
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Les princes chrétiens répriment, bien entendu, avec la dernière sévérité, la pratique des sciences mau¬ dites, confondant sous cette appellation la plus haute Magie et la Goëtiela plus abjecte, —- contre lesquelles le Concile d’Ancyre lance en bloc ses anathèmes (314).
Constantin promulgue, en 319, une loi dirigée contre les Aruspices ; mais deux ans plus tard, une autre loi
rétracte en partie la première.Une recrudescence
de sévérité sévit sous Constance, qui ordonne (357} que tout enchanteur ait la tête tranchée.
Après la tentative de restauration polythéiste deJulien le Sage (dit l’Apostat), la Magie se trouve géné¬ ralement confondue avec le Paganisme lui-même, dans les édits des empereurs chrétiens qui lui succèdent : Jovien, Valentinien, Valens, Honorius, Théodose, Arcade et Léon.
Quant aux barbares qui s’établissent en Gaule vers cette époque, leurs princes ne déploient pas une sévé¬ rité moindre. Bien avant la conversion de Clovis au Christianisme (496), la loi salique mentionne et punit le crime de sortilège. Chilpéric III date de 742 un édit contre les Sorciers, et Charlemagne, en 772, fonde la Sainte-Vehme, pour les exterminer en Alle¬ magne.
Plusieurs rois de France pourvoient, par des ordon¬ nances successives, à ce que cette engeance soit tra¬ quée et décimée selon la rigueur des lois. Nous allons clore cette énumération déjà fastidieuse et pour¬ tant très incomplète, en signalant les ordonnances de Charles VIII (1490', de la Prévôté de Paris (1493),
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de Charles IX aux Etats d’Orléans (1560), de Henri III aux Etats de Blois (1579) ; les lettres-pa¬ tentes de Louis XIII, en date du 20 janvier 1628, enfin l’édit déjà moins barbare de Louis XIV en date de juillet 1682, que le Parlement de Paris enre¬ gistre le 31 août de la même année b
Pour ce qui est des bulles fulminées par les papes contre les sorciers, des décisions de Conciles, man¬ dements épiscopaux et autres documents émanés de l’autorité religieuse, mon cadre me défend d’y tou¬ cher, même encourant. — Aborder le récit des com¬ pétitions entre les Pouvoirs ecclésiastique et civil, les conflits entre les Tribunaux des deux ordres, et la création des Cours mixtes, etc., ce serait engager mon lecteur dans un inextricable dédale, où je courrais grand risque de m’égarer avec lui, à moins qu’il n’eûtle cruel bon sens de me fausser compagnie; ce dont je le crois bien capable, car sa patience est à bout (j’imagine), après l’énumération sèche et monoMl y a deux ordonnances connexes ; toutes deux se trouvent reproduites in extenso vers la fin de l’ouvrage de Daugy : Traité sur la Magie, Le Sortilège, les Possessions, Obsessions et Maléfices.,, A Paris, chez Pierre Prault, i732, in-12.
Ce sont : 1° Un Edit du Roy pour la punition des différens crimes que font devins, magiciens, sorciers, empoisonneurs, etc... (Devins bannis du Royaume, sacrilèges et empoisonneurs punis de mort...)
2° Une Déclaration du Roy rendue contre les Bohèmes et ceux qui leur donnent retraite.., (Galères à perpétuité pour les Bohémiens ; les Bohémiennes rasées, et en cas de récidive, fustigées et bannies).
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tone à travers lequelle il a eu la courtoisie de me suivre tout à l’heure.
Je dirai seulement, d’une manière générale, en ce qui regarde la France, qu’un acte du Parlement, décrété en 1281, à la requête de l’Evêque de Paris, réservait exclusivement au clergé la connaissance des crimes qui nous occupent ' ; mais vers le xv' siècle, la jurispru¬ dence enfin se fixa et le juge lai en fut de nouveau saisi.
Je signalerai encore l’inqualifiable bulle d’inno¬ cent VIII (1484) qui prescrit aux magistrats de ne pas soutïrir que le sorcier (souvent idiot et fort incapable de défendre sa vie) se fasse représenter par un avo¬ cat, ou même par un défenseur bénévole. — Dans l’immense majorité des cas, les juges les plus féroces et les moins scrupuleux n’ont tenu aucun compte de cette prohibition ; mais elle n’en reste pas moins typique et révélatrice de l’esprit sacerdotal au moyen âge.
Au demeurant, il en fut de cette défense comme il en sera toujours des prescriptions excessives et propres à révolter la conscience publique : on les viole ouvertement et surtout chacun s’empresse de les faire tomber en désuétude.
En veut-on d’autres exemples ? — Le Rituel Romain rappelle aux malades que, par les décrets du Concile
' Pour plus amples détails, voyez Gôrres [LaMystique, déjà citée, tome V, page 338).
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de Latran et parles brefs de plusieurs papes, il est in¬ terdit à tout médecin, sous les peines les plus graves, de visiter plus de trois fois ses clients, sans avoir exigé la preuve qu’ils se sont confessés et qu’ils ont reçu l’abso¬ lution de leurs fautes *. Quand pareille défense a-t-elle été respectée?... Je ne sache pas qu’on en ait tenu compte, même au temps du plus exécrable fanatisme.
Troisième exemple : ce qu’on reproche si aigre¬ ment à Rome d’avoir prescrit en des siècles barbares, le Gouvernement de Louis-Philippe n’a pas eu honte de le reproduire en 1832, après l’émeute du cloître Saint-Merry. Non, je me trompe : il a osé bien pire. M. Gisquet, préfet de Police, a lancé une circulaire, enjoignant à tous les médecins de dénoncer aux con¬ seils de guerre les blessés auxquels ils auraient donné
leurs soins!. Pour l’honneur du corps médical
français, ce malencontreux fonctionnaire s’est vu désobéi sur toute la ligne : pas une dénonciation n’a été déposée. Cette circulaire avait soulevé une telle nausée dans l’opinion, que le roi Louis-Philippe (soit contagion ou pudeur) crut devoir témoigner lui aussi qu’il en avait eu le cœur levé.
Mais revenons aux mœurs juridiques des derniers siècles en matière de sorcellerie. Des derniers siècles,
* Voici le texte exact du Ritdel : « Au si opus fuerit, tara infirmo quam ejus familiaribus vel propinquis in memoriam revocet, quod Latranensis Concilii, ac plurium Summorutn Pontiflcum decretis eavetur sub gravibus pœnis, ne mediei ultra iertiam rneem ægrotos visitent, nisi prias eertoeonst et eon/essionis saeramenlo rite expiatos fuisse. »
(Chapitre DE VISITATIONE ET CURA INFIRMORüM.)
252 LE TEMPLE DE SATAN
disons-nous, car, si atroce qu’ait été le moyen âge, jamais les exécutions capitales, assaisonnées de cruautés sans nom, ne s’étaient multipliées dans l’histoire comme sous les derniers Valois et les pre¬ miers Bourbons.
Les juristes, nous l’avons dit, avaient classé les faits qui nous occupent parmi les crimes d’exception ; or, nous allons voir ce qu’ils entendaient par là : ces crimes sont « plus graues et qui tendent plus direcment au dômage public et affligent la Republique d’vne façon merueilleuse et toute particulière, comme le crime de laise Maiesté.l’heresie.la sorcel¬ lerie. la trahizon. la coniuration. la falciflcation de la monnoye.le brigandage., lesquels
crimes sont communément apellez exceptez, parce qu’ils sont véritablement exceptez de la commune et ordinaire disposition de la loy, en sorte que dans les poursuites et punitions qui se font de tels crimes, l’on n’est pas obligé aux communes et ordinaires proce¬ dures que le droit ordonne pour les autres b »
C’est ainsi qu’en matière de Magie la majorité des jurisconsultes tombent d'accord que la rumeur pu¬ blique, désignant un individu, légitime son arrestation et sa mise à la torture [Boguet).
Que les privilèges en raison de l’âge, du sexe et du rang doivent tomber [Delrio).
* .Aduis aux Criminalistes sur les abus qui se glissent dans les Procès de Sorcellerie, etc... à Lyon, chez Claude Prost, 1640, in-8, très rare (page 7).
LA. JUSTICE DES HOMMES
253
Que le fils est admis à déposer contre son père, la fille contre sa mère ‘ [Bodin). Un seul témoin suffit [Boguet).
Qu’en aucun cas, il ne faut épargner la torture « qui est excellente avec vne ieune fille, vn ieune enfant, ou vne femme délicate, ou quelque mignart ». [Bodin.)
Il faut raser l’inculpé par tout le corps, homme ou femme, afin de voir s’il ne cache point un charme de taciturnité, « etiam in partibus secretioribus, si feminæ, sint à feminis, si viri à viris. » [Delrio).
«. On peut passer à condemnation ès-crimes atroces et secrets sur des indices, coniectures et présomp¬ tions. » [Boguet). — « Le sortilège est en effet vn crime plus grief qu’empoisonement. » [Bodin.)
S’il y a des preuves, ou de graves présomptions ou que l’accusé avoue dans les tourments, très rare¬ ment on lui tranche la tête ; presque partout la peine est le bûcher. Quelquefois on l’enterre tout vif. S’il témoigne une grande repentance, il peut obtenir « d’estre estranglé et billoigné auant d’cstre ards » : ce qu’on promit au pauvre Grandier, mais on ne lui tint pas parole ; le lecteur se souvient qu’il fut jeté vivant dans les flammes -.
Si les preuves manquent tout à fait, on appliquera la
^ Oq trouve dans Bodin celte phrase abominable : « Et quât aux filles, si elles ont accusé leurs meres auparauât qu’elles fussent preuenues, elles merilèt pardon. Il suffira de verges si elles sont en bas aage et penilètes (Bodin, Demonomanie, page 293).
2 Voir notre chapitre i, page 97. — On peut consulter aussi Urbain Grandier elles Possédées de Loudun, par le D''Gabriel Légué (Paris, Baschet, 1880, in-4, fig.).
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LE TEMPLE DE SATAN
peine du banisseinent, « sans iamais acquitter à pur et à plain ». [Boguet.)
L’on recommande fort de placer dans les églises des troncs, où les sorciers seront dénoncés par billets anonymes [Bodin).
Pour obtenir l’aveu des suspects, il faut leur per¬ suader que, leurs complices les ayant dénoncés, on sait à quoi s’en tenir sur leurs crimes. Par là, le juge pourra voir si l’accusé se déconcerte [Bodin).
Tout ce qu’on vient de lire est singulièrement odieux, n’est-ce pas? Eh bjen, c’est peu de chose et voici qui passe tout !
Il est permis et « de bon dol [sic) » de convaincre le sorcier que l’aveu lui sera très utile pour le rachat de sa vie : entendant par là, la vie éternelle, celle à coup sûr qui lui doit être la plus précieuse et qu’il peut toujours mériter par sa repentance et sa sincérité devant les juges, sa constance dans la torture ! [le jésuite Delrio).
Autre chose : on peut promettre au sorcier, s’il avoue, de le nourrir de viande et le soûler de vin jus¬ qu’à la fin de ses jours, et même s’engager à lui faire bâtir une maison. On en est quitte pour formuler à part soi une petite restriction mentale, entendant par la maison une cape de bois où il sera brûlé vif, et par le reste de ses jours ceux qui s’écouleront jusqu’à son supplice. Une telle ruse est licite et de bon dol (le même Delrio).
Item : on autorisera l’avocat du sorcier à s’entre¬ tenir avec son client librement et seul à seul ; mais un
LA JUSTICE DES HOMMES
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greffier, caclié dans un recoin de la pièce, devra prendre des notes, à cette fin d'accabler le pauvre diable, surpris en flagrant délit d'aveu [Delrio. — Bodin ).
Mais assez de ces réglementations iniques.
Il nous resterait à détailler les différentes tortures enusage, à l'effet de hâter la « confession du cou¬ pable, mais nous renonçons à mener cette tâche à bien, du moins par nous-même ; nous demandons merci : le cœur nous défaut, à la fin! Brodequin, fouet, estra¬ pade, collier, chevalet, question ^ de l'eau, question du feu, etc., etc...— Nous citons au lieu de décrire, bien assuré qu'on nous saura gré de cette réserve : en nous faisant grâce à nous-même, n'épargnons-nous pas nos lecteurs
‘ La Question!,.. N y a-t-il pas dans ce seul mot, pris pour sy¬ nonyme de torture préalable, l’euphémisme imprévu d’une ironie vraiment sauvage?... La Question... appel au libre aveu!...
2 II importe pourtant de fournir une rapide indication des tor¬ tures le plus en usage. Le Regnard a résumé les détails essen¬ tiels en quelques lignes précises et sommaires. Nous avons pu mé¬ nager la sensibilité du public, en omettant ces descriptions dans le corps du discours, puisque nous nous proposions de transcrire en note ce curieux extrait du D** Regnard :
« La torture la plus ordinaire dans les procès de sorcellerie était la question du brodequin. La jambe de l’accusé était placée entre deux scies, ou bien entre deux planches serrées avec des cordes, et entre la jambe et les planches on enfonçait des coins à coups de maillet. La jambe serrée finissait par éclater, au point, dit un vieil auteur, qu’on en voyait issyr la mouëlle.
« Puis venait Vestrapade. On suspendait le prévenu par les mains à une corde attachée au plafond, et on lui attachait des poids aux pieds. On le laissait ainsi jusqu’à ce qu’il poussât des hurle256
LE TEMPLE DE SATAN
S’il se trouvait parmi ceux-ci quelque consciencieux à outrance, qui poussât le courage de l’esprit jusqu’à vouloir tout approfondir par le menu, ou quelque pervers qui se délectât aux détails de ces peintures d’un autre âge, nous les renverrions aux démonographes et aux historiens de l’Inquisition. C’est là qu’ils trouveraient l’énumération parfaite et méthodique de tous les genres de tortures K Nous leur signalerions,
ments de douleur. Alors le juge lui ordonnait d’avouer; s’il refusait, l’exécuteur le fustigeait violemment avec des verges, et les soubre¬ sauts que la douleur imprimait à son corps doublaient encore ses tourments. Si la confession ne venait pas, l’exécuteur enlevait la sorcière avec une poulie jusqu’au plafond et la laissait retomber tout d’un coup sur le pavé de la salle. Et cela recommençait jus¬ qu’aux aveux.
« Si l’estrapade était impuissante, on avait le chevalet C'était une poutre de bois triangulaire à angle supérieur aigu, sur laquelle on mettait à cheval la prévenue. Puis on lui suspendait aux pieds une série de poids. L’arête de bois entrait lentement mais sûrement dans les chairs, et à chaque refus d’avouer, l’exécuteur ajoutait un poids. (Marie Garlier, âgée de treize ans, fut mise au chevalet en 1647 et y resta pendant plusieurs heures, et il fallut ajouter trois fois des poids pour la faire confesser. Elle fut brûlée vive. A cause de son jeune âge, et pour ne pas apitoyer la foule, on décida que l’exécution aurait lieu dès l’aube.)
(( On avait encore la ressource du collier. On nommait ainsi un cercle de fer garni de clous à l’intérieur. 11 était attaché à un poteau, et l’on y mettait le cou de l’accusée. Les pointes étaient calculées pour entrer à peine dans les chairs. Mais on rôtissait avec des bra¬ siers ardents les jambes de la prévenue, et la douleur faisait qu’en remuant elle s’enfonçait elle-même les pointes de fer dans la gorge. » (D** Paul Regnard, Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeurs. — Paris, Plon et Nourrit, 1887, grand in-8, pp. 32-3o.)
^ Au moment de mettre sous presse, nous avons connaissance du livre récent de M. Jules Baissac : Les grands jours de la Sor¬ cellerie (Paris, 1890, grand in-8 de plus de 700 pages). Quoique loin de souscrire à toutes les conclusions de l’auteur, nous ne sauLA JUSTICE DES HOMMES
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■en particulier, le Livre V des Controverses magiques de Delrio *, que ce bon Père a presque exclusivement consacré à la torture. Nous leur indiquerions enfin les remarquables leçons du professeur Regnard, rap¬ prochées en un beau volume sous ce titre : Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeurs L’auteur, qui nous a toutFair d’un délicat, d’un cher¬ cheur et d’un bibliophile, a reproduit un grand nombre de vieux bois et de cuivres très curieux, extraits des ouvrages, d’ailleurs assez rares et presque inconnus, de Guaccius [iQOS), de Gilbert de Vos (1625) et d’4braham Palingh (1659). Plusieurs de ces gravures représentent des supplices variés.
M. Regnard a eu l’heureuse idée de faire revivre quelques vers étonnants, oubliés de longue date et ^u’il nous permettra de citer après lui *. L’auteur est ce fameux juge lorrain, Nicolas Remi (ou Remigius), qui prétendait que, sur trois personnes prises au hasard dans la rue, il y avait au moins deux sorciers. On se souvient qu’il se vengea de l’incrédulité relative que lui témoignaient ses contemporains, en se dénonçant lui-même, et mourut content, brûlé vif sur ses aveux tout spontanés ! Le poème qu’il écrivit, avant de s’ac-
■rions méconnaître le haut mérite de cette étude et l’immense ■somme d’érudition dont elle témoigne. M. Baissac traite à fond la ■question des tortures et nous ne pouvons mieux faire que d’y ren¬ voyer les curieux. Voir spécialement les pages 149-167.
t Traduit et condensé par André du Chesne, 1611, petit in-8.
2 C’est l’ouvrage auquel nous avons emprunté la note de la page précédente.
3 Nous restituerons seulement l’orthographe de l’époque.
17
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LE TEMPLE DE SATAN
corder cette fantaisie dernière, et laissa comme un testament singulier de sa monomanie, s’est fait introu¬ vable. Il semble assez curieux pour mériter les hon¬ neurs de la réimpression, qu’on accorde si commu¬ nément à des pièces médiocres et insipides. Puisse un éditeur artiste réaliser ce vœu !
.En ma presence vn iource faict est arriué :
Comme à mes questions, d’vn air embarrassé La sorcière restait entièrement muette, le deuinai prez d’elle vne cause secrette.
Elle baissoit les yeux et puis les releuoit.
Par ses gestes à soy du secours appeloit.
l’exigeai la raison d’vne si grande craincte ;
La Sorcière alors, déposant la conlraincte :
« Hélas ! s’écria-t-elle en sa viue douleur,
« Voilà de tous mes maux l’abominable autheur!
« Il se tient sur ce mur, placé dans ceste fante;
« Pour me couper la voix, il seme l’espouuante.
« Des pattes d’vn homard ses mains ont le contour ;
« Dans la fante il s’auance et rentre tour à tour,
« Pareil au limaçon qui rencontre vne borne.
« Ah! voicy qu’il reculle, auec sa double corne! »
De la société sages modérateurs.
De tous crimes commis inflexibles vengeurs, luges, ne craignez poinct de vous monstrer seueres Dans vos arrêts portez pour punir la sorcière.
Sur ce faict, prononcez du bûcher le supplice :
Tous les siècles loueront ces actes de justice !...
La rime nest pas riche et le style en est vieux,..^ mais ce morceau donne l’envie de connaître le reste.
Il semble que nous ayons suffisamment compilé, pour qu’on nous veuille octroyer la dispense de nomen¬ clatures nouvelles.
ÉS^S
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Ce n’est pas en quelques lignes qu’on peut retracer les exploits des démonologues, presque tous doublés d’un juge et d’un législateur. Mais il y aurait un beau livre à faire, terrible et captivant ! Ges suppôts d’un fanatisme légal ont tous leurs traits distinctifs : chacun d’eux signa son œuvre d’une estampille qui lui est propre ; — et l’on retrouverait aisément ce cachet psy¬ chologique, à l’examen des diverses hécatombes dont ils ensanglantèrent à la ronde le territoire de leurs juri¬ dictions respectives.
Nicolas Remigius est un mystique de la férocité ; les neuf cents sorcières qu’il brûle dans la Lorraine en un court laps de temps n’en témoignent pas seules : qua¬ torze femmes inculpées se suicident, pour ne point passer par ses mains, et il s’en vante dans la préface de son livre, dédié au cardinal de Lorraine (1596).
L’Evêque de Genève, grand seigneur des plus hau¬ tains, n’est pas moins çxpéditif, une quinzaine de lustres auparavant : c’est en trois mois qu’il brûle ses cinq cents sociers.
Grillandus, inquisiteur à Arezzo, (1520) avoue mille sept cent soixante-dix victimes : inflexible et solennel, sans colère et sans pitié *, c’est un sacer-
* Un trait de Grillandus, conté par Michelet : « Un jeune homme ■ traversant la campagne à la première heure de l’aube et suivant un ruisseau s’entend appeler d’une voix très douce, mais craintive et tremblante. Et il voit là un objet de pitié, une blanche figure de femme à peu près nue, sauf un petit caleçon. Honteuse, frisson¬ nante, elle était blottie dans les ronces. Il reconnaît une voisine; elle le prie de la tirer de là. « Qu’y faisiez-vous? — Je cherchais mon âne. » Il n’en croit rien, et alors elle fond en larmes.Le
■ / 1 .. . ”
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doce qu’il exerce ; et nul autre Docteur, sauf peut-être le jésuite Delrio, n’est plus systématique et plus casuiste.
Sprenger, tout à l’inverse, est compatissant et bon; c’est par charité qu’il grille ses quelque mille justi¬ ciables (1485); il veut les sauver de l’enfer, d’abord; puis, attendri par les plaies et les misères du peuple, communément attribuées aux adeptes de la Magie noire, il veut faire cesser cet état de choses, en exter¬ minant jusqu’au dernier magicien.
Pierre de Lancre, conseiller au Parlement de Bor¬ deaux, homme de naturel bienveillant et de mœurs faciles — amoureux des jolies sorcières quand il ne les brûle pas — Pierre de Lancre avoue, avec une désinvolture incroyable, en avoir condamné six cents, dans l’espace de trois mois, au pays de Labourt ( 1609). Suivant certains historiens, c’est un millier qu’il fal¬ lait dire.
A la même époque, le plus férocement stupide de tous, Henry Boguet, juge à Saint-Claude, en fait monter six cents sur les bûchers bourguignons (vers 1602).
L’auteur de la République, éloquent avocat,écrivain d’ailleurs libéral et fort en avance sur son siècle, Jean
Diable l’a menée au Sabbat; en la ramenant, il a entendu une cloche et l’a laissée tomber. Elle tâcha d’assurer sa discrétion... Malheu¬ reusement le sot ne put tenir sa langue... Elle fut brûlée. Grillandus en parle avec complaisance, et dit (le sensuel boucher) : « Elle était belle et assez grasse, pulchra et satis pinguis. » (La Sor¬ cière, page 445.)
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Bodin s’esquisse lui-même d’un trait de plume : il émet le vœu de voir réunis les centaines de mille sorciers qui infestent le monde, pour pouvoir, lui Bodin, les griller en un seul tas.
Quant aux autodafé de l’Inquisition romaine, nous n’y insisterons pas dans ce chapitre ; les bonnes âmes trouveraient peut-être impie d’assimiler à la justice des hommes l’exécution de ce qu’elles croient être la justice de Dieu. D’autre part, en nous voyant récla¬ mer le bénéfice de cette catégorie nominale, d’autres bonnes âmes pourraient bien nous juger ironique — et nous voilà voguant à la dérive, de Gharybde en Scylla !...
Nul ne peut contenter tout le monde et son père, dit la fable. Nous sera-t-il permis du moins de nous tirer de là par l’emploi d’un moyen terme? Ce sera de borner notre plume à l’indication des sources, où chacun sera libre ou non de remonter. 'L'Histoire de l'Inquisition et son origine d’une part, et de l’autre la Relation de l'Inquisition de Goa ~ nous ont toujours paru ne rien laisser à désirer sous ce rapport. L’on pourra consulter encore avec fruit le grand ouvrage de Llorrente, secrétaire général de l’Inquisition, VHis¬ toire de l’Inquisition d'Espagne ^ : l’on ne saurait rien écrire de plus judicieux et de plus pondéré, sur une question aussi brûlante.
' Cologne, à la Sphère, chez Pierre Marteau, 1693, petit in-8. 2 Paris, 1688, in-12, figures.
® Paris, 1817, 4 vol. in-8.
ÉÉiii’il'i Vil l'i ' ViÜiiii imOiii
262 LE TEMPLE DE SATAN
Un des procès de Magie les plus considérables dont aient retenti les échos de Thistoire, est assurément celui des Templiers. Il viendrait, par ordre de date, en tête des deux ou trois autres que nous allons re¬ later; mais nous croyons avoir d’excellentes raisons pour le mettre en réserve. Nous y viendrons en der¬ nier lieu.
Laissant de côté la figure archangélique de Jeanne d’Arc et sa fulgurante épopée, dont la conclusion semble aussi honteuse pour le roi d’Angleterre (qui voulut opiniâtrément cette lâcheté) que pour le roi de France (qui ne risqua point, dans le but de la préve¬ nir, sa couronne et sa vie) ; — toutes les phases de ce procès ont été ressassées et sont connues dans les plus infimes détails ; — il est temps de nous souvenir que nous avons promis d’esquisser le profil du fameux Maréchal de Bretagne, dont la légende s’est emparée pour en faire Barbe-bleue.
Ce magnifique et déplorable Gilles de Laval, sei¬ gneur de Retz (ou de Raiz), qui tenait par le sang à la noble famille des Montmorency, compta, vers la pre¬ mière moitié du xv* siècle, parmi les plus intrépides guerriers et surtout parmi les plus opulents seigneurs qui fussent alors. Sa barbe de jais avait des refiets cyaniques d’aile de corbeau, d’où le surnom de Barbebleue, et son œil oblique, des éclairs de férocité con¬ tenue et de luxure équivoque.
L’insolence de son faste était tellement en dispropor¬ tion avec sa fortune, pourtant colossale pour l’époque,
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qu’il dévora en quelques années, dit Garinet ‘ « deux cent mille écus d’or et plus de trente mille livres de rentes, qui en valent au moins trois cent mille aujour¬ d’hui 2 ».
Il se livrait aux ostentations d’un luxe dévotieux : habillés comme des prélats, ses chapelains tout cha¬ marrés d’or se mettaient chaque jour en quête de nouveaux enfants de choeur, sous prétexte de pourvoir la chapelle magnifique du château de Tiffauges, que lui avait apporté en dot sa femme, Catherine de Thouars.
On mêlait habilement les menaces aux promesses, pour obtenir des parents pauvres l’abandon de ces jeunes garçons, que le Maréchal voulait protéger et lancer dans le monde. D’autres enfants se recrutaient d’une façon plus mystérieuse. Michelet nous apprend qu’ « une vieille femme, nommée la Me/fraie, parcou¬ rait la campagne, les landes. Elle approchait des petits enfants qui gardaient les bêtes ou qui mendiaient; elle les flattait et les caressait, mais toujours en se tenant le visage à moitié caché d’une étamine noire; elle les attirait jusqu’au château du sire de Retz, et on ne les revoyait plus... La hardiesse croissant, on en vint à ceux des villes »
Cependant les habitudes du châtelain devenaient de
< Histoire de la Magie en France depuis le commencement de la Monarchie jusqu^à nos Jours. Paris, FouIoq et G^®, 1818, in-8, frontispice.
2 Les auteurs ne sont pas d’accord : « On évaluait ses revenus à un million de nos jours », dit Christian dans son Histoire de la Magie (page 396).
3 Michelet, Histoire de France, tome VI, page 335.
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LE TEMPLE DE SATAN
plus en plus étranges. Gilles de Laval ne faisait plus un pas sans traîner après lui deux hôtes de sinistre figure ; l’un, prêtre apostat du diocèse de Saint-Malo, et l’autre, aventurier florentin du nom de Prélati. Depuis l’arrivée de ces deux hommes au château, il n’était point de jour qu’un des enfants de chœur ne vînt à disparaitre h Marquait-on quelque velléité d’ap¬ prendre ce qu’il était devenu? Sur ce chapitre-là, le seigneur de Retz ne badinait guère ; il n’admettait pas qu’on s’informât. Il avait sévèrement interdit toute question indiscrète et même toute curiosité, dont il considérait l’expression comme une injure personnelle.
La terreur finit enfin par se répandre aux en¬ virons. Longtemps contenue, montant à cette heure comme les flots de la mer, la voix publique désignait le Maréchal comme un assassin et comme un sorcier.
Un matin de l’année 1440, le château se trouva investi par les ordres de Jean V, duc de Bretagne ; le Maréchal se vit arrêté au milieu de son faste et de sa puissance — et le monde attentif s’épeura, aux révélations du plus scandaleux procès que relatent lesannales delà chrétienté.
Ruiné jusqu’à la corde et criblé de dettes par sur¬ croît, le seigneur de Retz se vautrait, en désespoir de cause, dans les abominations de la plus noire Goëlie. Les charlatans auxquels il s’était confié l’avaient uu
^ Tel maître tel valet ; le seigneur de Relz était bien servi. — Un médecin du Poitou, nommé Corillon ; Sillié, homme d’affaires du Maréchal; Ponton, l’un de ses pages; enfin son chambellan, du nom de Henriot, furent ses autres complices.
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instant bercé de rêves chimériques : l’un devait lui composer des montagnes d’or par les procédés de l’al¬ chimie ; l’autre se flattait de lui obtenir, par le secours de Satan, la possession des minières inépuisables, où fleurit la rose solaire sur l’arbre des sepbiroth métal¬ liques ; et l’accès de cavernes merveilleuses, toutes constellées de pierreries. Mais le prétendu disciple d’Hermès réussissait surtout à dissiper le peu d’or que les usuriers avaient encore fourni; quant au souverain maître des Puissances de Ténèbres, il avait persuadé le Maréchal que le diable n’octroierait son aide qu’à de terribles conditions : au prix des sacrifices quotidien¬ nement renouvelés, du sang le plus innocent et le plus pur...
Les enfants ne se retrouvant pas, la justice fit opérer des fouilles. Les souterrains des différents châteaux de Ghamptocé, deMachecoul et de Tiffauges vomirent au grand jour de l’enquête plus de deux cents petits ca¬ davres horriblement mutilés. On en trouva jusque dans les latrines du château de la Suze.
Ce n’est pas tout. Un tribunal mixte, où l’on voit figurer comme clercs l’Evêque de Saint-Brieuc et Jean Blouyn, official de Nantes et inquisiteur de France, se réunit sous la présidence du Sénéchal de Rennes, Pierre de l’Hospital ; le procès prit aussitôt une singu¬ lière tournure et donna une confirmation éclatante aux plus injurieux soupçons.
En effet, l’on avait bien remarqué que Gilles de Laval, toujours entouré de ses pages, affectait à l’égard des femmes une indifférence dès lors jugée fort suspecte;
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bref, son austérité scandaleuse s’était vue taxée d’infa¬ mie. Mais de pareils propos se chuchotaient à l’oreille ; jamais ces bruits n’avaient pris corps : le maréchal était un si grand et si puissant seigneur !... Or l’enquête établit qu’à Titfauges tous les vices honteux s’étaient donné rendez-vous, et que le maître de céans savait marier le mieux du monde sa cupidité superstitieuse à la plus féroce des luxures. Le plaisir, qui le fuyait toujours, ne se laissait atteindre qu’à la triple condition de s’exercer, en mode sodomitique, sur d’impubères victimes, palpitantes des derniers spasmes de l’agonie !
Condamné au feu, le 25 octobre 1440, comme assassin, sodomite, hérétique et sorcier, il monta sur le bûcher dans le pré de Magdeleine, près de Nantes, ravi d’avoir obtenu comme une faveur dernière d’être environné jusque dans son supplice de ce luxe royal qui avait été sa vie, et qui s’effondrait avec lui dans la mort.
Eliphas Lévi, qui raconte fort au long ce lamen¬ table procès *, fournit, contre son habitude de scru¬ puleux conteur, des détails dont l’authenticité paraît sujette à caution, mais qui font merveilleusement coïncider l’histoire du seigneur de Retz avec la légende de Barbe-bleue. Que les curieux s’y re¬ portent.
Nous n’avons que faire de retracer toutes les im¬ pertinences et toutes les obscénités qui remplissent
* Histoire de la Magie, pages 281-290.
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les dossiers sans nombre de cette époque ; tant d’autres ont compulsé, depuis la fin du dernier siècle, ce qui restait de typique aux archives des parlements et des baillages I
Nous ne signalerons que pour mémoire l’exposition publique de Maître Guillaume Edeline, prieur deSaintGermain-en-Laye, que sauva la spontanéité de ses aveux. 11 confessa s’être voué au démon, pour obtenir du Grand Séducteur le moyen de satisfaire à toutes les exigences de sa galanterie naturelle, et par especial pour faire son plaisir d'vne dame chevaleresse. 11 dé¬ crivit l’assemblée du Sabbat, où s’étant vu transporter à cheval sur un balai, il rendit ses devoirs au Diable, déguisé, pour cette fois-là, en un mouton quil luy sembloit lors baiser brutalement sous la queue et par le fondement, en signe de grant reuerence et dJhommage .Mitre en tête, il fut conduit sur une place
d’Evreux, où l’inquisiteur l’engagea fort, dans l’in¬ térêt de son âme et « pour l’édification d’vn chascun », à témoigner publiquement de son repentir. 11 ne se fit pas réitérer ce conseil : lors ledict Maistre Guillaume Edeline commença â gémir et se condouloir de son mefaict, cryant mercy à Dieu, au Roy et à la iustice {Chroniques de Monstrelet). Il en fut quitte pour la prison perpétuelle et un régime de pain sec trempé d’eau, comme le plus mince escholier.
Pareille clémence était rare.
Aussi les démonologues ont-ils mené grand bruit de l’acquittement d’une pauvre fille aux trois quarts idiote, que l’Inquisition voulait faire brûler à Metz
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comme sorcière, et qui dut la vie à l’énergique attitude de Corneille Agrippa. Avocat général et Syndic de la ville (raconte Naudé), « il s’opposa directement à la procedure de Nicolas Sauini, pour lors inquisiteur de la foy en ladicte ville, qui vouloit faire punir vne panure femme de village comme sorcière, et fist en sorte qu’elle fut eslargie, et tous les délateurs et témoins condamnez à une grosse amende*... »
Faire acquitter une sorcière ! Faire condamner les témoins comme diffamateurs ! ! Grand Dieu ! quel scandale dans le monde chrétien ! !
Aussi les démonologues s’appuient-ils sur ce fait, entre autres, pour faire d’Agrippa « le plus grand sorcier qui fut oncques de son aage^ ».
Le 13 avril 1611, mourut dans les flammes, à Aix en Provence, un homme que les contemporains ne désignent pas sous un titre moins flatteur ; C’est le Prince de la Synagogue et le plus grand et insigne magicien qui fust oncques, chef de tous les sorciers d'Europe depuis Constantinople iusqu'en Espagne, Messire Loys Goffredy (ou Gaufridy), curé de l'E¬ glise des Accoulez, à Marseille.
L’arrêt du Parlement porte qu’après avoir fait amende honorable devant l’Église Saint-Sauveur d’Aix, « teste nüe et piés nudz, la hart au col, tenant vn flambeau ardent en ses mains, et illec demandé
' Apolog., page 297.
® Bodiû, Dém., p. 240.
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pardon à Dieu, au Roy et à la lustice..., en apres seraliuré à l’executeur... Mené, conduict et tenaillé ès tous les lieux et carrefours de ceste viUe d’Aix, auec des tenailles ardentes en tous les lieux de son corps, il sera ards et bruslé tout vif... et ses cendres ietées au vent... Et auant estre exécuté, sera mis et appliqué à la questiô, en la plus grieue gehenne qui se pourra excogiter, pour auoir de sa bouche la vérité de ses complices... etc..., » (Arrêt cité par dom Galmet, en son Traité des Apparitions', texte complété et corrigé d’après la version que donne Fon¬
taine, dans son livre de?,Marques des Sorciers-.
Quelques jours après cette barbare exécution, les exorcistes, dont l’acharnement poursuivit le prêtre des Accoules jusque dans la mort, publièrent une Confession de Messire Louys Gaufridy. Que cette pièce soit de la composition des Pères Michaëlis et Domptius, ou que les aveux aient été réellement ex¬ torqués à Gaufridy par l’acuité des tourments, c’est ce que nous n’avons point à débattre ici. Nous repro¬ duisons les articles principaux de ce document pos¬ thume 3 :
CONFESSION DE MESSIRE LOUYS GAUFRIDY, Prince
1 Paris, de Bure, 1751, 2 vol. in-12 (tome I, p. 146).
2 Lyon, 1611, in-8, pages 40-43.
3 Nous reproduisons ces aveux résumés tels que les donne Garinet, dans les pièces justificatives de son Histoire de la Magie en France', seulement nous restituons l’orthographe de l’époque. M. Baissac, dans son livre les Grands Jours de la sorcellerie, les donne in extenso.
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des Magiciens, depuis Constantinople iusgu'a Paris. — « l’aduoue que le Diable m’est appareu et que i ay faict vue cedule auec luy. l’aduoue que ie lisois le grimoire pour le faire venir. Faduoue que le Diable me promit que par la vertu de mon souffle, i’enflammerois à mon amour toutes les filles et femmes dont i’aurois enuie, pourveu que ce souffle leur arriuast aux narines : et dès lors ie commençay à souffler toutes celles qui me venoient à gré. l’aduoue que ie frequentois la maison de M. de la Palud et que i’ay eu enuie de Magdeleine ; mais sa mere la tenoit de si prez, que ce fust cause que ie soufflay sur sa mere, pour qu’elle me l’amenast en ma chambre et qu’elle prist confiance en moy ; en sorte que, me
trouuant avec Magdeleine, ie l’ay baisée et plus.
l’aduoue que ie luy donnay un diable nommé Eumodes, pour l’assister, la seruir, et l’eschauffer à mon amour ; que ie l’ay mariee à Beelzebub qui parust soubs la forme d’vn gentil-homme, et qu’aprez le mariage elle a signé vn pacte. Le Diable dict qu’il feroit tintamarre si ie brullois ces promesses. l’aduoue que i’ay bruslé le grimoire. l’aduoue que les sorciers, sorcières et magiciens sont marquez auec le petit doigt du Diable et que les parties marquées sont insensibles. l’aduoue que lorsque ie voulois aller au Sabbath, ie me mettois à ma fenestre et que Lucifer m’y transportoit. l’aduoue qu’on adore le Diable, chascun selon son degré ^ que les masques l’adorenf tous couchez à terre ; les sorciers à deux genouz et les Magiciens, comme princes du Sahhath,
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seulement à genouz d’un costé. l’aduoue que i’ay abusé de Magdeleine, d’une princesse de la Frize, et d’autres filles, sur lesquelles i’ay soufflé. l’aduoue que le Diable est vn vray singe de l’Église ; qu’on baptise au Sabbath au nom de Beelzebub, de Lucifer et autres ; qu’il y a douze prestres qui y sont qui y disent la messe tour-à-tour et que le Diable sert la messe ; que la torche qu’on esleue quand la messe est à la consé¬ cration est fort lumineuse et puante. l’aduoue que la cloche de la messe est de corne et que son baston est de bois, pour la sonner. l’aduoue qu’il y a quelques masques qui ont charge d’apporter un chat de leurs bastides, pour luy faire manger la communion, que les autres ne veulent manger. »
Voici, sous mesyeux.un curieux recueil du temps*, où il est amplement traité De l’horrible et espouuantable sorcellerie de Loys Goffredy, prestre de Mar¬ seille (pages 43 à 86). Jamais on ne saurait imaginer les turpitudes et les sottises dont regorge ce procès. Il est hors de doute que Gaufridy ait été l’amant de la demoiselle de la Palud ; il est également certain qu’il se servit de moyens occultes pour la séduire. C’était d’ailleurs un ecclésiastique publiquement scan¬ daleux, et toute la férocité qui fut déployée contre lui par les juges et les inquisiteurs ne réussit pas à le rendre intéressant.
' Histoires tragiques de nostre tems, par F. de Rosset. Paris, 1614, m-12.
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LE TEMPLE DE SATAN
Je renonce à décrire les phases de cette affaire inouïe : la possession de Magdeleine, affligée de Beelzebub, Léviathan, Asmodée, Baalberith et Astharoth ; et d’une autre jeune religieuse, nommée Louise Cappeau, et dans le corps de laquelle le Prince de la Sy¬ nagogue a envoyé les démons Verrine, Grêzil et Sonneillon : les exorcismes des Pères Domps et Michaëlis : les sermons très édifiants du diable Verrine, envoyé par Dieu [sic), pour convertir et dénoncer Gaufridy, c’est-à-dire pour le faire brûler en ce bas monde et le sauver dans l’autre: les convulsions des possédées, agrémentées d’ignobles détails, des poses obscènes de tout le corps, tressauts spasmodiques entrecoupés de révélations à faire rougir uneLaïs de maison borgne.
Je pense que mon lecteur est suffisamment édifié sur toutes ces scènes, où le burlesque s’effare de coudoyer l’immonde ; j’estime sa curiosité rassasiée jusqu’à la nausée : si je me trompe, qu’il se reporte au massif in-8 publié par le Père Michaëlis, sous ce titre : His¬ toire admirable de la possession et de la conuersion d’une penitente seduite par un magicien^ ensemble la Pneumatologie L
Toute la première moitié du xvii® siècle est infestée de possession et d’exorcismes, et chaque fois, le bour¬ reau donne l’épilogue, la torche à la main, sur un bû¬ cher! — Triste époque! Partout l’horizon s’empourpre de reflets sanglants ; on dirait d’une contrée au pillage.
' Paris, Chastellaiii, 1613, in-8.
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Mais cette contrée couvre des milliers de lieues ; les peuples sont en paix et des lueurs d’incendie attestent que les cours souveraines font « bonne iustice au nom du Roy ».
Le 8 juillet 1617, comparaît devant le Parlement de Paris l’épouse du fameux Maréchal d’Ancre, la belle Eléonore Galigaï, qu’on décapite et qu’on brûle pour crimes d’envoûtement et de maléfices. Outre ce qu’on trouva dans sa chambre (des amulettes, des livres de caractères magiques et « des rouleaux de velours constellé pour dominer l’esprit des grands »), il fut établi qu’elle avait fait venir de Nancy deux religieux ambroisiens pour célébrer le sacrifice d’un coq noir ; sans parler d’autres sortilèges qu’on détailla; il n’en fallait pas tant pour perdre la maréchale... C’est elle qui, pressée de questions par le président Gourtin, lui cloua la bouche d’une si fière réplique. Gomme il lui demandait par quel charme elle avait ensorcelé la reine Marie de Médicis, elle eut la hardiesse de ré¬ pondre ; « Mon sortilège a esté le pouvoir que les âmes fortes auront éternellement sur les âmes foibles. » Nous avons rapporté plus haut*, au sujet des pos¬ sessions, le pitoyable procès et le supplice affreux du curé de Saint-Pierre de Loudun, Urbain Grandier, coupable d’avoir déplu au grand cardinal. Eliphas Lévi laisse entrevoir, dans son Rituel, qu’il y avait peut-être dans la colère du ministre autre chose que le ressentiment qu’on lui prête, relativement au libelle
' Chap. I, pages 88-100.
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diffamatoire, imputé à Grandier : « Le cardinal de Richelieu, qui ambitionnait toutes les puissances, chercha toute sa vie, sans pouvoir la trouver, la transmission de la Baguette^. Son cabaliste Gaffarel ne put lui donner que l’épée et les talismans : tel fut peut-être le motif secret de sa haine contre Urbain Grandier, qui savait quelque chose des faiblesses du Cardinal. Les entretiens secrets et prolongés de Laubardemont avec le malheureux prêtre, quelques heures avant son dernier supplice, et les paroles d’un ami et d’un confident de ce dernier lorsqu’il allait à la mort : « Monsieur, vous êtes habile homme, ne vous perdez pas, » donnent beaucoup à penser à ce sujet-.
Après les religieuses de la Sainte-Beaume^ et les Urselines de Loudun, c’est le tour des Franciscaines de Louviers.
Le diable est dans le couvent. Les religieuses di¬ vaguent, convulsionnent et accusent deux prêtres de les avoir ensorcelléés ; l’un vit encore, c’est Boullé ; l’autre, nommé Picard, est mort en 1642. Les scan¬ dales ont pris naissance dès les premiers jours del’année suivante, 1643.
Ces deux ecclésiastiques sont très certainement coupables de sortilèges au même titre que l’infâme
' Il s’agit de la Baguette des Mages;
2 Eliphas, Rituel, pages 130-131.
2 Ce fut à la Sainte-Beau me que se firent les exorcismes, dans l’affaire de Magdelaine de la Palud.
^ On dirait aujourd’hui : coupable de suggestion dans un but cri¬ minel.
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David, le plus ancien Directeur du couvent, et le pre¬ mier, selon toute apparence, qui ait institué un sabbat permanent dans cette communauté religieuse. Mais comme toujours en pareille intrigue, les Énergumènes chargent sans mesure et sans discernement les auteurs de leur triste état ; elles leur attribuent tout ce qui ar¬ rive, même ce qu’ils n’ont pu prévoir et combiner. C’est la commune règle et le cas de toutes les posses¬ sions que je signale dans ce chapitre; aussi n’ai-je rap¬ pelé que pour mémoire celle desUrsulines de Loudun, qui vaut d’être classée à part. A Loudun, les seuls sor¬ ciers sont les exorcistes, auteurs conscients ou non des désordres qui éclatent: UrbainGrandier est innocentL
Il est visible que Magdelaine Bavent décalque son rôle sur celui de Magdeleine de la Palud^ ; seulement elle s’en tire moins bien, puisque ses aveux et les ré¬ cits orduriers dont elle les assaisonne la font enfermer pour toujours dans l’ombre suintante et glaciale de VInpace.
Mais à ce prix, elle est arrivée à ses fins ; l’arrêt du Parlement de Rouen, daté du 21 août 1647, condamne au feu le vivant et le mort. On viole la sépulture du prêtre Picard, et Boullé, garrotté au même poteau
< Tel n’est pas assurément le cas de Picard et de Boullé, non plus que de Gaiifridy, ni surtout du P. Girard. — Aussi toutes ces affaires ont-elles été classées comme procès de sorcellerie, en ce quatrième chapitre ; tandis que l’affaire de Loudun avait été préalablement racontée au premier chapitre, comme un cas de possession pure et simple.
* On sait que les hystériques mentent souvent, ou du moins am¬ plifient et brodent la vérité de la meilleure foi du monde.
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LE TEMPLE DE SATAN
que le cadavre de son complice, périt dans les mêmes
flammes, après avoir été traîné sur la même claie.
Et leurs cendres confondues sont jetées au vent !...
Les possessions se multiplient vers cette époque, et principalement dans les couvents. En France, en An¬ gleterre, dans les Flandres, il n’est bruit que de démo¬ niaques et d’exorcistes. Mais, pour s’émouvoir aux échos d’un grand procès comme ceux de Loudun et de Louviers, il faut en arriver au tiers du xviif siècle. Dès 1730, le Diable repart sur de nouvaux frais; il fait grand tapage au couvent d’Oullioules, près Toulon, avec les fameuses aventures du jésuite Girard et de la belle Catherine Gadière, sa maîtresse. C’est toujours la réédition des mêmes scandales; mais l’ignohle atteint cette fois aux proportions d’un cauchemar. Le sadisme s’accentue, et malgré soi, l’on pense aux Femmes damnées du poète :
A celles dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
Mêlent, dans ta nuit sombre et les bois solitaires,
L’écume du plaisir aux larmes des tourments '...
Quand Baudelaire écrivit cette strophe, il venait sans doute de relire le volumineux dossier de la Cour d’Aix.
C’est, en effet, devant le Parlement de cette ville que les parents de la Gadière, épouvantés, intentent au Père Girard un procès criminel...
* Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal [Femmes damnées.)
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Mais ils s’attaquaient à forte partie : Girard avait de nombreux amis dans le sein même du Parlement ; l’influence de la compagnie s’exerça, souveraine, et les magistrats se divisèrent. Quand on en vint aux voix, douze d’entre elles condamnaient Girard au bûcher ou au gibet ; les douze autres se partageaient entre l’acquittement, des peines disciplinaires et la déclaration d’incompétence. Le jésuite, bénéficiant de l’égalité dans les voix, fut purement et simplement renvoyé au juge d’Église, qui l’acquitta (1731).
Pour Catherine, on la rendit à sa mère.
Ces procès, nous l’avons vu, présentaient rarement une aussi clémente issue. D’ailleurs, il faut dire que les juges étaient souvent écœurés, mal disposés par là à se montrer débonnaires. Que de scandales et de scènes répugnantes ! Que de boue remuée, en attendant le sang !
En présence de tels abus, on conçoit presque l’exas¬ pération de Jules Garinet, qui se laisse emporter au fanatisme contraire : « Le seul moyen, dit-il, de nous délivrer tout à fait des possessions et des sorciers, c’est d’envoyer à l’hôpital les béates hystériques qui
se diront possédées à l’avenir.Tant qu’on n’enverra
pas dans les bagnes les exorcistes, la race continuera d’exister. Le remède est violent, je l’avoue ; mais c est le seul qui convienne. Aux grands maux, les grands remèdes *. »
’ Garinet, Histoire de la Magie en France, page 292.
^78 LE TEMPLE DE SATAN
Ce chapitre pourrait se clore ici ; mais nous prions le lecteur de redoubler d’attention, et de rétrograder avec nous de quelques centaines d’années. Nous allons assister à un drame terrible...
PROCÈS ET VENGEANCE DES TEMPLIERS
Nous sommes au commencement du xiv® siècle : rOrdre moitié religieux, moitié militaire, établi en Orient vers 1118 par Hugues des Payens, a prodi¬ gieusement prospéré. Les Templiers possèdent en Europe près de dix mille seigneuries, et leur opulence, devenue proverbiale, centralise dans leurs mains une puissance presque illimitée.
D’autre part, quoiqu’ils affectent de s’incliner avec respect devant les deux autorités civile et religieuse, on leur prête les projets d’une ambition qui confine à la folie. Héritiers — ils s’en flattent du moins — de cette tradition johannite ^ qui constitue la moelle éso-
^ A ceux qui douteraient de cette assertion, je demanderai de faire un examen attentif du livre curieux et rare publié en 1831 sous ce titre : Levitikon, ou exposé des principes fondamentaux des chrétiens-catholiques primitifs, Paris, in-8. Dans cet ouvrage, outre le résumé d’un dogme pseudo-johannite, on trouve une ver¬ sion, dite authentique, de TEvangile selon saint Jean, seul adopté par cette Eglise, et la liste des pontifes johdnnites depuis fe Christ et saint Jean jusqu’à nos jours, en passant par tous les Grands Maîtres du Temple.
Que les pseudo-johannites du xix® siècle soient, comme le prétend Clavel {Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie, 1884, grand in-8, figures), des mystificateurs qui ont prétendu rallumer une flamme éteinte et faire revivre un culte mort, c’est ce que je ne veux point débattre ; ce qui me semble certain, d’après l’examen
LA JUSTICE DES HOMMES
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téricjuG du GhristiB-nisiuG, ils a.ccoHiplissGiit, dans l’ombre et le silence de leurs Gommanderies, des rites étranges et secrets... Bref, la voix populaire, qui les incrimine de sorcellerie, dénonce également leurs mœurs comme infâmes. Cette dernière accusation ne fut jamais établie sur de bien irréfutables preuves , mais si les apologistes de l’Ordre ont pu revendiquer équitablement, en faveur des Templiers, le bénéfice du doute, jamais, du moins, n’ont-ils pu les réhabiliter au grand jour de la controverse historique, en lavant leur mémoire de tout soupçon.
Jules Garinet résume ainsi les griefs portés à la charge des Templiers ; « On disait qu’à la réception dans l’Ordre, on conduisait le récipiendaire dans une chambre obscure, où il reniait Jesus-Ghrist en crachant trois fois sur le crucifix ; que celui qui était reçu bai¬ sait celui qui le recevait à la bouche, ensuite in fine spinæ dorsi et in virga virili; que les Templiers, dans leurs chapitres généraux, adoraient une tête de bois doré qui avait une longue barbe, des moustaches touf¬ fues et pendantes ; à la place des yeux brillaient deux grosses escarboucles étincelantes comme le feu*. On
consciencieux de cet ouvrage, c’est que ce culte a existé réellement dans le passé, à l’état ésotérique et latent. On peut consulter encore le Manuel des Chevaliers du Temple. Paris, 1825, in-t2.
< « ...Chaque chapitre, dit Henri Martin, en possédait une image : c’était une tête humaine à longue barbe blanche, ayant, en la place des yeux, escarboucles reluisantes comme la clarté du ciel, avec un crâne humain et une peau humaine : certaines de ces idoles étaient à trois faces et montées sur quatre pieds; on en avait saisi une au Temple de Paris. «(Henri Martin, i/isfotre de France, t.IV,p.473.)
ii||i III III II m u I I I I II I I I I ii i iii i ii y
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LE TEMPLE DE SATAN
les accusait encore de faire vœu de sodomie, et de ne rien se refuser entre eux...
« En Languedoc, trois Commandeurs de l’Ordre, mis à la torture, avouèrent qu’ils avaient assisté à plu¬ sieurs chapitres de l’Ordre ; que dans l’un de ces cha¬ pitres, tenu à Montpellier, et de nuit, suivant l’usage, on avait exposé une tête; qu’aussitôt le diable était, apparu sous la figure d’un chat; qu’on avait adoré ce chat, qui parlait avec bonté aux uns et aux autres ; qu’ensuite plusieurs démons étaient venus, sous forme de femmes, et que chaque frère avait eu la sienne K »
Quoi qu’on puisse penser de ces stupéfiantes accu¬ sations, qui valurent à tant de braves Chevaliers les affres du bûcher,'il nous est impossible de ne pas noter, en passant, quelle ressemblance, sinon quelle absolue identité, assimile de pareilles scènes (qu’on les veuille réelles ou mensongères) au sabbat des sorciers d’une part, tel que nous l’avons décrit au chapitre ii, et de l’autre à ces réunions orgiaques et mystiques tout ensemble, qui furent imputées de tout temps aux sec¬ taires de la gnose dissidente, par les auteurs contem¬ porains qui traitent de leurs rites et de leurs mystères.
Le marquis de Saint-Yves, dans un livre remarquable à tant d’égards, glorifie ce qu’il appelle la Mission des Templiers. En eux, il salue les orthodoxes de l’ésoté¬ risme traditionnel, les mandataires de la paix sociale, les fondateurs et les inspirateurs de ces États gêné, vaux — véritable ébauche de synarchie — qui furent,
Histoire de la Magie en France, pp. 78-79.
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au long de notre histoire, l’organe intrépide et modéré des revendications populaires, et comme une grande voix, ferme et respectueuse, sortie des entrailles mêmes de la nation.
S’il en est ainsi, les États généraux de Tours (mai 1308) se montrèrent parricides en reniant le Temple, et en abandonnant les Templiers à la fureur de leurs bour¬ reaux. Du reste, avec sa loyauté coutumière, M. de Saint-Yves proclame lui-même ce fait irrécusable, qui sera pour les superficiels une des pierres d’achop¬ pement de son hypothèse ; « L’unanimité des Trois Ordres tendit à Philippe le Bel le fer et le feu..., » lit-on à la page 216 de la France vraie ^ (tome I).
Gela n’importe guère. Il n’est pas sans exemple de voir le fils suivre les traditions du père, après l’avoir condamné ; l’ouvrier revivre dans son oeuvre, après être mort par elle. Et sans aller si loin, saint Pierre, qui renia trois fois son maître Jésus-Christ, n’en fut pas moins le premier chef de l’Église chrétienne. Aussi n’est-ce point de pareils arguments que nous opposerons à l’illustré apôtre des Missions.
Si noble que soit la thèse qu’il soutient, nous vou¬ drions, pour qu’elle fût acceptable, la voir fondée en histoire sur quelque fait avéré. Sans aborder la discussion sur ce terrain, nous allons dire pourquoi, sur celui de la métaphysique pure, cette thèse nous paraît au moins hasardeuse.
Les Chevaliers étaient dépositaires d’une doctrine
LaFrance craie, Mission des Français, Paris,! 887,2 v. in-18.
> n,^ f, P « RJtJt
282
LE TEMPLE DE SATAN
sociale et religieuse. C’est historiquement certain. Reste à savoir de laquelle.
Que le Temple possédât la tradition orthodoxe, voilà qui n’est guère soutenable. Cet Ordre fameux reste dogmatiquement entaché de manichéisme. Mignard notamment a rapproché des preuves accablantes à l’appui de cette opinion. Les figures emblématiques sculptées en relief sur le coffret de pierre d’Essarois, pièce à conviction ^ (entre mille) qu’il détaille avec une compétence et une sagacité parfaites, ne sont de nature à laisser aucun doute. Le caractère de mys¬ ticisme obscène qui est le propre de ces symboles dyarchistes semble même d’une précision assez typique, pour servir de trait d’union, dans l’espèce, entre les deux grands griefs stipulés contre les Tem¬ pliers : la goëtie manichéenne et le vice impur.
Ne retenons que le manichéisme à la charge dqs Templiers. C’est plus qu’il n’en faut pour réfuter l’attribution qui leur est faite d’une doctrine tradition¬ nelle de syncrèse tri-unitaire, mathétique, ou (comme l’appelle excellemment M. de Saint-Yves) d’une tradi¬ tion synarchique.
L’antagonisme primordial, absolu, de deux prin¬ cipes incompatibles, telle est l’essence du dogme manichéen ; elle exclut le Ternaire synarchique et la Monade dont émane ce Ternaire.
* Suite de la monographie du coffret du duc de Blacas, ou Preuves du Manichéisme dans l’Ordre du Temple, par Mignard. — Pa¬ ris, 1853, grand in-4, figures.
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Le manicliéisme est la négation radicale du prin¬ cipe de retour à l’Unité. Allez édifier une synthèse sur une pareille base ! Projet chimérique : autant vouloir restaurer Babel.
Les Templiers, nous l’avons dit, ne passaient pas pour de simples hérétiques.
A part l’imputation de manichéisme — exclusive, selon nous, de l’attribution que leur fait généreusement M. de Saint-Yves de sa propre doctrine, — on incrimi¬ nait encore les chevaliers de magie noire et de sodomie.
C’étaient crimes capitaux dans la jurisprudence du moyen âge. Si graves d’ailleurs qu’ils semblassent aux juges du xiv® siècle, ils ne furent qu’un trompel’œil invoqué, une excuse au coup d’État de 1307. Il faut bien le dire. Quelle excellente occasion pour le roi de France et pour le pape, sa créature, d’abo¬ lir d’un coup la puissance de ces superbes défenseurs du trône et de l’autel, mille fois plus dangereux que les pires ennemis, et quel prétexte tout naturel de se partager leurs prodigieuses dépouilles !
De longue main déjà, le successeur de Pierre et l’héritier de Hugues Gapet avaient préparé ce coup de Maître on n’attendait que l’heure propice pour agir de concert.
* Ce fut grâce à la protection de Philippe le Bel, que Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux en 1300, parvint l’an 130S au trône pontifical, sous le nom de Clément V. Pour acheter la com¬ plaisance du monarque, le futur pape avait dû souscrire par seril i
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Cette heure enfin sonna. Plusieurs dénonciations formelles, celles entre autres de deux Templiers apos¬ tats, permettaient de sévir à l’improviste et d’envelop¬ per tous les Chevaliers dans un même réseau. Le filet fut jeté dans la nuit du 12 au 13 novembre 1307, où tous les gouverneurs et officiers du roi reçurent, sous pli scellé, l’ordre fatal.
Dès le matin, les Templiers sont arrêtés par toute la France et leurs biens mis sous séquestre. — A Paris, cent quarante chevaliers sont dans les fers ; on procède contre eux avec une rigueur insolite. Jamais la question ne fut plus cruellement infligée. Le R. F. Imbert, inquisiteur de la foi, dirige les interrogatoires, assisté de commissaires nommés par le roi. A leur tête figure Guillaume de Nogaret, homme colérique et dont le fanatisme touche au délire.
En province, l’inquisiteur subdélègue des commis¬ saires ecclésiastiques, et les interrogatoires com¬ mencent.
De toutes les procédures intentées à ces malheu¬ reux, il ne nous reste que huit relations authentiques : celles de Caen (où 13 Templiers sont dans les fers) ; — de Pont de TArche (10 Templiers) ; de Cahors
ment à six conditions formelles, dont la dernière, tenue secrète, le liait à poursuivre la destruction des Templiers et jusqu’à l’abolition de l’Ordre.
C’est dire que les protestations de Clément V, si molles, si évi¬ demment faites pour la forme et pour l’édification de la galerie, ne furent de sa part qu’une comédie odieuse. On le vit bien à l’em¬ pressement qu’il mit ensuite à tout ratifier après un semblant d’en¬ quête, à Poitiers.
LA JUSTICE DES HOMMES
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(7 Templiers) ; — de Carcassonne (6 Templiers) ; de Beaucaire (45 Templiersl ; — de Troyes (5 Tem¬ pliers) ; — de Bayeux (5 Templiers) ; et enfin de Bigorre (11 Templiers).
A Caen, l’on promet aux accusés grâce entière; néanmoins les réfractaires souffrent la torture.
Tandis que l’affaire s’instruit dans ses états, Philippe le Bel invite les autres potentats de l’Europe à l’imiter dans ses rigueurs.
L’Allemagne ne se hâte point de répondre à son appel ; mais la Sicile, l’Italie, la Castille, l’Angleterre, l’Aragon suivent l’exemple delà France *. En Flandres on déploie une rigueur moindre. A Chypre, la puis¬ sance de l’Ordre rend la tâche des persécuteurs ardue et délicate ; Amaury, régent du royaume pour le jeune Hugues IV, se voitforcé de surseoir à k répres¬ sion, devant l’attitude menaçante des Chevaliers forti¬ fiés dans Nimove.
Le procès traîne partout en longueur, dans des alternatives d’aveux et de rétractations : les greffiers ont altéré plusieurs dépositions, d’où de longs débats sans issue.
< Nous ne parlons, pour l’instant, que de l’arrestation et des pro¬ cédures; car, en plusieurs points, celles-ci aboutirent a un acquit¬ tement des Chevaliers, comme à Ravenne, à Mayence, à Salamanque (1310) Quoi qu’il en fut d’ailleurs de ces sentences individuelles, l’Ordre, aboli par le Concile de 1311, ne subsista nulle part, du moins ouvertement et sous son vrai nom. En Portugal, 1 Ordre du
Christ s’éleva sur ses débris. ,
En Aragon, les Templiers avaient fièrement organise la résistance
à main armée, non sans succès...
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LE TEMPLE DE SATAN
Cependant, sous la pression du roi de France qui lui rappelle ses engagements, le pape lance bulle sur bulle pour accélérer la marche des choses ; il en fulmine coup sur coup jusqu’à sept (1308). De nouvelles pro¬ cédures confiées aux évêques ne donnent point de ré¬ sultats meilleurs. On réunit des conciles provinciaux...
Mais il est impossible de préciser tous ces détails.
Bref, le pape Clément V rend, en 1310, une dernière bulle, pour ordonner le jugement définitif des Tem¬ pliers. Un petit nombre a nié ; d’autres ont avoué ; plusieurs, comme je l’ai dit, ont rétracté leurs aveux. Les conciles de Sens et de Reims font des accusés quatre catégories : les uns (classes 1,2,3), repentants et réconcilies a 1 Église, en sont quittes pour une péni¬ tence ecclésiastique ou pour la prison perpétuelle ; on livre les autres (4° classe), déclarés relaps, au bras sé¬ culier, et les exécutions commencent.
Le 10 mai 1311, en face de l’abbaye Saint-Antoine, on brûle tout vif un premier condamné, dans l’espoir d’intimider les autres qui s’étaient rétractés et de les réduire à la lettre de leurs premiers aveux. Mais ils sont inébranlables.
Huit jours après, cinquante-quatre de ceux-là mon¬ tent sur des bûchers construits sur le même emplace¬ ment. Cette execution, ralentie a plaisir, pour que la mort vienne plus lente et plus atroce, fait éclater la constance et la haute bravoure de ces martyrs, qui prennent le ciel à témoin qu’ils meurent innocents. Les jours d’après, on brûle encore en deux fois quinze Templiers, qui refusent de se dire coupables.
LA JUSTICE DES HOMMES
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En Provence et au Piémont, s’étaient succédées plusieurs exécutions pareilles.
Cependant le grand maître, Jacques de Molay^ lan¬ guissait encore dans les fers avec ses grands prieurs , il ne monte sur l’échafaud que le 18 mars 1313 \ en compagnie du Prince-Dauphin qui 1 a suivi dans la ré¬ tractation solennelle de ses premiers aveux. Tous deux sont hrûlés à très petit feu, dans l’île située entre les jardins du roi et les Augustins, au lieu précis où se dresse aujourd’hui la statue équestre de Henri IV, sur le terre-plein du Pont-Neuf. Le lendemain le Chevalier Aumont et sept Templiers, déguisés _^en_jmaçons, recueillent pieusement les cendres du bûcher. L’Ordre des Francs-Maçons a pris naissance...
Dès septembre 1311, le Concile de Vienne, où l’on vit siéger plus de trois cents prélats, avait aboli l’Ordre du Temple ; les biens immenses de la communauté, passant aux Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem récemment établis à Rhodes, ne devaient profiter que d’une sorte indirecte ~ à l’inique héritier de Hugues
^ Nombre d’auteurs, notamment Henri Martin [Histoire de France, tome IV, page o03), Bouillet, dans son Dictionnaire d’Histoire et de Géographie, et Collin de Plancy, dans son Dic¬ tionnaire Infernal, donnent une date différente : 18 mars 1314. — Nous allons voir que les traditions maçonniques disent de même.
Cette apparente contradiction n’ad’autre cause que le remaniement apporté au Calendrier sous Charles IX, par l’édit de Roussillon (1364). L’année qui ne commençait qu’à Pâques remonta jusqu’au l®'' jan¬ vier. Le supplice de Jacques Molay se trouva donc à la date de 1313 ou de 1314 selon lesyslème qu’on adoptait: l’ancien ou le nouveau.
2 Frais de mutation, impôts, amendes et redevances de toute na¬ ture, — confiscation à peine déguisée.
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LE TEMPLE DE SATAN
Gapet. Plus ouvertement heureux, les monarques espagnols réussirent à se faire attribuer tous les biens que les Templiers possédaient dans leurs États.
Quelque réserve que nous ayons apportée dans la qualification des crimes qui furent imputés à ceux-ci, nous ne pouvons éluder une dernière question, qui touche de trop près à l’objet de ce livre : les Templiers étaient-ils des sorciers ?
Il s’agit de bien s’entendre sur les mots.Le lec¬
teur nous pardonnera-t-il d’ouvrir une parenthèse ?
C’est une règle de prudence, de se méfier toujours des catégories trop tranchées et des étiquettes trop exclusives...
Un occultiste de nos jours a condensé, dans une double et excellente formule, la définition distinctive des hiérophantes de la Lumière et de la Nuit : — « Le magicien dispose d’une force qu’il connaît ; le
sorcier s’efforce d’abuser de ce qu’il ignore. Le
Diable (s’il est permis dans un livre de science d’em¬ ployer ce mot décrié et vulgaire), le Diable se donne au magicien^et le sorcier se donne au Diable^. «
Voilà qui s’appelle pris sur le vif. Il est supérieu¬ rement crayonné là, le Janus de l’occultisme, dans l’antithèse de sa double nature: de ces deux faces, l’une sourit, empreinte d’une autorité sereine et douce ; l’autre grimace, flétrie des stigmates jumeaux de l’impuissance finale et de l’envie. Tout semble indiqué
^ Eliphas Lévi, Dogme, page U7.
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dans chacun par effet de repoussoir : ce qu’il est, ce qu’il sait, ce qu’il veut, ce ({w'Wpeut, ce qu’il ose.
Mais, si judicieuses qu’on les veuille supposer, ces sortes de formules absolues restent entachées d’un vice rédhibitoire : les meilleures d’entre elles, énonçant l’universel qui est la règle, non seulement négligent, maiif^(fêmentent le particulier qui est l’exception.
C’est là l’écueil où se viennent heurter tous les gé¬ néralisateurs, entêtés de sentences laconiques ; pour avoir navigué dans leurs eaux, Eliphas Lévi n’a pas pu éviter le récif où tous finissent pan chavirer.
Celui qui s’est donné au Diable, objectera-t-on à Eliphas, peut se ressaisir, — ne fût-ce qu’une minute. Le Diahle, esclave d’un mortel, peut aussi reprendre un instant ses droits et dominer pour une fois son dominateur de tous les jours. Cela s’est vu.
N’en déplaise aux infaillibles colleurs d’étiquettes indélébiles ; dussent se récrier les intraitables décerneurs de qualifications définitives: rien n’est absolu^ ment détestable ou parfait, en ce monde relatif et sublunaire. — Le Sage, tout comme un autre, peut pécher par erreur ou par malice*, et s’il a mérité le nom de Sage, c’est que chez lui le mal est l’excep¬ tion. — Ainsi du méchant : un sentiment généreux peut fieurir parfois au cœur du plus criminel, et si l’on a raison de dire cet homme mauvais, c’est que les bonnes pensées sont chez lui l’exception.
Précisons: le sorcier qui, d’aventure, ayant acquis
' Le plus saint, dit l’Ecriture, pèche sept fois le jour.
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l’intelligence d’une loi, l’applique au bien, fait œuvre de mage. — De même que le mage, coupable, fût-ce une fois, de prostituer la science au mal, fait évidem¬ ment œuvre de sorcier.
Voilà qui détruit ces catégories si commodes, cesmagistrales divisions si chères à vos cervelles à tiroir, innombrables Joseph Prud’homme de la psychologie et de la morale 1...
C’est assurément très fâcheux. Mais les quelques principes ci-dessus yonttrouver leur justification dans un exemple peu connu, dont nul ne contestera sans doute la portée capitale et décisive.
Au cours d’un chapitre intitulé la Justice des Hommes, cet exemple est doublement à sa place; car, après avoir vu à l’œuvre les tribunaux du fanatisme, accumulant des hécatombes de sorciers du plus bas étage, pêle-mêle avec d’innocentes victimes, nous allons voir des initiés de haut grade se scinder en deux sectes hostiles : lugubre épilogue à la tragédie templière! L’une de ces sectes, diaboliquement et cri¬ minellement avide d’une exclusive souveraineté, va proscrire l’autre, et, prostituant aux œuvres les plus basses la science effective et les pouvoirs augustes de la Haute Magie, faire œuvre de sorciers, dans le sens, le plus strict du mot, et surtout le plus terrible.
Nous frémissions tout à l’heure au résumé rapide du procès des Templiers, au tableau de leur inexpiable supplice. Etaient-ce là des sorciers ? — Je vous laisse juges. Oyez.
LA JUSTICE DES HOMMES
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Riches et puissants, par-dessus tout ambitieux, revêtus de pouvoirs surprenants et redoutables, que conférait à plusieurs d’entre eux une initiation par¬ tielle et relative aux arcanes d’une science souvent contestée, tournée parfois en ridicule, mais toujours proscrite des sacerdoces et des gouvernements abso¬ lus, les Templiers pouvaient évidemment, dans l’ordre religieux, comme dans l’ordre politique et social, déterminer des bouleversements subits et imprévus, de nature à changer la face de l’Europe et même du monde... Voilà ce que soupçonnèrent vaguement le pape et le roi de France.
A ne prendre garde qu’à la logique toute superfi¬ cielle des événements interrogés dans leur apparente signification, Clément V ne devait voir dans les Che¬ valiers du Temple que vaillants défenseurs du Catholi¬ cisme et zélés soutiens du trône pontifical ; — Philippe le Bel, que sujets pleins de loyalisme et de ferveur à la cause dynastique. Mais une singulière intuition, éveillée au cœur de ces deux potentats, y protestait contre ces apparences.
Pris d’une belle peur, le monarque et le pontife (ce dernier antérieurement même à son élection) réso¬ lurent la destruction totale de l’Ordre, et poursuivirent ce résultat fer fas et nefas, au mépris de toutes les voix de la conscience et de l’humanité. Ils furent tour à tour perfides et violents, hypocrites et sans pitié.
Idolâtrie ou sorcellerie ! que leur importait vrai¬ ment?... Ce qu’ils s’acharnèrent à ensevelir sous la cendre des bûchers de 1311 à 1313, ce fut la possibi292
LE TEMPLE DE SATAN
lité d’une révolution politique, et le plan, indécis encore, d’une réforme sociale et religieuse.
Mais ils avaient compté sans les lois de répercussion et d’équilibre. Ils ignoraient qu’on ne noie pas une idée, même en germe, dans le sang de ceux qui s’en sont faits les apôtres et les légataires.
Cette prudence féroce autant qu’illusoire, et l’infâme guet-apens qui en fut la résultante les perdirent tous deux aussitôt — et qui plus est, suscitèrent dans le futur, à près de cinq siècles d’intervalle, un choc en retour dont la terre tremble encore; une tardive commotion qui provoqua d’emblée l’écroulement le plus subit et le plus colossal qu’ait enregistré l’histoire . des hommes : Dix-sept cent qmtre-vingt-treize fut une réplique foudroyante à l’inique arrêt de Treize cent douze !
Clément V et Philippe furent clairvoyants sans doute, lorsqu’ils sentirent quelle vivante menace se dressait devant eux dans la personne des Templiers, et cela en dépit de toutes les protestations imaginables de fidélité et d’amour : mais bien aveugles furent-ils dans leur opiniâtre barbarie, s’ils se purent flatter de l’espoir qu’un autodafé, si complet et si prompt qu’on réussît à l’accomplir, réduirait à néant les Templiers, leur puissance et le Verbe qu’ils portaient en eux.
Ajournés à comparaître devant Dieu — le pape dans les quarante jours et le roi dans l’année — l’His¬ toire nous les montre tous deux lugubrement fidèles au rendez-vous...
Des deux Chevaliers apostats, dénonciateurs de
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rOrdre, le premier, impliqué, l’on ne sait trop com¬ ment, dans un obscur procès, fut pendu par arrêt de Justice; on trouva l’autre baigné dans son sang...
Tels compagnons de captivité du Grand Maître, ces deux Chevaliers pusillanimes qui, lors du supplice de celui-ci, avaient déshonoré le Temple, en persistant dans leurs aveux, ne moururent pas moins misérable¬ ment...
Une immense société secrète s’était constituée clan¬ destinement sur les débris de l’Ordre.
Désormais, la vengeance préparait dans l’ombre les mines et les contre-mines dont l’explosion nous terri¬ fiera, quatre cent cinquante ans plus tard: dans l’attente de cette épouvantable et tardive riposte, elle décimait, l’un après l’autre, tous les assassins de Jacques Molay. « En brisant l’épée des Templiers, on en avait fait des poignards, et leurs truelles proscrites ne maçonnaient plus que des tombeaux h » .
La ruine du Temple décidée de part et d’autre, le pape et le roi n’avaient pas perdu de temps pour l’accomplir. Jamais l’exécution d’un plan plus vaste n’avait été menée et parfaite avec plus d’ensemble et de promptitude. En moins de six ans, l’épouvantable Moloch à deux têtes, l’une couronnée de honte, l’autre mitrée d’infamie, avait dévoré l’Ordre antique du Temple en ses entrailles d’airain rougi... — Il ne devait mettre que moitié de ce temps, le Moloch révo¬ lutionnaire, né de la cendre des Chevaliers du Temple,
< Eliphas Lévi, Histoire de la Magie, page 280.
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LE TEMPLE DE SATAN
il ne devait mettre que trois ans à dévorer l’ancien monde 1
Mais les géants ont une croissance lente... Il va falloir à celui-là quatre siècles d’enfance pour atteindre à l’âge de la force et de la puberté.
Le sablier s’est vidé petit à petit; la coupe s’est
emplie goutte à goutte : une larme encore., elle va
déborder.
Alors ce sera le déluge !.
Les quatre siècles sont révolus. — Maintenant, il est adulte, le géant collectif des sanglantes revendi¬ cations, et sorti de sa caverne, il va commencer son travail au grand jour.
Sous quel mode et sous quel aspect ? — Nous l’al¬ lons voir. Il se montre au soleil, mais couvert d’un masque.
Il portera cinquante ans encore le nom à'Illumi¬ nisme, avant d’arborer soudain celui de Révolution française !...
En effet, dès la seconde moitié du xviii® siècle, les sociétés secrètes se multiplient d’une manière surpre¬ nante ; elles bourdonnent de tous côtés : c’est comme une multitude d’essaims qu’on verrait sortir de terre, vibrant au soleil dans l’effervescence d’un labeur inaccoutumé.
L’heure sinistre a sonné — le midi du châtiment —■ et les abeilles industrieuses de la vengeance préparent leur aiguillon pour le grand combat. Déjà le siècle a goûté de leur miel capiteux, dont l’arôme monte au cerLA JUSTICE DES HOMMES 295
veau, poison subtil qui rend aveugle et fait délirer.
Ecoutez un moment encore et ce que vous avez pris pour un bourdonnement d’insectes, c’est le grondement d’un orage lointain, mais qui se rapproche ; c’est la •confuse et croissante rumeur de millions de voix hu¬ maines, criant Vengeance et Liberté !
^/Alle magne paraît surtout la pépiniè re des Illu¬ minés, le point de ralliement des sectes.
De puissants seigneurs, avides de révélations d’outreitombe, comblent de bienfaits quelques mystiques de bonne foi qui leur disent ; — mon ^Is ! et surtout de nombreux charlatans qui les bernent et les exploitent.
Puis de mystérieuses sociétés se forment et se re¬ crutent de toutes parts : Weisshaupt, professeur à l’Université d’Ingolstadt, fonde ses Arèopagites; la curiosité publique s’en mêle et la vogue leur est acquise pour un temps.
Swedenborg dogmatise en Suède ; Schrœppfer évoque à Leipzig; Yung-Stilling vaticine d’un autre coté. D'Ecliartshausen enseigne à Munich les plus hautes spéculations de la magie numérale de Pythagore ; Lamier, le théosophe zurichois, fait le voyage de Copenhague, pour participer aux mystères de VÉcole du Nord. Il ne s’agit de rien moins que des <( manifestationspAysiÿwes delà Cause active et intel¬ ligente » (le Verbe !). Par intervalles, comme pour se faire la main, les théurgistes danois évoquent saint Jean, Moïse, Elie, sans relater de moindres person¬ nages de l’un et de l’autre Testament. Enfin, les « adeptes » abondent, et ce serait folie de prétendre
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LE TEMPLE DE SATAN
à les énumérer au complet. De tous ces Illuminés, il en est peu de bons (exceptons D’Eckartshausen),beau¬ coup de médiocres (citons Yung-Stilling, Swedenborg et Lavater), et plus encore de détestables (tels que Schrœppfer, Weisshaupt et tutti quanti). Il s’en faut que les meilleurs semblent eux-mêmes exempts de tares ou de ridicules.
Cette Ecole de Théurgie , où l’on accomplit de si séduisantes merveilles, compte un peu partout ses analogues. Chose inouïe: une lettre du baron de Liebistorf à Claude de Saint-Martin (en date de décem¬ bre 1793) nous apprend qu’une Cour du Nord, autre que celle de Copenhague’, gouverne dès longtemps d’après des inspirations spirites. Son cabinet des mi¬ nistres ne fait pas un pas (textuel), sans consulter les fantômes !
Le lecteur curieux d’un dénombrement systéma¬ tique des sociétés secrètes, en Allemagne et ailleurs, se reportera aux nombreux ouvrages parus depuis cent ans pour les dénoncer ou les défendre ; il pourra s’ins¬ truire ainsi du pour et du contre. Qu’il prenne garde, néanmoins, de se prononcer sur des pièces insuffisantes, dans un procès aussi exceptionnel que complexe, et dont il ne saurait se porter juge qu’en première ins¬ tance : car l’heure n’a pas encore sonné du verdict dé-
^ Il s’agit saas doute de celle de Prusse, ainsi que le porte à croire une lettre de Saint-Martin au même Liebistorf, en date du 6 mars 1793. On y lit cette phrase : « Je sais que l’Allemagne est remplie de ces initiations, je sais que le Cabinet de Berlin ne se conduit et ne conduit son roi que par là. »
LA JUSTICE DES HOMMES
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finitif que l’impartiale histoire rendra quelque jour, dans le silence tardif et solennel de toutes les passions apaisées.
Pour nous, notre but est de faire voir la fille du Temple proscrit, cette Maçonnerie occulte, se dégui¬ sant, insaisissable et multiforme, derrière les mille sectes d’illuminés qu’elleasu grouper autour d’elle, et préparant dans l’ombre, — per fas et nefas, elle aussi — la réplique vengeresse et souveraine aux bulles de Clément V, comme aux ordonnances de Philippe le Bel.
Nous avons sous les yeux l’édition originale d un livre paru en 1789, sous ce titre ; Essai sur la secte des Illuminés (S. L. in-8). Le marquis de Luchet, au¬ teur anonyme de ce libelle prophétique, décrit tout au long les oeuvres des Illumines, les travaux de leurs cercles, les épreuves et les serments de leurs adeptes; il dévoile les Nocturnales de Berlin, énumère les dif¬ férentes sectes mystiques dont nous avons touché un mot, depuis VOrdre des Chevaliers de VApocalypse, fondé vers 1690 par Gabrino, cet aventurier qui avait pris le titre de Prince du Septénaire (pp. 129-130), jusqu’à l’Ordre des Chevaliers et Frères initiés de l’Asie et la secte de Saint-Joachim qui en dérive. Mais, après avoir intitulé deux de ses chapitres : — Que la secte des Illuminés doit nécessairement dé¬ truire le royaume où elle sera protégée (pp. 80-94); — Que les rois sont les plus intéressés à détruire la nouvelle secte (pp. 95-107), M. de Luchet n’a garde
Li'Jl-'ipp
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LE TEMPLE DE SATAN
de méconnaître le nœud central de tant de fils, rami¬ fiés par toute l’Europe : — « Je ne balancerai pas, dit-il, à présenter pour remède une grande réforme de la Maçonnerie. » (P. 163.)
Puis, prévoyant le bouleversement de l’ancien monde avec une lucidité qui paraîtrait apocryphe, si son livre, publié en 1789, n’avait été signalé par la critique lors même de son apparition, il précise les travaux des loges et les aspirations des affidés dans le style déclamatoire de l’époque ; « Tous se croient appelés à faire une Révolution, tous la préparent... La Terre souffre ; un nouveau fléau la tourmente , la Nature gémit, la Société se décompose... Ainsi finira elle-même la secte des Illuminés. Que de maux préviendroit celui qui l’étoufferoit au berceau, et justifieroit un moment de violence 'poT les lois que lui hnpose le passé! » (pp. 137-138, passim).
C’est bien un partisan du vieux monde qui s’effare ainsi, n est-ce pas, lecteur?.,. Sent-il assez nettement le sol se dérober sous lui ?
Hélas ! quand on évoque en un miroir rétrospectif toutes les horreurs d’une révolution juste et généreuse dans son principe ; lorsqu’on calcule ce qu’a coûté de sang et de larmes à la France et au monde la ven¬ geance des Templiers, a-t-on bien le droit de reprocher au marquis de Luchet ses terreurs sybillines — et peut-on du moins lui refuser ce témoignage, que debout sur l’Atlandide près de s’engloutir, il a su pré¬ voir et prédire la marée montante des flots qui devaient la submerger ?
LA JUSTICE DES HOMMES
« O mes concitoyens, s’écrie-t-il dans sa préface, croyez que nous ne répandons pas de fausses alarmes, nous avons écrit avec un assez grand courage et nous sommes loin d’avoir tout dit... (p. iv); il s agit bien d’égards, de ménagements et de politesses avec des hommes de fer, qui, le poignard à la main, marquent leurs victimes (p.xv). »
Plus loin, après avoir dévoilé le mystère des ini¬ tiations et transcrit in extenso la formule du serment affreux imposé aux affidés, quelque fût leur rang, il ajoute(p. 156) ; « Les mystères se célèbrent aujourd’hui dans des lieux retirés et presque inconnus ; dans vingt ans, ils se célébreront dans les temples. » — Quatre an¬ nées, à partir de cette prédiction, n’étaient pas révolues, que les amis d’Hébert inauguraient le culte de la déesse Raison sur l’autel métropolitain de Notre-Dame!...
Etrange rencontre ! L’homme dont l’intuition surai¬ guë a su prévoir tant d’événements prochains, semble encore, aux dernières pages de son livre, entrevoir Napoléon et son despotisme dans les ombres d’un avenir plus éloigné ; « O toi qui remplis la terre de hauts faits et de grandes vertus, ô Renommée, porte ailleurs ta trompette harmonieuse!... Ne publie jamais qu’un capitaine, encore plus emporté que valeureux, compte pour rien les victimes immolées à son ambi¬ tion, pourvu que leur sang fasse croître les lauriers *...
' M. de Luchel songe sans doute à Lafayette, mais qu’importe ? Les plus lucides se trompent souvent d’objet, leur prophétie n’en est pas moins frappante. C’est ici le cas.
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Etends un voile épais sur les odieuses intrigues filées par des hommes qui ont conspiré la honte des souve¬ rains ; manœuvres indignes qui laissent les services sans récompenses, la vertu sans honneur, le talent sans protection, la vérité sans hommage, la Patrie sans gloire, le Trône sans appui, le génie sans emploi, la Société sans harmonie..., les malheureux sans asile, le sage sans espoir et les Rois mêmes sans sûreté. » (pages 174-175, jjasswn.)
Mais indépendamment du grand mouvement théosophique dont l’Allemagne était le centre, nombre de personnages extraordinaires, revêtus de missions secrètes, parcouraient l’Europe entière, dont ils éton¬ naient les capitales; puis transféraient presque tous à Paris leur magnificence énigmatique et leur sus¬ pecte popularité. Le comte de Saint-Germain et Joseph Balsamo (plus tard comte de Gagliostro) valent d’être cités en première ligne. Tous deux, embassadeurs, suivant Cadet de Gassicourt, ou si l’on veut, mission¬ naires internationnaux, étaient spécialement chargés d’établir une correspondance efficace entre les divers chapitres : Saint-Germain était l’envoyé de Paris ; Gagliostro, celui de Naples h
Chacun sait la vogue dont jouirent ces personnages, et les enthousiasmes qu’ils eurent l’adresse ou la science de soulever avec la poussière de leurs équi¬ pages splendides.
* Tombeau de Jacques Molay, Paris, an V, in-12 (page 34).
Cagliostro •
LA JUSTICE DES HOMMES
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Qu’ils fussent acclamés d’un peuple illettré, naïf admirateur de tous les hommes à prestige — depuis les dentistes panachés en foire, jusqu’aux généraux galonnés à la parade — il n’est rien là qui nous puisse surprendre ; mais qu’en plein xviii” siècle, le monde scep¬ tique et malicieux dont Voltaire, d’Argens et Diderot faisaient les délices quotidiennes, ait accueilli, choyé, adulé des hommes évidemment supérieurs, mais qui ne marchaient qu’environnés de prodiges équivoques, et dont les manières, si belles et si galantes qu elles fussent, gardaient comme une arrière-senteur de charlatanisme candide et de singulière audace : voilà ce qui semble inouï !
Rien n’est plus vrai cependant. Saint-Germain, racontant d’une voix mélodieuse et toujours égale ses conversations avec Pythagore, Virgile et Jésus-Christ, n’était assurément pas pour déplaire ; et quand ses doigts chargés de bagues, courant sur les touches d un clavecin, éveillaient comme au cœur de l’instrument des accords d’un archaïsme étrange et poignant; si, à l’interrogation tacite de quelque belle duchesse, il jetait du ton le plus naturel cette réponse à tout le moins bizarre : « C’est là. Madame, un air que je notai vers l’an 2008 avant Jesus-Christ, dans la ville d’Erech, pour faire ma cour à un jeune princesse de Chaldée, » chacun s’émerveillait, mais nul n’avait le mauvais goût de mettre en doute la véracité du conteur.
Que dire de ces fameux soupers de Cagliostro, dont les plus illustres seigneurs de la Cour se disputaient
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les invitations; de ces fantastiques soupers, où la voix du Grand Cophte peuplait la salle, à l’instant du des¬ sert, à'âmes visibles aux ailes frissonnantes, et faisait asseoir, à droite et à gauche du duc de Richelieu, Sémiramis et Cléopâtre, ressuscitées dans toute la magie de leur légendaire beauté?
Enchantement, prestige, nécromancie, que sais-je !... Ah! pardon, j’oubliais que vous saviez, vous, cher lecteur : suggestion, n’est-ce pas?... C’est cela même : merci ! — Donc, la société la plus sceptique, la plus hautaine et la plus polie du monde était docile aux suggestions des Gagliostro et des Saint-Germain.
Or, tandis qu’enivrée, bercée au charme de ces grands seigneurs de l’Occultisme, la haute société pari¬ sienne s’abandonnait en leurs bras, du geste vaincu de la femme qui se donne, Saint-Germain, le premier, or¬ ganisait en silence les clubs tapageurs du lendemain et fécondait de son or intarrissable la future émeute — propre à ébranler le pouvoir d’un roi par la violence ; d’autre part et ensuite, l’infernale prévoyance du divin Gagliostro ourdissait l’intrigue du collier— propre à ruiner l’honneur et le prestige d’une reine, par le soupçon.
Le Grand Gophte n’eut qu’à vouloir, pour s’intro¬ duire dans le monde de la Gour ; il créait à cette époque sa Maçonnerie Egyptienne, dont la petite princesse de Lamballe agréait la maîtrise, par ordre exprès de Marie Antoinette. Pauvre reine! Sa confidente, son intime amie était d’ores et déjà marquée, stigmatisée du signe secret de Gagliostro : L. P. D., — initiales dont
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rinterprétation, comme s’il se fût agi d’un hiéroglyphe de la Kabbale, offrait trois sens. A l’encontre de ce qui se fait dans l’exégèse normale des symboles ésoté¬ riques, l’hiérophante livrait volontiers les deux signifi¬ cations supérieures : la superlative ^ — Liberté de P enser — c’est l’affirmation de l’initiative indépendante dans l’ordre intelligible ; la comparative — Libertéj Pouvoir^ Devoir — c’est le ternaire dans l’ordre moral. Mais il dissimulait avec soin jusqu’à l’existence du sens inférieur, positif : c’était là le secret même de l’Ordre, l’arcane politique et social des Néo-Templiers, la sentence prononcée depuis près de cinq siècles contre les héritiers de Philippe le Bel : Lilia pedibus destrue, foule aux pieds les lys.
Rapportons, au sujet de cette devise régicide et à l’appui de son ancienneté, une anecdocte historique réellement probante : « Le député Grégoire a présenté à la Convention une médaille frappée en 1642 : elle offre d’un côté un bras sortant des nues, moissonnant trois lys avec une épée tranchante. La légende est: Totem dabit ultio messem (telle est la moisson que donnera la vengeance). Au revers, un autre bras lance la foudre sur une couronne et un sceptre brisés, avec ces mots : Flamma metuenda tyrannis (à Taspect de ces feux, les tyrans trembleront^). »
^ Suivant Tinlerversion maçonnique : L. D. P.
2 Tombeau de Jacques Molay, page 3.
Parmi les Prophéties relatives à la Grande Révolution, il faut si¬ gnaler en première ligne les 32 pantacles de la Pronostication Paracelsique, et aussi plusieurs des gravures sybillines attribuées à
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Cette médaille peut se voir à la Bibliothèque natio¬ nale, où on l’a conservée.
Voici encore, d’après Cadet de Gassicourt, la tra¬ duction d’un avis maçonnique en chiffre, qui fut ré¬ pandu par les soins de Cagliostro, en France aussi bien qu’en Angleterre: « A tous les maçons véritables, au nom de Jéhovah! le temps est venu où l’on doit commencer la construction du nouveau temple de Jérusalem. Cet avertissement est pour inviter tous les véritables maçons à Londres de se réunir au nom de Jéhovah, le seul dans lequel est une divine trinité, de se trouver demain soir, le 3 du présent
l’abbé Joachim de Flore (ou de Calabre). Je possède deux éditions latines de l’abbé Joachim: l’une, de 1589 (Venise, in-4), avec un frontispice, un titre gravé et 33 figures en taille-douce d’une pres¬ cience souvent stupéfiante; l’autre édition est aussi de Venise (1600, in-4}, ornée d’un frontispice et de six figures gravées en forme de roues.
Quant à la Pronoslication de Paracelse, j’en possède également deux exemplaires : fun est l’édition introuvable de 1536, S.-L. in-4, texte latin, avec 32 figures plus étonnantes encore. Voici le titre exact : Prognostieatio eximii Doetoris Theophrasti Paraeelsi (ad illustrissimum ac potentissimum Principem Ferdinandum Romanorum Regem, etc..., anno 1536). L’autre exemplaire est un très beau manuscrit original, contenant une traduclion française inédite de Ghristallin (bibliothécaire du Comte de Charolois), écrite de sa propre main (texte latin en regard), avec une pseudo-clef qui con¬ siste en 32 notices d’adaptation téméraire aux événements du règne de Louis XIV. Ce précieux manuscrit est daté de 1712 (trois ans avant la mort du Grand Roi). Format in-4, reliure en veau ancien, ornée sur les plats dos armoiries du prince de Condé; le dos, semé de fleurs de lys et de soleils rayonnants, marque l’époque et nous reporte au règne de Louis XIV :
« Roi-Soleil, fécondant les lys épanouis. »
Je donne un spécimen fac-similé des gravures prophétiques de Paracelse et de Joachim.
VNE PROPHÉTIE de JOACHIM de FLORE: Confii>sio & Error vitiabitur. ( Vaticinium xix )
Sur de\tx colonnes d'inégale grandeur s'élèvent les Symboles des deux Pouvoirs pontifical et royal. D'une troisième colonne ( moins élevée que les deux autres ), sort un bras arme d'une faux qui menace ces deux Pouvoirs.
Comment ne pas reconnaitre la Puissance aveugle Simpersonnelle du peuple, s'attaquant à la Couronne et à la tiare ?
Peu m'importe à quel pape en particulier tel commen¬ tateur a pu faire l’application de cette figure prophétique. Pour moi, cet hiéroglyphe déjà si clair en soi et qui a pour Epigraphe: Ce ne sera partout que Confusion et Erreur, dans la Corruption, exprime un état de choses qui a eu son apo^ee en sous le Règne de la Terreur.
LA JUSTICE DES HOMMES
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1786, sur les 9 heures, à la taverne de Reilly, great queen Street (grande rue de la reine), pour y former un plan, et poser la prend ère pierre fondamentale du véritable temple dans ce monde visible.
* CAGLIOSTRO. » ‘
Pour ceux qui connaissent les symboles maçon¬ niques du temple de Salomon, de la mort d’AdonHiram et de sa résurrection future, j’estime que cet avis est clair.
Assez de Gagliostro et des adeptes voyageurs : les anecdotes et les commentaires que nécessiterait leur
histoire rempliraient la moitié de cet ouvrage.
Or, si j’entre dans tous ces détails, en un chapitre qui ne devrait rouler, semble-t-il, que sur les procès de sorcellerie, c’est que je tiens, en multipliant les •documents, à faire luire l’évidence d’une lutte de titans entre adeptes de deux initiations différentes; lutte dont les préliminaires mystérieux ont été sym¬ bolisés et l’issue nécessaire prédite par Saint-Martin, suivant toutes les règles de l’art ésotérique le plus exquis, dans un poème épiço-magique, en cent-deux chants ; — Le Crocodile ou la guerre du Bien et du Mal, arrivée sous le règne de\Louis XV; œuvre pos thume d’un amateur des choses cachées
Cette guerre formidable—dont je me fais fort de prou¬ ver la réalité, sans promettre d’en dévoiler l’histoire.
< Le Tombeau de Jacques Molay, pages 36-37.
^ Paris, aa VU de la Rép., I vol. in-8 de 430 pages, petit texte.
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ici du moins, — cette guerre rentre, à des titres divers, dans l’objet d’un chapitre intitulé : La Justice des hommes; et des lecteurs superficiels pourraient seuls y voir une digression stérile et non justifiée : sym¬ bole vivant de nos humaines revendications, la Révo¬ lution française, doublement juste et légitime dans son principe, s’est montrée doublement inique dans son application; et c’est en quoi Injustice des hommes diffère de celle de Dieu.
Faire le Mal en partant d’une loi juste, c’est plus révoltant pour une conscience droite que faire le Mal en vertu d’un principe d’iniquité.
Tout arbre doit porter son fruit, selon sa race ; l’arbre mauvais donné un fruit mauvais, c’est dans l’ordre des choses : un jour viendra où l’arbre mau¬ vais sera déraciné, scié et jeté au feu. — Mais l’arbre bon ne peut donner de mauvais fruits que s'il dégé¬ nère, s’il s’abâtardit; et le spectacle est toujours navrant d’une pareille altération ; elle ne se peut opérer qu’au laboratoire de Satan, et par la loi du Binaire^ c’est-à-dire de l’irremédiable antagonisme.
Nous l’avons vu, et nous l’allons encore vérifier, le Régime de la Terreur est le fruit du Binaire impur.
Vraiment énigmatique et stupéfiant, ce long délire du plus noble et du plus civilisé des peuples a dérouté la sagacité de tous les historiens. Qui ne s’épuiserait en conjectures impuissantes, à l’aspect de ces marées périodiques de sang national épandu, où la France, métamorphosée en bacchante, prend plaisir à se vau¬ trer avec ces cris frénétiques et sublimes tout ensemble.
LA JUSTICE DES HOMMES
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qui paraissent empreints d’un fiévreux lyrisme de joie farouche et de désespoir?
Pour faire une brusque lumière sur cette époque étrange, si fertile en cataclysmes, quelques lignes de l’abbé Constant (Eliphas Lévi) vont suffire: « On se souvient de l’étrange allocution qu’adressa à Gazotte lui-même, en le condamnant à mort, le président du Tribunal révolutionnaire, son confrère et co-initié. Le nœud terrible de 93 est encore caché dans le sanctuaire le plus obscur des sociétés secrètes : aux adeptes de bonne foi qui voulaient émanciper les peuples d’autres adeptes, d’une secte opposée et qui se rattachait à des traditions plus anciennes, firent une opposition ter¬ rible par des moyens analogues à ceux de leurs ad¬ versaires; ils rendirent la pratique du grand arcane impossible en démasquant la théorie. La foule ne com¬ prit rien; mais elle se défia de tous et retomba par découragement plus bas qu’on avait voulu Télever. Legrand arcane resta plus inconnu que jamais ; seu¬ lement, les adeptes neutralisés les uns par les autres ne purent exercer la puissance ni pour dominer les autres, ni pour se délivrer eux-mêmes : ils se con¬ damnèrent donc mutuellement comme traîtres et se vouèrent les uns les autres à l’exil, au suicide, au poignard et à l’échafaud »
Laissons pour l’instant Gazotte et son procès ; nous rendrons tout à l’heure à cet épisode toute l’attention
< Constant parle Ici des Néo-Templiers.
2 Eliphas Lévi, Dogme de la Haute Magie, pages 324-325.
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qu’il mérite ; heureux de pouvoir fournir aux curieux des détails d’une inattaquable authenticité, et qui, pour être de la plus étrange importance, n’en semblent pas moins généralement ignorés.
Réservant donc, sans la perdre de vue, cette scène si révélatrice du grand drame révolutionnaire, consul¬ tons l’auteur d’un intéressant et consciencieux travail paru, en 1819, sous ce titre : Des sociétés secrètes en Allemagne, de la secte des illuminés, du Tribunal secret, etc A.
Cet essayiste — qui ne peut avoir en matière d’illuminisme la compétence de l’abbé Constant enveloppe tous les adeptes dans une même réproba¬ tion. Entre les deux écoles, toute distinction lui est inconnue.
Il est toutefois surprenant de lui voir écrire, qua¬ rante ans avant les publications du célèbre occultiste, des phrases de ce goût ; « Pour trouver la clef des Révolutions, depuis le supplice de Charles P''jusqu à celui de Louis XVI, il faut toujours en revenir à cette
secte intraitable.Le bonnet rouge, que nous avons
vu en 1793 devenir l’emblème des Jacobins, fut l’or¬ nement des Indépendants britanniques lorsque Crom¬ well s’éleva au pouvoir. Sans aller plus loin, n est-il pas bien singulier, qu’au plus fort de notre Révolu¬ tion, les premiers rôles fussent remplis parles Pache, les Marat, les Clootz, les Lazoushi, les Buonaroiti,
< Paris, Gide fils, 1819, in-8.
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les Miranda, tous Illuminés suisses, allemands, po¬ lonais, italiens et espagnols !... (page 179).
« Nous avons déjà vu qu’il y avait trois degrés dans l’Ordre des Illuminés. Le rang le plus élevé était celui du Grand Maître ; le duc d’Orléans en était revêtu en France peu d’années avant la Révolution... (p. 22ô).
« Les empereurs Joseph II et Léopold, qui avaient pénétré les secrets des Illuminés, furent victimes de YAqua Toffana. — Le mouvement insurrectionnel du 5 octobre, ceux du 20 juin et du 10 août furent arrê¬ tés dans des réunions d’adeptes et d’initiés, à la loge du Contrat social, rue Coq-Héron : je le tiens d’un té¬ moin oculaire. Robespierre a joué un rôle, mais il ne fut point initié * : c’est pourquoi il a été ren¬ versé. Il voulait s’isoler de la secte dont il était l’instrument : sa tête tomba sur l’échafaud-
« Jamais les Illuminés ne s’étaient vus si puissants ; ils disposaient, en 1793, de la hache du bourreau... Le génie, la valeur, les talents, les vertus, l’opulence, tout passa sous le fatal niveau de la guillotine : on vit dans le même tombereau Bailly et Gustines, Malesherbes et Delaborde, Lavoisier et Westermam, Elisa¬ beth et Vergniaud. Rien ne fut épargné : on vit dis¬ paraître sous la faux des Illuminés triomphants tout ce qu’il y avait de majestueux et de sublime ; il ne resta que la bande noire ...
« On me demandera, dans cette hypothèse, pour-
' Le publiciste fait erreur ici : Robespierre fut parfaitement initié; il figurait même parmi les chefs du deuxième degré.
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quoi le Grand Maître du Chapitre de Paris ^ et ses acolytes, après avoir renversé le trône, ont péri euxmêmes sur Féchafaud! Je répondrai par un fait avéré : après leur triomphe, les illuminés se divi¬ sèrent^ ; une partie se retira aux Jacobins et Vautre à la Convention : Les Jacobins donùnèrent jusqu'au 9 thermidor ; c'est alors que Camille DesmoulinSy Hébert, Chaumette, Clootz et le Grand Maître du Chapitre furent traînés au supplice. Ce dernier eut beau renier son père à la tribune des Jacobins, et protester que sa mère avait prostitué son lit ; on savait où tendaient ses vœux : c’était trahir la secte ; il fut livré au bourreau.(pp. 181-183).
« La terre ne présenterait qu'un vaste amas de décombres et de ruines, si la Providence n’eût suscité
tout à coup un homme.que la fortune appela aux
plus hautes destinées, et dont la chute, toute désirée qu’elle devait l’être, a replongé l’Europe dans une suite incalculable de Révolutions. La fameuse jour1 Philippe-Égalité.
2 Le publiciste de 1819 n’eslpas seul de son opinion : « Philippe (dit de son côté Cadet de‘ Gassicourt), Philippe avait épuisé ses coffres, et son ambition le perdit. Après la mort du roi, poûr laquelle il avait voté lui-même, il croyait saisir les rênes de l’Etat; il eût réussi, sans doute, mais les initiés se divisèrent. La perte des Bourbons, jurée par les Templiers, ne lui permettait de gouverner qu’en perdant son nom; il crut qu’il suffirait d’y renoncer. Il renia son père à la tribune des Jacobins ; il protesta que sa mère, prostituée, reçut dans son lit un cocher, et qu’il était le fruit de ces impudiques amours. Il supplia humblement qu’on lui Otât son nom eiil prit celui d’Egalité. Mais Robespierre avait déjà un parti... » [Tombeau de Jacques Molay, pp. 47-48.)
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née du 18 brumaire porta un terrible coup à la secte des Illuminés ; elle vit l’ouvrage de cinquante ans détruit en un jour par le pouvoir d’un soldat (p. 184).
« La chute de B uonaparte j. due en grande partie aux Illuminés, ressuscita leur influence sur tous les points ; elle nous conduisit en peu d’années à cette situation fausse que nous prenonspour le repos (p. 203).
« Cette ligue d’illuminés, de Voyants invisibles, menace plus que jamais nos propriétés et nos vies ; le livre de sang est ouvert, on y inscrit des noms, et cent mille assassins, qui ont juré de n’épargner ni leurs parents ni leurs amis, sont en mouvement. Le malheureux Fualdès a succombé sous leurs coups (p.256). .)
Nous pardonnera-t-on ces longues citations ? EUes étaient nécessaires. L’opinion qu’y émet le publiciste de 1819 est une singulière garantie de véracité pour les allégations d’Eliphas Lévi en 1855. Et quand on y joint les révélations de Cadet de Gassicourt, en date de 1796 [Tombeau de Jacques Molay, an V), le doute n’est plus guère permis.
D’ailleurs, les faits même de la Révolution portent leur estampille templière, et viennent plaider en faveur de notre thèse.
Le nom de Jacobins vient de Jacobus Molay, et non, comme on le croit communément, de l’église des religieux jacobins, — lieu de réunion que la secte oc¬ culte de la Maçonnerie dut, à raison même de la coïn¬ cidence nominale, choisir de préférence à toute autre.
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Ges conspirateurs avaient antérieurement fondé, rue' Platrière, une loge Jean-Jacques Rousseau, dans la maison du publiciste fameux dont le parti de Robes¬ pierre devait réaliser les théories. Lors de l’inaugura¬ tion de cette fameuse loge, le Jacobinisme était déjà nommé de longue date. Mais la com aissance de cette' dénomination trop significative était réservée aux seuls, maîtres. — Écoutons Cadet de Gassicourt :
« Pour n’admettre à leurs vastes projets que des hommes sûrs, ils (les Néo-Templiers) inventèrent les loges ordinaires de la Maçonnerie, sous le nom de Saint-Jean, de Saint-André. Ce sont celles qu’on connaissoit en France, en Allemagne, en Angleterre ; sociétés sans secrets dont les pratiques ne servent qu’à donner le change et à faire connoître aux vrais: maçons les hommes qu’ils peuvent associer à leur grande conspiration. Ges loges, que je pourrois appe¬ ler préparatoires, ont un but d’utilité réelle ; elles sont consacrées à la bienfaisance, elles ont établi entre différents peuples des liens de fraternité infini¬ ment estimables ; aussi vit-on les hommes les plus vertueux rechercher avec empressement de telles so¬ ciétés. Les vrais templiers ou jacobins ne tiennent pas loge; leurs assemblées s'appellent chapitres. Il y a quatre Chapitres, un dans chaque ville désignée par Jacques Molay ^ et composé chacun de vingt-sept
ï « Du fond de sa prison, il créa quatre loges-mères: pour TOrient, Naples; pour l’Occident, Edimbourg; pour le Nord, Stockholm, et pour le Midi, Paris {Tomb. de J. Molay, p. 17). »
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membres. Leur mol d’ordre est Jakin, Booz, MacBenac, Adonaï 1314, dont les lettres initiales sont celles de Jacohus Burgundus Molay beat anno 1314 k »
Cadet de Gassicourt ajoute à ces détails d’autres révélations sur leurs mots et leurs signes de recon¬ naissance, leurstfdoctrines philosophiques et leurs emblèmes. Force m’est de renvoyer à son ouvrage : je n’en puis tout transcrire et tout cependant y a sa valeur.
Il est des coïncidences bien éloquentes et dont la constatation prête singulièrement à réfléchir ! Ainsi les héritiers de Jacohus ou de Jacques Molay, les descendants et les continuateurs de ces bandits que le moyen âge a nommé les Jacques, après avoir flxé leur résidence dans la maison même de Jean-Jhcgwgs (le philosophe par excellence de la Révolution), finissent par s’établir aux Jacobins, c’est sous le nom de Jaco¬ binisme qu’ils exaltent et propagent leurs doctrines incendiaires.
A ceux que de pareils rapprochements (déjà notés par Eliphas) font sourire de compassion, comment insinuer qu’il y a peut-être quelque chose d’étrange et de significatif dans le choix du local désigné par les Jacobins, pour recevoir le pauvre roi déchu ? C’est le Luxembourg, que l’Assemblée nationale, vu les réparations d’urgence aux Tuileries, avait attribué pour résidence à Louis XVI, après la journée du 10 août. Mais les Jacobins ne sauraient tolérer que le
^ Tombeau de J. Molay, pages 21-22.
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successeur de Philippe le Bel trouvât dans ce palais un asile décent à sa majesté méconnue : au Luxem¬ bourg, le roi captif garderait encore l’apparence de sa liberté ; peut-être l’Assemblée serait-elle tentée de lui rendre le fantôme du pouvoir... C’est une prison qu’il faut à leur vengeance ; et quelle prison ? — le
TEMPLE !
Ironie d’un inexorable destin ! C’est à la Bastille * que Jacques Molaj et les siens furent jetés sur l’ordre inique d’un roi de France, quand le roi de France était le plus fort ! — A la Bastille, alors simple porte de ville, flanquée de deux tours... Et voilà qu’après quatre siècles et demi de patientes et ténébreuses menées, le roi de France est à son tour vaincu, proscrit, humilié, déchu..., et les héritiers de Jacques Molay, toutpuissants à cette heure, le relèguent dans l’ombre humide de leur ancienne tour; lieu sinistre, jadis à la fois caserne et couvent, aujourd’hui simple prison : Et nunc, Reges, intelligite ; erudimini^ qui judicatis terrain !
La Monarchie profanée, terrassée et mise à néant.
* « C’est par la prise de la Bastille que commença la Révolution, et les initiés la désignèrent au peuple parce qu’elle avoil été la pri- » son de Jacques Molay. Avignon fut le théâtre des plus grandes atrocités, parce qu’il appartenoit au pape et parce qu’il renfermoit les cendres du Grand Maître. Toutes les statues des rois furent abattues, afin de faire disparottre celle de Henri IV, qui couvroit la place où Jacques Molay fut exécuté. C’est dans cette même place, et non ailleurs, que les initiés voulaient faire élever un colosse foulant aux pieds des couronnes et des thiares, et ce colosse n’étoit que l’emblème du corps desTempliers. » [Tombeau de J. Molay, pages 42-43.)
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les Jacobins se tournent contre le Catholicisme. Ghaumette, Anacharsis Glootz, dès l’année précédente, avaient ouvert la persécution ; sous Robespierre, elle atteint son paroxysme. La haine des Néo-Templiers n’était point assouvie, au spectacle de Philippe le Bel puni dans la personne de Louis XVI ; il fallait que le pauvre Pie VII payât à son tour la dette terrible con¬ tractée par Clément V...
— Rapprochements factices ! Spécieuse coïncidence d’événements tout fortuits et nullement solidaires ! C’est chose facile d’établir après coup un lien de causalité entre des faits qui n’ont d’autre corrélation qu’une vague analogie !... — Nous ne nous dissi¬ mulons guère que la majorité de nos lecteurs tiendra ce langage, en dépit du nombre assez notable d’indices pour le moins singuliers, que nous avons pris à tâche de grouper en un faisceau compacte. Si néanmoins, ouvrant un livre imprimé avant les grands cataclysmes révolutionnaires, nous faisions voir le double plan de cette Révolution (anti bourbonnienne et anti cléricale), arrêté de longue date dans les loges d’une Maçonnerie qui se proclame templière, qu’objecteraient à notre thèse ceux-là qui la taxent de chimérique et,de para¬ doxale ?
Nul n’ignore le procès de Gagliostro, condamné à mort par arrêt de l’Inquisition, peine qui fut commuée par le pape en celle de la détention perpétuelle. Re¬ portons-nous à la Vie de Joseph Balsamo, comte de Gagliostro, extraite de la Pocédure instruite contre lui à Rome, en 1790, traduite d’après l’original ita316
LE TEMPLE DE SATAN
lien imprimé à la chambre apostolique (Paris, 1791, in-8, portrait). Les pages 129-132 nous offrent le récit détaillé que fit Gagliostro devant ses juges, de son initiation aux mystères de l’Illuminisme. La scène se passe dans une maison de campagne, à trois milles de Francfort-sur-le-Mein, en 1780. Nous transcri¬ rons cet aveu textuel : «... Nous descendîmes par quatorze ou quinze marches dans un souterrain, et nous entrâmes dans une chambre ronde, au milieu de laquelle je vis une table; on l’ouvrit, et dessous étoit une caisse de fer qu’on ouvrit encore et dans laquelle j’aperçus une quantité de papiers : ces deux personnes* y prirent un livre manuscrit, fait dans la forme d’un missel, au commencement duquel étoit écrit : nous,
-URANDS MAITRES DES TEMPI.IERS, etC. GCS mOtS étoicut
suivis d’une formule de serment, conçue dans les ex¬ pressions les plus horribles, que je ne puis me rappe¬ ler, mais qui contenoient l’engagement de détruire tous les souverains despotiques. Gette formule étoit écrite avec du sang et avoit onze signatures, outre mon chiffre qui étoit le premier ; le tout encore écrit avec du sang. Je ne puis me rappeler tous les noms de ces signatures, à la réserve des nommés N., N., N., etc. Ges signatures étoient celles des douze GrandsMaîtres des Illuminés; mais dans la vérité, mon chiffre n’avoit pas été fait par moi, et je ne sais comment il s’y trouvoit. Ge qu’on me dit sur le contenu de ce livre, qui étoit écrit en françois, et le peu que j’en lus me
^ Deux illuminés qui accompagnaient Gagliostro.
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confirma encore que cette secte avait déterminé de porter ses premiers coups sur la France / gu après la CHUTE DE CETTE MONARCHIE, elle devoit frapper VItalie, et rome en particulier ; que Ximenès, dont on a déjà parlé, étoit un des principaux chefs ; qu’ils étoient alors au fort de l’intrigue, et que la Société a une grande quantité d’argent dispersé dans les banques d’Amsterdam, de Rotterdam, de Londres, de Gènes et de Venise » (p. 180-181). _
Insister sur la valeur de cette' déposition, ce serait faire outrage à la sagacité du lecteur. Donc, le Trône aboli, l’on s’en prit à TAutel ; les églises fermées et dévastées ; les prêtres réduits à trahir leurs serments ; la déesse Raison trônant, sous l’emblème vivant d’une prostituée, sur l’autel métropolitain de Notre-Dame; tous les biens ecclésiaux mis sous séquestre ou déna¬ turés ; ces choses et mille autres encore ne furent que les premiers efietsdela rancune jacobine; — et quand Bonaparte insultait, seize ans plus tard, à la majesté du pape captif à Fontainebleau, et, bleme de lage, poussait la violence (dit-on) jusqu à fendre du haut en bas la blanche robe du pontife d’un coup de son éperon d’acier, cet ennemi de toutes les sectes se fai1 On Ut dans cette même Vie de Cagliostro, publiée sur les do¬ cuments du saint Office (édition italienne, 179Ü; traduction fran¬ çaise, 1791), celle phrase significative, au sujet de la secte des Illu¬ minés, dite de la Haute Observance ; « Celle-là professe l’irréligion la plus décidée, emploie la magie dans ses opérations ; sous e prétexte spécieux de venger la mort du Grand Maître des pliers, elle a principalement en vue la destruction totale de la religion catholique et de la monarchie » (page 90).
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LE TEMPLE DE SATAN
sait, sans s’en douter assurément, l’exécuteur tardif de la vengeance des Templiers.
Que de rapprochements pareils seraient à faire, si notre cadre s’y prêtait !
Empruntons à Eliphas Lévi, qui les narre si bien, l’une encore de ces anecdotes tendhlement éloquentes de la Révolution française. — Nous sommes en 1792.
« Le roi était càptif au Temple et l’élite du clergé français en exil, ou à%J^hbaje. Le canon tonnait sur le Pont-Neuf, et des ecriteaux menaçants proclamaient la patrie en danger. Alors des hommes inconnus orga¬ nisèrent le massacre. Un personnage hideux, gigan¬ tesque, à longue barbe, était partout où il y avait des prêtres à égorger. — Tiens, leur disait-il: avec un ricanement sauvage, voilà pour les Albigeois et les Vaudois! Voilà pour les Templiers! Voilà pour la Saint-Barthélemy ! Voilà pour les proscrits des Gévennes!... Et il frappait avec rage, et il frappait tou¬ jours, avec le sabre, avec le couperet, avec la mas¬ sue. Les armes se brisaient et se renouvelaient dans ses mains ; il était rouge de sang de la tête aux pieds ; sa barbe en était toute collée, et il jurait avec des blasphèmes épouvantables qu’il ne la laverait qu’avec du sang.
« Ce fut lui qui proposa un toast à la nation à l’an¬ gélique de Sombreuil.
« Après la mort de Louis XVI, au moment même où il venait d’expirer sous la hache de la Révolu¬ tion, l’homme à la longue barbe — ce juif-errant du
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meurtre et de la vengeance — monta sur l’échafaud devant la foule épouvantée; ü prit du sang royal plein ses deux mains, et le secouant sur la tete du peuple^ il dit d’une voix terrible : Peuple français, je te bap¬ tise AU NOM DE JACQUES et de la lib erté * / »
Une autre citation du savant Eliphas va nous rame¬ ner à la personne et au procès de l’initié Jacques Gazotte, dont nous avons choisi l’étrange aventure pour servir de conclusion à ce chapitre.
On sait dans quelles conditions le kabbaliste Pasqualis-Martinez vint ofirir l’initiation au romancier du Diable amoureux ; c’est toute une mystérieuse légende sur quoi nous aurons sans doute à revenir ailleurs. — Quoiqu’il en soit, l’abbé Constant, après en avoir esquissé l’histoire, fait suivre son récit des réflexions suivantes ; « L’initiation de Gazotte devait en faire un partisan dévoué de l’ordre et un ennemi dangereux pour les anarchistes ; et, en effet, nous avons vu qu’il est question d’une montagne sur laquelle on s’élève pour se régénérer, suivant les symboles de Gagliostro ; mais cette montagne est blanche de lumière comme le Thabor, ou rouge de sang comme le Sinaï et le Calvaire. H y a deux synthèses chroma¬ tiques, dit le Zohar : la blanche, qui est celle de l’har¬ monie et de la vie morale, et la rouge qui est celle de la guerre et de la vie matérielle : la couleur du jour et celle du sang. Les Jacobins voulaient arbo¬ rer l’étendard de sang, et leur autel s’élevait déjà
• Histoire de la Magie, pages 443-444.
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LE TEMPLE DE SATAN
sur la montagne rouge. Gazotte s’était rangé sous l’étendard de lumière, et son tabernacle mystique était posé sur la montagne blanche. Lamontagne sanglante
triompha un moment et Gazotte fut proscrit.
Gazotte avait prophétisé sa propre mort’, parce que
^ La densité de ce chapitre nous interdit de reproduire in extenso la plus stupéfiante prophétie que bouche humaine ait proférée ja¬ mais. Chacun peut d’ailleurs la lire au tome premier des œuvres pos¬ thumes de La Harpe, témoin oculaire et auriculaire, qui nous l’a conservée dans ses moindres détails. Nous résumerons donc son récit.
C’était à table, chez le duc de Nivernais, au commencement de l’année 1788. La compagnie, aussi nombreuse qu’illustre, se com¬ posait de grands seigneurs et de grandes dames, de courtisans et de gens de robe, enfin d’académiciens et de poètes. La philosophie négative et libertine des Voltaire et des Diderot était alors d’obli¬ gation stricte, même pour les Dames ; l’on avait donc mangé du prêtre, puis conté des anecdotes graveleuses, entrecoupées d’excla¬ mations dithyrambiques en l’honneur de la future Révolution qui abolirait la pruderie, de cette Révolution qu’appelaient tous les vœux.
Cazotte n’avait supporté cette apologie qu’avec un impatient malaise. Soudain, il se lève, pâle et l’œil allumé d’une flamme sybilline : devant tous ces convives enfiévrés d’avenir, il déchire brusquement le voile du temps futur.
— Ah ! réjouissez-vous, Messieurs, car tous vous la verrez, cette sublime Révolution qui vous tuera tous, aux noms même de la Fraternité et de la Raison. — Vous,M. de Condorcet, vous mourrez proscrit par Elle, vous mourrez dans un cachot du poison que le bonheur de cette époque vous obligera de toujours porter sur vous; — vous, M. de Champfort, également proscrit, vous mourrez de vingt-deux coups de rasoir; — vous, M. de Vicq d’Azyr, vous aurez une mort toute pareille ; — vous, Aymar de Nicolaï, je vous vois gravir les marches de l’échafaud ; vous, M. Bailly, mourrez sur l’échafaud; vous aussi, M. Boucher, sur l’échafaud!
Ici je cite textuellement : — « O/i ! c'est une gageure, s’écriet-on de toutes parts, il a juré de nous exterminer tous,
— iVo/i ! CE n’est pas moi qui l’ai juré ! »
Quelqu’un donc a juré toutes ces proscriptions? Mais qui? — Les Jacobins, les Néo-Templiers!... ce n’est que trop clair.
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sa conscience l’engageait à lutter jusqu’à la mort contre l’anarchie. Il continua donc d’obéir à sa consReprenons. — Heureusement (ici c’est La Harpe qui parle), vous fie me mettez pour rien dans tous ces prodiges ! — Vous y serez, M. de La Harpe, et pour un miracle au moins aussi grand; vous serez alors chrétien. — Si nos têtes, s’écrie-t-on à la ronde, ne doivent tomber que ce jour-là, nous sommes tous immortels!
— Sommes-nous heureuses, nous autres femmes, dit la duchesse de Grammont, de n’être pour rien dans vos Révolutions!... Du moins ne s’en prend-on Jamais à notre sexe.
— Votre sexe, pour cette fois, ne vous défendra pas. Oui, Madame la duchesse, vous aussi monterez sur l’échafaud. Le bourreau vqus J conduira dans sa charrette.
— Ah ! du moins me laisserez-vous mon carosse drapé de noir ?
— Non point, et de plus grandes dames que vous s’en passeront...
— Des princesses du sang, alors ?
— De plus grandes dames encore.
Ici, Madame de Grammont crut prudent de briser les chiens :
— Vous verrez qu’il ne me laissera pas même un confesseur !
— Vous n’en aurez point; car le dernier à qui, par grâce, on en
accordera un, sera.
— Parlez!
— Le roi de France.
Tout le monde se lève; on trouve que la plaisanterie devient trop forte et surtout qu’elle se prolonge au-delà des limites de la •bienséance. Le maître de la maison court à Gazotte, et d’un ton pénétré, le prie d’abandonner cette lugubre facétie. Mais Gazotte en •est pour ce qu’il a dit. Il ajoute même que six ans ne se passeront pas, que toutes ces choses ne soient accomplies.
Gomme il s’apprêtait à sortir. Madame de Grammont, désireuse •de faire diversion, Tinterpelle :
— M.le Prophète,vous nous avez ditnotre bonne aventure; mais la vôtre ?
— Avez-vous lu, duchesse, le siège de Jérusalem, dans Josèphe?... Un homme, pendant le siège, üt sept jours de suite le tour des •remparts, en criant d’une voix lugubre : — « Malheur ! malheur sur Jérusalem, et malheur sur moi-même !... » Le septième jour, une énorme pierre, lancée par les machines ennemies, l’atteignit en plein front et le mit en pièces.
Sans s’expliquer davantage, Gazotte fit sa révérence et sortit.
21
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science, fut arrêté de nouveau * * et parut devant le Tribunal révolutionnaire : il était condamné d’avance. Le président, après avoir prononcé son arrêt, lui fît une allocution étrange., pleine d’estime et de regret : il l’engageait à être jusqu’au bout digne de lui-même et à mourir en homme de cœur comme il avait vécu ^ » Cette page d’Eliphas piqua au vif notre curiosité, si bien que nous résolûmes d’en apprendre plus long sur les dernières heures de Gazotte. Le hasard nous servit à souhait, en faisant tomber sous notre main une brochure peu recherchée sans doute et peu con¬ nue, mais qui nous fut une précieuse révélation. C’est le procès in extenso de Gazotte, publié sous le Di¬ rectoire, probablement par ordre, sous ce titre :
CORRESPONDANCE MYSTIQUE DE JACQUES CAZOTTE aveC
Laporte et Pouteau, intendant et secrétaire de la Liste civile, pendant les années 1790-1791-1792..., suivie de son interrogatoire et de son jugement Le titre est un peu trompeur, du moins dans la forme. A part huit pages de notice et une page d’épi¬ logue, c’est, comme nous l’avons dit, la minute du procès qui a rempli l’audience du 24 septembre 1792: le Tribunal révolutionnaire condamne Gazotte à la peine de mort, pour crimes de haute trahison et de complot contre les autorités constituées. Sevdement,
* Il avait été arrêté une première fois, et sauvé par sa fille comme Sombreuil, lors des massacres de septembre.
2 Histoire de la Magie, pp. 439-440.
* Paris, Lerouge, Deroy et Maret, an VI de la République, 1 vol. in-12 de 182 pages, avec portrait.
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l’audience presque tout entière est consacrée à la lec¬ ture des lettres que Gazotte avait écrites à Laporte et surtout à Fouteau, pour être, par leurs soins, mises sous les yeux du roi.
De temps à autre, quelques bribes d’interrogatoire se glissent entre deux épitres : on questionne l’accusé avec égards et modération ; il répond avec calme, douceur et fermeté :
D. — Vous êtes 'peut-être fatigué : le Tribu'nal est prêt à vous accorder le temps que vous croirez nécessaire, pour prendre nourriture, rafraîchisse¬ ment ou repos ?
R. — Je suis très sensible à l'attention du Tribu¬ nal. La fièvre qui me tient en ce moment me met dans le cas de soutenir le débat ; d’ailleurs, plus tôt mon procès sera terminé et plus tôt j’en seraiquitte, ainsi que MM. les juges et les jurés.
Quand l’inculpé refuse de répondre, le président passe sans insister. Pas un mot de reproche ou de blâme. Quel procès courtois !...
Pour réveiller le lecteur, vraiment charmé de cette discussion polie, où l’on sent l’estime réciproque per¬ cer sous chaque parole, il suffit que la phrase terrible de tout à l’heure lui revienne en mémoire ; Cazotte était condamné d’avance!
Alors, au milieu des passions politiques déchaînées, des grandes haines en ébullition, cette douceur dé¬ tonne douloureusement, cette courtoisie semble affec¬ tée ; enfin — pour user d’une expression vulgaire — ce procès donne froid dans le dos.
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Condamné d’avance ! mot eiFroyable... et rigoureu¬ sement vrai. Si vrai, que le Tribunal repousse, sans considérants, une déclinaison de compétence soulevée à sa barre par le défenseur Julienne ; or, si jamais compétence fut justement déclinée, ce fut ce jour-là.
« L’accusé fondait sa protestation sur ce que, ayant été jugé le 2 septembre par le peuple souverain et par des officiers municipaux revêtus de leurs écharpes, qui l’avoient remis en liberté, on ne pouvoit, sans porter atteinte à la souveraineté de ce même peuple, procéder à un jugement contre lui, sur des faits pour lesquels il avoit été arrêté, et ensuite élargi » (p. 19).
Non bis in idem. — L’axiome est bien connu, par¬ tout incontesté et domine toutes les législations.
Que fait le Tribunal ?
« Le Tribunal, sans s’arrêter ni avoir égard à la protestation présentée par le sieur Gazette, ordonne qu’il sera passé outre... » (p. 17)
Il ajoute bien que « copie de ladite protestation et expédition du présent jugement seront, à la diligence du commissaire national, adressées au ministre de la Justice, pour être par lui communiquées à la Con¬ vention Nationale, s’il y a lieu!... » [Ibid.]. Mais comme l’arrêt de mort, prononcé dans la journée, fut exécuté le soir même, vers les sept heures, cette res¬ triction servait à grand’chose! Quelle barbare ironie!
Au demeurant, il le faut avouer, la correspondance de Gazotte était, vu les circonstances, aussi compro¬ mettante que possible.
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J.CAZOTTE
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Gomme Saw^-Marfin, disciple du même Martinez, puis élève posthume de Jacob Bôhme ; comme DutoitMambrini, le théosophe de Genève, qui a publié en 1793, sous le pseudonyme de un ouvrage admirable * malgré quelques erreurs ; comme Fabre d’Olivet, dont l’initiation date de cette époque ; comme d’autres encore, Gazotte relevait de la plus ancienne tradition; il appartenait à l’initia¬ tion orthodoxe dont il a été question plus haut. Mais moins prudent que Dutoit et que Saint-Martin, il fut de ceux qui travaillèrent activement, sur les trois plans astral, moral et intellectuel, à la contre-Révolution.
Adepte, il fut une des premières victimes de la gent jacobine ou néo-templière.
Il faut voir comme les juges de Gazotte veulent le faire parler sur le chapitre de son initiation. Écoutez l’insidieuse question qu’on lui pose :
D. — Quelle est la secte dans laquelle vous êtes entré ? Est-ce celle des Illuminés ?
R. — Toutes les sectes sont illuminées ; mais celle dont je parle dans ma lettre est celle des martinistes. J’y suis resté attaché l'espace de trois ans; différentes causes m’ont forcé à donner ma démission ; néanmoins j’en suis toujours demeuré l’ami (p. 45).
Gazotte répond là avec une rare présence d’esprit. Lui-même avait senti, au moment où la lutte allait
■ > La Philosophie divine, S.-L., 1793. 3 vol. in-8. Dutoit était le flls spirituel du théosophe Saint-Georges de Marsais.
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s’ouvrir entre les deux initiations rivales, combien dangereux serait le choc : tout porte à croire qu’il avait voulu d’abord l’éviter. — Reportons-nous à la lettre cataloguée N., en date du 4 avril 1792 :
« Les piques se tourneront contre les piques, mon cher ami; ayez encore un peu de patience... Vous n’êtes pas initié? Applaudissez-vous-en! Rappelezvous le mot: Et scientia eorum perdet eos. Si je ne suis pas sans danger, moi que la grâce divine a retiré du piège, jugez du risque de ceux qui y restent.
« Il y a longtemps qu’on a fait Véloge de la sûreté du plancher des vaches, la gonnoissange des ghoses
OGGULTES EST UNE MER ORAGEUSE d’oU l’oN n’APER¬ ÇOIT PAS LE RIVAGE » (pp. 94-95).
Et cependant il se ravise. — Si inévitable est la terrible lutte, qu’il s’y jette. Il sent tellement qu’il y va pour tous d’une question de vie ou de mort, que lui, cet homme excellent, ce théosophe orthodoxe, lui, ce doux vieillard, après avoir appelé à grands cris l’étranger en France pour rendre au roi le pouvoir absolu, s’écrie encore : « Le roi doit être en garde contre un de ses penchants, c’est Inclémence... Qu’il se garde bien d’arrêter le glaive; qu’il réfléchisse aux châtiments qu’ont éprouvés les chefs des Israélites qui ont ménagé les victimes désignées par le Sei¬ gneur. L'homme ne sait ce qu’il fait, lorsqu’il veut épargner ce sang; sa compassion dégénère en cruauté . Le plus grand bonheur qui puisse arri¬
ver à un criminel, c'est d’être supplicié sur la terre,
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PARCE qu’on ne paie PAS DEUX POIS ’ et qu’il est ter¬ rible de tomber coupable et impuni dans les mains ou •sous la justice du Dieu vivant » (pp. 64-65),
Ah! que d’enseignements à tirer de ce livre! que de •détails instructifs et inédits sur les hommes, les causes occultes de la grande Révolution... Hélas! il faut nous borner. Déjà trop dense, ce chapitre sort de son cadre normal. Passons donc au dénouement. Écou¬ tons la fin du réquisitoire de Réal, accusateur public :
«... Et vous, dit-il à l’accusé, pourquoi faut-il que j’aie à vous trouver coupable, après soixante-douze années de vertus? Pourquoi faut-il que les deux qui les ont suivies aient été employées à méditer des pro¬ jets d autant plus criminels, qu’ils tendoient à rétablir le despotisme et la tyrannie? Pourquoi faut-il que vous ayez conspiré contre la liberté de votre pays? Il ne suffit pas d avoir été bon fils, bon époux et bon père, il faut, sur toute chose, être bon citoyen... » Et plus loin : « Une pouvait s'excuser par un défaut d’igno¬ rance, lui philosophe et initié ; lui qui, dans les glaces de la vieillesse, a conservé les feux d’une jeunesse bouillante et éclairée... (p. 173-174). »
A la suite du plaidoyer de Julienne, Lavau, président du Tribunal révolutionnaire, assisté des citoyens DuhaU,JaillantetNaulin,iügQ%,\{t\ 3 , sentence de mort. Après le prononcé du susdit jugement, le président
J Non bis in idem! Cazotte! Ce principe incontestable îa vie”'*'^ conteste, lors de son procès, et il lui en coûtera
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a adressé au condamné le discours suivant i : « Foible jouet de la vieillesse, victime infortunée des préjugés d’une vie passée dans l’esclavage! Toi dont le cœur ne fut pas assez grand pour sentir le prix d’une liberté sainte, mais qui as prouvé, par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier jusqu à ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les dernières pa¬ roles de tes juges ! Puissent-elles verser dans ton âme le baume précieux des consolations ! Puissent-elles, en te déterminant a plaindre le sort de ceux qui
VIENNENT DE TE CONDAMNER, t’inspirer cette Stoicité qui DOIT présider à tes derniers instants, et te pénétrer du respect que la loi nous a inspiré à nous-mémès /...
• « TES PAIRS t’ont ENTENDU, TES PAIRS T ONT CON¬
DAMNÉ ; mais au moins leur jugement fut pur comme leur conscience; au moins aucun intérêt personnel ne vint troubler leur décision par le souvenir déchirant du remords. Va, reprends ton courage, rassemble tes forces, envisage sans crainte le trépas ; songe qu m n’a pas le droit de t’étonner : ce n’est pas un
INSTANT QUI DOIVE EFFRAYER UN HOMME TEL QUE TOI l
« Mais avant de te séparer de la vie, avant de payer à la loi le tribut de tes conspirations, regarde l’atti¬ tude imposante de la France, dans le sein de laquelle
tu ne craignois pas d’appeler à grands cris l’ennemi.
que dis-je?... l’esclave salarié! Vois ton ancienne
t Celte allocution est de telle nature et me crois pas le droit d’en supprimer un seul mot. Je la transcris
in extenso (pp. 178-181).
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patrie opposer aux attaques de ses vils détracteurs autant de courage que tu lui as supposé de lâcheté. St la loi etit pu prévoir qu'elle auroit à prononcer contre un coupable tel que toi, par considération pour tes vieux ans, elle ne t’eût pas imposé d’autre peine ; mais rassure-toi, si elle est sévère quand elle poursuit, quand elle a prononcé le glaive tombe de ses mains. Elle gémit sur la perte même de ceux qui vouloient la déchirer. Ce qu’elle fait pour les coupables en général, elle le fait tout particulièrement pour toi. Regarde- * la verser des larmes sur ces cheveux blancs, qu’eUe a cru devoir respecter jusqu’au moment de ta condam¬ nation ; que ce spectacle^orte en toi le repentir ; qu'il t'engage, vieillard malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la moi't, pour effa¬ cer jusqu'aux moindres traces de tes complot?, par un regret justement senti^,
('. Encore un mot. Tu fus homme, chrétien, philo¬ sophe, INITIÉ ; sache mourir en homme, sache mou¬ rir en chrétien ÿ c’est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi ! »
L’auteur de la brochure poursuit : « Ce discours, qui frappa de stupeur une partie de l’auditoire, ne fit aucune impression sur Jacques Gazotte. A ces mots : va, reprends ton courage, rassemble tes forces, envisage sans crainte le trépas, songe qu’il n a pas
‘ Ici, le fanatisme du Néo-Templier touche au sublime de l’attendr.ssement ! C’est le sectaire qui voudrait convertir son ennemi avant de le tuer !
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le droit de t'étonner , ce n’est pas un instant qui doive effrayer un homyne tel qtie toi, il leva les mains «t secoua la tête en levant les yeux au ciel avec un visage serein et décidé. Conduit au cabinet criminel, il dit à ceux qui l’entouroient qu’il ne regrettoit que sa
.L’exécution dudit jugement a eu lieu sur la
place du Carrousel, vers les sept heures du soir : le condamné a montré le long de la route et jusque sur l’échafaud une présence d’esprit et un sang-froid admirables (p. 178-185, pamm). »
J’ignore quelle impression est restée au lecteur de ce procès et de cette sentence ; mais je lui proteste <ju’il vient d’assister à un drame solennel et formidable : il a senti, sans nul doute, ce qu’il y a là de plus qu’un
simple procès criminel.Je craindrais de dénaturer
son émotion, en y mêlant l’expression de la mienne. Je terminerai par quelques nobles paroles d’Eliphas:
« La Révolution, même au tribunal, était une guerre civile, et les frères se saluaient avant de se donner la mort. C’est que, des deux côtés, il y avait des convictions sincères, et par conséquent respectables. €elui qui meurt pour ce qu’il croit la vérité est un héros, même lorsqu’il se trompe, et les anarchistes de la montagne sanglante ne furent pas seulement hardis pour envoyer les autres à l’échafaud : ils y montèrent eux-mêmes sans pâlir. — Que Dieu et la postérité, soient leurs juges ' ! »
* Hist. de la Magie, page 440.