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n— ,‘-“ . Il . À 9 . ; e*'=. ‘- ‘ 1’: :..4 utilt..âtlOfi Revue philosophique des Hautes Études PUBLIÉE MENSUELLEMENT SOUS LA DIRECTION DE PAPUS U O. #14 Docteur en médecine — Docteur en kabbale u-At Ibl< 38° VOLUME. — ’1'1‘“ ANNÉE Numéro Exceptionnel CONSACRÉ A LA LITTÉRATURE OCCULTE et surtout à Alfred de Masset SOMMAIRE DU N° 6 (Mars 1898) __ .4.__ La Littérature et l‘Occultisme (p. 225 à 234). . . . Jules Lamina.
L’État psychique d’Alfred de l\[usset (p. 235 à 299) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. LeÏébure. Catalogue d’œuvres litteraires inspirées de l'Oc cultisme (p. 300 à 303) . . . . . . . . . . . . . . . . . Sédir. Ordre Martiniste. — Faculté des Sciences hermétiques. —— Psy— chisme expérimental. — Bibliographie. — Pensées de Lao-Tsé (Tao-te-King) sur les conquérants. — Livres reçus.
Tout ce qui concerne la Rédaction et les Échanges doit être adressé Villa Montmorency, 10, avenue des Peupliers, Paris. Administration, Abonnements : 5, rue de Savoie Chamuel, éditeur. Le Numéro : UN FRANC. — Un An: DIX FRANCS
PROGRAMME Les Doctrines matérialistes ont vécu. Elles ont voulu détruire les principes éternels qui sont l’essence de la Société, de la Politique et de la Religion; mais elles n’ont abouti qu’à de vaines et stériles négations. La Science expéri mentale a conduit les savants malgré eux dans le domaine des forces purement spirituelles par l’hypnotisme et la suggestion à distance.
Efl'raye’s des résultats de leurs propres expériences, les Matérialistes en arrivent à les nier.
L’Initian‘on est l’organe principal de cette renaissance spiritua liste dont les efforts tendent: Dans la Science, à constituer la Synthèse en appliquant la méthode analogique des anciens aux découvertes analytiques des expérimentateurs contemporains. - Dans la Religion, à donner une base solide à la Morale par la découverte d’un même ésotérisme caché au fond de tous les fuites.
Dans la Philosophie, à sortir des méthodes purement méta physiques des Universitaires, à sortir des méthodes purement physiques des positivistes pour unir dans une Synthèse unique la Science et la Foi, le Visible et l’Occulte, la Physique et la Métaphysique.
Au point. de vue social, l’Initiation adhère au programme de toutes les revues et sociétés qui défendent l’arbitrage contre l’arbitraire, aujourd’hui en vigueur, et qui luttent contre les deux grands fléaux contemporains : le cléricalisme et le sectarisme sous toutes leurs formes ainsi que la misère.
Enfin l’Initiation étudie impartialement tous les phénomènes du Spiritisme, de l’Hypnotisme et de la Magie, phénomènes déjà connus et pratiqués dès longtemps en Orient et surtout dans l’Inde. L’Initiation expose les opinions de toutes les écoles, mais n’appartient, exclusivement à aucune. Elle compte, parmi ses ‘60 rédacteurs, les auteurs les plus instruits dans chaque branche de ces curieuses études.
La première partie de la Revue (Initiatique) Contient les articles destinés aux lecteurs déjà familiarisés avec les études de Science Occulte. La seconde partie (Philosophique et Scientifique) s’adresse à tous les gens du monde instruits. Enfin, la troisième partie (Littéraire) contient des poésies et des nouvelles qui exposent aux lectrices ces arides questions d'une manière qu’elles savent toujours apprécier.
' L11nitiation parait régulièrement du 15 au 20 de chaque mois et compte ClCJ3 hu1t annees d’ex15tence. -— Abonnement: par an (Les collections des deux premières années sont . p épmsees.) solument i0 francs
L‘Inifiation du 15 Mars 1898 PRINCIPAUX RÉDACTEURS ET COLLABORATEURS DE l'1nz‘lialion 10 PARTIE INITIATIQUE AMO— F. CH. BARLET, S.°. I.'.â — GUYMIOT. — MARC HAVEN, S.'. 1.-. si — JULIEN LEJAY, S.'. I.'. ,\i ——- ÉMILE MICHELET, S.'. I.'. (C. G. E.) — LUCIEN MAUCHEL, S.'. 1.-. (D. S. E.) MOGD, S.'. I.'. — GEORGE MONTIERE, 8.-. l.'. â — PAPUS, S.'. I.'. ,<- — SÉDIR, S.'. I '. -— SELVA, S.'. I.‘. (C. G.
E.) 20 PARTIE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE ABIL-MARBUK. «— AMELINEAU. — ALEPH. — D" BARADUC. — SERGE BASSET. -—- Le F.'. BERTRAND 3o' — BLITZ. — BOJANOV. — JACQUES BRIEU. -— CAMII.LE CHAIGNEAU. — CHIMUA DU LAFAY. — ALFRED LE DAIN. — G. DELANNE. — ALBAN DUBET. — FABRE DES ESSARTS. — Dr FUCAIRON. — DEI.ÉZlNIER.— JULES GIRAUD.— HAATAN.— L. HUTCHINSON.—JOLLIVET-CASTELOT.— L. LE LEU.—L. LEMERLE. — LECOMTE. — NAPOLÉON NEY. — HORACE PELLETIER. — G.
POIREI.. — RAYMOND. — D“ ROZIER. — Dr SOURBECK. —- L. STEVENARD. — THOMASSIN. — G. VlTOUX- — HENRI WELSCH. — YAL’TA. n 30 PARTIE LITTÉRAIRE MAURICE BEAUBOURG. — JEAN DELVILLE. «— E. GOUDEAU. — MA NOËL DE GRANDF‘ORD. — JULES LERMINA. —— L. HENNIQUE. — JULES DE MARTHOLD. — CATULLE MENDES.— GEORGE MONTIËRE. — LÉON RIOTOR. — SAINT-FARGEAU. — ROBERT SCHEFFER. — EMILE SIGOCNE. — CH. DE SIVRY. 4o POÉSIE CH.
DUBOURG. — RODOLPHE DARZENS. — JEAN DELVILLE. -— YVAN DIETSCHINE. -— CH. GROLLEAU. —— MAURICE LARGERIS. — PAUL MARROT. — EDMOND PILON. — J. DE TALLENAY. — ROBERT DE LA VILLEHERVE.
L‘Initian‘on du 15 Mars 1898 L’INITIATIO N ÆNSËËËËËŒNTS) DIRECTION ADMINISTRATION Villa lonlmorenoy, 10, aven. des Peupliers PARIS—A UTEUIL DIRECTEUR : PAPUS ABONNEMENTS, VENTE AU NUMÉRO CHAMUEL DIRECTEUR amener : Lucien MAUCHEL 5, Rue de SEIVOÎG Rédacteur en chef: F.—Ch. BARLE’I‘ Secrétaires de la Rédaction: FRANCE, un an. l0 il‘. J. LEJAY — PAUL SÉDIR ÉTRANGER, _ un.
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La littérature -— vraie —- est chose fort rare : de même qu’on applique le mot amour aux aspirations les plus élevées comme aux manifestations les plus bestiales, de même le vocable littérature englobe toutes les élucubrations, celles qui ne sont que des assemblages de signes, sans portée, sans valeur, sans ordre ni rythme, et celles au contraire qui certifient un état de conscience, une poussée d’intellect, une volonté d’extérioriser quelque chose de soi et de le concréter en une oeuvre.
I Métier ou inspiration — expiration, devrait—on dire — se confondent sous la même étiquette, bien que dans les manifestations littéraires, la plus grande :M“'-—“' 8
2 26 L'INITIATION !_MA‘RS part ne vale même pas l’effort du menuisier qui ra— bote une planche: nous sonimes trop prompts à sa— luer littérateurs ceux qui, à l’égal d’un ébéniste émé rite, manient habilement la vrille, la varlope ou le ciseau. Ce peuvent être de très gracieux ciseleurs, des râpeurs de vers ou des piqueurs d’épithètes. Ce ne sont point ces littérateurs que jamais revendiquera l'occultisme ou qui jamais se pourront réclamer de lui.
Mais, dès qu’un homme sent en lui bouillonner 'une force, ou que son cerveau, comme surchauffé, tend, presque malgré lui, à laisser échapper quelque chose qui est en lui et dont la répression est presque impossible, quand, ainsi qu’ilest dit plus haut, l’écri vain extériorise, nolens, volens, une parcelle de sa substance intellectuelle, alors il fait, même sans le savoir, œuvre d’occultisme. Le génie enfin n’est qu’une canalisation de I’astral‘.
L’homme, quoiqu’en souffre son incurable vanité, n’est qu’un appareil à la fois récepteur, enregistreur et transmetteur des forces de la nature, autant de celles qu’on acoutume d’appeler matérielles que des spirituelles. Il s’assimile les éléments rupiques, les désagrège et les transforme, en tant que son appareil cérébral est plus ou moins parfait, en terrain d’adap ration pour les forces manasiques.
Accumulateur de force plus ou moins brutale, il est plus ou moins. apte, placé en certaines conditions, à dégager l’étin celle. Ces conditions d’adaptation du terrain matériel à l’ensemencement du spirituel —,j’emploie ces mots dans
18g8] LA LITTÉRATURE ET L’OCCULTISME 227 le sens ordinaire, sous cette réservequ’entre les divers états il n’y a pas d’autre différence que celle des de— (grès — nous sontà peu prèsinconnues, tantdans notre état d’imperfection, les manifestations en sont rares, subtiles et fugitives.
Le rêve, la méditation, l’absorp— tion, le recueillement, la contemplation en sont les formes les plus connues et se confondent trop sou vent avec l‘engourdissement physique et moral. Mais quand, soit par nature de constitution, soit par effort d’adaptation, ces états sont réellement manasiques, alors les éléments spirituels viennent d’eux-mêmes exciter l‘appareil cérébral, et la pensée jaillit, vérita blement originale, parfois géniale.
Combien de littérateurs, pour adopter le mot, re— çoivent ces effluves supérieurs? Le nombre en est des plus restreints, bien que l’orgueil le croie beaucoup plus important. Chezles uns ce ne sont que banalités qu'on décore du titre de belles pensées; chez les autres, c’est un désordre d’idées mal équilibrées. Ce qu’ils prennent peur de l’inspiration ou du génie n’est qu’un état pathologique, fièvre d’un candidat à la folie. .
Les idées sont des êtres vivants qui peuplent l’as tral. Elles peuvent traverser des millions de cerveaux sans y laisser de trace. Quelques-uns— et on peut ra pidement les compter — reçoivent ces entités spiri tuelles, les élaborent, les fécondent et les restituent dans leur beauté complète et développée.
Quand, aux prédispositions ataviques, s’ajoute la volonté, quand l’imprégnation de l‘astral est fréquente et persistante, quand elle crée ce mode réflexe de tra
328 L’INITIATION vail cérébral qui s’appelle l’intuition ou plus vulgai rement l’inspiration, l’écrivain est au-dessus de tous les hommes: prophète comme Moïse, patriote comme Eschyle, railleur comme Aristophane, philosophe comme Platon, moraliste comme Jésus, médecin comme Paracelse, évocateur comme Homère, comme Shakespeare, comme Hugo, démolisseur comme Vol taire ou raisonneur didactique comme Descartes, illu— miné comme Saint-Martin, Bœhme et Fabre d’Oli— vet, il doit aux forces inconnues, occultes, la puis sance qu‘il exerce sur ses contemporains et sur ses successeurs.
Son cerveau a été un miroir d’astra1 et en a reflété quelques rayons sur l’humanité. Ainsi de tous les hommes qui ont jeté dans le monde une idée, un progrès, un mot de justice et de vérité , tous ont été des intermédiaires généraux entre l’astrai et le ma tériel, tous ont pénétré dansle spirituel et nous en ont rapporté un reflet.
Ainsi se confirme cette affirmation: la littérature n’est qu’une des branches de l’occultisr_ne. * Iga D’autre part, il est évident que tout homme qui se consacre à l’étude età la méditation est plus apte que tout autre à développer sa propre réceptivité, quant à l’astral. Ce qu’on définit esprit d’assimilation n’est pas autre chose que cette facilité d’adaptation plus ou moins développée, applicable à des idées différentes et de valeur diverse. En général, les assimilateurs ne produisent rien de génial, parce que leur cerveau ré
LA LITTÉRATURE ET L’OCCULTISME 229 cepteur estun crible à travers lequel tout passe sans qu’aucune élaboration transformatrice s’exerce. Mais il en est au contraire chez qui l'assimilation a pour corollaire la préhension de matériaux sans nombre que leur cerveau concasse, triture, presse en quelque sorte pour en exprimer l‘essence. Au premierrangdeceux-là,ilfautplacerShakespeare.
Ce cerveau fut à la fois le plus assimilateur et le plus créateur qui jamais fonctionne sous le crâne d’un homme. Il n'en est pas qui aitmontré plus nettement ces deux qualités en apparence antithétiques, l’exalta tion et la pohdération. Chez lui — état des plus rares — l’intuition s’allia avec la mesure, la puissance d'émotion avec la précision de l’observation.
Certes Shakespeare étudia beaucoup. mais une exis tence d‘homme — et la sienne fut courte —- ne suffi rait pas à expliquer son étonnante érudition, si l’in tuition n’était venue à son aide. De tous les points du monde intellectuel de son temps, les entités astrales convergèrent en ce cerveau, préparé par la nature et modelé par un travail constant.
Shakespeare, nous dit—on, écrivait vite, sur le pre mier coin venu d’une table de taverne, et l’œuvre, comme fond et comme forme, jaillissait parfaite de sa plume. Il tenait les yeux à demi fermés, les pru— nelles en haut, à ce point qu’on ne voyait que le blanc de la sclérotique. C'est que Shakespeare enten— dait, écoutait la voix muette de l‘astral, le murmure silencieux mais pénétrant de l’inspiration. L'inconnu lui dictait, et il n'était en quelque sorte qu’un secré taire de l'astral. .__._..._—__—.—
230 ÏlNITIATION On a dit qu’il savaitt‘out. L‘expression est vraie, mais elle veut une explication. Selon que Shakespeare orientait son esprit, il s’établissait une attraction entre ses fibres cérébrales et les idées adéquates au sujet médité. Ces idées venaient en essaim, lui apportant l’intuition, la divination.Ce qu’il savait se grossissait, se c_omplétait de ce que lui apportait l’astra’l..
Les ta bleaux akasiques se présentaient à lui, achevant les quelques traits qu’il avait déjà recueillis. Tantôt c’était le monde des féeries, des forces V)"— vantes de la nature animant le bois d’A_thènes ou l’at— mosphère de l’île de Prospero ; tantôt se reconstituai‘t avec une vérité précieuse, l’histoire du passé. Il vivait à Rome avec Jules César, à -Chypre avec Othellç.
Ou bien s’il s’attachait àla peinture des âmes, la synthèse des caractères spéciaux qui constituent la jalousie, la haine, l’hypocrisie, l’héroïsme, la bonté, le dévoue— ment, se matérialisait devant lui, comme par un groupement d’élémentaires, tous en un, venant po— ser-devant lui. Les drames et les comédies de Sha kespeare se jouaient dans l’ast-ral, avant de prendre corps sur le théâtre du Globe.
Ainsi l‘a dit Sardou dans la préface de notre tra duction : Il voyait en imagination ce qu’il n’a jamais pu réaliser sur une scène primitive. Oui, Shakespeare fut un voyant, dans la plus large acception du mot. ' Eut-il conscience de cette aide de l’astral? Oui, et c’est à cette compréhension qg’il convient d’attribuer
LA LITTÉRATURE ET L’OCCULTISME 231 sa retraite prématurée. Jeanne d‘Arc ne put, à son grand regret, retourner dans son village, lorsqu’elle sentit que l’astralserait fermé pour elle, alors qu’elle n’entendit plus les voix, muettes aussi, celles-là. Du jour où elle agit seule, elle fut perdue. Shakespeare n’obéitpas aux mêmes entraînements.
Dès que s’affaiblit en lui la vision surhumaine, il dé posa la plume et s’en alla dans sa petite ville de Strat ford-sur-Avon. Ainsi de notre temps fit Rossini, le chantre immortel de Guillaume Tell. Tous ces hommes étaient des écouteurs de l’astral ; quand leur cerveau —— soit fatigue, soit modification organique — ne l’entendircnt plus, ils se turent eux-mêmes.
Si l’on cherchait une preuve, à l’appui de cette défi nition du génie de Shakespeare, on la trouverait dans la parfaite notion de l’occultisme dont son œuvre nous apporte tant de témoignages. A ce point de vue. rien n’est plus instructif que le drame de Macbeth. L’assimilation est évidente, et les nombreux détails indiquent une parfaite connaissance des pratiques de la sorcellerie.
Le nombre trois est celui des sorcièresqui tournent trois fois trois fois autour du chaudron. Le crapaud Paddock est le grand agent d’envoûtement ; Shakes— peare note en passantl’égorgement des porcs, cérémo nie goétique qui remonte aux temps antiques. Voir Horace.
Voici plus loin le cercle de la ronde des fées, délimité par l’herbe desséchée, que nous retrouvons dans le livre de notre regretté Guaita, le Serpent de la Genèse. v-*-——‘«s» -‘.. -—.\"*y- \, n\*« \-- _,. r—L_--_‘-«_u.m ‘w.._—.——s_._.
.. »«m-. nu—-_-——__—__ no... -r.n - -<A u w a ,..-1. _,.. . lm mm 232 L’INITIATION La première scène du quatrième acte est typique. Ainsi la deuxième sorcière dit: — Trois fois... et une fois le hérissonneau a gémi. Trois est en effet le nombre fatidique ; mais il clôt l’action magique, et le —— un de plus — donne 4,‘ c’est-à-dire la réalisation.
Les ingrédients du chaudron sont empruntés au plus pur manuel de magie, jusqu’à la mandragore, momie de sorcières — et les tiges d’if fendues, formant la baguette fourchue. Et fendues pendant l’éclipse de lune, circonstance bien connue des conjureurs et qui vise l’influence de l’ambiance sur les choses. Plus loin, une sorcière jure — parles piqûres de mes pouces!
On sait que les hystériques sont d’une sensibilité extrême au bout des doigts, et les expé riences de Baraduc et de Jodko ont prouvé le rayon nement fluidique des pointes.
Une autre parle de graisse qui a sué du gibet d’un meurtrier, et on sait que tout corps, tout objet dégage un fluide, une aura qui est imprégnée non seulement du bien ou du mal physique existant dans l’être ou dans l’objet, mais aussi et surtout du bien ou du mal moral qui sont en eux. Autour du gibet, il y a l’aura de cruauté du bourreau, de rage ou de désespoir de la victime,et ces hideurs sont un poison.
Mais c’est surtout dans la question des apparitions que Shakespeare révèle une compétence si profonde qu’on s’est demandé parfois s'il ne s’était pas initié à quelque société analogueaux Rose—Croix. Tout d’abord Macbeth a la vision astrale du crime qu’il va commettre — ma pensée,dit-il, où lemeurtre
LA LITTÉRATURE ET L‘OCCULTISME 233 forme image. Puis sa pensée de crime se coagule de vant lui sous la forme d’un poignard. Les étémentals s‘emparent de son dessein meurtrier, se font un corps aux dépens de son fluide de crime. Mais arrivons à la scène célèbre de l’apparition de Banquo, absolument conforme aux théories de l’oc cultisme. La pensée de Macbeth s’extériorise et se matérialise, en luiempruntant à lui-même son corps fluidique.
Mais les assistants qui ignorent tout ne lui apportent aucun concours de telle sorte que ce corps fluidique ne peut être vu que par lui qui est en une sortede trame. Dès que sa tension cérébrale diminue, l’extériorisa tion cesse,et l‘apparition s’évanouit. Et, quand la fai blesse de Macbeth permet de nouveau l’extériorisation, le spectre revient.
Il faut que Macbeth use de toute sa volonté — dehors ! irréelle moquerie l — pour que le spectre disparaisse à nouveau, l’assassin ayant repris possession de son corps astral. Détail génial ! Banquo a déjà disparu une fois. Macbeth ne peut résister au désir de parler de lui, de l’évoquer edquelque sorte. C’est le démon de la per versité, d’Edgar Poë.
Nous trouvons aussi, lors de l’apparition des rois Banquo, dans la grotte des sorcières, l’appli cation des miroirs magiques (Voir le livre de M. Sédir). Rappellerai-je enfin la scène de Lady Macbeth, ad mirable réalisation des effets somnambuliques. Même étude pourrait être faite sur le Songe d’une nuitd’e’te, sur la Tempête, sur Hamlet.
, _ __ I:I'I I‘I’!.____ . à‘.‘-.nn,-} . .. un. _-MII‘.’lwñnv>n m 2 34 LÏNITIATION Aussi, en cette dernière pièce, le spectre du père est, non plus une création née des fluides extériorisés d"Hamlet ou d’Horatio, mais bien le corps astral même du vieux guerrier, encore attaché à l’atmos— phère terrestre par le poids de son existence passée —— il est mort plein de fautes et n’a pas eu le temps de se repentir.
Ce sont bien les élémentaires ambiants qui l’aident de leur matérialité astrale pour qu’il se rende visible aux yeux de son fils et de ses amis. Du reste, ne lisons-nous pas dans Roméo et Julz‘ez‘le, après que Mercutio a été tué en duel : — Le fluide de Mercutioest encore de bien peu au— dessus de nos têtes. Les astraux des morts par accidents sont à l’état de trouble et ne peuvent immédiatement continuer leur évolution (V.
Papus). ‘ il faut se borner. Cette étude sera un jour complé— tée et une fois de plus sera prouvée cette vérité, c’est que, chez tout homme d’intelligence équilibrée, l’oc- ‘ culte pénètre et s’impose. y - b \ JULES LERMINA . . ' :.»nl...
L’E’Il‘à’ll“ PSYŒZEËIKQUE lll’l’thl’lŒfl lYlUSSE’I‘ FAITS NATURELS I 1.1: TEMPÉRAMENT Les sensitifs ne sont pas rares parmi les poètes ou dans leurs familles. Au grand-père de Gœthe, à la sœur de Chateaubriand, à Émile Deschamps, à Shelley, etc., il faut joindre Alfred de Musset, sur qui son ancienne gouvernante publie en ce moment de curieuses révélations (1).
Il avait sur la fin, a—t-elle déjà raconté dans une interview du Temps, des pres sentiments et des hallucinations. Il devinait les pen sées; sous les guichets du Louvre, il entendit une voix; « Je suis assassiné rue de Chabanais. » Il y courut et se croisa avec le cadavre... Une nuit, il crut voir un cr0gœ-mort dans sa chambre : or, son voisin était mort à l’instant même... Sa main fit remuer à (1) Annalespolitiques etlittéraires, 25 juilletet 22 août 1897.
. .«T-_g guçn—__ 2 56 L’INITIATION distance un cordon de sonnette (I). Ainsi, d’après ces renseignements, Musset fut un visionnaire aux dernières années de sa vie : à vrai dire, il l‘avait tou jours été.
On ne s’en douterait pas à lire les différentes bio graphies écrites par son frère, mais elles passent pour quelque peu inexactes, surtout Lui et Elle, et on ne saurait, en tous cas, leur accorder une entière con fiance, non plus qu’aux Souvenirs de Mme Jaubert (2). Voici, entre beaucoup d’autres, un exemple des doutes qu’elles soulèvent.
L’auteur dit que jusqu’à la fin son frère, né le Il décembre 1810 et mort le 1“ mai 1857, conserva le mois de mai sur les joues, qu’il n’eut jamais un seul cheveu blanc, et que ses yeux n’ont pu ressembler à ceux du portrait de Landelle (r 854.), qui serait infidèle en cela (3).
Cependant Mme Louise Colet,qui vit le poète dans ses deux dernières années, parle souvent de sa pâleur : « la pâleur mortelle de sa tête, les pommettes luisantes et blêmes, — il était plus pâle que la veille, — ses yeux mêmes, qui, les jours précédents, éclairaient son visage d’un rayon de vie, paraissaient désormais éteints, — ses pommettes saillissaient à travers sa pâleur, etc. (4.) » Un jeune homme qui le visita avant le portrait de Landelle, .b- un! -vùI—:—#«.vguhfiür.. s. un..f (I) L’Initz‘atz‘on, n° [1, août 1896, fin, et le Temps du IO août 18 6. g2) Arvè e Barine, A! red de Musset, pp. 10, II et 95 (I 93), et de Lovenjou , la Véritable Histoirede « Elle et Lui », I897, p. 229. (3) Biographie, pp. 336 et 337, et Notice des æurres pos— thun)uï, p.549. 8 (4 ui, °éd.,r 6,v, . 3I;vr .36; vu .6 ' ' p. 93; xxn, p. 350, et Êxm,%. 405. ’ p ' p 9 7 un,
L’ÉTA’I' PHYCHIQUE D’ALFRED DE MUSSET 237 « où l‘œil atone est sans lumière », remarqua « sa pâleur bistrée », et sa chevelure « encore abondante, mais à laquelle de nombreux fils d’argent donnaient cette couleur incertaine qui n'est pas sans har monie (I). » Enfin Émile Olivier, parlant dans Ma rie—Magdeleine de la réception du poète à l’Aca démie française (I852), signale déjà cet « œil atone » qu’il avait au moins par intervalles.
Pour le moral, Paul de Musset n‘est pas un biographe beaucoup plus sûr que pour le physique. Préoccupé de mettre le poète à son propre niveau ou tout au moins de le ramener à son propre idéal, il l’encadre dans le dé corum mesquin de notre bourgeoisie en décadence (2), qui a pour vertu de cacher ses vices. Là, dans ce milieu de convention et de congratulation prudhommesques, Musset devient méconnaissable et inexplicable.
Per— sonne, sauf Paul de Musset, ne saurait voir en lui un monsieur toujours bien peigné, un poète pour dames, lisant, une tasse de thé à la main, dans un salon,‘ quelques vers d’une passion romantique dont il son rit lui-mème.
Il y avait autre chose, et cette autre chose est le tempérament surexcité du poète, qui fit de lui un homme à part, non seulement le poète déchu, le libertin « toujours couronné de roses » de Sainte-Beuve, mais encore le malheureux automati quement ivre qu’entrewt Maxime Du Camp, et l’être (I) Engène Asse, Revue de France, 1" mars I381, Cité par Arvède arine. Alfred de Musset, p. I 2. (2) (If. A.
Fouillée, la Psychologie les peuples, Revue des Deux Mondes, I5 mars I895, p. 383, et Fr. Paulhan, les Caractères, 1894, pp. l64:5,
2‘38 L’lNlTIATXON gus; u. . u.s. \ de fureur .ou de folie qui, déjà malade, épou— vanta Mm Colet en voulant la prendre de force, '« Ses yeux brillaient comme des escarboucles sur son visage empourpré, il saisit mes bras, sans me parler, avec ses mains amaigries, qui m’enchainèrertt comme deux menottes de fer. — Albert! cher Albert ! qu’avez-vous? murmurai-je en sentant ma terreur grandir. — J’ai, répondit-il d’une voix sourde et si nistre, que c’est assez de tourments, vous n’avez mis cette robe que pour me tenter; et aussitôt, me heu r— tant de sa tête, il essaya de déchirer avec ses dents la: mousseline qui me couvrait. -— Par pitié, lui dis—je, laissez—moi, vous me faites peur. —- Eh bien! ayez peur, qu’importe : j’ai assez souffert, je ne veux plus souffrir.
Il ne fallait pas vous vêtir comme celles qui nous provoquent et qui ont plus d’honnêteté et de bonté dans leur laisser-aller que vous dans vos réti—r cences; allons, allons, ma belle, le lion a rugi, il faut vous soumettre (i). » * C’était un impulsif, et quelquefois son action par— tait toute seule sans le concours de sa volonté.
De là vint sans doute l’étonnante précocité qui le distingue, car il avait hâte et envie de tout : on connaît son mot d’enfant, cité par Sainte—Beuve, sur ses souliers. neufs qui deviendront vieux s’il ne part pas tout. de suite pour la promenade. « il y a sous le soleil une chose fâcheuse pour tout le monde et particu lièrement pour les petites filles, a-t-il dit, c’est que la sagesse est un travail, et que, pour être seulement (i) Mme L. Colet, Lui, xxui, p.’ 359. ““—“*«*“I‘
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE ML’SSET 239 raisonnable, il faut se donner beaucoup de mal, tan dis que, pour faire des sottises, il n’y a qu’à se laisser aller (1). »- « ou me mène donc cette main invi sible qui ne veut pas que je m’arrête? » (2) écrivait-il. « Qu’est-ce que ça me fait?
J’irai toujours (3). » Et il allait sans trop savoir où l’homme de quarante—cinq ans qui mordait la robe de M"“’Colet, n’était pas plus son maître que l'enfant de sept ans qui avait des accès de manie, cassait une glace et coupait des ri deaux (4) : ‘ Ce n’était pas Rolla qui gouvernait sa vie, C’étaient ses passions... Elles vivaient (5).
Si l’esprit de conduite lui manqua de la sorte, malgré sa brillante intelligence, on doit moins l’en blâmer'que l‘en plaindre, assurément. Avec ses crises de nerfs, ses palpitations de cœur, ses colères et ses joies exagérées, il fut l’esclave d’une perpétuelle tem— pête organique, fort différent en cela de son frère, « tranquille et content (6) », de son père, aimable érudit, et même de sa mère, bien qu’il tint d’elle.
« C’était une grande femme svelte, dit M‘"° Colet, au visage fier et aristocratique; son fils lui ressem blait beaucoup, mais avec quelque chose de plus in tellectuel et de plus exquis dans les traits (7). » Il (1) Nouvelles et Contes, Margot, 11'. (2) Paul Mariéton, Une Histoire d‘amour, 1897, p. 168. 3) Sainte«Beuve, Causeries du lundi, x111, p. 373. (g) Arvède Barine, lac. cit., p. 16. ( ) Rolla. 11 (1833}. (6' Nouvelles Poésies, A mon frère revenant d’ltaliç. t7) Lui. V. p- 34
240 L’INITIATION 1.1‘— «r était plus féminin qu’elle. Son aïeul maternel, Guyot Desherbiers, fut, il est vrai, un poète quelque peu bizarre, mais nullement romanesque. En somme, les renseignEmcnts fournis par sa biographie montrent ses ascendants doués d’une vitalité équilibrée et‘ro buste :seulerrient, entre leur naissance et celle du poète, quelque chose de nouveau avait passé sur le monde.
Musset l’a très bien compris au début de sa Confession : « Pendant les guerres de l’Empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une généra— tion ardente,pâle. nerveuse (I). » Cette cause perturbatrice explique jusqu’à un certain point son organisation passionnée à l’excès, et même, semble-t-il, la fusion incomplète des deux tempéra ments qui la composèrent : car il était à la fois blond et brun.«Je fus frappée,» dit Mme Colet parlant de ses cheveux (1836), « des teintes diverses de cette cheve— lure pour ainsi dire diaprée.
Les premiers anneaux qui caressaient le front étaient d’un blond doré, ceux qui suivaient avaient la nuance de l’ambre, et ceux plus abondants qui se pressaient sur le sommet de la tête se graduaient du blond au brun... A l‘inverse des hommes blonds qui ont souvent des favoris rouges, les siens étaient châtains et ses yeux presque noirs. » (2) (Son frère et G. Sand les disent bleus (3), marque de l'indécision de leur nuance).
De pareilles anomalies .< IIF,un. îi».vr}«‘-IUqMQ'EŒI‘ l..,'- .‘ (il La_ Confession d‘un enfant du siècle, première partie, n %2)Luz, n, ‘ _ p. _8. 3) Biographie, p. 336, et Œuures posthumes, Noti ce, . - cf. Paul Mariéton, Une Histoire d‘amour, 1897, p. 234}? 49 ’ l 0.
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED ne nusser 241 inquiètent par le sentiment du désaccord, si elles plaisent par celui de l’étrangeté. Musset avait en outre l’audition colorée (1), et ce retentissement d’un sens sur un autre pourrait provenir aussi d‘un état nerveux particulier. La génération des hommes de 1830 naquit dans un orage et grandit de même.
Déjà exaltée et frêle, elle eut encore à subir, au milieu d’une oisiveté forcée (2), tous les effets du vaste bouleversement moral qui avait amené la Révolution. Le scepticisme incurable d‘alors l‘obligeait notamment à satisfaire dans cette vie. — puisqu’il n'y avait qu’une vie, — le haut idéal de bonheur que la religion a mis dans l’homme: mais comment suffire à des besoins infinis avec des moyens bornés?
Tout le monde sait ce qui arriva : comme le bon heur est dans le sentiment, qui a pour summum la passion, on rechercha la passion sous toutes ses for mes, et surtout sous celle de l’amour, qui est le désir le plus profond de l’humanité. Deux amants de Mus set, àleur première entrevue, s’agenouillent l’un de ' vant l’autre (3), sorte d’adoration mutuelle où se retrouve bien l’esprit d‘un temps qui mit l’homme et la femme à la place de Dieu.
Lélia trouvait son pre mier amant « grand comme Dieu » (4), et Michelet écrivaitencore, sous le second Empire, que «la femme est une religion » (5). C’était trop : d’abord, parce (1) Arvède Barine. Alfred de Musset, p. 115. (2) La Confession d'un enfant du siècle, deuxième partie, 11. (3) Le Fils du Titien, v. (g) Troisième partie, xxxv. ( ,. La Femme. 4° édition, 1863, pp. 112, 355 et 466.
24.2 L’INITIATION -c]ue les créatures humaines sont imparfaites et que chacune voit vite l‘imperfection de l’autre (Byron ne' voulait pas voir manger sa femme); ensuite parce que l’amour, commetoute passion, n‘est qu‘une crise, «et qu’une crise a pour essence de ne pas durer. Ceux qui le prirent pour idéal se trouvèrent donc cruelle: ment déçus par le vide de leur idole et l’instabilité de leur foi.
De même qu’on a aujourd‘hui la banque route de la science, on eut alors la banqueroute de l’amour. Musset, le plus fervent de ses fidèles, savait beau se rattacher à lui avec des mains désespérées, il ne put échapper au sort de son propre don Juan : ‘Tu retrouvais partout la vérité hideuse... Tu perdis ta beauté, ta gloire et ton génie, __ Pour un être impossible et qui n’existait pas (1).
V Il ne voulut jamais convenir et revenir de son erreur; il crutà son dieu jusqu’au bout, mais l’im— possibilité de maintenir l’amour à la hauteur où il l'élevait éclate à chaque instant dans son œuvre comme dans sa vie. Sa liaison avec G.
Sand ne fut qu’un éternel orage pendant lequel on le voit passer sans cesse du culte au dégoût, spectacle douloureux qu’il a merveilleusement décrit à la fin de sa Confes— sion : la scène de la rupture entre Frank et Belcolore, dans la Coupe et les Lèvres (2), donne un avant—goût de ces revirements étranges, qu’on retrouve à la même époque dans les poésies d’Henri Heine. Les désenchantements et les détentes de la passion 1) Namouna, n; cf. George Sand, Lélia, xvm. 2) Acte il, scène in.
L’ÉTAT PSYCHIQUE D'ALFRED DE Mt'sSL‘1‘ 243 n‘ont pas les mêmes effets pour tout le monde: G. Sand et Flaubert s’en consolaient ouy échappaient par le travail : « Essayons de progresser comme ar tistes (1). » disait déjà l’auteur de Lélia : mais Mus— set. instinctif'et brûlant la vie, n'eut pas la même ressource.
Pareil au mangeur d'opium ou de haschich, toute sa volonté se volatilisait dans la flambée de l‘extase, et il retombait du ciel sur la terre à la merci de sa nervosité, suivant la loi de Pascal que qui veut faire l’ange fait la bête.
Quand on a le goût et le pli des émotions violentes, le tempérament dont c’est devenu le régime les prend n’importe où. et demande aux excitants ce que lui refuse le cœur qui n’en peut maisull ne fait plus alors qu'osciller entre l’amour et la débauche. Il se déséquilibre et se dé double, comme c’est arrivé jadis à certains mystiques ou dévots.
M. de Tréville, par exemple, qui s'adon naient au plaisir dans leurs moments d‘aridite’ : mais ceux-là du moins avaient la ressource d’une conver sion finale. Musset est presque tout entier dans cette espèce de dualisme qui s’est produit de bonne heure chez lui, sous la pression des aptitudes natives et des influences environnantes.
Au. commencement, c’était encore Fantasio, plus bigarré de nuances que l’éventail de Raphaël, et peut—être serait-il resté un merveilleux conteur, un homme d’espritéblouissant comme Bouf fiers, le prince de Ligne, Rivarol ou Xavier de Maistre, s’il eût vécu en même temps qu’eux, à la fin (1) Le’lia, préface de la 2° édition; cf. de I.ovenjoul, la Ve'—. ritatle Histoire de c Elle et Lui r, 1897, p. 1 10.
244 . L'INITIATION .vwnu»... . l du xvrn° siècle et au début du xrx”.
Malheureusement pour lui (et heureusement pour nous), il ne put être que de son temps'; il n’échappa point à l’ardente attraction du romantisme, cette rose empdz’sonne’e qui acheva de que la nature avait commencé et fit de lui l’Enfant du siècle, le jeune homme ayant deux vies et deux cœurs, tantôt noyé « dans des larmes de femme » (I), tantôt hantant les pires lieux de dé bauche. C’est toi, maigre Rolla, que viens-tu faire ici ?
Sans doute les deux aspects d’un caractère, si nets qu’ils soient. peuvent laisser une place à l’entre deux (2), comme dans certains cas artificiels de per sonna1ité multiple où le sujet se divise en trois indi vidus, l’un à droite, l’autre à gauche, et le dernier au milieu (3). Mais alors, dans la vie réelle, le person— nage intermédiaire a d’autant moins de consistance queles deux autres en ont davantage.
Le gentil gar çon qui dit: «Je me demandais qui doit nous rendre heureux, de l’amour OIi du plaisir; j’avais oublié l’amitié »(4); le dandy correct et un peu froid qui fréquente les salons; l’académicien qu’arrête non pas « la crainte, Messieurs, mais le respect », devant |M. Dupaty (5), un vaudevilliste-chansonnier, son pré décesseur à l’Académie; le Dupuis et Cotonet (Bou_ vard et Pécuchet, déjà), qui raille aussi bien «les deux (I) Namouna, II, 26 (I832). (2) Cf.
Ribot, les Maladies de la personnalité, pp. 75.6_ (3‘) De Rochas, les Etats profonds de l‘hypnose, p. | 2 (g) Les Deux Maitresses. x (1837). ' u. A... _..A -....., ( )D:scours de réception à l‘Acade‘mie française (I 852).
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE ML’SSET 245 personnages » résumés en un seul homme, Byron et Crébillon fils à la fois, que le romantisme, l’amour changé en frénésie, « joie et désespoir, rire et larmes, la seule ailéd’ange qui palpite sur nous » (I); le classique qui rime péniblement le songe d’Auguste on commence une tragédie pour Rachel, l’auteur de la Mouche, ce n’est là que l’apparence du poète, un « être factice », et, pour employer une des expres sions qu’il préfère, sa statue: ce n’est pas Alfred, c’est Paul de Musset.
Sans le romantisme, il se serait peut-être développé sur cette ligne, avec infiniment plus d’éclat et de fantaisie, sans doute, mais enfin il ne l’a pas fait.
' Le vrai Musset, celui dont les vers brûlent le papier, l’enfant du siècle, est ailleurs, dans la dislocation pas sionnée que reflète son œuvre, où réellement il n’a jamais représenté que lui-même, soit en deux person nages opposés, Albert et Rodolphe ou Octave et Cœlio, soit en un seul type à personnalité double, le Fils du Titien, Lorenzaccio, Rolla, Frank, et surtout l’Octave de la Confession. Nul au monde n’a été plus que lui l’homo duplex.
« Tel était Laurent (Alfred), en qui certes deux hommes bien distincts se combattaient. L’on eût dit que deux âmes, s’étant disputé le soin d’animer son corps, se livraient une lutte acharnée pour se chasser l’une l’autre. Au milieu de ces souffles contraires l'in fortuné perdait son libre arbitre, et tombait épuisé chaque jour sur la victoire de l’ange ou du démon qui se l’arrachaient. Et, quand il s’analysait lui-même, il (I) Première et Quatrième Lettres de Dupuis et Cotonet.
246 L’lNlT1ATION .3’ semblait parfois lire dans un livre de magie et donner avec une effrayante et magnifique lucidité la clef de ces mystérieuses conjurations dont il était la proie. — Oui, disait-il à Thérèse, je subis le phénomène que les thaumaturges appelaient la possession. Deux esprits se sont emparés de moi.....
Et Laurent di— sait et écrivait à Thérèse sur ce bizarre sujet des choses aussi belles qu’efl‘rayantes qui paraissaient être vraies (i). » Il LE MAGNÉTISME Puisque Musset est né dans une époque passionnée, il semble tout naturel que sa sensitivité se soit dé veloppée à l’aise dans un pareil milieu. Paul de Musset lui-même donne, sur sa première jeunesse, quelques détails qui le montrent curieusement épris du mystère.
« Nous cachions des talismans dans nos poches, et la baguette rouge du Maugraby son tait de nos manches, dès que le précepteur tour nait la tête. Le. soir, dans le salon de notre mère, nous changions en toutes sortes d’animaux les per— sonnes qui n’avaient pas l’avantage de'nous plaire. » Dans d’autres jeux, Alfred, « étant le plus faible, avait par privilège cette lance enchantée qui désarçonnait par magie.
Grande fut sa déception quand il dut en rabattre : « Un matin,Alfied me demanda sérieu< —A— (i) (.5. Sand, Elle et Lui, xu.
L‘ÉTAT PSYCHIQL‘E D’ALFRED DE MUSSET 247 sement ce que je pensais de la magie..... Quel dom mage », dit-il, sur la réponse qu’il n’y fallait pas croire (181848191. « Ainsi finit, dans l’enfance d’A. de Musset, ajoute son biographe. la période du merveilleux et de l’impossible, espèce de gourme que son imagina tion avait besoin de jeter, maladie sans danger pour lui..., dont il ne lui resta qu’un élément poétique et généreux.
Ce penchant un peu fataliste se reconnaît aisément dans les nouvelles et les comédies (1). » Ailleurs, dans une de ses notes à la Confession d’un enfant du siècle (1835), Paul de Musset'reconnait que « l'auteur avait un goût particulier pour les oracles virgiliens. Il s’amusait souvent à en tirer, non seule ment dans Virgile. mais dans toutes sortes de livres.
Le poète qu'il consultait avec le plus de confiance était Shakespeare. » C'est à propos d’un passage de la première partie, chapitre 7: « Eh bien ! criai-je alors dans mon délire, dites—moi, vous tous, bons et mau vais génies, esprits de vie et de mort assis à mon che vet, poètes et rulfians, conseillers du bien et du mal, dites-moi donc ce qu’il faut faire, choisissez un ar— bitre entre nous. — Je saisis une vieille Bible qui était sur ma table et l’ouvris au hasard. — Réponds-moi, toi, livre de Dieu, lui dis—je, sachons un peu que] est tonavis. »Il tomba sur le chapitre IX de I’Ecclésiaste: « Ainsi donc, lui dis—je, et toi aussi tu doutes, livre de l'espérance! » Comme Gœthe jetant un couteau dans une ri— (I) Biographie d'A. de Mussct. pp. 39, 40, 55 et 58.
248 L’INITIATION vière(r) et Rousseau une pierre à un arbre (2), le Valentin d’1! ne faut jurer de rien dit: « Je veux jeter cette pièce à pile ou face pour savoir si je l’aime rai, » et: « si elle tourne la tête de mon côté, je l'aime; sinon, je m’en vais à Paris (3) » (1836). Dans le Fils du Tz‘tz‘en ((838), la maîtresse de Pippo lui donne une bourse qui lui sert de talisman, et il gagne au jeu tant qu’il l’a sur lui.
Vers la fin de sa vie, Musset regardait les visites de sa garde-malade pré férée, la sœur Marceline, « comme les faveurs d’une puissance mystérieuse et consolatrice (4.). » Dès son premier poème, il met en jeu la croyance aux sorcières et le pouvoir des philtres : DON PAEZ Écoute. — A-t-on raison de croire à la vertu Des philtres? Dis-moi vrai. BELISA Vois-tu sur cette planche Ce flacon de couleur brune, où trempe une branche P .o.
Plus tard il retrouva, sans y penser assurément, un des procédés de l’ancienne magie féminine, qui con sistait à fouler les traces d’une, ennemie pour la vaincre (5). « Madame de Parnes jeta le coussin à terre, et posa ses pieds dessus... La marquise avait voulu, à toute force, obtenir ce petit triomphe (6) » i) Vérité et Poésie, troisième p/artie; xur. 2) Confessions, partie 1, livre I. 3) Actedll, scène [.
4) Arvè e Barine, Alfred de Alusset . l et I 5. É) Lucien, Dialogues des courtisanes,plv, 7 ( ( l ( i Les DeuxMaitresses, 1x(1837).
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE MUSSET 249 sur sa rivale, qui avait brodé le coussin. Ailleurs,son geant aux initiés à certains mystères, comme les Rose Croix, à propos du caractère impénétrable de Desge nais, il s'écrie avec une sorte d’effroi : g< Il y a là un mot à savoir.
Il souffle là-dessous le vent de ces forêts lugubres qu’on appelle corporations secrètes (1). » Dans Barberine (1835), il décrit un de ces miroirs magiques qui ont pour prototype la coupe divinatoire de Joseph. tout comme le pourrait faire un thauma turge (2). « Ulric: Il est grand comme la main et cousu dans du cuir. C’est un miroir de sorcière bohé mienne, elles en portent de pareils sur la poitrine...
C‘est un miroir magique ; il est couvert d'une myriade de signes cabalistiques... Si je ne me trompe, ce mi roir doit montrer les absents: j’en ai vu parfois qu’on donnait comme tels. Plusieurs de mes amis en por tent à l’armée. — Polacco: Seigneur, en fixant vos yeux avec attention sur ce miroir, vous verrez un léger brouillard qui se dissipe peu à peu.
Si l’attention redouble, une forme vague et incertaine commence bientôt à en sortir; l'attention redoublent encore, la forme devient claire; elle vous montre le portrait de la personne absente à laquelle vous avez pensé en pre nant la glace. Si cette personne est une femme et qu’elle vous soit fidèle, la figure est blanche et pres que pâle; elle vous sourit faiblement.
Si la personne est seulement tentée, la figure se colore d’un jaune blond comme l'or d‘un épi mûr; si elle est infidèle elle de (1) ’La Confession d'un enfant du siècle, deuxième partie, 11. (2) Cf. Stanislas de Guaita. le Serpent de la Genèse, p.342. .,...x< A-&_L\“ N—. . ‘
250 L’INITIATION -_,. vient noire comme du charbon, et aussitôt une odeur infecte se l’ait sentir... comme lorsqu'on jette de l’eau sur des charbons allumés (i). » Ce dernier détail, qui rappelle un peu l’odeur de roussi attribuée au diable, fait honneur à. l’érudition de Musset, car la médecine admet que les maladies (2) et l’occultisme que les âmes ont leur odeur : Sweden— borä, dans le Ciel. et l’Enfer, prétend qu’il a pu apprécier par l’odorat la nature ou la moralité de: cer— tains esprits.
C’est le nasus dz'scernit proprietafes des kabbalistes (3). « Les petits objets qui t’appan tiennent..., je te jure que tu les parfumes », s’écrie un enfant dans la Su;anne de Léon Baudet (4), l’un de nos écrivains les plus aptes à rendre ces fines im pressions dont la recherche fait, en somme, le mérite de l’école décadente. Ne dit-on pas en odeur de sain teté, de chasteté, de virginité?
Lilio comparans propter puritatem,fragrantiam, suauz'tatem et hila— ritatem recreantis oculos specz‘ei, donum virgt’nita»— tis.
Venta quippe res pirginitas, molliter efflores— cenlz'bus et semper cand1‘dz‘8 exhalans calycibus z'néor ruptz'onem (5). ‘ , Musset a toujours eu le sentiment de ce rapport mystérieux qui unit les choses comme les êtres, et qu’on appelait de son temps le magnétisme : bien des découvertes depuis sont sorties de là. l)) âggberme. actte lgl, scène 1 . v 2 | orowicz, a uggesfion mentale, . 18 -t «. (3) Eliphas Lévi, la Science des Esprits, EË64, Ép.
91%6— i 77, _(4).Suxanne, V; cf. de Roahas, l’bxtériorisation de la sen szbzlzté, p. 70. (5). Sanctus Meth0dus, Conviuium uirginum, ProcilÆa, oralio septzma: cf. Catulle, Noces de Thétis et Pélée, v. 87 et 88. N « ‘—f‘f*s-.t< w. "“ 1"“..«4 mer-W.” __./ - ,_,.. . ‘ ‘ ‘ > r - Ni "n
L’ÉTAT PSYCHIQl'E D'ALFRED DE Ml'SSET 251 Le magnétisme était d’ailleurs non moins familier à la génération de 1830 qu’à celles qui l’ont précédée et suiviei lnstruits par les disciples ou les successeurs de Mesmer (Puyse’gur, l’abbé Faria, Deleuze.
Lafon taine, Benrand, du Potet), les romantiques et surtout Dumas père ne craignirent pas d’utiliser le magné tisme dans des romans parmi lesquels on peut citer Joseph Balsamo, Ursztle Mirouet et le Alagnétiseur. Dans ce dernier ouvrage, l’un des plus mauvais, au reste, de F.
Soulié, les expériences du somnambu lisme sont aussi bien décrites (en 1834) que le furent plus tard les découvertes dé Reichenbach dans la Possédée d’Henri Rivière, ou celles de Crookes dans l’Ève future de Villiers de l’Isle-Adam, ou bien les constatations les plus récentes dans A Brûler de Lermina.
Musset, pour sa part, a raconté une séance où figu rait le célèbre Alexis, qui eut l’honneur d’étonner Robert Houdin ; dans cette séance, Alexis fut beau coup moins étonnant. car il ne fit guère que jouer aux cartes les yeux bandés, mais une autre somnambule, M“° Julie, eut plus de succès. Elle devina dans la pensée du poète les lettres du nom de Rachel. « Il faut dire qu’on l’aide un peu malgré soi.
Cependant comment pêcher, endormi ou non, un mot dans la cervelle d’un homme ? » Elle lut aussi le nom de Paul écrit « sur un morceau de papier que je lui avais délicatement glissé dans le dos, sous sa robe... Qu’est ce que tout cela? Je n’en sais rien du tout! (1) » (1) Œuvres posthumes. Lettre du 22 mai 1843. n—.._,-.--. V\e . -\«-5..l«ou—"\m—sM
252 L‘INITIATION Plus timorée que la prose en fait de magnétisme, la poésie d’alors recula autant que celle d’aujourd’hui devant le mot et la chose :‘ seul, ou à peu près, Musset n’eut pas de ces scrupules.
Son poème de Sugon, qui roule comme une partie du Saule sur le magné tisme, contient les choses les plus pénétrantes peut— être qu’on en ait dites, et si belles, qu’elles tuent le reste du poème : 0 mon ami, le monde incessamment remue Autour de nous, en nous, et nous n’en savons rien. (Etc.).
C’est que Musset ressentait aussi bien que per'à ' sonne, par lui-même, les secousses les plus ténues comme les plus violentes du magnétisme humain, ' . à commencer par celles que donne une approche ou un contact. « Il courut regarder au‘carreau de la loge, et, chose étrange, à peine y eut-il mis la tête que M“° Godeau. qui n’avait pas bougé depuis une heure, se retourna.
Elle tressaillit légèrement en l’aperçevant (r). » — « L’œil d’un amant voit seul de tels sourires, car on les sent plus qu’on ne les voit (2). >>—« Ne m’ôtez pas votre main, je sens que mon cœur est dans la mienne, et qu’il va au vôtre par là (3). » .— « Quand je baise la main de ma maîtresse », ma pensée « entre par le bout de ses doigts effilés pour se répandre dans tout son être sur des courants électriques (4). » — « Toutes les fibres (I Contes et Nouvelles, Croisilles. (2 Il ne fautiurer de rien, 1836, acte I, scène 1.
I (3))IË., acte lll,âgCâne Il]. : . , (4 antasio, l , acte I. scène 11; cf. G. FI Tentation de saint Antoz'ne, pp: 56, 57 et 270. aUbert’ la “J ‘ —..p-æ.« -
L’ÉTAT PSYCHIQUE D'ALFRED DE MUSSET 253 de mon corps voudraient s’en détacher pour aller à elle et la saisir! (I)» — « Humbolt lui-même. ce savant grave et sérieux, a dit qu’autour des nerfs humains était une atmosphère invisible. Je ne parle pas des rêveurs qui suivent le vol tournoyant des chauves-souris de Spallanzani et qui pensent avoir trouvé un sixième sens àla nature.
Telle qu’elle est, ses mystères sont bien assez redoutables, ses puissances bien assez profondes »: mais je parle, conclut—il, « de ce je ne sais quoi indéfinissable, ce magnétisme énervant qui, au milieu d’un bal, au bruit des instruments, à la chaleur qui fait pâlir les lustres, sort peu à peu d’une jeune femme, l'électrise elle—même et voltige autour d'elle (2). » ' Ce qui voltige autour de la beauté, a-t-il dit ailleurs, dans Rolla, ou bien : Sitôt qu‘on vous touche, On emporte de vous des éclairs de beauté (3).
Il y a encore, dans Lux, une description de danse qui garde certainement l’empreinte étincelante du poète, à travers la prose un peu lourde et un peu pro lixe de Mme Colet : « Négra était d’une beauté si étrange, si nouvelle,qh’elle s'emparait des sens comme par magie..... Elle dansa et parut se transfigurer dans un pas précipité et fougueux qui força la musique de l’orchestre à accélérer ses mesures; sa tête alors lança I) Paul Mariéton, p. 169. 2) La Confession, deuxrème partie, IV. 3) P. de Musset, Biographie, p. 161. A Ninon.
2 54 L’INITIATION n des éclairs :les yeux, les dents, les narines mou vantes, semblaient s’irradier autour d’elle; tout était en harmonie dans sa danse; la flamme du regard courait dans sa taille frémissante, dans ses pieds qui vibraient sur l’orteil, dans ses bras tendus vers la‘ vaç lupté. Sa dansé donnait le vertige, c’était quelque chose de non appris, d’inspiré par le sang.
Comme tous les spectateurs, je subissais la contagion de pas sion qui se dégageait d’elle. Il est vrai qu’elle m’en— veloppait de son regard, m’appelait du sourire et semblait m’étreindre à travers l’espace.
Dès son en trée en scène, ses yeux s’arrêtèrent sur moi et ne me quittèrent plus; je me sentais attiré, emporté dans ses bras, pressé contre son coeur; j’étais à coup sûr le maître de cette femme, le sultan préféré qu’elle vou— lait fasciner, elle savait me vaincre à force de volonté et d’amour; je ne m'appartenais plus, et je tourbillon— nais avec elle, enlaçant, enlacé, suivant l’expression de Gœthe...
Achaque mouvement, à chaque geste se détachait d’elle un {fluide ambiant qui remplissait la salle; les spectateurs semblaient possédés de l’ar— dent démon qui frémissait dans ce jeune corps (1 )_ » De même, dans la Coupe e! les Lèvres (2) : Quelle atmosphère étrange on respire autour d'elle 1...
S’ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles; Quel magnétisme impur _peutil donc en sortir 3 A vrai dire, ces impressions sont du domaine 00m mun, et, par exemple, il n’est personne qui ne se soit (1) Lui, XVI, p.’224-226. (2) Acte IV, 5 ne i. *
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE MUSSET 255 senti regardé. suivant une locution courante que M. de Rochas explique ainsi : « Les rayons oculaires et digitaux produisent la sensation d’une piqûre plus ou moins vive quand ils agissent en isonome : c’est certainement une sensation de ce genre qui fait retour— ner beaucoup de personnes quand on les regarde par derrière (I). » —-— « Je n’avais fait aucun bruit. dit la Jane Eyre de miss Brontë, il n’avait pas d’yeux derrière le dos, son ombre m’avait donc sentie (2). » Nous savons d'ailleurs par mainte expérience que la surface du corps. la peau humaine,n’est pas une limite infranchissable : une aura visible aux sensitifs s’en échappe, et notre vie frissonne sans cesse autour de nous.
Il suit de là une conséquence tellement habi tuelle que nous n’y prenons plus garde. C'est qu’il reste un peu de nous (encore une locu— tion courante), aux choses que nous touchons ou qui nous entourent, et réciproquement, sorte de magné— tisme continu qu’utilisèrent de tous temps la sorcel lerie et le fétichisme.
Les pratiques de l'envoûtement tirent de la leur raison d'être, comme l’a montré M. de Rochas en produisant une blessure réelle par la simple éraflure faite à l’épreuve négative d’une photographie. « La vie de l’homme se répand sur les choses qui sont à son usage », dit Eliphas Lévi (3), et les prescriptions de la Bible prouvent que la conta gion de la lèpre s’attachait aux maisons comme aux hommes.
Pourquoi n’y aurait-il pas des maisons ma (I) Les Forces non définies, 1888, p. 626. (2)Jane Eyre, ch. xx111; cf. de Roehas,_ Sensibilité, p. 238. (3lLa Science des Esprits, 1865, p. 264..
256 L’INITIATION [MARS , _,,,__I lades d’orientation déréglée comme il y avait alors des maisons lépreuses ? » (Ce serait quelque chose comme la Maison Usher d’Edgar Poe.) Certains occultistes pensent « que de la pensée ex tériorisée et individualisée peut se loger dans les re— coins obscurs des appartements et continuer à se ma— nifester longtemps après le départ du médium (I ), » à peu près comme les paroles gelées de Rabelais, ce qui expliquerait les cas de maisons hantées à longue échéance admis parle Dr Karl du Prel (2), et aussi l’existence de ces espèces de larves qui tourmente raient les hypnotisés et les crisiaques (3).
« Il semble rait que la sensation ait pour mécanisme une absorp— tion d’éléments subjectifs faisant partie intégrante de la substance de l’objet (4), et que celui—ci se désintègre à la vue et au toucher quand il ne peut réparer ses pertes »; par conséquent, « s’il n’y avait au sein de la matière un échange continuel de ces éléments, un objet à force d’être vu et touché finirait par disparaître complètement (5). » _| Dans l’état de rapport, les impressions reçues ou du dehors en général, Ou bien par l'intermédiaire de (i) Donald Mac Nab, Etude expérimentale de uelques phé— ngënènes de force psychique.Les Causes, avant-dernière note, 1 g. (2) Le point de vue scientifique de l'état après la mort, dans le Lotus, n° 17, août 1888, p. 271; cf. Annales des Sciences psychiques, 1891, p. 249.‘ . (3) A. de Rochas, les Fantômes des Vinants (Annales des Sciences ïsychiques).
1895, pp. 266, 268 et 271. g) Cf. ucrèce, 1. IV. (_) Mac Nab, Étude. etc., Matérialisation de formes hu lDfll]fl€S; 2- cas : Formes incomplètes. Cf. Edgar Poe,le Portrait ora e. au; >
1898] L'ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED on mussar 257 quelques objets, peuvent s‘accentuer singulièrement. « Tu me touches... Je change. Je gagne sans cesse, je m’irise. Le monde s’aiguise pour mes yeux, pour mes oreilles, pour mes doigts. Tu me pénètres », dit la Suzanne de Léon Daudet (1). Voici ce que M. de Rochas a observé avec une femme et une plante: « Mme Lux a acheté une sensitive qui est très sensible; on la lui a apportée aujourd’hui même.
Elle dit qu’à son approche la sensitive s’est fermée. Quand elle approche ses mains de la plante, elle sont fortement attirées. J’endors M'“° Lux; je placela sensitive à côté d’elle, entre ses mains, pour la sensibiliser. Quand la plante est sensibilisée M'“ Lux, encore endormie et placéeà un mètre, ressent les pincements quand je pince l’air à 2 ou 3 centimètres de la plante.
Celle-ci parait, du reste, être entourée comme un être humain de couches alternativement sensibles et insensibles jusqu’à plusieurs décimètres.
Quand je touche la plante et que je fais ainsi fermer ses feuilles, M"“’ Lux ressent dans ses mains comme des cassures, puis les mains se contractent (2). » Musset a exprimé bien des fois cette liaison secrète de l’homme et des choses, qui fait le fond des trois chefs-d‘œuvre de notre poésie lyrique, le Lac, la Tris— tesse d’Olympi0 et le Souvenir.
« Sans compter l’in fluence du magnétisme, celle des hommes sur les animaux, des femmes sur les hommes, de la lune sur les femmes, du soleil sur la lune, quels anneaux in (1) Suzanne, 1v. (2) L‘Extériorisation de la sensibilité, 1894, p. 223. 9
258 L’INITIATION finis se déroulent de toutes parts dans la création (1) ». — « Il y avait un peu de mon cœur après tout ce qui l’avait touchée », dit l’Octave de la Confession (2), et le Cordiani d’Andre’ delSarto : « Je cours dans ce jardin depuis hier soir; je me suis jeté dans les herbes humides; j’ai frappé les statues et les arbres, et j’ai couvert de baisers terribles les gazons qu’elle avait foulés (3) ». —- «Pâles statues, promenades chéries, sombres allées, comment voulez-vous que je parte P Ne sais—tu pas, toi, nuit profonde, que je ne puis par tir?
0 murs que j’ai'franchis! terre que j’ai ensan glantéel (4.) » Le Fortunio du C/:ande:icr (I 83 5)‘ est moins violent et rappelle Rousseau chez Mme de Wa rens (5) : «Vous passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j’y revenais pleurer. Quelques mots tombés de vos lèvres avaient pu venir jusqu’à moi, je les répétais tout un jour. Vous cultiviez des fleurs, ma chambre en était pleine.
Vous chantiez le soir au piano, je savais par cœur vos romances. Tout ce que vous aimiez, jel’aimais: je m’enivrais de ce qui avait passé sur votre bouche et dans votre cœur (6}. » (l’est le carmine z'mbutus des Latins.
' « Baisez cette fleur », dit une négresse _au Fils du Titien, « il yadessus un baiserde ma maîtresse (7). » Il n’est pas jusqu’à la petite bourse du Caprice (I 837). (i)Projet d’une Revue Jantastique, 1831, (2) Quatrième partie, 1 . 3) Acte 1. scène 1. ' g.) Acte Il, scène 1. ) Confessions, partie I, liv. [II. (6) Acte II, scène IV. 7) Le Fils du Titien, IV.
L'ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED 01-: mussar 259 qui ne s’imprègne de celle qui l’a faite (1) : « Com ment serez-vous reçue maintenant P Direz-vous tout le plaisir qu’on a eu à vous faire, tout le soin qu’on a pris de votre petite personne ? On ne s'attend pas à vous, Mademoiselle. On n’a voulu vous montrer que dans tous vos atours. Aurez-vous un baiser pour votre peine ? — Pauvre petite ! tu ne vaux pas grand‘chose; on ne te vendrait pas deux louis.
Comment se fait-il qu’il me semble triste de me séparer de toi ? Et plus tard: « Mais qu’as-tu fait ? Pourquoi te détruire, triste ouvrage de mes mains ? Il n’y a pas de ta faute; tu at— tendais, tu espérais aussi! Tes fraîches couleurs n’ont point pàli durant cet entretien cruel; tu me plais, je sens que je t’aime; dans ce petit réseau fragile, il y a quinze jours de ma vie.
Ah! non, non : la main qui t’a faite ne te tuera pas; je veux te conserver, je veux t’achever; tu seras pour moi une relique, et je te pora terai sur mon cœur; tu m’y feras en même temps du bien et du mal; tu me rappelleras mon amour pour lui, son oubli, ses caprices; et, qui sait ? cachée à cette place, il reviendra peut-être t’y chercher (2). » Un peu peu plus, la bourse deviendrait un talisman, et en définitive le fétiche, n’est-ce pas quelque chose comme la bourse de Mathilde ou le bouquet de Déidamia pris au sérieux?
J’ai cueilli sur ma route un bouquet d'églantine; Mais la neige et les vents l’ont fané sur mon cœur, Le voilà, si tu veux, pour te porter bonheur(3). 2 Scènes 1 et VI. (1) Cf. Michelet, l‘Amour, p. 145, et IaSorciëre, p. 440. 3) La Coupe et les Lèvres, acte I, scène 11.
260 L‘INITIATION Avec une conception aussi vive de l’influence que les êtres ont les uns sur les autres, il n’est pas éton nant que le poète ait vu la loi de l’univers dans un fait analogue au magnétisme, l’attraction, qu’il appelle l’amour.
« Valentin : Dis-moi, dans cette pous sière de mondes, y en a-t-il un qui ne sache sa route, qui n’ait reçu sa mission avec la vie, et qui ne doive mourir enl’accomplissantPPourquoi ce ciel immense n’est-il pas immobile? Dis-moi, s’il y a jamais eu un moment où tout fut créé, en vertu de quelle force ont-— ils commencé à se mouvoir, ces mondes qui ne s’ar— rêteront jamais? — Cécile: Par l’éternelle pensée. -— Valentin: Par l’éternel amour.
La main qui les suspend dans l‘espace n’a écrit qu’un mot en lettres de feu. Ils vivent parce qu’ils se cherchent, et les 50.. leils tomberaient en poussière si l’un d’entre eux ces sait d’aimer. — Cécile: Ah! toute la vie est là_ _ Valentin : Oui, toute la vie, depuis l’Océan qui se soulève sous les pâles baisers de Diane jusqu’au scarabée qui s’endort dans sa fleur chérie.
Demande aux forêts et aux pierres ce qu’elles diraient si elles pouvaientpar1er. Elles ont l’amour dans le cœur et ne peuvent l’exprimer. Je t’aime! voilà ce que je sais, ma chère; voilà ce que cette fleur te dira, elle qui choisit dans le sein de la terre les sucs qui doivent la nour. rir, elle qui écarte et repousse les éléments impurs qui pourraient ternir sa fraîcheur !
Elle sait qu’il faut qu’elle soit belle au jour, et qu’elle meure dans sa robe de noce devant le soleil qui l’a créée (I ). » (I) Il ne faut jurer de rien, acte III, scène Iv.
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ADl-‘RED DE MUSSET 261 J'aime ! — Voilà le mot que la nature entière Crie au ventqui l‘emporte, à l’oiseau qui le suit !.. Oh 1 vous le murmurez dans vos sphères sacrées, Etoiles du matin,ce mot triste et charmant l La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées, Avoulu traverser les plaines éthérées, ' Pour chercher le soleil, son immortel amant. Elle s'est élancée au sein des nuits profondes.
Mais une autre l’aimait elle-même; — et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament (a). Il] L’HALLUCINATION L’état nerveux qui rend sensible aux vibrations ou, si l’on veut, aux fluides magnétiques, suppose un commencement d’extériorisation psychique qui a par— fois d'étonnantes conséquences.
Ainsi le mouvement d’images qui compose l’imagination, et qui ne dépasse guère à l'habitude les limites du cerveau, peut faire, quand il est très vif, dans l’enthousiasme ou la folie, que la pensée se confonde avec son objet, qu’elle con— çoit alorscomme réel : comme réel, il lui semble exté rieur, et elle s'extériorise avec lui, puisque tous les deux ne font qu’un, si bien que des êtres en quelque sorte vivants et concrets surgissent devant le vision naire, conditionnés selon son état mental.
Musset définit bien cet aboutissant de l’imagination quand il dit par la bouche de Cœlio: « La réalité_n’est qu’une (a) Rolla, V.
262 L’INITIATION ombre. Appelle imagination ou folie ce qui la divinise. — Alors la folie est la beauté elle-même.
Chaque homme marche enveloppé d’un réseau transparent qui le couvre de la tête aux pieds; il croit voir des bois et des fleuves, des visages divins, et l’universelle nature se teint sous son regard des nuances infinies du tissu magique (1). » Ce sont des hallucinations de ce genre que perçoit le poète avec les chasses fantastiques qu’il décrit dans la forêt de Saint—Germain (2), avec la pompe funèbre d’une bouteille de champagne qui l’égaie à la fin d’une de ses maladies (3), en 184o,‘0u avec le spectre de Mme Colet très vivante alors, mais qu’il supposait morte (4).
M'“° Colet lui fait dire à ce propos lorsqu’il la revoit et qu’il l‘engage à venir chez lui: « Vous vous asseoirez sur mon fauteuil, si je n’y suis pas, et en rentrant je retrouverai votre ombre (ce que les médiums (5) appellent l‘influence) ;car vous ne sa 'vez pas, ajouta—t-il d’un ton convaincu, j’ai des Vi sions. » Ses yeux hagards et sa pâleur livide, tandis qu’il parlait ainsi, auraient pu faire croire aux fantômes!
Il avait quelque chose de fantastique et d’indéfinis— sable... Il me dit d’une voix calme, très nette. et sans changement d’inflexions :« Je revois toujours ceux que j’ai aimés, soit que la mort, soit que l’absence m’en sépare; ils reviennent obstinément dans ma solitude où je ne suis jamais seul. » En disant ces mots, il ne E: Les Ca rices de Marianne, acte I, scène 1 . 2 P. de usset, Biographie, pp. 242 et suiv.
5 Mm L, Colet, Lui, V I p. 92-101. l 3 I 4, Idem, ibid.,XXlll, pp. 3 1—2. 5) Aksakof, Animisme et sviritisme, 1895, pp. 79 et 504_
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE MUSSET 263 me regardait pas; il semblait regarder dans l’espace; son visage avait l’expression de celui d’un somnambule. « Voilà bien des années que j’ai des visions et que j’en tends des voix. Comment en douterai—je quand tous mes sens me l’affirment P Que de fois, quand la nuit tombe, j‘ai vu et j’ai entendu le jeune prince qui me fut cher et un autre de mes amis frappé en dueldevant moi!
Mais ce sont surtout les femmes qui ont ému mon cœur ou que j’ai pressées dans mes bras qui m’apparaissent et m'appellent; elles ne me causent aucun effroi (1), mais une sensation singulière et comme inconnue à ceux qui vivent: il me semble, aux heures où cette communication s’opère, que mon esprit se détache de mon corps pour répondre à la voix des esprits qui me parlent.
Ce ne sont pas tou— jours les morts qui viennent ainsi me dire: Souviens— toil Parfois les vivants, les absents éloignés et ceux qui sont près, mais qu’on délaisse, frappent aussi à mon cœur où ils eurent autrefois leur place; leur souffle en passant fait tomber l’oubli qui les couvrait, ils se raniment, il se dressent en moi comme des spectres se dresseraient tout à coup des tombeaux dont on aurait levé la pierre; je les revois dans leur jeunesse et leur beauté ; la décomposition ne les a pas atteints; ils ne s’altèrent, ne se transforment et ne m’épouvantent que si, m’élançant à leur poursuite, je m’acharne à la recherche de leur destinée mysté rieuse (2). » (1) Cf. Mélanges de littérature et de critique, Concert de M“" Garcia(183g . (2) Lui, XXIII, pp. 368 et 369.
264 L’INITIATION On remarquera le passage relatif au détachement subit de soi-même: c’est l’état cataleptique que peut causer la contemplation prolongée d’un objet, soit immatériel comme ici le souvenir, soit matériel comme le point brillant des expériences scientifiques. Cette dernière forme de l’hypnose est la plus facile à obtenir, et Musset, qui connaissait l’autre, n’a pu manquer de passer par celle-ci.
Il le raconte lui— même dans une de ses nouvelles. Il couchait, à l’âge de dix ou douze ans, dans un cabinet « où se trouvait un vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle matinée, le soleil donnait sur ce portrait, l’enfant, à genoux sur son lit, s’en approchait avec dé lices.
Tandis qu’on le croyait endormi, en attendant que l’heure du maître arrivât, il restait parfois des heures entières le front posé sur l’angle du cadre ; les rayons de lumière, frappant sur les dorures, l’entou— raient d’une sorte d'auréole où nageait son regard ébloui. Dans cette p05ture, il faisait mille rêves ; une extase bizarre s’emparait de lui. Plus la clarté devenait vive, et plus son cœur s’épanouissait.
Quand il fallait enfin détourner les yeux, fatigués de l’éclat de ce spec— tacle, il fermait alors ses paupières, et suivait avec cu riosité la dégradation des teintes nuancées dans cette tache rougeâtre qui reste devant nous quand nous fixons trop longtemps la lumière; puis il revenait à son cadre, et recommençait de plus belle (I). » on peut voir aussi, dans Mme Colet, l’effet produit sur (I) Les}Deux MaîtresseS, I. J... -,__ _,
L'ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE ML'SSET 265 Lui par« un rayon fascinateur » passant à travers la fente d'une porte(1). Dans le Tableau d’église (1830), il revient visible ment sur son impression d’enfance, d’où il tire un profond symbolisme. Un jeune oflicier, durant le pillage d'une ville, pénètre dans l’église pour y passer la nuit, et s’amuse d’abord à crever de son sabre un vieux tableau « sans aucun motif».
En suite, il s’appuie contre un pilier et attend le som meil en regardant le tableau. « Le sujet traité par l’artisteétait un Noli me tangere... Insensiblement... je tombai tout à fait sans connaissance. Mais, chose assez singulière, il me semblait en dormant que j’étais resté les yeux ouverts, et que je n’avais pas cessé de les fixer sur le tableau, en sorte que, par une réflexion machinale, je continuai de l’examiner.
Rien ne se fit sentir pendant les premiers moments ; mais peuà peu (probablement le sommeil devenant plus profond) je crus voir de nouveau la lumière éclairer la surface polie de la toile. Alors je pus plonger avi dement jusque dans l’âme des personnages : de grandes beautés se révélèrent à moi, et un certain re gard que l’artiste avait su donner à son Christ me ravit par—dessus tout...
Il me sembla tout à coup que les traits de son visage s’éclairaient bien plus que tout le reste du tableau, qui demeurait dans les ténèbres; et bientôt toute sa personne devint si lumineuse que jecrus qu’elle était sortie de sa prison de bois. Poussé parune force invisible, je m’avançai vers lui et je (1) Lui, Xlll,p. 171.
266 L'INITIATION touchai sa main; elle saisit doucement la mienne, et aussitôt une mélancolie profonde, semblable à celle qu’il éprouvait, me pénétra jusqu’au cœur. Quel senti ment de pitié et de douleur m’inspiraient les blessures terribles dont son corps était diapré! Il me les fit tou cher avec un sourire, et le sang vermeil qui en dé gouttait sur ses membres plus blancs que l’ivoire, commença à rougir la terre.
Alors une partie de mon propre sang voulut s’élancer de mon cœur et se mêler au sien; un second mouvement me rapprocha de lui. « Jésus ! Jésus! m’écriai-je, sommes—nous frères ?
Oui, tu es sorti comme moi des entrailles d’une femme... » Un sourire plus doux et plus triste encore que le premier fut sa seule réponse ; un inexprimable regret me saisit: « T’aurais—je méconnu ? » Une étin celle électrique qui s’échappa de sa main me traversa rapidement».
Le dormeur s’éveille alors, en se deman— dant si le Christ, méconnu parles hommes, n’a pas douté lui-même de sa propre mission et s’il n’a laissé son suprême secret à personne; une voix murmure en réponse: Maria Magdalena! ' Dans cet étrange récit, où tous les degrés de l’extase religieuse sont parcourus, celui qui regarde s’identifie avec ce qu’il regarde, et arrive peu à peu à l’état men _ tal des stigmatisés par l’ivresse du sang.
Mais ce ne sont plus là des sentiments de la vie habituelle : à ce point, le naturel est bien près de faire place au surna turel, ou du moins à ce qu’on nomme encore ainsi. ,“_.._am_.”. ._..c«.,_ _ _, ,, l_ i
L'ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE MUSSE‘I‘ 267 FAITS EXTRAORDINAIRES IV LA FÉLÉPATHIE Si la pensée se projette au dehors, dans l’halluci nation ordinaire, deux pensées peuvent donc se ren contrer et produire alors l’hallucination véridique, ou télépathie, mise aujourd’hui hors de doute par l’enquête publiée en Angleterre sous le titre de Plum tasms of the living.
Balzac avait déjà tenté, un peu confusément, d’expliquer la chose de la manière sui vante, dans Ursule Mirouet : « Si les idées sont une création propre à l’homme, si elles subsistent en vi vant d’une vie qui leur est propre, elles doivent avoir des formes insaisissables à nos sens extérieurs, mais perceptibles à nos sens intérieurs quand ils sont dans certaines conditions.
Ainsi les idées de votre parrain peuvent vous envelopper, et peut-être les avez-vous revêtues de son apparence. Puis, si Minoret a commis ces actions, elles se résolvent en idées; car toute action est le résultat de plusieurs idées. Or, si les idées se meuvent dans le monde spirituel, votre esprit a pu les apercevoir en y pénétrant.
Ces phéno mènes ne sont pas plus étranges que ceux de la mé moire, et ceux de la mémoire sont aussi surprenants et inexplicables que ceux du parfum des plantes, qui
268 L’INITIATION sont peut-être les idées de la plante (I). » V. Hugo, de son côté, a eu la sensation de ces idées à vie indé pendante, centres d’énergie potentielle ou coagula tions électro-magnétiques, comme on voudra les ap peler. « L’homme éveillé qui chemine à travers le sommeil des autres, refoule confusément des formes passantes, a, ou croit avoir, la vague horreur des con tacts hostiles de l'invisible...
C’est ce qu’on appelle avoir peur sans savoir pourquoi (2). » Au fond. ceci revient à dire que toute pensée étant un mouvement et tout mouvement une poussée de points plus ou moins matériels, la simple pré sence de ces points dans l’espace constituera quelque chose d’existant, une hallucination ou une appari tion, si c’est perçu : le tout capable de survivre en sa marche au cerveau qui l’a produit, comme le rayon sidéral qui vibre encore dans l’infini après la disparition d’une étoile.
C’est la fixation de ce quel que chose quelque part, au moyen de procédés encore mal définis, qui formerait le charme magique des hantises et des envoûtements, sorte de larve d’amour ou de haine dont les anciens admettaient tellement l’existence, qu’on a vu Thémistocle et Aristide faire creuser une fosse pour y ensevelir leur inimitié (3).
Dis—moi, dans quel écho, dans quel air vivent—elles Ces paroles sans nom, et pourtant éternelles, Qui ne sont qu’un délire, et, depuis cinq mille ans, Se suspendent encore aux lèvres des amants ?(4) (I) Ursule Mirouet. Deuxième artie: La succession Minoret. (2) L’H0mme qui rit, édition etzel, I, p. 241. 3) P0! en, Stratagèmes, l, 3I. (4,) Rol a, IV.
L’ÉTAT PSYCHlQUE D’ALFRED DE MUSSET 269 ’ Musset m’expliquait pas la télépathie, mais il la ressentait, et les faits qui s’y rapportent abondent en conséquence dans ses œuvres. En voici un relatif à la mort du père d’Octave, dans la Confession, qui ne semble pas inventé : « Entendez-vous cette horloge, m’écriai-je, l’entendez-vous ? Je ne sais ce qu'elle sonne à présent; mais c’est une heure terrible et qui comptera dans ma vie.
Je parlais ainsi dans un trans port et sans pouvoir démêler ce qui se passait en moi. Mais, presque au même instant, un domestique entra précipitamment dans la chambre, il me prit la main, m’emmena à l’écart, et me dit tout bas : « Monsieur, «je viens vous avertir que votre père se meurt (I). »— J'entrai et vis mon père mort...
« Qu’on me laisse seul « ici : mon père avait quelque chose à me dire et il me « le dira... —-— Que vouliez—vous me dire, mon père? » lui demandai—je. » Le journal du père d’Octave était ouvert sur la table.
« Sur la page ouverte étaient ces deux seuls mots : « Adieu, mon fils, je t’aime et je «meurs... » Je m'attendais qu'avant de mouriril avait souhaité de me voir pour tenter une fois encore de me détourner de la voie où j’étais engagé; mais la mort était venue trop vite; il avait tout à coup senti qu’il n’avait plus qu’un mot à dire, et il avait dit qu’il m’aimait (2). » André ciel Sarto, qui vient de blesser l’amant de sa femme et qui a erré toute la nuit, voyant « ce qui n’est pas... au milieu de spectres affreux », dit à äl) La Con/essieu, deuxième partie, ch. V. 2) Id., tromième partie, I.
270 L’INXTIATION Lionel : « C‘est singulier, je n’ai jamais éprouvé cela. Il m‘a semblé qu'un coup me frappait. Tout se dé— tache de moi. Il m’a semblé que Lucrèce partait. —— Lionel: Que Lucrèce partait! -— André : J’en suis sûr, je viens de la voir. —- Lionel : De la voir P Où ?
Comment? —— André :J’en suis sûr; elle est partie. -—' Lionel : Cela est étrange! — André : Tiens, voilà Mathurin (l). » Et Mathurin lui annonce qu’en qu’en effet sa femme est partie.
Un peu plus loin, Lu crèce elle-même est le percipient d’un de ces avertis sements, ou pressentiments, dont l’invasion semble ailleurs comparée par Musset à un spectre : « La vé rité est une chose étrange, elle a quelque chose des spectres : on la pressent sans la toucher (2). » Lucrèce s’écrie : « Comme mon cheval s’est cabré en quittant la ville!
En vérité, tous ces pressentiments funestes sont singuliers. » Son mari vient de s’empoison mer (3). Un avertissement lié de la même manière à un choc soudain qui semble ouvrir accidentellement la porte à la communication télépsychique,se présente à la fin de Frédéric et Berneretle (183 8) : « Il était assis près de la cheminée; un pétillement du feu et un jet de flamme le firent tressaillir.
Par un bizarre effet de la mémoire, il se souvint tout à coup du jour où il s‘était trouvé ainsi, avec Bernerette, près de la che— minée d’une petite chambre. Je laisse à commenter ce hasard à ceux dont l’imagination se plaît à admet _.J.___ ' 1) André de] Sart0, acte II, scènes t et il (1833). )Le Chandelier, acte I, scène 1 (1835 ( (2 (3) André de! Sarto, acte III, scène in.
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE MUSSET 271 tre que l’homme pressent la destinée. Ce fut en ce moment qu‘on remit à Frédéric une lettre timbrée de Paris, qui lui annonçait la mort de Bernerette. » Périllo revenant auprès de Carmosine, malade sans qu'il le sache, dit : « En traversant la cour, un pressentiment m’a saisi »; et, de son côté, Carmosine a pendant ce temps un songe symboliquement pro phétique. qui lui annonce de plus le retour de Pé rillo.
« J’ai rêvé que j’étais sur le pas de notre porte. On célébrait une grande fête... La foule parais sait impatiente d'arriver le plus tôt possible à l'église, comme si quelque grand mystère, unique, impos— sible à revoir une seconde fois, s’accomplissait (1). Pendant que je regardais tout cela, une inquiétude étrange me_saisissait aussi, mais je n’avais point en vie de suivre les passants.
Au fond de l’horizon, dans une vaste plaine entourée de montagnes, j’apercevais un voyageur marchant péniblement dans la pous sière. Il se hâtait de toutes ses forces; mais il n’avan çait qu’à grand’peine, et je voyais très clairement qu'il désirait venir à moi. De mon côté, je l’attendais, il me semblait que c’était lui qui devait me conduire à cette fête.
Je sentais son désir et je le partageais; j’ignorais quels obstacles l‘arrêtaient : mais, dans ma pensée, jiunissais mes efforts aux siens; mon cœur battait avec violence, et pourtant je restais immo bile, sans pouvoir faire un pas vers lui. Combien de temps dura cette vision, je n’en sais rien, peut-être ‘ (1) Cf. Baudelaire, les Paradis artificiels, un Mangeur d‘opium, 1v, fin.
272 L’INITIATION une minute; mais dans mon rêve, c’étaient des an nées. Enfin, il approcha et me prit la main; aussitôt la force irrésistible qui m’attachait à la même place cessa tout à coup, et je pus marcher... Pendant que nous partions tous deux avec la rapidité d’une flèche, je me retournai vers mon fantôme et je reconnus Pé« rillo...
Jugez de ma surprise lorsqu'en m’éveillant tout à coup, je trouvai que mon rêve était vrai dans ce qu’il avait d'heureux pour moi, c’est-à-dire que je pouvais me lever et marcher sans aucune peine (1) » (I852).
Au début de Lorengaccz‘o (1834), le duc de Flo rence vient enlever la sœur d’un certain Maffio, qui a la vision du départ de la jeune fille: « Il me semblait dans mon rêve voir ma sœur traverser notre jardin, ' tenant une lanterne sourde, et couverte de pierreries. Je me suis éveillé en sursaut. Dieu sait que ce n’était qu’une illusion, mais une illusion trop forte pour que le sommeil ne s’enfuit pas devant elle... Qu’entends je?
Qui remue entre les branches? (La sœur de Maffio passe dans l’éloignement). Suis—je éveillé P c’est le fan tôme de ma sœur. Il tient une lanterne sourde, et un collier brillant étincelle sur sa poitrine aux rayons de la lune. Gabrielle!
Gabrielle! où vas-tu ? (Rentrent Giomo et le duc). — Giomo : Ce sera le bonhomme de frère pris de somnambulisme. » Dans On ne badine pas avec l’amour, Perdican dit (2), en entendant le cri de Rosette qui meurt subitement contre toute attente '. r-.‘-:nu- -Âna—-}.'ençgln0nz‘u . . : A _ “ - ...-rni, A.v-.. . m‘a! F,,I (I) Acte 1, scènes II et v. (2) Acte III, scène V111.
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED ne MUSSET 273 « Je ne sais ce que j’éprouve (1), il me semble que mes mains sont couvertes de sang » (1834). M" Colet tenait du poète lui-mêmele récit de trois aventures personnelles, qu’elle nous a transmises sous une forme peut-être légèrement dramatisée; toutefois on y reconnaît sans peine un fond vrai, pour peu qu’on soit familiarisé avec le processus habituel de la télépsychie.
Il s’agit d’une vivante, d’une mourante, et d‘une morte. « C’était le jour des Rois, je dînais en famille, les convives étaient gais et la table copieusement servie.
Comme je portais à la bouche un morceau d’un ex cellent faisan qu’Albert Nattier (Alfred Tattet) nous avait envoyé de Fontainebleau, je sentis au bras droit une secousse qui fit tomber ma fourchette; c’était comme si quelqu’un en passant m’eût touché brusquement, et pourtant personne ne m’avait tou ché; au même instant j’entendis une voix distincte et plaintive qui me disait à l’oreille : -—J’ai faim, j’ai grand’faim.
Cette voix m’était connue et me fit tres sàillir. Il me semblait voir debout derrière ma chaise une petite femme amaigrie qui répétait toujours : j’ai faim, j’ai grand’faim. C’était l’ombre flétrie d’une riante et fraîche grisette que j’avais aimée autrefois durant quelques jours, et dont j‘ai écrit le portrait en vers et en prose (Bernerette (2), probablement).
J 'igno rais depuis plusieurs années ce qu’elle était devenue; sans doute, pensai—je, elle est morte, et je tombai ,1 Cf. les Ca rices de Marianne, acte I. scène 1. 2 Cf. Paul e Musset, Biographie, p. 319.
274 L’lNITIATION dans un rêve qui me fitentièrement oublier que j’étais à table célébrant une fête de famille. Une de mes pa rentes, placée à côté de moi me reprocha en riant ma distraction: je tressaillis comme si j’étais sorti d’un rêve et j’essayai de manger; mais la fourchette tomba de nouveau de ma main enlevée par une force élec trique, et la voix murmura, plus lugubre : j’ai faim, j’ai bien faim.
Je me levai de table sous prétexte d’un malaise subit, et je passai dans ma chambre en de mandant qu’on m’y laissât reposer seul quelques heures.
L’ombre et la voix me suivirent, et, ne pou vant me débarrasser de leur obsession, je me décidai à sortir pour me mettre à la recherche de ma pauvre grisette qui poussait vers moi ce cri de détresse; je montai en voiture et j’allai la demander dans la mai son où je l’avais connue; elle n’y demeurait plus, mais, après plusieurs indications de portiers et de commères, je finis par découvrir son nouveau loge ment.
Tandis que je la cherchais ainsi dans to’ut le quartier latin, l’ombre et la voix m’accompagnaient toujours; impatient et troublé, je disais au cocher de précipiter sa course vers le quai de l'École où ma pe— tite ouvrière habitait; mais tout à coup l’ombre me quitta et la voix se tut.
Ce phénomène m’annonçait un changement de situation dans la destinée de ma grisette. » En effet, il venait de lui arriver une bonne aubaine qu’elle raconta au poète lorsqu’il la rejoignit enfin : « J’aurais dû deviner que vous viendriez, ajouta-t-elle, j’avais pensé à vous toute la journée,;_ Car, vous ne savez pas?
Je vais vous dire cela tout de suite, à présent que je suis gaie et pimpante, cela A..,... . ,,_ - __.__ __ _‘_‘ ’ o..æ......_> “m>444 _ —_ .1---—&
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE MUSSET 275 vous fera moins de peine à entendre: j’ai bien pâti, et je mourais presque de faim depuis une semaine. » Une autre fois, « je rencontrai sur la plage de Bre tagne, _à des bains de mer alors peu fréquentés, une jeune Anglaise de seize ans. » Bien que phtisique et le sachant, elle continuait de rire et de chanter.
« Elle chantait au piano, l’instrument se fondait avec la voix ou plutôt la laissait planer et vibrait à peine. Pendant un mois, je l’entendis ainsi chaque soir et je me pris à l’adorer en l’écoutant; par une intuition qui tenait du prodige, cette âme d’enfant versait dans son chant les passions dont elle ignorait le nom même; il sortait d’elle des flammes qui ne la brûlaient pas et des cris sublimes dont l’écho restaitmuetdans son cœur naïf.
C’était comme la puissance des sibylles antiques qu’un dieu possédait à leur insu. Un soir, elle me dit gaie ment: « Nous partons demain pour Palerme, mais dans deux ans, à l’automne, quand je devrai mourir, je serai à Paris à l’hôtel Meurice, ne l’oubliez pas.
Au lieu d’un tombeau de marbre blanc, je veux un beau chant de vous pour m’ensevelir; je resplendirai à jamais dans vos vers et je serai bien joyeuse l » (C’est sans doute la Lucie des Poésies nouvelles.) « Deux ans s’écoulèrent; je l’avais oubliée dans les dissipa» (ions d’une vie sans frein ; un soir, j’étais au Vaude— ville ; je riais des bouffonneries d‘Od,_ry, quand tout à coup je sentis sur ma main droite dégantée (la même main qui un soir sur la plage avait touché la sienne). un souffle glacé et rapide courir par trois fois ; c’était comme un avertissement pour me rendre attentif; aussitôt une voix me dit bien bas à l’oreille : —
276 . L’INITIATION v(j ‘*.-. i '.'“" ...nr" Pourquoi donc m’oubliez-vous ? — La frêle figure souriante de la jeune fille qui chantait toujours se dressa devant moi; elle marchait en tournant la tête, ployait à demi son cou et, d’un petit geste, elle m’ap pelait sur ses pas.
Je sortis du théâtre en la suivant et j’allai de rue en rue sur ses traces; nous arrivâmes dans la rue de Rivoli; nous glissions le long de la grille du jardin; le vent d’automne soufflait et pous sait les feuilles sous nos pas; nous entrâmes sous une large porte aux battants grands ouverts ; il en sortait en ce moment un équipage dans lequel était assis un célèbre médecin que je reconnus ; je suivais toujours l'ombre impalpable; elle monta au premier étage, franchit une antichambre et un salon, souleva une portière en étoffe sombre et s’évanouit aussitôt.
Je me trouvai seul dans une chambre à peine éclairée, j’en tendais une voix qui sanglotait près d’un lit tout blanc dans l’ombre de l’a1côve.
Elle était là, la jeune fille, étendue et roidie, les mains jointes, morte et gardant encore son sourire qui lui survivait; sa vieille tante, agenouillée, pleurait la tête cachée sur le lit mortuaire; elle m’entendit, et, se soulevant sans surprise: Oh! c’est vous, fit-elle, je vous attendais, elle vient d’expirer en disant : Le voici, le voici qui arrive l ».
Troisième vision: « Un soir, j’étais au bal à l’am bassade d’Autriche, une princesse russe valsait devant moi: ses cheveux crêpés à reflet d’or, son torse de bacchante et sa gorge mouvante, qui s’agitait dans une robe très ouverte, me rappelèrent tout à coup une pauvre fille des rues qui m'avait tenté un soir. Je
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE MUSSET 277 suivis un moment la dame du regard dans le tour— billon de la valse, mais bientôt je n’y pensai plus, et je passai dans un autre salon.
J’étais là à considérer un énorme massifde fleurs d'où jaillissait en gerbe un jet d’eau, quand je sentis sur ma main des gouttes perlées tomber en cadence; je me reculai, mais les gouttes m’atteignirent encore, régulières et obstinées, et frappant une sorte de mesure qui semblait battue sur ma main par une main invisible.
Je regardais mes gants qui se mouillaient et, par un étrange effet de lumière, les gouttes d’eau me semblaient avoir une teinte sanguinolente; plus je les regardais et plus elles s’empourpraient.
Je fus distrait de cette chose inouïe par une voix lointaine que moi seul enten dais mais qui arrivait distincte là mon oreille : «Je veux un tombeau! j’ai été touchée et souillée par assez de chair et d’ossements durant ma vie, je veux être seule sous la terre ! je veux un tombeau, te dis—je, je veux un tombeau ! » La voix qui me parlait ainsi venait d’une femme qui ressemblait à la prin cesse russe; mais, au lieu d’être en toilette de grande dame, elle s’approchait de moi et se suspendait à mon bras, couverte d’un mantelet noir fané et d’un_ chapeau rose à fleurs de forme évaporée; je recon naissais la prostituée des rues et j’en avais honte dans cette fête.
Mais elle s’acharnait à moi et me répétait sans trêve: Je veux un tombeau! je veux un tom beau! Obsédé de cette vision persistante, je quittai le bal et je rentrai chez moi; la voix ne se lassa pas; dans la voiture qui me ramenait, dans mon lit, dans mes songes, elle répéta toute la nuit: je veux un tom
278 L’INITIATION beau! je veux un tombeau ! Je me levai au jour, brisé et ayant sur le visage un masque d’épouvante comme si j’avais dormi dans un cimetière; je sortis, espérant échapper à ma vision et me raffermir dans le mouve— ment et la vie du dehors.
Il faisait un froid très vif, je marchais à grands pas le long des quais; me sen tant ranimé par la course, j’allais, j’allais toujours; j’arrivai devant la grille du Jardin des Plantes; j’eus la volonté d’y entrer, mais je ne sais quelle volonté plus forte m’en détourna et me suggéra tout à coup la pensée d'aller voir un de mes anciens camarades de collège interne à la Salpêtrière...
Je le trouvai occupé à son travail quotidien de dissection. —— Tu arrives à propos, poète, me dit-il en riant; j’ai reçu hier soir un des plus beaux sujets de femme qu’ait jamais touchés mon scalpel; tiens, vois plu tôt. » Vérification faite, c’était bien la femme dont le spectre avait hanté et amené le poète (1).
Peu de temps avant la mort de Musset, comme sa gouvernante le blâmait d’une sortie imprudente : « Ne vous fâchez pas, lui dit—il, ce sera peut—être la dernière; mon ami Tattet m’appelle, et‘je crois que j’irai bientôt le rejoindre (2). » Lorsqu’il mourut, sa garde—malade habituelle, « sœur Marceline n’était pas là, mais son visage‘ patient passa devant les yeux du mourant, lui apportant une dernière fois l’apaise— ment (3). » (1)Mme Colet, Lui. XXIII, pp. 369-381. l2) P. de Musset. Biographie, p. 33|. (3) Arvède Barine, A. de Musset, p. 175.
L’ÉTAT PSYCHIQUE D'ALFRED DE MUSSET 279 V L’EXTÉRIORISATION Celui qui reçoit des communications télépathiques peut en envoyer aussi, et devenir actif au lieu de pas sif, agent au lieu de percipient. Musset, en effet, eut le pouvoir de s’exte‘rioriser, pour apparaître soit aux autres, soit à lui-même: sa double nature physique et morale l'y prédisposait d’ailleurs tout particulière ment.
« Un matin, rapporte Mme Colet, mon fils vint me tirer par ma robe en me disant : Maman, allons voir Albert (Alfred), il m’est apparu cette nuit en rêve, il était tout pâle étendu sur son lit; il m’a tendu les bras en m’appelant par mon nom. — Nous irons, mon enfant, répondis-je, maisje voudrais bien que le soleil se montrât dans le ciel. -—- Non, reprit l’en fant, car il serait alors à la promenade, et par ce mau vais temps nous le trouverons chez lui. » Ils partent, et l’enfant dirige, commande et parle jusqu’au bout : « Ce fut lui qui sonna d‘une main assurée.
Le domes tique, qui nous reconnut, nous accueillit d’un air joyeux. -—- Allez prévenir M. Albert, lui dit l’enfant, que quelqu’un qui l’aime bien vient le voir (1). » Il est clair que l’un et l’autre se trouvaient en rap port à leur insu, du fait de Musset alors malade, (1) Lui, xx11, 348—350.
2 80 L’INITIATION comme l’avait vu l’enfant. C’est ainsi que le grand— père de Gœthe, qui possédait une claivoyance remar— quable, communiquait le même don aux personnes de son entourage (I), sans y songer.
Rolla, sur le point de se tuer, suggère inconsciemment à Marie un rêve télépathique : Je faisais, lui dit-elle, un rêve singulier : J'étais là, dans ce lit, je croyais m'éveiller ; La chambre me semblait comme un grand cimetière, Tout plein de tertres verts et de vieux ossements. Trois hommes dans la neige apportaient une bière. Ils la posèrent là pour faire leur prière; Puis la bière s'ouvrir, et je vous vis dedans.
Un gros flot de sang noir vous coulait sur la face. Vous vous êtes levé pour venir à mon lit, Vous m’avez pris la main, et puis vous avez dit : - « Qu’est-ce quetu fais là? Pourquoi prends-tu ma place ? » Alors j’ai regardé, j’étais sur un tombeau. - — Vraiment? répondit Jacque, eh bien! ma chère amie, Ton rêve est assez vrai, du moins, s’il n’est pas beau .
Tu n’auras pas besoin demain d’être endormie Pour en voir un pareil: je me tuerai ce soir (2). Par un phénomène analogue,'dans Lorengaccz‘o, le héros du drame apparaît à sa mère au moment où il se prépare à assassiner le duc, c’est-à-dire au moment où son esprit est le plus exalté. « Marie : Ce n’était point un rêve, car je ne dormais pas. J’étais seule dans cette grande salle, malampe etait loin de moi, sur cette table aupres de la fenêtre.
Je songeais aux jours où j’étais heureuse, aux jours de ton enfance, mon Lorenzmo. Je regardais cette nurt obscure, et je me (I) Gœthe, Vérité et Poésie remi‘ ' (2) Roua, V. , p ere parue, I.
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE mussnr 281 / disais: il ne rentrera qu'au jour, luiqui passait autre— fois les nuits à travailler. Mes yeux se remplissaient de larmes et je secouais la tête en les sentant couler. J’ai entendu tout d’un coup marcher dans la galerie, je me suis retournée, un homme vêtu de noir venait à moi, un livre sous le bras : c’était toi, Renzo : « Comme tu reviens de bonne heure! » me suis—je écriée.
Mais le spectre s’est assis auprès de la lampe, sans me répondre, il a ouvert son livre, etj’ai reconnu mon Lorenzino d’autrefois... — Lorenzo: Quand s‘en est-il allé ? — Marie : Quand tu as tiré la cloche ce matin en rentrant. —— Lorenzo : Mon spectre à moi !
Et il s’en est allé quand je suis rentré? — Marie: Il s’est levé d’un air mélancolique, et il s’est effacé comme une vapeur du matin. -— Lorenzo : Catherine, Catherine, lis-moi l’histoire de Brutus. —Catherine: Qu‘avez-vous ?
Vous tremblez de la tête aux pieds. — Lorenzo : Ma mère, asseyez-vous ce soir à la place où vous étiez cette nuit, et, si mon spectre revient, dites-lui qu’il verra bientôt quelque chose qui I’étonnera (1). » Voir son fantôme (ou celui d’un autre (2), mais le sien surtout), a passé souvent pour un présage de mort, et Musset parait l’avoir entendu ainsi dans La Coupe et les Lèvres.
Je me meurs, oui, je suis sans force et sans jeunesse, Une ombre de moi-même, un reste, un vain reflet, Et quelquefois la nuit mon spectre m’apparaît (3). Acte II, scène 1v. Cf. Lang, Mythes, Culte et Religion, traduction française, pp. 98-100. é (3) Actelll, scène 111. (l (à 21 ..m
2 82 L'INITIATION Au cours d‘un ouvrage qui date de 182g, Eusèbe Salverte signale la même croyance « dans les mon— tagnes de l’Écosse et dans quelques contrées de I’AIIe— magne », mais il s’évertue à l’expliquer d’après son principe que le surnaturel est de la prestidigitation ; il en résulte une amusante fantaisie, bonne peut—être à mentionner en passant pour faire voir que l’incrédu lité a ses ridicules, comme la superstition.
« On voit, hors de soi, un autre soi-même, une figure en tout semblable à soi pour la taille, les traits, les gestes et l’habillement.
Produire un miracle semblable n’est pas au—dessus des ressources de l’art. Il suffira d’un miroir concave, segment d’une sphère de grande dimension, fixé au fond d’une armoire profonde : dis posez au-dessus de l’armoire une lampe dont la lu mière ne puisse y pénétrer directement, mais au con traire, tombe dans toute sa force sur le point où il fau— dra se placer pour obtenir du miroir le plus grand effet possible.
A ce même point, conduisez-y, à son insu, un homme peu instruit et enclin aux rêveries et aux ter reurs du mysticisme ; que les battants de l’armoire en s’ouvrant lui présentent, à l’improviste, la glace décevante... Il voit du sein des ténèbres sortir et s’avancer vers lui sa propre image, brillante de clarté, il croit pouvoir la saisir, il fait un pas de plus, elle disparaît.
Il ne peut expliquer naturellement cette vision, il ne le tente pas, mais il a vu, bien réelle ment vu, il en est sûr, il ne peut l’oublier. Ce souve nir le poursuivra, l’obsédera et bientôt peut-être exal tera assez son imagination pour que le phénomène se reproduise spontanément sans l’aide de causes exté t ;Ï . __ ' " :‘ iL:;;;ÎÏ:( ‘_"'ÏZ.‘:.”E’MŸIJ
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE MUSSET ' 283 rieures. Que le désordre d'esprit se communique aux organes, que l'homme crédule languisse, dépérisse, qu'il meure. La mémoire de sa fin douloureuse lui survivra.
Des êtres malades ou prédisposésà le deve nir, en répéteront la légende, ils en imprégneront leurs rêveries et finiront par voir eux-mêmes le miracle qu’ils ontentendu conter dès leur enfance, et, persuadés que c’est l’avant-coureur d’une mort prompte, ils mourronta’e leur persuasion (1). » La coïncidence de la vision et de la mort s’explique à moins de.frais, aujourd’hui qu’on sait que les exté riorisations de ce genre ont lieu (quand elles ont lieu) dans les moments suprêmes de la vie, chez les indi vidus ordinaires.
Pour ceux-là, l'auto-apparition peut être unique, tandis qu‘elle peut être fréquente pour des personnes autrement douées, comme Guy de Mau passant. Chez Musset, elle se produisait dans les cir constances les plus diverses, et c’est peut—être cette aptitude au dédoublement qui a suggéré au spirite Henri Lacroix l‘illusion, assurément singulière, d’avoir débarrassé le poète d’une seconde peau qui le gênait au pays des esprits, après sa mort.
Dans la Nuit de Décembre, Musset énumère une quinzaine de drames intimes durant lesquels il subit sa propre hantise : Partout où j’ai voulu dormir, Partout où j’ai voulu mourir, Partout où j’ai touché la terre, Sur ma route est venu s’asseoir Un malheureux vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère. (1) Des Sciences occultes, ou Essai sur la magie, lesprodiges et les miracles, seconde édition, 1843, pp. 313-4.
284 L’INITIATION Qui donc es-tu, toi que dans cette vie Je vois toujours sur mon chemin ? Je ne puis croire, à ta mélancolie, Que tu sois mon mauvais Destin. Ton doux sourire a trop de patience, Tes larmes ont trop de pitié. En te voyant,j‘aime la Providence, Ta douleur même est sœur de ma souffrance ; ‘ Elle ressemble à l’Amit—ié. LA VISION Le ciel m’a confié ton cœur.
Quand tu seras dans la douleur Viens à moi sans inquiétude, Je te suivrai sur le chemin ; Mais je ne puis toucher ta main, Ami, je suis la Solitude (1835). Avec son étrange allégorie finale, ce poème ne peut que demeurer lettre close pour qui nierait ou ignore— rait les phénomènes psychiques, et même la véracité de l’auteur approfondirait alors le mystère au lieu de l’éclaircir.
Tout s’explique, au contraire, si l’on admet que Musset a vu comme il l’a dit son véritable double. En effet, cette sortie de soi-même correspond à un degré de somnambulisme, ou de transe, qui entraîne tou jours une insensibilité plus ou moins grande aux im pressions du dehors : delà l’idée de solitude laissée au poète par ses visions.
« Ami, je suis la Solitude », c’est-à-dire je suis l’extase qui t’isole dans tes moments de joie ou de tristesse, de tristesse surtout, et en t’iso lant je t’ouvre un monde idéal qui te consolera du réel. Arvède Barine rapproche à tort la Nuit de Dé—
L’ÉTAT PSYCHIQUE D'ALFRED DE MUSSET '285 cembre d‘une lettre publiée maintenant (1), de Musset à G. Sand « sur des visions, qu’il vient d‘avoir, d’un monde fantastique où leurs deux spectres prenaient des formes étranges et avaient des conversations de rêve (2). » Cette simple analyse suffit pour montrer l’erreur, bien excusable, qui a séduit un instant le meilleur biographe de Musset.
La plus remarquable des extérz'orisafions du poète est sans doute celle que G. Sand a décrite, car elle présente cette particularité qu’elle fut prophétique, comme il arrive quelquefois en pareille circonstance, à en juger du moins d’après ce qui se passa pour Gœthe et pour Shelley.
Gœthe, en quittant Frédé rique, se vit revenir dans un costume qu’il porta en effet à son retour. au bout de huit ans (3); et, dans les deux derniers mois de sa vie, Shelley apparut non seulement à ses amis, mais encore à lui-même (4,), fait qui s’accorde avec la croyance écossaise dont il a été parlé.
Une dame anglaise dont le cas figure dans le livre, désormais classique en matière de télé pathie, Phantasms of the living (5), se présenta de même en double devant elle et devantsa famille, avec une robe qu‘elle n’avait pas alors, mais qu’elle eut deux ans plus tard.
Pour Musset, son apparition s’of frit à lui avec la physionomie qu’il eut vingt années après. (1) Paul Mariéton, Une Histoire d’ahwur, pp. 240—242. (2) A. de Musset, p.101. (3 Vérité et Poésie, troisième partie, XI. (4i Shelle . Poelical Works, édition W.-M. Rossetti, r, Memoir oaf helley. p. 120. (5) Tra uction française, p. 362.
2 86 L’INITIATION Comment une hallucination peut-elle être prophé tique ?
Cette question est fort embarrassante et le moment n’est peut-être pas encore venu de la ré soudre : toutefois il sera intéressant de recueillir l’opinion de Musset, qui disait à M“m Colet en racon tant un rêve où il l’avait vue unie à lui dans la mort : « Voilà la vision que j’ai eue sur vous, je sais bien qu’elle va se dissoudre, mais elle flottera pour moi dans l’infini où rien ne se perd (1) ; je l’y retrouverai un jour (2). » C’est la conception du plan astral.
' L’incident rapporté par G. Sand remonte aux pre mierstemps de sa liaison avec le poète (I 833). Une nuit qu’ils se promenaient ensemble dans la forêt de Fon tainebleau. il était parti en avant à la recherche d’un écho, quand sa compagne l’entendit pousser un cri épouvantable. « Il avait eu une hallucination. Couché sur l’herbe, dans le ravin, sa tête s’étaittroublée.
Il avait entendu l’écho chanter tout seul, et ce chant, c’était un refrain obscène. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour se rendre compte du phénomène, il avait vu passer devant lui, sur la bruyère, un homme qui courait, pâle, les vêtements déchirés et les cheveux au vent.
Je l’ai si bien vu, dit-il,que j’ai eu letemps de rai sonner et de me dire que c’était un promeneur attardé, surpris et poursuivi par des voleurs, et même j’ai cher ché ma canne pour alleràson secours; mais la canne s’était perdue dans l’herbe, et cet homme avançait (l) Cf. Baudelaire les Paradis artz‘ miels, un M d’opium, vm, Visions d'Oxjord, le Pali#pseste. angeur (z) Mnm Colet, Lui, xxxu,» p. 382.
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE MUSSET 287 toujours vers moi. Quand il a été tout près, j‘ai vu qu’il était ivre, et non pas poursuivi. Il a passé en me jetant un regard hébété. hideux, et en me faisant une laide grimace de haine et de mépris. Alors j’ai eu peur, et je me suis jeté la face contre terre, car cet homme... c’était moi! Oui, c’était mon spectre, Thérèse! Ne sois pas effrayée, ne me crois pas fou, c’était une vision.
Je l’ai bien compris en me retrou vant seul dans l’obscurité. Je n’aurais pas pu distin guer les traits d'une figure humaine, je n'avais vu celle-là que dans mon imagination ; mais qu’elle était nette, horrible, effrayante!
C'était moi avec vingt ans de plus. des traits creusés par la douleur et par la maladie, des yeux effarés, une bouche abrutie, et, mal gré tout cet effacement de mon être. il y avait dans ce fantôme un reste de vigueur pour insulter et défier l’être que je suis à présent. Je me suis dit alors : « 0 mon Dieu! est-ce donc là ce_ que je serai dans mon âge mûr P...
J’ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j’ai exprimés malgré moi : c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme dont je me croyais délivré. Le spectre de la débauche ne veut pas lâcher sa proie, et, jusque dans les bras de Thérèse, il viendra me railler et me crier: Il est trop tard! » Alors je me suis levé pour te joindre, ma pauvre Thérèse.
Je voulais te demander grâce pour ma misère et te supplier de me préserver: mais je ne sais pendant combien de mi nutes ou de sièclesj’aurais tourné sur moi-même sans pouvoir avancer, si tu n’étais enfin venue. Je t’ai reconnue tout de suite, Thérèse; je n’ai pas eu peur de toi, et je me suis senti délivré. Il était difficile de
288 L’INITIATION ‘ [MARS savoir, quand Laurent parlait ainsi, s’il racontait une chose qu’il avait réellement éprouvée, ou s’il avait mêlé ensemble, dans son cerveau, une ‘allégorie née de ses réflexions amères et une image entrevue dans un dem 1 sommeil.
Il jura cependant àThérèse qu’il ne s’était pas endormi sur l’herbe, et qu‘il s’était toujours rendu compte du lieu Où il était et du temps qui s’écoulait; mais cela même était difficile à constater. Thérèse l’avait perdu de vue, et, quant à elle, le temps lui avait semblé mortellement long.
Elle lui demanda s'il était sujetà ces hallucinations. — Oui, dit-il, dans l’ivresse, mais je n’ai été ivre que d’amour depuis ‘quinze jours que tu es à moi (I). » Les recherches de Reichenbach, Aksakof, Baraduc, _lodko, de Rochas, etc., permettent de comprendre au moins approximativement ces étranges constatations du double humain, l’Inconscient, le corps astral ou la sensibilité extériorisée, le Co-Walker ou Co-Gran— ger que Walter Scott s’est ingénié à dépeindre par tant de périphrases dans Une Légende de Monrose (double man, other self, reflex man, twz’n-brother, copy, ec/zo, living picture, etc. (2).
C’est par là que s’expliquent aujourd’hui nombre de phénomènes qui s’accentuent plus ou moins sui vant la profondeur de l’hypnose, c’est—à-dire les évo cations des magiciens, les métamorphoses des sorciers et les incarnations des spirites, la Katie King de Crookes, le Phinuit de Mme Piper, le John d"Eusapia, \ ) G. Sand, Elle et Lui, v. ) A (I (2 Legend of Monrose, ch. xvn, note. '
1898] L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE musser 289 la Yolande de M'ne d’Espérance, la Clorinde de Mac Nab, l’Apollonius de Tyane d’Eliphas Lévi.
L’appa rition d’Apollonius, qui se montra sans barbe à un abbé (Eliphas Lévi, l’abbé Constant), est instructive entre toutes, car, dans le récitqu‘en fait le magiste (1 ), on voit celui-ci s’aflaiblir, se refroidir et s’assoupir à mesure que l’expérience se pr010nge, ce qui est la caractérjstique même de l’extériorisation.
VI LA MÉDIUMNITÉ Il suit bien de ce qui précède que Musset possédait, au plus ha‘ut point, les aptitudes qui constituent ce qu'on appelle un sujet, ces « dons admirables » dont se félicitait Cardan, de tomber en extase à volonté, de voir des objets étrangers avec les yeux de l’esprit, et d’être informé de l’avenir par des songes (2) : la promptitude avec laquelle il s’entransait, notam ment, a été remarquée plus d’une fois par G.
Sand et Mme Colet (3).
Sa médiumnité se révélerait, jusque dans son double type blond et brun, si l’on a raison . d’admettre « que les sujets les plus naturellement dis posés aux facultés magiques ont les yeux et la cheve (1) Dogme et Rituel de haute Magie, p. 26 et suivantes, cité dans Papus, Traité élémentaire e Magie pratique, PP497—500_ . (2)Cardan, De Rerum uartetate, vm, 3, Cité par de Rochas, les orces non définies, p. 508. (3) Elle etLui, VIII et XI, Lui, \’l, VII et XXIII.
290 L’INITIATION * “"1 lure de couleur différente » (t), et qu’un même pro nostic peut se tirer de la bigarrure des yeux (2). Un autre indice, relativement à Musset. semble fourni par la perfection immédiate de son talent et de son expérience, ce qui rappelle de près la supériorité quasi universelle dont les sujets les plus bornés font preuve dans le somnambulisme.
« De simples servantes sans éducation, sous l'influence de cet état nerveux, se meuvent avec la grâce et le cachet particulier qui dis tinguent les danseuses de ballet les plus habiles », dit Braid;.
« à l’état de veille elles seraient incapables de se mouvoir avec l’élégance qui les caractérise dans l'hypnose (3). » ' Chez Musset, de qui l’on pourrait dire que ses plus beaux vers ne sont pas de lui, mais de son Incons cient, l’expression dès lé début est d’une 'sûreté sans égale; et d’autre part, en ce qui concerne l’expérience de la vie, y a-t-il dans La Rochefoucauld lui-même beaucoup de mâximes aussi fortement senties et frap— pées que celle-ci, par exemple, qui fait le fond de La Coupe et les Lèvres, une œuvre de la vingt—troisième année?
Tout nous vient de l’orgueil, même la patience. L’orgueil, c’est la pudeur des femmes, la constance Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix. L‘orgueil c’est la vertu, l'honneur et le génie ; C’est ce qui reste encor d’un peu beau dans la vie, La probité du pauvre et la grandeur des rois (4). (1) Paul Sédir, les Miroirs magiques, 4.1.
ËaPtË<, Çraite’ élér;tent.de Àâagieprgtzque, pp. 1 85 et 186. rat ,; eury‘pno o , tra uctton ran ise . . (4) Acte I, scène 1. gy v ça , P 55
L’ÉTAT PSYCHIQUE D’ALFRED DE MUSSET 291 _,_..A.,_......... \... Les tirades de Lélia, qui parut vers la même épo— que (1833), ne sont en regard que d’informes bana lités : « La vanité, au moins, c’est quelque chose de grand dans ses effets.
Elle nous force à être bons, par l’envie que nous avons de le paraître; elle nous pousse jusqu’à l’héroïsme, tant il est doux de se voir porter en triomphe, tant la popularité a de puissantes et adroites séductions », etc. (1).
Musset comprenait bien que son inspiration avait quelque chose d’étrange; aussi l’accueillait-il comme une visitation surnaturelle, tantôt la fêtant et mul tipliant autour de lui, par l’illumination de cent bougies, les points brillants qui fixent l’extase, tantôt se débattant sous elle comme un possédé.
« L’invention me trouble et me fait trembler. l’exécu tion, toujours trop lente à mon gré, me donne d’ef froyables battements de cœur, et c’est en pleurant et en me retenant de crier que j’accouche d'une idée qui m’enivre, mais dont je suis mortellement honteux et dégoûté le lendemain matin.
Si je la transforme, c’est pire, elle me quitte: mieux vaut l’oublier et en at tendre une autre ; mais cette autre m’arrive si con fuse et si énorme, que mon pauvre être ne peut pas la contenir. Elle me presse et me torture jusqu’à ce qu’elle ait pris des proportions réalisables et que re vienne l’autre souffrance, celle de l’enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux définir (2).
Et voilà comment ma vie se passe quand je me laisse (1) Lélia, première partie. x. (2) Cf. M'“° Colet, Lui, x111, p. 17|.
292 L’INITIATION dominer par ce géant d’artiste qui est en moi.....
Donc, Thérèse, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imaginé de vivre, que je fasse des excès de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j’appelle tout bonnement m6n infirmité (I). » C'est bien là l’anxiété douloureuse des prophétesses d’autrefois et des médiums d’aujourd’hui,‘ depuis la fabuleuse Cassandre et la Pythie ou la Sibylle, jus— , qu’à M‘“° Piper, Eglington, Eusapia, etc. Dans ces conditions, Musset avait adopté un mode de travail extraordinaire en apparence, et néanmoins approprié à son tempérament.
« Je ne sais pas tra vailler sans souffrir. Alors je cherche dans le désor dre, non pas la mort de mon corps ou de mon es— prit, mais l’usure et l’apaisement de mes nerfs. Voilà tout, Thérèse. Qu’y a-t—il donc là qui ne soit raison— nable ?
Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de fatigue (2). » C’est que la fatigue est un des adjuvants de l’extase, comme l’ont su les anciens, les Hindous et les sauvages qui employaient la danse ou le jeûne pour s‘entranser.
La Canidie d’Horace, vou— lant exalter et utiliser la force psychique d’un enfant, affame et enterre celui-ci jusqu’au cou devant des mets qu’elle renouvelle trois ou quatre fois dans la journée (3). (Peut-être les animaux de proie doivent— ils aussi leur pouvoir magnétique au jeûne.) Aujourd’hui encore, les occultistes recommandent de (1) G. Sand, Elle et Lui, 1. 2) Idem, ibid. (3) Epode v; cf. André Lefèvre, la Religion, p. 1 74..
L’ÉTAT PSYCHIQUE D'ALFRED DE MUSSET 293 mettre en liberté la force nerveuse. pour les pratiques de la magie, au moyen du jeûne et de la fatigue sura joutée à la fatigue. Un objet quelconque recueilli alors devient. comme symbole de l’effort accompli, un véritable talisman personnel.
« Une petite pierre que nous fûmes chercher une nuit à deux heures du matin au haut de la butte Montmartre, alors que nous ren trions très fatigué par une longue marche à notre domicile, nous a permis des actions magnétiques du plus grand intérêt (1). » A produire et à vivre dans une surexcitation conti— nuelle, Musset se déséquilibra, comme on l’a vu : ses crises de dédoublement prirent même l’allure réglée de certaines maladies nerveuses, au moins pendant quelque temps, et il endura les alternances périodiques de personnalité qui s’observent chez nombre d’hysté riques ou de sujets.
« La plupart des grandes magné tisées, dit Villiers de l’lsle-Adam, finissent par se dé signer à la troisième personne, comme les petits en fants. Elles se voient distantes de leurs organismes, et de tout leur système sensoriel enfin.
Pour se déga ger davantage en augmentant l'oubli de leur person nalité physique, si vous le voulez, plusieurs d’entre elles, parvenues à l'état de voyance, ont la singulière coutume de se baptiser, je puis dire, d’un nom qui leur vient on ne sait d’où, et dont elles veulent être appelées, dans leur lumineux sommeil, au point de ne plus répondre qu’à ce pseudonyme d’entre (i) Papus, Traité élémentaire de magie pratique, pp. 124 200, et la Science des Mages, pp. 4.4, et 4.5.
294 L'un l‘lA'l‘lON r-_..-_-. ...-. . ,, monde (I). » Saufle changement de nom, il en fut à peu près de même chez Musset dont les deux moi,J contradictoires et absolument étrangers l’un à l’autre, se succédaient jour par jour ou semaine par semaine. « Règle invariable, inouïe, mais absolue dans cette étrange organisation : le sommeil changeait toutes ses résolutions.
S’il s’endormait le cœur plein de tendresse, il s’éveillait l’esprit avide de combat et de meurtre, et réciproquement, s’il était parti la veille en maudissant, il accouraitle lendemain pour bénir(2). » Lui—même le reconnaît dans la Confession : « Il y avait certains jours où je me sentais, dès le matin, une disposition d’esprit si bizarre qu’il est impossible de la qualifier. » Sa maîtresse lui disait alors : « S’il y a en vous deux hommes si différents, ne pourriez-vous, quand le mauvais se lève, vous contenter d’oublier le bon P (3) » Puisque les deux parties de son être se ressem— blaient si peu, il n’est pas étonnant que parfois l’une n’ait pas reconnu l’autre et l’ait prise pour une sorte de spectre.
Celui de ses personnages qui, avec Octave, le rappelle le mieux, Lorenzaccio, à la fois vertueux et corrompu, marchait dans les rues son « fantôme à ses côtés (4,) ». Octave dit : « Mon propre visage, que j’apercevais dans la glace, me regardait avec étonne— ment. Qu’était-ce donc que cette créature qui m’appa raissait sous mestraits?
Qu’était—ce donc que cet homme sans pitié qui blasphémait avec ma bouche et tortu (1) L'Ève juture, p. 356. , 2) G. Sand, Elle et Lui, xu;cf. Paul Mariéton, pp. 240-242_ (3) Quatrième partie, u. '(4) Acte in, scène llI.
L’ÉTAT PSYCHIQUE‘ D’ALFRED DE MUSSET 295 _,,,Yv_ _ . _ *—Wm.5Wæä-Ëîun ... rait avec mes mains? (1) » Et ailleurs : « Si jamais tu retournes au village où je t’ai vue sous les tilleuls, re garde cette maison déserte : il doit y avoir là un fan— tôme, car l’homme qui en sort n’est pas celui qui y était ehtré (2). » Frank s’écrie de même : C‘est moi, c’est mon fantôme Que je disperse aux vents avec ce toit de chaume (3).
Cette métaphore singulière était certainement four nie au poète par la fréquence de ses visions, objec tives ou subjectives. Aussi, par une hantise significa— tive, le mot de spectre (ou de fantôme) revient—il con— tinuellement sous sa plume pourindiquer l’apparence d‘un être, à côté du mot statue qui désigne pour lui l’individu vidé de sa personnalité.
Il appelle la nuit un « spectre toujours debout », la Muse un « spectre insatiable », le tremble un « blanc spectre », don Juan un « spectre énervé », Cordiani un « spectre sans sépulture », les Huit, « ce tribunal d’hommes de marbre », une « forêt de spectres », etc. C’est que sa vie, comme celle d'Hoffmann, fut traversée de spec tres, à commencer par le sien.
« Il y a des fantômes qu’il ne faut pas ranimer le soir, car ils s'obstinent autour du chevet, s’écriait-il. Quand mes visions se lèvent menaçantes, il faut bien que je les chasse par l'ivresse et par la débauche (4), »! Sans doute, c’est presque toujours lui qui dit ces choses, mais il serait bien difficile de ne pas le 1) La Confession, cinquième partie, VI. 2) lbid., 1. cf. Paul Mariéton, p. 175. 3) Acte 1, scène 1. 4) MW Colet, Lui, Vil, p. 90.
296 L’INITIATION . -.-.:_ v.:- .«_ru..uoxwa _. ’L‘.-v‘. . . . -.-V... - - s croire. La véracité est le propre de son talent, et on sent bien à le lire que tout ce qu’il écrit est profondé ment vécu. Taine, Paul Lindau, Faguet, Arvède Barine, bref, tous ceux qui ont parlé de lui en tom bent d’accord. « Y eut-il jamais accent plus vibrant et plus vrai? Celui—là au moins'n’a jamais menti.
Il n’a dit que ce qu’il sentait, et il l’a dit comme il ‘Ie sentait (I). » Il est à remarquer, en effet, que les: visions et les pressentiments, dans ses ouvrages, ne sont jamais nécessaires à l'action; il ne les utilise pas comme moyens pour préparer ses péripéties, seule— ment, ils lui semblent aussi naturels que l’audition colorée, qu’il s’étonnait de voir contester, et, s’il en parle, c’est qu’à son sens ils doivent se produire spon— tanément et fatalement dans les grandes crises de la vie, où d‘habitude ses personnages deviennent comme hallucinés.
Cette idée lui est toujours présente : par conséquent, il faut bien qu’il y ait là quelque chose de personnel et de foncier. D’ailleurs les impressions extraordinaires qu’il accuse, comme celles d’un souffle froid et d’un détachement subit, sont caractéristiques et auraient été bien difficiles à imaginer. ' L'exaltation causa le malheur de Musset, si elle fit sa gloire.
L’extase se paie, et plus d’un mystique, comme plus d‘un médecin, en a signalé le danger. Les médiums, d’après Eliphas Lévi, sont <- tous débiles et malades, faibles d’esprit et de corps et fatalement enclins aux hallucinations et à la folie. Les pratiques énervantes de l'évocation les épuisent vite, et ils tom (I) Taine, Histoire de la Littérature anglaise, (in.
L’ÉTAT PSYCHIQUE D'ALFRED DE MUSSET 297 - __— ——_—-——-—-—- - _.—--—.-——:-- . bent dans une consomption lente (l). » Le Dr Gibier assure « qu'en ce qui concerne l’entraînement destiné à favoriser les facultés supérieures d’abmatériah‘sa tion, il conduit presque toujours à la démence ou à une péjoration des penchants, et parfois à l’éclosion de nouvelles passions dépendant le plus souvent du sens génésique (2). n C‘est ce qui arriva, parait-il, au prophète Vintras.
Malgré sa fougue passionnée, Mus set n’alla pas aussi loin, car sa médiumnité était in volontaire, toutefois, il resta mortellement atteint.
Après une période éclatante et orageuse de dix an nées, pendant laquelle l‘ange et le démon se colle— tèrent en lui, il faiblit tout à coup, sa maladie de cœur se déclara, et il ne fit plus que languir dans la stérilité ou la débauche, toujours « plus nerveux et plus excessif, trop sensible, trop mobile (3), trop ex trême en tout. soit qu'il s’isolât avec ses maux et sa tristesse, soit qu’il se rejetât avec emportement dans ses plaisirs pernicieux (4).
J'ai perdu ma force et ma vie, disait-il à trente ans.
Pareil au William Wil son d’Edgar Poe qui se bat en duel avec la meilleure partie de lui-même, le libertin avaitvaincu le poète, Gamiani avait tué Fantasio, Belcolore avait assassiné Déidamia, suivant la prophétique allégorie de son chef-d’œuvre, la Coupe et les Lèvres, l’un des drames les plus suggestifs du siècle, et digne par là de prendre place à côté de Manfred. (l) La Science des Esprits, p. 253. (2) Analyse des choses, p. 181 ; cf. Annales des Sciences psychiques, 1894. p. 53. (3) Cf. Paul de Musset. Biographie, pp. 365 et 366. (4) Arvède Barine, A. de Musset, p. 1'”.
208 L‘INITIATION Voilà une singulière organisation qui nous mer, avec ses accès d’hallucination, de dédoublement et de clairvoyance ou de clairaudience, en face des pro— blèmes les plus troublants que notre époque con naisse. Les résoudre, la science expérimentale n‘y eut songer encore, car elle ne fait que les aborder, et parlà le champ reste ouvert pour elle aux conjectures.
Il semble bien, au fond, que les faits observés se rédui— sent à des manifestations diverses de la force psy chique, projetant au dehors la sensibilité. la pensée, la motricité et l’image même de l'être humain. Mais ces manifestations ne sont que des mouvements partis du corps, sorte de pile électrique de l’âme, et le posi tivisme peut en conclure que, s'il n’y a plus de pile, il n’y a plus d’ârrie, durable et viable, au moins.
' Heureusement, tout n'est pas_là. Sans parler des apports et des créations psychiques, qui semblent ré duire la matière à bien peu de chose, l’existence de la seconde vue exhausse singulièrement la question.
Comment s’expliquer, en effet, d'une manière qui ne soit pas trop invraisemblable, un pouvoir tellement supérieur à la prévision purement humaine, sinon par une sorte de lecture de pensée plus ou moins directe dans une conscience ou une presciencc infinies, dans . une projection divine du futur, c’est-à-dire en défini tive par la vision en Dieu ? Et alors, Dieu n’est pas loin. (1) E.
LEFÉBURE. \(l)‘NQUS renvoyons à un prochain numéro un Supplément tres intéressant à cet article.» .«.- -1.“!‘WJ" _', Æ -W 'u’
flatalcgue d‘Œnvres äitféraires INSPIRÉES DE L'OCCULTISME Comme la série des numéros exceptionnels de l’Initz‘atz‘on est empreinte d’un caractère spécial d’uti lité pratique et de propagande, j’ai pensé qu’au lieu de tenter une imparfaite bibliographie des œuvres de notre Occident dont la beauté se pare du mystère, il serait plus intéressant pour le grand public d’avoir la liste de ces ouvrages qui se trouvent actuellement, en français, et quel’on peut se procurer en toute librai rie à Paris.
ADAM (Juliette). — Un rêve sur le divin; g, Ha vard fils. Délicieux poème en prose. A1)AM (Paul). — En décor, in-18. Etude sur le détaa chement des apparences. — L’essence de Soleil. Sur le rôle providentiel de la race juive. ' — Le Mystère des foules, in-18. Étude sur les âmes collectives. — Être, in-18. — Aladin ou la Lampe Merveilleuse.
300 L'INITIATION , AMANIEUX (Marc). — La chanson Panthéiste, poèmes. ANDRÉ VALDÈS — La Prise du regard, roman hyp notique. APOLLONIOS ne Rnooss. — Argonaùiiques. — Jason et Médée (48, Libr. I. R.). Pour l’étude du symbolisme. APPlEN. — Bibliothèque grecque, 7, Didot. ÀPULÉE. —- Les Amours de Psyché. Description sym bolique des voyages de l’âme. — L’Ane d’or. Description de la chute terrestre de ‘ l'âme et de sa réhabilitation par les mystères.
BABRIUS. -— Fables (Bd. Croizet). 38, A. Colin. BALZAC (Honoré de). —- Le Cousm Pans. —— Seraphilus Seraphz‘ta. -— Louzs Lambert. — L’Envers de l’Histoire contemporaine. -— Ursule Mirouet. —— A la recherche de l’Absolu. —— La Peau de chagrin. — Histoire des Treiçe. — Les Proscrits.
BARBEY D’AUREVILLY. — Les Diaboliques. — Un prêtre marié. , BARBIER DE MEYNARD. —LeBoustan de Sadz’, trad_ pour lapremièrefois en français,in—18.Hymnes d’illumi nisme sous des symboles érotiques et bachiques, BARRÈS (Maurice). — Le Jardin de Bérénice. BAUDELAIRE (Charles). —- Les Fleurs du mal, Poésies. BULWER LYTTON. — Zanoni, 2 vol. ' — La Race future. — La Maison hantée, br. "‘ "‘- — -h -- - .fl.‘ _-.. . ..,.. ""7_"Î J I I
CATALOGUE D’ŒUVRES LITTÉRAIRES OCCULTES 301 CAZOTTE. — Le Diable amoureux, réimp. Dentu. CHRISTIAN FILS. — La Reine Zingarah. CLARETIE (Jules). -— Jean Mornas. Collection d’auteurs étrangers contemporains. 3-7, Guillaumain. Consum(A.)(Eliphas Levi).—LeSorcierdeMeudon. -— Contes d’Hofimann. DANTE. —-— La Divine Comédie. DIETSCHINE. — Astra. , DUMAS PÈRE. — Joseph Balsamo. l EMERSON. — Les Surhumains; traduit de l’anglais.
FAUCHE (H.). — Traduction du Ramayana, poème sanskrit. Plusieurs sens symboliques. -— Traduction de la Cita Govinda. Histoire de Kris— hna. FIRDOUSI. — Le Shah Nameh, poème épique persan. FLAUBERT (Gust.). — La tentation de saint Antoine. Foucwx (Ed.) — Traduction du Mahabarata, poème épique sanskrit ; plusieurs sens symboliques. FRANCE (Anatole). — La Rôtisserie de la reine Pé— dauque. —- Thaïs. GALLAND (A.). — Les Mille et une Nuits.
GAUTIER (J udith). — Le Vieux de la Montagne. —— Iskender. GAUTIER (Théophile). -— Avatar. —— Jettatura. — Spirite. GOURMONT (Rémy de). — Le Latin mystique. GOETHE. — Dichtung and Wahrheit, mémoires. — Le Faust et le secom|i Faust.
302 L'INITIATION a.uns .,.-ÇD& 1, ...-_.- -.-—ç._ ' v. GODRON (A.). —— Les Sagas islandaises. GRANDMOUGIN. —— Medjou’r. HUYSMANS (Jopis Karl). —- Là-bas ! Étude sur le sata4 nisme contemporain. —— En route! Évolution d’une âme vers le mysti cisme catholique. — La Cathédrale. HOMÈRE. -— Iliade. —— Odyssée. LAHOR (Jean). — L’IIlusion. LECONTE DE LISLE. —Erynn’ies. . — Eschyle. . -— Eurz‘pz‘de. —— Hészode. LERMINA (J.).—— A brûler. — A tes pieds. —«- La deux fois morte. — L’Elz'xir de vie. — La Magicienne. _ —— Traduction nouvelle de Shahespeare (en cours de publication). ' LUCAS (Louis). —— Le Roman alchimique. MAETERLINK (M.). — Les Disciples à Sais. MAUPASSANT (Guy de). —— Le Horla. MENDÈS (Catulle). — Hespérus. MICHELET (Jules). —-’ La Sorcière. MILTON. — Le Paradisperdu. Mussar (A. de). — Œuvres, passim. NERVAL (G. de). — Le Rêve de la vie. —— Les Illuminés. . PELADAN (J05) —— A Cœurperdu.
CALALOGUE n‘a:uvaes urnäamnes occum‘es 303 PELADAN (Jos.). — L’.-l ndrogyne. — Babylone. — Cœur en peine. — La Gynandre. — L’Initialion sentimentale. — Islar. —— Typhonia. — Le Vice suprême. — La Victoire du Mari. — Le Prome’the’ide. For: (Edgar). —— Eureka. — Contes extraordinaires. —— Histoires extraordinaires. Rameurs. — Gargantua. SHAKESPEARE. —— Œurres. Somocu—z. — (Edipe-Roi. -- Œdipe à Colonne. — A ntigone. — Eleclre. 'STRADÂ. — Borgia. — Charlemagne. —- Jésus. THIERRY (G.-A.). — La Tresse blonde, étude sur la réincarnation. ' —— Marfa, le palimpseste. ’l'iRGILE. —— L’Ene’ide. SÉDIR. t.?9
304 L’INITIATION ©âDää MA3‘I‘INESTE _— CRÉATION D’UNE CHAMBRE DES AFFAIRES EXTÉRIEURES Le Secrétariat du Suprême Conseil ne suffisant plus à la correspondance sans cesse plus active avec les Délé— gués de l’Etranger, le Comité de direction a pris ies décisions suivantes, exécutoires à dater du 1" avril 1898 : 1° Il est créé au Suprême Conseil une Chambre sup— plémentaire dénommée ( Chambre des afi‘aires exté— rieures »; 2° Les membres de cette Chambre, nommés d’après les statuts du Suprême Conseil, sont provisoirement au nombre de sept; 30 Chacun de ces membres est mis en relation directe avec le Délégué Général d’un des pays étrangers et assiste le Délégué dans sa mission de propagande ; 40 La Chambre des affaires extérieures se réunira deux fois par mois, sur convocation du P::: S::: C:Ï:; 5° Chacun de nos Délégués à l’Etranger recevra indi viduellement tous les renseignements complémentaires ; 60 Les Inspecteurs principaux et les Inspecteurs spé« ciaux restent en relation directe avec le Président ; 70 Nos Délégués sont priés de prendre bonne note de cette modification qui activera encore la marche de notre propagande en Europe. EXPOSÉ 15U MARTINISME Le’Suprême Conseil élabore un exposé du Martinisme 7 A 4 L«
ORDRE MARTINISTE 305 qui mettra une bonne fois fin aux ridicules calomnies répandues sur le compte de l’ordre. Cet exposé sera envoyé à nous les Délégués qui le tra duiront et le feront publier dans leur pays respectif. DÉVELOPPEMENT DE L’ORDRE Sur le modèle des 14 délégations créées en France, les Délégués généraux poursuivent la division de cha cun des pays soumis à leur action. Pour ce mois nous enregistrerons deux contrées.
ITAL1E. — L'Italie est divisée de la façon suivante: Siège de la Délégation Piemonte et Lombardia . Milan Venez/t’a, Liguria Emilia Piacenza Toscana, Umbria e Lagio Roma (D. G) Marche ed Abruqi. . . Vasto Campania. . . . . . Napoli Càlabria e Basilicara. . Fagnano, Castillo PuglieetSicilia. . . . Lecce Notre D. G. pour l’Italie du Nord, F.
Bruni, dont les qualités de réalisation se sont affirmées par ces créations, sera proposé pour une récompense exceptionnelle au Suprême Conseil. Tous ces postes sont actuellement pourvus de délégués. SUÈDE. —- Délégation générale à Malmo. Délégations spéciales et groupes à Upsala, Orebro, Stockholm, Arvika, Linde, Jonkoping.
306 L’INITIATION I r ——. rassuré ses SGŒIWES aseuérrpuns Par décret ministériel du 19 février 1898, M. le D" En causse a été nommé officier de l‘instruction publique. Le Dr Blitz a jeté les bases d’une école secondaire de l’Université des Hautes Études à San-Francisco (Cal.).
M. Carlos de Escobar, professeur diplômé par I’b‘cole Normale de Sâo Paulo (I) et également inspecteur géné— ral (de la part du gouvernement) des écoles de Santos (2), vient d’ouvrir dans cette ville un grande école sous le nom d’Ecous CHARLES BARLET,GD l’honneur de M. Charles BarIet, le très savant auteur de I’Evolution de l’Ide’e et de I'lnstruction intégrale et un, aussi, des chefs de l’occul— 1isme moderne.
M‘.’Carlos de Escobar, vous le devinez déjà, est un de nos jeunes occultistes des plus enthousiastes, il . . . était posmwste (Aug. Comte) auparavant. ‘ (I) Capitale de l’Etat du même nom; ville auj0urd'hui de 200.000 habitants. (2) La ville de Santos est le premier port commercial du Brésil après le port du Rio.
C’est une ville de 40000 habi_ tants, la plus importante de cet Etat, après Sâo Paulo, dont la distance est de 79 kilomètres, avec une différence de niveau de 739 mètres. ' . - , , .L . _ .. . s. _, ,,àj,ÿ “r." _
psrcursm: EXPÉRlMENTAL 307 esaromsn uxaÈammaa Séance du 30 Janvier 1898. Médium : Rasée SABOUREAU. Au cours d’une visite que je fis récemment chez un de mes cousins, secrétaire d'une loge de la F. M. matéria liste, j’avisai une épée flamboyante placée au milieu d'une panoplie. Je demandai à mon parent ce que signifiait cette arme et je reconnus sans peine, d‘après ses explications, que l'utilité de cette épée lui était inconnue. .
« Elle serait mieux placée entre mes mains que dans les tiennes, dis-je en riant, car tu ne sais pas à quoi elle est destinée ; si tu veux, je t’euseignerai dans quelle cir constance elle peut servir. > Volontiers répondit-il, quand ?
« Viens dimanche, j‘attends la famille Saboureau ; peut-être serons nous appelés à constater certains phé nomènes capables de changer ta manière de voir relati vement à l'emploi de l’épée flamboyante. > Le dimanche suivant, vers huit heures et demie mon cousin arriva muni d'un excellent appareil photogra phique. Je fus d'autant plus heureux de son arrivée, que jusqu‘alors il avait paru mépriser complètement les études psychiques.
Notre salle d‘expériences était disposée selon les règles suivies jusqu’ici, et nous étions ainsi placés: ma fille était assise à ma droite, ma femme à ma gauche, Renée Saboureau à la droite de ma fille; puis Mm Saboureau ' à la droite de Renée; plus loin, àquelque pas, mon cou
303 L’INITIATION i. sin et son appareil photographique; à gauche de ma femme était assise M“ X. très fervente matérialiste. En tout, sept personnes. Indépendamment d’une poire destinée à faire jaillir la lumière électrique, je plaçai entre les mains de mon cou sin un petit appareil électrique portatif, permettant d'allumer instantanément une petite lampe à essence, par une simple pression du pouce. Ces détails sont à retenir.
Toutes nos dispositions étant prises je donnai du pa— pier et des crayons à Renée, qui reçut aussitôt la com munication suivan'te: « Ne vous eflrayez pas, si une sonnette marche laissez— . la; mais si votre cousin appuie sur son lampion je lui une beigne sur . . « LOÊA'NNE. » Stupéfaction du cousin. D. — Combien êtes vous ?
R. -— « Nous sommes 7, maintenant nous allons com— mencer dans cinq minutes, pas de lampes à la main, cousin, vous entendez l ) , << LOSANNE. » Le cousin tient sa lampe plus fortement que jamais, et semble dire : « nous allons rire, tout à l’heure ». On emporte la lampe à pétrole et à peine dans l’obs_ curité que de nombreux et violents déplacements d'ob jets se produisent, sans contact.
Ma fille, placée entre Renée et moi, déclare qu’une grosse main cherche à arranger sa coiffure, elle s’épeure légèrement; je cherche à m’emparer de cette main, mais 1: ne saisrs que le vide. On tire ma manche, dit ma fille, je sens parfaitement que l’étoffe est tirée, je suis la trace de l’invisible main mais impossible de la saisir. Tout à coup, je reçois ur; >--m -«-:-.aæfl
PSYCHISME EXPÉRIMENTAL 309 coup d'ongle (ou de grifl'e) à la figure; je demande de la lumière. Nous constatons alors qu’une liseuse en ivoire, qui était sur la table, a été placée dans la chevelure de ma fille. Quant à moi, je porte sous l’œil droit la trace d'une égratignure longue d'environ 12 millimètres, le sang coule.
Glissant rapidement sur l'usage de l’épée flamboyante, j'explique à mon cousin que si j’avais pris les précau tions prescrites en pareilles expériences, ce léger inci dent ne se serait pas produit. le demande ensuite : c Qui a fait cela ? » Rép. : 4 C‘est Atlas??? éteignez vite, il le camp, soyez tranquilles,—— allons, recommencez, une chose nou— velle, ôtermoi ce lampion, sans cela je une beigne à votre cousin (2.” avis).
Nos géants??? sont ici, marchons tous en chœur. c LOSANNE. » lei permettez-moi de faire remarquer que Renée ne connaît pas un mot de mythologie. L’obscurité règne de nouveau. Le_ tapage habituel recommence.
Le sifflet retentit, les boites à musique jouent, un harmonica labial donne quelques faibles notes; des sonnettes déposées sur la table sont agitées au-des— sus de nos têtes et lancées à terre; d'invisibles mains nous éventent à l'aide de feuilles de papier prises sur la table, puis ces feuilles de papier sont froissées, mises en boules et lancées sur les assistants.
Un plateau en laque pris sur cette même table m‘est apporté jusque sous le menton, je le prends et cherche à saisir la main qui le tient. Impossible. Je prie alors l’invisible de porter ce plateau à mon
310 L‘INITIATION cousin qui occupe une place diamétralement opposée à. la mienne.
Je suis instantanément obéi et mon cousin saisissant d’une main vigoureuse l'objet ainsi apporté tire forte— ment à lui; l’invisible résiste, et finalement un morceau du plateau reste entre les mains de mon parent qui n’a pu saisir la main qui emporte l’autre morceau. , Tout à coup, nous entendons le bruit d’un crayon écrivant avec une rapidité inouïe. lnstantanément, mon cousin presse sur le bouton de l‘allumoir électrique pertatif qu’il tient à la main, mais.. l‘appareil ne fonctionne pas.
On demande une lampe et, nous constatons qu’un des deux récipients de l’appareil ci-dessus désigné a été dévissé et que son contenu inonde la table. Nouvelle stupéfaction du cousin qui n’a pas quitté son. allumoir de la main gauche, la main droite restant libre pour faire fonctionner l'appareil, et surprendre... l’1m» prenable. Nous découvrons ensuite sur la table lécriture tracée. directement dans l’obscurité.
Ce message de quatre mots : je suis très content, n'est pas signé, les lettres qui le com posent mesurant deux centimètres sont moulées et ne présentent aucun ressemblance avec l’écriture des mes— sages directs attribués à Losanne, à Mirs, ou au frère de M. Saboureau, ce n’est ni l’écriture_de Renée, ni celle d’aucun des assistants. ' Nous faisons l’obscurité pour la troisième fois.
Pendant cette partie de la séance mon cousin est frappé plusieurs fois sur la tête et dans le dos. On lui tire une oreille. Sa chaise est fortement secouée. Il en est d’au— tant plus surpris qu’il se trouve isolé des autres per— sonnes présentes. Quelques éclairs électriques lui per mettent de s’assurer qu’il est bien seul dans cette partie de la pièce. i Pendant ce temps, deux tables dont une fort lourde se déplacent sans contact. La lueur électrique nous permet "“'*#"In—"‘“lI‘ wq—urm-w.M
PbYCHlSME EXPÉRIMENTAL 3H de suivre la marche de la grande table. la petite passe derrière nous. Vers la fin de la séance nous tentons d’obtenir quel ques photographies à l'aide de l'éclairage par la pliébu sine. Deux de ces photographies paraissent constater des dégagements de force psychique émanant du médium. Les clichés seront conservés. A. FRANÇOIS. A. MONSIEUR LE DOCTEUR PAPUS, 23 février 1898 .
L’aieule, octogénaire et depuis longtemps paralysée, s’était éteinte un soir de janvier dernier. - Ma chambre était séparée de celle de la morte par un gros mur, et vu la disposition, la tête du cadavre et la mienne se trouvèrent dans la nuit en face, et de chaque côté de ce mur.
Je désirais reposer car j’en avais le plus grand besoin, mais vainement; ma tête était comme pénétrée par un brouillard intense (que je ne voyais pas bien entendu) je sentais un vague bouillonnement par tout le corps, mais la tête surtout était particulièrement atteinte.
Je me dis que j‘avais probablement pincé une de ces grippes si fréquentes dans cette saison, et que j'en au rais au moins pour huit jours avant de mettre le pied dehors; enfin je ne pus fermer l’œil de la nuit. Cependant, vers le matin, je dus m’assoupir un ins tant; une voix m’avertir que «j’allais conduire madame ) en effet, j‘adressai la parole à cette personne, et la pre nant par la taille, je me mis à descrndre avec elle dans l’azur.
3 I 2 L’INlTIATION , j _ Elle semblait jeune et toute craintive, mais je la ras— surai de mon mieux; l‘atm05phère était d’une grande fraîcheur et d'une extrême pûreté et ainsi que je l’ai dit, nous descendions avec une rapidité plus ou moins grande car il me suffisait de vouloir, pour nous approcher des saillies des monuments sur notre passage, et à l’aide du pied, arrêter à volonté la rapidité de notre course.
Nous étions ainsi très heureux dans notre voyage, quand à un moment donné, je me réveillai.
Ce réveil eut lieu en trois ou quatre secondes au plus ; j’entendis dans le lointain un cri de détresse et de sup plication de ma. compagne, et au même instant, trois rayons lumineux sortis de mon œil gauche, me firent apercevoir près de cet œil et rentrant en moi, une petite sphère blanche, gazeuse, de cinq ou six centimètres de diamètre environ, dans laquelle je crus reconnaître, avec la plus grande surprise, mon effigie.
Le lendemain j’eus la tête un peu lourde, mais sans autre indisposition. R : S::: I:': BÆBÆË@GPËAEËÆE Dr T.-J.-‘Vl. COLLET. -— Isopathie, méthode Pasteur par voie interne. démontrant la certitude et l’unité de la science médicale. Paris, J.-B.
Baillière, 1898, in—80, x11 — 310 p; Si l’on désigne par force vitale l’unité organique et biologique qui relie entre elles toutes les parties d’un être corporel, depuis les plus petites jusqu’aux plus grandes,
BIBLIOGRAPHIE 313 en définissant la maladie comme la rupture de la tension de tels ou tels centres de la force vitale, et cette défini— tion pourra convenir à toutes les écoles de physiologie, en donnant aux mots ( force vitale ) le sens qui répond à chacune de ces doctrines. D‘autre part, l’art de guérir consiste essentiellement à rétablir l‘équilibre dans les courants vitaux où il a été détruit.
Cet équilibre peut se rétablir soit en allégeant le pôle trop chargé, soit en chargeant le pôle dégarni. On peut agir sur les molécules physiques du corps, soit sur ses atomes, soit sur ses essences éthérées ;la première méthode s’appelle l’allopathie, la seconde l’homéopathie, et la troisième la médecine hermétique.
Si l’agent curatif est éthéré, nous avons toutes les va riétés de la médecine magnétique (magnétisme, chromo thérapie, etc., etc.) Si enfin au lieu d’étudier l'art de guérir sous le point de vue naturaliste, on l‘étudie au point de vue psycho logie, on découvre les principes de la médecine mentale telle que la pratiquent entre autres les buddhistes et les christians scientistes. ’ Si enfinonconsidère cet art sous le point de vue pure ment spirituel ou divin, les maladies, au lieu d’être des variations dans l'état d’un milieu organique, apparaîtront comme les manifestations d’êtres réels destructeurs, et on chassera ces êtres par le procédé de la théurgie.
Ces préliminaires une fois posés, pour bien délimiter le champ de la question, pourl’occultisme, commençons l’analyse du très intéressant ouvrage du D‘ Collet. Il pose d'abord une bonne définition de l’organisme, puis du bien et du mal dans l’organisme : santé ou maladie. Chaque organisme possède une force d’assimilation, une force d'élimination et une force de conservation.
La force d’élimination est ou modérée, c’est la santé; ou rapide, c’est le malaise; ou exagérée, c’est la maladie. Dans ce dernier cas, il faut aider la Nature. L’art de guérir consiste doncà stimuler la réaction
3 I 4 L’INITIATION naturelle ; cette réaction ne pourra être produite que par des éléments semblables aux éléments nuisibles : et ces éléments pour ne pas opprimer la nature, ni pour la clo— miner ne devront être qu’en force très petite : donc les médicaments seront analogues ou identiques à l’agent morbide et pris à petite dose.
De là trois écoles : l‘Allopathie, qui emploie des élé ments à haute dose, donc peu semblables à l’agent mor bide ; I’Homéopathie, qui emploie des éléments sem blables et l’Isopathie qui emploie les éléments morbides eux-mêmes.
Cette Isopathie, dont la Sérothérapie est une forme, guérit en se servant de sécrétions morbides empruntées au malade lui-même ou à un malade de la même maladie. \, Le tableau hors texte dans lequel l’auteur donne le schéma de toute action pathologique sera, croyons—nous, d'une grande utilité à tous les médecins qui ne veulent pas se borner à faire de l’empirisme.
Le livre du D" Col— let est unlivre de philosophe ; il est fondé, à ce que j’ai pu voir, sur les fortes doctrines du Thomisme et il donne à tous les savants actuels un exemple qu’il est à souhai— ter de voir souvent suivi. S . 2min DE äm{uE (Êamteîäing) SUR LES CONQUÉRANTS Le ministre qui aide le prince par le Tao ne doit pas subjuguer l’empire parles armes. Partout où séjournent les troupes, on voit naître les épines et les ronces. A la
PENSÉES DE LAO-TSÉ SUR LES CONQUÉRANTS 315 suite de grandes guerres, il y a nécessairement des an nées de disette. Le prince vertueux frappe un coup décisif et il s'arrête. Les armes sont des instruments de malheur. On ne doit en faire usage que pour effrayer ceux qui oppri ment ou immolent le peuple. Celui qui est vainqueur sera vaincu à son tour.
La guerre est le plus grand mal heur qui puisse arriver à l’empire, celui qui détruit la vie des hommes, qui ruine les royaumes, s'attire la colère des peuples et la haine des démons. Il ne manque jamais d’éprouver les châtiments que sa conduite mérite.
Si quelqu’un envahit les frontières et trouble le peuple, le prince fort ne peut s’empêcher de prendre les armes pour l’arrêter; mais il se contente de montrer une seule fois sa force invincible et termine aussitôt la lutte. Celui qui croit que le meilleur plan est de ne pas livrer bataille montre qu'il fait le plus grand cas de la vie des hommes.
Les armes qui ont remporté la victoire ont tué néces sairement beaucoup d’hommes; aussi le sage, au fond de son cœur, ne se réjouit-il pas de sa victoire. S’il s’en réjouissait, il serait dépouillé de tout sentiment de pitié: et il aimerait à tuer les hommes. Un tel prince, le ciel l’abandonne à jamais, les peuples se révoltent contre lui. Jamais un tel homme n’est parvenu à régner longtemps sur le peuple.
Dans l’antiquité quand un général avait remporté la victoire il prenait le deuil. Il se mettait dans le temple à la place de celui qui préside aux rites funèbres et vêtus de vêtements unis, il pleurait et poussait des sanglots.
316 L'INITIATlON LÏVES RE@lÙFS Iconographie symbolique des alphabets phéniciens et Hé— breux, par le Dr Joss A. ALVAREZ DE PERAL'I‘A. Parmi les livres reçus dernièrement, nous remarquons le beau travail de M. le Dr Jose A. Alvarez de Peralta sur l'iconographie symbolique des alphabets phéniciens et hébreux.
Ce savant essai d'herméneutique, basé sur des connaissances approfondies de la science antique, ne peut manquer d’avoir un grand retentissement. Nous pen— sons faire œuvre utile et intéressante en essayant de faire connaître les idées exprimées dans cette remar— quable étude et d’inspirer aux étudiants avancés le désir de la lire.
Le but que l’auteur s’est proposé est d’expliquer le sens attaché à laforme même des lettres des deux alpha bets, d'indiquer les enseignements ésotériques qui y sont contenus, les conceptions renfermées dans les noms ' ‘ donnés aux signes et aux mots correspondants a la. va— leur numérale de ces signes.
Avant de commencer cette étude, l’auteur nous donne des détails intéressants sur les symboles de l'antiquité, si mal compris par les savants non initiés, et cite entre autres la légende d'Osiris et d’Isis endormis dans la fleur du Lotus sacré, légende qui a donné lieu à de si fantai sistes interprétations. Dans cette étude préliminaire vraiment très -remar-. quable, tout serait à citer in extenso.
Je me contenterai de traduire le passage suivant qui montrera bien la façon magistrale dont l’auteur a compris les enseigne ments de la tradition : « Dieu est l’Etre.
LIVRES REÇUS 3 I 7 « Le symbolisme de l'antique Orient confondait en un seul les enseignements théologiques et philosophiques. Le point, par exemple, était la représentation symbo lique de Dieu en lui-même et, en même temps, de l'Etre en tant que notion pure. Dieu considéré en lui même, et l'Etre pur sont deux conceptions identiques et ont une réalité purement subjective.
Le sentiment du Divin est universel, inné, non acquis; il a surgi dans la vie consciente de l’homme primitif au moment où sa capacité psychique s‘est trouvée assez grande.
La sagesse de l‘antique Orient ne se donna pas la peine de prouver l‘existence de Dieu, mais elle développa l'idée ineffable du Divin en recourant à des artifices dialectiques pour chiû"rer, dans les symboles et les Mythes, les aspects de la vie divine, c’est—à—dire pour enseigner en des schémas symboliques les relations de Dieu avec lui-même et l‘Univers.
Une méthode analogue fut employée pour fixer les enseignements sur les aspects fondamentaux du PROCESSUS de l'ETRE. c: Les lettres de l’alphabet hébraïque nous serviront de preuve.
En résumé, pour la sagesse orientale, l'Etre était une catégorie métaphysique de l'ordre de l‘indéter miné et Dieu,l’Ens necessarium, l’absolu, Un en Es sence pour lui et par lui, triple d'aspects. > Après avoir fait remarquer le rapport étroit qui existe comme valeur phonétique entre les voyelles de l‘alpha bet grec : AEl“ll I .Q et les lettres considérées comme telles en hébreu, c’est-à—dire tu! .‘t 1 n 7 17, l’auteur explique pour quelle raison certains Hébraîsants ne reconnais— sent pas de voyelles, définit le caractère idéographique et arrive enfin à une étude très importante sur les ori gines du langage qui mérite une attention spéciale.
Voici. en résumé, les idées de l’auteur à ce sujet. Elles sont. à notre avis, remarquables. Le langage humain n’est pas le simple résultat d'un instinct mais il est une faculté très élevée de l‘homme : dans ses premières formes de la parole, même les plus kÀ*AAkÀAAâÂRÀA&QA*
3 I 8 L’INITIATION rudes, brillait déjà le verbe lumineux par quoi l’enten dement humain percevait la réalité, la sentait et la pen— sait. Toutes les facultés de son Erre l’homme les possé— dait, mais en germe et, grâce à la loi éternelle du progrès, elles devaient se développer merveilleusement dans l’homme civilisé.
L’étude du V° chapitre de la Genèse permet de fixer à 130 ans la période pendant laquelle l’homme n'émettait que des sons gutturaux inarticulés età 235 ans la pé riode d’inconscience. Un exemple fera comprendre le procédé. Le mot Adam 7::‘m décomposé nous donne le sens général d’un Etre dont la pensée n’est pas manifes— tée. Le mot qol, son, voix, donne par sa valeur nu— mérale 130.
En employant ces mots, l’écrivain biblique semble affirmer que le langage de l’homme primitif fut pendant 130 ans composé de mots inarticulés. Les premiers mots employés furent monosyllabiques ; ils n’étaient pas irréductibles comme l’affirment, les lin guistiques profanes; mais un rapport étroit et juste exis tait entre leurs éléments glottiques et l’idée pensée, la nécessité sentie.
Chaque mot est un tout organique. -L’hommè primitif modelait, pour ainsi dire, ses idées, en leur donnant une forme orale, sans effort, par la seule vertu de ses facultés innées. Les sages firent durant de longs siècles ce travail énorme et admirable de ranger les monosyllabes en groupes distincts d’après l’organe vocal qui les engendrait.
On prit l’habitude de donner aux mots leur sens réel et leur sens figuré et, ayant ainsi borné la puissance de signification de chaque m0— nosyllabe primitif, il fut plus facile d’enrichir la langue avec des mots dissyllabiques et polysyllabiques. L’invention de l’écriture remonte, d’après Moïse, à 325ans après la création de l’homme.
Telles sont en ré sumé les idées exprimées dans cette première p_artje; elles nous ont entraîné à uel ues Ion neur ' l’espérons, n’auront pas ét2int?tiles. g 3 qul’ nous Après Cette remarquable introduction, l’auteur aborde
LIVRES REÇl‘S 3 [9 l‘étude détaillée de chaque lettre de l’alphabet hébraïque. Il donne d’abord la signification de la lettre, le symbole représentatif de ce nom et les renseignements ésotériques qu’il contient. Il établit ensuite les concordances entre le sens du nom de la lettre et l’enseignement théologique CHIFFRÉ, dans sa forme antique ;’il termine ensuite par l’étude de la valeur numérale de la lettre et des correspon dances générales.
Le tout est appuyé sur de nombreuses citations d’auteurs français, italiens, latins, grecs, etc. Nous ne pouvons, on le comprend, passer en revue, même rapidement, ce long travail. Cependant, pour en donner une idée approximative, nous résumerons l’étude de la lettre N. Aleph, nom de cette lettre, est un mot phénicien qui signifie : bœuf, taureau.
Cet animal, en hiérographie orientale, était le symbole représentatifde Dieu-créateur et de l'Etre considéré comme ayant en lui la possibilité de passer de puissance en acte. Au point de vue de l'enseignement ésotérique, le mot aleph se compose de L).\2, Dieu, et de :1 ou bouche ; par métonimie : mot; par extension: pensée; il signifie donc Dieu-parole. autrement dit le Verbe Divin.
Comme valeur numérale, .\‘ égale i, symbole du pou voir Suprême créateur et conservateur. Au point de vue idéographique, le mot aleph exprime .\' l’unique, ') déploiement 1'} .de la bouche. En effet, la voyelle A est la seule qui s’emette en ouvrant les lèvres. Cet exemple suffira, nous l’espérons, pour donner une idée du travail entier.
L’ouvrage comprend encore une deuxième partie qui est un résumé, une sorte de récapitulation et deux sup pléments consacrés le premier à des considérations sur la cabbale, le deuxième à des citations de Lœscher, Fabre d’Olivet, (iarcia Blanco Barzilai sur la valeur idéo— logique attribuée aux lettres. Je terminerai ici cette analyse bien imparfaite, mais qui inspirera peut-être à quelques-uns de nos lecteurs le
\L_,fi ‘_ s. _ "*"\— .— \, " :w‘!FîÇ_ÏÇÎÇJ 3 20 L‘INITIATXON \ désir de se procurer le beau travail du docteur de Peralta qu’on peut considérer comme presque indispensable à tout étudiant avancé. PHA‘NEG. i' :1»4 Nous ferons dans le prochain numéro un compte rendu spécial de la traduction de Shakespeare par Jules Lermina, dont le l" volume vient de paraître magnifi quement illustré par Robida. Nous ne saurions trop engager nos lecteurs à se procurer cette superbe publi— cation. (Boulanger, éditeur, et toutes les librairies.) s% Le Gérant: ENCAUSSE. TOURS. — lMP. E. ARRAULT ET c", RUE DE LA PRÉFECTURE, 6.
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ÿmw ËIDÈAILlSTE ÏJNWERSEMÆ Notes and Querz‘es, S. M. Gould à Manchester (N. H.) U. S. A. Fric 0rd, A. Sabro à Christiania (Norwège.) Nordisk F1"inzurer-Tilenda, Alb. Lange à Christiania (Norwège). Die Religion des Gez'stes, Fertung, Herrengasse, 68, Budapest (Hongrie) Nuova Lux, 82, via Castro Pretorio à Rome . (halle). Lug astral, 6, passage Sarmiento à Buenos-Ayres (République Argentine). , .. . v _ LInztzaizon, [0, avenue des Peupliers, Paris_ El—Hadirah, 19, rue de la Kasbah, Tunis_l/
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